Il était une fois, une petite île qui sappelait Kalédonia et qui était très en colère. Kalédonia faisait partie de larchipel des Polynuclésis, située au milieu de locéan Maritimus, le plus grand océan du monde. Larchipel, de par sa situation géographique, jouissait dun climat magnifique toute lannée. Soleil, chaleur, une végétation abondante, des animaux rares, tout cela avait fait de Polynuclésis une destination touristique de premier plan. Chaque année, des millions dêtres humains visitaient les îles pour y trouver calme et dépaysement. Ils y venaient en si grand nombre que les îles décrétèrent que les touristes devaient être répartis équitablement sur toutes les îles afin de nuire le moins possible à lenvironnement.
Mais Kalédonia détestait les humains, elle détestait devoir les accueillir pour quils puissent samuser, elle détestait leurs manières, leurs enfants, leurs vêtements. Elle ne voulait plus de cette vie-là. Elle ne voulait plus être une attraction touristique. Elle aussi, elle voulait profiter de son climat chaud et de son paysage. Elle voulait vivre en paix, tout simplement. Mais, lîle en chef de larchipel, Guadaloupia, ne lentendait pas de cette oreille.
- Tu dois accueillir les humains, cest ton devoir !
- Mais Guadaloupia, pourquoi ? Notre destin nest peut-être pas de devoir les supporter continuellement. Nous avons aussi le droit de vivre.
Malgré ces arguments, Guadaloupia restait sourde. Selon elle, les humains étaient trop puissants. Ils avaient réussi à simposer dans le monde entier, réduisant lenvironnement, les animaux et même le climat à leur merci. Le maxi-continent Pangeus avait dû, lui aussi, céder. Ils avaient détruit ses forêts et abattu ses montagnes. Les humains étaient trop dangereux, aussi les îles devaient accepter leur sort. Après tout, elles ne sen sortaient pas si mal. Les humains réussissaient, tant bien que mal, à respecter les îles. Certes, ils laissaient quelques déchets, mais cela était supportable. Tout cela ne convenait pas à Kalédonia. Un soir, après le départ des avions qui ramenaient les humains chez eux, elle se confia à son amie, Sicilia.
- Je vais partir Sicilia.
- Partir, mais tu es folle ?
- Non, bien au contraire. Je ne vais pas rester ici plus longtemps. Jen ai assez dêtre une attraction pour les hommes. Je suis sûre quune autre vie est possible pour nous, les îles. Je trouverai un endroit loin des hommes et de leur folie.
- Mais, et la familia, tu as pensé à la familia ? Et Guadaloupia ? Et, comment va-t-on faire si tu pars ? Les humains que tu accueillais vont être répartis sur les autres îles, tu as pensé à ça ? On va encore plus souffrir à cause de toi !
- Rien ne toblige à rester, tu peux venir avec moi.
- Tu es complètement folle. Je ne tiens pas à partir dieu sait où et rencontrer dieu sait qui. Si ça se trouve, cest pire ailleurs.
Kalédonia ninsista pas. De toute façon, Sicilia nétait pas très courageuse, elle laurait plus gênée quautre chose. Les deux îles sendormirent, mais au beau milieu de la nuit, Kalédonia se réveilla. Sicilia avait bougé et le mouvement de leau indiquait quelle se dirigeait vers Guadaloupia. Kalédonia comprit que son amie allait la dénoncer et lempêcher ainsi de partir. Elle décida de sen aller sur le champ, plus rien ne la retenait.
Kalédonia navigua en pleine nuit sans trop savoir où elle allait. Elle ne connaissait rien au monde extérieur. Qui allait-elle rencontrer ? Des humains ? Des autres îles ? Un continent ? Ce voyage avait toujours représenté pour elle la liberté, mais à présent, elle était inquiète. Et si elle avait eu tort ? Malgré ses doutes et la nuit, elle se jura de ne pas faire demi-tour. Plus jamais elle ne serait une île touristique ! Et le simple fait de ne plus avoir à supporter les bruits, les piétinements des hommes lui redonna du courage. Elle se mit à siffler en plein milieu de locéan. Elle était libre et le jour se leva. Une nouvelle vie commençait pour elle.
Sans le savoir, Kalédonia avait pris la direction du nord. Au bout de quelques jours, elle croisa quelques morceaux de banquise isolés, puis ils se firent de plus en plus nombreux. Elle eut aussi très froid. La température était si basse que sa végétation en souffrit et beaucoup de sa faune et de sa flore disparut. Elle voulait en savoir davantage sur cet endroit, mais il y faisait trop froid pour elle. Elle sapprêtait à faire demi-tour lorsquelle vit au loin une énorme montagne de glace toute blanche.
- Qui es-tu, lui demanda la montagne ?
- Je mappelle Kalédonia, jai quitté mon archipel, Polynuclésis pour ne plus voir les humains.
- Les humains ? Quont-ils fait encore ?
- Ils nous visitent toute lannée, nous ne sommes que des attractions pour eux. Ils nous piétinent, nous polluent et ils font du bruit. On ne peut plus profiter de la vie à cause deux. Il ny en a pas ici ?
- Ici, des humains ? Ha, ha, ha ! ! Il fait bien trop froid pour eux. Ils sont bien trop douillets pour vivre ici. Dailleurs, tu dois partir. Ici, cest chez Titanicus et nul autre que lui na le droit dêtre ici.
- Ah bon, mais et toi, qui es-tu et que fais-tu là ?
- Je suis Sibérius 43, je suis un des esclaves de Titanicus.
- Un esclave ? Mais qui est Titanicus ?
- Titanicus est le maître. Il est le plus vieil être vivant du monde. Il est beaucoup plus grand que moi et lui aussi est fait uniquement de glace. Pendant des millénaires, il a vécu paisiblement, mais depuis que les hommes sont arrivés, il a décidé que plus personne ne devait venir ici. Il y a eu trop daccidents de navires humains et trop de pollution.
- Alors, vous aussi, vous souffrez à cause des humains ?
- Oui, et cest même bien pire. Titanicus leur a même déclaré la guerre, cest pour cela quil nous a fabriqués, nous, ses esclaves, pour surveiller locéan et attaquer les hommes sils devaient venir.
- Cest terrible.
- Tu ne devrais pas rester ici, si quelquun dautre te voit, il pourrait te dénoncer.
- Tu as raison, mais, que se passerait-il si les hommes venaient quand même, sils arrivaient à venir jusquici.
- Cest impossible, Titanicus a une arme secrète. Il se tuera.
- Quoi ?
- Il se mettra à fondre, ainsi tous les océans du monde grossiront et les continents disparaîtront. Les hommes mourront tous noyés.
- Cest horrible.
- Oui, mais sil le faut
files maintenant.
Kalédonia rebroussa chemin, terrifiée. Son opinion sur les humains était la bonne. Ils étaient dangereux. Elle admirait le courage de Titanicus, mais en même temps, il leffrayait. La guerre était terrible et lourde de conséquences. Une montée des eaux risquait de faire disparaître des continents et des îles aussi. Kalédonia prit peur et se dépêcha de quitter cet endroit. Elle ne savait toujours pas où aller. Elle prit la direction du sud, ses arbres se remirent à grandir et sa faune se redéveloppa. Elle perdit progressivement les séquelles du coup de froid. Après quelques jours, elle vit une montagne deau au loin. Elle sen approcha doucement. Kalédonia navait pas peur, au contraire, une grande sérénité sempara delle.
- Bonjour Kalédonia, lui dit la montagne deau.
- Bonjour, mais comment savez-vous mon nom ?
- Je suis Gulf Steami, le grand Maître des eaux. Je sais tout ce qui se passe sur leau. Tu nas rien na craindre ici, tu es en sécurité. Je sais aussi pourquoi tu as fui ton archipel. Cest très courageux de ta part de partir au loin sans savoir où aller.
- Oui, peut-être, mais je suis perdue maintenant et je ne sais toujours pas où aller.
- Je peux tenvoyer loin des hommes si tu veux.
- Oui, je ne veux plus les voir. Mais, comment fais-tu pour tout savoir ?
- Je suis le grand Maître des eaux et je connais toutes les îles et toutes leurs histoires car, vois-tu, les îles reposent sur leau et je suis partout à la fois. Je peux taider à fuir les humains.
- Oui, mais je ne veux plus aller là où il fait trop froid.
- Regarde ce courant marin, flotte dessus et il temmènera où tu le désires.
Kalédonia obéit et flotta jusquau passage indiqué par Gulf Steami. Leau dessinait une sorte de route qui partait en direction du sud. Une fois dessus, la petite île fut projetée à toute vitesse. Même lors de grandes tempêtes, elle navait jamais été autant agitée. Le voyage ne dura que quelques secondes. Une fois arrivée, la route dressée par le grand Maître des eaux disparut. Kalédonia sinquiéta. Et si Gulf Steami sétait moqué delle ? Et sil lavait envoyé encore plus près des hommes ? Kalédonia reprit son chemin et essaya de ne plus se poser trop de questions. Il était trop tard pour faire demi-tour de toute façon.
- Au secours ! !
Kalédonia se retourna, une petite île sapprochait delle à toute vitesse.
- Ne reste pas là ! Cest dangereux ici ! Fuis ! !
- Pourquoi, quest-ce qui se passe ?
- Les volcans se déchaînent ! ! Il faut fuir ! Viens avec moi !
Les deux îles se mirent à flotter encore plus vite. Kalédonia demanda des explications à sa nouvelle compagne daventures. Elle sappelait Pompéia, elle aussi fuyait les hommes. Contrairement à Kalédonia, elle nappartenait à aucun archipel. Depuis toujours elle flottait seule, sans ami. Pompéia était enfin heureuse de rencontrer une autre île qui partageait en plus ses opinions sur les hommes et sur leur folie. Quant aux volcans, Kalédonia voulut aussi en savoir plus.
- Je nen sais pas beaucoup plus que toi, depuis que je suis arrivée dans ce secteur, ils sortent de leau et envoient dans le ciel des centaines de roches volcaniques. Cest très dangereux et jen ai dailleurs reçu plusieurs sur moi, elle lui montra les impacts sur son sol. Heureusement, ils étaient petits, mais ils sont capables den envoyer de très gros, aussi gros que toi et moi.
Kalédonia nen croyait pas ses oreilles. Elle commença à comprendre pourquoi Gulf Steami lavait envoyé ici. Aucun homme ne pouvait vivre dans un tel endroit, mais aucune île non plus. Elle devait à présent rebrousser chemin. Tout cela pour rien se dit-elle. Elle devait encore fuir, cela ne sarrêterait-il donc jamais ? Soudainement, leau sagita. Elle devint de plus en plus chaude. Pompéia cria. Cétait un autre volcan qui émergeait. Une montagne sortit douloureusement de leau dans un tonnerre de bruit et de gaz. Les deux îles firent demi-tour. Des boules de feu projetées par le volcan sécrasèrent sur leur sol et dans leau. Pompéia reçut un énorme rocher incandescent sur elle. Elle sarrêta.
- Encore un effort, ils ne pourront bientôt plus nous atteindre, lui cria Kalédonia.
- Jai trop mal, pars, ne toccupe pas de moi.
Kalédonia neut pas le temps de sapprocher de son amie pour laider quun autre rocher vint percuter Pompéia qui coula sous le choc de limpact. Le temps sarrêta quelques instants. Cest un autre rocher qui sortit Kalédonia de sa torpeur et qui lobligea, dans un réflexe de survie, à reprendre sa course. Après quelques minutes, elle reprit son souffle et regarda le sinistre spectacle qui continuait. Le volcan crachait sans répit des lacs de lave et des boules de feu. Elle ferma les yeux et se recueillit en pensant à Pompéia. Elle ne la connaissait que depuis peu de temps, pourtant elle avait su lapprécier et elles seraient probablement devenues de très grandes amies si elles en avaient eu le temps. Kalédonia reprit sa route, espérant un peu de répit. Son archipel lui manquait à présent. Elle commençait à regretter son calme et son climat apaisant. Elle en venait presque à regretter les hommes. Ils étaient beaucoup moins dangereux que le froid et les volcans.
Plusieurs jours passèrent. Pas de volcans, pas de nouvelles de Gulf Steami. Kalédonia reprit des forces, mais cette solitude était trop pesante. Elle craignait toujours quun danger ne survienne. Chaque chant de baleine la faisait sursauter. Elle ne dormait quasiment plus. Petit à petit, elle perdait goût à la vie. Une nuit, après une forte tempête, elle sentit quelque chose la heurter. Elle prit peur. Malgré lobscurité, elle vit quun homme venait de séchouer sur elle. Il était inconscient. Il se réveilla le lendemain matin. Il appela à laide, sans succès, puis il fit le tour de Kalédonia pour, finalement, se rendre compte quil était seul sur lîle. Cette présence étrangère choqua Kalédonia. De quel droit ose-t-il me piétiner, soffusqua-t-elle ? Lhomme était très triste. Il voulait rentrer chez lui. Il se construisit un radeau et reprit leau. Mais, sa tentative échoua et il revint sur lîle. Il essaya à nouveau. Kalédonia prit alors la direction opposée à la sienne afin de faciliter son départ, mais ce fut encore un échec et lhomme revint séchouer sur elle. Malgré tout, il essaya encore et encore. Kalédonia pria pour quil réussisse car à chaque tentative, il construisait un nouveau radeau avec ses arbres et elle naimait pas voir sa végétation ainsi gaspillée. Mais, rien ny fit. Lhomme revenait toujours au point de départ et cest avec fatalisme quil se résigna à sinstaller sur Kalédonia et à attendre que quelquun vienne à son secours.
Kalédonia nétait pas de cet avis. Elle navait pas fui son archipel pour se retrouver perdue au milieu de nulle part avec un homme sur elle. Hors de question de laider à sétablir paisiblement, se dit-elle. Aussi, elle mobilisa sa faune et sa flore pour lui rendre la vie insurmontable. Elle réduisit le nombre de ses arbres à fruits, mais lhomme prit rapidement lhabitude de se rationner. Elle favorisa lévolution des animaux prédateurs, mais lhomme apprit à se défendre et à chasser. Le résultat fut pire que mieux car il eut désormais de la viande. Pire encore, il réussit même à domestiquer certaines races. Kalédonia dut admettre que lhomme était très résistant et quil savait sadapter à toutes nouvelles situations. En plus de cette faculté, Kalédonia saperçut que lhomme était très raisonnable. Il ne mangeait que lorsquil avait faim, il nétait jamais violent envers les animaux, dailleurs ces derniers lappréciaient également. Il semblait prendre soin de lîle. Les hommes nétaient donc pas si méchants se dit alors Kalédonia. Elle avait eu tort de les comparer à de vulgaires primates juste capables de salir et de détruire.
De nombreux mois sécoulèrent et Kalédonia shabitua à vivre avec un homme sur elle. Elle cessa de lui mettre des bâtons dans les roues et tout se passa très bien. Un matin, un petit navire sapprocha de lîle. Lhomme cria, il fit de grands gestes et le navire sarrêta. Une petite barque vint alors le chercher et il quitta ainsi Kalédonia. Il eut juste le temps de lui dire au revoir et il sen alla. Après tout ce temps, la petite île se retrouvait seule à nouveau.
- Alors, où veux-tu aller à présent, lui demanda Gulf Steami qui surgit devant elle ?
- Je veux rentrer chez moi, lui répondit-elle après sêtre remise de leffet de surprise.
- Tu es sûre, pourtant tu semblais déterminer à fuir les humains.
- Oui, mais finalement, ils ne sont pas tous méchants. Ils peuvent aussi prendre soin de nous. Et puis, cest trop dangereux dehors. On peut mourir de froid, être détruit par des volcans. Je préfère encore être piétinée par des touristes.
- Puisque tu es sûre de toi, je te montre le chemin.
La mer redessina une route. Kalédonia flotta jusquà elle et elle fut immédiatement projetée en avant. Tout comme la première fois, le voyage ne dura que quelques instants. Une fois arrivée, elle reconnut immédiatement les abords de son archipel, mais quelque chose avait changé. Le ciel était sombre, très sombre. Lair était chaud et lourd, Kalédonia sentit lodeur du métal. Leau était, par endroits, polluée. Elle croisa de gros navires militaires échoués sur ses surs. Pas de doute, les hommes avaient fait la guerre. Elle entendit une voix faible lappeler. Cétait Sicilia.
- Comment vas-tu Sicilia ?
- Pas très bien, les hommes sont venus se battre ici. Ils sont venus avec des bateaux, des sous-marins. Ils ont tiré des millions dobus, ils ont rasé toutes nos petites forêts, ils ont tout saccagé.
- Où sont-ils maintenant ?
- Ils sont presque tous morts. Il en reste quelques-uns. Ils sont aussi faibles que nous. Je crois quils ont signé une paix. Et toi, tu es revenue ? Tu vas rester ?
- Oui, je vais rester et vous aider à tout reconstruire.
Kalédonia aida ses surs à retrouver leur charme et leur beauté dantan. Les hommes, quant à eux, après avoir signé la paix, se regroupèrent. Kalédonia leur fournit le stricte nécessaire et les hommes comprirent que sils voulaient se développer comme avant ils devaient obtenir le soutien des îles. Ils respectèrent ainsi leurs hôtes et Kalédonia ne fut plus jamais une île touristique. Cétait désormais une île, tout simplement.
FIN
Emmanuel Blas, juin 2004
Emmanuel1976 (http://site.voila.fr/emmanuel.blas/index.html)