Chapitre I
La cloche de cinq heures sonna enfin, Léa émit un soupir de soulagement, rangea ses affaires et sortit du cours de maths. Dans le couloir, elle alla à la rencontre dun garçon denviron quatorze ans, bruns aux yeux noisette. Léa lui adressa un sourire malicieux :
« Alors Enzo, près pour le concert de ce soir ?
-Et comment ! Ca fait si longtemps que je lattends ! Le temps passe trop lentement !
-On mangera sur place.
-Ok, je passe te prendre à sept heures. »
Et sur ce, ils se séparèrent. Dehors, une brise fraîche et revigorante amplifia la joie de Léa sur le chemin jusque chez elle et elle songeait déjà à cette soirée qui lattendait. Dans sa rue, juste devant chez elle, un vieillard larrêta et lui dit :
« Vous aussi vous le voulez, hein ? Mon diamant
Ils le veulent tous
-Voyons, tais toi chéri, dit une vieille dame qui arrivait derrière lhomme, Excusez le, reprit-elle en sadressant à Léa, il a disparu quelques jours et depuis il na plus toute sa tête. Viens Adrien, rentrons à la maison. »
Léa rentra chez elle en se disant quil y avait des gens quil fallait vraiment enfermer. Sa mère lattendait dans le salon :
« Ne te couche pas trop tard et ne fait pas trop la folle. Tu sais ce que ton père et moi pensons sur lalcool. Je naime pas ce genre de concerts, on y trouve des gens louches et il paraît quon y vend des produits très nocifs pour la santé, fais attention !
-Oui mamaaaaaaaaaaan ! Tinquiète ! »
Léa embrassa sa mère et sortit de la pièce. Elle savait déjà ce quelle voulait mettre pour la soirée et elle ne fut donc pas longue pour se préparer. Lorsquelle fut prête, elle descendit dans lentrée en attendant son ami.
Il fut là bien avant lheure prévue, trop impatient pour attendre encore. La mère dEnzo devait les amener et venir les chercher vers une heure.
La file dattente pour le concert de rock était déjà longue mais Enzo et Léa se faufilèrent entre les gens qui trépignaient dimpatience. Ils sinstallèrent en hauteur sur des barrières de sécurité et attendirent. Les fans criaient dans la salle en attendant le groupe. Enfin, les lumières séteignirent et le concert démarra dans la folie totale.
Tout se passa bien pour Léa et Enzo, et quand le concert se termina à minuit et demi, les deux amis se dirigèrent vers la buvette pour se désaltérer. Quand ils eurent terminé leur boisson, ils allèrent attendre la mère dEnzo au parking. Ils attendirent une heure et demi, mais elle nétait toujours pas là. Il ny avait plus grand monde autour de la salle de spectacle mis à part quelques clochards qui venaient récupérer les restes de mégots et de bière. Lendroit nétait plus très sûr car les agents de sécurité eux aussi étaient partis. Les deux amis hésitèrent entre attendre encore ou rentrer chez eux. Mais ils étaient épuisés et ils sendormirent sur un banc.
Ce fut le bruit que faisait un garçon saoul qui réveilla Léa. Elle mit quelques instant à comprendre quelle nétait pas dans un lit mais quand elle sen aperçu, elle laissa échapper un cri de stupeur qui fit gémir Enzo mais ne le réveilla pas. Léa profita de la lueur du petit matin pour observer lendroit où elle se trouvait. Elle pue constater les dégâts de la veille : des bouteilles de bières brisées jonchaient le sol et des centaines de mégots traînaient ça et là. Et même quelques flaques de sang sétalaient sur le sol. Que sétait-il passé ? Où était la mère dEnzo ? Léa était perdue dans ses pensées quand un vieux fou habillé en mage la fit sursauter :
« Aaah ! Vous êtes revenue? Mais vous naurez pas la médaille ! Vous entendez ? Jamais !
-Encore vous ! Décidément, vous avez quelque chose contre moi. Rentrez chez vous, votre femme doit sinquiéter.
-Ma femme ? Quelle femme ? Celle que jai tué il y a trois ans ? Ah ! Ah ! Toutes les mêmes ! Elles vous font les yeux doux mais tout ce quelles veulent, cest le diamant ! Mais je ne suis pas fou, personne ne laura ! Personne ! »
Et il partit en courant vers les toilettes publiques. Léa resta là, lair interloqué, pendant quelques minutes. Puis elle décida daller sasseoir pour réfléchir à sa situation. Elle sinstalle donc au pied dun petit arbre. Mais au moment où elle voulut sappuyer sur le tronc, elle tomba en arrière et elle se cogna la tête. Elle se cogna la tête sur le rebord dune fontaine ! Elle essaya de grogner de douleur mais aucun son ne sortit de sa bouche. Tout était calme autour delle, dans un jardin dEden où se dressaient de grands arbres fruitiers et des fleurs grandes comme un homme. De jeunes femmes vêtues de voiles étaient assises sur lherbe douce et verte parsemée de fleurs bleues. Léa sapprocha et leur parla mais il ny eu quun murmure. Et les échos des rires de ces femmes résonnaient dans la tête de Léa, devenaient de plu en plus envahissants et bientôt, Léa prit sa tête entre ses deux mains pour essayer de sortir le mal de crane qui la rendait folle de douleur. Elle narrivait même pas à hurler. Enfin les rires se calmèrent, Léa tomba à genoux, des larmes brûlantes roulèrent sur ses joues et elle saffala sur le sol, exténuée, les yeux grands ouverts. Là une femme dune étrange beauté sassit près delle en fredonnant une musique calmante. De sa voix douce, elle lui murmura quelques mots à loreille et lui déposa une fleur dune parfaite blancheur sur le cou. Elle la prit dans ses bras, lamena vers la fontaine, et la jeta à leau !
« Tu es revenue, Leyss, mais tu nas pas encore accompli ta mission, tu nas pas encore trouvé lange qui nous sauvera. Désormais le temps nous est compté. Tu nas pas trouvé la voie de Smeltrazar, dépêche-toi Leyss ! Nous navons plus le temps ! retrouve Merxmir, il te guidera
trouve-le
»
Plus quun murmure, puis plus rien. Léa flottait dans un bulle. Elle nentendait plus aucun bruit. Mais elle se sentit projetée en avant, projetée sur Enzo !
« Non mais ça va pas ? ! Sécria Enzo après que son amie lait réveillé en sursaut, Tes folle ! Pourquoi tu mas sauté dessus comme ça ? En plus tu es trempée ! »
Il nobtint pour réponse que des gémissements étouffés.
« Léa ? Léa ! Quest ce qui se passe ? »
Cria Enzo en secouant son amie de toutes ses forces. Le visage de celle-ci pâlit, se tinta de rouge puis vira au violet. Enzo, impuissant devant cette situation, regardait son amie dun air hébété. Puis, reprenant son sang froid, il pressa le ventre de Léa. Celle-ci toussa à sarracher les poumons et enfin, fini par cracher toute leau quelle avait dans les poumons.
« Lange ! Cria-t-elle dès quelle eut retrouvé la parole.
-De quoi tu parles ? Bon, tu vas tasseoir et mexpliquer calmement ce qui se passe »
Léa commença son récit en noubliant aucun détail. Après avoir réfléchis pendant quelques instants, Enzo insista :
« Tu es sûre que tas pas rêvé ?
-Puisque je te le dis ! Et sinon comment tu expliques le fait que je sois trempée ?
-Bon, admettons que ce que tu dis est vrai, cette femme elle ta dit de sauver smell
je sais pas quoi.
-Elle ma pas dit de sauver Smeltrazar, elle ma dit de retrouver lange qui sauvera Smeltrazar.
-Ca devient trop compliqué pour moi ! Et pourquoi pas retrouver le sauveur qui trouvera lélu qui sauvera ton Merx
qui retrouvera lange ! Et puis cest qui ton Merxtruc ?
-Ben je sais pas, faut faire des recherches.
-Super ! On va mener une enquête ! On a quà passer une annonce dans le journal aussi !
-Cest une excellente idée ! Tes pas si bête que ça !
-Mais
»
Il neut pas le temps de finir, Léa se leva et enleva son anorak, mais ça ne servit à rien car son débardeur était aussi mouillé.
« Faudrait que je me change
-wow ! Avec tout ça jai pas pensé que ma mère était pas venue ! Comment est ce quon va rentrer ?
-On a pas vraiment le choix, il faut quon rentre à pied, on est à dix kilomètres de chez toi
-Cest long, on en aura pour au moins trois bonnes heures.
-Eh ! Tu vas pas nous faire ton flemmard ! Cest pas le moment !
-Ok, je disais ça pour toi !
-Ben dis donc tes gonflé !
-Au lieu de se disputer, on devrait y aller.
-Ok, mais je dois dabord voir un truc »
Et Léa se dirigea vers larbre où elle sétait adossée. Mais elle ne se souvenait plus où il était. Enzo la rejoignit. Léa avait déjà commencé ses recherches, elle tapotait de sa main les troncs.
« Je peux taider ? »
Sortit Enzo dun ton ironique tout en saccoudant sur un arbre. Celui-ci ne lui offrit aucun appui, mais Enzo eut limpression que des griffes lattiraient vers lintérieur de larbre. Il hurla de douleur. Léa poussa un cri de stupéfaction. Elle tira de toutes ses forces sur le bras dEnzo qui finit par sortir de son piège et celui-ci tomba en arrière, tétanisé, le bras en sang.
« Au non ! Quest ce quon va faire ? sexclama Léa en sagenouillant près dEnzo,
-Ca va, ça va, gémit celui-ci, maintenant il faut partir dici, ton jardin dEden il maime pas.
-Cest ma faute, murmura Léa en pleurant,
-Cest pas le moment de se lamenter ! Aller ! On se relève et on va marcher jusquà la route.
-Oui daccord. »
Dit Léa en reniflant. Puis elle se releva et aida son ami qui se remit sur pied non sans peine. Alors ils se dirigèrent vers la route, mais il ny avait plus de route, à la place, simplement un chemin.
II
Léa et Enzo aperçurent un vieillard dans une charrette tirée par deux gros chevaux de traie. En les voyant, lhomme sexclama :
« Hé les jeunes ! Que faîtes vous donc ici ? Il ne faut pas sapprocher des failles temporelles ! Il pourrait vous en coûter la vie ! Ah ! Mais je vois que mon conseil arrive un peu tard. Ton ami a le bras bien amoché, petite, ce doit être luvre dun arbreyeur. Montez, je vous amène à lhôpital. » Léa ne se posa pas de questions, elle monta dans la charrue suivie dEnzo qui sassit sur un tas de foin. Léa sinstalla quant à elle à côté de lhomme et lui posa quelques questions. En effet, il avait employé des termes étranges alors elle décida de ne pas lui dire toute la vérité sur elle et son ami.
« Dites monsieur, désolée de vous demander des choses étranges mais mon ami et moi voyageons depuis un bout de temps et nous avons un peu perdu la notion du temps. Quelle est la date daujourdhui ?
-Dame ! Vous devez être du voyage depuis fort longtemps ! Combien dannées cela fait-il ?
-Combien de quoi ? Comment ça ? Demanda Léa dune voix angoissée,
-Eh bien vous savez, la révolution végétale, lanarchie
Mais ne vous inquiétez pas, les routes sont sûres ces temps-ci.
-Excusez-moi mais nous venons de loin, quest ce que la révolution végétale ?
-Ah ! Existe-il encore un endroit non touché par la révolution ? Non ! Cest impossible ! Il ny a que Smeltrazar qui aurait pu y échapper, mais toutes les entrées sont bouchées et gardées par des arbreyeurs. Vous ne pouvez pas être de ce temps pour ne pas savoir.
-Eh ! Dites-moi ! Et je saurai !
-Ah ! Il fut un temps où il y avait une route goudronnée ici. Tenez, par exemple, vous voyez la faille temporelle.
-La faille temporelle ?
-Oui, les nymphes de Smeltrazar essaient parfois de faire reparaître le passé, ce qui créer un espace passé dans le présent. Ce quon appelle une faille temporelle. Celle là sen est une belle ! Dhabitude, les nymphes ne font apparaître que le lieu, mais là, il y a des objets aussi. Ca ne métonnerais pas que quelquun du passé ait atterri ici, mais les nymphes savent ce quelles font, elles nenvoient pas nimporte qui ici. La faille est apparue peu avant laube à ce quon dit, devait pas y avoir grand monde à cette heure-ci.
-Heu, oui, sans doute. Mais dites, est ce que vous pouvez me raconter la révolution végétale ?
-Pourquoi pas ? Voyez-vous, tout à lheure je vous disais quil y avait une route goudronnée ici. Cela doit bien faire trois ans
Oui ! Trois belles années ! Eh bien, les hommes trouvaient de plus en plus de nouveautés électroniques. Tout allait pour le mieux ici, mis à part la pollution. Mais tout ce progrès na pas plu à Dame Nature, les nymphes de Smeltrazar essayaient tant bien que mal de replanter des arbres -eh ! Cest leur travail après tout ! - Mais une force venue don ne sait où a bloqué toutes les issues de leur monde et leur a supprimé leur force mentale. Elles sont désormais coincées en Smeltrazar et ne peuvent pas parler et avertir lextérieur. Elles ne peuvent plus rien. Dame Nature sest retrouvée seule sans aide, alors elle a utilisé toutes ses forces pour donner du mouvement à ses plantes. La terre sest retournée, a recouvert les routes, les rues, les immeubles. La terre fût dans ce désordre pendant, pendant six mois à ce que disent les compteurs de temps.
-Les compteurs de temps ?
-Oui, toutes les montres et horloges se sont arrêtées le 23 avril 7h14 et 12 secondes.
-Hum, oui, mais de quelle année ?
-Oh ! Que tout ceci me semble vieux ! Le 23 avril 2007, 2008 ? Je dirais 2008 !
-Mais, mais cest dans tout juste trois mois ! Sécria Enzo, épouvanté.
-Mince ! Ton ami commence à délirer, répliqua le bonhomme, nous ferions mieux daccélérer le pas !
-Oui, sans doute. Ca alors ! Si papa et maman étaient là, ils nen croiraient pas leurs oreilles ! Ni leurs yeux dailleurs !
-Pourquoi nes tu pas avec tes parents ?
-Oh ! Heu, Francis et Christine Legrand. Vous les connaissez peu être. Mon père travaille à la mairie. Ils habitent dans la ville la plus proche dici.
-Oui, ça me dit quelque chose. Jen ai entendu parlé. Mais
»
Lhomme ne continua pas sa phrase. Il ne voulait pas inquiéter Léa pour rien.
« Mais il ny a plus délectricité ? reprit Léa,
-Non ! Tout est démolit, seuls quelques endroits on étés épargnés par le désastre. Cest là quont été construits les hôpitaux. Mais on ne peut pas installer lélectricité ailleurs quà ces endroits. On dirait quune force mentale empêche toute forme de développement. »
La charrette était arrivée dans une sorte de cité. Léa reconnue les premières maisons de sa ville mais elles étaient recouvertes de feuillage et de lianes. Léa leur trouva un certain charme. Déjà plus original que les murs gris quelle avait lhabitude de voir. La charrette sarrêta devant une énorme cabane cubique qui laissait paraître à quelques endroits la présence dun mur.
« Cest pas tout ça petite, mais maintenant il faudrait que tu maide à transporter ton ami à lintérieur. »
Léa ne se le fit pas répéter deux fois, elle pris Enzo par son épaule non infirme et, à laide de lhomme, le transporta dans le bâtiment. Ce qui étonna Léa, cétait lintérieur de limmeuble qui navait pas changé de celui quelle connaissait. Le comptoir daccueil, lécriteau où était écrit « URGENCES ». Tout semblait intact. Une femme les accueilli et leur demanda de les suivre. Elle les conduisit dans une chambre où il allongèrent Enzo sur un lit. Elle lava et désinfecta les vilaines plaies quil avait au bras. Trois longues traces de griffures barraient son bras sur toute sa longueur. Enzo avait perdu connaissances. Linfirmière parla dans un interphone :
« Il me faut une poche de sang chambre 301 »
puis se tournant vers Léa :
« Ton ami à perdu beaucoup de sang, le chirurgien va lopérer pour voir sil ny a pas une griffe coincée dans la chair, ça lui serait fatal. Vous devriez sortir, aller faire un tour en ville ou prendre un café. Revenez dans deux heures. »
Léa ne broncha pas et sortit de la salle dopération. En vérité, elle ne voulait pas voir son ami en train de se faire charcuter le bras.
« Tu veux faire quelque chose de précis petite ? Demanda lhomme à Léa après quils furent sortit de lhôpital, mais au fait, je ne connais même pas ton nom !
-Léa, répondit-elle simplement
-Enchanté, moi cest Gustave »
Léa répondit dun sourire et se mit en marche suivit de Gustave. Elle savait où elle allait ; ce chemin quelle prenait tous les jours en revenant du collège ; elle allait chez elle. Elle sarrêta devant le portail. Là une jeune fille sortit de la maison. Elle devait être âgée de dix sept ans. Des cheveux bruns tombaient en cascade sur ses épaules nues et ses yeux verts exprimaient une grande tristesse. Elle portait un débardeur noir et un jeans délavé trop grand pour elle. Cétait une jeune fille en deuil, à en juger le bouquet de chrysanthèmes quelle tenait à la main. Léa laissa échapper un cri de stupeur.
« Cest, cest moi
» murmura-t-elle.
Elle eut juste le temps de se cacher derrière une carcasse de voiture qui était restée dans la rue, sa voiture ! Léa et Gustave regardèrent la jeune fille séloigner.
« Eh ben ! Cette fille là vous ressemble ! On dirait que cest vous ! Mais où va-t-elle de cet air si triste ?
-Au cimetière, souffla Léa dans un sanglot. »
Et ils suivirent « Léa du futur ». Elle allait bien au cimetière ; celui-ci était resté le même : un grand portail vert, des allées de gravier, de grands cyprès. On aurait dit que Dame Nature avait préservé ce lieu, par respect pour les morts. Ou que ceux-ci avaient résisté aux plantes pas un pouvoir inconnu. La jeune fille connaissait le chemin par cur et elle arriva au bout de quelques minutes devant une tombe, ou plutôt deux tombes couvertes de fleurs. Elle sagenouilla, déposa son bouquet et pleura.
« Si quelquun mavait prévenue, jaurais pu faire quelque chose, jaurais pu vous sauver. Pourquoi vous êtes partis ? »
On entendait dans sa voix quelle connaissait ce texte par cur, quelle le répétait sans relâche, chaque jour de sa vie, en espérant un miracle. Sur les tombes, il était inscrit :
« Francis & Christine Legrand (1966/1970-2008) victimes de la révolution végétale ».