Les secrets dArkham
─ Ceci est la marque du Dieu Volkk, Monsieur Barlow. Appelé aussi le Pourfendeur dâme. Il ne fait aucun doute !
Le professeur Hattameyer suspend son expertise et hisse la tête. Il ressemble à un savant fou que lon aurait dérangé au cours dune de ses secrètes expériences. Doblongs cheveux poivre et sel volent en désordre sur les tempes de son crâne volumineux, encerclant un front haut et sillonné. Il me fixe de ses petits yeux gris, ses sourcils broussailleux froncés dune inquiétude nouvelle.
─ Vous ne savez pas dans quoi vous êtes embarqué, jeune homme
Jai bien peur que la police dArkham soit impuissante face aux forces occultes qui ont été rappelés de leurs prisons. Arkham recèle bien des secrets dépassant la raison des mortels, Lieutenant Barlow !
Sur ces paroles énigmatiques, le parapsychologue réajuste son monocle, comme si il cherchait à régler quelque puissant microscope. Puis, à nouveau, scrute la photographie dune concentration appuyée.
Je ne savais que penser à entendre un excentrique de la sorte débiter de telles fariboles incohérentes. Et jaurais pris immédiatement congé de cet énergumène si je navais pas eu des ordres émanant en haut lieu. Car si jétais dans le bureau de léminent professeur Nathan Hattameyer à solliciter une entrevue − aussi inutile quelle me semblait être − cest que la barrière de lentendement avait été piteusement franchie dans notre enquête.
La mort de feu Charles Baker, avocat respecté dArkham, était apparemment inexplicable. Nous avions bien cherché à raisonner une reconstitution logique des évènements. Mais lorsque lon retrouve le tronc ensanglanté dun homme, ses quatre membres disloqués gisant un peu partout sur la moquette, et son visage horriblement mutilé trônant sur son bureau détude ; on devine que quelque chose dépassant la compréhension sest produit. Surtout quand ses deux associés et sa secrétaire sont dans la pièce attenante à celle du meurtre et que ceux-ci ne témoignent daucune présence dans son bureau au moment des faits
Pendant toute une semaine, nous vérifiâmes les alibis dune quinzaine de personnes liées à lentourage de Sir Baker. Associés, Amis et proches parents vu que lavocat était célibataire. Nous les interrogeâmes longuement, dessinant pour chacun un mobile prétextant un tel assassinat. Sensuivit de longues journées dinterrogatoires, fouilles et perquisitions. Pourtant, en conclusion, nous ne décelâmes rien de probant et les motivations respectives des suspects ne pouvaient justifier cet acte criminel. Nous cherchâmes alors dans dautres directions, traçant les schémas ayant pu conduire lintrusion dun tiers assassin dans le bureau de Charles Baker. Mais nous nous étions rendu vite à lévidence lors de la reconstitution du crime ; aucune issue ne pouvait permettre à quiconque de pénétrer dans létude du maître à linsu de tous. Pour y accéder, il fallait emprunter le hall relié à une sonnette davertissement, passer par le secrétariat puis traverser un large couloir. Le bureau de la victime était le tout dernier au fond. Impossible déchapper à lattention de tous les associés. Quand aux fenêtres extérieures, limmeuble comptait douze étages et le meurtre avait eu lieu au huitième
Alors que nos services nageaient toujours dans un brouillard de mystères, un élément définitif allait annihiler toute accusation... Le rapport du coroner était sans équivoque : lautopsie pratiquée sur Charles Baker affirmait que les démembrements et supplices subis sur le malheureux avaient été provoqués à mains nues. Cela supposait une force destructrice que ne possédait aucun humain... Qui plus est, aucune empreinte ne fut décelée sur le corps de lavocat. Ne restez donc que la vague piste de ces entailles étranges, comme les lettrines dun alphabet inconnu, gravées sur locciput du défunt.
─ Observez bien ces marques, Monsieur Barlow, pareilles à des brûlures, là, incrustées sur le front de Sir Baker
Jexamine le cliché à travers lépais verre dune grosse loupe que me tend la main tremblante du professeur. On y décèle nettement deux écritures formant des arabesques aux courbes biscornues. Je les avais déjà examinées maintes fois au labo.
─ Ces glyphes sont le sceau des adorateurs du Dieu Volkk, le terrible mangeur dâme. Ils signifient le terme « vengeance » en langage tcho-tcho, un dialecte oublié variante du sanskrit. Malheureusement, je doute que vous puissiez un jour arrêter votre criminel
─ Que dois-je comprendre dans vos propos, Monsieur Hattameyer ? Si il y a coupable, il sera arrêté et emprisonné ! , tempestais-je fortement.
Le professeur part dun rire de gorge qui me glace les os jusquà la colonne vertébrale. Puis le vieil homme, qui saperçoit bientôt du faciès interloqué qui je lui présente, reprend un air plus austère. Il me fore quelques instants dun regard ténébreux, un sourire pathétique vrillant la courbe de ses fines lèvres.
─ Doù venez-vous, mon jeune ami. Vous nêtes pas du Massachusets, Nest ce pas ?
─ De New-Angeles
je lui réponds. Jai fait mes classes à lécole de Police de Vigo avant dêtre muté à Arkham. Je
mais pourquoi cette question, je vous prie ?
La petite masse du vieil homme saffaisse plus profondément dans son fauteuil. Après un raclement de la gorge, il croise des mains ridées de veinules saillantes. Son regard à la lueur grave converge vers les photographies étalées sur le pupitre de son secrétaire.
─ Je suis né, vis et mourrai assurément à Akham, Monsieur. Jai passé ma vie à y étudier ses mystères, à rassembler ouvrages et annales journalistiques sur les évènements qui sy sont déroulés à travers ces deux derniers siècles. Les gens de Salem se vantent de leur passé maléfique, mon cher Monsieur Barlow, mais les pierres dArkham dépassent et renferment dans leur histoire troublée de bien pires atrocités ! Chaque rue, chaque édifice, chaque lande de cette terre fut à son heure marquée de sa terrible légende.
Hattameyer, lil luisant dintelligence, incline le buste dans ma direction, comme si le fait de parler dun tel sujet préconise des attentions particulières. Je reste sur ma chaise, dun stoïcisme militaire bien quau fond de moi je frissonne dun sentiment étrange.
─ Avez-vous déjà entendu parler de la Maison de Shrewsbury ? Ou du cottage dArmitage ? De la sorcière Keziah Mason et de son horrible Brown Jenkins ? Des révélations sur la famille Peaslee ? Des études du Docteur Wilmarth ?
Je berce la tête en une série de dénégations polies. Depuis que jétais en fonction au commissariat central dArkham, je navais jamais eu le temps de mintéresser au passé de cette ville désuète. Le fait est que javais demandé − et obtenu − une mutation dans trois mois pour Boston. Je devais patienter un trimestre pour quitter les sombres ruelles dArkham La Noire. Nen déplaises à ma jeune fiancée, Mily, que javais rencontré à mon arrivée six mois plus tôt et qui voulait que je lépouse en premières noces. Javais refusé ses avances répétées, prétextant quun fois installés à Boston, la vie serait plus propice à fonder un foyer dans cette cité au cadre agréable. Je lavais encouragé à me suivre par le train suivant la semaine de mon affectation à Boston où nous pourrions ainsi passer devant le maire. Mais elle se bornait à ne pas vouloir déménager de Bellington Street. Et en voyant le professeur Hattameyer conversait de la sorte, je me rendais compte que tous les habitants nés à Arkham ou de souche locale, tenait à lidentité de cette ville de malheur, aussi incongru que cela puisse paraître
─ Simmiscer sur la route de ceux qui adorent Les Grands Anciens équivaut à signer son départ pour le trépas, Monsieur Barlow. Je vous conseille dajourner cette enquête
en espérant que les meurtres cessent.
Je regarde mon hôte, incrédule.
─ Ce que vous me suggérer est impossible, Professeur ! Notre police se forge à faire respecter la loi et à protéger nos citoyens contre tous les fous criminels. Nous devons empêcher que les adorateurs de cette
secte cruelle et démente nuisent à la sécurité dArkham ! Et dabord
dîtes moi qui sont ces Grands Anciens quadorent ces profanateurs ?
Nathan Hattameyer fixe un point inconnu au dessus de ma tête puis expire un soufflement de dépit.
─ Je vous aurez mis en garde, Lieutenant, lâche t-il faiblement en recroisant son regard au mien. Vous nêtes pas sans savoir que jai beaucoup travaillé avec votre police, les aidant par mes connaissances érudites à éclaircir des affaires particulièrement sombres
─ Cest en effet pourquoi mes supérieurs mont envoyé quérir vos conseils sur le dossier Baker, Professeur. Vos talents de criminologues penchés dans la connaissance des démonologies et des sciences occultes sont reconnus de tous.
Hattameyer lâche un regard circulaire avant dajouter :
─ Les étagères de ma bibliothèque recèlent décrits rares et interdits, Monsieur Barlow. Ces grimoires, quils soient des versions originales ou des copies latines, je les ai rassemblés tout au long de mes longues recherches en y mettant le prix, comprenez vous ? Et je ne vous parle pas que dun prix pécuniaire. La bibliothèque dArkham ne possède pas certains dentre eux
Le professeur semploie à quitter son fauteuil, lequel grince sur le parquet en bois de la bibliothèque. Cette dernière salle est la réplique conventionnelle du cabinet de travail rêvé par tout érudit savant digne de ce nom. De hautes rangées douvrages impeccablement alignés encerclent une pièce vaste de 50 m2, architecturée en ovale. Un discret rai de lumière scintille dune lucarne haut perchée dans le mur septentrional, tamisant lensemble dune touche austère, non dénuée de charme. Sur les murs tapissés de velours brun, plusieurs portraits − ancêtres du professeur à leurs traits caractéristiques − nous surveillent de leurs visages fatigués. Au centre de la bibliothèque, un immense globe terrestre trône près du cabinet de travail en bois dacajou dont ma présence a réquisitionné lun des trois sofas rembourrés. Le reste du mobilier − composé de meubles dépoque et de bibelots rapportés sûrement des divers séjours à létranger de mon hôte − marie lensemble de fort belle manière, entre un conservatisme général et une pointe dexotisme.
Prenant sa canne qui lui tient de soutien, le vieil homme déambule dun pas pesant dans ma direction. A ma hauteur, il me fait un petit signe pour que je me retourne puis me dépasse en trottinant de plus belle. Je le vois se diriger vers un bahut imposant dont les devantures sont protégées de la poussière par des vitrines en verre fumé.
─ Je range sur ces étals mes plus précieux ouvrages, monsieur Barlow − ceux qui ne doivent pas tomber dans nimporte quelles mains − ajoute mystérieusement le professeur en sortant une petit clé de la poche de son pantalon.
Avec une précaution démesurée, il insère puis tourne la croche dans la serrure comme si elle était reliée au mécanisme dune bombe
Ouvrant le panneau à sa droite, je lobserve alors tâtonner délicatement une série de volumineux ouvrages, tous je lavoue métant inconnus. Certains possèdent des reliures en cuir datant vraisemblablement de plusieurs siècles. Je lis leurs titres sans en comprendre le sens, moi qui ai pour les langues étrangères de biens maigres affinités
Le nom de leurs auteurs ne mavance pas plus
Traduction anglaise du Necronomicon par un certain Dr John Dee, Le Manuscrit de Sussex de Frédéric Baron, LUnausprechlichen Kulten écrit par un auteur au patronyme allemand, Von Juntz
et bien dautres grimoires aux dorures diverses. Certains endommagés par le poids des ans vu leur encartage déliquescent. Dautres, plus récents dans leur confection, ressemblent à des recueils encyclopédiques de luxe. Alors que jachève ma revue de cet étrange inventaire littéraire, Le Professeur Hattameyer finit par choisir un gros recueil quil tire avec lattention dune mère portant son nouveau né. Le livre sous le bras, il referme précautionneusement le pan de léventaire vitré puis se traîne à nouveau vers son cabinet, le pas lourd.
Je ne dis mot jusquà quil regagne les accoudoirs de son fauteuil, passablement intrigué par toutes ces dispositions de sécurité.
─ Ceci est le « De Verbooten Wissens », écrit par le professeur Henri Beerens, commente le professeur en me montrant le rédigé dont il feuillette studieusement les premières pages.
Je regarde lépais bouquin qui me semble relativement récent à son façonnage impeccable. Dun format in-folio, ses bords sont larges et reliés denluminures aux caractères dorés. Sa couverture, dun bordeaux gracieux, me semble avoir été habilement travaillée dans un cuir tendre par des mains expertes.
─ Ce livre, lieutenant, renferme la synthèse dune centaine douvrages interdits ! continue Hattameyer, le verbe vif. Ce fut un travail gigantesque que celui de rassembler les notes obscures et autres formules incantatoires de dizaines de milliers de pages jaunies par les griffes du temps. Mon ami Henry y a donné sa vie entière, Monsieur Barlow. A sa mort, en 1993, jai rassemblé toutes ses notes laissées à mon intention pour en confectionner cette transcription reliée ici présente. Ce livre est unique, dieu merci car terriblement périlleux pour les esprits trop faibles !
─ Mais pourquoi tant de mystères, Professeur
Ce ne sont que des vieux livres
, arguais-je étonné.
Nathan Hattameyer remue la tête dun dépit insolent avant de reprendre froidement.
─ Ils sont plus que de simples ouvrages, Monsieur Barlow
Ils sont des portes ouvertes sur des mondes dangereux ! Lart magique na pas toujours été quune chimère de contes fantastiques. Dans des temps éloignés où ce monde brûlait de croyances païennes, des sorciers ont prêchés le réveil dentités monstrueuses. Des Dieux immondes qui à laube de lhumanité gouvernaient notre univers de leur joug impie.
─ Vous voulez dire que vous croyez à ces facéties ? , demandais-je incrédule.
─ Que vous croyez ou pas ce que je vous affirme na aucune importance, Monsieur Barlow. Ce qui en a, par contre, est quil existe à travers le monde actuel nombres dadorateurs qui ont gardés au fil des siècles de notre histoire le noir dessein de rappeler ces divinités à leur règne.
─ Pardonnez moi
Mais tout ceci nest que pure fantaisie, monsieur Hattameyer. Et je métonne quun savant de votre acabit puisse donner crédit à de telles simagrées !
Le professeur stoppe sa lecture, ferme le grimoire puis retire ses lunettes. Sans ses épais verres, laspect malingre de son regard est amplifié. Il fronce longuement ses tempes de la paume de sa main avant dajouter :
─ Jétais comme vous, jeune homme aussi incrédule lorsque souffla sur moi la révélation de leur existence. Longtemps, je cherchais à menfermer dans le refus total de ces monstruosités sans noms, comprenez vous. Et plus encore même quand je fus confronté face à linnommable. Jai cru être un fou, Monsieur, pareil à une âme marquée à vie par le sceau de la déraison. Jaurais pu en rester là et vivre à lécart de tout, avec ce secret enfoui en moi jusquà la mort libératrice. Mais jai préféré faire face et accepter mon destin qui venait sopposer à la raison commune du manichéisme. Dieu Merci, je nétais pas seul à avoir découvert les projets des Grands Anciens et de leurs acolytes. Nombres dhonnêtes gens, armés dun vaillant courage, luttaient déjà pour contrecarrer les agissements maléfiques des dangereux adulateurs. Je rejoignais leur groupe et partager mes capacités à ce vaste combat. Nous luttons toujours
Je restais perplexe, partagé par les révélations du professeur. Dans ma courte carrière, javais toujours refusé de trouver la vérité dun crime ailleurs que dans un élément logique des faits. Là, jétais décontenancé. Pour la première fois de ma vie un doute subsistait au fond de moi. Se pouvait-il que Hattameyer ne soit pas seulement le farfelu original quil me semblait être ? Pourtant ses nombreux travaux attestaient dune érudition sans équivoque aux questions parapsychologiques. Mes supérieurs en étaient certains, eux. De toute façon, limpasse que nos services rencontraient dans cette enquête nenvisageait pas dautre solution que découter les recommandations du professeur
Du moins pour un temps. A nous après de faire nos conclusions...
─ Je crois quil est préférable que nous revenions à notre affaire, professeur... Qui sont les adorateurs de ce Volkk ?
Hattameyer acquiesce dun air désolé puis appose à nouveau ses binocles au cartilage de son nez crochu.
─ A ma connaissance, il est mention de la divinité Volkk dans deux grimoires aux savoirs séculaires. Le terrible « Cthaat Aquadingen » dans sa version latine y fait sommairement allusion. Et bien sur le « Necronomicon », la bible maudite rêvée par larabe fou Abduhl Alhazred, lui consacre un maigre passage dans son affreux glossaire des divinités. Mon ami Henri Beerens a reprit ces deux descriptions dans son ouvrage ici présent.
Le professeur fait une pause, puis recherche un passage de son livre, annoté précédemment par ses soins à laide dun long et mince marque-page en velours couleur or.
─ Volkk est un dieu stellaire, reprend-il en me tendant la page traduite du latin à langlais. Il fut selon Alhazred lancien lieutenant dun célèbre Grand Ancien nommé Hastur lindicible, dieu dont « Il Ne Doit Même Pas Etre Prononcer Le Nom ». Volkk aurait fuit la lointaine étoile dAldebaran pour ses desseins personnels de conquête. Nous ne savons pas où ni pourquoi
Une horrible illustration représentant lentité, griffonnée par un artiste au talent des plus morbide, complète les passages extraits du « De Verbooten Wissens ».
Cela ressemble si description est concevable dune telle chose à un horrible bipède daspect simiesque dont les membres démesurés se terminent par des pattes poilues aux griffes longues et acérées comme des sabres. Une paire dyeux à la lueur sadique luit hideusement dans une gueule presque humaine ; si ce nest lexagération dun nez aplati, dune large bouche aux dents carnassières taillées en triangle et dun front proéminent.
Ecoeuré de cette vision cauchemardesque, je ferme promptement louvrage.
─ Comment peut-on adorer une telle monstruosité ? , m'informais-je dun air marqué par une incompréhension palpable.
─ Le culte de Volkk est bien heureusement très peu répandu, vénéré par quelques sorciers et sorcières essentiellement concentrés ici, à Arkham. On linvoque rarement
mais efficacement car Volkk est un vagabond dimensionnel
─ Un Vagabond dimensionnel ? Quest-ce que tout cela signifie encore ? demandais-je interloqué par toute cet obscurantisme qui, je lavoue, me dépassait hautement.
─ Un être dimensionnel qui plus est quand il sagit dun redoutable guerrier comme lest Volkk a la possibilité de voyager à travers les dimensions grâce à une invocation magique. Ces êtres servent ainsi aveuglement leur invocateur à expédier une victime choisie dans un horrible trépas.
─ Des hommes de mains très pratiques en quelque sorte
si je suis votre raisonnement
─ Et de parfaits alibis à ceux qui ne souhaitent pas le sang de leur victime sur leurs propres mains, ajoute Hattameyer en tendant un doigt fébrile sur le tas de photographies.
─ Cest proprement délirant ! Je ne peux pas adhérer à cet amas dillogismes. Il doit y avoir un lien cohérent à ces agissements
Quelque bourreau se cache sous des croyances païennes dun dieu vengeur pour masquer son crime. Et nous établirons ce lien en trouvant le mobile qui lie le meurtre de lavocat à son assassin.
Je réfléchis un moment avant dajouter à lintention du démonologue :
─ Vous, Monsieur, qui êtes au fait des sombres complots qui ont jalonnés ce pays dArkham durant des années, devez certainement pouvoir retrouver dans vos archives la trace des derniers adorateurs de ce culte
─ Jai en effet recensé nombres darticles ces dernières années, commente le professeur en ouvrant un tiroir de son secrétaire pour en extirper un épais dossier doù séchappent quantité de coupures journalistiques. Mais si vous cherchez un nom, le seul que je puis vous donner ne vous sera pas dune grande utilité
─ Et pourquoi cela ? menquis-je aux bords des nerfs.
─ Car Erwin Howard Dunbar, le seul homme dont mes souvenirs se rappellent être lié au culte Volkk, est mort depuis dix ans, Monsieur Barlow, dans lenceinte du sanatorium dArkham où on lavait enfermé pour démence.
***
« Arkham La Noire » na pas volé sa réputation. Jai beau longer chaque soir ses étroites rues pavées, jai toujours cette étrange impression désagréable, de nuit. Comme si la ville était dissimulée sous un éternel manteau de brouillard. Peut-être pour cacher au monde la nature de ses terribles secrets
Alors que je viens de sortir du tramway qui siffle en sengouffrant dans lépais brouillard, je hâte le pas vers Marsh Street pour rejoindre lédifice du commissariat où mattend le capitaine Brooks, pour mon rapport. De chaque côté de la chaussée, les façades des vétustes maisons en brique rouge de la vieille ville me regardent passivement, leurs toits en pignons identiques à des sourcils perpétuellement froncés. Sur le trottoir solitaire où claquent mes seules semelles crêpées, les bouches dégouts expirent des volutes de fumées humides, tel un éternel soupir accompagnant le leitmotiv de ma marche silencieuse. Sur les étroits accotements, quelques trop discrets lampadaires jettent une lumière blafarde sur lintermittente obscurité. A une intersection, je profite du pâle halo de lun de ces rares candélabres pour griller tranquillement une cigarette. Cest là que je sens que quelquun mobserve. Comment je peux en être si sûr ? Je ne peux pas vraiment me lexpliquer ; cest comme un sixième sens me chuchotant à lesprit une présence inconnue, à quelques mètres de moi. Une présence néfaste
Je me retourne de biais. Je suis face à louverture dune étroite ruelle, pas plus large que trois mètres, dont les nuages dune troublante vapeur transpirent du sol à travers les grilles dinvisibles soupiraux. Jai la désagréable impression que lentrée béante de la ruelle − telle la gueule ouverte dun dragon − cherche à mavaler. Dinstinct, je mets la main dans ma poche, voulant sentir la crosse sécurisante de mon arme. Puis javance prudemment, décidé à éclaircir le tracas qui simmisce dans mon esprit troublé. Je menfonce dans la dense atmosphère brumée, épiant le moindre bruit qui pourrait révéler la présence dun quelconque danger. Cest comme pénétrer dans une espèce de cavité vaporeuse, tant les façades imposantes étouffent la rue de leur bras de béton. Divers détritus amassés par la négligence des riverains jalonnent le bitume, parvis dun immonde dépotoir dont je ne me chargerais à signaler les défauts de maintenance au prochain conseil municipal... Je ny vois pas à plus de deux mètres et je suis prêt à rebrousser chemin lorsque le fracas caractéristique du verre que lon brise attire mon attention. Les jappements répétés dun chien errant activent le signal de la poursuite et je me mets à courir dune allure soutenue, me jetant à laveuglette dans le ventre de la ruelle. Subrepticement, le brouillard sévapore à mesure que javance, me donnant un peu plus de visibilité. Bientôt, à une vingtaine de mètres en avant, japerçois lombre que javais senti mépier, qui se faufile avec rapidité en longeant les murs de brique. Je presse mon pas, soufflant tous mes poumons pour rattraper mon fuyard. Dans cette poursuite, je croise à mon tour le bâtard canin qui grogne derechef la fureur de son réveil. Bien que je ne manque pas dendurance, linconnu, lui, doit être un sportif accompli tant sa course est véloce. Plusieurs fois, je le somme de sarrêter, le visant du canon de mon arme. Mais comme je my attends, il continue de plus belle, bravant mes avertissements répétés. Je tire deux fois en lair pour leffrayer mais il ne sarrête pas pour autant. Nen pouvant plus de cette éreintante échappée, je stoppe ma poursuite, souffrant dun point de côté qui me brûle le flanc. Me maudissant davoir laisser échapper le mystérieux fugitif, je trottine néanmoins jusquau bout de la rue qui aboutit à une impasse. Une clôture grillagée haute de quatre bons mètres, empêche tout passage, et malgré les qualités physiques du fuyard, il na pas pu lenjamber en si peu de temps. Il doit donc se terrer quelque part ici, au milieu des détritus qui polluent lespace. Jinvestigue dans ce fatras abject fait dimmondices en tous genres et dont lodeur nauséabonde est un vrai supplice pour mes naseaux. Je le somme à nouveau de se rendre et de se montrer, en vain. Cest alors quun bruit au dessus de ma tête attire mon intention. Je sais alors que mon mystérieux personnage va méchapper
Une mince silhouette apparaît, accrochée à la corniche de la façade dune bâtisse qui fait un angle au-dessus du grillage. Je tire et le manque à nouveau, mes balles miaulant sur le crépi de lédifice. Bientôt lhomme − dont la souplesse est proprement incroyable − sagrippe habilement à une échelle de secours qui donne sur les toits. Il grimpe prestement la série de marches métalliques puis disparaît définitivement à ma vue, sans se retourner. Je lai perdu pour de bon.
Résigné, je fais demi-tour et regagne la rue principale, me fustigeant des pires reproches pour avoir laisser échapper ce curieux acrobate.
Bientôt, les premières marches du perron de limposant édifice municipal apparaissent. Je les grimpe furieusement, quittant les mystérieuses rues dArkham pour la chaleur de mon bureau.
─ Voilà ce que nous avons, capitaine
dis-je en tendant mon rapport quotidien à mon supérieur. Les inepties dun savant agité du bocal qui croit dur comme fer que notre monde est menacé par des monstruosités surgies de lespace !
Brooks lit attentivement mes notes, grognant plus fortement à mesure quil avance dans la lecture de mon procès-verbal. Puis, dans un dernier bougonnement qui achève le récit, me rend mon papier.
─ On a rien dautre que cette piste, Barlow. Même si cest plutôt loufoque, continuez à chercher de ce côté ! Nous navons pas dautre choix pour le moment.
Je le regarde, expirant le soupir dune profonde amertume.
─ Plutôt loufoque, capitaine
Je dirais moi complètement délirant ! Nous devrions rechercher plus avant dans les dossiers archivés de Sir Baker. Il doit sagir dune affaire classique de règlement de compte par un ancien client insatisfait dune décision du barreau. Un acte notarié avorté, des placements contournés ou blanchis, des droits de successions bafoués ou déclarés nuls, peut être ?
─ Barlow, Barlow
Vous savez aussi bien que moi que lon a enquêté sur tout cela. Jai mis trois gars dessus, qui ont déchiffré des cartons entiers de paperasse juridique pendant une semaine vingt quatre heures sur vingt quatre ! On rien trouvé bon sang !
Je me renfrogne dans ma chaise tout en piochant une cigarette dans la poche de ma chemisette. Le capitaine brooks se lève, contourne son bureau et me tend la flammèche de son briquet.
John Brooks est un personnage aux traits coriaces et à la mine patibulaire pour qui ne le connaît pas. Il doit peser 110 kilos de muscle quil met en action dès que la situation le demande. Une coupe en brosse coiffe un faciès solide comme un roc et à laspect général mutin. Seuls des yeux bleus compatissants vous font apprécier lhomme dès le premier regard. Cest un bon capitaine et son physique transparaît son caractère ; celui dun homme dur mais droit. Pas le genre à se laisser fourvoyer dans des histoires de bonnes femmes
─ Vous savez, Barlow, jhabite à Arkham depuis une dizaine dannées, commence t-il en jetant un il sur la fenêtre dont le rectangle dune nappe de nuit contraste avec le fort éclairage de la pièce.
─ Durant cette décennie, il ma été donné de voir des trucs pas croyables, Lieutenant
Des trucs dont on se dit intérieurement « Bordel, cest pas possible, je rêve éveillé nom de dieu
»
─ Vous nallez pas me dire que vous croyez vous aussi à tout cela ! je le coupe, étonné.
Brooks tire une longue exhalaison sur sa cigarette puis recrache la fumée de côté.
─ Vous nétiez pas encore dans nos services quand a éclaté laffaire de Falcon Point.
─ Falcon Point
? Non
Que sy était-il passé, capitaine ?
─ Un petit village de pêche au Nord-Est dArkham, près de la baie de Boynton Beach. Un petit hameau dune centaine dhabitants où il se passait des choses pas très avouables, liées aux cultes des pêcheurs locaux avec des croyances païennes. Jétais sur les lieux − tout comme le professeur Hattameyer − lorsque larmée à raser toutes les baraques, exterminant la moitié du petit havre
Le gouvernement a étouffé laffaire mais ceux qui étaient présents cette nuit là garderont en eux limage de ces horreurs brûlants den dhorribles cris, sur les débarcadères en feu
─ Des horreurs ? De quels genres dhorreurs parlez vous, capitaine ? je demande éberlué par les déclarations de mon supérieur.
Brooks me regarde ; ses yeux luisent dune fiévreuse clarté.
─ Du genre quils vous font admettre lincroyable, Barlow
Je ne puis vous en dire plus en détail car je suis tenu au secret militaire qui mempêche de divulguer la nature de cette mission dintervention, même à vous. Mais croyez moi, ce que jai vu relevait de linimaginable
─ Cest pourquoi vous devez continuer vos investigations, reprend-il de concerto, aussi farfelues quelles vous semblent être. On ne sait jamais se qui se cache dans le cur de la sombre Arkham.
Le dos tourné, le capitaine avance vers la fenêtre qui transperce la nuit sans étoiles. Je vois son ombre fangeuse qui se décalque sur la vitre.
─ Je déteste cette ville, Lieutenant. Elle est pourrie au plus profond de son passé. Etudier les premières souches familiales dArkham et vous comprendrez ce que je vous dis
Des raclures au sang mélangé ont colonisé ces terres, y installant en secret des prieurés qui adorent dautres divinités que celle de notre seigneur.
Jétais prêt à croire le capitaine sur ce dernier point ; à maintes reprises je métais interrogé sur le caractère physique singulier dune bonne partie des habitants dArkham. Jy avais deviné un étrange métissage chez certains gens ; entre autre au niveau dune corpulence à lallure passablement recourbé, telle la démarche dun bossu, et au visage dont les traits étaient particulièrement bulbeux. Je mexplique tant mes propos pourraient être incohérents
Disons que laspect général de ces personnes se rapprochait − si une telle comparaison est possible − de celui dun hominidé aux lignes squameuses, identiques à celles dun amphibien ... Mily, dont la famille était installé depuis un siècle, mavait affranchi sur cette particularité des citoyens dArkham. Selon elle, ces familles étaient originaires dInnsmouth, un village portuaire abandonné depuis 1934, au Nord-Ouest dArkham. Un village où selon ma fiancée détranges événements sétaient passés
Je réfutais tous ces souvenirs et prenais congé du capitaine Brooks − lui promettant de continuer dans la voie actuelle − pour me rendre dans mon bureau. Celui-ci est plutôt exigu mais il nen demeure pas moins lendroit où je me sens le mieux pour réfléchir. Je fais glisser les stores vénitiens de ma fenêtre tout en repensant à cette ombre qui mavait suivi. Pour quelle raison avait-on pris linitiative de me faire surveiller ? Javais volontairement omis den parler au capitaine. Je ne voulais pas rajouter une énigme supplémentaire sur une affaire qui en avait assurément que de trop. Ressassant mes maigres indices, je maccoude sur mon bureau où trône ma vielle machine à écrire sur laquelle je tape mes rapports. Cest peine perdue tant toute cette affaire se déconnecte de la réalité
Tout à côté, je jette un il affectueux à la photo encadrée de ma douce Mily. Je regarde lheure et en déduis quil est grand temps que je cesse de tergiverser de la sorte et que rejoigne ma belle au petit restaurant, le « BlueFish », qui longe High Lane, prés de la gare de Boston & Maine. Mily y travaille comme serveuse et termine son service aux alentours des 20 heures. Je passe la prendre presque chaque soir. Habituellement, nous soupons chez moi mais ce soir javais envie de sortir pour me changer les idées. Jen avais bien besoin après toutes les révélations qui avaient jalonnées ma journée denquête. Des révélations qui ne manquaient pas de mystères
***
─ Ma seule piste est ce Dunbar, chérie
dis-je tout en reposant ma tasse de café qui achève notre copieux repas.
Nous nous étions réfugiés dans un chaleureux restaurant de la Miskatonic Avenue, prés de luniversité. Lendroit le plus vivant de la ville
Mily me regarde tendrement. Je la trouve superbe ce soir, avec cette robe échancrée qui épouse sa silhouette aux formes veloutées. Une longue et lisse chevelure noire comme le jais repose sur ses épaules nues. Sa bouche, aux lèvres écarlates, me dessine un sourire enjôleur qui a le pouvoir dun baume à tous les maux. Et cela fait son effet tant je me sens mieux depuis que je suis prêt delle. Et ce regard
Jaimais my échouer comme on jetterait un seau damour dans un puits de passion.
─ Tu ne devrais pas ten faire pour cette histoire, mon cur. Pense que dans moins de trois mois, nous quitterons Arkham pour Boston
Je la regarde avec un air de surprise non dissimilé.
─ Je croyais que tu ne voulais pas déménager, Mily
?
Elle tourne pathétiquement la tête vers la baie vitrée qui donne sur le versant extérieur, là où la nuit accapare tout.
─ Je suis lasse de cette ville, Laurie. Il est grand temps que je fasse ma vie hors de ces murs de prison. Tu sais que je nai plus de famille ici, hormis une tante à Dunwich, et si je dois vendre la maison de Bellington Street, je le ferais
Je lui prends la main que je serre étroitement. Elle est fragile et douce
─ Nous sortirons bientôt de cet enfer, mon amour. Je te le promets. Mais dici là, jai une dernière enquête à mener.
Son petit sourire est compatissant.
─ Jai tant de chance de tavoir auprès de moi, Laurie, me dit-elle dune petite voix suave. Ne me laisse pas seule, jamais
Je la rassure de tendres attouchements alors que nous nous levons de nos boxes pour rejoindre la fraîcheur de la nuit. Le brouillard nappe toujours le ciel de son gris couvercle. Je hèle bientôt un taxi en faction où jengouffre ma bien aimée après un savoureux baiser dadieu.
─ Sois prudent, mon chéri, lâche t-elle en frissonnant alors que je retiens la portière du taxi. Je naime pas te savoir dehors après tout ce que tu mas dis
Au cours de notre repas aux chandelles, je lui avais raconté ma course poursuite avec létrange fuyard, plus tôt dans la soirée. Je ne cache jamais rien à Mily qui est une vraie confidente à mes yeux.
─ Ne ten fais pas
Je serais sur mes gardes. Dors tranquille
promis-je en claquant la portière dans un ultime salut.
Le chauffeur démarre dans la foulée et je men retourne à pied vers la station de tramway la plus proche.
Javais pris un rendez-vous nocturne avec le docteur Stewart Blake, directeur du Sanatorium, qui se trouvait sur Derby Street, au 255 E. Je devais prendre la ligne A, celle longeant S.West Street jusquà la rive droite du fleuve, après le passage du pont G.Dizerega. Le tramway suivait ensuite les quais par la W.Water.Street avant de remonter la Peabody Avenue qui faisait langle avec Derby Street.
Une vingtaine de minutes plus tard, je descends de la rame pour mengouffrer dans la rue déserte. De jour, la façade du sanatorium na rien dengageante. De nuit, elle est véritablement effrayante avec les ombres frémissantes des platanes agités par le vent qui courent en détranges arabesques sur les murs décrépis du vieil édifice. A mesure que je me rapproche de lallée de gravillons qui mène au perron de lasile, les centaines de piaillements dune horde dengoulevents se font de plus en plus stridents. Cette cacophonie sonore cesse enfin lorsque mon hôte vient mouvrir, achevant la taraude de ce vacarme dans mon esprit trop las.
Avec sa silhouette fluette, son visage poupin et ses lunettes à montures décaille, Stewart Blake me parait âgé au plus que dune trentaine dannées. Apres une courte mais franche poignée de mains qui lie notre rencontre, il me conduit dun sombre vestibule au parquet lambrissé à lencoignure dune porte flanquée de son patronyme suivie de lannotation « Cabinet Privé ». Lembrasure opposée à son office porte linscription « Salle dattente ». Derrière le comptoir, pour lheure déserté du secrétariat médical, je devine un escalier sous un large corridor, qui doit mener vraisemblablement au premier étage où vivent et sont soignés les malades psychiatriques.
─ Dunbar
Dunbar
Oui, cela me dit en effet quelque chose, commente le Docteur Blake qui minvite à prendre place sur lun des deux sofas visiteur. Mon père men avait quelquefois parlé avant sa retraite. Un malade particulier, me disait-il en plaisantant.
─ Particulier
Que voulez t-il dire par là, Docteur ? demandais-je.
Blake se gratouille le crâne avant de répondre.
─ Singulier au sens où il ne souffrait pas dune schizophrénie classique comme en connaissent nombre de nos patients où les symptômes incluant des paranoïas, hallucinations auditives et visuelles ou un discours incohérent sont fréquents. Non, pour Dunbar, son anxiété généralisée ne souffrait pas décarts du trouble comportemental au sens premier. Cétait comme
si il croyait réellement à ce quil avançait, comme si il vivait simplement dans sa paranoïde tel un solipsiste se figure être seul au monde. Et jusquà sa mort je pense quil a du croire dur comme fer à toutes ses affirmations, monsieur Barlow
─ Votre père pourrait peut-être men dire plus, vu quil a côtoyé Erwin Dunbar pendant des années
Assis sur son fauteuil rembourré, Le docteur Blake me grimace une moue désolée.
─ Mon Père nous a malheureusement quitté depuis trois ans déjà, lâche piteusement le psychiatre. Jai repris la direction du sanatorium après son décès.
─ Je suis navré
Il me fait un geste de la main, du genre qui signifie que la vie continue envers et contre tout. Je lui pose alors des questions plus directives sur mon enquête, le mettant au courant de la piste qui ma conduit à le rencontrer dans le cadre de laffaire Baker.
─ Les informations que vous recherchez peuvent se trouver dans son dossier médical, Lieutenant. Aujourdhui, nous avons informatisé tous nos dossiers. Mais les archives de nos anciens patients sont stockées quelque part dans des cartons, au grenier. Il nous faudra un peu de temps pour retrouver tout cela. Je sais aussi que mon père tenait un journal quotidien de ses recherches ; je crois me rappeler que Dunbar faisait partie de la liste des malades mentaux spécialement suivis.
─ Auriez vous lobligeance de mettre ces documents entre les mains de nos services denquête ?
Le docteur acquiesce immédiatement. Il sort un bloc note dun des tiroirs de son bureau dalbâtre, puis à la plume dun magnifique stylo Mont-Blanc griffonne quelques annotations dune minuscule écriture.
─ Je laisserai ces recommandations à lintention de ma secrétaire qui ramènera le dossier dErwin Dunbar. Vous laurez demain matin à la première heure. De mon côté, je me charge de mettre la main sur le carnet de notes de mon père à Rockton Village ; il se trouve dans un coffre, à la cave du pavillon familial où sont rangés ses derniers effets.
Je remerciais mille fois le praticien de son aide serviable.
─ Cest normal daider la Police dans ses actions, Lieutenant. Et puis je vous avouerai que si je suis dun pragmatisme inné de par ma profession, jai moi-même détranges impressions lorsque je fais les nuits ici, au sanatorium.
Le docteur Blake me dévisage dune allure chétive, visiblement mal à laise, avant dajouter :
─ Jentends quelquefois certains de nos malades proféraient dans leurs cellules capitonnées des litanies impénitentes ou des évocations aux diatribes inconnus qui me donnent froid dans le dos. La folie nexplique pas tout, monsieur Barlow, et elle est parfois lexutoire des phénomènes que nous ne comprenons pas.
Je jette un coup dil intrigué à laliéniste. Cétait vraiment inconcevable
Javais rencontré dans cette même journée trois personnes qui mavaient tenu un discours similaire. Dabord le professeur Hattameyer et ses mises en garde répétées, puis le capitaine Brooks qui avait soutenu la piste dun imbroglio surnaturel et enfin pour terminer le jeune Stewart Blake, de toute évidence un thérapeute réaliste mais ferré par un doute bien réel.
─ Je suppose en effet que lon doit en voir de toutes les couleurs, quand on est enfermé dans cet asile daliénés à longueur de temps. On peut simaginer des tas de
─ Jai fait mes études à lécole des sciences de Boston où jétais interne, coupe sèchement Blake, le regard fixe. Lorsque je suis revenu officier à Arkham, je navais quune envie, reprends le légiste qui ne me parait à linstant plus aussi juvénile à son visage grave, cétait men retourner à Boston par le premier train ! Arkham rend fous ceux qui y vivent, Lieutenant Barlow.
Je ne sais que penser à ces propos négatifs, hormis peut-être les signes évidents dun surmenage bien compréhensif de mon hôte. La gestion dun établissement spécialisé comme celui du sanatorium dArkham devait représenter une somme de travail conséquente. Et les nerfs du psychiatre devaient quelquefois pâtir de lécho perpétuel des cris et névroses de ses patients.
Pendant une dizaine de minutes, jinterroge le jeune psychiatre sur les pratiques de son établissement ; questions auxquelles il répond avec complaisance. Puis je me fais reconduire à la porte dentrée où je prends bientôt congé du Docteur Stewart Blake. Au dehors, les engoulevents, toujours perchés en colonies dans les hauts érables et sur le toit de lasile, reprennent leur impénitent tintamarre. Jose avouer que ce nest pas sans un certain soulagement que je traverse la grille et quitte enfin lenclos de limposante maison de repos, tant ce lieu étrange me met mal à laise.
***
Ce matin, je suis dune humeur presque aussi maussade que les gris nuages qui menacent les hauts clochers dArkham. Ma nuit a souffert dinsomnies dues au tracas de cette enquête insolite. La pensée embuée, jattends le dossier médical de Dunbar qui devrait arriver dune minute à lautre. Lagent Dewridge était allé le réquisitionner au sanatorium à louverture, vers 8h30. Javale une tasse de café noir et consulte ma montre, installé flegmatiquement dans le fauteuil moelleux de mon bureau. Il est presque 9h15. Cette affaire mennuie au plus haut point et je me mets à penser à Boston et à ses horizons lointains pour loublier un peu. Dans quelques semaines, sûrement après cette enquête, jallais abandonner ma miteuse chambre dhôtel que je louais sur lE.Main Street pour la savoureuse perspective dun logement résidentiel, en banlieue Bostonienne. Une brochure, que javais récupérée dans une agence immobilière et que je feuillette depuis quelques secondes, promet dans ses grandes lignes « Un havre de paix verdoyant dans un environnement unique
» Inconsciemment, je me prends à rêvasser à ma future vie de famille
Une vie faite du sourire éternel de Mily et des cris espiègles denfants galopant dans un coquet pavillon
Une série de coups frappés à la porte interrompent ce moment privilégié.
─ Entrez ! dis-je, me remettant rapidement de ces rêves éveillés.
On sexécute derrière la porte vitrée et le sergent Dewridge fait son entrée. Il tient un porte-document sous le bras quil dépose prestement sur mon bureau, prés de ma brochure touristique.
─ Voilà, lieutenant
Le dossier Dunbar, comme vous vouliez. Ah, oui
avec cette note là à votre intention de la part du docteur Stewart Blake, ajoute-t-il en extirpant un petit papier de la poche de son veston.
─ Merci Ernie. Vous pouvez disposer.
Dewridge sen retourne pesamment à ses activités et je mempresse de lire le petit mot écrit sur une feuille portant lentête du Sanatorium. Je reconnais aisément la fine écriture en pattes de mouche du psychiatre.
Monsieur Barlow,
Veuillez trouver ci joint le dossier psychiatrique complet de Monsieur Erwin Howard Dunbar, annoté par mon père entre 1986 et 1990, période de son séjour dans notre établissement. Je me tiens à votre entière disponibilité si vous rencontriez quelques difficultés de posologie médicale ; gênes auxquelles je me ferais un plaisir déclairer la signification pour la bonne conduite de votre enquête.
Bien à vous,
Stewart Blake, Docteur en psychiatrie.
Jouvre donc lépais dossier fermé par une chemise à pincettes et commence à létudier. Cest un rapport de suivi médical encombré dune multitude dordonnances signées de la main du docteur Blake père. Jy apprends la nature du traitement du patient Dunbar et du pourquoi de son affectation dans létablissement de repos dArkham.
Erwin Howard Dunbar avait été admis au sanatorium le 15 janvier 1986, escorté en camisole de force par une brigade spéciale après le verdict du procès layant impliqué dans une affaire judiciaire comparue aux tribunaux de Boston, deux mois plus tôt. La nature de lenquête nétait mentionnée nulle part mais jétais prêt à parier quil sagissait des événements liés à la secte du culte Volkk. Jespérais corroborer cette supposition avec larticle que recherchait activement le professeur Hattameyer depuis la veille et qui devait maffranchir sur bien des points. Je métais douté depuis un bon moment que lélément reliant la mort de Sir Baker se trouvait de ce côté ci. En supposant que Sir Baker avait été il y a dix ans soit lavocat de Dunbar, soit lavoué à la défense en partie civile au moment de laffaire, on pouvait envisager que quelquun sétait vengé du verdict qui avait condamné Erwin Dunbar et ses complices. Cétait sur la trace de ces derniers que se trouvait sûrement linvestigateur du crime.
Je lis plus en profondeur les passages relatifs aux médications, espérant connaître lévolution de létat mental de Dunbar au fil de son incarcération. Les premières ordonnances, établies entre 1986 et 1988, mentionnent un traitement à base de neuroleptiques, notamment du Rispéridone et de la Clozapine associés à fortes doses. Javais déjà entendu parler de ces produits, souvent prescrits aux patients souffrant de psychoses chroniques. Le docteur Blake les avait ensuite substituées au profit de stabilisateurs dhumeurs, comme la prise de Lithium en doses souples combinées à des anti-convulsifs. Les derniers traitements, ordonnés entre 1989 et 1990, faisaient mention de la seule prise danxiolytiques comme le Sécobarbital et lAracept pour calmer les excès danxiétés démentielles. Cela tendait à confirmer ce que mavait avancé le jeune Stewart Blake ; à savoir labandon progressif dune thérapie forte au profit dun traitement plus souple.
Cela voulait-il dire que Dunbar nétait pas réellement un dément au sens fort du terme ? Jespérais que le journal du Docteur Blake puisse men dire davantage sur tout cela.
Enfin, un dernier document achevait le dossier. Cétait une photocopie de lacte de décès du patient, datée du mardi 11 juin 1990. Un bref rapport dictait les circonstances de la mort de Dunbar. On lavait retrouvé pendu dans sa cellule par une sangle confectionnée en potence et fixée au plafonnier. Aucun élément, avait spécifié le psychiatre lors de lenquête, nenvisageait un tel acte suicidaire vu que selon les dernières consultations, létat général dErwin Dunbar était en bonne voie de guérison. Lautopsie ne révéla rien de plus.
Je cesse à peine ma lecture que le téléphone sonne. Je décroche le combiné et reconnaît la voix éparse du professeur Hattameyer.
─ Monsieur Barlow ?
─ Lui-même.
─ Nathan Hattameyer. Je vous appelle au sujet de la coupure de journal. Je lai retrouvée au milieu danciennes archives ! Je pense que cela vous intéressera fortement
bien que je persiste à croire que vous risquez de soulever plus que vous ne cherchez dans cette enquête.
─ Jen serais seul juge, monsieur, je réponds sèchement.
─ Il en sera selon votre bon gré, Lieutenant. Vous pouvez consulter larticle à la bibliothèque dArkham. Cela vous coûtera moins de temps que si vous revenez le chercher au manoir. Cest une manchette en page 6 de lArkham Advertiser, datée du 22 septembre 1985. Vous la trouverez facilement en la demandant au bureau des archives.
─ Je vous remercie, professeur. Jy vais de ce pas.
─ Tenez moi au courant, jeune Homme. Cette enquête mintéresse dans mes recherches et jespère pouvoir vous être utile dune autre quelconque manière.
Jenregistre la proposition amicale du parapsychologue tout en le remerciant de ses indications. Puis je file de mon douillet bureau rejoindre la fraîcheur glaciale de cette fin de matinée.
La bibliothèque dArkham est un long et austère bâtiment situé à langle de N.E Marsh Street et de Hyde Street, soit à deux pâtés de maison à peine du commissariat. Je my traîne à pied, me faufilant entre la faible circulation piétonne qui se hasarde sur les gris trottoirs où stationnent face aux devantures des rares commerces. Jarrive au 633 Marsh Street en moins de cinq minutes. Je ne me laisse pas le temps de souffler et grimpe les hautes marches qui surplombe la statue en hommage au célèbre capitaine Obed Marsh puis mengouffre dans lédifice.
La bibliothèque a beaucoup changée depuis un siècle, elle bénéficie aujourdhui des techniques actuelles en matière de classification. Cest ce que mannonce larchiviste à la barbe hirsute qui maccueille derrière son comptoir en bois de chêne. Il porte de petits binocles aux formes carrées juchées sur un nez qui lest tout autant. Il prend un trousseau de clés dans un râtelier, puis me fait signe de le suivre à travers une série de hauts corridors. Dans les salles que nous traversons, une dizaine de personnes étudient en silence. A la fin de notre déambulation, nous pénétrons dans une cellule insonorisée, sur laile Est du bâtiment. Sur ses indications du bibliothécaire, je prends place dans un confortable fauteuil qui fait face à un large moniteur vierge. Je minstalle à mon aise et patiente silencieusement, alors que larchiviste se dirige vers lune des dizaines armoires métalliques qui entourent la salle. Je le vois ouvrir une porte flanquée de linscription « Almanach 1985 » puis fouiller vélocement sur les étagères remplies de bandes magnétiques. Il revient quelques instants plus tard avec une petite cassette digitale quil insère dans un appareil électronique dont le fonctionnement barbare méchappe
Lécran sallume et lhomme me tend une petite télécommande. Il me soumet le fonctionnement du lecteur proche dun appareil à diapositives − puis me souhaite une bonne étude avant de quitter la pièce. Je me mets immédiatement à la recherche de larticle. Je le trouve très facilement en zappant à la date indiquée par Nathan Hattameyer. Jexamine studieusement la manchette de long en large et en note les passages particulièrement intéressants :
« Arkham Advertiser du 22 septembre 1985, page 6 »
«
Les services municipaux annoncent la prise hier soir dun groupuscule lié à un nouveau culte abject, habilement démasqué par les brillants services de la police dArkham. Celle-ci se félicite de contrecarrer la vague de mouvements sectaires qui dépravent notre localité dont la réputation se trouve entamée depuis des dizaines dannées par des complots analogues.
«
Le leader supposé de cette secte nommée « Les Adorateurs du Culte Volkk », un certain Erwin Howard Dunbar, a été ferré à la Prison Peabody en attendant dêtre jugé avec ses deux complices présumés, Mrs Caroline Whateley et Mr George Zahn
»
«
La nature des agissements de cette clique est, selon les témoignages des inspecteurs de Police «
proprement ignoble ».
Des perquisitions effectuées au domicile des accusés ont révélées des atrocités liées aux nombreuses disparitions qui ont sévis dans toute la région, ces derniers jours. Les victimes de ces rapts − dont les ossements retrouvés dans des caves rituelles seront bientôt autopsiés − étaient « sacrifiées » à la gloire dune divinité païenne censée revenir des cieux pour gouverner notre monde
Devant cet amas de crimes démentiels, les accusés risquent la peine de mort
»
Javance dans le temps espérant trouver dautres éclaircissements reliés à cette affaire. Je trouve bientôt ce que je recherche ; il sagît dun bref entrefilet en page 14 de lAdvertiser daté du 25 septembre 1985 :
« Les autorités du Massachusetts ont pris le relais judiciaire de laffaire du culte Volkk qui mettait en accusation trois personnes investigatrices dune série de meurtres sacrificatoires à Arkham.
Le parquet de Boston, présidé par le District Attorney Grant, investigue sur les points sombres de cette enquête et perquisitionne toujours sur les lieux du Culte qui révèlent chaque jour lampleur des atrocités
».
Puis un peu plus loin
« Maître Baker, jeune avocat du barreau dArkham, plaidera en faveur des accusés. Malgré les preuves qui accablent les prévenus, il se dit confiant des résultantes du procès qui serait selon ce dernier une malheureuse mystification
».
Avais-je donc lattestation de mes soupçons ? En effet, Baker avait défendu les intérêts de Erwin Howard Dunbar. La mort de lavocat était indubitablement reliée à tout cela. Les marques retrouvées gravées sur son front − et certifiées par Hattameyer comme punition du Dieu Volkk − témoignaient de cette vengeance, plus de quinze ans plus tard. Si jen restais à ma première supposition, Sir Baker avait du, moyennant finances, plaider la folie pour son principal client qui sen était tiré à bon compte en étant interné au Sanatorium dArkham. Une belle mascarade tant le dossier médical de Dunbar était révélateur des carences démentielles de laccusé. Mais à quel prix ce revirement du leader du culte serait-il payé ? Dunbar navait mesuré que trop tard les conséquences de son acte de traîtrise. Son énigmatique suicide, en cette année 1990, certifiait dun esprit tourmenté par des représailles. En vendant ses complices pour sauver sa tête dune condamnation en prison, il avait du attirer sur sa tête les foudres des derniers sectateurs. Sa pendaison authentifiait dès lors la menace dune vindicte dun de ses acolytes. Mais qui avait orchestré ce châtiment ? George Zahn et Caroline Whateley, les principaux accusés, étaient les premiers de la liste Quétaient-ils donc devenus après le procès
?
En ayant assez lu, je décide de retourner au commissariat et davertir le capitaine Brooks de mes informations. Ce qui me chagrinait, cest que nous avions été incapables de retrouver les traces du procès dans les archives de la victime. Quelquun avait soit détruit ces documents, soit les avait substitués. Et si cela se trouve, Sir Baker sen était peut-être lui-même débarrassé depuis longtemps
***
─ Prenez place, messieurs, nous invite lancien procureur Grant, un sexagénaire de haute taille aux cheveux à peine grisonnants.
Le capitaine Brooks choisit le canapé moelleux du salon et je me contente dun sofa attenant. Bientôt, une domestique dépose sur la table basse un plateau fumant de boissons chaudes et de gâteaux sortis à linstant du four.
─ Servez-vous, messieurs, je vous en prie, lâche notre hôte qui se verse déjà une tasse de thé à lodeur agréablement aromatique.
Jopte pour un café bien noir. Brooks me suit mais accompagne sa boisson dune noisette de lait.
─ Laffaire du culte Volkk, un sacré imbroglio
et dun morbide inqualifiable ! tempestes Jonathan Grant en croquant dans un cookie enrobé de nougatine.
Un timide rayon de soleil pointe au travers de la véranda qui donne sur les plaines herbeuses de Bellington ; un petit hameau situé sur un domaine forestier en retrait dArkham dune dizaine de kilomètres. Le procureur sy était installé voilà cinq ans pour jouir dune retraite paisible.
─ Je me souviens très bien du procès, messieurs
Sachez dailleurs que je me rappelle de chacune de mes affaires ! Jai une mémoire déléphant dit-on, ajoute-t-il sans une certaine fierté. Boston suffoquait dune chaleur étouffante ! En plein mois de Septembre
Proprement incroyable ! Mais ce nest pas cette canicule qui empêcha à toute une foule de badauds dassister au procès ! Ah ça non
La salle était comble et lhuissier dû même fermé laccès aux portes du tribunal tant les gens afflués pour entendre la sentence du juge ! semporte Grant derechef.
─ Vous souvenez vous des détails liés aux inculpations des principaux suspects, Monsieur Grant ? questionne Brooks.
Notre hôte nous jette un regard amusé tant lévidence simpose en réponse à cette question.
─ Parfaitement, monsieur. Oh
Le plaidoyer du jeune Baker ne se présentait pas sans hargne ni abnégation professionnelle mais son jeu semblait futile tant les accusations que nous portions aux prévenus demeuraient accablantes. Et il le savait
Néanmoins, même si les preuves que nous avions amassées durant nos perquisitions ne laissaient que peu de doute quant au verdict final des jurés, il nous fallait démanteler pour toujours les agissements de cette secte. Lopinion publique le réclamait fortement, messieurs, tant les antécédents de la sorte devenaient réprobateurs. Arkham senlisait dans des conflits similaires. Nous devions taper un grand coup !
Je finis ma tasse de café que je repose sur le plateau.
─ Cest pourquoi vous avez convenu une entente à lamiable avec le principal accusé et son avocat pour quil donne tous ses complices. En échange dune remise de peine
─ Qui se serait manifesté en plaidant la folie de Dunbar
termine le capitaine Brooks dans la foulée.
Grant nous regarde à tour de rôle. Ses traits sont peints de lexpression impassible dun homme sûr de lui en toute circonstance. Les valeurs essentielles dun homme de loi habitué pendant vingt ans à plaider toutes les causes judiciaires.
─ La proposition fut engagée par Baker, en accord avec son client, commente Grant dun ton linéaire. Dunbar était un homme influent et très riche, qui avait les moyens dassurer sa défense. Cétait sa dernière chance déviter la potence
Brooks grommelle un signe de désapprobation mais le procureur passe outre.
─ Le juge Manfred suspendit laudience et une table ronde sorganisa en huit clos entre les deux parties. Laccord présentait la divulgation signée par Dunbar de tous les derniers aboutissants de la secte. Cétait dangereux de flouer le jury dune condamnation en règle du leader du culte mais nous prîmes le risque. Dunbar, en échange, serait interné à perpétuité pour démence.
Grant interrompt son discours alors que la servante pénètre dans le salon, retire le plateau puis disparaît dans lencoignure dune porte.
─ Encore aujourdhui, je persiste à croire que nous avons pris la décision qui simposait, reprend-il, le visage grave. Les aveux de Dunbar apportèrent léclairage dun complot immense et horrible qui se tramait dans les sombres bas fonds dArkham où conspirent des déments aux noirs desseins.
─ En vérité, le procès du Culte de logre noir nétait que la partie visible dun immense iceberg plongé dans un océan de mystères. Larmée pris secrètement le relais de la justice et je ne sais pas ce qui advient par la suite
Létat étouffa le feu de divers cultes situés autour dArkham et de ses environs : Dunwich, Falcon Point, Boynton beach, Kingsport et Innsmouth et bien dautres lieux encore qui virent des incendies ravager plusieurs édifices.
Le Capitaine me fait un petit signe de la tête et je comprends alors ses allusions de la veille ; sur les évènements dont il avait été le témoin à Falcon Point.
─ Et au final, demandais-je. Quel verdict pour ce procès tronqué ?
Lancien procureur du District Attorney me regarde quelque peu torturé. Depuis que nous étions assis, cétait la première fois que je le voyais baisser la tête.
─ Le verdict sacheva sur la pénitence de lhomme de main de Dunbar, George Zahn dit Le bourreau, linvestigateur présumé de la majorité des sacrifices. Quant à Caroline Whateley quon nommait La grande prêtresse du Dieu Volkk, elle fut inculpée de sorcellerie et de complicité de meurtres. Ces deux exécrables personnages − qui pour ma part étaient bien plus dangereux que Dunbar lui-même − furent condamnés en 1987 à griller sur la chaise électrique. Seul Erwin Dunbar échappa par décret de la cour à la sentence de mort pour être admis, comme vous le savez, au Sanatorium dArkham. Une dizaine dautres acteurs de ce conflit, des sbires liés au cu