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Demoiselle de l'ombre (partie 1)



La jeune fille entra par la lourde porte de bois, elle était vêtue d'une fine robe de soie noire, ses pieds étaient nus, sa peau pâle et délicate. Ses longs cheveux noirs tombaient en bataille le long de son dos. Une expression de tristesse semblait être ancrée sur son visage et sur ses lèvres flottait un sourire triste. La couleur marine de ses yeux remuaient sans cesse.
Elle se dirigea vers un groupe de personne qui entourait un enfant inanimé, glissant sur le sol de marbre. Derrière elle flottait l'odeur de la mort. Un nécromant essayait tant bien que mal de ramener l'enfant à la vie. La jeune fille lui tapota l'épaule de sa main fine.
"Excusez-moi, souffla-t-elle, mais, cet enfant doit mourir.
Le nécromancien ne réagit pas. L'enfant se réveilla enfin. La jeune fille mit sa main devant sa bouche et recula en un mouvement de stupeur. Puis elle répéta, plus insistante:
- Cet enfant devait mourir...
Le nécromant se tourna vers elle,
- Certainement pas, lâcha-t-il,
- Mais...
La jeune fille ne trouvait plus ses mots, elle s'agrippa au bras de l'homme,
- S'il vous plaît, il doit mourir...
- Non!"
La jeune fille lâcha prise et se retira doucement. Quelques larmes perlèrent à ses yeux.
"Je n'y arriverais jamais..." souffla-t-elle avant de disparaître.

Longtemps elle marcha, sans but, mais elle ne pouvait ressentir la fatigue, ses pieds traversèrent des épines, mais elle ne pouvait ressentir la douleur. Elle tendit l'oreille: tout proche, on entendit le souffle chaud d'un dragon. La jeune fille s'approcha et le vit: forme colossale qui s'abreuvait dans le lit d'un ruisseau.
"Bonjour, souffla le dragon,
- Bonsoir, répondit la jeune fille, toujours de son sourire triste,
- Bonsoir? Mais il fait encore jour...
- Qu'importe qu'il fasse jour tout autour, puisque dans mon c?ur c'est la nuit.
- Pourquoi es-tu si triste?
- Je ne suis pas triste, murmura-t-elle d'un ton mélancolique, je suis la tristesse.
Le dragon prit un air interloqué,
- Je ne comprends pas, dit-il en remuant pensivement la tête,
La jeune fille s'éleva dans l'air et se mit à la hauteur de l'?il droit du dragon,
- Il y a des choses qu'il vaut mieux ne pas comprendre, répondit-elle dans un soupir, et ne pas vivre.
Le dragon hocha la tête d'un air sérieux,
- Je ne sais pas, avoua-t-il, il vaut mieux ne pas tomber, se faire mal ou...
- Il est des douleurs bien plus grandes, qui font mal à des endroits inaccessibles.
Elle serra ses deux mains contre son c?ur et ferma les yeux,
- Je te souhaite de ne jamais les connaître, reprit-elle,
- Je ne sais pas, répéta le dragon,
La jeune fille esquissa un sourire, attendrie par l'être naïf.
- Comment t'appelles-tu, jeune dragon?
- Moody, répondit-il,
La jeune fille lui caressa le museau.
- Au revoir, Moody, si je pouvais ressentir les sentiments, j'aurais été heureuse de t'avoir rencontré."
Le dragon acquiesça sans comprendre, la jeune fille disparut en une brume noire.

Un cimetière abandonné et détruit s'élevait à perte de vue, la brume qui s'était installée ici était opaque et dense, et semblait ne plus vouloir partir. La jeune fille sortit de derrière une sépulture en ruine. Elle s'avança à pas lents et s'assit sur une tombe. Elle regarda aux alentours, comme attendant quelqu'un. On entendit alors un bruissement d'ailes.
"Eryel? Appela-t-elle, regardant dans la direction du bruit.
Une forme masculine sortit de l'ombre.
- J'ai ce que tu veux, annonça l'homme.
La jeune fille l'aperçut et se dirigea vers lui.
- Eryel, souffla-t-elle, arrête de faire tout ça, je t'en prie.
Un sourire paisible flottait sur les lèvres du personnage, il soupira:
- Mais je t'aime, je t'aime et je ferais tout pour toi...
La jeune fille posa la main sur le torse de l'homme et répondit:
- Je ne puis ressentir autre sentiment que la tristesse, la mort et le chagrin. Je ne puis comprendre ce qu'est l'amour...
- Mais quand tu seras en vie, dit l'homme d'une voix pleine d'espoir, tu comprendras, tu verras à quel point ce sentiment est fort et beau. Et peut-être que tu m'aimeras, comme je t'aime aujourd'hui.
La jeune fille rit doucement, mais son rire lui faisait mal et sa tristesse était toujours présente.
- Voila, reprit l'homme, il n'en manque plus que quatre-vingt.
- Nous n'aurions jamais dû nous rencontrer Eryel, je fais ta perte.
- je serais le plus malheureux des hommes si je ne t'avais rencontré!
La jeune fille baissa les yeux,
- "Elle" finira par s'en rendre compte, murmura-t-elle, et alors, tu mourras, elle t'emportera, comme elle a emporté tous les autres, comme elle m'a emporté.
- Alors, je serais heureux avec toi, pour l'éternité.
- Ne crois pas que c'est si facile, elle fera tout pour nous séparer et je ne le veux pas. Car lorsque j'imagine que tu n'es pas là, j'aimerais mourir à l'instant, j'ai tellement mal, même si je n'ai pas de c?ur.
- Alors, peut être que tu m'aime, dit l'homme en attirant avec force la jeune fille contre lui.
Celle-ci se laissa faire, et se réfugia dans l'épais manteau, respirant son odeur, comme voulant s'en imprégner.
- Comme j'ai peur de te perdre, dit-elle en serrant le manteau dans ses petites mains glacées, j'ai besoin de toi, j'ai tant besoin de toi.
Elle soupira.
- Allons-y, dit l'homme"
Et les deux amants se volatilisèrent dans l'air suffocant.

"Elhyane, Elhyane, belle enfant, montrez-moi votre visage, dit la grande ombre en soupirant et en relevant la tête de la jeune fille de sa main osseuse,
- Vous savez, beau visage, que si ce sublime corps ne pourris pas dans la terre, c'est un peu grâce à moi.
La jeune fille déglutit et acquiesça, hésitante,
- Allons! Allons! Ne cachez pas vos sentiments, je les connais mieux que vous, et il me semble, que je vous en avais confisqué quelques-uns. Quelques-uns... Dont un, que vous éprouvez en ce moment.
Elhyane tressaillit, l'ombre soupira à nouveau, secouant la tête de gauche à droite,
- Elhyane... Nous avions conclu un marché je crois, mais il semblerait, que vous n'appliquiez pas les règles. Or, c'est moi qui établie les règles.
- Je, je ne le fais pas exprès.
- Je sais, mon enfant, je sais. Mais, dîtes-moi, préférez-vous disparaître tout de suite ou souhaitez-vous le voir encore, une dernière fois?
La jeune fille se mit à genoux.
- Non, s'il vous plaît, implora-t-elle, donnez-moi une autre chance, je vous en supplie...
- Il y a bien une personne que l'on ne supplie pas, demoiselle, et vous savez que c'est moi. Suppliez votre amant, suppliez votre dieu, peut-être vous accordera-t-il ses faveurs. Mais je n'éprouve aucun sentiment, vos jérémiades ne font que résonner, dans votre tête."
La jeune fille se releva, poings et dents serrés. Elle plongea son regard dans ce noir, essayant de discerner une forme sous l'immense capuche. Mais il n'y avait rien, que ce vide désespérant et sans fin, cette lumière obscure qui aveugle les sens et l'esprit. Regard flou et sans vie dans des ténèbres profonds.
"Fais ce que tu veux, soupira l'ombre, mais sache que l'on ne peut fuir la mort."
Et la grande ombre disparut, un murmure, un soupir sur une forme abattue.

Eryel apparut, il se pencha sur le corps accroupi et murmura quelques mots rassurants à son oreille.
"Eryel, murmura la jeune fille dans un sanglot, elle sait tout, tu vas mourir.
- Ne t'inquiètes pas, répondit l'homme de sa voix calme et douce, tout finira par s'arranger. Tu te souviens? Tu disais tout le temps ça quand tu étais en...
- Mais je ne suis plus en vie! S'écria-t-elle, est ce que tu comprends ça? Je ne serais jamais plus en vie!
L'homme baissa la tête et soupira.
- Si tu as fait ce marché avec elle, c'est que tu espérais quand même qu'un jour tu me reviendrais. Où est passé cet espoir Elhyane? Où est-il?
- Il est parti en fumée, comme tout le reste...
- Non! Non! S?exclama l'homme en secouant la jeune fille de toutes ses forces, non! Je ne peux pas croire ça! C'est ce qu'"Elle" veut te faire croire! Dis-moi que tu ne le penses pas!
- Je ne sais plus, avoua-t-elle, tout semble si flou. Je me demande même si j'existe vraiment.
- Ressaisies-toi! Tu existes! Ecoute-moi, regardes-moi dans les yeux et crois que tu existe tant que je t'aimerais."
L'homme se calma, pris la jeune fille dans ses bras et ils disparurent.

"Où m'as-tu amenée? Demanda la jeune fille tout en souriant, j'ai l'impression de connaître ce lieu.
- Ne te souviens-tu pas? Interrogea l'homme, ne te souviens-tu pas de ce jour?
L'homme alla s'asseoir sur un des cinq autels du temple. Celui-ci était en partie détruit. De hautes colonnes de pierre blanche s'élevaient vers le ciel vide. Le toit avait disparu, de fréquents courants d'air faisaient trembler les piliers. Les ronces et les herbes avaient envahi le sol de marbre et les murs.
- A l'époque, reprit l'homme, le temple était toujours entier, bien qu'abandonné, et seules quelques bêtes sauvages avaient élu domicile en son sein. Tu étais venue ici pour te réfugier, fuyant l'hostilité de ce monde.
L'homme se leva, se dirigea ers un autre des autels et le toucha de sa grande main.
Tu t'étais assise là, reprit-il, et tu avais pleuré. T'en souviens-tu?
La jeune fille rejoint l'homme et observa cet endroit où elle avait longtemps pleuré et où elle s'était souvent recueillie, mais elle ne s'en souvenait plus.
- Non, c'est vrai, tu ne t'en souviens plus...
Quelques larmes sillonnèrent les joues pâles et fragiles d'Elhyane.
- Excuse-moi, murmura l'homme en lui caressant les cheveux, tu te rappelles de moi, c'est le plus important.
Il sembla mesurer le silence,
- J'en suis heureux, ajouta-t-il enfin.
La jeune fille resta immobile quelques instants, les yeux perdus dans le vide.
- Oui, annonça-t-elle, et tu es arrivé, tu t'es posé juste devant le temple, et tu as replié tes grandes ailes de faucon tout en entrant.
- Je ne t'ai pas vu tout de suite, je cherchais quelque chose. Tu as relevé la tête, et j'ai vu tes yeux bleus pleins de larmes. Je me suis demandé pourquoi une si jolie jeune fille pleurait.
- "Elle" était à mes trousses. Et comme tu le vois aujourd'hui, on ne peut lui échapper.
- Je t'ai consolée, je t'ai pris dans mes bras. Je t'ai bercé doucement, et tu t'es calmée peu à peu.
Tout en parlant, l'homme se rapprocha de la jeune fille et la serra dans ses bras.
- Je t'ai dit que tu avais de la chance de pouvoir voler, continua-t-elle, que là-haut, dans le ciel immense, tout n'était que liberté. Je pensais que vu de lui-même, le firmament était plus beau que sur toute montagne, que les étoiles devaient être comme mille soleils brillant dans la nuit.
- Je t'ai avoué que le ciel n'était pas si beau que ça, que par-delà la voûte merveilleuse et illuminée, il existait un mondes où les gens souffraient. Mais, tu voulais quand même voir le ciel...
- Et je ne regrette rien." Conclut-elle.
Le couple s'éleva lentement dans le ciel, le vent sifflant sa lente plainte dans leurs oreilles et la lune éclairant le monde de ses doux rayons argentés. Les deux amants se posèrent sur un reste de toit.
- Le ciel est toujours aussi beau, souffla-t-elle."
L'homme ne répondit pas, il se contenta simplement de serrer la jeune fille un peu plus dans ses bras. Il contempla son visage en lui caressant tendrement la joue. Son sourire était calme, paisible, ses yeux admiraient les formes rondes et chaleureuses. L'homme enleva sa cape et la laissa tomber à terre tout en restant plongé dans le regard aux vagues saphirs. Il posa ses mains sur les hanches de la jeune fille, effleura ses lèvres et l'embrassa langoureusement, avec toute la douceur et la tendresse qu'il pouvait offrir. Il lui passa la main dans les cheveux, caressa la peau nue de ses épaules et lui baisa le cou. La jeune fille ne cessa pas un instant de le regarder. Sa main posée sur la joue du personnage qui était en face d'elle, elle savoura chacun des doux baisers qu'il lui donna. Elle déboutonna un à un les boutons de la chemise noire et pût remarquer les énormes cicatrices qui couvraient le torse musclé. Elle les parcourut de ses doigts fins.
" Tu vois, murmura l'homme, ce n'est pas de tout repos de chasser des âmes."
La jeune fille ne dit mot, elle descendit lentement la chemise et la serra quelques secondes dans ses mains. Elle embrassa les épaules, le cou, déposa plusieurs baisers sur la bouche entrouverte d'où sortait un souffle haletant. L'homme suivit les contours de la silhouette frémissante de ses mains habiles.
" Elhyane, souffla-t-il en se penchant à son oreille, ne me dis pas que tu ne peux ressentir ce sentiment."

" Alors ma p'tite dame, s'exclama l'impressionnant homme en s'approchant dangereusement de la demoiselle, savez qu'c'est pas prudent d's'aventurer tout' seule dans un' rue si sombre. Pourrait y avoir des gars pas très clairs...
Il l'avait poussée contre le mur de la sombre ruelle. Et elle se trouvait à présent à quelques centimètres de l'haleine fétide qui se rapprochait de plus en plus.
- Réfléchissez bien à ce que vous allez faire, sortit la jeune fille d'un rire amer,
- Ah! Oui? S'écria-t-il en s'esclaffant, peut être allez vous me griffer de vos petites mains fragiles?
- Et glacées! Souffla-t-elle en le prenant par le cou et le soulevant au-dessus du sol avec une force démoniaque. Elle le relâcha, il s'écroula sur le sol, des traces bleus lui couvraient le visage.
- J'ai... J'ai froid, murmura-t-il en claquant des dents, si froid.
- Sentez-vous les mains de la mort sur votre corps? Murmura-t-elle en le regardant d'un sourire diabolique et narquois, pouvez-vous sentir son odeur? Son parfum est entré en vous, c'est le souffle de la fin. Ne vous inquiétez pas, cela ne fera pas trop mal, c'est juste un froid cinglant, les sens qui explosent, une douleur intenable dans le ventre, dans les poumons, dans les derniers battements de votre petit c?ur d'assassin."
L'homme la regarda avec des yeux horrifiés, sachant ce qui allait lui arriver, mais pourtant l'ignorant. Les yeux de la jeune fille se vidèrent de toute expression, alors que sa peau devenait plus pâle encore qu'elle ne l'était auparavant. Une faux apparut dans sa main droite. Elle la fit tournoyer quelques instants dans l'air pour s'assurer de sa maniabilité, s'approcha de l'homme agonisant, se régalant de le voir souffrir.
"Voler l'âme juste avant le dernier souffle, ni avant, ni après, se rappela-t-elle."
La lame s'abaissa quelques secondes plus tard sur le corps à moitié mort, elle étincela alors que l'âme du criminel s'échappait. La jeune fille l'attrapa au vol et l'enferma dans sa main. Elle laissa le vieil ivrogne et disparut en jetant un dernier regard sur le cadavre, satisfaite.

"J'aimerais tant quitter ce monde, cette folie qui me dépasse. Pourquoi suis-je ici alors que je suis déjà morte? Qu'est ce qui m'a poussé à rester là? Parmis tant de corps infâmes? Tous ces êtres sont aveuglés par leur orgueil, ils ne cherchent même plus les réponses à leur triste existence. Ils suivent bêtement une histoire toute tracée qui les amène à leur mort, alors qu'ils pourraient trouver l'immortalité. J'aimerais tous les tuer, malheureusement je n'en ai pas le courage. Dans ma mort, j'ai vu tant d'horreur, appris tant de choses, tant de savoir que je n'avais su voir. J'étais aveugle comme eux, "Elle" m'a ouvert les yeux sur ce monde d'hypocrites. Je sais à présent que personne n'aide personne, sue pour s'en sortir, il faut se battre, se débattre, qu'il faut faire chemin seul, en espérant que l'on en fait pas partie de cette troupe puante. Et je suis seule, si seule. Quelqu'un était là, l'est-il encore aujourd'hui? La solitude est une vie difficile, je ne suis pas misanthrope comme "Elle" peut l'être. J'ai besoin d'être rattachée à ces vies, je m'éloigne chaque jour un peu plus de la mienne. Chaque fois que le soleil se lève, le gouffre dans lequel je tombe s'agrandit toujours. Je suis morte, désespérément morte."Elle soupira, regarda l'horizon bleu de l'océan. Quelques larmes se perdirent dans les embruns humides.
" Non, je ne veux pas être seule, je ne peux pas croire que je suis seule, quelqu'un m'accompagne dans l'ombre, dans la nuit. Il réside en mon c?ur, mon c?ur si vide et si blessé. Je l'aime. Je ressens pour lui ce sentiment indomptable, fureur brûlante et meurtrière, folie des sens, douleur déchirante, ce sentiment que je déteste et qui pourtant m'habite. Je l'aime. A quoi bon rester là, les yeux perdus dans le vide, à pleurer sur ce beau paysage? Il faudra bien que je reparte, que je tue encore pour la servir. Je la déteste, depuis le jour où elle m'a prise. Comment peut-on faire ce métier? Quelle horreur d'arracher les gens à leur monde, à leurs espoirs. Et pourtant, je le fais moi-même..."

"Et de cinquante, pensa la jeune fille tout en récupérant l'âme d'une personne âgée qui agonisait sur le bord du trottoir."
C'était devenu une habitude, un geste quotidien. Chaque jour elle rapportait à sa maîtresse l'âme volée dans la nuit. Elle n'avait tué pour l'instant que des personnes âgées, mais le seul fait de penser à leurs visages torturés remuait en elle des sentiments horribles. Chaque nouvelle victime la faisait souffrir d'avantage, une douleur lancinante restait toujours dans le fond de son ventre. Depuis qu'Eryel avait disparu, elle faisait seule ce travail infernal, mais malgré tout, elle continuait sa quête, persuadée qu'Eryel n'était pas mort, et qu'il essayait de la retrouver.
- Je suis heureuse qu'il ait disparu, souffla la grande ombre en apparaissant derrière elle, au moins vous ne vous intéresser qu'à votre quête.
La jeune fille serra les poings.
- Comment pouvez-vous dire ça? Hurla-t-elle en frappant rageusement le torse de l'ombre,
- Ma chère, expliqua-t-"Elle", vous vouliez ressentir l'amour, vous l'avez connu sans mon accord, ressentez-le maintenant dans son pire aspect. Vous sentez-vous mourir tout doucement? C'est l'amour, et pourtant votre âme ne meurt pas. Dites-moi, pourquoi continuez-vous votre quête, si vous n'avez plus aucun but?
- Je veux vivre, vivre pour pouvoir enfin mourir.
L'ombre ricana.
- C'est donc ça! Lança-t-elle, vous faîtes donc parti de ces lâches qui abandonnent? La vie ne vous suffit pas? Vous voulez aussi l'amour. Elhyane! Mourez-donc! Puisque vous en pouvez marcher seule, puisque vous avez peur du noir qui vous entoure! Mais n'oubliez pas que l'ombre est votre élément, et que jamais vous ne lui échapperez, même dans la lumière la plus blanche et la plus pure, et surtout pas dans le trou qui vous servira de tombe!

La petite orpheline traversa en courant la grande allée devant la maison de ses parents adoptifs. Elle se promenait dans la forêt et jouait dans la forêt avec les animaux quand ceux-ci s'étaient enfuis, apeurés. L'enfant regarda en arrière, il n'y a avait pourtant rien, mais quelque chose la suivait. Elle regarda la porte de la maison, elle en était si loin. Aurait-elle le temps d'atteindre la porte avant que... Elle s'arrêta tout à coup, terrifiée. Il y avait quelque chose, là, juste devant la porte. La petite hurla, la porte s'ouvrit, sa marraine apparue, mais l'étrange femme était toujours là, belle et immobile, la fixant de toute sa hauteur, par ses yeux couleur d'océan qui luisaient sous l'immense capuche. La petite fille restait tétanisée alors que sa mère adoptive s'avançait, lui demandant de sa voix douce ce qui se passait. La vieille femme n'avait même pas vu la grande ombre sur le seuil de la porte. L'enfant leva le bras et pointa son index crispé vers la jeune fille. La vieille tante se retourna, sembla scruter l'air à la recherche de l'ombre qui était désignée. Mais elle ne vit rien. Elle se retourna vers l'enfant. Celle-ci était à plat ventre, tête contre le sol, elle semblait lutter contre quelque chose. La grande ombre était là, invisible sauf aux yeux de sa victime. Mais la petite se battait contre cette force étrange, elle voulait vivre. Elle était prise de convulsion, le sang sortait de sa bouche, elle se contorsionnait, se tenait le ventre. La pauvre femme regardait le spectacle funèbre, horrifiée. Tout en accomplissant sa tâche, la grande ombre pleurait, la douleur se lisait sur son visage. L'orpheline murmura une phrase, d'une voix agonisante et inintelligible:
" Madame, pourquoi faîtes-vous ça, si cela vous fait souffrir?"
Elle ferma les yeux et rendit son dernier soupir. La jeune fille resta immobile, muette, l'âme emprisonnée dans sa main. Cette petite avait tellement raison... Elle baissa la tête, ouvrit sa main et souffla doucement sur l'âme qui s'éleva dans les airs. La jeune fille venait de lui accorder la liberté, sa montée au paradis. Elle jeta un regard sur la femme qui était agenouillée auprès de la morte.
" Quelle maladie affreuse que la tuberculose, murmurait-elle, pourquoi t'a-t-elle emportée à toi, la seule chose que j'avais de cher dans ma vie."
L'ombre soupira. Qu'allait-elle ramenait à sa maîtresse maintenant? Devrait-elle vivre en enfer parce qu'elle avait eu pitié d'une enfant? Elle regarda à nouveau la vieille femme, un sourire étrange se dessina sur ses lèvres. Si, elle allait revenir avec une âme. Elle se pencha sur l'épaule de la femme:
" Cela fait mal, n'est ce pas? De voir tout ce que l'on avait disparaître... As-tu un but dans la vie à présent? Non... Tout n'est que misère. Regarde ce petit corps fragile, il n'a pas résisté à la dureté de ce monde. Et le tien, mérite-t-il d'exister? Non... Tu as envie de mourir, tu dois mourir!"
La femme se releva, se dirigea vers la grange. Elle entra, fouilla sur une étagère, sortit une corde. Les mots de la jeune fille résonnaient toujours dans sa tête. Elle observa le plafond, trouva ce qu'elle cherchait. Elle prit une chaise, la posa au-dessous de la poutre la plus accessible, monta sur la chaise. Elle regarda la corde d'un air triste, l'accrocha à la poutre, puis à son cou. Elle soupira. De grosses larmes roulaient sur ses joues ridées. Elle resta un moment là, debout sur la chaise, regardant le vide. Elle n'était déjà plus là. La chaise bascula lentement en arrière, vint s'écrouler sur le sol. La corde se tendit. On ne découvrirait le corps que le lendemain.

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