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Le Dernier Chapitre





Le Dernier Chapitre.
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"Encore une fois, ça va être l'enfer !"...

Une fin de roman, c'est comme l’ ascension d'un col des Alpes en solitaire :
les poumons qui n'en peuvent plus, les jambes dures comme du bois
fossilisé, l’œil vissé sur la ligne d'arrivée qu'on ne voit pas, mais dont on sait
qu'elle est  quelque part, là-bas, plus loin, après d'autres virages, d'autres
degrés à escalader.
Solitude de l'écriveur de fond...

Sans oublier les précipices, ironiques et accueillants, sur votre
gauche : le hors-sujet, la platitude, le "cliché" si goûté par les
critiques, la phrase somnifère...

Le dernier chapitre !

Sur la table de la terrasse, un paquet de feuilles blanches attend. Dix à vingt pages pour finir ce troisième roman, "Le Saint-Grill, ou le Barbecue Démoniaque".

Cinq heures du matin. Il fait déjà - ou encore ? - chaud sur cette
terrasse...
Comme pour chaque fin de roman, fin d'étape, Bernard Baleth s'est isolé.
Cette fois-ci, il a choisi un hôtel de la côte sud de la Crête ; devant : la
mer,  le vent, encore la mer, l'Afrique...
Pour le roman précédent , " Le mensonge d'une nuit d'athée",  il avait
pris ses quartiers dans un igloo.
Et il avait mariné deux mois dans une tente de Bédouin
pour finir son premier livre :"La vie est un four : pré-chauffer à 350
F"
Sur la table, à côté du papier, deux litres d'ouzo et un bac à glaçons :
le carburant pour la dernière ligne droite.

Le dernier chapitre!
Après, il le sait, le Destin l'attend. Le succès, la gloire, l'argent,
les femmes à ses pieds - et ailleurs - , la télé...
Son agent le lui a dit: l'éditeur est emballé par ce qu'il a déjà lu.
- Si tu finis aussi bien, coco, c'est du tout cuit ! On se tape les cinq
cent mille et le Goncourt, les
doigts dans le nez, vite fait sur le gaz !

Vite fait sur le gaz... Ouais... Facile à dire...
Bernard bourre sa première pipe de la journée - ou la dernière de la
nuit ? Il lève les yeux: il fait presque jour et il rêvasse sur la
terrasse depuis la veille au soir.

Le Destin l'attend, derrière le point final.
Pour l'instant, son héros l'attend, lui, son destin...

Bernard reprend un verre d'ouzo, son crayon et commence:
- Aymeric, le valeureux chevalier, hiératique et glacé, s'avançait vers
le grand portail de la Basilique, laquelle plongeait dans une pénombre
intense.
Pénombre intense ? Si la pénombre, c'est le manque de lumière, elle ne
peut être intense, quoique...
"Cette obscure clarté qui tombe des étoiles", n'est-ce pas ?...

Il rature et reprend :
- Aymeric, le légendaire chevalier à la Rolls, s'avançait
majestueusement dans la sombreur de la Basilique. L'assistance était
intense. Les fidèles, ses amis, le Roi, tous le fixaient avec une
admiration effrayée
par son hiératisme magnétiquement glacial...

Mouais... Trop hirsute, trop prévisible aussi. On dirait un remake de
Disney, genre "Donald dans la pénombre"...

Ca doit être quoi, en fait, la fin d'un roman ?
Une conclusion, bétonnée comme une huître, qui ferme toutes les portes ?
Un clair obscur, propice à toutes les échappées de l'imaginaire, toutes
les suites possibles, potentielles ou simplement plausibles, au gré des
fantasmes du lecteur ?
- Aymeric s'éloigna sur Jolly Jumper, son pétulant gauchetrier (Aymeric
était gaucher...) , dans le soleil couchant. L'assistance, intensément
t'émue, l'entendait fredonner d'un air mystique : "I'm a poor lonesome
chevalier..."

Ou bien cela doit-il être une introduction à autre chose?
- Aymeric déposa le Saint-Grill sur le sein de la Reine Genièvre, qui
palpitait coquinement ( le sein, pas la Reine), puis, tirant son épée
Dure en Dalle, il déchira le rideau cramoisi et passa dans l'Univers d'à
côté en s'écriant fortement : "D'autres aventures m'attendent. Sus à La Parque
Vador ! Ne manquez pas le prochain épisode!"

Angoissantttes, ces questions...
De pompeux mandarins en discutent probablement entre deux petits fours et  une flûte de champagne...

La chute...
Il y a des dizaines de chutes possibles !

La chute abrupte ?
- Il plongea dans l'intensité pénombreuse, tomba de son cheval et dût
être emmené à l'hôpital. FIN

La chute hyper-abrupte:
- Boum ! Cling !(l'armure) Aie ! Pin Pon ! - FIN
On atteint là  la pointe extrême de l'ellipse, à la limite du
crypto-roman.

La chute à tiroirs, comme dans "Mon chewing-gum sous la commode" ?
- Aymeric tira son épée et la bobinette. Son épée était un Bâton de
Lumière qui devait lui révéler les secrets du Destin et les résultats du
prochain Loto. Il devait gagner, pour acheter ce ravissant
cottage où il inviterait la Reine à une réunions d'affaires - dont la
première, non, la deuxième serait d'organiser un trafic de chevillettes
érotiques et transgéniques..."
Le problème, c'est qu'avant d'arriver au dernier tiroir, le lecteur se
sera endormi...

La chute filandreuse, comme dans une chanson yé-yé ou le discours de
réception d'un bègue à l'Académie ?

La chute cavalcadante, style Charge de la Cavalerie Légère ?
- Aymeric et son escadron de chevaliers bismuthés, dévalant  à toute
vapeur la grande allée de  la Basilique, sauta par-dessus l'autel et passa  à travers les vitraux
de manière fort cavalière..."


La chute surréaliste ?
-  Les poireaux noirs des succubes bi-carrés conifèrent
asymptotiquement,
sous les myrtilles existentielles d'Aymeric et de son pot au lait...

Ou :
-Un poireau à  la main, viril matador de l'intense, Aymeric s'élève  à
présent dans la pénombreuse Basilique de sa Destinée (qui le lui rend
bien!)...

La chute minimaliste ?
- Aymeric rejoignit l'intense - FIN
Non, l'éditeur va hurler.

Et le style ? Il ne fallait pas oublier le style…
La phrase interminable, où la ponctuation se déguise en courant d’air ?  Le style « régime » ; sujet-verbe-complément, sans entrée ni dessert ?
Ou bien parsemer le tout de points de suspension, pour énerver les képis littéraires et autres gourous auto-proclamés de la Bien-Ecritude…
Il verrait bien en relisant…

Et puis, dans toutes ces questions artistico-existentielles, il ne fallait pas oublier d'être un tantinet populiste.
Alors?
- Quittant son flipper, Aymeric vida son demi et lança à ses
poteaux : "Allez les mecs, on rembarque. On a un
Destin pénombreusement basiliquien  à se farcir ce matin!"
Oui, mais le Figaro va hurler...

Ah! naviguer entre l'Art pour l'Art et le comptoir de chez Jojo, entre
la belote et la spiritualité sous-jacente à un discours
post-existentialiste et néanmoins néo-mondialiste...C'est dur !

Essayer la rupture de style brutale?
- Aymeric, le rémouleur sacré, s'élevait fluidement vers les nuées, pour
retomber dans sa mortalitude hébétée...

… Sept heures du matin. La deuxième bouteille d'ouzo est bien entamée.
Tout ça n'avance pas...
Où sont le dramatique, le ressentir, l'essentiel ?!
Le talent, n'est-ce pas d'instiller au lecteur l'intensité de la situation, l'atrocité baroque de sa condition humaine?
Bernard reprit son crayon:
-Aymeric, le sombre chevalier déçu, remontait lentement l'allée centrale
de la Basilique du Néant, son chapeau de Damoclès à la main, une épée
sur la tête, prêt à affronter l'irrémédiable et tragominable surréalité
de sa Destinée: dès que la chevillette cherrait, il redeviendrait petit
scorpion, à l'heure de la soupe au potiron et des cigales...

Ah ! Mieux! Beaucoup mieux !
Le tragique, l'intensité, la surprise...

Un vieux coup de fatigue lui chut sur la coloquinte comme une épée de
Damoclès mal attachée.
De plus, son lutin intérieur, son Jiminy Cricket personnel, lui
susurrait aux oreilles :
- Attends! Pourquoi être si pressé ? Profite de la lenteur du jour, de
la chanson du soleil levant, de la mer amicale, du temps qui passe
devant toi et de l'ouzo...

Vrai de vrai ! Toujours de bon conseil, l'ami!

Bernard rangea les feuilles de papier dans un dossier, vida un dernier
verre d'ouzo, s'éparpilla dans un transat et glissa dans une pénombre sommeilleuse:
- Ouf ! Je vais pouvoir continuer à rêver...
On verra demain...


Hervé

samovar (http://www.ecrivez.fr.st)


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