C?était apparemment une journée ordinaire. Il faisait beau ; les rues étaient bondées de promeneurs, de touristes.
Je me dirige lentement vers ce café, sur la place principale. Celle-là même où il m?avait appris à faire du vélo, vingt ans auparavant. C?est lui qui m?attend là-bas. Je l?imagine déjà, assis à une table, sirotant un panaché, et guettant toutes les jeunes filles qui passent près de lui, espérant que l?une d?elles lui dira « votre fille arrive ». Sa fille qu?il a tant aimée ; sa fille qui l?a tant déçu !
Sa fille, c?est moi. C?est moi qui l?ai appelé hier, lui demandant de me rejoindre dans ce café où nous nous rendions lorsqu?il venait me chercher à l?école. Je m?en veux de tout ce que je lui ai fait vivre depuis tant d?années !
Mon père se nomme Félix ; il a rencontré ma mère, Louisa, alors qu?il n?avait que dix-neuf ans. Elle, elle en avait vingt-six, et un fils de cinq ans, mon frère Paul. Elle venait de divorcer. Ma famille paternelle ne voyait pas leur relation d?un très bon ?il, mais il s?en fichait. Il l?aimait, et allait être un vrai père pour Paul, malgré son age. Quelques mois après leu rencontre, ils ont quitté leur ville natale pour s?installer dans le nord ; mon père venait de trouver du travail dans une usine par l?intermédiaire d?un de ses amis.
Je suis arrivée un an plus tard. Aux dires de ma mère, mon père était aux anges. Il m?a appelé Elsa ; il avait toujours aimé la poésie d?Aragon et était fou amoureux de l?image que ce poète donnait de sa muse. Il me voulait telle qu?elle était. Dès ce moment, j?étais seule à exister pour lui. Mon père et moi vivions une relation quasi-fusionnelle. Nous ne nous quittions qu?à de rares occasions, et nous savions toujours ce que pensait l?autre. Nous étions heureux, mais cette relation mettait ma mère au second plan. Ce n?est que bien plus tard que j?ai compris qu?elle en avait terriblement souffert !
Ma mère ne disait jamais rien ; elle restait dans son coin, à s?occuper de mon frère pendant que mon père s?occupait de moi. Notre famille était divisée en deux clans qui s?affirmèrent au fil des années. Plus je grandissais et plus mes conflits avec celle qui pour moi était devenue une étrangère se multipliaient. Mon père prenait sans cesse mon parti, au détriment de son mariage. A la fin, ils faisaient même chambres à part. Paul et moi ne cessions de nous disputer ; il me disait d?être plus conciliante avec maman, et moi je lui demandais d?être plus affectueux avec papa. Et finalement, aucun de nous ne prenait l?avantage. Il idolâtrait sa mère, et je béatifiais mon père. Nous ne pouvions pas nous entendre !
Au bout d?un temps, ma mère a sombré dans l?alcoolisme. Elle dépérissait un peu plus chaque jour, et se retrouvait seule. Paul s?était engagé dans l?armée et vivait depuis quelques semaines en Guyane. Nous n?avions quasiment jamais de ses nouvelles. Moi, je partais pour l?université, suivre des cours de psychologie à Besançon. Mon père m?avait élevée en vraie petite princesse, et je ne me souciais que de moi. J?avais grandi en ayant cette impression d?être le centre du monde. Alors pourquoi me soucier des autres quand tout allait bien pour moi ?! Quand j?y repense aujourd?hui? Qu?est-ce que j?étais stupide !
Mes parents se sont retrouvés seuls, dans leur petit appartement. Ils ne s?adressaient plus la parole depuis longtemps. Ma mère ne travaillait plus depuis un accident qui l?avait paralysé de la jambe droite ; elle buvait toute la journée en regardant les photos de son fils adoré, le regard pleins de larmes. Mon père passait ses journées à l?usine ; puis quand son travail était fini, il s?asseyait à une terrasse avec ses journaux et ses vieilles éditions déchirées d?Aragon ; il attendait que la nuit tombe pour rentrer se coucher. De temps en temps, il était invité chez ses collègues, mais toujours seul. Personne ne se souciait de ma mère. Elle avait renoncé depuis longtemps à vivre, et personne ne tentait de l?empêcher de sombrer définitivement. Je n?ai jamais rien fait pour elle.
De mon côté, je vivais comme vivent tous les jeunes de mon âge. Mes cours ne me passionnaient pas réellement, mais mon père me poussait à continuer. Je rentrais chez moi tous les week-ends. Mon père m?organisait toujours des week-end très chargés, mais j?étais heureuse d?être avec lui. Au début ? Plus le temps passait et plus j?aimais ma liberté acquise à l?université. Et plus les week-ends passés chez moi m?ennuyaient. J?étais ce que l?on appelle une petite fille pourrie-gâtée, toujours insatisfaite ; ce que j?avais ne me suffisait jamais. J?aimais mon père mais je ne voulais plus retourner dans ma famille. De plus, les disputes avec ma mère redoublaient d?ampleur. Je lui reprochais son état, de délaisser mon père, de ne se soucier que de Paul. J?étais persuadée qu?elle ne m?aimait pas, donc je ne l?aimais plus.
Petit à petit, mes visites familiales se sont espacées. J?étais sûre que mon père se contenterait de lettres hebdomadaires, puis de coups de téléphone tous les deux jours. Finalement, je ne retournais plus chez moi, et je communiquais avec lui par chèques pour le paiement des cours, auxquels je finissais par ne plus aller. Dans mon état d?égoïsme absolu, je m?étais persuadée que me sachant heureuse, il l?était forcément aussi !
Un jour, il m?appela pour me dire que ma mère venait de mourir. Elle était gravement malade et je n?en avais rien su. Ou plutôt, je n?avais pas cherché à savoir ! Mon père avait l?air perturbé par sa mort, mais pas moi. Je ne suis même pas allée à l?enterrement. J?ai reçu une visite de Paul qui était venu pour mettre la femme de sa vie en terre. Nous avons parlé de tout et de rien, de mes cours, de ma vie, de son fils qui venait de naître en Guyane, de mon père. Pour ne pas changer, nous avons fini cette conversation en véritable pugilat. Il m?a reproché l?état d?une mère qui désespérait de retrouver sa fille qu?elle aimait tant ; il m?a reproché d?abandonner mon père qui commençait à se laisser dépérir. Papa s?en voulait de la mort de maman. Il était rongé par le chagrin et le remord. Il commençait à se rendre compte que même sa fille adorée se fichait de lui. Paul avait décidé de s?occuper de son père, et avait demandé sa mutation dans la région. Mon père avait arrêté les versements à l?université, et je fus renvoyée.
Je lui en ai voulu. Moi qui avais toujours eu tout ce que je désirais d?un simple claquement de doigts, là il me laissait tomber ! J?ai quitté Besançon avec des « amis » que je connaissais à peine, pour m?installer près de St Tropez. Ces amis m?y avaient promis monts et merveilles, fêtes toute la journée dans des villas somptueuses avec des gens qui pourraient m?offrir tout ce que voulais ! Le rêve quoi ? Au bout d?un mois, je me suis retrouvée serveuse dans un bar malfamé, gagnant à peine de quoi payer le loyer d?une chambre sous les combles, droguée et occasionnellement prostituée ! Le rêve s?était transformé en cauchemar. Plus le temps défilait, plus je ressentais cette impression de remords pour ma mère que je n?avais pas su écouter ni aimer, pour mon père qui souffrait de ne pas savoir où se trouvait sa fille. Je regrettais tellement tout le mal que j?avais fait à tout le monde. La drogue m?empêchait de penser. J?étais tombée bien bas !
Que devenait-il ? Avait-il changé ? M?aimait-il toujours ? Mon père me manquait terriblement. Mon frère aussi. Et ma mère ! Parfois, je décrochais le téléphone, composais son numéro, et raccrochais aussitôt ! Cela faisait quatre ans que j?étais partie ! Je n?avais pas le droit de débouler comme ça dans sa vie.
Finalement, j?ai quitté St Tropez sans rien dire à personne, en pleine nuit, comme une fugitive. J?ai pris le premier train pour Paris, retrouver une de mes amies de fac, en espérant qu?elle ne me rejette pas. Dans le bruit sourd du TGV, je finis par me dire que j?ai fait souffrir tous ceux que j?aimais ! Il n?y a aucun moyen de rattraper toutes mes erreurs. Mais si je fais tout mon possible, peut-être me laisseront-ils une dernière chance ?!
Ça y est. Je suis sur la place et j?aperçois mon père, au loin, à la terrasse. Il est assis, son journal devant lui. Je le vois lever les yeux de sa lecture, et quitter sa chaise. Il m?a vu, je le sais. Aucun de nous ne bouge. Nous restons là, à nous contempler de loin. Je n?oses pas faire le premier pas. Le temps semble s?arrêter ici ; les gens autour n?existent plus. Nous sommes de nouveaux seuls au monde ! Finalement, après quelques minutes de silence, je m?avance doucement. Lui a l?air d?essuyer ses larmes.
Je suis face à lui. Il n?a pas changé ; toujours ses petites lunettes rondes, toujours sa mèche de cheveux sur le front. Seuls ces derniers semblent avoir blanchis quelques peu. Il a l?air en forme. Moi, j?ai honte de mon apparence ; il dit qu?il me trouve maigrie. Je n?ai plus rien à voir avec la jeune fille de dix-huit ans qui l?a trahi. C?est vrai que j?ai beaucoup maigri ; je n?ai que vingt-deux ans, mais j?en paraît dix de plus. A force de vouloir être trop parfaite, je ne suis plus que l?ombre de moi-même. Quand je me regarde dans le miroir, je ne vois qu?une fille égoïste, pleine de remords et qui n?a plus l?envie de vivre sans demander pardon. Nous nous asseyions l?un en face de l?autre. Il me commande un chocolat, comme il sait que je les aime. Au bout de quelques instants à parler de tout et de rien, comme si nous nous étions quitté la veille, il me demande de tout lui raconter.
A mon arrivée à Paris, mon amie Violette, que j?avais appelé du train, m?attendait sur le quai. Jusqu?ici, je n?avais pas réalisé à quel point elle me manquait. En fait, tout me manquait. Elle m?a conduite chez elle, où elle m?a hébergée pendant six mois. Là, j?ai suivi une cure de désintoxication, et j?ai suivi une formation en informatique. Je reprenais ma vie en main. Je voulais que, quand je retournerais le voir, mon père soit fier de moi. Plus fier qu?il ne l?a jamais été ! J?ai trouvé du travail en intérim, et aujourd?hui j?ai mon propre appartement et je vis normalement. Quand j?ai décidé de me rendre chez moi, la première chose que j?ai faite en arrivant a été de me rendre sur la tombe de ma mère. Là, je lui ai demandé pardon pour tout le mal que je lui ai fait. Je ne sais pas si, là où elle est, elle m?a entendue et pardonné, mais je me sentais un peu soulagée. Je lui ai dit que je l?aimais. Mieux vaut tard que jamais ! Ensuite, j?ai appelé mon père. Quand j?ai entendu sa voix, je ne savais plus quoi dire? Je lui ai donné rendez-vous le lendemain.
Et maintenant, nous voilà, assis à une terrasse de café, nous racontant nos malheurs. Lui a subit deux opérations du c?ur ; il vit dans une résidence près du square. C?est Paul qui finance tous ses soins. L?usine où travaillait mon père a fermé il y a un an. Paul est toujours dans l?armée, et vit dans la ville à côté ; son fils, Théo, est adorable et très doué pour son âge ; sa femme, Diana, est de nouveau enceinte et donne des cours d?espagnol à l?université. Ils ont l?air tous tellement heureux. Après le décès de maman, mon père et Paul ont beaucoup discuté et ont fini par se réconcilier. Ils sont très unis maintenant. J?ai l?impression d?avoir perdu ma place auprès d?eux. Ils se sont construit leur famille, soudée et aimante, et je ne sais pas si on m?y acceptera. Papa me dit de ne pas me faire de soucis, que Paul m?a pardonné depuis longtemps, et que je ne suis pas la seule fautive. Nous avons tous notre part d?erreurs dans toute cette histoire.
Il paye les consommations, se lève, me prend dans ses bras et m?embrasse. Puis, il me prend le bras et nous nous dirigeons doucement vers le parc.
FIN