La nuit est belle, calme, silencieuse. Je voudrais qu'elle ne finisse jamais. Il est presque deux heures, et je n'arrive toujours pas à m'endormir. Il est là, à côté de moi, assoupi. Demain matin, il partira loin de moi. C'est notre dernière nuit ensemble. Comment en sommes-nous arrivés là ? Je n'en avais aucune idée jusqu'à maintenant.
Je regarde cette chambre, tout autour de moi. Nous avions mis tellement de rêves dans cette maison, dans notre avenir. Enfin, Hugo rêvait de cet avenir. Moi, je rêvais de ma carrière ! En face de moi, il y a la commode jonchée de tout un tas de photos qui commençaient à jaunir, et au-dessus, sur le mur, notre photo de mariage. Cinq ans se sont écoulés depuis ce jour heureux. Je n'ai pas vu le temps passer. En bas de cette photo, la date et nos deux noms sont inscrits en lettres dorées. Nos noms étaient accolés et n'en faisaient plus qu'un seul. Hugo et Marion Souret. Nos yeux rayonnaient de bonheur. Un bonheur désormais éteint pour toujours.
Il fait chaud. Je me lève et vais vers la salle de bain. La porte de mon bureau est entre-ouverte. L'ordinateur et la petite lampe sont encore allumés, et mes dossiers traînent sur la table. Je m'avance pour éteindre la lampe. Sa lumière éclaire mon diplôme, accroché solennellement au mur. J'ai tellement travaillé pour devenir l'avocate que je suis aujourd'hui. Je n'allais pas tout mettre de côté pour........ Finalement j'aurais peut être dû ! Mais ce n'était pas le moment de me demander un tel sacrifice. Non, il savait que mon travail comptait plus que tout pour moi. Mes parents avaient sacrifié leurs maigres payes de chauffeur et de femme de ménage pour payer mes études. Je leur devais à eux de réussir. Mais à quel prix ! Je débutais; un congé maternité aurait brisé ma carrière !
Il voulait un enfant. Moi aussi je songeais à fonder une famille, mais pas tout de suite. Lui, il travaillait dans l'entreprise de son père et ne risquait donc pas de perdre sa place. Les autres avocats n'auraient pas eu de pitié pour une jeune diplômée partagée entre les couches et les dossiers. Hugo ne voulait pas le comprendre ! Je me dirige vers la salle de bain me rafraîchir. L'air est lourd. A moins que ça ne vienne de moi. Le temps passe si vite. On se rapproche peu à peu de l'adieu fatidique. Mon reflet dans le miroir me fait mal. Je viens d'avoir trente ans et dans quelques heures je serais seule au monde. Pourquoi ais-je été si égoïste ?
Notre couple ne tenait qu'à un fil depuis déjà quelques temps. Mais je restais persuadée que nos problèmes se résoudraient. Notre mariage devait nous permettre de nous rapprocher; et ce fut le cas pendant un temps. Nous avions décidé de changer de vie, espérant toujours qu'un nouvel environnement nous serait favorable. Nous avons quitté notre appartement du centre de Nantes pour une petite maison dans un bourg aux alentours. Notre vis s'illuminait. Et Hugo a sans doute cru que j'étais désormais prête à avoir notre enfant. Il voyait son 35e anniversaire approcher, et il voulait fonder une famille avant qu'il ne soit trop tard. J'avais beau lui répéter que nous avions encore le temps, rien n'y faisait. Nos disputes se multipliaient et étaient de plus en plus violentes. Hugo passait la majorité de son temps en dehors de la maison, et moi je le passais au tribunal ou à mon bureau. Nous nous séparions peu à peu. L'unique fil qui nous retenait l'un à l'autre, c'est moi qui l'ai coupé.
C'est à cette même époque qu'il a rencontré Delphine. C'était il y a deux ans. Elle venait de divorcer; elle avait mon âge. Le père d'Hugo l'avait engagée comme secrétaire. Le pire, c'est que je la trouvais sympathique. Petit à petit, nous devenions amies. Inconsciemment, c'est peut être moi qui ai poussé Hugo dans ses bras. Je sais qu'il a longtemps résisté à son attirance pour elle. Il revenait plus tôt à la maison, m'attendait à la sortie des audiences..... De mon côté je ne voyais rien. J'étais aveuglée par la lueur d'espoir qui se donnait à moi. Il aurait fallu que je le suive dans sa démarche, que je l'aide à reconsolider notre couple. Mais mon travail marchait de mieux en mieux. Je commençais à me faire une bonne réputation dans ce milieu. Je venais de décrocher l'affaire qui ferait de moi une personnalité respectée au barreau de Nantes. Et peut être même au-delà. C'est bizarre, quand j'y repense maintenant. Hugo ne savait plus où nous allions, et moi je me sentais enfin réellement épanouie ! Nous prenions des chemins différents sans même nous en rendre compte. Malgré cela, mes sentiments n'ont jamais changé à son égard. Je l'aimais comme au premier jour. Et lui donnait vie à son amour pour Delphine.
Je suis dans le salon; c'est là qu'il m'a annoncé la nouvelle, il y a sept mois. J'ai plaidé beaucoup de divorce, mais jamais je n'aurais pensé devoir faire appel à l'un de mes confrères pour s'occuper du mien. Durant ces sept mois, j'ai cherché ce qui nous avait tué. Je viens seulement de le découvrir. Mais c'est trop tard pour arranger les choses. A l'époque, je n'avais rien trouvé, si ce n'est son perpétuel désir d'enfant. Delphine allait maintenant lui donner ce que je lui ai toujours refusé. C'était cet enfant absent qui nous avait éloigné.... Ses bagages sont posées à côté de la porte d'entrée. Il partait pour Caen, vivre avec elle et leur futur enfant. Son père lui avait confié la direction de l'une de leur succursale à Caen. Il y serait heureux. Moi, je resterais là, seule, entourée de mes dossiers et du fantôme d'Hugo hantant mon esprit.
Le réveil sonne. Il est déjà huit heures. Dans quelques minutes, il va se lever et nous nous trouverons face à face dans ce salon qui me paraît à présent tellement sinistre. Cette maison aurait pu être parfaite; il ne lui manque que les rires d'un enfant. Je lui ai promis de ne pas pleurer. Je le vois apparaître dans l'entrebâillement de la porte de notre chambre. Il est de l'autre côté du couloir. Mes yeux sont embués de larmes, mais je tiendrais ma promesse. Je ne pleurerais pas. Je sens son regard posé sur moi. Je suis certaine que pour lui aussi, ces quelques instants de face à face silencieux paraissent une éternité. Je ne sais quoi lui dire. J'aurais voulu être assise près de lui avant qu'il ne se réveille. Je l'aurais regardé dormir dans ce grand lit qui sera si froid ce soir et tous les autres soirs à venir. J'aurais gravé cette image dans ma mémoire à tout jamais. Je m'approche de lui, sans un mot, lentement. J'aurais voulu me jeter à ses pieds et le supplier de me pardonner, de me donner une dernière chance. Je ne suis plus qu'à quelques pas de cet homme que j'ai tant aimé; je peux sentir son souffle lent. Il recule et rentre dans la chambre en refermant la porte derrière lui. Une larme froide coule sur ma joue. Ma vie s'est arrêtée là, dans ce silence glacial, dans nos regards qui se disaient adieu et qui parlaient pour nous.
Je retourne m'asseoir sur le canapé. Le bracelet qu'il m'avait offert pour notre premier anniversaire brille encore à mon poignet. Mon alliance, elle, n'a plus le même éclat. Elle a terni et est presque devenue trop grande avec les années. C'est peut être un signe. Hugo, lui, ne porte plus la sienne depuis déjà quelques mois. Il ressort de la pièce, habillé, prêt à partir. Il s'avance dans le salon, et reste immobile, muet. Dehors, la vie suit son cours; on peut entendre le bruit des vélos des enfants qui partent pour l'école, le klaxon du voisin qui dit au-revoir à sa femme..... Tout le monde à l'air joyeux et personne ne se doute de ce qui se passe ici. Le taxi s'arrête devant la maison. Hugo ouvre la porte, sort ses valises. Il s'apprête à refermer cette porte sur notre passé, mais il reste là, dans la lumière du jour qui se lève. Nos regards se croisent une dernière fois. Ses seuls mots à mon égard auront été un "au-revoir" douloureux, et les seuls mots sortis de ma bouche ont été "tu seras un père fantastique". La porte se referme; le taxi s'en va. Et moi, je reste là, seule, dans cette maison silencieuse et froide, assise sur le canapé à fixer la porte en espérant qu'il réapparaisse. Je n'ai plus de raisons de retenir mes larmes. Je regarde par la fenêtre. Le soleil commence à briller; les oiseaux chantent le printemps qui naît. Et moi, je pleure en silence mon amour évanoui.
FIN