C'est une femme blessée.
Blessée par la vie : elle a constamment souffert, saigné, sué, pleuré, enduré, crié.
Blessée par les hommes : que de fois n'a-t-elle essuyé des refus, des ruptures, des violences, des départs? Combien de larmes ont coulé de ses beaux yeux verts?...
Blessée par sa famille : elle était la laissée-pour-compte, le vilain petit canard, la risée de ses parents, l'objet de moqueries de la part de ses sœurs.
Blessée par l'école : tous la détestaient, elle qui n'a jamais fait de mal à personne, les professeurs l'ignoraient, elle faisait partie du paysage.
Blessée jusque dans son amour-propre : son reflet dans la glace la dégoûtait et la répugnait, elle encaissait les coups durs la bouche fermée, mais l'âme criant.
C'est un homme brisé.
Brisé par la vie : elle l'avait mal doté, il est né sous une mauvaise étoile, la malchance le poursuivait sans cesse.
Brisé par les femmes : que de fois n'ont-elles préféré jouir sous des corps mieux bâtis, au détriment des sentiments qu'il a eu pour chacune? Combien de claques a-t-il pris?...
Brisé par sa famille : son père méprisait sa faiblesse physique, son grand frère se moquait de lui en permanence, sa mère lui faisait clairement comprendre qu'il était indésirable.
Brisé par l'école : tous l'ignoraient, il était si quelconque, vous savez, il n'a aucun avenir, ce garçon!
Brisé jusque dans son orgueil de mâle : les femmes raillaient son manque de muscles, on tapait sur lui comme sur un punching-ball, très facilement, mais sa dureté même était fragile.
Un jour, l'homme brisé a bousculé la femme blessée dans la rue. Il était pressé, elle semblait soucieuse.
Confus à l'extrême, il ramassa les affaires de celle qu'il venait de heurter. Il en profita pour la dévisager.
Elle avait les cheveux en désordre, les lunettes déplacées et les yeux rouges. Sans doute avait-elle pleuré l'instant précédant sa maladresse. On lisait la souffrance sur son visage. Des rides. Pas de celles causées par le Temps, non, plutôt des sillons creusés par la douleur qui l'a accompagnée toute sa vie durant.
Il lui demanda son prénom. Elle s'appelait Olivia. Elle avait la voix rauque. En effet, elle avait bien pleuré peu de temps auparavant. Il était curieux de savoir pourquoi.
Elle lui retourna la question. Il s'appelait Stéphane. Il était maigre, et pâle, très pâle. On l'aurait volontiers qualifié d'insignifiant. Il avait pourtant un regard indescriptible. Des yeux marron profondément humains, avec une pointe de rancœur longuement accumulée. Elle désirait faire sa connaissance.
Il lui proposa de l'accompagner dans un café boire un verre, histoire de passer le temps. Elle accepta. Rester en compagnie d'un charmant inconnu n'était pas pour lui déplaire.
Arrivés devant le café, ils s'assirent à une table dehors, sous le soleil. Stéphane commanda un café et un jus d'orange.
Un homme dont la folie dépassait la raison tira une balle sur Olivia. Elle s'effondra par terre en hurlant de douleur. Le sang coulait à flots.
Stéphane se pencha vers elle. On lui tira également une balle en plein cœur. Il tomba près d'elle.
Un passant appela les secours. Pompiers et policiers vinrent sur les lieux de l'attentat. Le spectacle ne manqua pas de marquer fortement tous ceux qui s'arrêtaient devant le café par curiosité.
Stéphane et Olivia se tenaient par la main.
penseur (http://www.ecrivez.org)