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L'enfant n'avait pas peur la nuit.



L?enfant n?avait pas peur la nuit. Il imaginait l?interrupteur de sa lampe de chevet à dix centimètres du bout de son doigt. Il savait très bien que si la situation se gâtait, il n?avait qu?a bouger de 10 centimètres et illuminer d?une petite lueur jaune tout l?espace qui entourait son lit.


Il s?amusait souvent à fermer les yeux et à les rouvrir soudainement pour comparer les différentes sortes de noir. Il poussait parfois le jeu jusqu?à s?appuyer sur les yeux avec les deux mains : des multitudes de lumières floues apparaissaient selon la pression exercée, se déplaçant au mouvement de ses yeux enfermés sous les paupières. Il eut bien aimé savoir si ces feux d?artifices nocturnes étaient psychologiques. Non, savoir si ça le fait à tout le monde. Même aux parents ?

Les soirs de lune étaient complètement différents des autres. C?étaient les seuls où il « appréciait » enfin l?absence de rideau à sa fenêtre. Une lueur blanche, intense, bien meilleure que celle de la lampe de chevet, passait dans les mauvaises jointures des volets. Ses yeux balayaient et parcouraient encore les dessins de lumières. Il pensait aux traits réguliers de peintures au milieu des routes. La sueur venait lui glacer les jambes, parfois, quand il s?imaginait seul perdu sur la voie, ne pouvant rien faire. Plusieurs fois un camion énorme (américain) arrivait sur lui dans un vacarme infernal. Il était bloqué et hurlait.

Se rapprochant inconsciemment de l?interrupteur il frôlait de nouveau la noyade. Il voyait une vague gigantesque arriver, un long tube blanc, et des algues venaient s?entortiller à ses pieds. Voila qu?il était seul dans l?océan à se débattre, il se retournait, Maman Maman, elle avait déguerpie en voyant la vague, il pinçait sa bouée, le clapot augmentant le soulevait du sable, il voulait revenir mais il n?avait plus pied, une force le prenait au ventre et l?attirait dans les profondeurs vertes, un courant l?arrachait du bord, et sa mère continuait de courir dans le sens opposé, il le savait que cela finirait ainsi mais on l?avait forcé, ça n?était pas sa faute, il avait tout fait pour ne pas y aller, et la vague arrivait encore, prenait du volume, toute proche maintenant, voulant respirer il buvait de l?eau et en la recrachant en ravalait d?autre, sa tête tapait.
Il ouvrait les yeux et imaginais la lune. Comment pouvait-elle donner autant de lumière ? Ces soirs-là étaient magiques. De grandes ombres étaient délicatement posées sur le sol. De la moquette et des reflets : il concluait rapidement sur de l?herbe. Sa chambre, un petit jardin ? Des animaux montraient leur derrière à l?orée d?une caisse de jouets. Là, un avion venait d?atterrir, puis là, regardez un soleil, un grand soleil d?été emmêlé dans les cerises. Sous le cerisier, l?herbe, et quelques feuilles d?automne. N?est ce que la moquette parsemée d?ombres ?

Le lambris du plafond était découpé de lamelles de lumières et de noir. L?assemblage des formes multipliait des significations. Les n?uds sombres du bois formaient de grands yeux. Des cratères sur la peau d?un monstre étalé au plafond. Des étoiles de suie noires, justes là au dessus de lui, qui allaient s?écraser. Trop de choses avaient un sens et menaient à une aventure. L?enfant était prisonnier de la nuit, dans un camp à rêves d?enfants.

La nuit. Comment ne pas penser à autre chose que ce que suggère les dessins sur le mur ? L?inspiration arrivait de partout, faisait un vacarme infernal dans le silence absolu.
A fermer les yeux, la sensation est désagréable : Qu?entends-je ? Qu?ai-je entendu à l?instant ? Je le savais il y a une bête dans ma chambre.
Comment ça peut prendre feu une maison ? C?est vrai que c?est toujours les enfants qui sont responsables des feux de cheminées ? Je vois pas pourquoi une cheminée elle brûlerait, enfin, pourquoi elle brûlerait pas?Il ne faut pas allumer, non, pas allumer la lumière, tu sais que ça ne te réussis pas. Heureusement qu?il y a la lune. Je ne me souvenais pas avoir posé mon tee-shirt sur le bout du lit. Quelqu?un est entré sans que je l?entende ? J?écoute pourtant. Ah oui il y avait peut être eu un grincement.
Vous croyez que je peux étendre mes jambes ? J?ai peur de bouger. Si je sens que le drap est froid un peu plus loin, c?est bien qu?il y a une raison, mes draps ne sont pas froids pour rien. Allons-y doucement. L?eau est froide, je ne veux pas me baigner je vous dis ! Laissez moi jouer dans le sable. Mais... Vous savez bien que je préfère le sable, laissez moi, nooon, j?aime pas me baigner, je préfère le bord?Je veux pas savoir nager laissez moi?Aaaaah, non je vais encore boire la tasse comme hier, aaah?
L?enfant ouvrait les yeux, soudainement, comme glacé, et voulait hurler mais ne pouvait pas. Si seulement ça avait été un rêve, il aurait pu crier ! Les rêves on ne s?en souvient pas.
Mais les angoisses du soir, elles raisonnent encore dans la tête le lendemain, quand le soleil descend sur la table de la cuisine couverte de petit déjeuner. Même si tout est beau. Trop tard pour crier et trop tard pour que l?enfant retienne la larme chaude qui descend doucement sur sa joue. Comme un soir de lune. Elle passe dans le cou, elle est froide maintenant. Et voila un petit bruit de goutte d?eau qui s?enfonce dans son drap humide.

L?enfant aimait les soirs de pluie, surtout pour le bruit. Il aimait ce crépitement sur le toit en dessous de sa fenêtre. Ce clapotis régulier qui berce, mais surtout qui couvre le silence de la nuit. Le silence étouffant qui pénètre les oreilles et atteint le cerveau pour le dévorer.

Le grand visage sur le papier peint, à droite et face à la fenêtre, était né de quoi au juste ? De la nuit ? L?enfant se perdait sur des formes gentilles de la chambre, évitant et repoussant tant bien que mal l?ombre gigantesque d?un personnage qui remplissait le mur. Le côté droit de l?enfant était en réalité complètement paralysé. Immobile. Il sentait une présence qui le frôlait sur la droite. Le souffle froid du grand père l?observant très certainement. Pétrifié, il attendait que le vieux meure ou que la lune souffle ses mauvaises pensées. Il préférait même s?éloigner un peu du mur.
Pauvre petit bonhomme coincé sur un côté de chambre ! Et contraint à fuir, à courir, devant les gens méchants et les mauvais souvenirs envenimés. Etait-ce un chapeau que le grand père portait ? Et à coté, ce qui brillait, la pointe d?un couteau ? Il ne regardait pas, ou presque pas, et croyait en effet se souvenir d?un couteau.
L?enfant se disait que peut être son grand père qu?il ne connaissait pas ressemblait à ce personnage?



Les yeux écarquillés et tous les sens en action, l?enfant écoutait la nuit, pressé d?en finir. Il arrivait relativement souvent qu?il sursaute : à la campagne, les animaux de nuits sont terribles pour les enfants qui ne dorment pas. Combien de chats étaient venus s?étriper juste sous sa fenêtre. Et la chouette, la grande chouette qui hurlait si près de lui, dans le bois.

Il était sur ses gardes et veillait anonymement pour le bien de sa famille entière qui dormait profondément. Il était le seul à se soucier de la sécurité de la maison. Le seul aussi, à parcourir tant de kilomètres imaginaires la nuit. Le lendemain, le seul à porter ce souvenir horrible de la veille. Puis l?angoisse du soir.
L?enfant n?était pas de ceux qui vont frapper à la porte des parents. (Tout va bien ? je venais m?assurer, c?est tout). Non. Et puis les moqueries, les terribles moqueries le lendemain.
L?enfant était de ceux qui combattent tous les jours contre l?imagination, tous les jours, jusqu?à s?éloigner doucement dans le sommeil.

Enfin, dans la brume par un soir de lune, de pluie ou d?été brûlant, une barque volante finissait toujours par venir accoster à sa fenêtre blanche, et inconsciemment il montait à bord, épuisé, mi ange, mi enfant.
Des centaines de fées tournoyaient autour de l?embarcation de coton et soufflaient sur les braises de l?enfant, juste assez pour le garder en vie, et pas trop,
pour ne pas le réveiller.


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nicolas de rosanbo (http://www.rosanbo.com/nicolas)


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