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Clotilde pour épilogue



Nous sortons tout juste de la salle de théâtre du Château de Cirey, un peu étourdis par le spectacle auquel nous venons d?assister.
Clotilde arbore un large sourire tandis que le mien est beaucoup plus sceptique, aux confins de la niaiserie.
Visiblement elle a beaucoup aimé cette pièce finlandaise « Onnellisten maa, le pays des heureux ». Il serait injuste de dire que je ne l?ai pas appréciée. Disons que je n?ai pas perçu toutes les subtilités de l?oeuvre, c?est tout. Bien sûr, j?avais lu juste avant la petite brochure et le résumé qui parlait « de très jeunes personnes atteintes de démence » ; mais voilà, je serai bien incapable d?en dire davantage. A ma décharge, je dois admettre que ma concentration n?était pas constante. Quoiqu?il en soit, ce n?est pas grave. Je suis content quand même.

Le lieu où nous étions était, il est vrai, assez fascinant. Clotilde m?informa juste avant le début de la représentation qu?il s?agissait probablement d?une des plus anciennes scènes privées de France puisqu?elle fut créée au dix-huitième siècle. On y joua certaines pièces de Voltaire qui aménagea le théâtre pour en faire un lieu adapté à la comédie. « Tu te rends compte qu?on se trouve dans un endroit qui présente une valeur historique incomparable ? » m?avait lancé ma jeune compagne, émerveillée. Pris au dépourvu, je n?ai rien répondu. Puis, en proie à un début d?affolement, je n?ai rien trouvé de mieux que de fixer un pan du mur au hasard pour me donner une contenance. Je crois que Clotilde a sourit en voyant mon air faussement absorbé alors que mes joues cramoisies n?en finissaient plus de me trahir.
La salle de spectacle était vraiment très petite. Les cinq banquettes permettaient d'accueillir une quinzaine de spectateurs ce qui me procura une fierté aussi grisante que ridicule. J?avais l?impression d?avoir fait un saut de deux siècles en arrière et de faire partie d?une caste d?aristocrates privilégiés conviés à un spectacle atypique et hautement intellectuel. D?une certaine façon, je n?avais pas tout à fait tort. Qu?importe le fait que cette pièce scandinave ? dont la durée dépassait allégrement les deux heures - demeurera pour moi une énigme à jamais, la sensation était vraiment euphorisante.

La scène surélevée était de surface assez réduite. Le rideau de scène, fait de plusieurs lés de tissu cousus les uns aux autres était peint en trompe-l'?il. Sa couleur bleue, encore parfaitement conservée, donnait beaucoup d'éclat au théâtre. Le centre du médaillon dominant la scène était mobile.  Clotilde s?était penchée vers moi et m?avait susurré à l?oreille qu?« A l?époque on y glissait des cadres sur lesquels étaient inscrits le titre des pièces que l'on jouait ».
J?ai regardé Clotilde longuement. En voyant mon air déconcerté, elle s?est empressée d?ajouter en riant : « Je fais ma crâneuse mais j?ai vu ça sur Internet ». Il n?empêche que je fus troublé : franchement, de vous à moi, vous auriez prit le temps d?aller chercher sur le net et surtout de retenir une pareille information ?

Puis le spectacle a commencé. Et le mien aussi par la même occasion. En effet, à plusieurs reprises durant ces cent trente sept finlandaises et nébuleuses minutes, je n?ai pu m?empêcher d?observer du coin de l??il ma jolie voisine. Et chacun de ces instants volés était un ravissement pour mes rétines.
Le visage de Clotilde est d?une beauté singulière, indéchiffrable. Son nez plat, sa bouche charnue et tombante lui donnent un air bougon ou empreint d?une éternelle morosité. Ses longs cheveux ? qu?elle emprisonne quelquefois sous un bandana kaki ? sont très fins et très noirs. Ses oreilles aux extrémités pointues (« je suis mi-fille mi-elfe » dit-elle souvent) et dont les lobs semblent écornés sont légèrement décollées. Lorsqu?elle se trouve sous la lumière, sa peau mate vire au jaune orangée qui me rappelle le teint des femmes apaches.  

Plusieurs fois devant certaines scènes saugrenues (comme celle où quelques personnages, les bras le long du corps, rampaient sur le sol comme des vers de terre), ses sourcils épais se sont dressés en formant un accent circonflexe au dessus de ses paupières. A d?autres moments, alors que d?autres jeunes acteurs pour des raisons inexplicables (du moins pour moi) poussaient des hurlements bestiaux la tête engouffrée dans du papier kraft, c?est son nez qui se retroussait et ses narines qui se mettaient à palpiter. Enfin lorsque l?actrice principale apparaissait soit pour s?arracher les cheveux par poignées soit pour en miauler une sérénade, ce sont ses lèvres qui faisaient une drôle de moue.
Ainsi et pendant la quasi intégralité du spectacle, mes yeux ont habilement fait l?essuie-glace entre la pièce, surréaliste au possible, et l?autre représentation toute aussi désarmante que Clotilde donna à son insu.

Nous venons de quitter le petit Théâtre de Voltaire et depuis quelques minutes nous sommes attablés dans une petite brasserie située au milieu d?une charmante placette en face d?une paroisse. Assis à une autre table à quelques mètres de nous, il y a un couple que je reconnais sans peine. Ils étaient parmi les quinze spectateurs « nantis » ayant assisté à la pièce scandinave. Alors que sa compagne discute énergiquement sur son téléphone portable, le type tourne la tête de mon côté et esquisse un sourire révélateur pour n?importe quel homme sur Terre. Ce sourire complice et embarrassé qui demande « Toi aussi, elle t?a embringué là dedans ? ».
A mon tour je souris à « mon compagnon de galère » en haussant les épaules.
C?est vrai que l?Homme est une faible et risible créature. Pour se faire apprécier par la personne qui l?accompagne, qui, lors des premiers rendez vous, ne s?est pas senti obligé d?accepter les situations les plus incongrues ? Sous l?emprise de la séduction féminine, qui ne s?est jamais senti contraint d?approuver aveuglément ? ou du moins de ne pas contredire - les vérités de la belle en question ?
Juste pour plaire ou pour renvoyer une image flatteuse, nous sommes prêts à beaucoup ; comme accepter d?aller voir des pièces de théâtre finlandaises interminables où des acteurs hystériques aboient et se tirent les cheveux. Pauvres polichinelles, pauvres marionnettes que nous sommes.
- Alors, ça t?a plu ? me demande soudainement Clotilde.
Une fois de plus, je suis pris par surprise. Dieu merci, je me ressaisis à temps pour lui répondre. Et mentir. Un peu.
- Oui, j?ai bien aimé.
Clotilde dodeline de la tête et roule des yeux, « mi-amusé mi-?autre chose ». Peu importe, j?aime bien quand elle fait ça.
- Moi aussi mais j?ai pas tout pigé. Sont drôlement « space » ces finlandais quand même.
- Oui, un peu.
Les lèvres de Clotilde s?incurvent un peu et ses yeux en amandes s?étirent, creusant sur ses joues de poupées indiennes deux fossettes craquantes : elle me sourit.
- Mais bon, ce n?est pas obligé de tout comprendre pour apprécier.
Elle me sourit toujours. Son sourire est discret mais un peu taquin. Il éclaire le haut de son visage un peu comme le ferait la flamme vacillante d?une bougie dans la pénombre. Elle sourit parce qu?elle sait. Et moi je me sens idiot pour la deuxième fois de la soirée.

Par bonheur, le serveur arrive pour prendre la commande. Une fois le garçon parti, il arrive ce que je redoute à chaque fois. L?ennemi absolu du timide, la maladie du complexé : le silence. Il dure quelques secondes mais pour moi ce sont des décennies affreuses qui s?écoulent.
Alors Clotilde prend deux morceaux de pain qui se trouvent dans le petit panier en osier. De ses doigts, elle en extrait la mie qu?elle roule avec son pouce et son majeur. Elle attrape ensuite le couteau posé à sa droite, et avec sa lame, elle fend légèrement la boule de pain spongieuse avant de l?aplatir et de me la tendre :
- Cadeau, dit-elle.
Je jette un ?il sur la pâte.
- C?est un c?ur, fis-je la gorge sèche tout à coup.
- Tout à fait ma mie ! s?exclama Clotilde en prenant le ton guindé de l?époque.
Nous éclatons de rire tous les deux.
Nous discutons longuement seulement interrompus par nos bouchées ou nos ricanements imbéciles et sonores. Nos mots s?entrechoquent et se bousculent ; et prises dans leurs élans, nos mains suspendues en l?air se frôlent quelquefois. Nos joutes verbales s?éternisent au grand dam du jeune serveur embarrassé qui n?ose pas venir nous déranger.
Alors que Clotilde, enthousiaste, continue de parler en gesticulant les bras (en renversant la salière pour la énième fois !), je perd le fil de la conversation. Mes paupières ne battent plus et mon regard se fige sur le visage passionné de ma voisine. Je n?entend plus que des sons étouffés qui sortent de sa bouche alors que mon c?ur, sans prévenir, accélère le rythme de ses battements. Clotilde se rend compte de mon égarement et me fait la remarque en souriant. Rouge de confusion, je m?excuse auprès d?elle et je sors de cette délicieuse torpeur. Mais c?est déjà trop tard. Je suis chamboulé, noyé par le charme hypnotique qui se dégage de cette fille que je ne connais que depuis deux semaines.
J?ai vécu assez de choses et je me connais suffisamment pour savoir que ce que je ressens là n?est ni banal ni anodin. Au plus profond de moi, je sais que cette histoire là est inédite, qu?elle n?a rien de commun avec les autres.
On ne s?embrassera peut être pas ce soir, ni demain, pas même la semaine prochaine. Ce n?est pas grave. Je ne suis pressé de rien.
Mon front se plisse et je me mets à froncer les sourcils laissant à nouveau mon esprit vagabonder dans mes pensées. Comment s?appelle cette foutue pièce au fait que nous venons de voir ? Ca y est, je me rappelle : « Onnellisten maa ». Oui c?est ça, « Onnellisten maa, le pays des heureux ».
Il est bien ce titre.

Fin


Voilà, c?est terminé.
Je pousse un long soupir en refermant délicatement le livre. Je reste là, assis sur mon lit, interdit et le regard dans le vague. Les secondes passent puis les minutes. J?entends gronder des voix qui m?appellent à l?autre bout du couloir. Je regarde ma montre et je me traîne hors de ma chambre pour rejoindre mes parents à table qui ne manquent pas de me faire remarquer que l?on doit dîner « tous en même temps » et aussi « que je ne suis pas à l?hôtel ».
Ils peuvent toujours causer moi je m?en fous. Je m?en fous même complètement. Parce que je suis amoureux moi. Parfaitement. Amoureux d?une personne « mi-fille mi-elfe ». Elle est belle, espiègle, sensible, fantaisiste, curieuse, surprenante, cultivée, moqueuse, drôle?. Elle est tout ça et plus encore.
Elle s?appelle Clotilde. C?est la femme de ma vie. Et elle fait 257 pages.

david widjet


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