SOMBRES ET FORTS
1
Minuit sonnait au clocher de la commune de Gorgathla et la lune éclairant de sa lueur blafarde les murs des habitations donnait au paysage un aspect inquiétant. A cette heure tardive, il n?y avait d?ordinaire pas un chat dans les ruelles, ce qui ne changeait pas énormément du jour, Gorgathla n?étant qu?une petite ville atteignant difficilement les 5000 habitants.
Pourtant, cette nuit là, une jeune fille aux cheveux d?un roux presque rouge, vêtue d?un jean et d?un pull-over noir et affublée d?un sac à dos de même couleur démesurément grand se dirigeait d?un pas décidé vers le cimetière, situé en retrait, après les champs de maïs et de blé qui bordaient le village.
N?importe quel être humain se serait senti angoissé, vulnérable dans cet univers. Pas Seltha. L?adolescente marchait d?un pas déterminé, le visage vide de toute expression, à l?exception peut être d?une farouche détermination que rien ni personne ne semblait pouvoir effacer.
Le vent hurlait dans les arbres, le vent violent annonçant la fin de l?été et les premières giboulées.
Elles courrait, à présent. Elle piétinait les champs, ne se souciant que d?arriver enfin à sa destination.
Elle atteint enfin la porte grillagée marquant l?entrée du lieu où ? normalement les défunts se devaient de reposer en paix. Fermé. Evidemment. Martelant la porte de coups de pieds dans un geste d?agacement, la jeune fille commença l?escalade du mur. L?entreprise était loin d?être facile car le mur en question était d?une hauteur assez importante et que de nombreuses aspérités lui écorchaient les mains, alors même que les prises étaient rares. Trop pressée, elle tomba à plusieures reprises abîmant et salissant ses vêtements et revenant sans cesse à son point de départ. Mais Seltha n?était pas de nature à renoncer aussi facilement. Remarquant une pierre d?assez grande taille qui gisait à ses pieds, elle l?amena au pied du mur et grimpa dessus, s?en servant pour escalader plus facilement. Lorsqu?enfin, elle agrippa de ses mains égratignées le dessus du mur, elle laissa échapper une exclamation de victoire.
Se hissant sur le mur, elle contempla un instant les pierres tombales bien alignées et les allées soigneusement ratissées visibles uniquement à la lumière de la lune puis se laissa sans bruit tomber de l?autre côté.
Les sépultures semblaient la narguer. Elle en avait l?habitude, mais à son grand étonnement, elle se sentait plus faible ce soir là. Sa belle assurance de tout à l?heure l?avait quittée. En soupirant, elle s?assit à côté de la tombe d?un certain « Peter Darven ? 1884 ? 1917 ? Qu?il repose en paix, lui et tous les valeureux défenseurs de la France ».
« Evidemment, si j?étais une fille comme les autres, je serait en ce moment même en train de dormir, avec les gens normaux? Je me lèverais à l?heure des lycéens et je boirais du lait chaud, avec des tartines de beurre. Et puis je me dépêcherais d?attraper le bus. Mais je n?y peux rien si je ne suis plus des leurs. Fichue normalité. Je ne sais même pas si je la retrouverais un jour, je ne sais même pas si j?en veux vraiment dans le fond. »
« Tu parles toute seule Seltha ? Fais attention, c?est le premier symptôme de la folie ! »
La jeune fille sursauta. Une vieille femme voûtée vêtue d?une longue robe noire, le visage mangé par des cheveux semblables à deux longs rideaux gris et filasses et les yeux reflétant quelque chose d?inhumain venait d?apparaître derrière elle.
« Allez vous en, Estelle ! » grommela la concernée.
« Certainement pas. »
Fusillant du regard la vieille femme en robe noire venue à présent se poster à côté d?elle, l?adolescente sortit de son sac à dos une couverture dans laquelle elle s?enroula avant de sortir également un sandwich.
« Tu dors encore ici? » demanda la dénommée Estelle.
« Non, je fais du tricot ! » ironisa Seltha en maudissant intérieurement cette enquiquineuse.
« Ecoutes, tu devrais arrêter de venir ici aussi souvent. Tu devrais accepter ce qui t?est arrivé, ce n?est pas en zonant au cimetière que tu retrouveras une vie normale et que tu trouveras les réponses à tes questions ! Il faut que tu vives normalement que tu essaie de faire avec ta nouvelle différence? »
La jeune fille serra les poings, tremblante de rage.
« Vivre normalement ? Vivre normalement ? J?aimerais bien vous y voir, vous ! Vous êtes une fille tout ce qu?il y a de plus banal et ennuyeux, presque insignifiante. Et un jour, peu après votre quinzième anniversaire, oh ! Quelle tristesse, un accident de voiture ! Vos parents ne survivent pas, vous si. Après tout ce n?est pas bien grave ! Vous êtes placée en foyer. Votre vie devient un cauchemar permanent. Et là, vous commencez à entendre des voix. Vous ne savez plus à qui elles appartiennent, tout se mélange dans votre tête, vous entendez ce qui vous semble être les pensées des gens autour, des gens dehors. Ou vous entendez des voix qui vous demandent de vous tuer, d?autres qui vous ordonnent de lutter et de survivre. Et des scènes, vous percevez des discussions, des gens dont vous ne connaissiez même pas l?existence. Sont-ils réels ? Vous ne les entendez pas tout le temps. Vous êtes presque normale, sauf quand les voix arrivent. Et vous ne savez jamais quand. Vous n?en savez rien. Rien. RIEN ! »
Saisie par une vague de fureur, Seltha jeta une pierre contre la tombe du dénommé Peter Darven.
« Hep, hep, hep ! On respecte les défunts ici, si on en veut pas s?attirer des ennuis ! Surtout ceux qui sont mort pendants la guerre !» s?exclama la dénommée Estelle.
« Je respecte tous les morts? sauf vous ! » répliqua Seltha.
« Alala? Quelle agressivité ! Tout de suite, les grands mots ! N?empêche que tu est bien contente de venir me faire la conversation alors que le commun des mortels dort paisiblement, je me trompe ? Et la première fois qu?on s?est rencontrées, quand tu m?as vue apparaître de nul part, tu as à peine sursauté, je me trompes aussi ? C?est sûr quand on entend des voix dans sa tête? on est prêt à tout voir également ! » argumenta la vieille femme ? ou plutôt l?esprit de la vieille femme. »
« D?accord, je suis folle. Mais vous vous êtes morte. Alors vous feriez mieux de reposer tranquillement comme tous les trépassés au lieu de venir me casser les pieds avec vos théories à la con chaque fois que je viens faire un tour au cimetière ! » s?énerva la jeune fille.
« Si je suis là, c?est que je me dois de te faire comprendre la vérité. Tu n?est pas folle du tout. Mais tu as une mission à accomplir. Ecoute les voix, au lieu de te tenir la tête à deux mains et de te dire qu?elles ne sont que le fruit de ton imagination. Ce n?est pas le cas, je te l?ai déjà répété. Elles sont réelles. Les fous, eux, inventent leurs vies, créent des histoires, entendent des voix imaginaires, mais les tiennes sont réelles. Et c?est ce que tu refuses de comprendre. Si tu admet mon existence, si tu admet que je puisse te parler alors que mon corps est mort, pourquoi n?admet tu pas l?existence réelle de ces voix ? » expliqua la défunte.
« Vous vous êtes tellement casse-pieds que vous ne pouvez être que réelle ! soupira Seltha. De toute façon, comme vous dites, au point où j?en suis je peux tout croire maintenant? Mais au cas où vous ne l?auriez pas compris, vous me soûlez ! C?est moi qui entends les voix, pas vous ! J?ai un pressentiment, j?ai l?impression que la réponse se trouve au cimetière. Et lorsque je suis là, lorsque les voix se manifestent, elles me paraissent plus claires, j?entends mieux ce qu?elles racontent, c?est moins confus. Et puis, je me sens bien, il n?y a aucun bruit - sauf quand vous êtes là évidemment, et je peux réfléchir en paix et alors quand je rentre, je me sens mieux, un peu moins paumée que la veille. Je suis sûre que ces voix ont un rapport avec le cimetière. Alors je ne vois pas pourquoi, vous qui voulez absolument me protéger pour je ne sais quelle raison d?ailleurs, me demandez de ne plus venir ! » s?énerva Seltha en tentant de s?expliquer.
« Parce que, tu ne te rends pas compte, ça peut être dangereux, une jeune fille démunie, toute seule dans un cimetière, en pleine nuit, d?abord il peut y avoir des rôdeurs ou des gens pas clairs aux environs et puis? Tout n?est pas rationnel, tu le sais maintenant, si tu vois ce que je veux dire? » répondit la mort-vivante d?un ton qui se voulait protecteur.
« Je n?ai pas peur. » répéta Seltha pour la énième fois.
« Ca j?ai bien compris ! Mais fait attention, c?est tout ! Peut-être que tu ferais mieux d?arrêter de venir et de vivre avec ton nouveau don? Au moins tu serais en sécurité ! » conseilla Estelle.
« Vous êtes complètement maboule, y a de quoi devenir dingue ! Si j?entends ces voix, y a bien une raison ! Pourquoi vous essayez de m?en éloigner ? Vous avez peur de quelque chose ou quoi ? Allez, lâchez moi, et bonne nuit ? enfin, je sais pas si vous dormez, vous autres les ancêtres en voie de décomposition, mais bonne nuit quand même ! » trancha Seltha en se pelotonnant dans sa couverture, près de la tombe de Peter Darven.
« C?est ça, c?est ça? » grommela la morte.
Alors que Seltha s?endormait, elle ajouta pour elle même d?un air passablement agacé :
« Déterminée, cette petite? »
2
« Sébastien, attends moi ! »
D?un geste légèrement agacé, Kathleen Banery fourra son livre de maths dans son sac à dos et partit à la poursuite de son ami.
« Tu pourrais m?attendre ! » s?exclama-t-elle lorsqu?elle le rattrapa.
« Arrête de râler pour rien ! Qu?est-ce qui t?arrive aujourd?hui ? » demanda le Sébastien en question.
« Je sais pas? Je suis sur les nerfs depuis quelques jours je sais pas pourquoi? » soupira la jeune fille.
Sébastien ricanna.
« Tu m?étonnes ! Je te promets, il veulent nous achever avant les vacances de la Toussaint ! On n?est qu?au début de l?année scolaire et on a déjà eu au moins une vingtaine de contrôles et on en est déjà au quatrième devoir de maths ! D?ailleurs, elle devrait arrêter de les numéroter ses DM parce que quand on en sera au 66ème, même les autres profs verront qu?elle est sadique ! »
« Carrément ! Au fait, on a quoi, là je sais même plus ? » questionna Kathleen.
« Techno. »
« Super, on va s?amuser ! » ironisa-t-elle.
« Allez, courage, c?est le dernier cours de la journée ! »
« D?accord mais c?est quand même près de 60 minute à dormir ! Non mais c?est vrai ça sert à quoi la techno ? Moi, dès l?année prochaine je laisse tomber, je suis vraiment allergique ! » s?énerva l?adolescente.
« Moi je trouve ça intéressant parfois. Mais bon? Là c?est vrai que je me verrais mieux chez moi en ce moment ! » trancha très rapidement Sébastien.
« Tu m?étonnes ! »
Tout en arpentant les couloirs du lycée pour se rendre à leur prochain cours, les deux adolescents pensaient déjà à la fin de l?heure, et donc, de la journée. Le rythme du lycée était à leurs yeux plus qu?harassant, les professeurs ne lésinant pas sur les contrôles et autres devoirs, sans compter les interrogations orales particulièrement traîtresses.
Sébastien et Kathleen offraient au regard un contraste étonnant et détonnant. Le premier était un grand brun aux cheveux comme dressés sur la tête, affublé en permanence de jeans déchirés et d?une chaîne en argent qui ? disait-il ? avait appartenu à son arrière-grand-père. Il était de nature plutôt introvertie, ce qui pouvait étonner quand on ne le connaissait pas. La seconde était aussi blonde que son ami était brun et possédait un sens de la répartie bien aiguisé et un talent naturel à faire marrer toute une classe en l?espace de cinq minutes. Sportive et d?apparence plutôt à l?aise, elle se fichait de l?opinion publique. Et pourtant, dès le premier jour de leur entrée au lycée de Gorgathla, les deux jeunes gens avaient tout de suite sympathisé et s?étaient découvert des points communs qu?ils n?auraient au premier abord pas soupçonné.
« Tu viens au skate-park samedi ? » demanda Sébastien à son amie.
« Bonne idée ! De toute façon, ça ne me dit vraiment rien de rester chez moi, en ce moment c?est la guerre avec mes parents et mon frère ! » approuva la jeune fille.
« Celui de 23 ans ? »
« Mais non, pas Ced, il est plus chez nous lui de toute façon, il fait de l?horticulture ou je sais pas quoi et il est parti s?installer avec sa copine ? tu sais, Squellettor? Non, je te parle de Dylan ! » précisa Kathleen.
« Ah oui, ton petit frère de 10 ans ! »
« Oui. »
« Celui qui est hyperactif ? »
« Ben oui, encore et toujours lui !. »
« Je vois? Qu?est-ce qu?il a encore fait ? » s?enquit Sébastien.
« Ben les trucs habituels mais en assez violent. Figure toi qu?avant-hier il était en train de jouer à Moto-Riders ou je-sais-plus-quoi et il n?a pas voulu venir quand ma mère l?a appelé pour manger. Du coup, le ton a commencé à monter et quand les parents sont venus le chercher au bout d?un quart d?heure il a piqué une crise et il a essayé de jeter la PlayStation par la fenêtre. Ma mère est complètement à bout et d?ailleurs, moi aussi, tout le monde en a marre mais personne ne veut qu?il aille dans un centre spécialisé et de toute façon, on peut pas, c?est trop cher et trop loin? C?est compliqué. » expliqua son interlocutrice.
« Je veux bien le croire ! » compatit Sébastien ? qui avait du mal à imaginer un tel phénomène « perturbateur d?espace vital » au quotidien.
En entrant dans la salle de technologie, les deux lycéens remarquèrent tout de suite que les tables, d?ordinaire alignées avaient été déplacées pour former plusieurs groupes de 4.
« Bonjour, vous allez travailler en groupe. Je fais rapidement l?appel pour vérifier si vous êtes le même nombre que ce matin, puis vous commencerez, j?aimerais ne pas trop perdre de temps ! » expliqua leur professeur, Mme Nerzann, une petite femme rondelette, la tête surmontée d?une impressionnant touffe de cheveux frisés.
« Pas perdre de temps? Pas perdre de temps? Si j?écoutais en ce moment de la musique où si j?étais au cinéma ou au skate-park j?en perdrais pas, du temps? » marmonna Sébastien.
« Banery Kathleen ? »
« C?est moi? » marmonna la jeune fille en levant le bras, avachie sur sa chaise.
« Carter Thomas ? Collinot Adèle ? Darven Sébastien ? Debson Lydia ? »
Kathleen jeta un coup d??il en biais à la feuille que Mme Nerzann leur avait distribué dans la foulée tout en faisant l?appel.
« Je comprends rien ! » se désespéra-t-elle.
« T?inquiètes, je vais t?aider. » la rassura Sébastien.
« Fouchard Yannick ? Green Seltha ? »
« Alors elle, ça fait deux jours qu?elle sèche, faut pas que Nerzann s?attende à ce qu?elle se pointe juste pour son cours ! » ricanna Kathleen.
« C?est clair depuis le début de l?année elle a du venir en moyenne deux jours sur trois ! Quoique, je vais pas m?en plaindre, c?est pas le genre de fille avec qui j?aurais envie d?être pote? Mais bon, elle abuse, elle va retaper elle devrait pas sécher aussi souvent sinon elle va rester ici à vie! »
« Elle est tarée ! » asséna brutalement Florian, un ami de Sébastien et Kathleen qui venait de les rejoindre à la table de 4 accompagné de Sabrina Mortimer ? que Kathleen ne portait pas vraiment dans son c?ur, contrairement à Sébastien.
« Bah, elle est un peu bizarre mais bon? Chacun sa manière de se comporter ! » répliqua Sébastien tandis que la prof terminait l?appel avec « Zorry Damien».
Florian secoua la tête.
« Un peu bizarre ? Attends, attends mon pote, elle est tout le temps toute seule, et à part Thomas et Pam qui lui parlent un peu de temps en temps et avec qui elle s?incruste à la cafet?, elle a pas d?amis ! Et d?ailleurs c?est une pure solitaire, elle veut pas en avoir ! Et puis, elle vit dans un autre monde franchement ! La dernière fois qu?elle était là ? je sais plus c?était quand ça date - je lui ait demandé l?heure et elle m?a répondu « Oui, avec du sel ! » C?est être « un peu bizarre » ça ? » s?emporta le jeune garçon.
« Ouais. Peut être. Perso moi je l?aime pas non plus mais j?aime pas casser du sucre sur le dos des gens. Et puis on sait rien d?elle, on la connaît quasiment pas, on sait même pas ce qu?elle fait en dehors des cours, où elle habite, si elle sort de temps en temps, on en sait rien ! Mais bon, c?est vrai qu?elle a l?air pas nette. Y a vraiment comme un malaise chez elle. » ajouta Sébastien.
« Bon, si ça ne vous fait rien, on essaie de comprendre ce truc au lieu de parler de Seltha Green ? » coupa Kathleen.
« Ben c?est facile, j?ai tout compris ! » fit Sabrina.
« Parle pour toi ! grommela Kathleen. Moi je comprends rien à ce truc de m? »
« Par pitié, surveillez un minimum votre langage dans mon cours ! »persifla Mme Nerzann qui passait dans les rangs pour voir l?avancement du travail de ses élèves ? et qui venait de remarquer que dans leur groupe, Sabrina travaillait pour quatre.
Kathleen lâcha un vague « ?scusez moi » et se retourna vers Florian.
« On doit faire quoi ? » demanda naïvement celui-ci.
Les autres levèrent les yeux au ciel d?un air agacé.
3
"Tant d?innocents? Tous morts, le sang versé pour rien? M?en direz tant? NON ! Laissez moi tranquille ! Veuillez cesser cela, je vous prie. JAMAIS PLUS ! Si vous continuez, nous nous verrons dans l?obligation de prendre les mesures qui s?imposent. FATIGUEE ! Partir, mais où, et quand, pourquoi, comment?"
Les muscles endoloris, les voix envahissant sa tête, Seltha se réveilla en sursaut. Ses cheveux emmêlés lui tombaient devant la figure et elle avait froid. L?espace d?un instant, elle paniqua, elle se crut paralysée, mais cette sensation était simplement due à la couverture qui s?était entortillée autour de ses jambes.
"IMMONDES BÂTARDS ! Rentrons chez nous, nous avons perdu notre patrie? Trop de haine, trop de sang?"
La jeune fille se frotta les yeux. Un flot de lumière inondait le cimetière, illuminant de ses rayons la sépulture de Peter Darven, le soldat défunt à côté duquel elle s?était installée. L?endroit semblait si différent en plein jour? Seltha avait bien du mal à imaginer que cinq ou six heures plus tôt, elle escaladait ce mur encadrant la porte à présent ouverte, qu?elle se tenait debout, devant les rangées de tombes rectilignes disparaissant presque sous des bouquets de fleurs fanées et qu?elle avait encore une fois assisté à la survenue de la vieille Estelle?
"Des millions de morts, un bilan terrible? POURQUOI ?"
« CA SUFFIT ! ! ! » hurla Seltha.
Les voix se turent, la douleur lancinante qui lui enserrait le crâne sembla s?atténuer un peu. Reprenant ses esprits, l?adolescente fourra la couverture dans son immense sac grand ouvert resté à côté d?elle, se leva et grimaça en sentant le poids de ses membres courbatus.
« Déjà 10 heures ! » s?exclama-t-elle après un bref coup d??il à sa montre.
Tant pis, elle n?irait pas au lycée aujourd?hui. C?était trop tard de toute façon et puis, en se pointant à cette heure-ci, dans ses vêtements débraillés et sans ses affaires elle passerait pour de bon pour une échappée de l?asile. Elle rentrerais au foyer, dans sa chambre. Le personnel n?avait sûrement pas remarqué qu?elle avait passé la nuit dehors. Ils ne se préoccupaient plus vraiment d?elle, après l?accident, lorsqu?elle avait été placée chez eux, et donc à partir du moment où les voix avaient commencé à se manifester, ils l?avaient au début étroitement suivie, entrepris des tas de démarches, emmenée voir des tas de psys. La jeune fille avait supporté tout cela calmement, avait répondu aux tests et aux questions avec une intelligence et une clarté d?esprit toute naturelle, s?efforçant d?avoir simplement l?air d?une adolescente orpheline affectée par la perte de ses parents, et surtout pas d?une folle qui entend des voix. Ils la laissaient aller et venir à sa guise à présent, ils avaient de sacrés cas sur les bras, et Seltha semblait à leurs yeux s?en sortir et être responsable de ses actes.
Pourtant, elle avait mal. Un an, déjà que sa vie avait été totalement bouleversée? Un an qu?elle avait vu ses parents disparaître, que les voix avaient fait leur apparition, qu?elle s?était sentie de plus en plus attirée par le cimetière, qu?elle avait senti qu?en s?y rendant elle parviendrait peut être à savoir d?où venaient les voix? Un an, qu?elle avait également rencontré Estelle pour la première fois? Qu?elle avait presque tout de suite su qu?elle était réelle? Tout comme les voix.
Elle avait tout encaissé, tout accepté, tout cru, si rapidement, trop rapidement. Estelle lui avait parlé d?une mission que les voix étaient chargées de lui transmettre, mais elle restait toujours très mystérieuse sur ce sujet, et elle venait toujours lui en parler quand la jeune fille avait simplement besoin d?être seule, comme la nuit même. Une grande force mentale, un équilibre en béton. Rien en pourrait la faire sombrer, elle se raccrocherait toujours à quelque chose, c?est ce que lui avait dit la mort-vivante. Seltha était à mille lieux d?être insensible, pourtant. Elle percevait tout, elle sentait sa douleur, elle sentait la douleur des gens mais elle en avait pris l?habitude.
N?importe qui se retrouvant dans sa situation, aurait sombré dans la drogue, la dépression voire l?automutilation et les tendances suicidaires. Pas elle. Seltha était une battante, elle possédait une personnalité hors du commun. Ce n?était pas un hasard si elle percevait les voix, si elle remarquait tant de choses auxquelles les autres ne faisaient même pas attention. Pour l?accident, pour le foyer, pour les coups durs, la vie en avait décidé ainsi. Pour les voix, les apparitions dans le cimetière, et tout le reste? « On » l?avait choisie. « On »? Mais qui ?
Perdue dans ses pensées, la jeune fille était restée debout au milieu du cimetière, son sac pendant sur une épaule, sa couverture en sortant à moitié, et n?avait pas remarqué les trois vieilles dames coiffées de chapeaux démodés et les bras chargés de bouquets de fleurs qui venaient d?entrer dans le cimetière et la dévisageaient avec insistance.
Seltha soupira. Elles la prenaient sûrement pour une clocharde, une droguée, ou une illuminée quelconque pratiquant des cérémonies soi-disant satanistes.
« Bonjour ! Belle journée n?est-ce pas ? » claironna-t-elle en passant devant les personnes âgées.
La jeune fille se retint de pouffer de rire à la vue de leurs mines stupéfaites et offusquées et sortit. Une belle journée d?automne s?annonçait.
4
Sitôt qu?elle eut passé le seuil de la porte d?entrée, Kathleen balança son sac par terre, monta dans sa chambre et s?allongea sur son lit. Elle n?avait envie de voir personne ce soir. Entre sa mère qui lui demandait « Ca va ? » toutes les cinq minutes comme si elle parlait à une attardée mentale incapable de calculer d?elle même si, justement, elle allait bien ou pas et son petit frère qui piquerait sûrement une énième crise avant le repas, elle ne trouvait que peu d?intérêt à l?idée de rester avec sa famille.
La jeune fille se sentait un peu dépaysée. Elle était au lycée depuis un peu plus d?un mois et était arrivée à Gorgathla seulement depuis la fin des vacances d?été, ses parents ayant décidé de déménager car ils ne supportaient plus tous les inconvénients d?habiter à Paris.
Ayant vécu dans la capitale toute son enfance, Kathleen ne percevait pas vraiment les « inconvénients de la vie dans une grande ville » comme disait sa mère. Bien sûr, l?air été extrêmement pollué, la foule débordante, ça toussait, ça crachait de partout et il était quasiment impossible de croiser quelqu?un par hasard mais là bas, au moins, elle trouvait toujours quelque chose à faire, ne se sentant que très rarement seule. Elle avait tout d?abord ses amis de l?école primaire, puis du collège. Pendant son année de 3ème elle avait commencé à sortir beaucoup, rencontrant énormément de monde, finissant par être saluée par tous les punks à crêtes oranges et les « teufeurs » pas toujours très cleans qui peuplaient le quartier des Halles, ainsi que par les vieilles dames allant acheter chaque matin leurs baguettes de pain. Elle avait rencontré des tas de gens différents, certains pas toujours très fréquentables, elle avait fait pas mal de conneries, aussi. Tout ça l?avait fait grandir un peu plus vite que prévu, tous les jeunes n?ayant pas accès à tous les loisirs et à tout les milieux qu?elle avait pu connaître. Elle avait ses repères, ses amis, ses délires. Elle n?en aurait changé pour rien au monde. Le déménagement avait été vécu comme un véritable déchirement. Elle avait tout perdu.
Laurie et Allan, ses deux meilleurs amis qui l?avaient connue avec ses 30 kg toute mouillée et son appareil dentaire, les boutiques aussi différentes que diversifiées, les gens qui sortaient du métro avec des têtes de déterrés? Bien sûr il y avait le téléphone, les lettres, Internet? Mais ça ne suffisait pas et comment garder suffisamment contact à plus de 400 kilomètres de distance ?
Gorgathla était tellement banale, tellement désespérante, il n?y avait en tout et pour tout que les habitations des gens, une boulangerie, une épicerie, une librairie, un collège, un lycée, un cimetière, des champs, et un skate-park un peu en retrait. Déjà pas mal. Mais très peu quand on avait passé toute sa vie à Paris. Ce n?était pas du tout la même ambiance, c?était si petit? Kathleen avait songé à fuguer. Mais pour aller où ? Ce n?était que la campagne, la campagne à perte de vue?
Elle avait bien trouvé de nouveaux amis au lycée. Il y avait d?abord Sébastien, avec qui elle avait sympathisé dès le premier jour. Il n?était pas frimeur pour un sou et d?une gentillesse incroyable, ce qui, selon Kathleen était plutôt rare pour un garçon. Elle l?aimait bien, mais il était tellement différent d?elle? Trop peut être, mais elle se sentirait vraiment perdue sans lui. Ensuite, il y avait quelque filles. Julie, Stef et Marine. De simples copines pour l?instant, mais on n?était qu?au début de l?année. De toute façon, ce n?était pas ça l?important. Le pire était de se sentir déracinée. Elle, la parisienne, la « bourge », ne se sentait vraiment pas à sa place à Gorgathla. Elle se cachait derrière une humeur toujours au beau fixe et des plaisanteries toujours efficaces, même si elle avait parfois plutôt envie de hurler, hurler à s?en faire exploser les cordes vocales, hurler jusqu?à ce que quelqu?un l?entende enfin ? hurler car les gens étaient selon elle particulièrement bouchés lorsqu?il s?agissait de prêter attention aux autres.
Et cette fille dans sa classe, Seltha, Seltha Green? Un nom bizarre pour une fille bizarre. Depuis qu?elle la connaissait ? c?est à dire depuis un mois, ce qui correspondait à la rentrée des classes, Kathleen pensait bien qu?elle ne l?avait jamais vue rire ne serait ce qu?une seule fois. Seltha ne se mêlait guère aux autres et lorsqu?elle prenait la parole, elle disait parfois des absurdités dénuées de sens, ou ordonnait à des gens de se taire alors que personne n?avait parlé. Kathleen n?éprouvait pas vraiment de sympathie à son égard? En réalité, elle lui faisait un peu peur, elle l?impressionnait.
« KATLEEN, TELEPHONE ! »
« Et merde, pas moyen d?être tranquille cinq minutes dans cette baraque ! » maugréa la jeune fille alors que sa mère l?appelait du bas des escaliers.
Qui pouvait bien l?appeler ?
Elle descendit l?escalier en trombe, attrapa le combiné que lui tendait sa mère et remonta avec dans sa chambre.
« Allô ? » fit-elle.
« Kath, c?est Séb. Tu peux amener ton DM de maths demain pour que je le recopie ? J?ai rien compris et en plus j?ai perdu le sujet ! »
« Pas de problème. Mais franchement je devrais pas, t?est vraiment un handicapé ! » fit remarquer la jeune fille en riant.
« ?erci.» éructa Sébastien.
« Ben ça a pas l?air d?aller, y a un mort chez toi ou quoi ? T?as une voix bizarre ! » fit-elle remarquer.
« Non, non, tout va bien, je suis vanné c?est tout ! Allez à demain la miss ! Salut ! Et merci pour le DM ! »
« T?est sûr que? »
Kathleen s?interrompit. Il avait raccroché.
« Non mais qu?est-ce qu?il a ? ! ? La voix qu?il avait, d?abord on aurait dit un croisement entre un Pokémon et un Shtroumf et ensuite on aurait dit qu?il allait se mettre à pleurer ! Il est vraiment pas net, j?espère que c?est pas trop grave au moins? » s?inquiéta-t-elle.
Non, ça ne devait pas être grave. Sébastien « pétait souvent des câbles » pour des futilités.
5
Tremblant de peur, les poings crispés sur le montant du lit, Sébastien fixait le mur de sa chambre d?un air de profonde terreur. Le teint livide et la respiration saccadée, le jeune garçon ne parvenait pas à se calmer, le sang semblait lui monter à la tête alors qu?il tremblait de tous ses membres, encore hypnotisé par ce mur qui reflétait un instant plus tôt une vision macabre.
Il l?avait pressenti? Sébastien ne savait comment mais lorsqu?il avait téléphoné à son amie Kathleen? Tout allait bien et il s?était senti tout d?un coup si faible, et à la fois si nerveux? Puis il l?avait vu. Juste après avoir raccroché le téléphone. La silhouette fantomatique, macabre et inerte du corps de son arrière-grand-père était apparue un instant sur le mur. Ca avait été si bref? A peine une seconde, une seconde horrifique. Sébastien savait pourtant qu?il n?avait pas rêvé, il en était sûr et certain. Il avait bien vu son arrière-grand-père, étendu, en uniforme militaire, l?air décharné et mal nourri gisant dans une mare de sang. Une seconde. Et il avait perçu tous les détails, suivis d?une impression d?horreur et de malaise qui s?était insinuée en lui comme un poison violent. La silhouette de l?homme qu?il avait si souvent vue, en noir et blanc sur les photos jaunies du vieil album de famille que sa mère persistait à conserver, là devant lui, à l?article de la mort. Il avait probablement vu la seconde où la vie avait quitté son aïeul, où la guerre l?avait pris, lui comme tant d?autres soldats impuissants?
« Je ne suis pas fou? » haleta l?adolescent.
Le mur montrait à présent sa seule ombre qui s?y reflétait à la lueur de la lampe de chevet. Il n?y avait plus rien.
Sébastien se calma un peu et se sentit stupide. Après tout, qu?est-ce qui prouvait qu?il n?avait pas rêvé ? Bref coup d??il au cadran lumineux du radioréveil : 22 heures 30. Il n?avait pas envie de mettre un film, il n?avait pas envie de dormir. Il avait juste envie de voir la tombe de son grand-père, de voir son nom, incrusté dans la pierre lui prouvant qu?il reposait bel et bien là ? et qu?il n?avait donc pu en aucun cas venir se refléter sur le mur de sa chambre ! Le jeune garçon ne savait pourquoi, mais il fallait qu?il la voit.
« J?irais demain. songea-t-il. Après le lycée, j?irais voir vite fait, je mettrais une fleur, ou quelque chose? »
Le lycée? Mais pourquoi attendre le lycée ? Si il attendait toute la journée, il aurait encore plus envie d?en partir que d?habitude !
Pris d?une impulsion soudaine, Sébastien se leva d?un bond, enfila le baggy et le sweat-shirt qu?il portait encore quelques heures plus tôt et descendit les marches de l?escalier en trombe. Sa mère dormait dans le canapé, la télévision étant restée allumée et il entendait son père pianoter sur l?ordinateur dans la pièce à côté.
S?efforçant de ne faire aucun bruit, il entrouvrit la porte d?entrée. Dehors, la nuit était déjà tombée, il faisait froid. A l?intérieur, son père avait cessé de taper sur le clavier. Il allait sûrement se lever d?un moment à l?autre, traverser la salle de séjour et demander à son fils pourquoi il se trouvait là, tout bêtement, debout dans l?encadrement de la porte à contempler la noirceur du paysage? Sébastien n?avait à présent plus qu?une envie : rentrer au chaud, s?allonger et dormir, dormir pour l?éternité, ne plus aller au lycée, ne plus être sympa, poli, et « socialement convenable », ne plus affronter le quotidien, juste dormir. La survenue du fantôme de son arrière grand-père l?avait d?abord terrifié et il se sentait à présent profondément déprimé. Il ne savait plus très bien où il en était, il se sentait vide.
Cette fois-ci, c?était sûr, son père arrivait. Sébastien voulut rentrer, mais il sortit malgré lui et referma la porte derrière lui, toujours silencieusement.
Il se mit à courir, courir sans savoir où il allait, enveloppé par la noirceur qui l?entourait. sous son t-shirt, sa chaîne en argent semblait lui brûler la peau, même si ce n?était évidemment qu?une impression?
« GRAND-PERE ! cria Sébastien. GRAND-PERE ! »
Seul le vent lui répondit. Le jeune homme courrait toujours, il aurait voulu s?arrêter mais il sentait qu?il ne pouvait pas, il ne savait pourquoi, il devait courir, courir, toujours courir, encore courir?
« GRAND-PERE ! MONTRE TOI ! ! ! » hurla-t-il de plus belle.
Il avait dû courir longtemps, il avait complètement dépassé sa maison, il n?était même plus sûr de pouvoir se repérer dans ces ténèbres, en pleine campagne?
Il traversa les champs, courant toujours, essoufflé et les larmes coulant sur ses joues, terrorisé mais semblant ne plus pouvoir s?arrêter, comme possédé.
Il fallait qu?il sache, il fallait qu?il voie? Pourquoi ? Pourquoi son grand-père était-il apparu dans cette vision d?horreur ? Pourquoi avait-il vu cela ? Il n?aurait jamais du voir ça ! Et pourquoi courait-il au juste ? Pourquoi ? Pourquoi ? Il y avait tant d?autres questions, des questions qui en elles-mêmes n?avaient plus aucun rapport avec son grand-père.
L?air lui manqua, tout sembla tourbillonner autour de lui.
Pourquoi souffrir ? Pourquoi subir ?
Il trébucha. Une racine, sortant de terre, si mal placée, juste sur sa route, emprisonna la cheville du jeune garçon et le fit basculer en avant.
« GRAND-PERE ! » hurla-t-il une dernière fois.
Sa tête heurta le sol, ses muscles se relâchèrent, et juste avant de perdre connaissance, il lui sembla percevoir une voix féminine lui murmurer :
« C?est bon, du calme? T?es pas mort. »
6
« Où est-il ? Que s?est-il passé ? »
Complètement paniquée, Mme Darven fit irruption dans le hall de l?hôpital, en pantoufles et les cheveux dressés sur la tête. Elle se précipita à l?accueil, dépassant tous les clients, ce qui entraîna de nombreuses protestations et autres marmonnements.
« Où est mon fils ? Je veux voir mon fils ! » demanda-t-elle à la réceptionniste de l?accueil, une grande femme aux cheveux châtains rattachés en une longue queue de cheval.
« Chambre 124, deuxième étage madame. » lui répondit-elle.
« Que lui est-il arrivé ? J?ai reçu un coup de téléphone qui? »
« Je ne sais pas madame, je ne suis pas au courant. Montez donc, quelqu?un vous expliquera sûrement et? »
« Merci ! » coupa Mme Darven.
S?engouffrant dans le dédale de couloirs d?un blanc immaculé, la mère affolée ne mit que très peu de temps à atteindre le 2ème étage et à trouver la chambre 124. Elle frappa à la porte, un médecin en blouse blanche et aux tempes grisonnantes lui ouvrit et l?invita à entrer. La pièce était une chambre d?hôpital tout ce qu?il y avait de plus classique, les murs blancs, le sol gris, l?odeur de propreté et de médicament semblant tout envahir. Au centre de la pièce, elle vit son fils allongé dans le lit, profondément endormi. Assis sur les deux chaises à côté, le médecin et une jeune femme petite et la tête surmontée de longs cheveux châtains et filasses la regardaient.
« Sébastien ! Que s?est-il passé ? » cria-t-elle en se précipitant vers son fils, complètement paniquée.
« Calmez vous madame, votre fils va bien, ses blessures sont minimes et il pourra sûrement quitter l?hôpital d?ici demain. Il a eu un accident, d?après ce que m?a dit madame Kuntza, ici présente, et je pense qu?elle est mieux placée que moi pour en parler. Si vous voulez bien expliquer à madame? » fit le docteur en se retournant vers la jeune femme aux cheveux emmêlés que Mme Darven avait remarqué en rentrant dans la pièce.
« Vous habitez à Gorgathla ? » demanda simplement celle-ci.
« Oui. » répondit simplement Mme Darven qui se demandait quel rapport cela pouvait bien avoir avec son fils.
« Vous ne devez pas être très loin de chez moi, alors. J?habite en bordure des champs, et hier soir, je ne sais pas exactement il devait être 22 heures, j?étais tranquillement chez moi et j?ai entendu crier. Au départ, je me suis dit que ça venait sûrement des maisons voisines ou alors que c?était une bande de jeunes qui traînaient dehors, enfin, je n?y ai pas prêté plus attention que cela au début. Mais les cris ont reprit, je suis donc sortie de chez moi pour voir un peu ce qui se passait et là j?ai vu ce jeune homme ? votre fils, complètement paniqué en train de courir en hurlant au milieu des champs. Il criait quelque chose comme « grand-père » je crois, il n?arrêtait pas. J?allais lui dire de se calmer et lui demander ce qui se passait mais il ne m?a même pas vue, il semblait dans un état second, je ne sais même pas si il avait conscience de ce qu?il faisait? Je l?ai vu trébucher sur une souche d?arbre, il s?est cogné la tête en tombant. Je l?ai alors transporté jusqu?à chez moi et j?ai téléphoné à l?hôpital et il a été transporté dans un de leurs services. Je suis venue avec eux pour raconter comment je l?avais trouvé. Il avait son portefeuille avec sa carte d?identité sur lui, c?est comme ça que nous avons trouvé votre numéro de téléphone à partir de son nom de famille et que nous vous avons appelé pour vous prévenir. Il a une grosse bosse sur la tête et quelques ecchymoses, mais rien de grave. » raconta Mme Kuntza.
« Je vous remercie vraiment, madame? fit Mme Darven. Je suis rassurée qu?il n?aie rien de grave mais ce qui m?inquiète vraiment beaucoup plus c?est ce qui s?est passé. Qu?est-ce qu?il pouvait faire dehors dans les champs tout seul la nuit en train de hurler ? ! ? Si il n?était pas sûr un lit d?hôpital, il m?entendrait ! »
La mère de Sébastien avait la voix qui tremblait.
Sébastien, lui, ne dormait pas, il faisait semblant pour retarder le plus possible le moment où on lui poserait des questions. Les yeux fermés dans son lit d?hôpital, il avait entendu toute la conversation entre le médecin, la voisine et sa mère. Il avait mal à la tête. Il se sentait bizarre, comme si ce qu?il avait vécu entre le moment où il avait vu son grand-père et le moment où il s?était retrouvé à l?hôpital se résumait à un long tunnel noir. Mais que diable lui avait-il donc pris ? Il frissonna. Non, il n?avait été vraiment pas conscient de ce qu?il faisait, comme si une force extérieure l?avait poussé à sortir de la maison et à appeler son grand-père en hurlant. Tout était invraisemblable, tout était si bizarre, trop bizarre. L?image du cadavre de son arrière-grand-père apparaissant sur son mur, son accès de déprime et sa panique non contrôlée, sa sortie dans les champs la nuit, pour quoi faire, pour aller où ? Il n?avait pas espéré voir son grand père apparaître entre les buissons et le mur longeant le cimetière quand même ! Et quand il avait trébuché? Cette voix, cette voix féminine qui semblait à la fois vouloir le rassurer et se moquer de lui. Il y avait de quoi être inquiet. Et sa mère ! Ils avaient tout raconté à sa mère ! Elle allait carrément péter les plombs ? il y avait de quoi.
« C?est pas possible je suis en train de devenir complètement taré? Putain mais qu?est-ce qui m?arrive ? A moins que les champignons de mémé Germaine que j?ai mangé hier soir soient des champignons hallucinogènes, je vois pas? Et ben, je vais bien moi ! Encore quelques phénomènes comme ça et je pourrais me vanter d?être aussi sain d?esprit que Seltha Green? » se dit Sébastien pour lui même.
Ils n?entendait plus personne dans la chambre. A l?évidence le médecin, Mme Kuntza et sa mère avaient quitté la pièce, il les avaient entendu encore parler après mais il n?écoutait plus, ne percevant que des bruits de voix confus.
Prudemment, il ouvrit les yeux. Il était bel et bien seul. Enfin, pas pour longtemps, le médecin allait sûrement revenir, sa mère aussi et toutes les questions qui allaient avec, style : « Pourquoi criais-tu ? », « Pourquoi es tu sorti dans les champs la nuit ? », « Pourquoi était tu si paniqué ? Qu?est-ce qui t?es arrivé? » ainsi que de nombreuses phrases exclamatives et suraiguës, provenant de sa mère du genre : « Mais ça va pas bien mon pauvre garçon ! », « Tu me fais honte ! », « Tu aurais pu être gravement blessé ! », « Tu m?as fait peur ! », « Mais que cherches tu au juste ? ! ! ? »
Non, Sébastien attendrait pour la tranquillité.
7
« Pas de chance? »
« QUOI ? Pas de chance ! Privé de sorties pendant les deux prochains week-ends et intrusion de mère dans chambre toutes les cinq minutes sans pouvoir être un instant tranquille et tout ce que tu trouves à me dire c?est? Que j?ai pas de chance ! Je le savais, merci ! »
La porte du casier de Kathleen claqua violemment.
« Non mais ça va ! Qu?est-ce qui t?arrive en ce moment t?es complètement sur les nerfs, ça te ressemble pas ! T?es pas obligé d?être aussi agressif et de passer ta mauvaise humeur sur moi c?est pas vrai ça ! Et puis d?abord tu peux t?en prendre qu?à toi même ! Moi aussi tu m?a fait flipper ! Qu?est-ce que tu foutais dehors en pleine nuit à brailler comme un dément au milieu des champs ? ! ? » protesta violemment la jeune fille.
« Ca va, ca va, CA VA ! Je t?ai déjà expliqué, je sais pas ce qui m?a pris, c?était bizarre? Mais laisse tomber, toi tu peux pas comprendre, t?es tellement pfff? Ca t?arrive jamais de vouloir tout envoyer promener, de péter un câble ? » se défendit Sébastien.
« Si. Mais moi je me contrôle à peu près et je vais pas gueuler dans les champs la nuit pour me retrouver à l?hôpital ! Vu que tu me considères comme une moins que rien, je ne connais pas tes problèmes, mais ça à l?air grave, faudrait songer à te faire soigner ! » lui assena Kathleen d?une voix chargée de colère.
« Ah oui ? Dans ce cas là tu peux te les garder tes corrections de DM et tes CD et t?a qu?à trouver quelqu?un d?autre pour t?écouter raconter ta vie, espèce de bourge ! » s?emporta Sébastien en claqua lui même la porte de son propre casier avant de disparaître dans un couloir, laissant une Kathleen mortifiée et complètement médusée.
Le jeune lycéen regrettait déjà ses paroles, mais tant pis ! Il lui était arrivé trop de choses ses derniers jours, et c?était sa première journée de cours depuis sa sortie de l?hôpital. Il aurait attendu un peu plus de compréhension de la part de son amie, mais elle aussi pensait qu?il avait carrément disjoncté?
Perdu dans ses pensées, l?adolescent ne vit pas toute suite la silhouette longiligne comme surgie de nulle part s?arrêter devant lui au détour du couloir.
« Tu devrais pas t?énerver tout seul, ça sert à rien à part se mettre tout le monde à dos? » murmura une voix féminine.
Sébastien releva la tête. Seltha Green le dévisageait, elle qui ne regardait jamais personne. Avec ses cheveux roux et emmêlés et sa chemisette à carreaux à moitié délavée, elle aurait presque parue venir d?un autre monde.
« Tiens ! Une revenante ! T?es là aujourd?hui ? En quoi ça te regardes, ce que je fais ? » répondit l?adolescent d?un air agacé.
« Fais attention à ce que tu fais, c?est tout. N?importe qui peut? Comment dire? Disjoncter? Enfin, t?es pas mort, c?est déjà ça? C?est bien d?être vivant.» reprit la jeune fille.
T?es pas mort? Il semblait à Sébastien avoir déjà entendu cela quelque part?
« Attends ! ATTENDS ! C?était toi qui? L?autre nuit quand je me suis pris les pieds dans la racine? J?ai entendu quelqu?un parler? que? C?était TOI ! »
Seltha hocha lentement la tête.
« Oui. C?était moi. T?es pas le genre de mec à faire n?importe quoi, commence pas ça. Il faut te calmer. Une vie normale, c?est bien ça, pour toi ! Comme pour tout le monde. Enfin, presque tout le monde? » fit-elle.
« Non mais ça va pas ! Dégage ! T?es complètement malade ! On a du se parler trois fois dans l?année, et tu me dis des trucs? Bizarres alors que? CA TE REGARDE PAS CE QUE JE FAISAIS ! Et pourquoi tu me parles d?ailleurs, on est pas amis ! Lâche moi espèce de folle ! » hurla Sébastien.
« Très bien. trancha Seltha d?un ton sec. Je voulais juste essayer de te faire comprendre quelque chose. Mais puisque t?en es encore au stade maternelle-je-te-parle-pas-t-es-pas-mon-pote, je vire ! »
Les yeux couleur charbon se remplirent de larmes et la jeune fille rousse s?enfuit en courant en direction des toilettes des filles.
« Attends, reviens ! C?est pas ce que je voulais dire ! Je? » appela Sébastien.
« Non mais toi t?es vraiment grave ! »
Le jeune garçon fit volte-face. Kathleen venait d?apparaître derrière lui et le toisait avec une expression de fureur.
« J?en ai marre ! Mais qu?est ce qui t?arrive ? D?abord tu me traite de bourge et tu m?insulte à moitié, maintenant tu fais pleurer Seltha ! Je sais bien que cette fille est un peu bizarre mais c?est pas une raison, je vous aie vus de loin, je sais pas ce qu?elle te voulait mais elle avait pas l?air agressive et toi j?ai entendu ce que tu lui a dit ! T?es vraiment trop con, je suis désolée mais à ce stade là c?est de la méchanceté gratuite ! Moi je suis pas dans ta tête, je peux pas deviner ce qui t?arrive mais là tu me déçoit, tsss? Je suis dégoûtée ! » s?énerva-t-elle.
Sébastien se sentit coupable.
« Désolé pour tout à l?heure, j?ai vraiment pas été sympa? Je sais, je suis sur les nerfs en ce moment, , je le pensais pas, tu sais? » s?excusa-t-il maladroitement.
« Ca va, ça va, mais t?a intérêt à te calmer parce que moi j?en aie marre ! J?avais pas spécialement envie de m?engueuler avec toi mais tu fais tout pour ! Bon, je te laisse te calmer, on se retrouve en cours de bio, à tout à l?heure ! » répondit sèchement son amie avant de partir rejoindre ses copines.
Resté seul, Sébastien passa un long moment à regarder bêtement ses pieds. Ils n?avait pas cours, les couloirs étaient déserts, heureusement que personne ne l?avait entendu?
« OK, je suis sur les nerfs? Et en plus, je suis grave ! » pensa-t-il en se remémorant les paroles de Kathleen.
Il pressa le pas pour rejoindre la salle d?études et passa devant les toilettes des filles.
« Seltha ? » appela-t-il d?une voix hésitante.
Pas de réponse.
D?abord réticent, il se décida à entrer. Il ouvrit toutes les cabines ? la dernière était fermée à clef.
« Seltha, sors, je sais que t?es là, désolé pour ce que je t?aie dit, je t?ai à moitié insultée alors que tu m?a rien dit de méchant, je voulais pas te blesser, vas-y, sors, on a un cours de bio juste après ! »
La serrure tourna violemment et la tête de la jeune fille apparut dans l?encadrement de la porte. Elle avait posé son sac à côté des WC et avait sorti ses ciseaux de sa trousse.
« Toi, dégage en études avec les autres et laisse moi tranquille, je sais très bien ce que tu penses de moi ! » s?exclama-t-elle, les yeux rouges.
« Quoi ? » répondit bêtement Sébastien, gêné.
« Tu penses que je ne suis qu?une tarée asociale qui parle toute seule et qu?il ne faut pas approcher sous peine de devenir fou à son tour ! JE T?EMMERDE ! J?essayais de te dire quelque chose, parce que je t?aie vu la nuit dernière, moi aussi je peux te dire que ça te regarde pas si tu me demandes pourquoi j?étais dehors à cette heure-ci ! C?est bon, maintenant lâche moi. »
« Je pense pas ça. » dit simplement Sébastien.
« Ah oui ? Et tu penses quoi alors ? Que je suis une gentille fi-fille avec qui tout le monde a envie de traîner ? » fit Seltha, la voix chargée de colère.
« Non. T?es hors-normes, c?est tout. Ca peut être une qualité, tu sais. Les gens normaux ça peut être chiant. Je te trouve juste bizarre mais c?est pas forcément négatif. » répondit Sébastien.
Seltha se radoucit un peu et le regarda. Elle avait honte, d?être là, dans les toilettes du lycée, à pleurer devant lui comme une faible, une pauvre fille? Elle se dégoûtait.
« T?es sincère ? » demanda-t-elle, le regard voilé.
« Je te le promet. Je? J?ai envie d?écouter ce que t?a à me dire, mais pas tout de suite, avec tous les gens autour qui vont sortir des salles de cours? Qu?est-ce que tu fabriques avec ces ciseaux ? »
« Ah? Ces ciseaux là ! Heu? Rien. » balbutia la jeune fille en tentant de cacher les ciseaux derrière son dos.
Sébastien fut plus rapide, il lui arracha les ciseaux des mains et les jeta dans la poubelle qui se trouvait à côté des toilettes.
« Maintenant tu sera un peu en galère pour le cours d?arts plastiques mais au moins tu pourras plus faire de conneries. Et puis, je te prêterais les miens. »
La jeune fille le regarda d?un air incrédule.
« Merci. Ca va aller maintenant.» murmura-t-elle avant de sortir des toilettes et de se diriger vers les escaliers.
Sébastien la suivit des yeux.
« Elle est trop pfff? Elle ressemble à personne. Et moi j?suis vraiment grave. »
Il marqua un temps d?arrêt et?
« Merde ! Kathleen m?a embarqué mon sac de sport! Non mais on se demande pourquoi franchement, elle l?a fait exprès c?est sûr !»