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Ne plus rien sentir.



Dissocier l?émotion de l?âme ; voilà un jeu auquel je jouais avec grâce lors de mon adolescence ; étrange faculté de pouvoir éloigner de moi les araignées et les fantômes qui flottaient dans le sillon de la marche forcée des êtres qui me sont cher. Maintenant, je danse avec ces beaux fantômes, qui s?attardent autour de moi.
Le père de l?un de mes amis vient me voir souvent pour échanger quelques paroles douces et amères avec moi ; il me raconte comment, lors des jours clairs d?été, quand les oiseaux chantent, il arrivait à modeler la voix de mon ami pour qu?elle puisse rivaliser avec celle des oiseaux, et tout cela, seulement grâce à un bout de cuir.
Quelques fois, lorsque le poison tant aimé me joue des tours, je vois mon vieil ami, depuis longtemps parti seul, dormir, comme pour ne plus être dérangé. La plupart du temps, nous ne parlons pas ; on se regarde et on sourit, comme si tout avait été dit, tout avait été fait ; je n?arrive à dire aucuns mots, sûrement car mon âme peine à ne plus le voir. On écoute la radio ; les flammes des bougies, qui parfois, comme pour rappeler leurs présences, font de doux crépitements moelleux, attirent nos regards.
Ces fantômes se succèdent, un à un, sans me donner de répits. Je pleure, je ris, parfois j?écoute ou je cris. Ces fantômes, si blessant, enroulent mon c?ur avec un puissant dictame, pour me cacher l?obscurité qui se fait de plus en plus épaisse.
Plusieurs fois ces fantômes m?ont amené profondément dans les abîmes de mon cerveau. J?ai toujours réussi à repousser à temps leurs présences et regagner la porte de mon esprit. Mais cette fois-ci, je me complais à m?enfoncer délicieusement avec eux, partageant mes peines et les leurs. Dans le vide, la communication ne se fait plus avec des paroles, non ; on communique grâce aux couleurs, aux émotions, aux larmes et au sang.
Puis il y eut cette sensation, celle de me retrouver dans une cave. Il y avait une forte odeur d?encens, mais pas une odeur douce, plutôt celle qui vous prend au nez et vous monte jusqu?au cerveau. De petites brises amenaient par paquet, des nuages de cette fumée ; cela me donnait envie de vomir. Quelqu?un alluma la lumière. C?était bien une cave, petite, avec beaucoup de poussière ; quand par chance la brise éloignait la fumée d?encens, l?odeur de moisissure et d?infimes particules entraient avec rage dans mes narines. Les murs étaient en fait d?immense bibliothèque. Le plafond devait être à 6 mètres du sol. Il y avait des bouquins de toutes les formes. Je n?étais pas seul. Tous les fantômes étaient là, flottant ci et là, lisant les livres, et ils riaient à gorge déployée, comme pour se moquer de ce qui était inscrit dans ces livres. Certain même, après avoir longuement rigolé, brûlaient les livres, en rigolant plus fortement encore, tout en tordant leurs horribles masques de grimaces menaçantes ; le tout était délicieusement cynique. Je regardais leurs danses macabres qui  allait de livres en livres, de feu en feu, de cynisme en cynisme ; j?observais toute la scène, solidement attaché à une chaise, en face d?une table où des dizaines d?encens brûlaient constamment.
Bientôt certain lisait à voix haute certains passages, qu?ils trouvaient extrêmement savoureux, pour se les partager, et se donner une occasion de rire tous ensembles. Je compris vite que les passages qu?ils lisaient, étaient en fait des passages de ma vie ; c?étaient mes souvenirs. C?était mes souvenirs qu?ils brûlaient, déchirant avec soin les pages les plus douloureuses de ma vie, pour venir me les déposer sur mes genoux ; de sorte que, petit à petit, il ne me restait que des mauvais souvenirs de ma vie et plus un seul d?heureux.
Il ne restait plus aucun livre. Les fantômes, un à un, venaient me parler longuement, relisant les passages préférés qu?il restait de mes souvenirs. Ensuite ils sortaient, en prenant soin de bien refermer la porte.
Ainsi, je me retrouve seul, dans cette pièce. Au fil des jours, alors que j?observais ces encens éternels se consumer sans disparaître, je m?associais à cette fumée, qui s?écoulait doucement comme coule un ruisseau ; je m?élevais  dans les airs et je ne sentais plus rien, je ne ressentais plus rien, enfin? enfin?

abitw


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