La salle des ventes est bondée. Je suis bousculée par un vieil homme aux lunettes rondes qui semble étudier l?un des tableaux. Ça doit être un professionnel. Peut-être même un artiste. Plus loin, un couple inscrit sur un bout de papier les numéros des ?uvres qu?ils voudraient acquérir. Ils sont comme moi, à la recherche de celui qui leur semblera instinctivement être le bon. Je m?avance tout doucement. Je ne me sens pas à ma place dans cette vieille salle de théâtre, transformée pour l?occasion en un lieu où toutes ces ?uvres d?art trouveront de nouveaux propriétaires. Dans le fond, j?aperçois trois femmes qui discutent, enthousiastes, devant une toile posée à même le sol. Je m?approche lentement ; c?est celui-là, celui dont ces femmes ont l?air de bavarder. Martha avait vu juste ; la femme du peintre venait de décéder et ses enfants vendaient les ?uvres de leur père. Elle l?avait lu dans le journal.
Toutes ces ?uvres que j?ai l?honneur d?admirer aujourd?hui sont signées d?un même nom, Charles Nouvrit, le peintre un peu désuet, qui régnait en maître sur la peinture locale d?il y a presque quarante ans. La vente va commencer. Ma tante, Martha, m?a donné une seule consigne lorsque j?ai quitté la villa ce matin, revenir avec ce tableau, avec La jeune fille du pré . Elle n?avait pas revu ce tableau depuis quasiment trente-cinq ans ; elle en connaissait l?histoire par c?ur. C?était celle d?une jeune fille de bonne famille et d?un peintre marié, qui s?étaient aimés furtivement mais dont l?amour avait toujours survécu.
Géraldine venait d?avoir vingt ans ; elle sortait d?une école de jeunes filles de Paris où ses parents l?avaient placée quatre ans plus tôt. Elle rentrait enfin chez elle. Elle était la fille de M. et Mme De Lavour, les plus riches propriétaires de la région. Ils possédaient une immense villa sur les collines qui surplombaient la vieille ville. Ils étaient respectés de tous, et leurs trois filles étaient des modèles de gentillesse. L?aînée, Martha, vivait chez ses parents depuis que son mari avait été emporté par une pneumonie ; la cadette, Annette, avait vingt et un ans et venait de se fiancer au fils de l?associé de son père, un jeune militaire. Elle attendait son mariage, espérant que son futur époux lui fera découvrir le monde. Géraldine était la dernière de la famille. Dans le train qui la ramenait chez elle, elle rêvait de ses s?urs qu?elle avait hâte de serrer dans ses bras, des collines qu?elle pourrait de nouveau parcourir à son gré, des rues de la ville qui sentent les champs de lavande environnants. Elle haïssait Paris où elle s?était sentie enfermée, forcée de respirer cet air des villes à la mode. Elle idolâtrait ces champs, tout cet espace qui allait s?offrir à elle. Le train se rapprochait doucement de son rêve.
Les jours passaient lentement. Elle passait ses journées à bavarder, à préparer le mariage de sa s?ur, à se promener. Un jour, elle apprit qu?un peintre devait venir s?installer en ville. L?unique chose qu?elle avait aimé durant son séjour à Paris, c?était les visites de musées que son école organisait, les pièces de théâtre qu?elle avait eu l?occasion d?aller voir. Elle aimait l?art, et c?était peut-être tout ce qui lui manquait ici. Elle voulait rencontrer cet artiste qui arrivait de l?étranger. Elle pressa ses parents de l?inviter à dîner, et ce fut chose faite.
Ce jour-là, Géraldine s?était occupée de tout, s?affairant du salon jusqu?à la cuisine. Pour l?occasion, toute la famille avait été réunie. Seuls manquaient les grands-parents qui étaient en cure en Suisse. Ludovic, le fiancé d?Annette, était présent ; même Xavier et Julia, les cousins qui profitèrent de cette réunion exceptionnelle pour demander une fois de plus à leur oncle de les aider financièrement.
Antoine De Lavour, le père de Géraldine, avait réussi sa carrière, ce qui n?était pas le cas de son frère aîné, Marc, qui avait perdu toute sa fortune dans les bras d?une actrice italienne pendant que sa femme dénonçait, par vengeance, ses détournements d?argent. Les deux frères étaient foncièrement différents. Marc avait été trop gentil, trop aimant envers son frère qui n?avait eu aucune pitié pour lui. Antoine était un homme froid, qui n?avait pas hésité à construire sa réputation sans avoir la moindre reconnaissance pour ceux qui l?avaient porté là où il se trouve. Il avait fait des études de droit, puis était devenu avocat. Au bout de cinq ans au barreau de Lyon, il s?était forgé une solide réputation. Puis, il quitta son métier, et parti en Italie où il a commencé par travailler auprès d?un magnat de la finance, creusant petit à petit sa place dans ce monde de requins. Un an après son arrivé à Pise, il épousa Carla. Dix ans plus tard, il revint en France, avec une femme enceinte, une fille de six ans, et un compte en banque plein. Il a racheté la plupart des entreprises de la région, gérant ainsi le travail de la plus grande moitié des habitants. C?était un homme intelligent, mais qui ne savait pas avoir de pitié. Et c?est ainsi qu?il encouragea, ce soir-là, ses neveux à traîner leur père en justice afin qu?il répare les dommages causés à sa famille.
La soirée se passait bien. Toute la famille était réunie dans le salon, bavardant des préparatifs du mariage. Géraldine trépignait dans son coin, faisant les cents pas dans le hall d?entrée, attendant impatiemment de voir apparaître la voiture de son invité. C?était la seule à réellement se soucier du bien-être de cet étranger à qui elle préparait une réception de roi. Enfin, la voiture se fit voir dans l?allée. Géraldine se précipita dehors, suivie de son père qui s?était tout de même déplacé afin d?accueillir son invité.
Charles sortit le premier de la voiture, suivi de près par sa femme, Bénédicte. Ils étaient arrivés depuis moins d?une semaine dans cette petite ville, et avaient été enchantés par cette invitation. Ils ne connaissaient personne ici, et Bénédicte avait hâte de rencontrer du monde, souhaitant s?intégrer le plus vite possible à la vie locale. Géraldine les fit s?installer au salon où elle assaillit Charles de questions. Carla l?interrompit brutalement, demandant alors au jeune couple de leur parler de leur vie.
C?est Charles qui leur raconta tout ce qu?il y avait à savoir sur un peintre sans reconnaissance. Ils arrivaient d?Allemagne, où ils avaient vécu deux ans. Là-bas, Charles espérait y retrouver l?un de ses anciens professeurs de dessins qui lui avait promis du travail dans une galerie. Mais le vieux professeur était mort dans un accident de voiture, laissant son élève seul, à Berlin. Puis, Charles et Bénédicte avaient décidé de tout quitter pour repartir de zéro, dans un endroit inconnu, choisi au hasard sur un carte géographique.
Tout le monde était comme captivé par la présence de cet homme, principalement Géraldine qui ne le quittait pas des yeux. Elle était fascinée par la façon qu?il avait de raconter les choses, de bouger. Tout chez lui respirait l?art, et elle aimait ça. La soirée lui parut trop courte. Elle ne se lassait pas de Charles, de sa présence. Elle aurait tout fait pour le retenir quelques instants de plus, pour l?entendre parler de ses voyages, de ce qu?il ressentait lorsqu?il créait. La soirée touchait à sa fin, et il repartit avec Bénédicte. Carla l?avait invité au mariage d?Annette, quinze jours plus tard.
Géraldine passa les jours suivants à penser à Charles, à rêver de ses mains sur la toile. Elle vivait, sans le savoir son premier amour de jeunesse. Bien entendu, il était marié, plus âgé qu?elle ; mais tout ce qu?elle voulait, c?était devenir sa muse. Tous les peintres avaient un modèle. Alors pourquoi ne serait-elle pas le sien ?!
Insouciante, elle en parla à sa mère. Carla vit dans les yeux de sa fille ce qu?elle ressentait réellement. Géraldine aimait cet homme, et cela n?était pas correct. Elle défendit à sa fille de le revoir, et même de parler de lui. Mais contre les interdictions de sa mère, Géraldine se rendait fréquemment en ville, là où Charles avait installé son atelier. Il commençait petit à petit à se faire connaître, et sa peinture, bien que considérée comme trop classique, était appréciée par les gens de goût.
Elle lui rendait visite quasiment tous les jours, restant tout l?après-midi à discuter parfois de choses et d?autres, d?autres fois de choses moins légères. Plus le temps passait, et plus Géraldine prenait conscience de ses sentiments. Elle pouvait rester là pendant des heures, assise dans un fauteuil, près de lui, le regardant activer ses pinceaux et faire jouer les couleurs sur la toile. Elle ne se lassait pas de lui.
Un après-midi pluvieux, elle décida de demander à Norbert, le majordome de son père, de faire sortir la voiture. Elle s?était forcée trois jours durant à rester chez elle sans voir Charles, mais elle ne pouvait plus résister. Elle voulait le voir, lui avouer qu?elle l?aimait ; elle savait au plus profond d?elle-même que ce sentiment était réciproque, mais elle voulait en être sûre. Au moment où elle s?apprêtait à monter dans la voiture, Carla la retint par le bras, lui interdisant de sortir et ordonnant à Norbert de faire ranger l?automobile. Géraldine eut une violente dispute avec sa mère et partit sous la pluie rejoindre Charles. Rien ni personne ne l?empêcherait d?être heureuse ! Elle arriva trois-quarts d?heure plus tard à l?atelier. Par chance, il y était. Lorsque Charles la vit par la fenêtre, il se précipita au dehors pour l?accueillir. Cela faisait trois jours qu?il ne l?avait pas vue, et son absence ne l?avait pas laissé indifférent ; Charles s?était inquiété, avait essayé d?appeler à la villa pour savoir si Géraldine était souffrante, mais ce qu?il ressentait au fond de lui l?en empêchait. Bénédicte venait de partir pour Amiens, d?où elle était originaire afin de veiller sa mère, gravement malade. Elle ne serait pas de retour avant trois semaines. Charles avait espéré pouvoir l?accompagner, afin de ne surtout pas rester seul avec la jeune fille, mais sa femme avait insisté pour qu?il reste préparer la prochaine exposition des jeunes peintres qui se tenait la semaine suivante. Il craignait ses sentiments naissants à l?égard de Géraldine, et s?en voulait vis à vis de Bénédicte. Malgré ses réticences, l?absence de Géraldine lui avait beaucoup pesée ; et à l?instant même, il la tenait dans ses bras pour la faire entrer dans l?atelier.
Elle était trempée à cause de la pluie battante, ses cheveux lui tombaient lourdement sur les épaules, mais elle n?avait jamais parue aussi belle. Ils restèrent tous deux un long moment l?un devant l?autre, à espérer ne pas être le premier à parler. Puis tout se passa rapidement ; leurs regards avaient remplacé les mots. Ils vécurent ce soir-là leur première nuit d?amants.
Géraldine rentra dans la nuit, ramenée chez elle par Charles qui l?avait déposée au portail. Elle arriva dans le hall, heureuse comme jamais elle ne l?avait été, essayant de faire le moins de bruit possible pour ne réveiller personne. Une fois parvenue à sa chambre, elle referma la porte derrière elle, alluma la lumière et se retourna. Son père était là, debout devant elle ; sa mère était derrière, près de la fenêtre. Sans un mot, son père la gifla, lui jurant que plus jamais elle ne sortirait au-delà des murs du parc de la villa. Puis il sortit ; Carla resta quelques secondes, regardant sa fille d?un air de dégoût. « Tu aurais mieux fait de m?écouter. Tu ne peux t?en prendre qu?à toi-même. Heureusement, je n?ai pas dit à ton père qu?il s?agissait du peintre ! » Puis elle sortit, fermant la porte à double tour derrière elle. Géraldine n?avait pas pleuré devant ses parents, trouvant même la force de relever la tête après la gifle de son père dans un air de défiance. Mais là, seule désormais, elle s?effondra en larmes sur son lit. Comment la vie pouvait-elle être si dure, effaçant d?un seul souffle toute sa nuit d?amour et de bonheur ?! Mais rien ne l?empêcherait de revoir Charles ; elle ne se laisserait pas emprisonner dans sa propre maison.
Le mariage d?Annette et Ludovic arriva. Tous les convives étaient présents, y compris Charles. Géraldine ne l?avait pas revu depuis deux semaines, espérant amadouer un tant soit peu son père en lui montrant qu?elle lui obéissait. Mais en cachette, elle faisait parvenir des lettres enflammées par l?intermédiaire de Lucie, la cuisinière. Antoine ignorait toujours le nom de celui qui aimait sa fille. Du coup, lors de la fête du mariage, Charles et elle parurent aussi distants que possibles. Géraldine guettait le moment où sa mère ne la surveillerait plus pour se diriger vers le fond du jardin, dans un endroit connu d?elle seule, et faire signe à son amant de la suivre discrètement. Tout compte fait, ce jeu de cache-cache l?enchantait. Depuis le soir où sa mère l?avait dénoncée, elle se plaisait à la braver, à la défier.
Enfin, ils étaient ensemble. Charles se sentait coupable de leur première et unique nuit, mais dans les bras de Géraldine, il oubliait tous ses remords. Rien d?autre ne comptait qu?elle, qu?eux. Ils restèrent là une bonne heure, couchés sur le sol de la vieille grange abandonnée. Géraldine imaginait sa mère, affolée tout en tentant de conserver son allure bourgeoise et fière, remuant ciel et terre pour trouver son indigne fille, et cette vision l?emporta dans un fou rire incontrôlable. Elle serait rester là des heures durant, si la sagesse de Charles ne l?avait poussée à se montrer de nouveau. La fête battait son plein ; les mariés avait l?air heureux. Géraldine l?était en tout cas ; Charles avait prévu de passer la journée suivante dans les collines, pour peindre loin de tout. Géraldine voulait à tout prix l?accompagner et allait prétexter de passer la journée chez son amie Alexia à Nice. Ainsi, elle rejoindrait son amant, et pourrait de nouveau le regarder peindre. Cette seule pensée la rendit plus heureuse que quiconque durant toute la soirée.
Cette fameuse journée arriva. Antoine avait consenti à laisser sa fille partir, à condition que Norbert lui-même la conduise à la gare. Une fois le majordome repartit, Géraldine re-sortit du train, et héla un taxi après avoir déposer son sac de voyage dans une consigne de la gare. Elle demanda au chauffeur de la déposer au carrefour de La Croix, où devait l?attendre Charles. Le soleil était radieux, haut dans le ciel que pas un nuage n?encombrait. Ils passèrent la journée loin du village, seuls au monde. Charles avait amené tout son matériel dans son auto. Pendant qu?il s?installait, Géraldine s?était couchée dans les herbes, à l?ombre d?un saule. Sa robe jaune et blanche était baignée par le soleil, ses cheveux ressortaient en légères mèches folles de son chapeau. C?est ce jour là que naquit le tableau. Charles l?avait prise pour modèle, immortalisant son amour sur cette toile.
Leur journée s?écoula lentement. Ils étaient heureux, mais savaient que cela serait de courte durée. Bénédicte venait d?enterrer sa mère et serait là dans deux jours. De plus, elle venait d?apprendre à Charles qu?elle était enceinte. Le jeune homme était encore plus rongé par le remords et voulait que Géraldine comprenne que leur histoire devenait impossible. Il attendait le bon moment pour lui annoncer qu?ils ne devaient plus se voir.
Cinq mois passèrent. Géraldine ne supportait pas sa séparation d?avec Charles. Elle le voyait occasionnellement, se précipitant toujours pour accompagner son père ou sa s?ur Martha au village. Annette et Ludovic vivaient maintenant dans un appartement à Nice, et sa mère était partie quelques temps dans sa famille à Pise. Au village, elle voyait Bénédicte, maintenant bien arrondie. Elle et Martha s?entendaient à merveilles et passaient beaucoup de temps ensemble. C?est ainsi que Géraldine avait des nouvelles de Charles. Un soir, Géraldine annonça à son père, lors d?une conversation anodine, que le peintre allait présenter l?une de ses ?uvres au salon de Nice. Il allait exposer un tableau se nommant La jeune fille du pré ; c?était Bénédicte qui en avait eu l?idée. Personne dans la maison et au village n?ignorait que ce tableau représentait Géraldine, mais tous ignoraient les liens qui unissaient l?artiste à son modèle. A l?annonce de cette exposition, Géraldine sentit un froid immense l?envahir, et se leva précipitamment de table pour se réfugier dans sa chambre. Sa s?ur la suivit, et la trouva allongée à même le sol, le visage inondé de larmes. Elle tenta de calmer sa cadette, et l?incita à se confier. Géraldine lui avoua tout, sa relation avec Charles, la surveillance de sa mère, la création du tableau, leur séparation et son désespoir. Martha ne se sentit pas la force de blâmer sa s?ur. Elle-même n?avait-elle pas succombé à son attirance pour son professeur d?anglais quelques jours avant ses fiançailles ?! Elle n?avait pas le droit de la juger, et l?aiderait à surmonter sa peine.
Le jour de l?exposition arriva. Géraldine feignit d?être malade, mais son père insista lourdement pour qu?elle soit présente. Avec l?aide de sa s?ur qui était devenue sa meilleure amie, elle s?habilla et trouva le courage de se montrer face à Charles. Lorsqu?ils se rencontrèrent dans la salle principale du musée, transformé pour l?occasion en galerie d?exposition, un grand malaise les submergea. Ils ne se disaient pas un mot, et ce fut Bénédicte qui brisa le silence.
Tous les visiteurs admiraient bruyamment le talent de Charles, et beaucoup disaient que La jeune fille du pré était la plus belle présentée. Charles était gêné par ce succès, Bénédicte en était ravie, et Géraldine se morfondait. Comment pouvait-il exposer au grand jour leur amour passé, alors qu?il ne souhaitait plus la revoir ?! Tout cela ne signifiait donc rien pour lui ?! Mais il l?aimait toujours ; elle en était persuadée et le forcerait à avouer.
La semaine suivant l?exposition, qui avait connu un tel succès que tous les journaux de la région en parlèrent, Géraldine voulait voir Charles et le reconquérir. Elle se rendait tous les jours au village espérant le voir seul à son atelier, mais toujours quelque chose lui barrait la route. Sa peinture était enfin reconnue et il allait pouvoir en vivre. Il était invité à toutes les expositions de la région, et les gens se déplaçaient de loin pour admirer ses ?uvres. On disait au village qu?il avait reçu de nombreuses offres pour La jeune fille du pré mais qu?il refusait de vendre. Géraldine s?en sentait flattée. Peut-être que finalement leur histoire était aussi importante pour lui que pour elle.
Deux semaines passèrent et le printemps arriva. Carla était toujours en Italie, mais malade. Les médecins ne lui laissaient aucun espoir. Antoine décida de partir la rejoindre, et Géraldine l?accompagnerait. Elle n?avait pas le choix et s?était résignée. Charles la fuyait. Elle préférait être loin de lui plutôt que de voir son indifférence. Elle partit donc avec son père, le c?ur lourd de n?avoir pas su garder près d?elle son unique amour. Martha restait à la villa et pourrait lui donner des nouvelles de temps à autre.
Quatre longues années passèrent. Carla avait succombé à une syphilis peu de temps après l?arrivée de son mari et de sa fille en Italie. Antoine était rentré après les funérailles, mais Géraldine avait préféré rester dans sa famille maternelle, loin de Charles. Martha la tenait au courant des événements. Annette et Ludovic avaient eu des jumelles, Esther et Violette ; Antoine allait se remarier avec Claudine Dejoulles, une femme qu?il connaissait depuis la faculté de Droit ; il avait revendu la plupart des usines projetant de partir s?installer en Suisse après son mariage ; Charles et Bénédicte avaient eu un garçon, Nicolas, et elle allait de nouveau accoucher. Mais tout ce qui concernait Charles, Géraldine le savait. Après le départ de son père pour la France, elle avait écrit une longue lettre à son ancien amant, qui lui avait répondu presque aussitôt. Ils s?aimaient toujours, malgré le temps et l?éloignement. Durant quatre ans, ils s?écrivaient de longues lettres d?amour, mais ne s?étaient jamais revus. Sa reconnaissance artistique était quelques peu retombée, mais il avait toujours refusé de vendre le tableau, le gardant accroché au mur de l?atelier, face à son chevalet. Elle lui manquait, mais avait toujours lutté contre son irrépressible envie de s?embarquer pour l?Italie, laissant tout derrière lui. Malgré son amour pour Géraldine, il aimait passionnément sa femme. Bénédicte lui avait souvent demandé de la peindre, jalouse de l?engouement des gens devant le portrait de Géraldine, mais Charles avait toujours refusé. Il n?avait qu?un seul modèle, et n?en aurait toujours qu?un seul. A ses yeux, peindre une autre femme serait trahir Géraldine ; sa peinture lui appartenait à elle seule. Le reste de sa vie était à Bénédicte.
Le jour du mariage d?Antoine arriva. Il faisait un soleil radieux. Tout le village était invité à la fête. Seule manquait Géraldine, restée à Pise. Charles espérait la voir tout en redoutant cet instant, mais il avait le pressentiment que ce serait la dernière fois qu?il pourrait la contempler. Il lui avait écrit le mois dernier, et Géraldine ne lui avait toujours pas répondu. Il s?était confié à Martha sur ses inquiétudes. L?aimait-elle toujours ? Avait-elle rencontré quelqu?un, n?osant lui avouer ? Martha le rassura ; sa s?ur n?aimait que lui.
La fête était à son comble quand le chef de la gendarmerie arriva avec un pli venant des autorités italiennes. L?homme avait une figure noire, comme porteuse de mauvaise nouvelle. Il commença par s?excuser d?importuner les mariés puis annonça la nouvelle. Géraldine s?était suicidée le matin même ; elle avait été trouvée sur le sol de sa chambre avec les flacons de pilules vides près d?elle. Cela faisait près d?un mois qu?elle y était restée enfermée, refusant de s?alimenter. Lorsque son oncle a forcé la porte de sa chambre le matin, il l?a trouvé gisant par terre, entourée d?une centaine de lettres d?amour.
Martha se retourna vers Charles, mais il avait disparu. Plus tard, elle le trouva, dans la vieille grange qui leur avait servi de refuge lors du mariage d?Annette. Il était prostré dans un coin, pleurant en silence. Elle n?osa s?approcher du jeune homme, pensant que ses paroles de réconfort ne seraient de toute façon pas les bienvenues ! Et puis, à l?annonce du décès de sa s?ur, elle en a voulu à Charles ; si lui et Géraldine ne s?étaient pas tant aimés, s?il s?était enfui avec elle?... Peut être serait-elle toujours en vie, rayonnante de bonheur ! Tout était sa faute à lui. Debout à l?entrée de la grange, elle resta quelques minutes à le dévisager, le regard plein de haine et embué des larmes qu?elle retenait. Finalement, elle fit demi-tour et retourna vers la foule qui entourait Antoine. Le vieil homme était resté droit, et ne versa aucune larme lorsque le gendarme lui apprit la mort de sa fille. Il resta là, debout, sans dire un mot pendant plusieurs minutes avant de se diriger lentement, la tête haute, vers la maison. Il n?avait jamais été très proche de Géraldine, ni d?aucune de ses filles d?ailleurs, mais il l?aimait plus que tout au monde ; et avec elle, c?était tout son univers qui s?effaçait. Quand sa nouvelle épouse lui courut après et l?attrapa par le bras, il la fixa. Son regard était vide, absent, mort ; « Jamais un père ne devrait avoir à enterrer ses enfants ! Je n?ai jamais pu lui dire à quel point je l?aimais? Ma fille aura un enterrement digne d?une reine ! ». Puis il alla s?enfermer dans son bureau d?où il ne ressortit que trois jours plus tard, pour aller chercher le corps de son enfant à la gare. Le grand Antoine De Lavour s?était effondré ; il passa le restant de son existence à errer dans la villa et s?efforça de garder la chambre de Géraldine intacte, comme s?il attendait son retour. C?est dans le fauteuil à bascule de sa fille disparue qu?il mourut, quinze ans plus tard, ruiné, divorcé et fou.
Une semaine après la mort de Géraldine, Martha reçut une lettre de sa défunte s?ur. Elle était datée du jour de son suicide ; Martha, tout en ouvrant délicatement l?enveloppe, imagina sa s?ur, assise à son bureau, près de la fenêtre ; elle la voyait dans sa robe parme, ses beaux cheveux relevés en chignon, bas sur la nuque. Dans sa lettre, Géraldine lui disait pardon pour son geste. « Je sais que tu prendras cela pour de la lâcheté, mais il s?agit plus de désespoir. Je n?oses plus rentrer chez nous de peur de le voir, Bénédicte et son fils avec lui. Je ne sais pas qu?elle serait ma réaction. Charles m?aime, je le sais. Mais il est pris au piège avec sa famille ; il ne peut les abandonner, et de toute façon, je ne l?aurais pas laissé faire. Son fils a besoin de lui. Ne lui en veux pas. Rien n?est sa faute. Ce monde est trop dur, trop égoïste et matérialiste pour moi. Tu sais que j?ai besoin d?espace et de liberté, et notre société n?est pas prête à me les donner. Prends soin de papa ; il est beaucoup plus fragile qu?il ne veut le laisser le paraître, et même si nous avons toujours été distants, ma décision le blessera. Je t?aime, ma grande s?ur chérie. » Sa lettre se finissait tout simplement par « A bientôt ». Pour la première fois depuis des jours, Martha laissa éclater son chagrin.
La vente est terminée ; j?ai tenu la promesse faite à ma tante. Le tableau appartient à la famille De Lavour, pour la première fois depuis près de quarante ans. Martha a survécu à tous les drames de sa famille, voyant disparaître tous les siens, jusqu?à ma mère, Annette, il y a six ans. Elle est la dernière ; sentant son heure arrivée, elle souhaitait que ce tableau revienne à ceux qui l?ont toujours aimé. Et ce sera le cas !
Fin