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L'Ange Gardien



L?Ange gardien

1

-Attention !!!
Une main qui me tire en arrière. Un crissement de pneus. Le conducteur de la voiture sous laquelle j?ai bien failli passer ouvre sa fenêtre et hurle :
-Tu pouvais pas faire attention, sale gamine ! Un peu plus et tu passais sous mes roues !
Je bredouille quelques excuses, encore sous le choc. Cette rentrée de janvier a bien failli être mon dernier jour. Si seulement j?étais moins rêveuse et que je pensais à regarder la route avant de traverser !  La voiture s?éloigne en pétaradant et je reste clouée au sol, tandis que de grosses gouttes de pluie glacée dégringolent sur ma peau.
-Ça va ?
Je me retourne, encore sous le choc, et me retrouve nez à nez avec une fille aux longs cheveux bouclés. Apparemment, elle ne doit pas avoir plus de mon âge.
-Merci, dis-je d?une voix tremblante. Si tu ne m?avais pas rattrapée, je serais passée sous les roues de la voiture.
La fille m?adresse un grand sourire et disparaît dans la brume avant que j?ai le temps de dire autre chose.
Il me faut bien deux minutes pour reprendre mes esprits et courir vers le collège, dont la cloche ne va pas tarder à sonner.
Ma bande de copines m?attend devant les grilles, comme à l?accoutumée. Nous nous faisons la bise sans échanger un mot, puis nous entrons dans la cour. J?ai l?impression de pénétrer dans une immense fourmilière. Ça saute, ça court, ça crie, ça grouille de partout.
-Alors, ces vacances ? demande Natacha, la meneuse du groupe.
Les réponses fusent et se mêlent au brouhaha de la cour. Je ne réponds pas, trop occupée à essorer mes cheveux trempés.
A vrai dire, je ne suis pas vraiment attachée à mes copines. Je reste avec elles uniquement par habitude, ou pour ne pas passer mes récréations seules. Je ne les ai jamais considérées comme de vraies amies et je crois franchement que je pourrais me passer d?elles.
Leur compagnie n?est pas désagréable, c?est vrai, mais leurs sujets de conversation et leurs centres d?intérêts me passent carrément au dessus de la tête. Je ne dirais pas qu?elles sont bêtes, mais plutôt immatures. Comme toutes les filles de mon âge?

La cloche sonne et nous pénétrons dans la classe. Ça sent les produits ménagers, la craie et le cahier neuf. Je déteste cette odeur, tout autant que je déteste l?école.
L?école est, par définition, un lieu où des professeurs transmettent leur savoir à de jeunes élèves, un lieu où l?on apprend la solidarité et le respect d?autrui, un lieu formateur et rassurant. C?est en tout cas ce qu?il y a écrit dans les livres et ce que disent les politiques.
Mais il n?y a rien de plus mensonger. Aujourd?hui, l?école est devenu un dépotoir, où l?on entasse des pauvres gamins pour leur bourrer le cerveau et les traiter en moins que rien. Les profs, placés sur un piédestal, utilisent leur toute-puissance pour détruire (moralement s?entend ) leurs élèves. Et ceux-ci ne se comportent pas mieux : il suffit de les observer dans la cour pour s?en rendre compte. Les insultes, les coups, sont devenus légion. Une hiérarchie s?est instaurée. Les élèves doivent obéir à des codes prédéfinis pour être acceptés : porter tel ou tel vêtement, penser d?une telle manière?
Je trouve ça ahurissant. Ça me donne même envie de vomir.
Malheureusement, la seule fois où j?ai osé dire ce que je pensais à mes parents, je me suis pris une baffe monumentale. Pour eux, l?école est sacrée. Il est interdit d?en dire du mal. C?est comme si j?avais osé remettre en cause l?existence de Dieu devant un curé.
-Tu ne te rends pas compte de ta chance, a sifflé mon père.
-Sans l?école, tu ne serais rien, a rajouté ma mère.
J?ai estimé préférable de ne pas répondre, mais je n?en pensais pas moins.
-Je peux m?asseoir à côté de toi ?
Je lève la tête. La fille qui m?a sauvé la vie il y a à peine vingt minutes se tient devant moi, l?air parfaitement calme.
-Bien sûr ! dis-je en essayant de dissimuler ma surprise.  
-Je m?appelle Sarah et je suis nouvelle, dit-elle en sortant ses affaires. Je viens de Paris. Et toi, c?est quoi ton nom ?
-Ange.
Ce n?est malheureusement pas une blague. Mes parents, dans leur souci de ne rien faire comme tout le monde, ont décidé de m?affubler d?un prénom hors du commun. Et ils n?ont rien trouvé de mieux que Ange.
Ça passerait si j?étais une gentille petite fille avec des bouclettes blondes et un air tout doux, comme ces gamines que l?on voit à la télé dans des publicités pour le lait à la fraise ou le chocolat. Mais je ressemble plus à un diable, avec ma masse de cheveux auburn et mes yeux sombres.
-Tu as de la chance d?avoir un prénom original, soupire Sarah.
Je ne suis pas de son avis. D?aussi loin que je me souvienne, mon prénom a toujours été source de moqueries. Certes, cela me permet de ne pas passer inaperçue, mais j?ai toujours considéré ça comme un inconvénient. J?adorerais, au contraire, être transparente et me fondre dans la masse.  
-Bon. J?espère que vous avez tous passé de bonnes vacances de Noël, dit le prof de maths en tapant dans ses mains.
Il s?arrête et balaie la classe du regard. Ses yeux brillent d?une lueur malicieuse, et je sais par expérience que ça ne laisse présager rien de bon.
-Je vous ai préparé un petit contrôle surprise pour vérifier si vous avez bien appris vos leçons, finit-il par lâcher, tandis que sa bouche se tord en un rictus. Car, je ne cesse de vous le répéter, être en vacances n?empêche pas de réviser ses cours.
N?importe quoi ! Comme si pendant les vacances de Noël, alors qu?il neige, qu?on a reçu plein de cadeaux, que l?on retrouve sa famille, que l?on fait la fête, on pensait à ouvrir ses cahiers de maths ! Il me semble qu?en cette période, on a autre chose en tête que la translation ou les nombres relatifs !
Il sort une trentaines de sujets de son cartable et passe dans les rangs pour nous les distribuer, un petit sourire pervers accroché à ses lèvres. Les profs adorent torturer les élèves, c?est bien connu.  J?espère en tout cas que Sarah est bonne en maths, ainsi elle pourra me filer un coup de pouce. Ça m?évitera de me ramasser un zéro et, par conséquent, de m?attirer la foudre de mes parents?Malheureusement, je constate au bout de cinq minutes que nous sommes aussi paumées l?une que l?autre.
Les maths ne sont, pour moi, qu?un langage bizarre et ennuyeux dépourvu de tout intérêt. Parfois, j?essaie de comprendre, mais les chiffres se mêlent dans ma tête et tout s?embrouille.
Mon prof de l?année dernière nous avait expliqué que les maths étaient un langage universel, c?est à dire compris par tous, et que cela les rendait incroyablement passionnantes. Langage universel, tu parles ! C?est une bonne idée, d?accord, mais pourquoi avoir inventé un langage aussi compliqué et rébarbatif ?
Je gribouille quelques réponses sur ma copie et pose mon stylo, complètement démoralisée. L?année commence bien?

***
Lorsque la cloche sonne enfin, à cinq heures, je me précipite dehors en donnant des grands coups de sac à dos. La délivrance ! La liberté !
Malheureusement, il pleut toujours des cordes et je n?habite pas tout près du collège. Je vais encore revenir trempée jusqu?aux os ! Je me mets à courir, les mains au dessus de ma tête pour me protéger, pataugeant dans les flaques d?eau et éclaboussant mes habits neufs. Ça ne va certainement pas plaire à maman, mais qu?est-ce que ça peut bien me faire ?
-Ange ! Attends !
Je me retourne. Sarah, postée devant le collège, me fait des grands signes de la main et court me rejoindre.  
-Je ne vais quand même pas te laisser rentrer seule sous la pluie ! lance t-elle avec un grand sourire.
Elle sort de son sac un grand parapluie vert qu?elle déplie et place au-dessus de nos têtes. Je suis ébahie par tant de gentillesse. Ça n?a peut-être l?air de rien, mais jusqu?ici personne ne s?est montré aussi attentionné envers moi. Ce n?est certainement pas Natacha et ses compères qui feraient ça ! Elles préfèreraient sans doute que je me désintègre sous la pluie plutôt que partager leur parapluie avec moi !
-Merci, dis-je en souriant.
-Pas de quoi !Tu habites où, au fait ?
-A l?avenue des Rosiers.
Mes joues s?empourprent. L?avenue des Rosiers est le quartier le plus chic de la ville, là où habitent les médecins, les avocats, les pilotes d?avion, les ingénieurs. C?est à dire les gens haut placés, les gens dont le compte en banque est généreusement garni.
Tout le monde dit que j?ai de la chance d?habiter ici, mais ce n?est pas mon avis. Je déteste ma maison, une immense bâtisse sans âme remplie de beaux meubles que l?on ne peut même pas toucher. Je déteste cette avenue qui pue le fric et l?orgueil. Je déteste les manières bourgeoises de ma mère, ses bijoux étincelants, ses petits tailleurs soigneusement repassés, ses brushings impeccables, le bureau dans lequel elle s?enferme chaque soir pour faire ses comptes et passer plein de coups de fil. Je déteste les chaussures cirées de mon père, ses leçons de morale interminables et son manque d?ouverture d?esprit.  
Mais c?est ma s?ur, Jade, qui en pâtit le plus. Elle reste tout le temps dans sa chambre pour peindre et écrire des poèmes. C?est une artiste, une anti-conformiste, une fille éprise de liberté et de simplicité. Et naturellement ça ne plaît pas à mes parents, qui rêvaient de faire d?elle un bon petit soldat. Leurs prises de becs sont incessantes, surtout depuis que Jade est en terminale. Mes parents voudraient qu?elle révise ses leçons jour et nuit ; elle ne pense au contraire qu?à peindre et se balader pour, dit-elle, trouver l?inspiration.  
J?aime beaucoup ma s?ur, car c?est la seule qui me comprend, mais j?en ai parfois marre de l?entendre se déchirer avec papa et maman. J?aimerais bien savoir ce que ça fait de grandir dans un foyer harmonieux.
-L?avenue des Rosiers ? Tu as de la chance ! s?exclame Sarah. J?aimerais bien vivre dans un endroit aussi chic. Mais comme ma mère n?a pas beaucoup d?argent, on est obligées de louer un petit appartement à côté du stade municipal, ajoute t-elle en rougissant.
-Ah, tu vis seule avec ta mère ?
Les yeux de Sarah s?assombrissent. Je sens que j?ai touché un point sensible.
-Oui, mon père a quitté le foyer sans crier gare quand j?étais petite. Il a laissé ma mère se débrouiller seule, alors qu?elle n?avait pas d?argent. On a beaucoup galéré à cause de lui !
Puis, elle ajoute d?une voix remplie de haine :
-C?est un véritable salaud !
Il y a un long silence. Je me creuse la tête pour continuer à faire la conversation, mais rien ne me vient à l?esprit. Nous marchons côte à côté sans rien dire pendant une bonne dizaine de minutes, jusqu?à ce que Sarah arrive enfin chez elle.
-Ce n?est pas le grand luxe, dit-elle en rougissant.
C?est le moins qu?on puisse dire. L?immeuble de Sarah est une vieille bâtisse grise recouverte de graffitis, avec des fenêtres cassées et un seuil jonché d?ordures.
-Tu veux venir prendre le goûter à la maison ? je demande. Mes parents sont encore au boulot à cette heure-ci et ma s?ur dort chez une amie. On sera toutes seules.
-Vraiment ? Tu es sérieuse ?
-Bien sûr ! Je te dois bien ça, après tout ce que tu as fait pour moi ! D?abord tu m?empêches de me faire écraser par une voiture, et ensuite tu me sauves de la noyade en me prêtant ton parapluie !
Nous éclatons de rire toutes les deux et reprenons la route, bras dessus, bras dessous.

***
-Oh là là ! Il y a des gens qui ont de la chance !
Sarah observe ma maison dans les moindres détails, comme si elle était dans un musée. Elle effleure les vieux meubles, s?extasie devant la télévision géante à écran plat, se love dans les canapés en cuir et examine tous les tableaux. Elle a l?air émerveillée.
-C?est génial ! Il y a même une piscine dans le jardin ! s?exclame t-elle en collant son nez contre la fenêtre.
Moi, tout ça, ça me laisse de marbre. Les gens pensent que je réagis de cette manière parce que je suis blasée, mais c?est le contraire. J?ai toujours pensé que l?abondance et la luxure étaient terriblement ennuyeux. Contrairement à mes parents, je n?ai pas besoin d?être entourée d?antiquités pour être heureuse.
Sarah frise l?apoplexie lorsque, après que nous ayons goûter, je la conduis dans ma chambre.
-Mais c?est immense ! Tout mon appartement pourrait tenir dedans !
Je ne peux m?empêcher de dénoter une pointe de jalousie dans sa voix. Pourtant, et ça peut paraître choquant, je suis persuadée que mon sort n?est pas à envier.
Nous nous asseyons en tailleur sur le parquet et sortons nos devoirs. Immédiatement, je remarque que Sarah pédale complètement dans la semoule.
-Tu veux de l?aide ? je demande, en me penchant sur son exercice de grammaire.
D?accord, mes bulletins ne sont pas spécialement resplendissants. Mais c?est parce que je ne fais pas d?efforts. Si je m?en donnais la peine, je pourrais obtenir d?excellents résultats.
-Je suis à la traîne dans toutes les matières, grimace Sarah. Je n?arrive pas à rattraper mon retard. Et pourtant, j?écoute en classe !
Au bout de dix minutes, nous refermons nos cahiers d?un coup sec et les balançons à l?autre bout de la pièce. Ras le bol, de l?école ! Nous nous mettons à parler de tout et de rien, de la pluie et du beau temps, du collège, de la télé, des profs, à rire et à échanger nos opinions. Je prends tellement de plaisir à discuter, à me livrer, à ouvrir mon c?ur, que je ne vois pas le temps passer.
-Ouh là ! s?exclame soudain Sarah en regardant sa montre. Il est déjà vingt-heures ! Ma mère doit se faire un sang d?encre !
Elle range précipitamment ses affaires, m?adresse un dernier sourire et quitte ma chambre à grandes enjambées.
A ce moment précis, je sais que j?ai trouvé une véritable amie.

***
Il est vingt et une heure, et je suis toujours seule à la maison. Mes parents adorent rester au bureau jusqu?à pas d?heure. Ça prouve bien qu?ils se fichent totalement de moi. Pour eux, il n?y a que le boulot qui compte.
Je pourrais très bien téléphoner à ma mère et lui dire qu?un dingue s?est introduit dans la maison pour me trancher la gorge, qu?elle ne bougerait pas d?un pouce. Je suis obligée de me préparer à manger toute seule et de prendre mon repas toute seule. La solitude ne me dérange pas vraiment, mais au bout d?un moment, dîner en compagnie d?un frigo et d?un four n?est plus franchement réjouissant. J?aimerais bien, de temps en temps, ne plus avoir l?impression d?être orpheline.
Une fois mon repas expédié, je monte me coucher. Avec tout ce qu?il s?est passé aujourd?hui, je me sens complètement lessivée.
Allongée sur mon lit, je pense à Sarah. Je ne la connais que depuis aujourd?hui, et pourtant j?ai l?impression de tout savoir sur elle, de la connaître par c?ur. C?est comme si nous étions deux amies de longue date.
Ce qui me plaît le plus chez elle, c?est sa différence. Je veux dire par là qu?elle n?est pas comme tout le monde, qu?elle est polie, souriante, intelligente, mature, gentille. Elle a des petites attentions, des petites phrases qui n?ont l?air de rien et qui pourtant changent tout. Sarah n?est pas comme les autres, elle a un petit quelque chose en plus qui fait toute la différente. Elle rayonne. Et ça me plaît.
-Ange ? Tu es déjà au lit ?
Ma mère passe la tête par l?encadrement de la porte. Sa voix est aussi mielleuse que si elle venait d?avaler trois bouteilles de sirop d?érable, ce qui a le don de m?énerver profondément. Mais pourquoi se sent-elle toujours obligée de faire la gentille avec moi ? Pour se faire pardonner de rester aussi longtemps à son bureau ?
-Mmm. Je suis fatiguée, dis-je en m?enfonçant sous ma couette.
Maman entre dans ma chambre. Il est vingt heure trente et pourtant, son brushing est toujours impeccable et ses vêtements n?accusent aucun faux pli. Cette angoisse de la perfection m?exaspère et m?exaspèrera toujours.
-Ta rentrée s?est bien passée ?
-Mmm.
-Tu as retrouvé tes copines ?
Si elle savait comme je m?en fous, de mes copines ! Maintenant, j?ai Sarah. Elle vaut toutes les amies du monde.
D?ailleurs, j?aimerais bien en parler à maman, mais les seules fois où j?ai tenté de lui raconter ma vie, elle n?a pas eu l?air très intéressée. Je veux bien croire que ma vie na rien de captivant, mais c?est la moindre des politesses de m?écouter quand je parle. Ou du moins, faire semblant d?écouter.
-J?ai une nouvelle amie, dis-je. Elle s?appelle Sarah et elle est fantastique.
-Ah oui ? sourit maman, en prenant l?air intéressé.  
-Je l?ai invitée à prendre le goûter à la maison. On a beaucoup parlé, toutes les deux. J?avais l?impression d?avoir rencontré mon double?Un double différent de moi-même. C?est bizarre, non ?
Ma mère a souri. J?ai poursuivi :
-Je ne la connais que depuis ce matin, et pourtant, j?ai l?impression d?être amie avec elle depuis des lustres. Je ne saurai pas expliquer ce qu?il s?est passé, mais c?était quelque chose de fort. Le courant est vraiment passé entre nous et?
Je jette un coup d??il à ma mère. Elle regarde part la fenêtre et moi, pendant ce temps-là, je parle dans le vide comme une idiote.  
-Très bien, je me tais, dis-je avec agressivité. Je comprends que tu n?aies pas envie de m?écouter, c?est trop fatigant pour toi !
-Mais enfin, qu?est-ce qui te prends ? Je t?écoute !
-Non, tu regardes par la fenêtre. Et moi je parle aux murs.
-D?accord. Puisque tu le prends ainsi?
Sa voix est légèrement irritée. Elle se lève et traverse ma chambre à grands pas.
-Bonne nuit, marmonne t-elle en disparaissant derrière la porte.
Je me sens un peu coupable de m?être emportée si vite. Je me comporte comme une idiote. Je ne fais pas d?efforts. C?est peut-être pour ça que les relations avec ma mère sont si tendues?
Non, tout est sa faute. J?ai raison d?être aussi froide avec elle. Maman ne remplit pas correctement son boulot de mère. Elle ne reste jamais avec moi, ne m?emmène jamais faire du shopping et lorsque je tente d?entamer une conversation avec elle, elle me repousse. « Je n?ai pas le temps », dit-elle sans arrêt. Elle ne pense qu?à son travail. Elle se fiche bien de ma vie et de mes états d?âme. Elle se fiche de ses filles.
Quant à mon père, n?en parlons pas. Il ne rentre à la maison qu?à vingt-trois heures et ne s?octroie jamais de vacances. Il m?ignore superbement. J?ai autant d?importance pour lui que sa première chaussette.
Ces pensées me filent tellement le cafard que je n?arrive pas à fermer l??il de la nuit. Je ne cesse de me tourner et de me retourner dans mon lit. Lorsque je m?endors enfin, il est cinq heures et demie du matin.

***
-Tu en fais une tête ! s?exclame Sarah en me voyant débarquer dans la cour.
-Je sais. Je n?ai pas dormi de la nuit.
Elle fronce les sourcils.
-Tu as des soucis en ce moment ?
-Mmm?On peut dire ça comme ça.  
Elle m?entraîne au fond de la cour et pose sa main sur mon épaule.
-Qu?est-ce qui se passe ?
Il y a un silence? Je ne sais pas si j?ai envie de parler de ça. Ça me fait tellement mal au c?ur de remuer mes blessures intérieures.
-Je ne peux plus supporter mes parents. J?ai l?impression qu?ils n?en ont rien à faire de moi, ou pire, qu?ils ne me voient pas. Je suis transparente. Je suis un fantôme. J?erre dans cette immense maison sans que personne ne me remarque. Mon père est constamment fourré à son bureau, quand il ne va pas s?envoyer quelques bières au bar. Ma mère rentre à pas d?heure et c?est tout juste si elle m?adresse la parole. Et c?est comme ça depuis que je suis née?Si tu savais comme ça me rend malheureuse !
C?est plus fort que moi, je me mets à pleurer comme une madeleine. Les larmes jaillissent et roulent sur mes joues. Je me sens ridicule de geindre comme un bébé devant tout le monde, mais je ne peux pas contrôler mes larmes ni mes sentiments. Depuis le temps que je me retiens et que je joue à la fille méga joyeuse, il fallait que ça sorte.
Sarah sort un mouchoir de sa poche et éponge mes joues trempées. Je sais qu?elle essaie de me réconforter, et que je devrais la remercier. Mais à ce moment même, j?ai envie de hurler, de tout casser, de pleurer. La blessure est là, vive, ouverte, plus douloureuse que jamais. C?est la première fois que je dis à quelqu?un ce que je ressens vraiment.
-Je comprends ce que tu ressens, murmure Sarah en écartant doucement les mèches de cheveux qui me barrent le visage. Moi aussi, j?ai beaucoup souffert à cause de mes parents. Pas pour la même raison, c?est vrai, mais je peux te dire que j?en ai bavé?D?abord mon père qui se fait la malle, ensuite ma mère qui tombe dans la dépression et qui galère terriblement avec son salaire de  misère?Et puis, il y a eu aussi?
Elle se tait brusquement. Un voile noir tombe devant ses yeux.
-N?en parlons plus, dit-elle en faisant un geste vague avec sa main.
Elle a sûrement raison. Il ne faut pas que je me crois l centre du monde avec mes petits problèmes idiots. Il y a des tas d?autres gens qui souffrent, et pour des raisons bien plus graves. Mes problèmes familiaux ne sont rien à côté de ce que certaines personnes peuvent subir. Et puis, ça finira bien par passer.
La cloche retentit et nous rejoignons la salle d?anglais en traînant les pieds. J?ai à peine franchi la dernière marche de l?escalier qu?une voix derrière moi s?écrie :
-Hé ! Ange !
Je me retourne et m?empale dans une Natacha à l?air plus sévère que jamais. Celle-ci me tire par le bras et m?emmène dans un petit recoin où nous ne risquons pas d?être bousculées par les autres élèves.
-Qu?est-ce qu?il y a ? je demande, l?air méfiante.
-On dirait que tu as bien sympathisé avec la nouvelle, dit Natacha en lançant un regard dégoûté à Sarah, qui m?attend à l?autre bout du couloir. Depuis hier, tu n?arrêtes pas de la coller et de rigoler avec elle.
-Ça te pose un problème ? dis-je avec agressivité.
-Oui, ça me pose un problème dans la mesure où tu nous ignores comme si on n?était rien d?autre que des microbes. Ce matin, tu es passée devant nous sans nous dire bonjour ni même nous lancer un seul regard. J?appelle ça du manque de respect.
Je ne réponds rien. J?en ai marre de devoir sans arrêt me justifier. Tout ce que j?ai envie, à ce moment précis, c?est de balancer une droite à Natacha. Je ne supporte plus ni ses grands airs ni son regard sévère. Bon sang, mais comment ai-je pu traîner avec une fille aussi insignifiante ?
-Alors ? Tu ne réponds pas ? s?impatiente t-elle.
Je préfère ne pas lui répondre, en effet. Je sens que si j?ouvre la bouche, je vais lui balancer ses quatre vérités et que je risque d?avoir de sérieux ennuis. On ne parle pas n?importe comment à Natacha. C?est la meneuse, la chef. Elle a du pouvoir et elle en abuse.
Oh, mais comment ai-je pu accepter d?être traitée comme un chien par cette fille ignoble ? Comment ai-je pu rejoindre son triste groupe de caniches et me plier à toutes ses volontés ? Je suis nulle. Vraiment nulle.
-Tu m?emmerdes, dis-je en toute sincérité.
Natacha fronce les sourcils. Je dois être l?une des premières filles à oser lui dire tout haut ce que je pense tout bas.
-Très bien ! Va donc rejoindre ta grande pote ! Mais sache, ma petite, que tu fais une énorme erreur.
Nous restons plantées là pendant un moment, à nous regarder en chien de faïence. J?ai envie de lui dire à quel point je la trouve pitoyable, à quel point elle est vide et sans intérêt. J?ai envie de lui dire que Sarah n?est pas seulement une amie géniale, mais qu?elle m?a aussi sauvé la vie. Mais les mots butent et se coincent dans ma gorge.
-Tu ne sais pas ce que tu perds, Ange, siffle Natacha. Sarah n?est qu?une petite merdeuse sans intérêt. Dans quelques mois, tu regretteras d?avoir quitté notre groupe !
Je ne suis pas du genre bagarreuse, mais là, c?en est trop. Je bondis sur Natacha et lui assène une gifle en pleine figure. Elle vacille, les mains sur le visage, et je crois pendant un instant qu?elle va s?effondrer par terre. Mais elle avance vers moi et me griffe le bras avec une violence dont je ne l?aurais jamais crue capable.
La haine monte alors en moi, m?étouffe, m?aveugle. Je me jette sur Natacha et me cramponne à son cou, comme si je voulais l?étrangler. C?est peut-être ce que je veux faire, d?ailleurs.
Mais avant que j?en ai eu le temps, elle me donne un violent coup dans la hanche et je m?étale par terre comme une crêpe.
-Arrêtez-vous ! Arrêtez-vous immédiatement !
Un surveillant, alerté par le bruit, se fraye un chemin parmi la foule agglutinée autour de nous et nous sépare instantanément. Je me relève, mais ma tête tourne et un flot de sang coule sur mon bras.
-Mais enfin ! Vous êtes complètement folles ! s?exclame le surveillant. Regardez l?état dans lequel vous êtes !
Il nous conduit au bureau du principal et là, je sais qu?on ne va plus rigoler.
Le principal, Mr Blanc, est un homme à l?allure austère et au regard mauvais, qui est réputé pour être tous les jours d?une humeur de dogue. Autrement dit, mieux vaut ne pas le chatouiller. Quand il se met en colère, je vous assure que ça n?est pas rien et que ses cris s?entendent dans tout le collège. Je n?ai été convoquée à son bureau qu?une seule fois dans ma vie, après avoir séché deux heures de maths, et je peux vous garantir que ça n?a pas été une partie de plaisir. Je me demande même comment j?ai fait pour en sortir vivante.
Nous voilà dans le bureau du tortionnaire. A en juger par sa tête, Mr Blanc s?est levé du pied gauche. Comme d?habitude, en fait.
-Ces demoiselles se sont crues chez les gladiateurs, dit le surveillant en s?avançant d?un pas ferme. Heureusement que j?étais là pour les séparer. Sinon, je pense qu?elles auraient fini par s?entretuer?
Autant vous le dire tout de suite, l?humour des adultes me dépasse totalement.
-Asseyez-vous, nous ordonne Mr Blanc d?une voix glaciale.
Il fait un léger signe de tête au surveillant, qui doit se traduire par « merci de m?avoir amené les deux fautives, maintenant vous pouvez disposer », et plonge ses yeux froids dans les nôtres. Je me sens frissonner.
-Ah, c?est du beau ! s?exclame t-il en secouant la tête. Vous devriez voir l?état dans lequel vous êtes !  
Je ne réponds rien, mais je me sens un peu ridicule. Je n?aurais peut-être pas dû m?emporter si vite?
D?un autre côté, Natacha a été tellement mauvaise ! Je ne pouvais pas laisser passer ce qu?elle a dit.
-Il me semble que vous avez passé l?âge de vous bagarrer pour un oui ou pour un non, souffle Mr Blanc. Combien de fois vous a t-on dit que l?on ne résolvait pas les conflits par la violence ? Je vous croyais sérieuses et suffisamment intelligentes pour comprendre ça, mais je me suis apparemment bien trompé.  
Il s?arrête. Un silence de plomb s?abat sur le bureau, ce qui a l?effet imminent de me mettre mal à l?aise. Les silences m?effraient terriblement.
-Bon. Que s?est-il concrètement passé ? demande le principal en s?enfonçant dans sa chaise.
Natacha et moi, nous nous regardons. Aucune de nous deux n?ose prendre la parole.
-Alors ?! s?impatiente Mr Blanc.
-Ben?dis-je, les yeux rivés au sol impeccablement ciré. Nous nous sommes disputées et?ça s?est terminé en bagarre.
Mr Blanc secoue la tête, l?air consterné.
-Très bien, je ne chercherais pas à en savoir plus. Mais je vous donne à chacune deux heures de colle.
Je ne peux m?empêcher d?être soulagée. Avoir deux heures de colle ne me fait pas spécialement plaisir, mais ça aurait pu être pire. Mr Blanc aurait pu passer un coup de fil à mes parents, par exemple. Et si jamais papa et maman avaient appris que je m?étais battue au collège, j?aurais passé un très mauvais quart d?heure.
Nous sortons du bureau, la tête basse. Sarah m?attend au bout du couloir.
-Qu?est-ce qui s?est passé ? s?exclame t-elle.
-Tu vois?Il y a des moments où toute la rage, toute la haine que j?accumule depuis des années déborde et explose. Exactement comme un volcan.
-Je crois que je comprends, dit Sarah avec un petit sourire, et nous marchons vers la salle d?anglais bras dessus bras dessous.

2

Un mois est passé. Sarah et moi, nous sommes de plus en plus complices et nous passons beaucoup de temps ensemble. Chaque jour, je découvre une nouvelle facette de sa personnalité et j?en suis agréablement surprise. Je crois que jamais une personne ne m?a jamais autant comprise, autant épaulée. Je crois que je viens de rencontrer quelqu?un d?extraordinaire, tout simplement.

Mais à la maison, ça n?a jamais été aussi orageux. Papa et maman passent leur temps à se disputer, et leurs relations avec Jade sont plus que tendues. Au lieu de réviser ses leçons et de bosser, elle préfère s?enfermer des heures dans sa chambre pour peindre ou écrire, ce qui a le don d?exaspérer mes parents. L?approche du bac les rend complètement nerveux, bien plus que Jade elle-même. J?ai d?ailleurs l?impression que cela la laisse totalement indifférente.
Au dîner, j?ai encore droit à une dispute bien sanglante entre ma s?ur et mes parents :
-Tu n?as pas révisé une seule fois aujourd?hui, lance maman d?un air pincé. Si tu continues comme ça, tu n?auras jamais ton bac.
Jade lève les yeux de son assiette. Je suis sûre que si elle pouvait, elle lui planterait sa fourchette dans le cou.
-Maman, fiche moi la paix.
-Mais je me fais tellement de souci, Jade ! Tu ne travailles pas assez !
-Et alors ? Ce sera la fin du monde si je n?obtiens pas mon bac ? réplique t-elle.
Mon père s?immisce dans la conversation.
-Arrête de jouer à la rebelle, c?est ridicule ! s?emporte t-il. Ta mère et moi, nous voulons que tu aies ton bac, point à la ligne ! Tu n?as rien à redire !
J?assiste, impuissante, à la scène. Le manque de compréhension et la rigueur de mes parents m?effraient totalement. Pourquoi sont-ils aussi vieux jeu ? Aussi sévères ? Si je n?avais pas peur des mots, je dirais qu?ils me dégoûtent avec leurs considérations archaïques.
-Vous me faites peine, lance Jade en se levant brusquement.
Elle court jusqu?à sa chambre et claque la porte avec violence. Papa et maman se regardent, les yeux écarquillés, puis se mettent à soupirer.
-Je ne comprends pas pourquoi elle réagit comme ça, marmonne mon père. Elle ne fait aucun effort.
-Va la voir. Dis lui qu?elle arrête de se comporter comme une gamine !
-Tu n?as qu?à y aller, toi !
-Tu sais pertinemment que Jade refuse de m?écouter ! Tu as plus d?autorité que moi.
-Dis surtout que tu n?as pas envie de te lever et de monter les escaliers ! bougonne mon père.
-Allons, tu es ridicule ! Cela n?a rien à voir !
Pour la dixième fois de la journée, mes parents entament une nouvelle dispute. Je finis mon assiette en vitesse, bien que mon ventre soit noué, et m?éclipse dans ma chambre.
Quand connaîtrais-je enfin la paix ? J?en ai marre de devoir supporter les crises et les altercations de mes parents. J?en ai marre de vivre dans cette baraque de fous.
Je reste allongée sur mon lit un long moment, les yeux rivés au plafond. En bas, j?entends les cris de mes parents. Je n?ai pas envie de savoir ce qu?ils se disent. Ça ne me regarde pas.
-Ange, je peux entrer ?
C?est Jade. Elle a les yeux rouges et gonflés, comme si elle venait de pleurer, et son visage est tout pâle.
-Qu?est-ce qu?il y a ? je demande, un peu inquiète de la voir dans cet état-là.
-Ange, ça ne va plus du tout avec papa et maman. Nous n?avons jamais été sur la même longueur d?onde, mais depuis quelques temps, la situation s?est corsée. Je ne les supporte plus. Et je crois bien que c?est réciproque.
Jade se laisse tomber sur mon lit. Elle a l?air complètement démoralisée.
-J?ai l?impression d?être dans un labyrinthe, murmure t-elle. Je suis prisonnière, je ne sais pas où aller, je ne sais pas comment m?en sortir. J?étouffe.
-Je comprends. Moi aussi, je ressens ça.
Il y a un silence. Enfin, un silence, c?est beaucoup dire, étant donné que les cris de mes parents sont de plus en plus forts et que le chien du voisin ne cesse d?aboyer.
-Je voudrais te confier un secret, dit Jade doucement.
Ma s?ur et moi, il nous arrive de parler ensemble, mais jamais nous ne nous confions des secrets. C?est pourquoi je suis très surprise de l?entendre dire ça.
-Mais avant, reprend t-elle, je voudrais que tu me jures de ne pas le répéter. Même sous les menaces. Même sous la torture.
Je m?imagine ligotée à un arbre, tandis que mes parents me donnent de grands coups de martinet et que le chien du voisin me mord jusqu?au sang. Honnêtement, je ne sais pas si j?arriverais à tenir le coup et à rester bouche cousue.
-Je le jure, finis-je par concéder.
Jade plante ses grands yeux dans les miens et prend une profonde inspiration.
-Je ne vais pas passer mon bac. Et dès le mois de mars, je quitterai la maison.
Les mots bourdonnent dans les airs et glissent sur moi. Je n?arrive pas à croire ce que je viens d?entendre. Pourquoi Jade quitterait-elle la maison ? Pourquoi ne passerait-elle pas son bac ? Qui lui ai mis ces folles idées dans la tête ? Et a t-elle vraiment l?intention de le faire, ou est-ce uniquement des paroles en l?air ?
-Mener une vie ordinaire ne m?intéresse pas, dit Jade en esquissant un sourire mystérieux. Je n?ai pas envie de m?ennuyer sur les bancs de la fac, je n?ai pas envie de passer cinquante ans dans un bureau et de m?embourgeoiser comme papa et maman. Leur petite vie bien rangée et lisse ne m?intéresse pas. Je veux partir à l?aventure, être libre, vivre de ma passion. Comme les artistes. Tu vois ce que je veux dire ?
Je hoche la tête, même si je ne vois pas trop où elle veut en venir.
-Depuis quelques mois, poursuit-elle, je mets de l?argent de côté. J?ai prévu d?aller m?installer en Bretagne, face à la mer, de louer un petit studio pourri et de peindre. Je vendrais mes toiles pour vivre. Ce ne sera pas facile, mais qui n?a jamais galéré dans sa vie ? Tous les artistes ont traversé des moments difficiles dans leur vie. C?est un passage obligé avant la gloire.
Elle sourit, des étoiles plein les yeux.
-Tu comprends ce que je veux dire ?
-Oui, je crois que oui?
-Tout est préparé. Je pars d?ici dans une semaine. Le studio est prêt, j?ai suffisamment d?argent pour me permettre de vivre convenablement, du moins pendant un certain temps.
-Tu l?as dit à papa et maman ?
Jade ne peut s?empêcher de rire.
-Mais non, idiote ! Je vais fuguer. Ils ne sauront jamais où je suis passée?A moins que tu ne leur crache le morceau, bien sûr.
-Ne t?en fais pas. Ça n?arrivera pas.
Mais je ne peux pas y croire. J?ai l?impression d?avoir reçu un coup de massue en pleine figure. Je ne veux pas croire que Jade, qui est mon seul soutien et la seule personne sensée de cette maison, va partir et me laisser tomber.
-Je pourrais venir te voir, de temps en temps ? je demande, les yeux remplis de larmes.
Jade me sourit.
-Bien sûr. Tu seras la bienvenue.
Elle s?arrête, l?air pensif.
-Mais ne t?avise pas de dire quoi que ce soit à papa et maman. Tu feras comme si tu n?étais au courant de rien, tu prendras l?air surpris. Tu comprends, je ne voudrais pas que tout foire à cause de toi.
J?écarquille les yeux comme un clown pour éviter que les larmes ne coulent, mais c?est plus fort que moi, je me mets à pleurer. Je ne veux pas que Jade quitte la maison. J?ai besoin d?elle, de son soutien. Si elle part, ma vie se transformera en enfer.
Mais je ne peux pas la dissuader de faire ça. Son projet est mûri depuis des mois, elle n?en peux plus, elle a besoin de mettre les voiles, de changer de vie. Je la comprends. Je ne vais pas l?en empêcher.
Mais je crois qu?elle ne se rend pas compte à quel point sa déclaration me plonge dans le désarroi.

Tout d?un coup, nous entendons un cri strident en provenance de la cuisine, puis un bruit de vaisselle. Sans plus attendre, nous nous précipitons dans les escaliers pour voir ce qu?il se passe.
Papa est agenouillé sur le sol et se masse douloureusement la joue droite. Je m?aperçois qu?un long filet de sang coule sur celle-ci. Devant lui gît les fragments du vase rose qu?il avait rapporté de Chine il y a quelques années. Ma mère, elle, est adossée au frigo, les cheveux collés au front, l?air profondément choquée. Je n?ai aucun mal à imaginer ce qu?il vient de se passer.
-Mais?vous êtes fous ? balbutie Jade en dévisageant tour à tour papa et maman.
C?est la première fois que mes parents pètent les plombs. D?habitude, quand ils s?engueulent, ils ne font rien de méchant : je veux dire qu?ils se contentent de se crier dessus, comme n?importe quel couple en désaccord. D?aussi loin que je me souvienne, ma mère n?a jamais balancé de vase sur mon père.
-Allez vous en, marmonne mon père en se relevant. Vous n?avez rien à faire ici.
Il doit être un peu sonné, parce qu?il vacille dangereusement. Un instant, je crois même qu?il va plonger la tête la première dans l?évier.
-On vit avec des dingues, dit Jade avec un air dégoûté avant de tourner les talons.
Elle a raison. Complètement raison. Et ça me fiche la trouille. Si mes parents continuent à se comporter ainsi, comment vais-je faire une fois qu?elle sera partie ? Si ça se trouve, ils vont devenir vraiment dangereux. Et ils ne se contenteront plus de se lancer des vases à la figure, non, ils sortiront les kalachnikovs?
Bon, d?accord, j?arrête de divaguer.

Le lendemain, à la sortie de l?école, je vais me balader au square avec Sarah pour fêter le début des vacances de février. Etant donné que je ne pars pas au ski cette année, je lui ai promis qu?on se verrait tous les jours. Et Sarah, de son côté, m?a promis qu?elle m?inviterait chez elle. Jusqu?à présent, je n?ai jamais eu l?occasion de voir à quoi ressemblait sa maison. C?est toujours chez moi que nous nous retrouvons.
-Ne t?attends pas à découvrir un magnifique palais, murmure Sarah en rougissant. Mon appartement n?a rien à voir avec ta maison. C?est beaucoup plus?sobre. Et puis, ma mère n?a pas beaucoup de temps à consacrer à la décoration, son travail l?occupe beaucoup.
Honnêtement, je me fiche que Sarah vive dans un taudis. Je n?ai jamais choisi mes amis en fonction de leur classe sociale et ce n?est pas maintenant que je vais commencer.
Nous nous asseyons au bord de l?étang. Il fait froid et le ciel affiche une triste couleur qui oscille entre le blanc et le gris. Le square, lui, est presque désert, hormis quelques personnes qui ont eu le courage de mettre le nez dehors.
-Pas très gaie, cette journée, dis-je en remontant ma capuche sur ma tête.
-Tu l?as dit, soupire Sarah en balançant des cailloux dans l?eau verte.
N?empêche, je préfère mille fois rester ici à me geler avec Sarah que rentrer chez moi. Je n?ai aucune envie de tomber sur papa et maman en train de s?étriper, aucune envie d?entendre leurs disputes ridicules, aucune envie de les entendre réprimander Jade. Je veux absolument m?éloigner de cette maison de fous.
-Au fait, je t?ai raconté ce qu?il s?est passé hier ? je demande en scrutant l?horizon.
-Non, raconte !
-Mes parents n?ont jamais été très sains d?esprit, je te l?accorde, mais je crois qu?ils ont vraiment touché le fond. Hier, je les ai entendus se hurler dessus comme des cinglés. Et tu sais quoi ? Ma mère a fini par balancer un vase sur mon père. Il était complètement sonné.  
Sarah me regarde, interloquée.
-Hélas, je n?invente rien. C?est la première fois qu?ils se montrent aussi violents l?un envers l?autre. Et je suppose qu?ils ne vont pas s?arrêter en si bon chemin ! Je te parie même qu?en rentrant, ce soir, je vais surprendre ma mère avec une mitraillette et mon père avec une bombe lacrymogène.
J?essaie de prendre un ton léger, mais mon c?ur est lourd. J?ai l?impression qu?un éléphant s?est assis dessus.
-Et pour couronner le tout, ma s?ur va fuguer en Bretagne dans pas moins d?une semaine. Elle en a marre d?être enfermée dans une prison dorée, comme elle dit.
Nouveau regard interloqué de Sarah.
-Jade ne va pas passer son bac. Elle dit que ça ne l?intéresse pas. Elle veut partir à l?aventure. Elle me laisse tomber?
Ma gorge se serre. Les larmes se mettent à couler. Moi qui suis plutôt forte d?habitude, je n?arrête pas de chouiner en ce moment. Je m?en veux de me comporter comme un bébé.
-Ne t?en fais pas, dit Sarah doucement. Je suis là. Et moi, je ne te laisserai jamais tomber.
C?est bizarre, mais mon c?ur se desserre un peu? C?est comme si l?éléphant assis dessus s?était délesté de plusieurs kilos.

***
Il y a des gens qui se réveillent avec le chant du coq, d?autres encore avec la sonnerie de leur réveil. Moi, ce matin, je me réveille avec les hurlements de mes parents. Je descends dans le salon, encore à moitié endormie, pour voir de quoi il retourne.
Papa et maman se font face et se crachent des insultes au visage, tout en agitant stupidement les bras. On dirait deux pantins désarticulés.
-Vous faites du bruit, dis-je en me frottant les yeux.
-Ange, va t-en, implore maman. Je n?ai pas envie que tu restes ici. Ton père et moi, nous?nous sommes en train de?Enfin, nous préférons que tu retournes ta chambre !
Au lieu d?obéir gentiment, je reste plantée sur le sol comme une asperge.
-Ange, ta mère vient de te dire quelque chose ! grogne papa.
La colère monte en moi. J?en ai marre. Marre de mes parents, marre de la vie qu?ils me font mener, marre de leur comportement infantile, marre de tout. Je suis à deux doigts de péter les plombs, alors je respire fort et je m?adosse au mur.
Et puis, soudain, tout explose. Tout.
-Mais regardez vous, bon sang ! Vous êtes ridicules ! Vous êtes consternants ! Vous ne vous rendez pas compte que vous nous rendez malheureuses, moi et Jade ?! L?atmosphère est irrespirable dans cette baraque ! On en a marre ! On ne peut plus vivre !
Je les regarde. Ils ont l?air complètement ahuris.
-Vous nous ignorez tout le temps ! Vous rentrez du boulot à pas d?heure ! Vous ne passez jamais de temps avec nous, jamais ! D?accord, vous nous couvrez de jouets, de vêtements, de trucs inutiles, mais qu?est-ce que ça peut bien nous faire ? Vous croyez peut-être que vous allez réussir à nous acheter comme ça ?!
Sans attendre une réponse de leur part, je tourne violemment les talons et m?enferme dans ma chambre. Je les déteste. JE LES DETESTE.

***
A onze heures, heureusement, j?ai rendez-vous avec Sarah. Je cours jusqu?au stade, où nous avons prévu de nous retrouver. Elle n?est pas encore là. Tant pis, je vais l?attendre. Elle ne doit pas en avoir pour longtemps.
Mais vingt minutes plus tard, toujours pas signe de Sarah. Que fait-elle ? A t-elle oublié notre rendez-vous ? Ah, si seulement j?avais pensé à emporter mon portable !
J?attends encore cinq minutes et me décide à entrer dans son immeuble. Je crois me souvenir qu?elle habite au quatrième étage.
Le hall est une petite pièce lugubre et sale, où flotte une drôle odeur. Je prends ma respiration et gravis les marches quatre à quatre. Arrivée au troisième étage, je m?adosse au mur pour reprendre mon souffle, car je suis hors d?haleine. C?est alors qu?un homme maigrichon et mal rasé sort de l?ascenseur, puis s?approche de moi.
-Alors, ma beauté, on se balade toute seule ? C?est pas prudent, ça !
Il se marre. Moi, j?ai plutôt envie de filer à toute vitesse, mais je ne peux pas. Je suis coincée.
-Comment tu t?appelles ? Je ne t?ai jamais vue dans le coin? Tu viens d?emménager ?
Il attrape mon menton entre ses doigts graisseux. Je sursaute, le c?ur battant.
Oh, mon Dieu, y a t-il quelqu?un pour me venir en aide ?
-Faut pas avoir peur, ma mignonne?Je ne te veux aucun mal?
Cette fois-ci, il me plaque contre le mur, si bien que je ne peux plus bouger du tout. Cette fois-ci, je commence à avoir vraiment peur. Et s?il était armé ?
-Arrêtez, dis-je d?une petite voix. Lâchez moi.
-Te lâcher ? Je devrais lâcher une jolie jeune fille comme toi ? dit-il en riant stupidement.
Je crois qu?il n?y a pas d?autre solution. Je me tourne et lui décoche une droite dans les dents, avec une violence que je ne me soupçonnais pas. L?homme recule, sous le choc, et tente de me rattraper, mais je cours beaucoup plus vite que lui. Je cours même tellement vite que je manque plusieurs fois de me casser la figure dans les escaliers. Une fois dehors, je fonce vers la maison et m?empale dans maman qui s?apprête à partir au boulot. Elle me repousse en râlant.
-Ange, tu es folle ! Pourquoi tu cours comme ça ? Tu as le diable aux trousses ?
Je secoue la tête, trop essoufflée pour dire quoi que ce soit.
-On dirait que tu viens de courir un marathon de cinquante kilomètres ! dit-elle d?un air inquiet.
-Ne t?en fais pas pour moi, dis-je, et je me rue sur le téléphone.
A toute vitesse, je compose le numéro de Sarah. J?attends, j?attends, mais personne ne répond. Je n?entends que la tonalité, puis la messagerie : « Bonjour, nous ne sommes pas là pour le moment, mais vous pouvez nous laisser un message après le bip sonore, merci ». Je raccroche. Je décroche. Je refais le numéro. Et à nouveau, j?entends la tonalité. Cela me rend dingue. Mais pourquoi Sarah n?est-elle pas chez elle ? Elle m?avait promis qu?on se verrait aujourd?hui !
Toute la journée, c?est le même cirque : j?appelle, personne ne répond, je rappelle. J?ai l?impression de devenir complètement folle.

3

A dix-neuf heures, je retourne chez Sarah. Il pleut des hallebardes et la température avoisine les deux degrés, mais je m?en fous complètement.
J?entre à nouveau dans l?immeuble, grimpe les escaliers à une vitesse ahurissante et me retrouve au quatrième étage en moins de deux. Ignorant la douleur lancinante qui me perce la hanche, je frappe à la porte comme une forcenée.
Une femme au visage défait m?ouvre. Elle ressemble comme deux gouttes d?eau à Sarah : même cascade de boucles brunes, même yeux en amande, même traits fins. C?est sûrement sa mère.
-Oui ? demande t-elle.
Sa voix est légèrement cassée, un peu tremblotante. Je commence à m?inquiéter.
-Euh?Sarah est ici ?
La femme baisse les yeux, l?air profondément troublé. On dirait que je viens de dire quelque chose d?horrible.
-Tu dois être Ange, je suppose ? finit-elle par murmurer. Sarah me parle de toi depuis des semaines.
-Oui?oui, c?est moi.
Je sens bien que quelque chose cloche. J?ignore totalement ce qui s?est passé, mais mon instinct me dit que c?est quelque chose de grave.
La mère de Sarah prend une profonde inspiration et écarquille les yeux, comme pour si elle voulait éviter de pleurer. Puis, elle sort sur le palier, referme doucement la porte derrière elle et met ses mains sur mes épaules.
-Sarah est à l?hôpital, souffle t-elle en fermant les yeux. Elle a fait une rechute.
Je la regarde, complètement décontenancée. Mais de quoi me parle t-elle ?!
-Depuis un an, pourtant, tout avait l?air d?aller bien. Sarah était en forme, même si elle se sentait parfois un peu fatiguée. Je croyais que ce cauchemar était terminé. Mais en fait?
-Je ne comprends pas.
-Tu n?étais pas au courant ? demande la mère de Sarah en ôtant ses mains de mes épaules.
-Au courant de quoi ?
-Sarah a une leucémie. Nous l?avons appris il y a deux ans. Elle était souvent fatiguée et avait le teint blafard. Au début, je ne m?inquiétais pas beaucoup, je pensais que c?était dû à la croissance, ou à un manque de fer, que sais-je ? Sarah a fait une prise de sang, histoire de vérifier si tout était en ordre. Mais les résultats ont inquiété le médecin, qui lui a par la suite fait passer d?autres examens. Et nous avons appris que Sarah avait un cancer du sang, une leucémie si tu préfères.
J?en reste bouche bée. Pourquoi Sarah ne m?en a t-elle jamais parlé ? Pourquoi a t-elle passé cette période de sa vie sous silence ? Avait-elle peur que je m?éloigne d?elle, que j?aie peur de sa maladie ?
Je ne peux pas y croire. C?est tout bonnement irréel.
-Nous avons consulté des dizaines de spécialistes, poursuit la mère de Sarah en reniflant. Ils ont voulu se montrer rassurants, ils nous ont assuré que la leucémie se guérissait bien de nos jours?Ils ont gavé Sarah de médicaments et son état s?est amélioré petit à petit, même si elle était toujours fragile. Depuis un an, elle était en forme, elle ne ratait plus l?école et semblait avoir fait une croix sur cette satanée maladie. Mais ce matin, Sarah a fait un malaise et j?ai été obligée de la conduire d?urgence à l?hôpital. On lui a fait passer une pléiade d?examens, mais pour le moment, personne n?est fichu de se prononcer sur son sort. C?est le silence complet.
Je suis incapable de répondre. Je suis bien trop sonnée pour ça. C?est comme si on m?avait donné trente coups de matraque en pleine figure, ou qu?un tas de pierres m?avait engloutie.
-Ne t?en fais pas trop, dit la mère de Sarah, mais sa voix manque cruellement de conviction. Je suis sûre qu?elle va s?en sortir. Les médecins vont se démener, on peut leur faire confiance.
-Je veux aller à l?hôpital. Je veux voir Sarah.
-Non, pas maintenant, ce n?est pas le moment. Sarah ne reçoit de visites que l?après-midi.
-Oh. Je vois.
Je reste plantée là comme une idiote, incapable de trouver quelque chose de sensé à dire. Je me sens terriblement mal, comme si j?allais m?évanouir.
-Tu veux entrer un moment ? propose la mère de Sarah.
-Non, non, je vous remercie, dis-je, en reprenant mes esprits. Je vais rentrer chez moi.
Je redescends les escaliers, le c?ur lourd et l?esprit embrumé. J?ai l?impression de nager en plein brouillard.

***
Lorsque je pousse la porte de la maison, je m?aperçois que le salon est plongé dans l?obscurité et que ma mère est avachie sur le divan. Je m?approche doucement d?elle, un peu surprise.
-Maman ? Qu?est-ce que tu fais ici ? Tu es déjà revenue du travail ?
-Ange, je voulais justement te parler, dit-elle en se relevant et en remettant de l?ordre dans ses cheveux.
Je suis interloquée. C?est la journée des grandes révélations ou quoi ? J?espère en tout cas que maman ne va pas m?annoncer quelque chose de grave. J?ai eu ma dose d?émotions pour la journée !
-Vas-y, dis-je en prenant place dans un fauteuil.
-Eh bien?Tu as remarqué que papa et moi, nous nous disputions souvent en ce moment, dit ma mère d?un air gêné. Ça ne va plus très fort entre nous.
-Vous allez divorcer ? je demande à tout hasard.
Maman sursaute.
-Non, bien sûr que non ! Nous n?allons pas divorcer !
Il y a un silence. Un très long silence.
-En fait?je n?en sais rien, soupire maman. Nous n?arrivons plus à nous entendre. Je ne sais même pas si nous ressentons encore de l?amour l?un pour l?autre. Peut-être que le divorce est la seule solution envisageable?
Je ne sais pas quoi en penser. A vrai dire, je crois que je m?en fous. Qu?est-ce que ça peut bien me faire, que papa et maman divorcent ? Ce ne sont pas mes affaires.
-Mais je ne voudrais pas vous gâcher la vie, à Jade et à toi, dit maman en s?étranglant à moitié. Je veux que vous soyez heureuses. Je veux le meilleur pour vous.
Maman se met à pleurer. Je me raidis dans mon fauteuil.
-Je ne suis pas une bonne mère, je sais. Tu me l?as très bien fait comprendre ce matin. Mais maintenant, je veux changer. Je veux tout le bonheur du monde pour mes filles.
-Oh, maman?
A mon tour, je fonds en larmes. Nous nous retrouvons à pleurer dans les bras l?une de l?autre, au beau milieu de ce salon trop grand et trop vide.  
-Moi aussi, j?ai quelque chose à te dire, dis-je en essuyant les larmes qui roulent sur mes joues.
-Je t?écoute.
-Sarah est à l?hôpital. Elle a une leucémie depuis deux ans. Pendant longtemps, les médecins ont cru qu?elle était guérie, mais elle a fait une rechute ce matin. J?ai tellement peur?
Maman me caresse les cheveux, comme si j?étais encore une petite fille. Elle a l?air sincèrement touchée.
-Oh, mon Dieu, souffle t-elle. C?est terrible.
-Tu pourrais m?emmener à l?hôpital, demain après-midi ? Il faut que je la voie, dis-je d?une voix tremblante.
En temps normal, maman aurait dit qu?elle n?a pas le temps. Qu?elle est désolée, mais que c?est impossible. Mais nous ne sommes pas en temps normal.
-Je ferais tout ce que tu voudras, ma chérie, murmure maman, et nous nous serrons très fort dans les bras.

***
Il est quinze heures. La Range Rover de maman roule en direction de l?hôpital, dans le silence le plus complet. Je ne peux rien dire, parce que ma gorge est affreusement nouée. C?est comme si une barrière l?obstruait et empêchait les mots de passer.
-Tu es toute pâle, me fait remarquer maman.
Merci, je le sais très bien. Je me vois dans le rétroviseur. Je suis blanche comme un cachet d?aspirine et j?ai mal au c?ur.
-Détends toi. Je sais que ce n?est pas facile, mais il le faut. Ça va bien se passer, d?accord ?
C?est la chose la plus idiote que j?ai jamais entendue.
Nous nous garons enfin devant l?hôpital. C?est un grand bâtiment blanc, avec des centaines de petites fenêtres et des haies parfaitement taillées tout autour.
-Tu ne descends pas ?
Je me tourne vers maman, tremblante comme une feuille.
-Tu?tu ne pourrais pas m?accompagner ?
-Non, Ange, dit-elle d?un ton ferme. Je t?attends dans la voiture. Allez, vas-y !
Je hoche la tête courageusement et ouvre la portière. Dehors, il fait un froid de canard et les voitures alignées sur le parking sont couvertes de givre. Je me dirige vers le hall d?entrée, les jambes flageolantes. Comment je fais pour tenir debout, ça, je me le demande.
A l?accueil, une bonne femme renfrognée m?indique le numéro de la chambre sans prendre la peine de me regarder. Tant mieux, car je n?ai que quatorze ans et les personnes mineures n?ont en principe pas le droit d?entrer dans l?hôpital toutes seules.
La chambre de Sarah se situe au troisième étage. Je frappe doucement à la porte et tourne la poignée?
Elle est là, allongée dans son lit, les yeux cernés et la peau atrocement pâle. Ses belles boucles, étalées en vrac sur l?oreiller, sont défaites et ont perdu tout leur éclat.
Sarah n?est plus que l?ombre d?elle-même.

4


-Bonjour, Ange, me dit la mère de Sarah en se levant.
Je bredouille quelque chose d?incompréhensible à son adresse. Est-ce vraiment Sarah que j?ai en face de moi ? Est-ce vraiment Sarah, cette fille au teint blafard et aux yeux bouffis par la fatigue ? je ne peux me résoudre à le croire.
Je m?avance vers son lit et elle me regarde. Ses lèvres presque blanches esquissent un pâle sourire. Je sais qu?elle est contente de me voir et ça me fait plaisir.
-Je vais boire un thé à la cafétéria, annonce la mère de Sarah en se dirigeant vers la porte. Je vous laisse tranquilles.
Je m?assois près d?elle et je la regarde. J?ai envie de la serrer dans mes bras, de pleurer, de lui dire à quel point je l?aime. Mais je ne crois pas qu?afficher mon désespoir soit le meilleur moyen pour réconforter Sarah.
-Tu vas bien ? je demande.
Quelle question idiote ! Je m?en veux déjà de l?avoir posée. Sarah est malade, elle est à bout de forces, comment pourrait-elle aller bien ? Je devrais me donner des gifles pour avoir demander un truc aussi absurde.
-Non, je ne vais pas bien, souffle Sarah. Mais je suis heureuse que tu sois venue me voir. Ça me réchauffe le c?ur de voir que tu ne m?oublies pas.
Mon c?ur se serre. J?ai envie de pleurer.
-J?ai une leucémie, dit-elle en me prenant la main. Ça fait deux ans que je traîne cette saloperie. Je pensais être enfin guérie, mais j?ai fait une rechute ce matin. Tu m?en veux de ne t?avoir rien dit ?
-Mais non, lui dis-je en serrant fort sa main. C?est normal que tu n?aies pas eu envie de m?en parler.
Nous nous regardons et Sarah m?adresse un pauvre sourire. J?ai tellement envie qu?elle guérisse, qu?elle soit heureuse, en bonne santé. Je ne veux pas qu?elle reste dans cette chambre d?hôpital vide et glaciale. J?ai envie de lui dire des tas de choses, de la prendre dans mes bras, de lui dire que je me battrais avec elle jusqu?au bout, que je ne la laisserais jamais tomber. Mais je n?arrive plus à parler. L?émotion m?a coupé la parole. Je me sens perdue, sans défenses.
-J?ai peur, murmure Sarah. Les médecins m?ont fait passer toute une batterie d?examens mais ils ne m?ont rien dit quant à mes chances de m?en sortir. J?espère qu?ils ne me cachent rien?
Son regard éteint croise le mien et l?émotion me submerge.
-On va se battre, dis-je d?une voix tremblante mais ferme. On ne va pas laisser cette putain de maladie avoir le dessus. D?accord ?
-D?accord, dit-elle en me serrant dans ses bras. Tu es la meilleure amie qu?on puisse avoir, Ange.

5

Deux jours ont passé depuis ma visite à l?hôpital.
Il est cinq heures du matin et je suis déjà réveillée : en ce moment, je dors très mal.
C?est aujourd?hui que Jade part. Son train est à sept heures et demie. Je suis triste qu?elle quitte la maison, mais je sais que je pourrais toujours la joindre si ça ne va pas. Ce qui me fait le plus peur, c?est le moment où papa et maman s?apercevront de sa disparition et où ils me questionneront. Je ne suis pas sûre d?être très douée pour le mensonge.
-Ange ?
Jade entre dans ma chambre sur la pointe des pieds. Elle s?assoit sur mon lit, tout près de moi, et me passe la main dans les cheveux.
-Je pars, dit-elle. Je t?ai laissé un numéro pour me joindre en cas de problème, ne le perds pas, hein !
Ma gorge se serre.
-Jade, tu es folle. Ce n?est pas une bonne idée.
-Si, c?est une bonne idée. Tu ne peux pas savoir à quel point je suis heureuse.
Je m?enfonce sous ma couette pour qu?elle ne me voit pas pleurer.
-Hé, sors de là ! dit-elle en riant. Tu vas me manquer, tu sais.
-Toi aussi, dis-je d?une voix pleine de larmes.
Je ne suis pas sûre de pouvoir résister. Sarah a une leucémie et est clouée à son lit d?hôpital, Jade fugue, papa et maman s?étripent à longueur de journée?Pour moi, c?est la fin du monde.
Mais, quand j?y réfléchis bien, tout n?est pas complètement noir. Depuis que Sarah est à l?hôpital, maman fait des efforts pour être gentille avec moi et essaye de me consacrer un peu plus de temps. D?accord, elle ne sera jamais une mère-modèle. Mais on ne peut pas tout avoir !
-J?y vais, dit Jade en se levant. Si j?attends trop, je vais louper mon train?
Elle se tait et se penche vers moi.
-Bonne chance, Ange, murmure t-elle. Et bonne chance à Sarah. Je suis sûre qu?elle va s?en sortir.
Elle quitte ma chambre sans faire de bruit, me laissant seule avec mon désarroi. Je ne peux pas m?empêcher de la trouver incroyablement folle et égoïste. Je comprends qu?elle étouffe dans cette maison, qu?elle ait besoin de liberté, qu?elle n?ait pas envie de passer son bac.
Mais ce n?est pas une raison pour me laisser tomber et partir faire la java en Bretagne. Elle pourrait penser aux autres, aussi.
***

A midi, maman et papa, qui ont décidé de prendre quelques jours de congés pour faire le point (c?est du moins ce qu?ils m?ont dit), commencent à se poser des questions.
-Jade est toujours en train de dormir ? demande maman en se versant un verre d?eau.
-Sûrement, répond papa.
-Je ne suis pas certaine que ce soit une bonne idée de la laisser faire la grasse matinée. Le bac approche à grands pas, tu sais. Elle ferait mieux de se lever une heure plus tôt pour réviser.
-Tu as raison, affirme papa. Je vais la réveiller.
Je me ratatine sur ma chaise. Comment vont-ils réagir lorsqu?ils s?apercevront que Jade n?est pas dans son lit ? Oh, mon Dieu, j?espère qu?ils ne me poseront pas de questions ! Le mensonge n?a jamais été ma spécialité : quand je raconte des bobards, ça se voit comme le nez au milieu de la figure.
Quand papa redescend les escaliers, je sens mon c?ur s?arrêter de battre. Le cauchemar va commencer.
-Elle n?est pas dans sa chambre, grogne t-il. Je ne sais pas où elle est passée.
-Quoi ? s?insurge maman. Elle n?est pas dans sa chambre ?
-Peut-être qu?elle est partie se balader, je risque timidement. Elle a sûrement oublié de vous prévenir.
Papa grimace. Il n?a pas l?air convaincu.
-Je ne suis pas d?accord avec ça, rouspète t-il. Jade est peut-être majeure, mais elle habite toujours sous mon toit et j?estime qu?elle doit me prévenir lorsqu?elle sort. C?est comme ça.
Je pose mes couverts. Mon estomac est tellement noué que je ne peux plus rien avaler.
-Quand elle reviendra, elle aura droit à une bonne leçon, dit maman en secouant la tête d?un air agacé.
Oui, mais Jade ne reviendra pas. Et vous ne saurez jamais où elle est partie.

***
Après le repas, j?enfourche mon vélo et pédale jusqu?à la forêt. Il fait froid et le vent souffle fort, mais il en faut plus pour m?arrêter. Je me sens bien.
Je pense à Sarah qui est en train de se faire torturer à l?hôpital. Je m?en veux un peu de pouvoir pédaler comme une folle alors qu?elle est clouée dans un lit. Je m?en veux d?être si bien, d?avoir les cheveux au vent et de me sentir libre. Je me demande pourquoi Sarah est malade, et pas moi.
J?arrive enfin à la lisière de la forêt. Je descends de mon vélo et regarde autour de moi. C?est beau. J?aimerais que Sarah soit avec moi pour voir les feuilles voler dans les airs et les arbres se balancer au gré du vent dans un camaïeu de vert et de brun. J?aimerais partager ce moment avec elle. Elle me manque.
Je m?enfonce dans la forêt, pédalant dans la boue et les feuilles mortes, en pensant à mon enfance. Je me souviens que mes parents m?emmenaient souvent faire des balades en forêt quand j?étais petite. Je me revois, leur tenant la main à tous les deux, avançant entre les immenses pins. L?obscurité de la forêt me faisait peur, mais papa et maman étaient avec moi. Et je savais que rien ne pouvait m?arriver tant qu?ils étaient là.
Je m?arrête, trop essoufflée pour continuer. Je pose mon vélo par terre et m?assoit dans un tas de feuilles mortes.
Je pense à Sarah.
Je réalise pour la première fois que l?heure est grave. Je réalise qu?elle peut mourir.
Je m?allonge et lève les yeux. J?aperçois un bout de ciel gris coincé entre deux arbres.
Pour la première fois, je prends conscience que la vie est éphémère. Pour la première fois, je prends conscience que tout le monde peut mourir.
J?ai le vertige.

***

Lorsque je rentre à la maison, le soir, papa et maman ont l?air complètement affolés.
-Tu ne sais pas où est Jade ? demande maman en se jetant sur moi.
-Non, pourquoi ? dis-je en essayant de paraître surprise.
-Elle n?est pas revenue, intervient papa. On a appelé tous ses amis mais aucun n?est en mesure de nous dire où elle se trouve.
Il s?interrompt, puis me regarde sévèrement.
-Tu ne sais vraiment pas où elle a pu passer ?
-Non, papa, je ne sais pas. Je suis très surprise.
Il se laisse tomber dans un fauteuil et ferme les yeux. Il a l?air à la fois perdu et triste.
-Il manque des affaires dans sa chambre, dit maman en se tordant les doigts. La moitié de ses vêtements ont disparu. Je suis quasiment sûre qu?elle a fait une fugue.
Je rougis. Pourvu qu?ils ne me posent pas plus de questions?
-C?est fort possible, dit papa. Mais si c?est ça, on ne peut rien faire. Même pas appeler la police. Au vu de la loi, Jade a le droit de faire ce qu?elle veut puisqu?elle est majeure.
J?essaie d?avoir l?air à la fois choquée et stupéfaite. Mais ça ne sert à rien, puisque papa et maman ne me regardent pas. Ils errent dans la maison, complètement déstabilisés, établissant des hypothèses toutes plus folles les unes que les autres.
Je pense à Jade, à sa soif de liberté, à son studio face à la mer.
Je me dis qu?elle est folle.
Et puis, finalement, je me dis qu?elle est formidable. Elle a eu le courage d?obéir à ses désirs. Elle a osé tout envoyer en l?air.
Je l?admire.
6


Je déteste l?hôpital. Je déteste ses couloirs parfaitement lustrés, son odeur de médicaments, sa salle d?attente remplis de gens tristes.
Mais aujourd?hui, j?ai décidé d?y aller. Pour voir Sarah.
Ça fait trois jours que je n?ai pas pris de ses nouvelles. Pas par indifférence, évidemment, mais par peur. J?ai peur d?apprendre quelque chose de grave. J?ai peur de voir tous mes espoirs anéantis. J?ai peur du verdict des médecins.
Devant la porte de la chambre de Sarah, je me mets à angoisser. Je ne me sens plus la force de frapper. Et si Sarah n?avait pas envie de me voir ? Et si elle avait envie de se reposer ?
Non, je sais qu?elle a besoin de moi.
-Ange !
Dès qu?elle me voit, les yeux de Sarah s?illuminent. Je me précipite vers elle et la serre dans mes bras.
-Je suis tellement contente de te voir, dit-elle. Je pensais que tu ne viendrais plus.
-Bien sûr que si !
Je la regarde.
Son visage est émacié et livide. Ses cheveux semblent n?avoir pas été coiffés ni lavés depuis des lustres. Elle tremble, toute frêle dans son pyjama. Je suis certaine que si je lui soufflais dessus, elle se briserait en deux.
-Je sais, je ne ressemble plus à rien, soupire t-elle. Mais il paraît que c?est le prix à payer si on veut guérir.
-Arrête. Tu es toujours aussi belle.
C?est faux. Sarah n?est plus comme avant. Elle a perdu son dynamisme, ses yeux ne brillent plus, son visage s?est creusé. Elle ressemble à une malade. Et c?est ce qu?elle est.
-Je vais suivre une chimiothérapie, m?annonce t-elle.
-Une?quoi ?
-Une chimiothérapie. Je n?ai pas très compris de quoi il s?agissait, mais, en gros, on va me bourrer de médicaments jusqu?à ce que mes cellules malades soient anéanties. Et si ça marche, les médecins me laisseront rentrer à la maison avec un petit traitement.
-Ça va marcher, dis-je en lui offrant mon plus sourire.
-Tu crois ? En tout cas, il paraît que ça va être difficile. Il va falloir que je m?accroche.
Je me sens rassurée. Tout va pour le mieux. Les médecins vont s?occuper de S

Super-doudouce


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1 commentaire sur ce texte :


  • Super-doudouce (http://www.ecrivez.fr.st) le 2005-07-09 19:44:18 :
    Au fait (juste une petite précision) j'ai 13 ans et demi ! Ce texte n'est vraiment pas le mieux que j'aie fait, et pour cause, je l'ai écrit en 15 jours, alors soyez indulgents !
    Mais notez moi sincèrement, j'accepte les critiques !
    Merci^^