Un de ces matins où lon se réveille en deuil. Ah, pour peu que lon ai rien à faire, en plus ! Le vide. Vide complet. Est-ce ma chambre où jouvre lil, ou
suis-je sur un champ de bataille ? Ma vie à t-elle perdue ses raisons dêtre durant la nuit ? Mais alors contre qui sest-elle battue ? Le vide. Et cest bien ça le pire. Car même si elle avait gagné, ceut été son seul trophée ! Le vide. Après avoir ouvert le deuxième il, jouvre les volets, sachant pertinemment ce que je vais voir. Les couleurs sont tout de même un peu plus pâles. Le rouge des toits est malade. Le gris qui se propage le long des cheminées descend aussi sous les fenêtres. Les mêmes piétons dont je ne vois que la tête. Les crissements de pneus, les coups de freins. Mais à quelle heure se lèvent les gens ? La pluie menaçante va venir dans quelques instants mouiller mon vide, mieux vaut fermer la fenêtre, et puis on sait jamais, des fois quil séchappe. Jaérerai une autre fois. Tout de même, ça pue.
Un de ces matins où lon ne bougerait surtout pas le petit doigt pour laméliorer. Du café froid ? Je ne vais tout de même pas le réchauffer. Et je ne vais certainement pas prendre une douche. Je déteste ma salle de bain, alors ne comptez pas sur moi. Cest sûr que si jen changeais lampoule et quon y voyait un peu mieux, jaurais plus envie dy aller. Je nai pas envie. Le carrelage est glacial, je ne supporte vraiment plus dêtre pieds nus. Jen suis réduit à sautiller. Et le froid longe mes jambes et envahis mon caleçon.
Un de ces matins où cinq minutes après sêtre levé, on se recouche. Mieux vaut ne croiser personne en ces jours sans gloire. Il faudrait que je pense sérieusement à macheter un animal familier. Voila ! Un animal familier, suis-je bête ! Merde, lanimalerie est fermée. Dimanche matin, seulement les églises sont ouvertes, cest bien connu. Quest ce que jaurais acheté de toutes façons ? Un cochon dinde ? Non, ça me rappellerait nos voisins qui gardaient nos poules quand jétais enfants. Pas une bête qui sente mauvais. Quachètent-ils les gens ? Des chiens ? Je nai pas assez dargent.
Ah si seulement je navais pas perdu la télécommande de cette satanée chaîne Hi-fi ! Si je devais me lever pour aller mettre un disque, jen crèverais. Je préfère crever ici, le vendre vide, le teint blafard, les couilles gelées, le cerveau vide : au moins je suis dans mon lit. Cest toujours mieux de crever ici quau bureau ou à lhôpital. Bon alors récapitulons : pas de télé, cest comme pour le chien, cest un problème dargent. Pas de musique, je ne me lèverai pas. Il y aurait bien du pain à manger, mais cest du pain qui ne se mange que grillé, sinon il est inmangeable ; or, cette histoire de grille-pain commence à me courir sur le haricot. Je donne mon grille-pain à réparer où je lai acheté car le thermostat ne fonctionne pas, et quand je vais le rechercher au magasin, il est perdu, introuvable. Sûrement une vieille qui aura voulu me faire du mal en se trompant de colis. Résultat, je suis bon pour attendre un mois. Jaurais bien quelques livres, mais je suis incapable de lire dans des états pareils. Je me demande si il y a des gens qui pensent à moi?
Un de ces matins où le travail de toute une vie est à refaire. Il y a eu des bonnes soirées. Jai du vider dans ma vie environ deux mille bouteilles. Il y a eu de bons voyages, mais linconvénient dun voyage, cest que quand on est dans un pays, on pense au prochain que lon visitera. Ou que lon ne visitera pas. Il y a eu un peu damour. Pas trop non plus, car moi lamour, cest comme sur un vélo, des que la cadence accélère, je perds les pédales. Il y a eu quelques réunions de familles, mais on a vite compris que je mennuyais et que je venais rien que pour bouffer. Donc forcément, il y a eu des aigreurs : on faisait exprès de remplir moins mon assiette. Tous sétaient passés le mot.
Un de ces matins où le travail de toute une vie est à refaire justement parce que il ny a plus rien. Le vide je vous dis. Heureusement pour moi, je navais pas trop accumulé durant ma vie. Moindre mal donc, moins à reconstruire. Pas denfants, pas de femme, pas de maison, pas de nom marqué sur la boite au lettre, pas de numéro de plaque dimmatriculation à retenir, un frigidaire très souvent vide ou plein de givre, et une clef, celle de mon unique porte. (Ma boite aux lettres souvre en tordant le toit).
Laverse qui fouette la ville en profite pour nettoyer ma fenêtre. Ce nest pas moi qui laurais fait, vous me connaissez. Je me lève tout de même pour regarder les gens courir. Un seul seulement a prévu son parapluie. Je ne vois pas son visage, le dessus du crâne me suffit, je le connais, il fait partie de la race des prévoyants. Les trois quarts des hommes à qui il manque des cheveux sur la pointe de luf sont similaires. La calvitie a toujours été un signe de ralliement. Trois gouttes étaient tombées sur son uf, et hop, il avait dégainé le parapluie. Cest un réflexe. Les plus jeunes courent, séparpillent, traversent la route sans regarder. Un couple enchaîné de la main bondis, éclate de rire trois fois et disparaît dans le porche de limmeuble den face. Voila, des flaques commencent à se former aux endroits creux. Je sens, le nez dans la mauvaise jointure de ma fenêtre, monter lodeur de la pluie et du bitume. Le ciel nest pas prêt de se découvrir. Chaque gros nuage gris a trouvé son toit où se caler. Un énorme reste au dessus dun immeuble. Le temps nest pas avec moi ! Je suis dune tristesse infinie. Mes membres sont mous. Je nai pas de force. Et je ne suis pas prêt à faire un effort. A quoi bon boire du café ou mettre de la musique ? Ca nest pas de cela dont je veux parler
non, cest autre chose, cest la vie
cest
cette mélancolie. La rue est déserte. En quelques instants, ils ont tous déguerpis. La rue est bien vide. Mais quest ce que je lui ai fait à la nuit, pour quelle me mette au monde dans ces conditions les matins où je suis seul ? Elle aurait mieux fait de me garder dans son absence.
Nicolas de Rosanbo (http://www.rosanbo.com/nicolas)