ENFANCE ET VIOLENCE…
Il s’est assis à côté de moi et m’a demandé « Pourquoi ». Derrière son allure fluette et son jeune âge, il m’a regardé fixement, avec une telle dureté dans le regard, qu’il m’a presque fait peur…
Voyant que je ne répondais pas il a tourné la tête et regardé devant lui. Moi pour la première fois de ma vie, je me suis trouvée désarmée devant un enfant de douze ans, je ne lui ai rien dis, je ne lui ai rien répondu, je n’ai pas pu…
Il raconte la vie, la mort, le monde, ses misères et ses horreurs. Ses frères et ses sœurs de l’autre côté de la planète qui meurent, de faim, de maladies. Noyés par des raz de marée ou sous des pluies diluviennes, ensevelis sous les décombres après le passage d’un cyclone, ou suite à un tremblement de terre. Il n’est pas bête, il est informé par la télé, les journaux, l’école qu’il fréquente encore de temps à autre.
Sans verser une larme, il continue, me parle de ses camarades, de ses amis, de ses voisins, de ses copains, de lui, victimes d’incestes, de viols, enlèvement, meurtre, bombes, guerres, de tous les enfants victimes de la cruauté des adultes, alors avec une froideur déconcertante, il m’a posé cette question : « Pourquoi… pourquoi… pourquoi… »…
Il a commencé à balancer son ballon, de sa main droite à sa main gauche, et comme un rituel, en suivant les rythmes de son cœur, il a reprit avec dans la voix, cette fois de la rage, de la violence, de la colère, et un réalisme terrifiant…
Tout était de notre faute, des enfants qui crient, qui pleurent, qui ont peur… Des adultes qui abandonnent, qui ne rêvent plus, qui n’espèrent plus… Des adultes ne laissant aucun espoir à leurs enfants… Des adultes trop souvent coincés, eux aussi entre misère et amertume, rancœur et douleur… Nous, pauvres adultes qui passons notre temps à faire des erreurs, sans jamais s’excuser, et qui découvrons toutes ses horreurs au journal de 20 heures, avec simplement un peu de stupeur… Nous pauvres adultes, qui ne nous indignons même plus devant tant de malheur…qui fermons les yeux, pour peut-être ne pas laisser échapper le peu de bonheur que nous avons à l’intérieur, et qu’égoïstement ne voulons partager…ou pour que tout simplement, le malheur des autres ne viennent pas entacher nos petites vies bien rangées…
Alors il se lève et s’agite, avec son ballon, des coups de pieds secs pour l’envoyer valser contre le grillage qui nous entoure. Il parle sans me regarder, comme un automate. L’alcool, la drogue, le chômage, se côtoient pendant toute son enfance, autour de lui. Et puis la peur, la souffrance, le malheur, les coups qui pleuvent, les larmes qui n’arrivent plus à couler, et cette hargne, cette violence qui grandit lancinante dans son corps d’enfant, dans son cœur d’adolescent…
Souvent il dormira dehors, fréquentera les jeunes d’en bas, ceux qui sont dans son cas… il est un petit banlieusard, un petit délinquant, un fouteur de trouble, un branleur quelque fois alcoolique, ou drogué, un de ceux qui passent à la télé… Il pillera, brûlera, tabassera, dégradera. Il se rebelle, se libère, extirpe toute cette violence qui le ronge, sur les murs, les voitures, parfois même sur les autres…
Traumatisme, douleur, frayeur, il afflige, ce qu’on lui afflige… Et puis un jour il tue, un drame qui fera la une des journaux, un meurtre odieux, un crime gratuit, un clochard brûlé en bas d’une cage d’escalier… Et comme tous ses autres qui ont dépassé les frontières du mal, il ne sait pas pourquoi, il ne ressent rien, il ne sait pas quoi ressentir d’ailleurs…Son cœur est vide, sa vie est vide, son avenir est noir… Le reproche est quelque chose qu’il ne comprend pas, le remord non plus d’ailleurs…
Je me suis mise à dévisager ce petit bonhomme de douze ans, enfermé depuis des mois dans ce centre de redressement, sans pouvoir lui dire un seul mot, anéantie par ses discours… Un mélange de peur, et de tristesse s’est installé en moi, quand ses yeux ont croisés les miens…
Et puis il s’est calmé, à bloquer son ballon sous son pied gauche, et à son tour m’a regardé, un regard profond de désespoir, enfin je crois, et laissant couler une larme sur sa joue, il m’a demandé :
« Pourquoi… pourquoi… pourquoi il en est arrivé là… »…à moi qui me demandais, « pourquoi… pourquoi… pourquoi j’ai laissé faire cela… »…
véronique (http://www.ecrivez.org)