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La vengeance du regard



Je suis morte le 8 décembre 1990, à l'âge de 30 ans. Ma dépouille a été trouvée un mois plus tard, au fond d'un puits d'une ferme abandonnée ; j'ai été poignardée. Treize fois ! Personne ne connaît l'identité de mon assassin. Sauf moi.  Mais avant de vous dévoiler son nom, laissez moi vous conter une histoire, mon histoire....


Je vois le jour le 16 juin 1960, dans une petite ville de Provence. Mes parents, Henry et Madeleine Gognard, décidèrent de m?appeler comme ma grand-mère : Hélène. J?eus une enfance heureuse, entourée de mes frères et s?urs. Patrick, qui avait 3 ans de plus que moi, m?emmenait partout avec lui ; Gabrielle, la plus réservée, était également ma confidente ; quant à Richard et Eloïse, nous ne nous sommes jamais réellement entendus. Physiquement, nous étions tous vraiment différents. Aux dires de maman, Patrick était le portrait de notre oncle : grand, blond aux yeux bleus. Gabrielle avait les cheveux roux de notre grand-mère maternelle et la peau méditerranéenne de notre grand-père paternel. De nous tous, c?est elle qui se distinguait le plus ! Richard ressemblait comme deux gouttes d?eau à papa : les épais cheveux noirs, les yeux bleus et la peau hâlée ; tout chez lui rappelait papa. Eloïse et moi avions hérités du regard vert de maman ainsi que de ses longs cheveux blonds, et tout cela en parfaite harmonie avec notre peau méditerranéenne. Les années passèrent, calmes, jusqu?au jour où un terrible évènement se produisit...
L?année de mes 18 ans, je reçus un appel de Patrick. Il me suppliait de quitter mon internat de Paris et de rentrer immédiatement. J?appris plus tard la raison de cet affolement : maman et Eloïse avaient été retrouvées étranglées dans
un bois. Nous étions le 20 octobre 1978. Mon père était effondré ; nous l?étions tous. Je décidai de rester chez moi et d?abandonner mes études de commerce. J?entrepris de m?occuper de la maison, de mon père, ainsi que de Gabrielle et de Richard, qui à cette époque avaient  respectivement 16 et 11 ans. Je trouvai un travail de caissière dans un magasin à la ville. Mon père travaillait à l?usine de papier. Plusieurs semaines plus tard, la police nous affirmait avoir les meurtriers de ma mère et de ma s?ur. Ils étaient tous deux d?origine anglaise. Le père, âgé de 50 ans, se prénommait Jack Hoffergood. Le second était son fils, William, 22 ans. Au procès, Jack avoua. Il dit au juge qu?il n?avait pas accepté le fait qu?elle le quitte. William, lui, avoua qu?il avait commencé à haïr la femme qui faisait tant souffrir son père. Mon père fut choqué par ses témoignages et refusa d?y croire. Quant à Eloïse, qui n?avait que 8 ans, elle avait eu le malheur de se trouver avec ma mère ce jour là. Je n?oublierais jamais leurs visages !



Depuis ce jour, mon père changea totalement : il se mit à boire et se désintéressa de nous. Gabrielle devint le génie de la famille. Nous l?envoyâmes étudier, grâce à une bourse, dans une prestigieuse université anglaise. A la maison, il ne restait que moi, papa et Richard. Patrick étant marié depuis peu, il partit travailler dans le nord,
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à la frontière belge. Durant l?été 80, je rencontrai Peter. Il vivait en France depuis 2 ans. Son visage m?était familier, mais je n?arrivais pas à mettre un nom sur ce regard. Il avait les cheveux noirs, la peau très claire, un regard noir et un sourire éclatant. Ce fut le coup de foudre immédiat. J?avais 20 ans, et lui, 25. Il me fit prendre conscience du fait que j?avais sacrifié les plus belles années de ma vie à m?occuper de personnes dont, de toute façon, les destins étaient voués à l?échec.
Peter et moi passâmes tout l?été ensemble. Ce soir là, nous étions à une soirée, dans les collines. Richard était arrivé en courant. Il était en larmes, mais réussit à m?expliquer que mon père avait eu un malaise et qu?il avait été transporté à l?hôpital au service des urgences par nos voisins. Je me rendis à l?hôpital, trop tard ; mon père était mort d?un infarctus ! Jack avait encore frappé !



Patrick vint à l?enterrement. Quant à moi, j?étais formidablement soutenue par Peter. Il était resté avec moi durant tout ce temps ; il m?aida avec Richard qui s?était renfermé sur lui-même. Il m?aida également à préparer les obsèques. Quelques semaines plus tard, il s?installait à la maison. Le juge avait placé Richard sous ma tutelle ; Patrick était rentré chez lui ; je repris le travail... Bref, la vie reprenait son cours. Peter et moi étions très heureux ; nous avions décidé de nous marier. J?étais enceinte, et la famille de Peter étant très catholique, un bébé né hors mariage n?aurait pas été le bien- venu. Ce fut un mariage très rapide : nous n?avions invité que Jeanne et Francis, mes amis, pour être nos témoins, et, à peine la cérémonie finie, nous repartions à nos occupations. Je n?avais jamais imaginé me marier dans de telles circonstances, mais cela n?avait plus d?importance car j?étais officiellement Mme Peter Olding.
Les mois passèrent. Peter avait trouvé du travail dans une banque de la ville voisine. Nous avions restauré  la ferme de papa. Peter avait même aménagé une partie du grenier en une superbe chambre d?enfant. Un e seule chose m?empêchait d?être totalement heureuse ; en fait, cette chose était une personne : Richard. Ce petit frère, que j?avais tant aimé et protégé, avait sombré dans un enfer qui commençait à peine à se faire connaître dans la région : la drogue ! Tout cela a commencé lorsqu?un certain Julien a fait son apparition dans la vie de mon frère. Julien faisait partie d?un gang et se procurait son poison en volant. Il entraîna Richard avec lui. Peut-être avais-je essayé de remplacer maman ? Dans ce cas, c?était tout à fait involontaire. J?aimais et respectais trop ma mère pour jouer son rôle. Non, mon seul désir fut de rendre ma famille heureuse. Cette famille maudite ! C?est à cette conclusion que j?arrivai lorsque je commençai à apercevoir les effets de la drogue dans son comportement. Lui, qui auparavant avait toujours soigné son apparence, était devenu un vrai zombie. Ses cheveux étaient en bataille, son bronzage était couvert de tatouages, ses yeux étaient morts ! Il faisait pitié et peur ! Parfois, quand je le regardais, c?était comme s?il m?appelait au secours. Il était devenu violent, méchant. Il n?avait que 13 ans, mais lorsque ses crises l?emportaient, il avait la force physique d?un homme de 20 ans? Il ne m?avait jamais frappé, mais Peter n?étant pratiquement  jamais à la maison, j?avais peur de Richard. J?étais toujours enceinte, et, en journée, j?étais seule avec un garçon totalement inconscient de ses actes. Heureusement, j?accouchai peu de temps après. Je pouvais enfin dormir sans me réveiller à chaque bruit. Je compris que cette impression de tranquillité durerait toujours, le jour où Peter m?annonça que le SAMU avait tout tenté pour sauver Richard, mais la drogue l?avait emporté. Mon très cher petit frère était mort d?une overdose !  C'était bizarre, mais je ressentis différents sentiments à l'annonce de ce nouveau drame. J'étais triste. Infiniment triste, mais également soulagée, car je savais qu'il n'aurait plus à souffrir. A peine rentrée à la maison, je m'empressais d'écrire à Patrick et Gabrielle. Je leur annonçai la naissance de mon fils, que nous avions appelé Benjamin Richard Henry. Je leur dis à quel point Peter était heureux et fier, que je ne dormais plus la nuit à cause du bébé. J'eus beaucoup de mal à leur annoncer la mort de
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Richard. Je savais qu'ils auraient énormément de chagrin. Malgré cela je décidai de ne pas pleurer, de ne pas porter le deuil durant des semaines. POur certaines personnes, je pouvais paraître sans c?ur, mais j'en avais assez de pleurer les personnes que j'aimais. Maintenant j'avais mon mari, mon enfant; je venais juste d'apprendre que Gabrielle, Patrick et sa femme, revenaient dans la région. Nous allions enfin être tous rassemblés !
Depuis la naissance de Benjamin, Peter était de plus en plus à la maison. Je dois avouer qu'avant cela, nous n'étions plus aussi proches que lors de notre rencontre. Le fait d'avoir la responsabilité d'un enfant l'avait totalement changé. Il faisait des tas de projets. Quant à moi, j'avais une idée en tête. En faisant du rangement dans ses affaires, je découvris une photo : celle de ses parents. J'avais décidé de lui faire une surprise : Peter étant orphelin de père, j'avais écrit à sa mère en lui demandant de venir voir son fils et son petit-fils. Le mois suivant, elle était à la maison ! Malheureusement, les retrouvailles ne se passèrent pas comme prévues. Peter était distant et froid avec sa mère. Moi, je la trouvais très sympathique. Elle s'appelait Mary. C'était une femme épatante; elle avait un peu plus de 50 ans, une force de caractère éblouissante, de l'amour et de la gentillesse à revendre. Physiquement, elle était très belle : elle n'était pas très grande; ses cheveux blancs relevés en chignon laissaient ressortir la magnificence de ses yeux bleus. Elle avait tout d'une véritable lady anglaise.  Je ne lui trouvais que très peu de ressemblance avec Peter. Je me mis alors à penser qu'il devait plus ressembler à son père. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque Mary m'annonça que son mari était le père adoptif de Peter. Je ne lui en parlai pas. Il ne sut jamais que j'étais au courant de son "secret". Mary retourna à Londres après un séjour de 8 semaines chez nous.  
Quatre années passèrent. Des années paisibles où il ne se passa que de bonnes choses. Patrick et sa femme, Julie, avaient eu une fille, Chloé, deux ans après la naissance de Benjamin. Gabrielle épousa un homme d'affaire, Alexandre. Leur fils, Benoît, avait juste un an quand ils partirent vivre au USA. Peter et moi étions très heureux. Benjamin était parfaitement bien épanoui. Il ressemblait tant à son père. Le même sourire, le même regard. Ce regard que je connaissais. Pas seulement à travers les deux hommes de ma vie. Ces yeux d'un noir si intense m'obsédaient, mais je n'arrivais pas à me souvenir du visage qui les accompagnait ! C'était un regard envoûtant et vague à la fois... Pour en revenir à Benjamin, il était magnifique : ses boucles blondes faisaient penser à un ange. Tout chez lui faisait penser à un ange ! Cette année-là, je tombai enceinte. Peter était vraiment heureux, et il le fut plus encore lorsque nous avons appris que nous allions avoir des jumeaux ! Cette nouvelle nous arriva durant les fêtes de Noël en 1984. En conséquences, nos vacances furent bien remplies. Peter s'occupait de l'aménagement de la deuxième partie du grenier; quant à moi, je m'occupais des achats de Noël et du  repas. J'avais prévu d'inviter Mary. Je préférai ne pas en parler à mon mari. Le jour de son arrivée fut mauvais. J'aurais voulu l'accueillir dans d'excellentes conditions, mais le destin en avait décidé autrement : la veille, Benjamin tomba malade et nous dûmes le conduire à l'hôpital. D'après le médecin, tout le mal venait du nerf optique. Ses yeux devenaient déficients et une poussée de fièvre avait tout aggravé. Nous devions nous faire à l'idée que notre fils, du haut de ses 5 ans, allait devenir aveugle. Heureusement, Mary était là. Elle nous était d'un très grand réconfort. Même Peter le reconnaissait.
Durant son séjour chez nous, je demandai à Mary de me parler du père de Peter. Elle m'expliqua qu'elle n'aimait pas parler de lui car il l'avait énormément déçue. Tout ce qu'elle me dit  restait vague : il était parti quand elle lui annonça qu'elle était enceinte. Il avait déjà un fils d'une précédente relation. Une fois mariée à Edgar Olding, elle avait appris que le père biologique de Peter s'était mariée. Ensuite, elle l'avait perdu de vue. Jusqu'à ce qu'elle sache que lui et son fils avaient été condamnés à mort, ici, en France ! Elle m'avoua que son regard l'avait séduite. Elle refusa de m'en
dire plus. Mais cela me suffisait. Son regard !
Mary resta trois mois à la maison. J'accouchai deux semaines plus
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tard, d'une fille et d'un garçon. Ils s'appelèrent Samuel et Laure. J'étais heureuse car Benjamin verrait au moins une fois son frère et sa s?ur. Mon pauvre petit garçon. Sa vue diminuait de plus en plus chaque jour. Mais il était très intelligent, pour son âge, et il donnait l'impression de comprendre ce qui lui arrivait. Je l'aimais tellement ! Le jour tant redouté arriva le 3 mai. Ce matin-là, il pleurait tellement. Il n'arrêtait pas de me répéter, avec ses mots d'enfants, que tout était noir. J'avais tellement peur pour lui ! Il était si fragile. Nous avions conduit les jumeaux chez Julie, avant d'emmener Benjamin à l'hôpital. Patrick nous avait accompagné. Les médecins gardèrent mon petit amour à l'hôpital durant toute une semaine ! Peter ne parlait plus à personne. Moi, j'en voulais à la terre entière ! Il n'avait pas le droit de me faire subir ça, de faire subir à Benjamin une telle horreur ! Qui était ce "Il" ? Je n'en avais aucune idée. Mais j'avais besoin d'y croire, car tout ce qui m'arrivait ne pouvait pas être seulement l'?uvre du destin ! En tout cas, je n'y croyais pas. Ce fut très dur d'apprendre à vivre avec la cécité de mon fils. D'autant plus qu'à chaque fois que je croisais ce regard éteint, une étrange sensation s'emparait de moi. J'avais peur ! Je ne dormais plus la nuit. Toujours le même cauchemar : un trou, humide, sombre et tellement profond; je tombe de plus en plus vite et le visage de Jack apparaît ! Je n'en parlai à personne : ils m'auraient cru folle !
Cet enfer dura 5 ans, avec tout de même des périodes calmes. Durant toutes ces années, Benjamin avait appris à vivre avec sa "différence". Samuel et Laure grandissaient. Elle ressemblait tellement à Eloïse. Samuel ressemblait plus à son père. Peter. Notre mariage ne tenait plus qu'à un fil, comme le dit l'expression. J'avais l'impression que la seule chose qui l'empêchait de partir était nos enfants. Il les aimait follement. Et moi, je l'aimais tellement ! Cependant, une chose me tracassait : dans mes cauchemars, tout devenait de plus en plus clair et le visage de Jack se transformait. Un soir, j'eus le malheur de parler de cela à Peter. Il m'a ri au nez en me disant que j'étais folle, que Jack était mort et que, donc, je n'avais plus rien à craindre de lui. Mais il voyait que j'étais réellement terrorisée. Il me promit donc qu'il me consacrerait entièrement la journée suivante. M'aimait-il encore un peu ? Je l'espérais. Le lendemain, pendant qu'il était parti déposer les enfants chez Patrick, je préparais le panier à pique-nique. J'avais un mauvais pressentiment, mais n'en tins pas compte. Nous étions le 8 décembre 1990 ! Peter avait décidé que nous irions déjeuner dans une vieille ferme où il faisait chaud, même en hiver. Il disait vrai ! En arrivant, je reconnus la ferme. Au fond de la petite cour, il y avait un puits. Le trou. Celui de mon cauchemar. Tout était clair, horriblement clair. Mon pressentiment. Peter. Son regard. Son père. Mary m'avait dit : il a été condamné à mort en France !  Jack!





FIN






































 




























         

Marie


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