Cela faisait environ trois jours que nous étions dans cette forêt, tous les jours nous marchions, espérant trouver la lumière du jour, mais plus nous progressions, et plus
Nous semblions nous éloigner de cette lumière...
De jour en jour, je voyais Laura faiblir, elle maigrissait si vite, tout comme moi
Nous n'avions plus rien pour nous nourrir, nous devions manger la mousse des arbres, les quelques insectes qui osaient pointer le bout de leurs antennes, et le peu de champignons qui poussaient. Tout cela avait un goût affreux
Et plus le temps passait, plus je me disais quil valait mieux mourir que de devoir nous rabaisser à cela
Mais je tenais le coup, je vivais encore, je maccrochais pour une raison que jignorais totalement
Soudain, alors que je marchais, je fus pris dune douleur atroce : encore ces satanées migraines qui ne cessaient de me torturer. Sous le poids de la douleur, je mécroulais, genoux à terre, tenant ma tête entre mes mains. Depuis que jétais entré dans cette forêt, mes migraines étaient de plus en plus fortes. Jentendais toutes ces voix se bousculer dans ma tête, javais limpression dêtre un intrus dans mon propre corps
Jentendais de nouveau cette voix provenir du plus profond de moi-même :
« Joe, tue-la
et enfuies-toi sans elle ! Cette fille te freine, tu ne le vois donc pas ?
Tu dois partir, sauves-toi
vite ! Si jamais tu ne pars pas
tu y resteras. »
Tout en continuant davancer, je regardais Joe, il avait les sourcils froncés, semblait perturbé
Je me demandais sans arrêt ce qui pouvait bien lui passer par la tête.
- « Jai vraiment faim
me dit-il.
- Moi aussi tu sais, mais on y peut rien
»
Là il se mit à me regarder dun air étrange, ses yeux étaient aussi vides quun puit desséché.
- « Peut-être que je devrais tégorger pour me sortir dici !!
- Comment ?! Mais quest-ce que tu racontes ?! Cest sûr tu deviens vraiment malade ! »
Puis son regard redevint tout à coup normal, lair étonné, il me dit :
- « Mais quest-ce qui te prend Laura ? Je te disais juste que javais faim, je nen suis pas malade pour autant !
- Non, là franchement ça ne va pas, je ne comprends vraiment plus rien
- Mais il ny a rien à comprendre, tas vraiment un comportement bizarre ces derniers temps
-
»
Joe me faisait vraiment peur, je commençais vraiment à douter de lui
devais-je quand même rester près de lui pour men sortir ?
Laura était vraiment étrange, franchement je ne savais plus que penser delle
Je navais pourtant rien dit qui puisse la mettre dans cet état, peut-être voulait-elle ma mort ?
Mais comment aurai-je pu men sortir seul ?
Je doutais de plus en plus de cette forêt, ces cris qui se répétaient chaque soir, étaient de plus en plus fort, de plus en plus horribles, mais si je devais commencer à douter de Laura, quest-ce que jallais devenir ? Je ne savais pas et ne voulais pas savoir, tout ce que je voulais cétait partir, rentrer chez moi, prendre une bonne douche, et boire autre chose que leau moisie de cette rivière
La nuit commençait à tomber, le ciel se recouvrait détoiles, un instant joubliais mon désespoir et ma peur. Je massis alors contre un arbre, et Laura vint se blottir contre moi : elle grelottait de froid. La lune se reflétait dans ses yeux et ses cheveux, un instant, elle me fixa et se mit à rire, je me mis alors à rire avec elle
Regardant le ciel, joubliais toutes mes peines, mes angoisses, je ne pu mempêcher de rire, et Joe ria avec moi. Ce moment je ne loublierais jamais, aujourdhui je donnerais ma vie pour revivre cette soirée un instant, rien quun instant
Je ferais tout et nimporte quoi pour oublier mes larmes et le revoir, une dernière fois, juste une seconde, sentir sa présence
Ce soir là, ce fut la dernière fois que je le vis sourire
Je regardai tranquillement les étoiles et tournant la tête, je remarquai que Laura sétait endormie, elle avait lair si paisible durant son sommeil, je ne laurai réveillé pour rien au monde, passant mon bras autour delle, je mendormis à mon tour
Je me réveillais en sursaut, Laura dormait toujours entre mes bras, je me souvins alors de son comportement étrange de la veille
Je ne voulais pas faire de mal à Laura, moralement ou physiquement, je ne voulais pas quelle me déteste non plus et que ce soit elle qui me blesse, malgré tous nos différents cétait mon amie et cette amitié là je voulais la préserver à tout prix, je pris alors une dure décision : partir seul. Je savais que Laura pouvait sen sortir sans moi, peut-être même mieux quen ma présence. Prenant alors un bout de papier et un stylo dans mon sac, je lui laissais un mot lui expliquant mes intentions, avant de disparaître dans lobscurité de la forêt, je sentais de petites larmes me picoter les yeux, prêtes à tomber, javais comme limpression que je ne la reverrais jamais et déjà elle me manquait, je me rendis compte à ce moment à quel point elle pouvait compter pour moi
Je lui laissais mes affaires comme souvenir, jallais donc affronter seul cette maudite forêt
La lumière du jour me réveilla, je me levai alors difficilement, épuisée
Je me frottai les yeux : la place à côté de moi était vide !
Mais où était Joe, paniquée, je le cherchais désespérément des yeux
je sentais les larmes me monter au coin des yeux. Il était parti, Joe nétait plus là ! Jétais abandonnée, seule dans cette forêt.
Soudain je vis ses affaires, il ne serait pas parti sans ses affaires, mapprochant de son sac, je vis un mot posé dessus, je le pris et le lis attentivement.
Les larmes me coulaient désormais le long des joues, parti
il était parti
Pourquoi ? Pourquoi était-il parti ?! Imbécile, pourquoi ? Mais pourquoi ? Jétais désespérée, javais mal au cur, si mal. Je me sentais si seule
Pleine de peine et de colère, je poussai un cri.
Pendant un instant, je cru entendre Laura crier, mais ce devait être un tour de mon imagination car je devais être si loin maintenant
Ma douleur me reprenait de plus en plus souvent, de plus en plus forte, et toujours cette voix :
« Enfin tu te décides à mécouter, tu aurais quand même pu la tuer
»
Javais peur de moi-même désormais, peur de cette voix, étais-je capable de penser une chose pareille ? Mais javais si mal, je ne voulais plus réfléchir, seulement fuir, fuir de cette forêt.
Jessayais de me ressaisir, me disant quil allait revenir
Il ne pouvait pas me laisser, je devais rêver, oui ce devait être un mauvais rêve. Mais javais beau me pincer, je ne me réveillais pas
Je sentis la panique me reprendre, je pris le sac de Joe, délaissant mes propres affaires qui ne me servaient désormais plus à rien, je me décidai à partir à mon tour, je voulais le retrouver, peu importe le danger !
***
Les jours défilaient, les semaines, puis enfin les mois
Cette forêt nen finissait pas, javais finalement trouvé refuge dans une grotte. Oui, une grotte. Elle était très grande et très profonde, mais aussi très sombre et très humide
Jy étais depuis plusieurs semaines déjà, et je commençais à me lasser, la vie navait plus de sens, plus aucun. Alors javais décidé de tricher, de changer les règles de la vie, et de me donner la mort avant que celle-ci ne vienne à moi.
Puis je me demandais soudain ce que Laura avait pu devenir, était-elle encore en vie ? Et si il lui était arrivé quelque chose ? Je renonçais alors à mes envies de mort un instant, pensant à elle
Alors que je méditais sur mon sort, installé dans un coin de la grotte, un énorme bruit me fit sursauter.
Je marchais dans la forêt depuis des semaines et des semaines, et jamais je ne lui trouvais de fin. Mais bon sang, tout avait une fin ! Comment se faisait-il que cette forêt nen avait pas ? Elle semblait sétendre sur toute la surface du pays, même du monde si vous voulez mon avis.
Je ne cessais de penser à Joe depuis mon départ, chaque jour mon cur se brisait un peu plus, refusant de croire quil ai pu me laisser
Désespérée, épuisée, je massis contre un arbre, regardant à côté de moi, je vis lentrée dune grotte, et alors que je me levai pour entrer à lintérieur, un immense bruit se fit entendre
Je regardais tout autour de moi, apeuré. Doù venait donc ce bruit ? Il semblait provenir du fond de la grotte, et si
Non, je commençais à penser comme Laura. Les monstres, les fantômes et toutes ces conneries, ça nexistait pas, ce pouvait juste être un animal sauvage
Mais à propos danimaux sauvages, je nen avais pas rencontré un seul durant tous ces mois, pas même une ombre. Mais alors ce bruit
Non, décidemment Laura mavait refilé sa paranoïa ! Je me mettais alors en marche vers le fond de la grotte, prenant tout mon courage avec moi. Jentendais mes pas se poser doucement sur le sol humide, plus javançais et moins je pouvais voir clair, il y avait de la moisissure contre les parois de la grotte, et je pouvais maintenant distinguer des squelettes qui jonchaient le sol, oh bon sang ! Mais quest-ce que cétait que cette grotte ?! Tout mon corps se mit à trembler, mes genoux et mes dents claquaient, je me mis à imaginer les situations les plus incroyables qui soient. Je commençais alors à distinguer une lumière rouge provenir du fond de la grotte, quand jentendis un cri derrière moi
Intriguée par ce bruit étrange, je pénétrai dans la grotte, me demandant si je ne ferai pas mieux de men éloigner. Jentendais des gouttes deau couler sur le sol, il faisait tout à coup humide, très humide
Javançais dun pas mal assuré, mimaginant voir des monstres surgir de nulle part pour marracher la tête. Oh, cet endroit me faisait vraiment peur, les murs étaient recouverts de champignons, le sol était comme mou sous mes pas, et il y régnait un silence de mort. Alors que je continuais de marcher, je vis des crânes, Ils jonchaient le sol, il y en avait au moins une centaine, des ossements partout, oh non, oh non
Effrayée, je me mis à crier.
Je me retournai dun bond, il ny avait personne derrière moi, mais à qui pouvait bien appartenir ce cri ? Ce devait encore être un tour de mon imagination, oui, jétais fou, complètement fou, cette forêt me rendait dingue ! Je continuais de marcher sans me soucier des bruits que jentendais, puis jentendis des bruits de pas derrière moi, la peur me montait doucement à la gorge, je suais, les pas se rapprochaient, jaccélérai la marche, faisant le moins de bruit possible, mais les pas se rapprochaient toujours, de plus en plus rapides, de plus en plus lourds. Mon cur battait tellement fort quil semblait vouloir me déchirer la poitrine.
Puis les pas sarrêtèrent, inquiet, je me retournai et vis une silhouette se dresser devant moi
« Joe
? »
Je devais rêver, il se tenait devant moi, toujours aussi grand
Il était si maigre et si pâle, dimmenses cernes étaient profondément marquées sous ses yeux, il avait lair si épuisé, si faible, presque mort. Un frisson me parcouru le dos. Tous ces mois de galère, sans lui, et il était devant moi, là, maintenant
Javais envie de le prendre dans mes bras, de le serrer fort et de ne plus jamais le relâcher, mais jétais clouée sur place, je ne pouvais plus bouger, jétais si heureuse de le revoir, mais cette grotte me faisait si peur, et cette lumière étrange qui émanait de derrière lui, quétait-ce donc ?
Laura
Laura ! Je rêvais, Laura était en face de moi aussi maigre quun bâton et aussi pâle quun mort, elle semblait avoir du mal à tenir sur ses propres jambes
Elle me fixait, ébahie, nosant dire un seul mot.
- « Tu es en vie, Laura tu es en vie
Jai du mal à le croire, je suis si heureux de te voir saine et sauve
- Oui, moi aussi tu sais
Mais
Non, tu nes pas si heureux que tu le prétends ! Tu mas abandonné, tu mas laissé seule ici, toute seule, javais si peur ! Comment as-tu pu me faire une chose pareille ? Tu mavais promis quon allait sortir de cette foutue forêt ensembles ! Menteur, hypocrite !
- Si jai fait ça cétait pour ton bien, arrête un peu de jouer les victimes tu veux ! Si nous restions ensembles
On risquait de se faire du mal un jour ou lautre, tu comprends ?
- Non, non je ne comprends pas !
- Putain mais tas vraiment la tête dure ! Et
»
Soudain il y eu un autre bruit, comme une explosion provenant du fond de la grotte, jentendais comme des battements, oui, comme des battements
de cur ! Dénormes battements qui semblaient faire trembler la grotte entière, la lumière rouge sintensifia, devenant presque aveuglante, puis redevint comme avant
Mais quest-ce qui se passait ici ? Laura tremblait à côté de moi, il fallait à tout prix que jaille voir ce qui se passait au fond de cette grotte ! Je me mis à courir et elle me suivit.
Soudain je marrêtais net. Cet endroit de la grotte ne ressemblait en rien au reste ! Il y avait des plantes partout, des racines énormes recouvrant le sol et les murs, lherbe marrivait à la taille, et au milieu de cette étrange pièce se trouvait une énorme boule, oui une sorte de boule faite de racines, il en émanait une étrange lumière rouge : celle qui mavait conduit jusquici. Je voyais les racines bouger, la boule ne cessait de grossir et de rapetisser, elle semblait respirer, cétait comme un énorme cur qui battait.
Une voix déchira alors le silence, semblant venir de nulle part :
« Saloperies dhumains ! Vous osez pénétrer chez moi et souiller mes terres de vos déchets, vous nêtes que des parasites, sachez que chaque être vivant entrant dans cette forêt na le droit den ressortir vivant
Vous allez périr ici ! »
Jétais pétrifié, la forêt avait un cur et elle sexprimait, mais pire encore : elle voulait nous tuer. La grotte se mit à trembler, si fort que des roches commencèrent à se décrocher du plafond, je mis à courir, attrapant Laura au passage. La forêt criait, mes oreilles saignaient. Je ne pouvais marrêter, je ne contrôlais plus mes jambes, il fallait à tout prix que je sorte dici, que nous sortions dici.
Soudain des rochers tombèrent devant nous, puis derrière, les deux voies étaient bloquées, nous étions cernés, fait comme des rats
Après tout, cétait peut-être mieux ainsi, je navais plus aucune raison de vivre, jallais enfin être libre, mais Laura
Elle était pleine de vie, elle avait encore tellement de choses à vivre, il fallait que je la fasse sortir dici
Je sentais le sol trembler sous mes pieds, Joe me regardait dun air grave, javais envie de pleurer, de crier, mais aucun son ne sortait de ma bouche, jétais affolée, jétais là à attendre ma fin !
Joe sapprocha du mur de rochers, et commença à essayer den soulever un, je voulais lui dire que ça ne servait à rien quil ny arriverait jamais
Puis il réussit à libérer un bout de passage, minuscule, mais suffisant pour y faire passer une personne
- « Joe
- Grouille-toi ! Jvais lâcher, vas-y, magne !
- Mais Joe, et toi !!!
- Magne-toi jte dis ! »
Jexécutai alors ses ordres, me faufilant dans le mince chemin quil venait de libérer.
- « Joe
- Adieu
- Joe tu peux venir !
- Cest trop tard Laura, je suis coincée
je taimais beaucoup tu sais. »
Une larme coula sur sa joue, et il lâcha prise. La grotte trembla plus fort et jentendis des roches tomber de lautre côté du mur.
- « JOOOOOOOOOOOOE ! Cest pas possible, Joe réponds-moi, je sais que tu es là, allez, réponds, je ten supplie, réponds allez
»
Aucune réponse, je ne pouvais le croire, Joe, mort
je venais tout juste de le revoir, cétait injuste, il ne pouvait pas mourir comme cela ! Il était vivant, jen étais sûre !
Les larmes coulaient à flot sur mon visage, je parti en courant, sans regarder où jallais, je continuais de courir sans marrêter.
Alors que je pleurais, je marrêtai et ouvrit enfin les yeux, jétais à la lisière de la forêt, je nen croyais pas mes yeux, jétais libre. Mais repensant à Joe, je mécroulai à terre en pleurant.
***
Plusieurs années sont passées depuis cette histoire, mais jamais je nai oublié. Perchée en haut du toit de mon immeuble, je regarde les étoiles, les yeux pleins de larmes. Joe, je continuerai de crier ton nom, pour quun jour tu me répondes
Je continuerai de regarder les étoiles, pour quun jour elles me conduisent à toi, je continuerai de tattendre, pour un jour réentendre le son de ta voix. Durant toutes ces années, jamais tu nes sorti de mes pensées, je continue de te pleurer, pensant quun jour tu viendras me consoler. Pourquoi ? Pourquoi as-tu fait cela ? Mais pourquoi ?!
Mes larmes, chaudes, me brûlent les joues. Mon cur continue de saigner depuis le jour où tu es parti, il continue de se briser, et il cessera un jour de battre, noyé dans le désespoir
Ce soir, je vais en finir, je vais définitivement le briser, pour quil cesse de me torturer.
Je regarde le bas de limmeuble, les voitures qui défilent semblent si minuscules
Leur bruit semble presque imperceptible. Je mavance tout près du bord, tout doucement, la gorge nouée de sanglots, les jambes tremblantes. Je continue de mavancer et saute, je sens mon corps poussé par le vent, mes larmes emportées par son souffle sèchent sur mes joues, je vois le sol se rapprocher, il se rapproche et se rapproche encore, de plus en plus vite, je sens déjà le goût du sang dans ma bouche, je mapproche encore, jarrive, je te rejoindrai ! Je serais bientôt avec toi, et tout sera comme avant, à lépoque où nous étions heureux, lépoque où tu étais près de moi
de nouveau tu me tiendras la main et nous rirons ensembles, comme avant
Le sol se rapproche, il est tout prêt maintenant, à bientôt