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Quatre.



I

Une simple expérience.


Janvier 2005, Belgique, Bruxelles.

Difficile de décrire avec exactitude le degré affectif qui liait depuis 8 ans Pierre et Adeline, jeune couple d’une trentaine d’années qui totalisait 3 ans de vie commune.
Après une première année idyllique où les gâteries matérialistes atteignirent leur apogée et une récurrence quasiment chronique du verbe de l’amour, les deux tourtereaux virent s’effriter au fur et à mesure des années cette osmose qui caractérisait si bien leur vie de couple.
Du jour au lendemain, le couple constata une ligne routinière qu’il leur était visiblement difficile de pouvoir éluder.
Une vie conforme à des millions de couples qui se calquèrent sur la culture sociétaire propre au système capitaliste.
L’expression populaire bien connue du « métro, boulot, dodo » battait son plein et s’appliquait presque naturellement au sein du couple.
Pierre, analyste-programmeur dans une société à tendance technobureaucratique où le facteur de la rentabilité maximale par effectif prévalait nettement sur les considérations de l’être et Adeline, comptable dans une petite société qui contrairement à son partenaire, disposait d’un rythme de travail moins effréné.
Comme tous les jours, Pierre se leva aux environs de sept heures du matin, soit deux heures avant de se rendre au travail, localisé à quelques 20 minutes de son domicile, le temps de profiter de ses quelque habitudes quotidiennes.
Pierre était un informaticien, un puriste même du métier, dont la passion du code binaire et des chiffres arrivait à son comble lorsqu’il excerçait son métier entouré de ses collègues.
Docteur en informatique avec la plus grande distinction, Pierre, respirait semblait vouloir trouver une réponse logique à tous les problèmes qu’on lui soumettait ; oui ou non, ses répliques furent brèves, cartésiennes ; vides de toute émotion.
Un geek, boutonneux à souhait, lunettes double foyer porteur d’une chemise à carreaux, image caricaturée de la société américaine, non, pas vraiment, Pierre était plutôt du genre beau gosse, sachant varier les styles vestimentaires et très dragueur dès qu’une opportunité d’approcher la gente opposée se présentait à lui dans le cadre de son travail ou ailleurs même si cette dernière était peu courante.
S’inscrivant dans la continuité de son profil, il allait de soi que Pierre ressentait comme vital à son existence, le besoin d’être aux côtés du maître Ordinateur dès les premières minutes de son réveil afin de s’assurer que tous les projets mis en place par son expertise du métier et le continuum des échanges informationnels allaient bon train.
Après la petite séance hygiénique personnelle, il se rua sur son ordinateur portable, une technologie tout dernier cri et complètement hors de prix pour des utilisateurs communs.
Pierre le voula à son image, exempt du moindre défaut, esthétiquement parlant et susceptible de rendre jaloux les hauts placés de son entourage professionnel.
Cette douce saveur exquise qui vous donne le sentiment d’être propulsé au-delà des autres et qui vous conforte dans votre sphère narcissique ; Pierre en retirait une satisfaction toute particulière même s’il ne l’affichait pas ouvertement.
Laisser le charisme et les objets propres parler, telle était sa devise, le reste lui importait peu car l’omniprésence du personnage au sein de son travail était écrasante.
Quant aux heures supplémentaires, Pierre se résigna à les comptabliser, et pour cause, le système d’un horaire fixe ne lui plaisait pas.
Pierre songea à rentrer au domicile conjugal quand l’appel du ventre se faisait cruellement ressentir.
Une envie de manger goûlument un de ces délicieux plats que lui préparait sa douce sur une fréquence quasi quotidienne.
Pierre ne donnerait pas mieux de pouvoir s’affranchir des plats standardisés de sa société et des hectolitres de café pur qu’il ingurgita durant l’ensemble de sa prestation.
Ce soir là, nous sommes le mercredi 12 janvier, il est très exactement 21 heures et Pierre planche sur un problème informatique qu’il  n’arrive pas à résoudre du fait de l’absence du responsable des réseaux ; il s’y acharne même depuis 35 minutes, une éternité pour cet homme là dont la détente réactive était immédiate et ce pour n’importe quelle problématique car Pierre ne pouvait laisser ses interlocuteurs sans réponse.
Il y allait de sa fierté personnelle et de sa volonté à pouvoir tout résoudre instantanément en déléguant le moins possible car Pierre ne disposait pas d’une once de patience tant dans le monde professionnel que privé.
Cette maladie de l’impatience tellement caractéristique de l’immédiateté des actes dans des sociétés tournées vers le profit, nécessaire pour veiller à l’hyper-solvabilité des entreprises capitalistes, Pierre la soutenait, cette vision machinale qui finit tout simplement par engloutir une partie de son comportement.
Trop carré, trop exigeant à très court terme, impétueux, voire désagréable, certains de ses collègues virent en lui un « bouffeur à responsabilités », une locomotive humaine que rien n’arrête si ce ne sont les quelque supérieurs de la ligne hiérarchique qui malgré toute chose dépendaient eux aussi de la qualité de son travail.
Le facteur rétributif, peut-être pouvait t-on penser mais Pierre ne s’y attachait plus guère, non, il fallait chercher ailleurs, cet homme avait l’âme d’un dirigeant de pure souche, un homme répondant à mille défis permanents sans avoir peur de gagner en responsabilité.
Au bout de 2 ans et demi de dévotion complète à la cause de sa société et plusieurs changements de départements, les supérieurs hiérarchiques de Pierre en ce compris, le Président Directeur Général suivirent de très près son évolution et ne voulurent aucunement compromettre sa position.
Un rehaussement salarial, un renouvellement de son équipement bureautique, Pierre était en mesure d’exiger de ses supérieurs ce qu'il lui fallait afin de produire dans les meilleures conditions possibles ; le monopole du plaisir que peu d’employés excepté le « top management » du niveau 4 pouvait se permettre.
Un étage d’ailleurs jalousement envié par les cadres moyens et employés administratifs pour la qualité de l’infrastructure informatique et bureautique ; le gîte de l’élite où siège le « Dieu » de l’établissement, un homme d’une soixantaine d’années, parfaitement bien entretenu à la personnalité charismatique qui connaissait sur le bout des doigts toute la mécanique interne de sa société et une immense majorité des effectifs qui y travaillaient.
En outre, il disposait d’une présence d’esprit et d’un pouvoir de persuasion incomparables lors des multiples réunions d’affaires.
Un homme relativement craint et difficilement contrariable par son entourage professionnel car empreint d’une perspicacité étonnante, capable de déceler la moindre anicroche tirée de la tourmente des affaires quotidiennes.
Certes, la cellule de travail de Pierre n’était pas éloignée du travail de l’antre du dirigeant, un simple corridor à longer sur sa droite pour aboutir à la porte de tous les interdits portant la plaquette dorée du «chairman » par excellence.
Une porte vers laquelle Pierre n’osait se rendre  sans motif valable, une habitude d’ailleurs fondue dans la culture commune des employés.
21 heures et 15 minutes passées, Pierre épuise une énième fois toutes les possibilités résolutoires offertes par son programme informatique  mais n’y arrive pas ; pour la première fois dans le cadre de sa vie professionnelle, il pense l’impensable… un abandon pur et simple d’un simple problème logique… comment était-ce possible ?
Pourquoi diable ne parvenait t-il pas à désactiver le pare-feu de son département à des fins de téléchargement d’un programme dont il avait assumé la responsabilité de l’installation sur le serveur interne ?
Comment se faisait t-il qu’un homme surqualiflié de la sorte pouvait perdre autant de temps sur un obstacle informatique de si faible complexité ?
Ayant largement dépassé son seuil de patience, Pierre se résigna à rester une minute de plus devant le maudit ordinateur qui ne répondait point à son exigence  et se prépara pour un démarrage en trombe en direction de son domicile.
La question de la responsabilité professionnelle fondit comme neige au soleil et Pierre se dépêcha de mettre le grappin sur sa serviette d’affaires, l’accessoire de transport haut de gamme pour les hommes de cet acabit.
Il y rentra sa farde de documents et son stylo à encre favori, un objet pour lequel il avait dépensé la bagatelle de quelque 300 euros .
La montre affichait à présent 21 heures 30 et Pierre s’en mordait les doigts, il perdit en tout et pour tout une bonne heure de son temps sur une anicroche informatique alors qu’il aurait préféré être en compagnie de sa dulcinée en train de goûter à ses délices gastronomiques et de siroter l’alcool des hommes forts et exigeants, un bon vieux whisky âgé de 5 ans, distillé et importé d’Ecosse.
Il mit tant bien que mal un terme à ces projections de bonne chair quand il pensa au chemin qu’il lui fallait encore parcourir avant d’atteindre la maison tant convoitée, son petit coin de paradis où le bien-être matériel atteint son apogée.
Pierre se dirigea sans tarder vers l’ascenseur de son étage départemental, peut-être allait –t-il y croiser le nettoyeur de nuit ou un autre employé ?
Non, il écarta cette dernière hypothèse car Pierre apprit de source sûre que le « workalcoholic » le plus connu de l’étage, un certain Thomas était en congé maladie depuis plus d’une semaine ; cet homme là disait t-on faisait de son travail sa seule et unique consécration et pouvait sans peine rester quotidiennement plus de douze heures par jour à son bureau en train de cracher du chiffre et des bilans comptables.
Pierre voyait en lui un lunetteux sans style particulier mais lui reconnaissait son efficacité tout en essayant de l’éviter le plus possible lors des déjeuners d’affaires.
Pierre enclencha le mécanisme d’appel de l’ascenseur qui allait pouvoir le libérer de cette sphère technobureaucratique ; le transport vertical ouvrit grand sa gueule béante et l’accueillit dans un voyage vers le monde du dehors , un changement radical de décor pour ce colporteur quotidien du miel capitaliste.
Il descendit vers le niveau – 1, en direction du parking où à son étonnement, étaient garées deux voitures en plus de sa cylindrée de 3600 cc, un vrai bolide qu’il ne manquait pas d’afficher à son entourage et aux greluches du trottoir qu’il croisait durant sa conduite.
Sur les quelque mètres qui le distancèrent de son habitacle à quatre roues, Pierre longea le véhicule mystère d’une couleur grise métallisée dont les phares avant étaient allumés.
Une omission du conducteur pensa t-il un bref instant mais la vérité fut toute autre quand il entendit l’un ou l’autre cri de jouissance émanant de l’arrière du véhicule et cela ne le choqua point.
Bien au contraire, Pierre admit sans peine la nécessité pour certains couples de recourir à la libération impudique de leurs corps même si cela arrivait à se dérouler dans un périmètre professionnel.
Il ne maintint pas son regard en direction du couple fornicateur et fit comme si de rien n’était.
Il termina de marcher l’espace qui le séparait de sa bagnole de luxe en jettant un coup d’œil rapide en direction de la camionnette noire parquée à droite de son emplacement.
Il s’agissait du véhicule du concierge de l’immeuble qui prenait l’habitude de toujours se garer au même endroit ; un homme d’une bonne cinquantaine d’années qui portait le cliché même de l’individu rustre et peu enclin à communiquer avec le raz-de-marée des jeunes effectifs déferlant quotidiennement sur les aires du sous-sol de la société.
La voiture de Pierre était une acquisition récente, à peine 8 mois pour un investissement qui lui avait coûté les yeux de la tête mais qui le confortait dans son élitisme bourgeois.
Sitôt enfoui dans son siège, modèle ergonomique du genre, Pierre regarda une fois de plus sa montre qui affichait à présent 21 heures 50 et se posa la question de savoir s’il allait transgresser la réglementation routière  et tâcher d’atteindre son domicile en un temps record de 10 minutes .
Certes, Pierre se souvint de ses pointes accélératrices quand il testa la capacité mécanique de sa bête à l’heure où l’obscurité presque totale battait son plein sur les autoroutes vers deux heures du matin ; il poussait alors la marchandise à du 280 km/h sans se soucier du moindre contrôle.
Pierre enclencha le moteur de sa voiture et se mit en route, il prit son mal en patience en engloutissant quelques tablettes énergétiques qu’il stockait dans son compartiment à gants.
Pierre n’aimait pas conduire sans musique d’où la somme d’argent faramineuse qu’il avait investie dans une sonorisation audio digne de son exigence.
Les baffles latérales crachaient un air connu, celui de  « Talk Talk », des représentants éminents de la culture rock des années 80.

«'A life on every face' And that's a change Till I'm finally left with an eight. Tell me to relax, I just stare. Maybe I don't know if I should change. A feeling that we share, It's a shame”.

- Relax, yeah, that’s what I really need right now s’esclaffa Pierre en se disant qu’il valait mieux en rire qu’en pleurer.

Le trajet se fit à peine ressentir tellement les kilomètres s’engouffraient dans l’air sonore des notes rock émanantes de son autoradio CD ; un plaisir éphémère dont il en retirait une certaine satiété.
Le temps d’oublier cette anicroche informatique qui l’avait bien mis en rage au travail et de penser au futur immédiat ; manger à 22 heures, justifier son retard auprès d’Adeline, planifier ses activités du lendemain et peut-être s’il en avait le courage poursuivre ses lectures tirées de la presse quotidienne.
En effet, le couple était abonné à 5 journaux différents et 4 magazines.
Un éclectisme voulu comme tel qui reflétait bien l’état d’esprit de Pierre, une matière intellectuelle pluridisciplinaire qui s’intéressait aussi bien aux tendances financières de la Bourse, qu’à l’évolution de l’architecture des réseaux informatiques, qu’aux conflits armés dans le Proche-Orient.
Un mélange que ne partageait pas sa femme étant donné son goût immodéré des périodiques mondains et des revues relevantes à la vie féminine.
Adeline était téléphage et passait un nombre considérables d’heures devant le nec le plus ultra en la matière, un téléviseur Plasma Stéréo-Nicam 16/9 avec un écran de 107 cm ultra-plat.
Une technologie visuelle de rêve ayant coûté la bagatelle de 2000 euros dont il était presqu’impossible de s’en détacher, tellement l’image se faisait chatoyante de beauté aux regards qu’on pouvait gracieusement lui porter.
C’est donc via ce média qu’Adeline décidait presqu’exclusivement de tâter au monde sans pour autant exclure de lire en diagonale le journal le plus populaire , « le Matin » à tendance libérale qui offrait à ses lecteurs un panorama informationnel de qualité ; de l’information digeste dans une mise en page attrayante.
D’ailleurs, elle ne manquait jamais la rubrique des jeux divers du journal car elle aimait se creuser les méninges dans la résolution d’un de ses passe-temps favoris, les mots croisés.
Adeline aimait titiller son mari avec des nouveaux mots rajoutés fraîchement à son vocabulaire dont il pouvait à priori en ignorer l’existence.
Il n’y a pas bien longtemps, elle parvint à lui faire croire que le terme vésanie était un organe génital de la femme ; ne fut t-il point stupéfait après une simple vérification au dictionnaire qu’il n’en était rien, juste un mot tiré de la haute littérature relatif à la folie de l’être.
Elle était joueuse, taquine mais elle aimait plus que tout son homme et évitait tant que possible les heurts conjugaux.
Tout ce qu’elle espérait et le plus rapidement possible en ce mercredi soir, c’était de revoir son mari au terme de cette journée qui n’en finissait pas, une journée lamentablement passée au bureau .
Elle avait toutes les raisons de croire que le retour de Pierre ne serait pas semblable aux jours précédents parce qu’elle avait quelque chose à lui confier, un dire non ordinaire qui allait plus que probablement changer le cours de la soirée.
Au bout d’une petite vingtaine de minutes seulement, Pierre acheva le trajet entre son travail et son domicile.
Une arrivée presque silencieuse qu’il devait aux prouesses du moteur de son habitacle mécanique.
Quand Pierre fit face à son garage privé, il joua de sa télécommande afin d’en actionner sa porte basculante et se dépêcha de se garer.
Pierre aimait particulièrement les systèmes automatisés qui lui permirent en un claquement de doigts d’effectuer des gestes simples ; une philosophie de confort qu’il parvint d’ailleurs à faire accepter à Adeline dans la modernisation de leur nid conjugal.
Il oublia sa fatigue et sa rancœur du travail et s’avanca sans tarder en direction de la porte d’entrée verte en bois massif sur laquelle figurait encore l’enseigne célébrant le nouvel an de l’année 2005.
Il entra.
Le corridor était vide de la présence d’Adeline qui devait vraisemblablement vaquer à ses occupations de téléspectatrice dans le living.
Pierre déposa son trousseau de clés dans le récipient prévu à cet effet et s’en alla pendre son long imperméable noir d’une élégance sans pareille sur le portemanteau très classe constitué de 4 patères de boules en hêtre qu’il avait acheté avec sa femme lors d’une de leurs multiples escapades au Canada.
La boîte à sons télévisuelle crachait tout un brouhaha qui effleurait à peine les tympans de Pierre qui se trouvait à présent dans la cuisine en s’attendant peut-être à y trouver l’une ou l’autre douceur gastronomique placée dans l’immense réfrigérateur ; une caverne à bouffe qui montrait clairement un surstock de provisions excessives.
Les multiples compartiments renfermaient un vaste choix alimentaire organisé tel quel par la passion culinaire d’Adeline.
Principalement de la nourriture fraîche tirée des meilleures récoltes agraires du pays et presque pas de surgelés ; cette malbouffe qu’Adeline avait stricto sensu prohibé à son mari.
Comme tous les hommes d’affaires totalement imbus par leurs contraintes professionnelles, Pierre prenait goût à l’expédition rapide de ses besoins vitaux.
Le culte du fast-food devenait son pain quotidien et il s’empiffra sans relâche d’hamburgers, de hot dogs et d’autres victuailles à faible coût qui lui permirent de ne pas briser son flux continu de travail.
Afin de ne pas altérer un tant soit peu le climat presqu’idyllique du couple, Pierre se résigna à manger du tout et n’importe quoi, une des rares concessions que les amoureux se firent mutuellement.
Ce soir là, Adeline ne lui avait visiblement rien préparé, seuls jonchaient ci et là moults boîtes de conserves et des petits sacs en plastique renfermant le nécessaire de la cuisine classique.
Parmi tout ce beau monde et après s’être rappelé de la délicieuse quiche aux proportions gargantuesques qu’Adeline lui avait faite la veille, peut-être se dit t-il espérer pouvoir y trouver un certain reste.
Il racla le fond du réfrigérateur en mettant nerveusement de côté tous les comestibles non préparés et se trouva nez à nez avec l’objet de sa convoitise, une tranche de quiche conséquente emballée dans un mince filet en plastique.
Pierre dont l’attente de pallier à sa faim devenait insupportable renonça à la manger telle quelle ; il se dépêcha de la mettre au micro-ondes et d’oublier sa faim intense l’espace de quelques minutes.
3 minutes seulement défilèrent quand Pierre en ouvrit le compartiment pour en retirer le mets principal et le manger frénétiquement.
Sitôt sa faim apaisée, il allait comme tous les soirs répéter machinalement les mêmes gestes qu’il portait envers sa femme, l’embrasser en l’étreignant avec fougue, lui demander comment fût sa journée de travail, lui susurrer quelques mots doux à l’oreille et lui faire part de sa journée professionnelle ; laquelle allait bien entendu déraper sur la justification d’un retard de quelques heures.
Peu lui importait la manière dont Adeline allait le prendre car les deux tourtereaux n’en étaient pas à leurs premiers échanges de ce type.
Pierre se jura d’être le plus naturel possible et poussa la porte de la salle à manger qui juxtaposait celle de la cuisine.
Il franchit ensuite une seconde porte située au fond à droite de la dite pièce pour se retrouver dans le living room afin d'y trouver sa femme étendue sur le canapé.
Comme il se l’était prédit, Adeline était totalement subermergée par cet univers torrentiel d’images audiovisuelles.
Il remarqua aussi qu’une page de journal dont une section bien précise avait été mise en exergue siégeait à ses côtés.
Pierre était friand des effets de surprise, il allait tenter la chose, l’approcher sans être vu afin de la cajoler par l’arrière.
Peut-être bien qu’elle ne remarquerait rien après tout car le téléfilm qui lui embrasa le regard en était au point culminant du dénouement de l’enquête, une sombre affaire de meurtre ; le genre d’émission qui explosait bien les audiences du soir.
Pierre s’avanca en direction de sa dulcinée sur la pointe des pieds en se plaçant le plus à droite possible, là où le mobilier se faisait taiseux et l’espace moins interactif.
Il ne lui fallut qu’une petite trentaine de secondes pour se retrouver derrière sa femme à la nuque bien dégarnie.
Adeline était belle, une femme bien faite aux rondeurs naturelles fort attrayantes ; un être de convoitise et de concurrence pour lequel pas mal d’hommes se sont acharnés pour obtenir gain de cause.
Un temps dont Pierre se rappelle encore lorsqu’il se chamailla avec ses amis proches pour obtenir ne fût-ce qu’un simple tête-à-tête avec cette perle de beauté blonde aux yeux bleuâtres dans un restaurant bon chic bon genre.
« Le fin palais » était un réel gouffre pour les consommateurs issus des classes moyennes mais un lieu parfaitement commode pour les gens aisés auxquels appartenaient Pierre.
Ce soir-là, il se souvint des pétales verbales qu’il lui saupoudra.
Des « Adeline, mon Dieu que tu es ravissante ce soir, vraiment, je suis tellement heureux d’être avec toi » et autres « Qu’est ce que t’es belle… » en lui affichant un sourire énorme au bord des lèvres.
Cependant, Pierre savait pertinemment bien qu'un certain dilemme allait pouvoir se poser.
Allait t-il choisir la voie du Crésus sans notion de la dépense outrancière , ce qui allait peut-être pousser Adeline à le considérer comme un friqué irresponsable  ou plutôt ce qu’il n’était pas, c’est à dire un homme tempéré dans ses élans ?
Dans les deux cas, le choix était difficile à faire et il se rendit vite compte qu’Adeline n’aimait pas les hommes simples et uniquement braqués sur l’argent.
Il avait à cette époque là, 22 ans et s’en fichait un peu de ce qui pouvait bien lui arriver.
Après tout, Pierre était un pur adepte du « carpe diem », l’adage des gens qui profitent du jour présent sans réellement penser aux conséquences de leurs actes.
Le décor était merveilleusement planté et respirait un doux esthétisme visuel et sonore.
La table numéro 11 qu’il avait pris soin de réserver une semaine à l’avance était stratégiquement disposée en face du feu de bois pour tirer plein profit du jeu romantique qu’il allait lui dérouler tout au long de la soirée.
Pierre, déjà fin stratège dans ses jeunes années aimait prendre le temps d’élaborer son terrain de chasse en s’assurant que tout tournerait comme il le voudrait.
En tout cas, il avait toutes les cartes en main et avait largement réussi à déjouer toutes les rumeurs qui couraient derrière le personnage d’Adeline.
Celles d’une fille très sélective, qui ne communiquerait a fortiori qu’avec des hommes très intelligents et beaux.
Il y avait aussi ce bruit qui s’était répandu comme une traînée de poudre au sein de la petite communauté d’amis et même au-delà.
Un pur délire fantasmatique pour certains ou une pratique ancrée dans les mœurs naturelles chez d’autres, il paraissait qu’Adeline aimait aussi les femmes ; une bisexuelle accomplie qui passait d’ailleurs plus de temps en compagnie de celles-ci qu’au sein de la gent masculine.
Or, la vérité inavouée d’Adeline était qu’elle souhaitait tout simplement conserver son célibat jusqu’au terme de ses études sans tomber dans toute une série de relations qui n’auraient ni queue ni tête.
Il n’y avait dès lors que quelques personnes qui parvenaient réellement à la mettre en confiance parmi lesquelles, Julie, sa meilleure copine et Pierre qui tentait tant bien que mal de rester en sa compagnie le plus possible.
Les années studieuses défilèrent à grande vitesse et Adeline décrocha son diplôme de comptable à 20 ans sans avoir jamais eu à connaître le moindre échec dans sa scolarité exemplaire.
Le parcours de Pierre fut tout aussi brillant et il termina son doctorat en informatique à l’âge de 22 ans ; période à laquelle il décida de prendre une année sabbatique bien méritée.
Faire table rase sur ces 5 dernières années de rigueur intellectuelle et de conformisme aux autorités académiques et parentales pour prendre le temps de conquérir le cœur d’Adeline.
Il était très précisément 20 heures 30 et les deux jeunes gens étaient là assis au coin du bûcher où le bois grésillait sous l’effet d’un feu ardent.
Pour la énième fois, ils s’échangèrent des regards très complices et se remémorèrent les points marquants des chapitres de leurs scolarités respectives.
Du stress des examens en passant par des professeurs atypiques et les soirées estudiantines, la nostalgie des moments d’antan constituait le principal fil de la discussion.
Au bout de quelques minutes seulement, un des serveurs à la tenue parfaitement soignée les interrompa afin de leur demander s’ils avaient effectué leur choix.
Question à laquelle ni l’un ni l’autre ne pouvaient y répondre pour le moment et qui déboucha sur un échange de sourires mutuel.
- Nous n’avons pas encore choisi Monsieur. Peut-être pourriez-vous déjà nous aider à d’abord choisir un apéritif ? dit Pierre.
- Notre carte est très riche en breuvages alcoolisés Monsieur. En général, nos clients optent pour un vin rouge ou blanc parmi lesquels, un verre de Porto, de Beaujolais, du champagne… il y en a pour tous les goûts Monsieur exprima le serveur.
- Ecoutez Monsieur, je pense que nous n’allons pas faire compliqué… Adeline, que dirais-tu d’un petit verre de Porto pour commencer ? lança Pierre.
Adeline ne buvait que rarement de l’alcool et prenait l’habitude de poliment refuser ce genre de proposition.
Cependant, ce soir, elle allait faire l’effort de faire le vide dans son esprit, de profiter du moment présent en compagnie d’un beau jeune homme.
Sur un ton naturel, elle approuva la décision du Porto en exprimant à Pierre toute sa satisfaction.
- Voilà Monsieur, deux verres de Porto et pendant ce temps, nous allons plancher sur la carte, merci, rétorqua Pierre.
- Bien Monsieur, répliqua le serveur en se dirigeant vers le bar.
- Dis Pierre, je ne veux pas que tu fasses trop de folies ce soir si tu veux bien. Tu ne travailles pas et ce serait quand même bête que tes parents te reprochent de trop gaspiller ton argent de poche. Tu ne crois pas ?  souligna Adeline.
- Adeline, je suis majeur, vacciné et surtout, je suis diplômé universitaire avec un grade dont fort peu peuvent se prévaloir. Durant ces années, j’ai toujours réussi à trouver le juste milieu entre mes études et mes sorties, tu vois ? Et ça, mes parents le savent. Je n’aurai aucun problème à trouver un travail à hauteur de mes ambitions car je suis quelqu’un de courageux et de dynamique. Pour ne rien te cacher, mes parents ont augmenté mon capital plaisir et je ne pense pas négliger quoi que ce soit à l’heure actuelle ma chère… lui réponda t-elle.
Le serveur regagna la table avec sur son plateau les péchés mignons de ses clients.
Il y déposa ensuite les deux petits portos déjà traités derrière le comptoir du bar en commençant par la jeune demoiselle.
- Madame, lui dit t-elle, vous avez là, un « Granc Cruz » vieux de 10 ans, indéniablement, un des meilleurs crus de toute la famille. Je vous souhaite un agréable moment en sa compagnie.
Il enchaîna.
- Monsieur, voici votre verre, servi comme le veut la tradition portugaise, à température ambiante dans une robe verrière faite de cristal.
- Vous avez les mots pour le dire Monsieur rétorqua Pierre en toute empathie.
- Nous sommes formés dans une des meilleures écoles d’hôtellerie du royaume Monsieur, cela est normal répliqua le garçon. Si je puis vous suggérer un petit accompagnement comme du foie gras, des fromages à pâte persillée ou du caviar noir reprit t-il.
- Adeline, une petite garniture ? lança Pierre.
- Mmm, ce porto est tout simplement délicieux, oui, pourquoi pas Pierre dit t-elle en hochant de la tête.
- Monsieur, nous allons prendre un mélange foie gras et caviar dit t-il au serveur.
- Bien Monsieur répondit ce dernier en reprenant à nouveau le chemin vers le zinc .
Une opportunité que saisit Adeline qui souligna à Pierre la qualité de la prestance du serveur d’une obséquiosité remarquable.
Aussi, elle ne put s’empêcher de lui dire que ce dernier lui faisait penser à une pie austère en raison de sa tenue vestimentaire.
- Tu me sembles toute joyeuse Adeline, le porto commencerait t-il à te monter à la tête ? lui murmura t-il dans le creux de l’oreille.
- Mais non, où vas tu chercher ça ? Je constate tout simplement ce qui s’offre à mon regard lui répondit t-elle en terminant son quart de porto rouge ambré.
- De toute façon, si je ne me sens pas bien, je te le ferai vite savoir et puis surtout Pierre, je te fais totalement confiance lui rassura t-elle.
- Mais bien entendu, tu n’as pas du tout à t’inquiéter Adeline. Tout ce qui m’importe c’est que nous passions du bon temps ensemble ce soir, rien de plus, rien de moins, lui dit t-il le sourire aux lèvres.
Pierre avait le don naturel de mettre les gens à l’aise en balayant les nuages de l’incertitude pouvant survenir à tout moment.
Un exercice psychologique simple qu’il aimait tout particulièrement appliquer à ses partenaires de sorties.
Après avoir très élégamment disposé les garnitures sur les deux assiettes en porcelaine de Chine, le serveur regagna la table numéro 11.
Adeline au regard baladeur le remarqua la première et se réjouit de pouvoir s’empiffrer de ces denrées de luxe par excellence.
Sitôt arrivé devant son point d’escale, il déposa les fruits de leur commande.
Tout au plus, une très faible récolte constituée de quatre mini toasts au caviar noir et de deux miniscules tranches eux aussi toastées au foie gras de canard.
- Je vous souhaite un excellent apéritif. Faites-moi signe une fois que vous en aurez terminé afin que je puisse prendre votre commande principale exprima le serveur en levant les voiles une nouvelle fois.
- Tu as vu ce qu’il nous a servi ? s’esclaffa Adeline tout en essayant de contenir difficilement son rire.
- Je sais, ma chère, c’est hélas le prix à payer une fois que tu rentres dans le milieu de la haute gastronomie…tu n’as pas à pas te soucier de cela, on se rattrapera bien sur le mets principal, non ? lui dit t-il ironiquement.
Pierre et Adeline ne firent qu’une bouchée des douceurs apéritives et marquèrent leurs contentements respectifs en se souriant mutuellement.
Quands ils eurent fini de se pourlécher les babines, Adeline lui fit part de toute sa gratitude car elle n’avait jamais encore goûté à pareilles douceurs dans le cadre de sa vie familiale.
Le type de remerciement dont Pierre avait l’habitude et qu’il écourta sans tarder.
- Adeline, cet apéritif m’a donné particulièrement faim. On attaque la suite ? s’exprima Pierre.
- Oh oui, je suis trop impatiente de découvrir la carte lui dit-elle dans une fébrilité non cachée.
- Alors, déjà, il faut que tu saches que nous sommes dans un restaurant qui pratique la cuisine française traditionnelle. Tu t’y connais un peu ? rétorqua Pierre.
- Mais oui, ça fait depuis ma plus tendre enfance que je m’amuse à feuilleter les livres de recettes et je m’essaie même de temps en temps à l’une ou l’autre tentative culinaire même si les résultats escomptés ne sont pas des meilleurs, répondit Adeline.
- Alors, tu sais que les français apprécient tout particulièrement  le bon pain, la charcuterie, le fromage, les légumes et surtout le bon vin lui dit t-il.
- Mais oui Pierre ! Allez, fini de languir à présent, on passe aux choses sérieuses ! Garçon, garçon exprima Adeline en lui faisant signe des mains.
Le serveur la remarqua presqu’immédiatement et s’engagea à nouveau en leur direction.
Il resta bien conforme aux techniques de sa formation et leur demanda s’ils avaient bien apprécié le petit apéritif en question.
- Monsieur, Mademoiselle, ça vous a bien plu ? leur dit t-il.
Les deux jeunes gens lui soulignèrent en même temps que le plaisir fut entier et qu’il était plus que temps de passer au plat principal.
- Monsieur, vous êtes bien spécialisés en cuisine française? s’exprima Pierre.
- Tout à fait mais non exclusivement Monsieur, nous proposons aussi des repas plus passe-partout comme des spaghettis, des omelettes, des croque-monsieur… Je vous amène la carte, vous permettez un petit instant ? dit t-il en prenant soin de débarasser la table.
- Bien entendu, Monsieur, nous avons hâte de découvrir les trésors culinaires que renferme votre merveilleuse cuisine répondit Pierre dans un élan de sympathie.

Roman téléchargeable ici :
http://perso.infonie.be/utopia_x//romans/quatre.pdf

(Texte en cours de publication).

Utopia GFR (http://perso.infonie.be/utopia_x//romans/quatre.pdf)


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1 commentaire sur ce texte :


  • Fanny (http://ecrivez.cliranet.com/index.php) le 2005-10-03 19:59:58 :
    Eye eye, utopiachou... Je reste sur ma faiiiiiiiiim ! Il est devenu quoiiiiiiiii le couple ? \"Ils se marrièrent et eurent bcp d\'enfants\" ? :-D LOL !

    Dis moi ! Dis moi !

    Fafa qui te lit ;-)