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Quelque part, ailleurs...



Au commencement.

I

Juillet 2002, Belgique, Bruxelles.

Il s’appelait James, la vingtaine fraîchement entamée, il sentait bon la joie de vivre.
D’un père militaire et d’une mère astreinte par son travail à de lourdes tâches administratives, James mettait tant bien que mal le point final à ses études.
Accusant quelques trois années de retard sur le cursus normal de ses camarades de classe et voyant enfin le bout du tunnel, il ne s’en sentit que profondément réjoui.
La délivrance du joug instructif de ses multiples professeurs lui était devenue vitale et la recherche d’échappatoires, un jeu du quotidien.
Loin de côtoyer ses amis ou de s’enfouir dans les délectations d’un best-seller, James noyait son temps devant le symbole même de l’ingénierie moderne, l’Ordinateur.
Tous les jours durant, ses yeux devinrent plus rouges écrevisses que jamais , son allure plus pâle et son discours incohérent.
Des palabres sans fin, son sens de l’expression devenait difficile à comprendre pour son entourage.
En somme, rien de bien neuf pour ses amis qui voyaient en lui un être aseptisé, renfermé sur lui-même.
James n’en avait que faire de tout ça, il était le maître de son univers propre et asseyait un malin plaisir à se dresser comme un manipulateur du tout global.
Au diable le thesaurus endoctrinant  et les savoirs intellectuels dispensés par les créatures terrestres, sa seule raison de penser était sa sphère onirique ; cet étrange pouvoir de l’esprit qui lui faisait se décoller de la surface matérielle et des discours rationnels qui enveniment le monde.
Comme tous les jours, James pourfend les heures traditionnelles du sommeil et se réveille tel un ours sorti de l’hibernation vers midi.
Insensible aux essaims de personnes qui se meuvent au dehors pour gagner leur vie ou tout simplement vivre, James reste allongé sur son lit à idéaliser sa journée, surtout ne rien faire qui doive le déplacer trop loin de son logis.
Eviter le contact avec ses parents le plus possible, s’isoler pour manger, omettre le bonjour et le bonsoir familial, James espérait rompre avec le temps l’union familiale qu’il n’avait d’ailleurs jamais ressentie.
Ses parents vivaient un climat conjugal assez orageux et n’avaient jamais trouvé de modus vivendi adéquat.
James préférait se déconnecter de la réalité plutôt que de tenter une escapade qui aurait fait de lui un fugueur comme il en existe des milliers ; pas question de voir sa tête médiatisée par les autorités du pays.
Tous les jours, durant, il se prêtait aux même gestes rituels et laissait au poulailler du dehors le soin de pourvoir aux besoins de la nation.

II

Sitôt levé, James prit soin de sa petite personne en reproduisant fidèlement ce que ses parents lui avaient inculqué quand il était encore un enfant très docile.
La messe hygiénique de la salle de bains pouvait commencer.
James avait de la répulsion pour la glace qui lui renvoyait un tableau de lui-même qu’il n’appréciait guère.
Un personnage aux cheveux hirsutes, aux yeux dont les pupilles très légèrement dilatées laissaient entrevoir une couleur rouge congestionnée, elle altéra quelque peu le cadeau bleuté, patrimoine génétique gracieusement offert par sa mère.
Il imbiba son gant de toilette de l’eau froide de l’évier et le porta fougueusement à son visage.
James frissonna de tout son corps, sa peau était comme électrisée par ce premier contact aqueux matinal.
Des fines gouttelettes ruisselaient à présent sur son visage sans même qu’il ne chercha à les essuyer.
Une moiteur exquise pour ses membres qui avaient pris l’habitude de rester figés sur une place fixe durant toute la journée.
Il poursuivit le petit rituel et arracha la petite brosse à dents du gobelet bleu plastique.
James enduisit les filaments broussailleux de la brosse d’une couche épaisse de dentifrice et inhala la senteur de la menthe qui s’en libéra.
Il était temps d’entamer sa petite valse dentaire.
La brosse tournicota dans sa cavité buccale avec la puissance d’un marteau-pilon sur ses molaires.
Les mouvements posés sur sa dentition ne respiraient guère les conseils de son dentiste mais lui procuraient une saveur aromatisée qui le faisait jubiler.
Une fois terminé, il lui restait à braver pour la dernière fois ce matin, le contact de la douche.
Une averse artificielle qui ferait frissonner ses muscles à présent moins crispés par la mollesse de ses activités physiques.
Une fois ses habits épluchés et dans sa tenue d’Adam, James tourna d’un trait le pommeau de la douche jusqu’au bout.
Un jet d’eau glacé lui embrasa le corps, il grelotta et se mit à grincer des dents ; il se félicita d’avoir enduré cette prouesse de deux minutes et alla rapidement se sécher.

III

L’horloge sonna le glas de la matinée, un vieux coucou offert à titre de débarras par son grand-père à ses parents.
Le vieux pendule en bois, faiblement défraîchi par les années tenait étonnamment le coup, James s’en réjouissait car il ne voulait pas qu’une des rares antiquités restantes de leur modeste demeure finisse à la décharge publique.
Le coucou cracha ses poumons quatre fois par jour, une fois à 7 heures du matin, à midi, à 18 heures et une ultime fois à minuit.
James aimait s’en référer à guise de repérage sonore pour pouvoir déterminer les moments qu’il jugeait les plus opportuns du jour.
Le cadeau du défunt grand-père épargna à la mère de James le rôle de la pie jacassière lui rappelant la levée matinale et les repas essentiels.
Aussi, James ne daignait pas répondre aux injonctions de sa mère, préférant s’enfermer à double clé dans sa tour d’ivoire virtuelle, oubliant le temps, les obligations scolaires et même l’existence de ses parents.
Cette insoumission lui avait coûté le prix de ses échecs scolaires et un ras-le-bol conséquent de ses parents puis de sa famille toute entière qui voyait en lui un être dépravé par le joujou informatique.
- James, tu n’arriveras à rien, si tu continues comme ça ;
- James, si tu ne termines pas tes secondaires, nous ne voulons plus te garder ; les avertissements pleuvaient à la ronde mais James n’en tenait pas compte, préférant se tenir assis dans la pénombre de ses quatre murs à fondre dans des rires insignifiants.
Trois années, trois, le chiffre martelait l’esprit de James, tellement la redondance du terme était assurée constamment par son entourage mais rien n’y faisait, son côté  je-m’en-foutiste, prenait toujours le dessus sur les événements.
Les psychologues, les assistants sociaux, la multitude des débats ouverts avec ses parents se heurtaient à un James, impassible, se contentant d’acquiescer d’un signe de la tête les passages clés des discours qu’il lui convenait de ne pas rejeter, faute d’empirer davantage la situation du moment.

I

Décembre 1998, Belgique, Bruxelles.

- Je t’aime mon enfant, et ton cadeau t’attend dans la salle à manger, je sais que cela te fera plaisir… susurra Emma, la mère de James au creux de son oreille à demi engourdie par les réminiscences de la veille.
La réceptivité quasi nulle que dégagea James n’étonna point sa mère qui le délaissa bien vite à son sommeil.
Depuis le départ de son mari, il y a quelques mois, Emma essayait tant bien que mal de maintenir le robinet communicationnel ouvert avec son enfant unique.
Misant sur la disparition de l’autorité familiale résolument paternaliste, Emma joua la carte de la maman laxiste laissant à James le choix de se comporter comme bon lui semblait dans le cadre familial.
En outre, le moment était venu pour Emma de démontrer à son enfant combien elle l’aimait et combien elle désirait le choyer.
Une compensation matérielle unique et mémorable pour toutes ces années où James ne connut pas les joies de la matérialité festive, des cadeaux clichés pour les adolescents de sa génération.
Consoles de jeux vidéos, ordinateurs, logiciels et l’hyper vulgarisation du modem, tapant dans l’œil des jeunes consommateurs et James n’en fit pas exception.
Pour la toute première fois, une semaine avant la date fatidique du 25 décembre,  Emma conduisit James au centre commercial pour inspecter les lieux à la recherche d’un présent ; elle insista que James établisse lui-même le top 3 de ses désirs préférentiels.
Tel un fauve lâché dans la nature, James s’empressa d’embraser le saint territoire matérialiste en sachant qu’il ne s’arrêterait point au vulgaire stade de la contemplation.
Des devantures vitrées d’une transparence sans pareil jonchaient le périmètre d’achat ; on y distinguait des étalages panachés.
Contrairement aux professionnels du lèche-vitrines, James fit rapidement le tour de son besoin ; il l’avait fomenté dans son esprit depuis belle lurette.
« Pc Network », « The Computer System Mag », «Generation Compumodern »;
la pléthore de revues informatiques spécialisées, collectionnées et consultées par James lui firent croire à la nécessité absolue de posséder le nouveau Dieu de l’ère moderne, l’Ordinateur.
Un univers mouvant, conciliant besoins professionnels et loisirs, la sacralisation du vulgaire objet de pacotille battait son plein par les médias et les élites du corps professionnel.
Pour ses 16 ans, James se sentait arriéré dans son inconfort matériel, ayant eu pour conséquence l’émission de ses multiples plaidoiries familiales.
- Maman, papa, j’en ai marre, regardez mon entourage, mes amis, je suis le seul à ne pas disposer d’un ordinateur alors que tout le monde en a un chez lui, vous êtes trop injustes avec moi!
Le mimétisme social marchait à merveille, le référent matériel dépassait le cadre de la lecture pour se plonger au sein de la masse de gens informatisés.
A cela, le père ne voyait pas l’intérêt pour son fils de disposer d’un ordinateur.
- James, je ne veux pas d’un appareil qui m’est d’abord coûteux et qui ne servira à rien dans le cadre de ta scolarité ! Contente-toi de faire ce que l’on te demande et quand tu seras plus grand, tu t’en achèteras un toi-même avec ton argent, mais cesse donc de mendier !
Sa mère, soumise aux injonctions du père se contenta d’approuver ce qui fut dit sans la moindre volonté de contrariété.

II

James aimait l’odeur du genièvre et croquer à pleines dents la saveur de sa reproduction sous forme de bonbons acidulés.
Une fois le seuil de la porte du magasin « Computer Paradise » franchi, ses papilles gustatives se mirent en route, il exulta.
Un véritable panthéon de carcasses électroniques s’offrait à son regard.
James avait été confronté à la manipulation de l’ordinateur lors de ses secondaires mais la fascination du moment présent atteignait un sommet incommensurable.
Les moniteurs et boîtiers informatiques se déclinaient dans toutes les gammes et toutes les couleurs ; James posa son regard puis la paume de sa main sur l’armature de ces monstres tout en fredonnant gaiement.
Le tracé longitudinal arriva à sa fin et déboucha sur l’antre diabolique du tiroir- caisse ; le nid à blé du système capitaliste que souhaiteraient éluder tant de consommateurs aux budgets émaciés par le coût de la vie.
Henri, un homme, d’une quarantaine d’années, au marketing-appeal flagrant l’accueillit ouvertement.
- Bonjour jeune homme, comment puis-je vous aider ? dit t-il.
- Euh, je voudrais acheter un ordinateur mais je ne sais pas très bien lequel choisir… pourriez-vous m’aider ?
Le vendeur s’extasia à la lueur dubitative des propos de James.
- Ah mais ne vous inquiétez pas jeune homme, nous allons vous aider à choisir l’ordinateur qu’il vous faut ; vous permettez un petit instant ?
James rétorqua :
- Oui.
Le vendeur s’absenta l’espace de quelques minutes pour disparaître dans un espace dédié au support technique ; hôpital des systèmes centralisés ayant provisoirement rendu leurs âmes électroniques.
Il en ressortit aussitôt deux hommes, le même responsable, accompagné d’un autre vendeur, plus jeune, respirant la recrue toute fraîche.
James les observa venir à lui et remarqua que les deux commerçants s’échangeaient des jeux de regards complices ; le résultat d’une collaboration professionnelle fructueuse, pensa James.
Ces mimiques visuelles débouchèrent sur une main amicale posée sur l’épaule du jeune vendeur qui sembla acquiescer avec le plus large sourire au message non verbal dégagé par le vendeur expérimenté.
Quelques mètres séparèrent à peine les deux vendeurs de James quand ils décidèrent de bifurquer chacun vers leurs besognes respectives.
Le jeune vendeur élancé invita James à le suivre dans les méandres des pièces issues de la technologie informatique moderne.
La voie était royale, un show-room de 500 m² s’offrait aux yeux émerveillés de James.
Un nombre impressionnant d’ordinateurs jonchaient ci et là ainsi que le mobilier qui leur servait de support.
Le vendeur s’empressa de partager avec James la symbiose matérialiste du moment et engagea la parole.
- Alors, comme ça, vous souhaitez acquérir un super ordinateur pour  Noël ? Vous tombez à pic, ici, nous avons les meilleurs ordinateurs du marché à des prix défiant toute concurrence !
James rétorqua :
- Oui, je voudrais un super ordinateur comme vous dites, comme on en voit dans les magazines, vous savez…
Le vendeur se pourlécha les babines intellectuelles en remerciant le ciel d’avoir affaire à un véritable dindon de la farce, un adolescent sans référence propre, totalement manipulable à souhait ; probablement en pleine crise de l’existence pensa t-il.
Il poursuivit :
- Ah oui, nous avons toutes ces machines bien entendu et même beaucoup mieux !
Tout en parlant, le vendeur dirigea le regard de James vers les ordinateurs les plus parlants.
Des moniteurs évasés aux revêtements noirs dont les faisceaux lumineux projetèrent un festival d’images animées.
James ressentit cette courte irradiation visuelle comme une mosaïque de couleurs qui se désagrégèrent dans son cerveau.
Le jeune homme continua :
- Dites-moi, qu’est ce qui vous intéresse dans un ordinateur ?
Souhaiteriez-vous en faire un usage précis ou… serait-ce plutôt pour le fun ?
Le vendeur jouait bien le jeu et savait adopter le ton adéquat en fonction du consommateur qu’il avait en face de lui.
James faisait partie de ces jeunes branchés, influençable au possible par le diktat publicitaire capitaliste mais au pouvoir d’achat quasi nul ; le moment était venu pour le vendeur de lui sous-tirer son capital confiance et toute la valeur vénale qu’il portait en lui.
James répondit :
- Euh non, disons que je me sens seul, j’ai envie de m’amuser, on m’a dit qu’on pouvait jouer à des supers jeux vidéos, regarder des films, parler avec d’autres gens sur Internet, tout ça, quoi…
Le vendeur embraya de suite :
- INTERNET, vous dites, OUI ! Ça, c’est tout nouveau et ça cartonne déjà ! Tous nos clients sans exception ont une connexion gratuitement offerte avec leur premier ordinateur !
James exprima un sourire béat et répondit :
- Ah bon ? Internet… c’est fun ?… Et… c’est facile à installer ?…
Le vendeur gagnait la confiance de James et rétorqua :
- Assurément ! Installez une carte réseau dans votre ordinateur, branchez celle-ci à un modem et abonnez-vous gratuitement à Internet avec un des multiples fournisseurs d’accès gratuits du marché et c’est dans la poche !
Il enchaîna sans laisser James répondre
- Je te le dis, Internet, c’est de la bombe, tu ne regretteras pas ton achat, tu peux me croire !
Le tutoiement subit du vendeur qui respirait le pur stratagème commercial fit sourire James qui ne tarda pas à lui rendre la pareille.
- Moi, c’est James, et toi, c’est comment ? J’ai lu dans les magazines qu’on pouvait communiquer par écrit ou par micro, c’est vrai ? Si, c’est le cas, j’aimerais bien devenir ton ami…
Le vendeur oublia l’espace d’un instant les techniques incitatives de vente qu’on lui avait inculquées lors de sa formation pour plonger dans un simulacre de relation amicale avec James.
- Je m’appelle François ! Oui, il existe de nombreux logiciels de chat où tu peux directement dialoguer par écrit avec ton partenaire. Il y a aussi des possibilités de conférences vocales et même vidéos… Je vais te donner mon email, je te répondrai quand j’en aurai l’occasion …
François confectionna rapidement un email fake, une adresse venue de nulle part qui renverrait à coup sûr l’expéditeur du message dans les vastes pâturages virtuels.
En effet, pas question pour lui de s’encombrer d’un jeunot dans l’autre monde. Un monde façonné par des millions d’individus où l’égocentrisme empiète sur les règles traditionnelles de la sociabilité.
- James, voici mon email, il s’agit de 456françois@supermail.com.
Pour davantage enfoncer le clou de la crédibilité de ses propos, François lui fit le décorticage technique de l’adresse.
- Comme tu peux le constater, tu retrouves mon prénom et un 456 devant. En fait, quand j’ai voulu réserver mon email sur le nom de domaine figurant en fin d’adresse, il y avait déjà 455 autres François; le serveur Internet m’a donc attribué la suite logique du chiffre, soit 456. C’est ce qui arrive quand on se connecte sur un serveur public mais tu apprendras toutes ces choses avec le temps !
La sonnerie du magasin retentit, 3 nouveaux clients entrèrent.
Il était temps de conclure rapidement avec James.
- James, je dois te laisser un petit moment, d’autres clients sont arrivés. Je te propose de regarder cet ordinateur là, c’est la machine qui se vend le mieux auprès du public, il t’offre un excellent rapport qualité/prix pour seulement 67.000 francs belges … et si tu décides de l’acheter, je te propose de voir ça avec Patrick, le monsieur de la caisse pour le paiement, à plus !
James s’achemina vers la bête digitale, une mécanique extraordinaire, résultante prestigieuse des illustres technologistes du 21ème siècle.
Un corps démembré en deux parties distinctes.
James compara le moniteur au doux visage d’une créature de rêve.
Il en dissocia sans peine tous les éléments physionomiques.
Deux yeux, d’un vert chlorophylle éclatant, incrustés dans l’armature verrière du moniteur papillotèrent ; James sembla comme obnubilé par le spectacle qui s’offrait à lui.
Une bouche affligée de joues aux multiples constrictions jouait avec les fluctuations buccales du langage parlé sans que James ne puisse en saisir la moindre parcelle.
Il continua son délire onirique et plongea son regard sur les lèvres de l’être immatériel.
Rouges et pulpeuses comme la framboise, James s’imagina les palper avec ses petits doigts frêles d’adolescent ; il compara presqu’instinctivement cette sensation avec la douceur d’une histoire érotique.

III

- James, James, où est-tu ?
Une voix vociféra de l’extérieur et lui transperça les oreilles ; un brusque retour à la réalité qui lui fit immédiatement rappeler le retour à l’ordre d’Emma.
Sans plus attendre, James ne voulut corser la situation de l’enfant perdu au sein de la populace capitaliste et se mania le popotin de sortir rassurer sa mère.
Il sortit en trombe du magasin en illustrant sur son visage niais, un sourire éclatant aux deux vendeurs.
- Enfin, te voilà ! Ca va faire presque une heure que tu déambules… as-tu trouvé ce que tu cherchais ?  lui demanda t-elle.
- Oui et je suis trop heureux !
Il lui énuméra sans peine le matériel technique listé par François.
- Alors, je voudrais un ordinateur, un modem et un abonnement Internet !
Il y a un ordinateur dans le magasin vraiment pas cher, pour ce qu’il offre, maman, s’il te plaît !
Emma n’avait pas l’habitude de voir son fils gambader et appréciait de le voir de la sorte, elle décida de ne pas l’interrompre dans sa petite danse jubilatoire.
Elle insista pour que James lui montrât l’ordinateur en question avant de prendre les dispositions nécessaires à l’achat.
Les comédiens-vendeurs de « Computer Paradise »  pouvaient danser la farandole.
En effet,  l’ordinateur qui allait être écoulé figurait parmi les plus chers du marché informatique et cela ni James, ni Emma ne purent s’en douter.
Le nerf de la guerre capitaliste par l’entremise de techniques de ventes perfides, l’écrasement de la concurrence, l’esbroufe du vendeur ; deux pigeons de plus étaient tombés dans le panneau, un chiffre dérisoire qui s’efface dans la soupe universelle des transactions financières.
Pour la deuxième fois, le courant électrique déclencha la sonnerie du magasin. François qui en avait fini avec ses précédents clients, se dirigea tel un requin affamé vers ses proies ; il savait qu’il allait en faire sa bouchée du jour.
- Madame, jeune homme, bonjour, dit François sans broncher dans la broussaille des propos qu’il avait tenus précédemment avec James.
Sans même lui laisser le temps de poursuivre, James l’interrompit :
- François, voici ma mère, elle voudrait voir l’ordinateur que tu m’avais conseillé d’acheter tantôt… tu veux bien nous y emmener ?
François avait fort peu l’habitude de se faire mener en barque par un client mais peu lui importait, l’arnaque du mois allait être menée d’une main de maître.
Le vendeur amena Emma et son petit rejeton vers l’emplacement en question. Un ordinateur flamboyant neuf y siégeait tel un roi sur son trône ; un fief tout spécialement dédié à la promotion du mois.
Un écriteau posté à sa droite expectora à la connaissance du public les lettres et les chiffres du produit phare.
On pouvait y lire, « Super promo du mois, 67.000 francs belges . Ordinateur Techno High, Processeur Power 2+, 256 Mo Ram, Disque dur 10 Gigabytes, carte graphique Fairy graphics 4 Mo. Livré avec un écran, 15’’ Provision, un modem 33.600 bauds et un abonnement Internet gratuit, Dreamnet ».
François savait qu’il avait affaire à des purs néophytes dans le domaine et que les emberlificoter dans une explication purement technique ne serait qu’un jeu d’enfant.
Au moment où il décida de leur offrir son propre commentaire, Emma lui coupa la parole :
- Monsieur, cet ordinateur n’est vraiment pas donné. N’y a t-il pas moins cher ? Ca m’a l’air d’un ordinateur pour professionnels alors que mon enfant est toujours à l’école…
François savait répondre du tac au tac avec les bons arguments :
- Madame, cet ordinateur est celui qui se vend le mieux auprès du grand public et plus spécifiquement des jeunes de 15 à 20 ans où il connaît un franc succès. D’abord, il ne se destine pas à un public nécessairement constitué de professionnels car le matériel qu’ils utilisent est beaucoup plus onéreux. Ensuite, cet ordinateur a été étudié pour répondre aux besoins des élèves et des étudiants.
Emma adhéra comme une ventouse aux propos de François :
- Pourquoi ? lança t-elle ?
- C’est très simple, Madame, rétorqua le vendeur, les programmes contenus dans cet ordinateur sont ceux utilisés à l’école comme par exemple, les outils de traitement de texte et de dessin, la calculatrice électronique, des logiciels indispensables pour tout jeune encore aux études ! Vous savez, je comprends bien que le prix soit élevé mais pour votre confort, vous pouvez échelonner le paiement de votre achat sur une longue période !
Emma sembla déboussolée, aucun contre-argument ne lui venait en tête.
Un ordinateur fait sur mesure pour des jeunes qui se vend bien, cher mais payable à long terme pensa t-elle.
Il lui fallait prendre une décision rapide car elle ne voulait monopoliser le temps du vendeur.
Elle porta son regard vers James, totalement rivé sur place depuis le début de la discussion à lorgner l’architecture électronique.
James, lui dit-elle :
- Est-ce que tu es sûr de vouloir cet ordinateur ? Tu en es certain ? Tu en feras bon usage ? S’il te sert pour tes études comme le dit Monsieur, je veux bien te l’acheter !
A l’écoute des paroles de sa mère qui le frappèrent de plein fouet, James rentra dans une légère crise de spasmophilie.
- Oui ! Maman, je te promets ! Je le veux et je ferai tous mes devoirs dessus sans exception, maman, enfin, j’attendais tant ce moment, tu peux pas savoir !
François détourna son regard de la scène pour s’assurer qu’aucun autre client n’était rentré dans le périmètre, les être survoltés ne font pas bon ménage dans les magasins grand public, pensa t-il.
Emma mit un terme rapidement aux supplications de son fils et finit par se plier à sa volonté.
Elle se tourna vers le vendeur et lui annonça la nouvelle qu’il voulait entendre,
- Monsieur, je vais acheter cet ordinateur. James, suis-moi, nous allons à la caisse.
Sur le chemin du retour, François jeta un clin d’œil en direction de James, comme pour lui signaler qu’il avait fort bien joué son rôle.
Mais, de quoi s’agissait t-il au juste ?
Peut-être un adolescent de plus, manipulé au sein d’une société d’adultes, terni par les règles du capitalisme ou tout simplement James… un être profondément replié sur lui-même à la recherche de délassements que ne pouvait lui procurer son entourage.  

IV

« Gloire à la télévision, à la radio, aux livres, aux jeux vidéos, déifions le concentrateur binaire de ces inventions techniques… l’Ordinateur !
Etre suprême et magique qui marque de ton empreinte le monde désenchanté dans lequel nous vivons, mets sous ton aile protectrice, un nouveau venu.
Il s’appelle James, et il souhaite nous rejoindre !
Nous, cette extraordinaire communauté mondiale, constituée de femmes et d’hommes unis par le sang, aux dominateurs technologiques de l’ère moderne. »
Emma se dirigea avec une certaine nonchalance vers le gestionnaire du tiroir-caisse et lui tira un faux-sourire.
- Monsieur,  nous allons acheter votre promotion du mois informatique . Comme je suis dans l’impossibilité de pouvoir couvrir la totalité de l’achat, pourriez-vous m’accorder un paiement échelonné ?
Le vendeur la rassura immédiatement :
- Bien entendu, Madame, nous vous proposons un remboursement mensuel avec un crédit de 0% . Pour entamer ce mode de paiement, nous vous demandons un acompte d’au moins 5000 francs  sur la valeur totale de l’ordinateur.
Emma savait que le dégagement d’une telle somme allait peser lourd dans son budget mais consentit à faire l’effort pour asseoir le plaisir de son petit chérubin.
Elle tira de son portefeuille, meurtrie par les années, une fine liasse de billets parmi lesquels, elle établit le compte juste.
Elle posa délicatement 4 billets de 1000 francs et 2 billets de 500 francs sur le comptoir de vente.
Emma pensa à la concession de ses propres plaisirs et se dit qu’avec un billet de 5000 francs, elle aurait pu tant se faire plaisir.
Un flacon de parfum aux senteurs paradisiaques, un manteau pour se parer de ses plus beaux atours, voire un set de table pour les rares invités de la maison…
Tout pour l’amour de mon fils, je vais lui offrir ce que son père n’a jamais daigné lui donner, se dit-elle pour l’encourager à  finaliser la transaction.
Le vendeur approuva le montant déposé et s’en alla concocter la facture ainsi que la garantie de l’animal, bien en rage, dans sa caisse en carton.  
Cette délicieuse mécanique, véritable pont communicationnel mondial, qui allait très rapidement être dressée par son seul et unique maître, James.
Pendant qu’Emma attendait que les formalités du paiement s’achevèrent et qu’on lui délivrât la marchandise,  James était resté en compagnie de François.
Des longues minutes durant, James, dont l’état de fébrilité atteignait le summum de la frénésie, assaillait son interlocuteur de questions de toutes sortes.
- Alors, François, tu me promets qu’une fois que je serai connecté à Internet, tu m’écriras ? On échangera des emails ? Et on jouera aussi ensemble, d’accord ? Et puis, tu me diras tout ce que tu sais, d’accord ?
Les insistances de James irritèrent quelque peu François, qui au demeurant, resta fort placide à ses propos.
Inutile de broncher, je suis un professionnel, laissons-le parler  pensa t-il.
Quand James eut fini de parler, François se contenta simplement de lui rétorquer :
- Oui, je te le promets, d’ailleurs, je te l’avais déjà signalé tout à l’heure, il me semble, non ?
James ne pouvait répondre que par l’affirmative, chose qu’il fit, non, sans montrer le plaisir qu’il en retira.
- OUI François, et, tous les deux, nous naviguerons, tels deux corsaires, sur l’Océan Internet !  A nous, la planète !
L’attitude de James devenait limite insupportable pour François qui s’empressa de lui signaler que sa mère souhaiterait qu’il la rejoigne.
- James, je pense que ta maman a fini de régler le paiement. Je vais chercher un de nos employés pour qu’il vous prête main forte dans le transport de votre ordinateur.
- Je reste ici?  se demanda James.
-  Mais non, va donc rejoindre ta mère, nous reviendrons avec le matériel nécessaire, à tout de suite.

V

François s’écarta petit à petit de James et dès qu’il fit face à la salle des employés, accéléra en direction de Marc, un jeune étudiant, qui se chargeait de faire les corvées peu gratifiantes du magasin.
Marc venait de terminer sa petite pause alimentaire et en profita pour rêvasser paisiblement, accoudé, sur la vaste table de réunion des employés.
Tel un squale en quête de nourriture, François s’en approcha dans la plus grande discrétion ;  un employé en flagrant délit de sommeil est contre-productif, il nuit à l’intérêt de notre société, se dit t-il en poussant un petit ricanement satirique.
Plus que quelques mètres les séparèrent l’un de l’autre.
François de l’autre côté de la mare plastique et boisée ; Marc, le regard clos, enfoui dans les songes d’un autre monde.
Le moment était venu pour François de lancer la fanfare.
Toutes sirènes hurlantes, il parviendrait en l’espace d’une seconde à faire basculer les paisibles ruisseaux de l’esprit dans un brouhaha pas possible.
François jeta un dernier coup d’œil en direction du faciès endormi de Marc afin de s’assurer qu’il ne s’était pas tout simplement assoupi.
La chose étant faite, il hurla de toutes ses cordes vocales le rappel à l’ordre avec la fougue désagréable d’un caporal-chef :
-  Marc ! , tu penses qu’on te paie pour rêvasser ? Au boulot ! Et plus vite que ça !
La réaction de Marc fut instantanée, en l’espace d’une poignée de secondes, il releva d’une traite tout le tronçon supérieur de son corps et ouvrit grand les yeux, son rêve du moment s’estompa dans un amas de particules disparates.
Il parvint difficilement à reprendre ses esprits.
Sitôt fait, il lui répondit en cherchant ses premiers mots :
- François, ça fait près de trois heures que j’ai fait du balayage, vidé la benne à ordures, entreposé du matériel, je prenais simplement ma pause… tu peux comprendre ?
François aimait affirmer sa supériorité aux rares personnes qui n’osaient pas remettre en cause sa personnalité au travail, et il s’y prenait sans le moindre remords.
Un employé hors pair, un modèle du genre qui ne se trompe pas, un exemple à suivre, certes, telles étaient les images qu’il tentait de véhiculer parmi les nouvelles recrues du magasin.
François le dévisagea et lui déversa un flot de paroles en l’air se rapprochant d’un règlement d’ordre moral interprété à sa propre sauce.
- Marc, pour travailler chez Computer Paradise, il faut être aux aguets tout le temps. Les seules règles de survie sont d’une part les clients, et d’autre part, tes collègues. Dois-je te rappeler que je ne prends plus d’heure de table ?? Je mange debout, à l’affût du moindre client qui franchisse le seuil de la porte d’entrée, je suis DISPONIBLE, tu comprends ? D-I-S-P-O-N-I-B-L-E. Si tu continues de t’endormir au travail, je rédigerai un rapport sur ton cas et le transmettrai à la Direction. Sache qu’il y en a d’autres qui aimeraient être à ta place, surtout avec le taux de chômage qui court et la crise de l’emploi ! Alors, change tes habitudes ! Sur ce, il y a une mère et son fils qui sont sur le point d’embarquer un package informatique complet, alors, ils pourraient bien avoir besoin de toi ! Au boulot, Marc !
Ce dernier, apeuré par les propos de François ne daigna pas lui répondre.
Marc s’éloigna de lui, sans dire un mot, et se plia à son injonction.
A l’extérieur de la salle des employés, les procédures diverses liées à l’achat se clôturèrent ; le fauve numérique allait bientôt pouvoir être lâché.
- Voilà Marc, il va vous chercher votre colis informatique, et vous aider à le transporter, signala le vendeur, à la vue du jeune garçon.
Presque mécaniquement, Marc, tel un automate, se déplaça en direction des deux cartons de caisse qui l’attendaient dans la salle d’entreposage des stocks.
Située au sous-sol, la salle était tenue par Olivier, un bidouilleur informatique autodidacte qui passait ses heures professionnelles à démonter puis à remonter les différents organes des tourelles informatiques inexploitées.
Peut-être y trouverait t-il son compte en espérant les revendre au marché noir.
Outre, ses pratiques peu louables, il était la plaque tournante opérationnelle du magasin.
Une fois les grosses pièces choisies par les clients, ses collègues l’avertirent par  le canal téléphonique du matériel à emporter.
Il se devait donc de vérifier que le stock retenu était toujours disponible et d’aiguiller les vendeurs vers les bons colis.
A cela, il était tenu de faire l’inventaire quotidien.
Marc déboula les marches trois à trois pour se retrouver dans la salle, plongée dans la pénombre.
Une odeur pestilentielle, mélange âcre du renfermé oxygéné et des pièces métallisées lui envahit les narines.
Encore un mauvais moment à passer dans ce foutu local, je me demande comment il fait pour tenir, lui, se dit t-il en se couvrant la partie supérieure du visage avec ses deux mains.
Olivier n’était pas à son poste, Marc, commençait à en avoir l’habitude.
Une folle envie lui gagna l’esprit, celle de la réprimande comme celle qu’il venait d’endurer, il y a quelques instants.
Mais, c’était peine perdue, Olivier, devait avoir le double de son âge et il se voyait mal lui faire la leçon.
Il se décida rapidement de partir à sa recherche parmi la flopée d’étalages de caisses, d’ordinateurs et de circuits électroniques épars.
Sa quête fut courte, quelques secondes plus tard, Olivier, signala sa présence par l’expression de sa voix rauque.
- Je suis au H4, c’est là qu’on fout tout le nouveau matos, rejoins-moi !
Marc se précipita vers la lettre, désignant l’emplacement de la rangée et le chiffre, le numéro de l’étalage.
Quand il arriva sur place, Olivier le mit directement à la besogne.
- Alors, mon garçon, voilà deux petites caisses de rien du tout, haha ! Gaffe à pas te froisser un muscle, hein mon garçon !
Marc lui tira un sourire de complaisance et rassembla toute sa bravoure pour transporter les deux caisses.
Mais rien n’y fit, la consistance malingre de Marc ne pouvait soutenir à la fois,  le poids d’une tour et d’un moniteur.
Après quelques essais infructueux, Marc, s’exposa au sourire, quelque peu moqueur d’Olivier.
La difficulté de Marc finit par incommoder Olivier, il se proposa en fin de compte de l’aider.
- Marc, mon garçon, inutile de t’esquinter, donne-moi la caisse donc, la caisse la plus lourde et pressons-nous de rejoindre les autres.
- Tu es trop sympa quand même ! lui rétorqua Marc dans un souffle ironique.
Les deux compères pressèrent le pas et couvrirent la distance qui les séparèrent des escaliers.
Arrivés sur le palier des premières marches, Marc commanda une halte brève mais nécessaire pour déposer le poids du moniteur.
Une caisse qui paraissait lui peser une tonne mais qui frisa à peine quelques kilos dans la réalité.
Olivier, dont la corpulence doublait celle de Marc, ne l’attendit pas.
Il alla directement à la rencontre de ses autres collègues et des clients concernés.
La tour informatique dont il avait pris la charge lui semblait aussi léger qu’une plume d’oie.
Quant à Marc, son cœur battait la chamade, il craignait d’en prendre encore pour son grade.
On l’accuserait d’être de nouveau contre-productif, trop lent, trop frêle.
Il s’interrogea de savoir s’il était bien à sa place parmi un groupe de gens sans le moindre scrupule.
Marc faisait partie de ces jeunes gens, étudiants, sans le sou, qui parcouraient les petites annonces des périodiques populaires.
Il s’était inscrit à l’Université de Bruxelles, en section de psychologie, mais préféra largement rentabiliser son temps en travaillant, plutôt que de rester cloué sur un siège.
Les amphithéâtres universitaires lui faisaient penser à un gigantesque enclos de bétail, numéroté au fer rouge dans leur cerveau.
Une bande de crâneurs lobotomisés, qui subissent à longueur de journée, le martelage clinique de l’élite intellectuelle.
Peu lui importait ces constats, Marc, voulait prouver à son entourage qu’il parviendrait à décrocher son papier en brossant la majorité du programme des cours.
Pour ce faire, Marc, avait dès la première semaine de la rentrée, maximisé ses rencontres et sympathisé avec d’autres étudiants.
De la sorte, il espérait pouvoir compter sur eux et mettre le grappin sur ces précieuses notes piratées, qui circulaient tant par les échanges physiques que par la voie de l’Internet.
Marc aimait les filles, et avait souvent tendance à les idéaliser.
Célibataire endurci depuis toujours, il espérait en tant qu’étudiant, faire assez de connaissances aux moments propices pour se plonger dans une première grande aventure.
Tel un projectile, atteint en pleine face, c’est une véritable gifle sonore qui de nouveau rappela Marc à l’ordre.
- Marc ! Qu’est ce que tu fous ? , gronda la voix d’Olivier, qui ne se montra pas.
- Désolé ! J’arrive tout de suite, répondit  Marc sur-le-champ.  Il s’exécuta.

VI

Marc tomba nez à nez avec la cohorte qui s’était formée depuis peu.
Ils étaient tous là, Henri, François, James, Emma et Olivier.
Le retardataire rêvasseur attira tous les regards, certains, plus dédaigneux que d’autres, mais n’en tint pas compte.
Marc alla déposer sa caisse à côté de la mini tour et masqua la fatigue qu’il avait endurée.
Il ne voulait pas passer pour une petite poule fragile aux yeux des clients.
Henri, dont les formalités de paiement étaient enfin terminées, annonça avec entrain :
- Tout est en ordre, Madame, jeune homme. Olivier et Marc vont vous aider à les transporter jusqu’à votre voiture, si vous le souhaitez !
Emma se réjouit à cette proposition :
- Oui, avec plaisir, d’autant plus, que je ne suis pas garée loin, répondit t-elle.
James, dont le sourire était de plus en marqué depuis quelques minutes, se dirigea vers François et lui donna une poignée de mains pour lui signifier toute sa gratitude.
- François, mon ami, merci pour tout, on se recontacte bientôt alors !
Presque mécaniquement, il lui rétorqua :
- Oui, sans problème, à bientôt, et n’oublie pas que tu disposes de TOUT ce qu’il te faut dans ces caisses. S’il y a le moindre problème, appelle le support technique, leur numéro de téléphone est repris dans le guide.
Tout ce dont quoi, François espérait, était de ne plus revoir ce jeune morveux. Il lui fallait donc trouver les bons propos pour s’en assurer.
Emma accéléra quelque peu les choses en indiquant aux deux préposés de lever le voile.
James tira un énorme sourire à François et salua de la main, Henri.
Il partit rejoindre sa mère et les deux responsables en route vers la voiture.
Une mécanique bas de gamme, qui malgré ses 300 000 kilomètres au compteur tenait encore étonnamment le coup.
Le chemin vers le domicile parental semblait long et tortueux.
Comme un scout éclaireur, James, indiqua la voie à suivre, en tâchant de couper court.
En effet, Marc, qui afficha un teint blafard, donna des signes de fatigue qui ne pouvaient passer inaperçus.
Emma, qui resta bien aux côtés des deux responsables, lui suggéra une petite pause.
- Monsieur, reposez-vous une minute, nous sommes à mi-chemin, courage !
Marc la remercia et lui sourit en retour.
Olivier qui voulut en finir rapidement avec cette corvée qui ne lui rapporterait rien, signala à Emma qu’il allait les attendre avec James au pied de la voiture.
Quand il arriva à distance de James, ce dernier s’écria :
- C’est toujours tout droit et puis la première porte à droite, la voiture de maman est juste garée sur la première rangée ! A tout de suite, courage !
Marc reprit son courage à deux mains et parcourut les quelque 500 mètres qui le séparèrent de l’objectif à atteindre.
Quand tout le monde arriva à destination, Emma, ouvrit son coffre arrière pour recevoir les deux caisses.
Une fois fait, elle remercia les deux hommes et leur afficha toute sa sympathie.
Elle insista pour leur remettre en main propre un petit pourboire individuel.
Quant à James, il leur jeta un regard bref et alla s’asseoir à l’avant de la voiture.
Quelques secondes plus tard, Emma le rejoignit et s’installa au volant du véhicule.
Avant même de démarrer le moteur, elle lui sourit une dernière fois avant de prendre la route vers le domicile.
Pendant toute la durée du trajet d’un quart d’heure, James, se vautrait dans son siège, sans partager le moindre mot.
Absorbé dans ses pensées, toutes les matières environnantes lui semblaient inutiles, tout, sauf, la bestiole du coffre, qu’il allait pouvoir dompter.
Les personnages du magasin défilèrent dans son esprit.
L’un après l’autre, Henri, François, Marc… mais surtout François, qu’il ne pouvait oublier.
Son nouvel ami, sa promesse, les conseils qu’il lui avait prodigués restaient ancrés dans sa tête, avec la pesanteur d’une masse de vingt tonnes.
Emma, dont la conduite automobile était irréprochable, franchit le dernier carrefour de l’avenue où était localisé leur modeste demeure et amorça le ralentissement, puis l’arrêt complet de la voiture.
Sitôt fait, elle tira son fils, qui bayait encore aux corneilles.
- James, nous sommes à la maison ! Je vais préparer le repas, pendant ce temps, si tu as le courage, dépose déjà les caisses sur le sol de notre corridor d’entrée.
La « petite crevette » comme le surnommèrent certains de ses camarades de classe se réjouit de pouvoir démontrer à sa propre mère que malgré sa faible consistance physique, il allait pouvoir relever le défi.
Motivé comme jamais par l’objet sacré qui représentait à ses yeux, le cadeau ultime de sa vie d’adolescent, il vola telle une mouette affamée vers la miette de pain matérialiste pour s’en emparer.
La caverne d’Ali Baba contenait deux majestueuses caisses en carton, toutes deux, renfermant, le corps démembré de l’entité binaire.
Scrupuleusement rangés dans leur emplacement, elles étaient prédisposées par les employés du magasin à être de nouveau déplacées.
James estima leur taille et poids respectifs mais se dit que de toute façon, il était tout seul à devoir remplir correctement cette tâche.
Surtout ne rien brusquer, James, personnifia l’Ordinateur en lui portant une estime particulière.
- Fais-moi confiance, mon ami, je t’aime déjà ! En route vers ma chambre, se dit-il.
James rassembla son courage à deux mains et serra fortement son poignet.
- A nous deux maintenant !
Il mit d’abord le grappin sur la caisse de gauche renfermant la mini tour.
Le soulèvement de l’emballage cartonneux ne dura que quelques secondes, il relâcha doucement sa prise en la déposant soigneusement sur le sol caillouteux de la route.
Sa frimousse vira au rouge sous la pression de l’effort, James, s’en voulut de n’être pas arrivé au bout de l’action qu’il avait entamée.
Il abandonna rapidement l’idée d’un transport unique, qui allait plus que probablement, l’esquinter.
Il opéra de nouveau le même acte avec le moniteur qui siégeait dans la caisse de droite.
James empoigna plus facilement la petite taille de la caisse mais se heurta de nouveau à un poids conséquent du matériel qu’il n’était à même de pouvoir supporter.
Il déposa sans tarder l’objet à côté de son frère siamois digital et ironisa la situation :
- Et voilà, il manque plus que le photographe de famille, regardez-moi ce beau monde !
Emma, qui avait laissé la porte entrouverte, ressortit brièvement de la maison pour constater que son fils était toujours aux prises avec le matériel.
Elle l’interpella :
- James, dépêche-toi de rentrer ton ordinateur, j’ai quelque chose d’important à te dire  !
Les injonctions maternelles ne ressemblaient en rien aux ordres du père autoritaire mais James, les respecta à la lettre.
Dans tous les cas, il savait que la réprimande finirait par se fondre dans la pléthore des soucis du quotidien mais il lui portait un solide lien affectif.
Chose évidente, le cadeau enflait sans peine l’estime qu’il lui portait ; le sacrifice matériel d’Emma dans l’acquisition de son matériel lui avait particulièrement plu.
Surtout ne pas réfléchir, mais se laisser aller aux pulsations physiques du moment, oui, c’était la meilleure chose à faire, pensa James.
Résolu à en finir une fois pour toutes, James, empoigna fermement la caisse la plus lourde par le bas et se dirigea vers le corridor d’entrée ; il la déposa sur le plancher en y attachant un soin tout particulier.
Sitôt fait, il repartit chercher le second bloc, indissociable, au montage final de la bête, et le fit asseoir à côté de son grand frère.
James, s ‘auto complimenta un bref instant et ressortit une dernière fois pour fermer le coffre de la voiture.
- Maman ! Me voilà, j’ai finalement rentré mon ordinateur à la maison ! Tu voulais me dire quelque chose ? s’écria James, bien en phase, devant les objets de sa convoitise ultime.
- J’arrive, mon chéri, je prépare un bon petit steak, légumes et de la bonne purée ! Une minute, et je suis à toi !
James crut rêver, tellement, il se donnait l’illusion d’être aux anges, un paradis terrestre, où tout tournerait comme il le voudrait.
Le degré de maternité d’Emma qui le chouchoutait comme jamais, la possession d’un ordinateur rien que pour lui, avec lequel, il allait pouvoir voir le monde, voire le refaire à sa façon, et tant d’autres choses qui trottaient dans sa petite tête mais qu’il ne pouvait décrire.
Emma franchit la porte de la cuisine qui la séparait du corridor et rejoignit son fils, son tablier à motifs triangulaires, serré autour de sa taille.
De prime abord, son regard se posa sur le joujou de son fils, elle sourit, en le remerciant d’avoir fait vite ; chose à laquelle, James, répondit spontanément,
- Pas de quoi, Maman ! Après tout, tu voulais me dire quelque chose !
Emma embraya sur le sujet en adoptant un ton de berceuse.
Depuis la disparition dans la nature du leader familial, les relations conflictuelles ne faisaient pas parti du paysage relationnel, chose, d’autant plus dure à gérer pour Emma, qui n’avait plus vu son fils se plaindre pendant bien longtemps.
- James, mon enfant, voilà, ça concerne ton ordinateur… comme tu le sais, nous sommes le 18 aujourd’hui, et Noël, c’est la semaine prochaine.. alors, voilà, je voudrais… je voudrais… que tu sois un jeune homme encore plus courageux que l’homme le plus fort du monde… je voudrais… que tu sois patient jusqu’à vendredi prochain… la vieille de la naissance du Christ… tu sais…ton cadeau sera au pied du magnifique sapin que j’irai acheter plus tard dans la semaine…
Emma coupa net son étalage de propos pour observer la réaction de son fils…
James lui parut soudainement, comme, refroidi par le discours qu’elle venait de tenir. A l’image des adolescents qui n’obtiennent point satisfaction, James, tira très légèrement la moue, et reprit le fil de sa pensée.
- Et ? Tu me demandes si j’ai le courage d’attendre ou pas pendant une semaine ? C’est ça ?
Avant même qu’Emma ne put lui répondre, le moulin à paroles par excellence reprit de nouveau le dessus de la conversation.
- Maman, tu sais que je suis en vacances ! Je n’ai pas grand chose à faire, je m’ennuie ! Et puis, tu sais que je fais des efforts à l’école, j’ai fait des bons examens, je te le promets, tu verras à la prochaine réunion avec les professeurs, tu verras ! Une semaine d’attente, maman, non, ce n’est pas possible, vraiment pas !  Et puis, tu sais, François m’a donné son email, il veut rentrer en contact avec moi !
Emma décida de mettre un terme net au cahier des plaidoiries de son fils en lui signalant qu’il était tout à fait inutile de parler toutes sirènes hurlantes, les voisins n’apprécieraient pas et Emma, par-dessus tout aimait le silence, état naturel, qui, ne prenait son essor, que quand le monde nocturne, se faisait Roi.
Les odeurs de la cuisson imprégnèrent le corridor et rappelèrent à Emma qu’il lui fallait vaquer immédiatement à sa besogne culinaire.
Tout en quittant James, elle l’invita à la rejoindre sans tarder, car, le dîner allait être servi.
Ce dernier, resta immobile, tel un légionnaire aux aguets, refusant de quitter du regard, le trésor dont il voulait tant s’accaparer.
Quelques minutes s’écoulèrent sans que James ne bougea d’un poil.
Le magnétisme de la bête digitale avait embrasé James ; la fusion de deux corps qui prétendaient à la symbiose parfaite.
Les minutes s’écoulèrent et James ne voulut rien savoir, surtout, ne rien entendre.
Peu lui importait, les événements à venir… être à sa place tout simplement, heureux, dans sa position spatiale.
Dans sa tête, le parcours du combattant se dessinait à nouveau.
Monter,  pas à pas, les quelque 40 marches d’escaliers qui agrémentèrent les 3 étages de la modeste demeure, et arriver, tant bien que mal, devant l’endroit de tous les interdits… la porte de James, ou la passerelle magique, point de disjonction, entre le monde réel et son univers.
Un itinéraire court d’une poignée de minutes, commandé par la fougue d’un jeune lionceau, pressé de dévorer le gibier métallique du jour.
Mais, avant même de crier victoire, il lui fallait franchir la barrière instaurée par sa mère ; chose d’autant plus difficile qu’Emma n’allait pas si facilement lâcher prise.
Pour la énième fois, la voix d’Emma se diffusa à travers le couloir d’entrée et fit enfin prendre conscience à James qu’il devrait initier l’effort, au demeurant, insurmontable, de quitter, le fief qu’il s’était construit.
La porte de cuisine, toute constituée de bois et enrobée d’une couleur blanchâtre, n’avait pas été repeinte depuis bien des années ; elle sentait le pot-pourri culinaire.
Dans l’esprit de James, la porte de cuisine, qu’il surnommait « le purgatoire du miam miam » avait une toute autre résonance, que celle d’une simple ouverture.
Tout lui revint brusquement en mémoire… les cris, les pleurs, qui plongeaient ses parents dans des disputes sans fin.
Mais surtout, l’usage de la porte, comme d’un merveilleux outil d’espionnage visuel et auditif.
La serrure du vice, sur laquelle se posait le regard d’un jeune enfant, qui prenait un malin plaisir à observer et à écouter les chapitres conjugaux de l’existence.
Il n’avait rien oublié, et la fraîcheur des histoires du passé ne le quittaient plus.
Quand James, arriva finalement devant la porte, il s’immobilisa net.
Pas question de porter la main à la poignée pour rompre avec la nostalgie du passé ; juste une fois encore, regarder, tout bêtement, par le trou de la serrure.
James pencha son corps de taille moyenne d’un mètre 75, et ajusta son œil à mi-hauteur pour entrevoir la mince portion de paysage qui s’offrait à son regard.
Des fines particules de poussière valsaient dans l’air ambiant et offraient à James un spectacle dénué de tout intérêt.
De temps à autre, il put apercevoir Emma se déplacer, de l’évier de cuisine à la table, où les couverts étaient soigneusement disposés sur la nappe.
Sur les plaques de la cuisinière à gaz, James distingua une casserole et une bouilloire desquelles émanaient un mince filet de vapeur.
Malgré la tentation immédiate de goûter aux plaisirs de la bonne chair, il savait que la moindre petite poussée sur la porte, chamboulerait la magie du moment présent.
Emma, dont la patience venait à bout, coupa court à ses allers-retours incessants dans la cuisine et se dirigea à nouveau vers la porte pour l’ouvrir.
C’est alors, que James, prit peur, à la vue de ce mastodonte, qui s’approchait de lui.
Tout en ayant anticipé la suite des événements, il recula de quelques mètres et adopta la posture adéquate à la situation.
Feindre l’obéissance en utilisant l’arme du code gestuel lui paraissait être un excellent stratagème pour éviter de se faire morigéner.
James disposa tout son corps en direction de la porte de cuisine et convertit les traits de son minois hagard en un faciès plus heureux.
Quelques secondes plus tard, la porte s’ouvrit sous un mouvement brusque, suivi d’un grincement strident.
Tel un projectile lancé à toute vitesse, Emma, franchit la porte et marcha, quasiment tête baissée en direction de son rejeton.
Elle tomba nez à nez avec ce dernier et stoppa net le déplacement qu’elle avait entamé.
Elle le regarda droit dans les yeux et s’étonna qu’il ait décidé de se mouvoir de la place qu’il s’était figée auprès de son ordinateur.
- James, enfin, tu te décides à venir… le repas est prêt… c’est quand même dommage que je doive venir te chercher… enfin… tu es là à présent…allons manger…
James ne fit aucun commentaire et se contenta de couvrir les quelques mètres qui le séparèrent de la cuisine.
Sitôt arrivé devant le parterre alimentaire copieusement garni, James, huma la bonne odeur de la viande et de la purée de pommes de terre, recouverte d’une épaisse couche du jus de cuisson préparatoire.
Après ce court préliminaire, il se rua goulûment sur son assiette et termina son plat en un temps record.
Emma, qui s’était accoudée sur le lavabo, le regardait sagement se sustenter puis terminer son repas… elle prit plaisir à constater que James lui rende la gratitude de son effort par l’expression des onomatopées les plus communes aux êtres humains quand ils sont contents.
- Mmmmm, c’était vachement bon, merci maman !
Emma lui sourit en retour et se sentit de nouveau rassurée dans le fait qu’elle allait  pouvoir reprendre en main le trou laissé dans le vide par la disparition du père, telle était sa volonté intérieure.
Cependant, beaucoup de règles, dont certaines propres à la tradition familiale et religieuse étaient tout simplement en train de tomber aux oubliettes.
Elle établit sans peine le lien avec l’instant présent.
De nombreuses années durant, la tutelle paternelle, fortement empreinte de la symbolique catholique, imposait aux membres de la famille de faire le signe de croix ; chose à laquelle, James n’adhérait pas et qu’il s’efforçait de faire sans la moindre conviction.
Quel bonheur pour James pensa t-elle à la vision de son fils qui s’affranchissait, de manière inconsciente aux règles de conduites précédemment instaurées dans le noyau familial.
Mais il lui fallait éviter que l’eau ne déborde du vase ; en effet, un laxisme excessif pouvait lui être fatal, et Emma se devait d’être méfiante.
Elle se rendit compte mais un peu tard qu’elle avait intégré au sein du cocon familial, un rival de taille, une nouvelle forme de machine, calquée sur l’intelligence de l’homme, qui pouvait du jour au lendemain chambouler la vie de James et la sienne : l’Ordinateur.
Ce nouveau Dieu de l’ère moderne, comme aimait le répéter son mari quand il croisait des jeunes qui parlaient d’informatique.

VII

Accusant une différence d’âge d’une quinzaine d’années avec Emma, Richard, était d’une nature plutôt cantonnée dans ses discours philosophiques très conservateurs.
Venant d’un petit village à la lisière belgo-française, Richard vivait parmi les pâturages et les bruits du clocher de l’église.
Eduqué à l’ancienne par ses parents, Richard, eut une enfance austère, où, les règles impérieuses de la famille dictèrent son comportement.
Né de l’union entre une mère, professeur de morale dans une école laïque, située en dehors de sa bourgade, et d’un père, charpentier, le petit Richard, enfant unique, grandit, offrant à ses parents, une jeunesse fort turbulente.
Plus que tout au monde, Richard, abhorrait les restrictions qu’on lui dressât, lui, qui comme, tous les adolescents de son âge, souhaitait s’adonner aux multiples plaisirs qui font basculer la vie d’un jeune garçon vers celui d’un jeune homme viril.
La découverte du sexe opposé, les premières cuvées en cachette, la cigarette, et surtout, le sentiment de pouvoir être libre, se détacher de cette tutelle constante, sans la menace de la réprimande immédiate.
A ses 21 ans, Richard, qui mit un terme à sa scolarité avec quelques années de retard, fut prié de prendre ses clics et ses claques.
Père comme mère estimèrent que Richard était bien assez grand pour se débrouiller tout seul, et ils ne voulurent plus le porter sur leurs épaules.
Avachis par les vicissitudes de l’âge, les deux tourtereaux aspirèrent à une vie plus sereine, sans devoir se soucier de leur enfant, devenu, à présent, adulte.
Nous sommes le 14 mars 1963, un jour mémorable dans l’esprit de Richard qui ce soir là prit la décision de quitter son logis familial non sans avoir semé le trouble parmi ses parents lors du dernier dîner.
Il fomenta sa petite mise en scène rebelle durant cette journée qui lui paraissait sans fin et s’arrangea pour disposer de tous les moyens nécessaires pour se tirer de là, même si, ces derniers lui étaient contraires à la morale de son éducation.
Richard avait pris part à des maraudages de toutes sortes avec des potes du quartier dans les champs de sa bourgade.
Rien de bien grave, en somme, tout simplement, la satisfaction de son besoin naturel, celui de pouvoir casser la croûte sans devoir pour autant cracher le sou.
Mais là, pour la toute première fois, Richard allait commettre l’irréparable moral, une subtilisation pécuniaire dans le sac à main de sa mère qu’il considérait comme insouciante quand il s’agissait d’évaluer son capital du jour.
Les occasions ne manquaient pas pour Richard de profiter du moindre moment opportun pour mettre le grappin sur les quelque billets tirés du maigre salaire de sa mère.
A la rentrée du travail, Geneviève, la mère de Richard adoptait depuis belle lurette les mêmes habitudes et les mêmes déplacements ; choses qui  facilitèrent grandement la tâche à accomplir de Richard.
A 19 heures précises,  le repas du soir, à 20 heures et ce pendant deux heures, la correction des copies des interrogations, à 22 heures, la baignade littéraire du jour ; en effet, Geneviève était du genre plutôt vorace en livres, sa consommation se limitait néanmoins à une catégorie bien précise, tout ce qui touchait de près au noyau dur de la matière qu’elle enseignait, la morale, les religions et la philosophie.
Richard considérait sa mère comme une femme très absorbée par le travail et peu encline à profiter du monde extérieur ; en outre, il lui reprochait de passer plus de temps devant ses papiers qu’avec son mari ; chose qu’il ne pouvait supporter à la longue.
Une accumulation d’événéments familiaux qui le poussèrent donc à accélérer sa volonté de partir.
Il est 19 heures et comme tous les soirs, Geneviève fit tinter la petite clochette de cuisine , le cri de ralliement du bercail.
Il ne fallut pas plus d’une minute pour que Richard et son père, Gérard se retrouvent assis sur leurs chaises en bois ; des sièges sans bras acquis il y a belle lurette.
Partiellement défraîchies par un taux d’usure constant, on pouvait en entendre le bruit caractéristique, un grincement bien désagréable à chaque fois que l’on se mouvait dessus.
Un détail certes dérangeant mais qui cessa d’être un catalyseur à troubles durant le dîner car Geneviève savait se montrer excellente cuisinière.
Amoureuse de la bonne gastronomie, elle fit de son mieux pour varier au mieux les plats proposés à son petit ménage.
Aussi scrupuleuse en matière de création culinaire que dans le choix de ses lectures, elle se mit en tête de mettre en pratique l’ensemble des repas issus de la « cour des grands » qu’elle visualisait dans des livres de recettes spécialisés.
Geneviève opta pour un gigot à l’ail dont elle avait soigneusement épluché les ingrédients avant de se mettre à l’œuvre.
Une cuisse d’agneau artisanalement coupée pour les besoins de la table, une dizaine de gousses d’ail, deux feuilles de laurier, du thym frais sans oublier les condiments classiques, sel et poivre.
Une fabrication culinaire qui consomma son temps de cuisson et de préparation en une heure et cinq minutes durant lesquelles Richard et Gérard eurent à sentir le fumet de rôti et l’odeur envahissante de l’ail.
Geneviève n’oublia pas l’accessoire vinique qui à lui seul pouvait apaiser les esprits tourmentés et râleurs ; le Sancerre, un vin rouge tiré des meilleures récoltes locales.
Comme à son habitude, Gérard se rua le premier sur le précieux liquide et remplit jusqu’à ras bord le godet en bois qu’il s’était lui-même fabriqué.
Quand il le porta à sa bouche pour en humecter ses lèvres, il savait qu’il allait machinalement engloutir le contenu sans prêter la moindre attention aux autres membres de la famille.
Un geste qu’il répéta constamment depuis de bien nombreuses années et qui le relégua au rang des personnages rustres, du moins aux yeux de sa propre femme,  colporteuse d’une ligne de conduite morale qui se devait être uniforme
et austère en la matière.
Seulement, pour des raisons de commodité conjugale, le couple choisit la voie de l’ignorance comportementale purement et simplement.
Richard se fit muet comme une carpe en attendant le bon moment, celui de divulguer son cahier intime de plaidoiries qu’il portait dans son cœur depuis bien trop longtemps.
Geneviève remplit une à une les trois assiettes de la viande succulente et des quelques plantes potagères en commençant par le chef de famille.
Le dosage alimentaire semblait disproportionné dans le service tant elle chercha à éviter le moindre râlement de Gérard dont l’appétit était plus que vorace.
Le tour de son fils venu, elle lui serva une ration qui n’égala point celle de son mari afin de bien souligner la différence liée au travail et aux efforts des deux hommes durant la journée.
Quand elle eût fait de se servir en se contentant d’une part de moineau , elle finit par s’asseoir à l’extrêmité droite de la table sans dire le moindre mot.
Un silence religieux embrasa les trois membres, un silence insoutenable qui voulait tout dire ; en effet, la famille Silland se montrait foncièrement taiseuse à un moment où pourtant le relâchement des dires était monnaie courante dans des familles plus dissipées.
Soudainement, comme une claque venue de nulle part, Richard se leva d’une traite et dans un élan de protagoniste théâtral entama son petit développement oratoire.
- Chers parents, je vous aime mais je vous quitte… je ne sais pas quand aura lieu mon départ mais je sais pertinemment bien que vous le souhaitez autant que moi… non ?
Abasourdie par la nouvelle de son fils, Geneviève mit un terme à son appétit et revêtit son rôle d’enseignante, elle tâcha mais en vain de le morigéner,
- Richard,  as-tu une idée de l’énormité que tu viens de nous sortir ? Je te somme de t’excuser tout de suite pour ces paroles odieuses… et plus vite que ça !
Richard ne s’exécuta point, au contraire il continua à étayer les propos de ses revendications.
- Ca fait 21 ans que je suis parmi vous et j’ai l’impression que je suis toujours au même point ! Vous m’avez inculqué les règles rigides de la moralité religieuse en me confinant presque entre les quatres murs de cette pièce pouilleuse qui me sert de logis, mis sous tutelle excessive mes activités extrascolaires, déconseillé d’aborder le sexe opposé, interdit de me faire des nouveaux amis sous prétexte que ma scolarité en serait affectée…. En bref, chers parents, je vous aime mais je vous quitte car vous m’avez vraiment bien pourri la vie dit t-il en ricanant .
Geneviève rétorqua :
- Richard, veux-tu bien cesser tout de suite » ?
Mais rien à faire, le jeune homme persista à maintenir sa démarche de révolutionnaire ; cependant il se tut quand son père prit la parole dans un ton affadi par la fatigue du jour et la quantité de Sancerre qu’il s’était goûlument emmagasiné dans la panse.
- Richard, si tel est ton désir, je t’en prie donc, pars mais sache que tu n’auras jamais mon aval pour toutes les conneries qui t’arriveront, j’espère que c’est bien rentré dans ta tête.
Geneviève savait son mari totalement indifférent des histoires de la famille mais de là à presque l’inciter à partir ; elle en demeura profondément stupéfaite et même affligée.de tristesse.
Comment peut-on être aussi sec envers son propre fils qu’on a nourri et logé pendant plus de 20 ans de son existence ?
Certes, elle se rendit vite compte que la présence de Richard devenait de moins en moins indispensable à l’égard du père.
Richard ne contesta pas la réaction du père, bien au contraire il lui exprima même un sourire révélateur de son empressement à partir.
De plus, il joua sur son caractère dominateur et réutilisa les arguments de ce dernier pour ne laisser aucune chance à sa mère d’essayer de pouvoir combler la brèche vers la liberté absolue qui s’était ouverte.
- Tu le vois bien maman, comme papa vient juste de le dire, il n’a aucune objection à ce que je parte, je vais donc rassembler toutes mes affaires dans ma chambre et goûter enfin à mon indépendance ; c’est tout à fait légitime, maman, tu sais  et puis vous avez tout fait pour que je m’en aille définitivement, je n’en peux plus, j’ai besoin de voir la vraie vie !
Le vieux pendule en bois façonné par les mains expertes du père affichait 20 heures 10, il était temps pour Richard de larguer les amarres.
Sans la moindre peine, le petit oiseau libertaire se rassit à table pour terminer en vitesse son assiette sans dire un mot et en essayant tant que possible d’éviter les regards fuyants.
Gérard fut le premier à quitter la table en se retournant une dernière fois vers son fils en lui tenant un propos abrupt,
- Richard, surtout ne fais pas le con, au moins ici, tu étais sous notre tutelle, là-bas et ailleurs, ce ne seront plus des avertissements ou une petite gronderie, ce sera la prison ! Alors, je te le répète, ne fais pas le con, et donne-nous de tes nouvelles !
Sur ces termes, Gérard quitta la table à manger et se dirigea vers son atelier de menuiserie où régnait un bric-à-brac pas possible et qui empestait la fumée de cigarette à un tel point que l’air ambiant en devenait pratiquement irrespirable.
Une création de climat qu’il voulut comme tel puisque Gérard détestait être dérangé dans sa dure labeur.
Pendant ce temps là, du côté de la salle à manger, Richard resta figé sur place tout en observant les mouvements de sa mère qui avait d’ailleurs cessé toute activité physique.
Richard eût aimé lui arracher quelques bribes de paroles ou ne fût ce qu’une attention maternelle mais il n’en était rien, Geneviève resta muet comme une carpe.
Elle s’accouda sur le rebord de la table de cuisine tout en baissant les yeux, prostrée par la nouvelle, elle ne bougea pas le moindre petit doigt pour rentrer dans un échange discursif.
La scène dura une bonne dizaine de minutes, le temps nécessaire pour Richard de monter sur ses grands chevaux et d’exprimer sans retenue ces quelque paroles d’adieu qui allaient enfin faire de lui un être libre et autonome :
- Tu sais maman, si tu étais un peu plus attentive à ma vie de jeune homme, sans doute que les choses auraient été différentes, tu sais… mais je n’insiste plus car je suis fatigué, vraiment las de tout… je vais aller dans ma chambre rassembler mes affaires et partir à l’aventure avec un grand A ! Tu sais, à l’inverse des fugueurs, j’ai eu le courage de vous affronter tous les deux, vous mes parents qui m’avaient donné vie et un logis pendant tant d’années . Je n’ai plus rien à rajouter, je redescendrai une dernière fois vous saluer avant mon envol.
Sur ces propos, il monta les marches qui donnèrent lieu vers l’unique étage en direction de sa mansarde, le repaire bordélique de l’enfant sage qui vit s’accumuler moult paperasseries et livres d’écoles dans un méli-mélo spatial pas possible.
Parmi cette tonne de papier à l’écriture bien souvent indéchiffrable, on pouvait y remarquer divers gribouillages ,des figures géométriques simples censées représenter les visages rencontrés au quotidien et refléter son goût des jeux rudimentaires sur papier.
Pour pallier à la platitude de sa vie extra scolaire imposée par ses parents, Richard ressentait cette nécessité de devoir utiliser les éléments matériels de son environnement pour pouvoir s’éclater même s’il allait devoir le faire tout seul.
Peu importe le côté risible des choses, il se souvint de ces moments de délire suprême où il s’accapara ses tous premiers crayons à la mine bien taillée avant de les engager dans une tornade belliqueuse  avec pour résultante, une mine cassée.
Loin de s’arrêter aux crayons, Richard porta la chose à ses compatriotes et cousins éloignés.
Les mines cassées se comptèrent par centaines durant toute sa scolarité et Richard dût inventer une pluie de mensonges afin d’éviter les gronderies classiques qui le privèrent du peu de plaisir auquel il pouvait encore prétendre.
Il y avait ce délicieux flan au sucre de canne fait maison que lui préparait sa mère ou encore la possibilité de pouvoir flâner dans le petit jardin familial qui faisait aussi office de potager où l’on cultivait la pomme de terre et les betteraves.
Richard aimait y passer du temps après le dîner et parler aux étoiles, il espérait sans doute un jour pouvoir lui aussi réaliser le rêve commun de tout jeune adulte, franchir l’espace et le temps pour atteindre le nouveau « far-west » spatial, le monde de l’inconnu et tout quitter, claquer la porte comme pour se libérer définitivement des mille et une contraintes qui l’entravèrent dans son indépendance.
Richard parcourut du coin de l’œil ce qu’il allait bien pouvoir embarquer dans son sac à dos bordeaux qui lui avait été offert par son père pour les besoins matériels de son unique camp de jeunesse organisé en Autriche, un voyage de deux semaines dont il en ressortit stigmatisé par les moqueries de son entourage.
Il se résolut à en tirer un trait définitif et à en garder le meilleur du souvenir, une robustesse à tout bout de champ lors des longues balades en forêt autrichienne et ses premiers abordages de la gent féminine.
Oublier le passé et rapidement, se focaliser sur la pacotille métallique et textile qu’il allait devoir stocker dans son espace de transport.
Richard se souvint d’une gamelle qu’il n’avait plus utilisée depuis ses primaires et qui ferait parfaitement l’affaire comme récipient à bouffe.
De peur de sans doute se la faire reprendre par ses parents, il lui trouva la cachette idéale, le dessous de la latte du lit où bien peu de regards pressés se dirigent.
Richard en fit aussi son petit coin libidineux en y ayant entreposé un certain nombre de revues à caractère sexuel ; s’il ne pouvait point trouver satisfaction dans un échange physique réel, il lui fallait trouver le substitut clé qui lui aurait permis de goûter au fruit défendu même si son fournisseur à peine plus âgé que lui les lui revendait à un prix exorbitant.
Le marchandage puait l’arnaque mais Richard était prêt à contourner les justes règles de la moralité pour arriver à sa propre satisfaction.
Parmi la petite pile de magazines qu’il tâta de ses dix doigts, il en retira un petit nombre sans chercher à tout prendre ; peut-être y avait-il l’un ou l’autre objet de valeur qu’il n’avait point songer à emporter.
Le souffle nostalgique de ses jeunes années lui revint encore à l’esprit et un prénom en ressortit, « Laura », se dit t-il, ma petite fée blonde aux yeux magiques, le rêve inaccessible de mes Maternelles ; jamais, je n’oublierai ce cadeau que tu m’avais fait quand nous avions à peine 5 ans, l’âge de l’insouciance complète ou nous ne comprenions rien à la vie… tu me manques tu sais, il m’a fallu du temps et ce fut dur… à 6 ans, tu nous as quittés pour voler vers d’autres cieux, un choix imposé par tes parents mais il nous reste ce morceau de papier sur lequel tu nous avais dessinés en train de nous tenir la main, debout dans un champ avec des écureuils, des vaches, regardant ce magnifique croissant de lune dont tu me disais toujours, nan, tu ne le mangeras pas même s’il ressemble aux délicieux croissants fourrés au chocolat de notre boulanger, Monsieur Jean-Baptiste !!
Laura, où es-tu ?, tu me manques, soupira t-il.
Comme un train en furie, Richard se mit en tête de retrouver ce dessin qu’il ne pouvait oublier et vida tous les tiroirs de ses meubles afin de le retrouver.
Ce n’était pas la première fois que Richard chambarda son petit espace, en effet, comme tout enfant triste et rebelle vis à vis de ses parents, il passa ses nerfs sur le moindre objet ou matière qu’il trouvait à proximité ; du nuage de feuilles volantes tirées de ses cours à des coups donnés dans le mobilier ; Richard enragea quand ses journées scolaires furent plus que pitoyables ou que ses parents le confinèrent dans sa chambre, emportant même parfois avec eux la clé de sa pièce.
Au bout d’efforts tumulteux et d’une hantise sans pareille, il se résigna à poursuivre les recherches qui à son grand désespoir demeurèrent vaines.
Le sac à dos rouge bordeaux était aux antipodes de sa contenance normale mais Richard se dit qu’il remplirait l’espace restant avec des victuailles de toutes sortes qu’il s’appropriera dans la cuisine familiale en espérant ne pas déclencher une nouveau conflit qu’il jugerait parfaitement inutile.
Après s’être assuré qu’il ne voulait rien prendre de plus, Richard prit définitivement congé du gîte où il avait tant rit et pleuré ; cet univers qu’il voulut expressément bordélique comme pour pousser un coup de gueule continu auprès de ses parents .
Pour la dernière fois, il ne voulut pas s’en priver, la chambre qu’il allait laisser au regard de ses parents ressemblait à un capharnaüm, les tiroirs de son bureau complètement vidés,le contenu déversé sur le plancher et des liasses de feuilles de papier éparpillées ci et là .
Peu lui importait les conséquences de son acte auquel ses parents étaient habitués, il n’y avait plus rien à perdre, plus rien à prouver ; après un bref regard circulaire, il se dirigea vers la porte d’entrée et la referma délicatement.
Et voilà une porte qui ne se rouvrira jamais de mes propres mains se dit t-il.
Equipé de son attirail, il ne daigna pas regarder en direction de l’antre de tous les interdits pour la toute dernière fois et traversa rapidement le corridor pour emprunter les marches de l’escalier qui allaient le mener tout droit vers une nouvelle confrontation parentale.
Sa mère se trouvait dans la salle à manger, accoudée sur l’un des multiples rebords de la table à bouffe, elle était plus que visiblement affligée du départ définitif de son fils unique.
Quand il croisa son regard en s’asseyant à ses côtés, il lui tint un discours difficile dont il voulait qu’elle en garde des séquelles psychologiques à long terme.
- Maman, tu sais, il y a des fois où dans la pénombre de ma chambre, je me demandais si toi et papa n’aviez pas totalement raté mon éducation. Je veux dire, tu sais, à quoi sert t’il d’avoir des enfants si ses parents ne savent pas s’en occuper convenablement ?
Pourquoi autant de barrières, d’incompréhension, de sanctions ?
Pourquoi tirer une telle tête alors que ma réaction est tout à fait normale et justifiée par des années de réclusion sociale voulue par mes propres parents ?
Je ne suis pas un jeune homme épanoui, tu sais, à mon âge, tous les garçons et les jeunes filles ont déjà expérimenté des choses que jamais vous ne m’avez donné l’occasion de pouvoir vous expliquer à tête reposée.
C’est au terme de souffrances récurrentes qu’il est plus que temps que je me prouve  et ce n’est pas en évoluant dans un milieu hermétique tel que celui-ci que je vais pouvoir m’ouvrir au monde.
Richard poursuivit son monopole discursif sans donner à sa mère la possibilité de pouvoir rétorquer.
- Maintenant, je suppose que comme toutes les mamans, tu souhaiterais savoir ce que je vais faire de mon futur, n’est-ce pas ?
Et ben, je vais te le dire, je n’en sais foutrement rien, l’armée peut-être ?
Il s’esclaffa et poussa la moquerie de son propos jusqu’au bout.
- Comme ça, tu vois maman, je vais pouvoir reproduire chez les autres toute l’instruction que vous m’avez inculquée et je finirai peut-être comme officier à la légion étrangère !
Mes soldats seront mes esclaves et j’en ferai ce qui bon me semble, haha!
Le côté excessif de Richard déplut à Geneviève qui lui maugréa si faiblement un petit «mon Dieu, quelle méchanceté gratuite Richard, je ne le mérite pas ».
Richard qui ne capta q’un mot sur deux lui pria de réitérer ses propos mais elle ne s’éxécuta point.
- Bon maman, sur ce, je vais aller faire mes adieux à papa et voler vers de nouveaux horizons.
Richard tenta une approche physique avec sa mère en essayant de lui porter une bise d’adieu mais celle-ci se détourna presqu’instantanément des lèvres de son fils.
Elle prit la direction de la cuisine et se retourna une dernière fois en le fixant droit dans les yeux ; elle lui dit avec fermeté :
- Non, tu ne le mérites pas vraiment, tu as été trop méchant avec moi ce soir. Bon vent Richard, et quoi que tu penses, la porte de notre maison te sera encore ouverte.
Au terme de ces paroles, elle disparut de son champ de vision et éclata discrètement en sanglots  car bien au-delà de toutes les remontrances faites par son fils, Geneviève était une mère d’une sensibilité émotionnelle sans pareille.
Un bref sentiment de rancœur gagna l’esprit de Richard car il venait de se rendre compte qu’il n’y était pas allé de main morte avec sa propre mère.
Les choses seraient t-elles les mêmes dans cinq ou dix ans quand il franchira à nouveau le paillasson poussiéreux de tant de particules de tristesse amère et de nappes d’incompréhension ?
En tout cas, une chose était sûre pour le moment, se tirer de là et le plus vite possible car Richard ne voulait surtout pas prendre le risque que sa mère se rendit à l’évidence qu’une partie de ses deniers avaient subitement disparus de son sac à main.
Tout remords n’était que superflu et il lui fallut agir vite.
Richard s’engagea en direction de l’atelier de menuiserie du père, une pièce détachée de la maison que Gérard avait lui-même pris soin de construire avant de s’installer à son propre compte.
Mais avant même d’y parvenir, il lui fallut d’abord passer par le jardin.
C’est en descendant les quelque marches qui donnèrent lieu à ce petit paradis verdoyant que Richard ressentit à nouveau une vague mélancolique lui cingler son esprit.
Le potager familial où l’on faisait pousser entre autres, des tomates, des choux et de la pomme de terre mais aussi des fleurs de toutes les couleurs, représentait en soi une bien belle ode à la diversité agraire.
Mais sa nostalgie du moment ne s’arrêtait pas là, Richard se rappela de ses fragments du passé où il jouait au football sur la pelouse en compagnie de son père et quand il allait faire des sommes à la belle étoile.
Ce petit coin de verdure qui le déracinait de sa torpeur générale quand affadi par sa réclusion à domicile, il laissait le temps mourir à ses pieds.
Richard essaya tant bien que mal de détourner son regard de la pelouse enchanteresse et riva son regard sur la porte de l’atelier.
Son père était un bosseur, un vrai de vrai qui portait une finition toute particulière au petit mobilier qu’il travaillait.
Se tuer à la tâche des heures durant bien au-delà des heures traditionnelles coulait presque de source car Gérard exerçait son métier avec une verve passionnelle.
Une affection marquée pour le bois qu’il aimait communiquer à son entourage lors des rares discussions émises durant les repas.
Richard savait son père très maniaque et surtout très irritable quand on venait à le déranger pendant qu’il se mettait à l’ouvrage mais la circonstance était exceptionnelle.
Dans un élan d’impassibilité totale, il mit ses mains sur la poignée et poussa la porte de l’atelier.
A peine celle-ci franchie, l’odeur désagréable de la cigarette lui envahit les narines.
Consommée à outrance par son père, son atelier était le lieu par excellence où il pouvait s’en donner à cœur joie sans devoir craindre des reproches trop fréquents.
Gérard était fort occupé à rafistoler le pied d’une chaise familiale qui avait croulé sous l’effet d’un poids excessif et ne s’aperçut nullement de la venue de son fils au sein de son atelier.
Ce dernier n’osa pas se rapprocher plus du paternel et lui dit en gesticulant de ses mains :
- Papa, je m’en vais, je voulais juste te le redire et aussi te remercier pour tous les efforts que tu as consentis avec maman pour m’éduquer.
Je voulais aussi te dire que tu es un excellent menuisier et je te serai à jamais reconnaissant pour m’avoir transmis une partie de ton savoir-faire.
Pas de réponse.
Une poignée de secondes s’écoulèrent quand Gérard marmonna tout en tirant sur sa clope :
- Bon vent fiston et claque bien la porte surtout, je n’ai pas envie d’attraper froid en ce temps !
Un échange de regards furtifs, des paroles à la volée et tout était dit.
Retenir toute l’émotion du moment et toujours ces mêmes vagues nostalgiques qui vous gangrènent le cœur et l’esprit.
Il était hors de question pour Richard de verser la moindre petite larme, pourtant, il disposait de toutes les raisons au monde pour le faire.
Il virevolta à demi-tour pour faire face à la porte de l’atelier et sortit sans se retourner.
A nouveau dans le jardin, Richard qui n’avait plus vraiment toute sa tête se mit à halluciner ; le sac à dos bordeaux qu’il avait emporté de sa chambre commençait à lui susurrer à l’oreille un petit discours évocateur :
- Alors, mon pote, enfin prêt pour un long voyage tortueux et plein d’embûches ?
Parce que moi, oui !
Alors, on y va et dépêche toi de vite franchir la porte d’entrée principale pour que tous les deux, nous puissons enfin crier haut et fort, « vive l’indépendance » !
Ce cri de l’absurde que Richard avait vociféré à maintes reprises durant toutes ces années mais sans jamais avoir pu obtenir gain de cause auprès de ses parents.
A présent, chacun de ses pas semblaient lui peser une tonne et il ne se sentait même plus capable de pouvoir se mouvoir normalement.
La torture émotionnelle battait son plein en son fort intérieur et il lui fallut une bonne dose de courage pour tenter de contenir le mince filet de larmes qui commencèrent à s’écouler de ses beaux yeux bleus.
Il atteignit la porte d’entrée de la cuisine sans y trouver sa mère, mit le grappin sur le premier paquet de mouchoirs qu’il trouva et se dirigea tant bien que mal vers la porte d’entrée principale.
Surtout ne pas se retourner, la douleur est bien trop forte, intenable se dit-il avant d’empoigner la poignée et de la refermer derrière lui ; un geste qui lui prit des heures car se détacher brutalement du logis familial lui faisait maintenant vraiment peur.
Il faisait particulièrement froid en ce 14 mars 1963, un temps hivernal pour une saison de l’année où les délices du printemps auraient du être de mise.
Richard n’était que peu suffisamment habillé en la circonstance avec une simple veste en laine et un pull tricoté avec le plus grand soin par sa mère comme principales sources textiles de chaleur.
Il grelotta littéralement de la tête aux pieds mais se dit qu’avec le pactole volé qu’il estima à quelque  500 francs belges, il allait pouvoir se la couler douce pendant un petit temps avant d’aller proposer ses services à qui voudrait bien de lui.

** Roman en cours de publication **

Utopia GFR (http://www.litterature.frih.net)


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