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Les secrets d'Arkham



          Les secrets d’Arkham



─ Ceci est la marque du Dieu Volkk, Monsieur Barlow. Appelé aussi  le Pourfendeur d’âme. Il ne fait aucun doute !
Le professeur Hattameyer suspend son expertise et hisse la tête. Il ressemble à un savant fou que l’on aurait dérangé au cours d’une de ses secrètes expériences. D’oblongs cheveux poivre et sel volent en désordre sur les tempes de son crâne volumineux, encerclant un front haut et sillonné. Il me fixe de ses petits yeux gris, ses sourcils broussailleux froncés d’une inquiétude nouvelle.
─ Vous ne savez pas dans quoi vous êtes embarqué, jeune homme… J’ai bien peur que la police d’Arkham soit impuissante face aux forces occultes qui ont été rappelés de leurs prisons. Arkham recèle bien des secrets dépassant la raison des mortels, Lieutenant Barlow !
Sur ces paroles énigmatiques, le parapsychologue réajuste son monocle, comme si il cherchait à régler quelque puissant microscope. Puis, à nouveau, scrute la photographie d’une concentration appuyée.
Je ne savais que penser à entendre  un excentrique de la sorte débiter de telles fariboles incohérentes. Et j’aurais pris immédiatement congé de cet énergumène si je n’avais pas eu des ordres émanant en haut lieu. Car si j’étais dans le bureau de l’éminent professeur Nathan Hattameyer à solliciter une entrevue − aussi inutile qu’elle me semblait être − c’est que la barrière de l’entendement avait été piteusement franchie dans notre enquête.
La mort de feu Charles Baker, avocat respecté d’Arkham, était apparemment inexplicable. Nous avions bien cherché à raisonner une reconstitution logique des évènements. Mais lorsque l’on retrouve le tronc ensanglanté d’un homme, ses quatre membres disloqués gisant un peu partout sur la moquette, et son visage horriblement mutilé trônant sur son bureau d’étude ; on devine que quelque chose dépassant la compréhension s’est produit. Surtout quand ses deux associés et sa secrétaire sont dans la pièce attenante à celle du meurtre et que ceux-ci ne témoignent d’aucune présence dans son bureau au moment des faits…
Pendant toute une semaine, nous vérifiâmes les alibis d’une quinzaine de personnes liées à l’entourage de Sir Baker. Associés, Amis et proches parents vu que l’avocat était célibataire. Nous les interrogeâmes longuement, dessinant pour chacun un mobile prétextant un tel assassinat. S’ensuivit de longues journées d’interrogatoires, fouilles et perquisitions. Pourtant, en conclusion, nous ne décelâmes rien de probant et les motivations respectives des suspects ne pouvaient justifier cet acte criminel. Nous cherchâmes alors dans d’autres directions, traçant les schémas ayant pu conduire l’intrusion d’un tiers assassin dans le bureau de Charles Baker. Mais nous nous étions rendu vite à l’évidence lors de la reconstitution du crime ; aucune issue ne pouvait permettre à quiconque de pénétrer dans l’étude du maître à l’insu de tous. Pour y accéder, il fallait emprunter le hall relié à une sonnette d’avertissement, passer par le secrétariat puis traverser un large couloir. Le bureau de la victime était le tout dernier au fond. Impossible d’échapper à l’attention de tous les associés. Quand aux fenêtres extérieures, l’immeuble comptait douze étages et le meurtre avait eu lieu au huitième…
Alors que nos services nageaient toujours dans un brouillard de mystères, un élément définitif allait annihiler toute accusation... Le rapport du coroner était sans équivoque : l’autopsie pratiquée sur Charles Baker affirmait que les démembrements et supplices subis sur le malheureux avaient été provoqués à mains nues. Cela supposait une force destructrice que ne possédait aucun humain... Qui plus est, aucune empreinte ne fut décelée sur le corps de l’avocat. Ne restez donc que la vague piste de ces entailles étranges, comme les lettrines d’un alphabet inconnu, gravées sur l’occiput du défunt.

─ Observez bien ces marques, Monsieur Barlow, pareilles à des brûlures, là, incrustées sur le front de Sir Baker…
J’examine le cliché à travers l’épais verre d’une grosse loupe que me tend la main tremblante du professeur. On y décèle nettement deux écritures formant des arabesques aux courbes biscornues. Je les avais déjà examinées maintes fois au labo.
─ Ces glyphes sont le sceau des adorateurs du Dieu Volkk, le terrible mangeur d’âme. Ils signifient le terme « vengeance » en langage tcho-tcho, un dialecte oublié variante du sanskrit.  Malheureusement, je doute que vous puissiez un jour arrêter votre criminel…
─ Que dois-je comprendre dans vos propos, Monsieur Hattameyer ? Si il y a coupable, il sera arrêté et emprisonné ! , t’empestais-je fortement.
Le professeur part d’un rire de gorge qui me glace les os jusqu’à la colonne vertébrale. Puis le vieil homme, qui s’aperçoit bientôt du faciès interloqué qui je lui présente, reprend un air plus austère. Il me fore quelques instants d’un regard ténébreux, un sourire pathétique vrillant la courbe de ses fines lèvres.
─ D’où venez-vous, mon jeune ami. Vous n’êtes pas du Massachusets, N’est ce pas ?
─ De New-Angeles…je lui réponds. J’ai fait mes classes à l’école de Police de Vigo avant d’être muté à Arkham. Je… mais pourquoi cette question, je vous prie ?
La petite masse du vieil homme s’affaisse plus profondément dans son fauteuil. Après un raclement de la gorge, il croise des mains ridées de veinules saillantes. Son regard à la lueur grave converge vers les photographies étalées sur le pupitre de son secrétaire.
─ Je suis né, vis et mourrai assurément à Akham, Monsieur. J’ai passé ma vie à y étudier ses mystères, à rassembler ouvrages et annales journalistiques sur les évènements qui s’y sont déroulés à travers ces deux derniers siècles. Les gens de Salem se vantent de leur passé maléfique, mon cher Monsieur Barlow, mais les pierres d’Arkham dépassent et renferment dans leur histoire troublée de bien pires atrocités ! Chaque rue, chaque édifice, chaque lande de cette terre fut à son heure marquée de sa terrible légende.
Hattameyer, l’œil luisant d’intelligence, incline le buste dans ma direction, comme si le fait de parler d’un tel sujet préconise des attentions particulières. Je reste sur ma chaise, d’un stoïcisme militaire bien qu’au fond de moi je frissonne d’un sentiment étrange.
─ Avez-vous déjà entendu parler de la Maison de Shrewsbury ? Ou du cottage d’Armitage ? De la sorcière Keziah Mason et de son horrible Brown Jenkins ? Des révélations sur la famille Peaslee ? Des études du Docteur Wilmarth ?
Je berce la tête en une série de dénégations polies. Depuis que j’étais en fonction au commissariat central d’Arkham,  je n’avais jamais eu le temps de m’intéresser au passé de cette ville désuète. Le fait est que j’avais demandé − et obtenu − une mutation dans trois mois pour Boston. Je devais patienter un trimestre pour quitter les sombres ruelles d’Arkham La Noire. N’en déplaises à ma jeune fiancée, Mily, que j’avais rencontré à mon arrivée six mois plus tôt et qui voulait que je l’épouse en premières noces. J’avais refusé ses avances répétées,  prétextant qu’un fois installés à Boston, la vie serait plus propice à fonder un foyer dans cette cité au cadre agréable. Je l’avais encouragé à me suivre par le train suivant la semaine de mon affectation à Boston où nous pourrions ainsi passer devant le maire. Mais elle se bornait à ne pas vouloir déménager de Bellington Street. Et en voyant le professeur Hattameyer conversait de la sorte, je me rendais compte que tous les habitants nés à Arkham ou de souche locale, tenait à l’identité de cette ville de malheur, aussi incongru que cela puisse paraître…
─ S’immiscer sur la route de ceux qui adorent Les Grands Anciens équivaut à signer son départ pour le trépas, Monsieur Barlow. Je vous conseille d’ajourner cette enquête… en espérant que les meurtres cessent.
Je regarde mon hôte, incrédule.
─ Ce que vous me suggérer est impossible, Professeur ! Notre police se forge à faire respecter la loi et à protéger nos citoyens contre tous les fous criminels. Nous devons empêcher que les adorateurs de cette… secte cruelle et démente nuisent à la sécurité d’Arkham ! Et d’abord…dîtes moi qui sont ces Grands Anciens qu’adorent ces profanateurs ?
Nathan Hattameyer fixe un point inconnu au dessus de ma tête puis expire un soufflement de dépit.
─ Je vous aurez mis en garde, Lieutenant, lâche t-il faiblement en recroisant son regard au mien. Vous n’êtes pas sans savoir que j’ai beaucoup travaillé avec votre police, les aidant par mes connaissances érudites à éclaircir des affaires particulièrement sombres…
─ C’est en effet pourquoi mes supérieurs m’ont envoyé quérir vos conseils sur le dossier Baker, Professeur. Vos talents de criminologues penchés dans la connaissance des démonologies et des sciences occultes sont reconnus de tous.
Hattameyer lâche un regard circulaire avant d’ajouter :
─ Les étagères de ma bibliothèque recèlent d’écrits rares et interdits, Monsieur Barlow. Ces grimoires, qu’ils soient des versions originales ou des copies latines, je les ai rassemblés tout au long de mes longues recherches en y mettant le prix, comprenez vous ? Et je ne vous parle pas que d’un prix pécuniaire. La bibliothèque d’Arkham ne possède pas certains d’entre eux…
Le professeur s’emploie à quitter son fauteuil, lequel grince sur le parquet en bois de la bibliothèque. Cette dernière salle est la réplique conventionnelle du cabinet de travail rêvé par tout érudit savant digne de ce nom. De hautes rangées d’ouvrages impeccablement alignés encerclent une pièce vaste de 50 m2,  architecturée en ovale. Un discret rai de lumière scintille d’une lucarne haut perchée dans le mur septentrional, tamisant l’ensemble d’une touche austère, non dénuée de charme. Sur les murs tapissés de velours brun, plusieurs portraits − ancêtres du professeur à leurs traits caractéristiques − nous surveillent de leurs visages fatigués. Au centre de la bibliothèque, un immense globe terrestre trône près du cabinet de travail en bois d’acajou dont ma présence a réquisitionné l’un des trois sofas rembourrés. Le reste du mobilier − composé de meubles d’époque et de bibelots rapportés sûrement des divers séjours à l’étranger de mon hôte − marie l’ensemble de fort belle manière, entre un conservatisme général et une pointe d’exotisme.  
Prenant sa canne qui lui tient de soutien, le vieil homme déambule d’un pas pesant dans ma direction. A ma hauteur, il me fait un petit signe pour que je me retourne puis me dépasse en trottinant de plus belle. Je le vois se diriger vers un bahut imposant dont les devantures sont protégées de la poussière par des vitrines en verre fumé.
─ Je range sur ces étals mes plus précieux ouvrages, monsieur Barlow − ceux qui ne doivent pas tomber dans n’importe quelles mains − ajoute mystérieusement le professeur en sortant une petit clé de la poche de son pantalon.
Avec une précaution démesurée, il insère puis tourne la croche dans la serrure comme si elle était reliée au mécanisme d’une bombe… Ouvrant le panneau à sa droite, je l’observe alors tâtonner délicatement une série de volumineux ouvrages, tous je l’avoue m’étant inconnus. Certains possèdent des reliures en cuir datant vraisemblablement de plusieurs siècles. Je lis leurs titres sans en comprendre le sens, moi qui ai pour les langues étrangères de biens maigres affinités…Le nom de leurs auteurs ne m’avance pas plus…Traduction anglaise du Necronomicon par un certain Dr John Dee, Le Manuscrit de Sussex de Frédéric Baron, L’Unausprechlichen Kulten écrit par un auteur au patronyme allemand, Von Juntz…et bien d’autres grimoires aux dorures diverses. Certains endommagés par le poids des ans vu leur encartage déliquescent. D’autres, plus récents dans leur confection, ressemblent à des recueils encyclopédiques de luxe. Alors que j’achève ma revue de cet étrange inventaire littéraire, Le Professeur Hattameyer finit par choisir un gros recueil qu’il tire avec l’attention d’une mère portant son nouveau né. Le livre sous le bras, il referme précautionneusement le pan de l’éventaire vitré puis se traîne à nouveau vers son cabinet, le pas lourd.
Je ne dis mot jusqu’à qu’il regagne les accoudoirs de son fauteuil, passablement intrigué par toutes ces dispositions de sécurité.
─ Ceci est le « De Verbooten Wissens », écrit par le professeur Henri Beerens, commente le professeur en me montrant le rédigé dont il feuillette studieusement les premières pages.
Je regarde l’épais bouquin qui me semble relativement récent à son façonnage impeccable. D’un format in-folio, ses bords sont larges et reliés d’enluminures aux caractères dorés. Sa couverture, d’un bordeaux gracieux, me semble avoir été habilement travaillée dans un cuir tendre par des mains expertes.
─ Ce livre, lieutenant, renferme la synthèse d’une centaine d’ouvrages interdits ! continue Hattameyer, le verbe vif. Ce fut un travail gigantesque que celui de rassembler les notes obscures et autres formules incantatoires de dizaines de milliers de pages jaunies par les griffes du temps. Mon ami Henry y a donné sa vie entière, Monsieur Barlow. A sa mort, en 1993, j’ai rassemblé toutes ses notes laissées à mon intention pour en confectionner cette transcription reliée ici présente. Ce livre est unique, dieu merci car terriblement périlleux pour les esprits trop faibles !
─ Mais pourquoi tant de mystères, Professeur…Ce ne sont que des vieux livres…, arguais-je étonné.
Nathan Hattameyer remue la tête d’un dépit insolent avant de reprendre froidement.
─ Ils sont plus que de simples ouvrages, Monsieur Barlow…Ils sont des portes ouvertes sur des mondes dangereux ! L’art magique n’a pas toujours été qu’une chimère de contes fantastiques. Dans des temps éloignés où ce monde brûlait de croyances païennes, des sorciers ont prêchés le réveil d’entités monstrueuses. Des Dieux immondes qui à l’aube de l’humanité gouvernaient notre univers de leur joug impie.
─ Vous voulez dire que vous croyez à ces facéties ? , demandais-je incrédule.
─ Que vous croyez ou pas ce que je vous affirme n’a aucune importance, Monsieur Barlow. Ce qui en a, par contre, est qu’il existe à travers le monde actuel nombres d’adorateurs qui ont gardés au fil des siècles de notre histoire le noir dessein de rappeler ces divinités à leur règne.
─ Pardonnez moi…Mais tout ceci n’est que pure fantaisie, monsieur Hattameyer. Et je m’étonne qu’un savant de votre acabit puisse donner crédit à de telles simagrées !
Le professeur stoppe sa lecture, ferme le grimoire puis retire ses lunettes.  Sans ses épais verres, l’aspect malingre de son regard est amplifié. Il fronce longuement ses tempes de la paume de sa main avant d’ajouter :
─ J’étais comme vous, jeune homme – aussi incrédule  – lorsque souffla sur moi la révélation de leur existence. Longtemps, je cherchais à m’enfermer dans le refus total de ces monstruosités sans noms, comprenez vous. Et plus encore même quand je fus confronté face à l’innommable. J’ai cru être un fou, Monsieur, pareil à une âme marquée à vie par le sceau de la déraison. J’aurais pu en rester là et vivre à l’écart de tout, avec ce secret enfoui en moi jusqu’à la mort libératrice. Mais j’ai préféré faire face et accepter mon destin qui venait s’opposer à la raison commune du manichéisme. Dieu Merci, je n’étais pas seul à avoir découvert les projets des Grands Anciens et de leurs acolytes. Nombres d’honnêtes gens, armés d’un vaillant courage, luttaient déjà pour contrecarrer les agissements maléfiques des dangereux adulateurs. Je rejoignais leur groupe et partager mes capacités à ce vaste combat. Nous luttons toujours…  
Je restais perplexe,  partagé par les révélations du professeur. Dans ma courte carrière, j’avais toujours refusé de trouver la vérité d’un crime ailleurs que dans un élément logique des faits. Là, j’étais décontenancé. Pour la première fois de ma vie un doute subsistait au fond de moi. Se pouvait-il que Hattameyer ne soit pas seulement le farfelu original qu’il me semblait être ? Pourtant ses nombreux travaux attestaient d’une érudition sans équivoque aux questions parapsychologiques. Mes supérieurs en étaient certains, eux. De toute façon, l’impasse que nos services rencontraient dans cette enquête n’envisageait pas d’autre solution que d’écouter les recommandations du professeur…Du moins pour un temps. A nous après de faire nos conclusions...
─ Je crois qu’il est préférable que nous revenions à notre affaire, professeur... Qui sont les adorateurs de ce Volkk ?
Hattameyer acquiesce d’un air désolé puis appose à nouveau ses binocles au cartilage de son nez crochu.
─ A ma connaissance, il est mention de la divinité Volkk dans deux grimoires aux savoirs séculaires. Le terrible « Cthaat Aquadingen » dans sa version latine y fait sommairement allusion. Et bien sur le « Necronomicon », la bible maudite rêvée par l’arabe fou Abduhl Alhazred, lui consacre un maigre passage dans son affreux glossaire des divinités. Mon ami Henri Beerens a reprit ces deux descriptions dans son ouvrage ici présent.
Le professeur fait une pause, puis recherche un passage de son livre, annoté précédemment par ses soins à l’aide d’un long et mince marque-page en velours couleur or.  
─ Volkk est un dieu stellaire, reprend-il en me tendant la page traduite du latin à l’anglais. Il fut selon Alhazred l’ancien lieutenant d’un célèbre Grand Ancien nommé Hastur l’indicible, dieu dont « Il Ne Doit Même Pas Etre Prononcer Le Nom ». Volkk aurait fuit la lointaine étoile d’Aldebaran pour ses desseins personnels de conquête. Nous ne savons pas où ni pourquoi…
Une horrible illustration représentant l’entité, griffonnée par un artiste au talent des plus morbide, complète les passages extraits du « De Verbooten Wissens ».
Cela ressemble – si description est concevable d’une telle chose – à un horrible bipède d’aspect simiesque dont les membres démesurés se terminent par des pattes poilues aux griffes longues et acérées comme des sabres. Une paire d’yeux à la lueur sadique luit hideusement dans une gueule presque humaine ; si ce n’est l’exagération d’un nez aplati, d’une large bouche aux dents carnassières taillées en triangle et d’un front proéminent.
Ecoeuré de cette vision cauchemardesque, je ferme promptement l’ouvrage.
─ Comment peut-on adorer une telle monstruosité ? , m'informais-je d’un air marqué par une incompréhension palpable.
─ Le culte de Volkk est bien heureusement très peu répandu, vénéré par quelques sorciers et sorcières essentiellement concentrés ici, à Arkham. On l’invoque rarement… mais efficacement car Volkk est un vagabond dimensionnel…
─ Un Vagabond dimensionnel ? Qu’est-ce que tout cela signifie encore ? demandais-je interloqué par toute cet obscurantisme qui, je l’avoue, me dépassait hautement.
─ Un être dimensionnel – qui plus est quand il s’agit d’un redoutable guerrier comme l’est Volkk – a la possibilité de voyager à travers les dimensions grâce à une invocation magique. Ces êtres servent ainsi aveuglement leur invocateur à expédier une victime choisie dans un horrible trépas.
─ Des hommes de mains très pratiques en quelque sorte… si je suis votre raisonnement…
─ Et de parfaits alibis à ceux qui ne souhaitent pas le sang de leur victime sur leurs propres mains, ajoute Hattameyer en tendant un doigt fébrile sur le tas de photographies.
─ C’est proprement délirant ! Je ne peux pas adhérer à cet amas d’illogismes. Il doit y avoir un lien cohérent à ces agissements…Quelque bourreau se cache sous des croyances païennes d’un dieu vengeur pour masquer son crime. Et nous établirons ce lien en trouvant le mobile qui lie le meurtre de l’avocat à son assassin.
Je réfléchis un moment avant d’ajouter à l’intention du démonologue :
─ Vous, Monsieur, qui êtes au fait des sombres complots qui ont jalonnés ce pays d’Arkham durant des années, devez certainement pouvoir retrouver dans vos archives la trace des derniers adorateurs de ce culte…
─ J’ai en effet recensé nombres d’articles ces dernières années, commente le professeur en ouvrant un tiroir de son secrétaire pour en extirper un épais dossier d’où s’échappent quantité de coupures journalistiques. Mais si vous cherchez un nom, le seul que je puis vous donner ne vous sera pas d’une grande utilité…
─ Et pourquoi cela ? m’enquis-je aux bords des nerfs.
─ Car Erwin Howard Dunbar, le seul homme dont mes souvenirs se rappellent être lié au culte Volkk, est mort depuis dix ans, Monsieur Barlow, dans l’enceinte du sanatorium d’Arkham où on l’avait enfermé pour démence.

***

« Arkham La Noire » n’a pas volé sa réputation. J’ai beau longer chaque soir ses étroites rues pavées, j’ai toujours cette étrange impression désagréable, de nuit. Comme si la ville était dissimulée sous un éternel manteau de brouillard. Peut-être pour cacher au monde la nature de ses terribles secrets… Alors que je viens de sortir du tramway qui siffle en s’engouffrant dans l’épais brouillard, je hâte le pas vers Marsh Street pour rejoindre l’édifice du commissariat où m’attend le capitaine Brooks, pour mon rapport. De chaque côté de la chaussée, les façades des vétustes maisons en brique rouge de la vieille ville me regardent passivement, leurs toits en pignons identiques à des sourcils perpétuellement froncés. Sur le trottoir solitaire où claquent mes seules semelles crêpées, les bouches d’égouts expirent des volutes de fumées humides, tel un éternel soupir accompagnant le leitmotiv de ma marche silencieuse. Sur les étroits accotements, quelques trop discrets lampadaires jettent une lumière blafarde sur l’intermittente obscurité. A une intersection, je profite du pâle halo de l’un de ces rares candélabres pour griller tranquillement une cigarette. C’est là que je sens que quelqu’un m’observe. Comment je peux en être si sûr ? Je ne peux pas vraiment me l’expliquer ; c’est comme un sixième sens me chuchotant à l’esprit une présence inconnue, à quelques mètres de moi. Une présence néfaste…Je me retourne de biais. Je suis face à l’ouverture d’une étroite ruelle, pas plus large que trois mètres, dont les nuages d’une troublante vapeur transpirent du sol à travers les grilles d’invisibles soupiraux. J’ai la désagréable impression que l’entrée béante de la ruelle − telle la gueule ouverte d’un dragon − cherche à m’avaler. D’instinct, je mets la main dans ma poche, voulant sentir la crosse sécurisante de mon arme. Puis j’avance prudemment, décidé à éclaircir le tracas qui s’immisce dans mon esprit troublé. Je m’enfonce dans la dense atmosphère brumée, épiant le moindre bruit qui pourrait révéler la présence d’un quelconque danger. C’est comme pénétrer dans une espèce de cavité vaporeuse, tant les façades imposantes étouffent la rue de leur bras de béton. Divers détritus amassés par la négligence des riverains jalonnent le bitume, parvis d’un immonde dépotoir dont je ne me chargerais à signaler les défauts de maintenance au prochain conseil municipal... Je n’y vois pas à plus de deux mètres et je suis prêt à rebrousser chemin lorsque le fracas caractéristique du verre que l’on brise attire mon attention. Les jappements répétés d’un chien errant activent le signal de la poursuite et je me mets à courir d’une allure soutenue, me jetant à l’aveuglette dans le ventre de la ruelle. Subrepticement, le brouillard s’évapore à mesure que j’avance, me donnant un peu plus de visibilité. Bientôt, à une vingtaine de mètres en avant, j’aperçois l’ombre que j’avais senti m’épier, qui se faufile avec rapidité en longeant les murs de brique. Je presse mon pas, soufflant tous mes poumons pour rattraper mon fuyard. Dans cette poursuite, je croise à mon tour le bâtard canin qui grogne derechef la fureur de son réveil. Bien que je ne manque pas d’endurance, l’inconnu, lui, doit être un sportif accompli tant sa course est véloce. Plusieurs fois, je le somme de s’arrêter, le visant du canon de mon arme. Mais comme je m’y attends, il continue de plus belle, bravant mes avertissements répétés. Je tire deux fois en l’air pour l’effrayer mais il ne s’arrête pas pour autant. N’en pouvant plus de cette éreintante échappée, je stoppe ma poursuite, souffrant d’un point de côté qui me brûle le flanc. Me maudissant d’avoir laisser échapper le mystérieux fugitif, je trottine néanmoins jusqu’au bout de la rue qui aboutit à une impasse. Une clôture grillagée haute de quatre bons mètres, empêche tout passage, et malgré les qualités physiques du fuyard, il n’a pas pu l’enjamber en si peu de temps. Il doit donc se terrer quelque part ici, au milieu des détritus qui polluent l’espace. J’investigue dans ce fatras abject fait d’immondices en tous genres et dont l’odeur nauséabonde est un vrai supplice pour mes naseaux. Je le somme à nouveau de se rendre et de se montrer, en vain. C’est alors qu’un bruit au dessus de ma tête attire mon intention. Je sais alors que mon mystérieux personnage va m’échapper…Une mince silhouette apparaît, accrochée à la corniche de la façade d’une bâtisse qui fait un angle au-dessus du grillage. Je tire et le manque à nouveau, mes balles miaulant sur le crépi de l’édifice. Bientôt l’homme − dont la souplesse est proprement incroyable − s’agrippe habilement à une échelle de secours qui donne sur les toits. Il grimpe prestement la série de marches métalliques puis disparaît définitivement à ma vue, sans se retourner. Je l’ai perdu pour de bon.
Résigné, je fais demi-tour et regagne la rue principale, me fustigeant des pires reproches pour avoir laisser échapper ce curieux acrobate.
Bientôt, les premières marches du perron de l’imposant édifice municipal apparaissent. Je les grimpe furieusement, quittant les mystérieuses rues d’Arkham pour la chaleur de mon bureau.

─ Voilà ce que nous avons, capitaine…dis-je en tendant mon rapport quotidien à mon supérieur. Les inepties d’un savant agité du bocal qui croit dur comme fer que notre monde est menacé par des monstruosités surgies de l’espace !
Brooks lit attentivement mes notes, grognant plus fortement à mesure qu’il avance dans la lecture de mon procès-verbal. Puis, dans un dernier bougonnement qui achève le récit, me rend mon papier.
─ On a rien d’autre que cette piste, Barlow. Même si c’est plutôt loufoque, continuez à chercher de ce côté ! Nous n’avons pas d’autre choix pour le moment.
Je le regarde, expirant le soupir d’une profonde amertume.
─ Plutôt loufoque, capitaine… Je dirais moi complètement délirant ! Nous devrions rechercher plus avant dans les dossiers archivés de Sir Baker. Il doit s’agir d’une affaire classique de règlement de compte par un ancien client insatisfait d’une décision du barreau. Un acte notarié avorté, des placements contournés ou blanchis, des droits de successions bafoués ou déclarés nuls, peut être ?
─ Barlow, Barlow…Vous savez aussi bien que moi que l’on a enquêté sur tout cela. J’ai mis trois gars dessus, qui ont déchiffré des cartons entiers de paperasse juridique pendant une semaine vingt quatre heures sur vingt quatre ! On rien trouvé bon sang !
Je me renfrogne dans ma chaise tout en piochant une cigarette dans la poche de ma chemisette. Le capitaine brooks se lève, contourne son bureau et me tend la flammèche de son briquet.
John Brooks est un personnage aux traits coriaces et à la mine patibulaire pour qui ne le connaît pas. Il doit peser 110 kilos de muscle qu’il met en action dès que la situation le demande. Une coupe en brosse coiffe un faciès solide comme un roc et à l’aspect général mutin. Seuls des yeux bleus compatissants vous font apprécier l’homme dès le premier regard. C’est un bon capitaine et son physique transparaît son caractère ; celui d’un homme dur mais droit. Pas le genre à se laisser fourvoyer dans des histoires de bonnes femmes…
─ Vous savez, Barlow, j’habite à Arkham depuis une dizaine d’années, commence t-il en jetant un œil sur la fenêtre dont le rectangle d’une nappe de nuit contraste avec le fort éclairage de la pièce.
─ Durant cette décennie, il m’a été donné de voir des trucs pas croyables, Lieutenant…Des trucs dont on se dit intérieurement « Bordel, c’est pas possible,  je rêve éveillé nom de dieu… »
─ Vous n’allez pas me dire que vous croyez vous aussi à tout cela ! je le coupe, étonné.
Brooks tire une longue exhalaison sur sa cigarette puis recrache la fumée de côté.
─ Vous n’étiez pas encore dans nos services quand a éclaté l’affaire de Falcon Point.
─ Falcon Point… ? Non…Que s’y était-il passé, capitaine ?
─ Un petit village de pêche au Nord-Est d’Arkham, près de la baie de Boynton Beach. Un petit hameau d’une centaine d’habitants où il se passait des choses pas très avouables, liées aux cultes des pêcheurs locaux avec des croyances païennes. J’étais sur les lieux − tout comme le professeur Hattameyer − lorsque l’armée à raser toutes les baraques, exterminant la moitié du petit havre…Le gouvernement a étouffé l’affaire mais ceux qui étaient présents cette nuit là garderont en eux l’image de ces horreurs brûlants d’en d’horribles cris, sur les débarcadères en feu…
─ Des horreurs ? De quels genres d’horreurs parlez vous, capitaine ? je demande éberlué par les déclarations de mon supérieur.
Brooks me regarde ; ses yeux luisent d’une fiévreuse clarté.
─ Du genre qu’ils vous font admettre l’incroyable, Barlow…Je ne puis vous en dire plus en détail car je suis tenu au secret militaire qui m’empêche de divulguer la nature de cette mission d’intervention, même à vous. Mais croyez moi, ce que j’ai vu relevait de l’inimaginable…
─ C’est pourquoi vous devez continuer vos investigations, reprend-il de concerto, aussi farfelues qu’elles vous semblent être. On ne sait jamais se qui se cache dans le cœur de la sombre Arkham.
Le dos tourné, le capitaine avance vers la fenêtre qui transperce la nuit sans étoiles. Je vois son ombre fangeuse qui se décalque sur la vitre.
─ Je déteste cette ville, Lieutenant. Elle est pourrie au plus profond de son passé. Etudier les premières souches familiales d’Arkham et vous comprendrez ce que je vous dis…Des raclures au sang mélangé ont colonisé ces terres, y installant en secret des prieurés qui adorent d’autres divinités que celle de notre seigneur.
J’étais prêt à croire le capitaine sur ce dernier point ; à maintes reprises je m’étais interrogé sur le caractère physique singulier d’une bonne partie des habitants d’Arkham. J’y avais deviné un étrange métissage chez certains gens ; entre autre au niveau d’une corpulence à l’allure passablement recourbé, telle la démarche d’un bossu, et au visage dont les traits étaient particulièrement bulbeux. Je m’explique tant mes propos pourraient être incohérents…Disons que l’aspect général de ces personnes se rapprochait − si une telle comparaison est possible − de celui d’un hominidé aux lignes squameuses, identiques à celles d’un amphibien ... Mily, dont la famille était installé depuis un siècle, m’avait affranchi sur cette particularité des citoyens d’Arkham. Selon elle, ces familles étaient originaires d’Innsmouth, un village portuaire abandonné depuis 1934, au Nord-Ouest d’Arkham. Un village où selon ma fiancée d’étranges événements s’étaient passés …
Je réfutais tous ces souvenirs et prenais congé du capitaine Brooks − lui promettant de continuer dans la voie actuelle − pour me rendre dans mon bureau. Celui-ci est plutôt exigu mais il n’en demeure pas moins l’endroit où je me sens le mieux pour réfléchir. Je fais glisser les stores vénitiens de ma fenêtre tout en repensant à cette ombre qui m’avait suivi. Pour quelle raison avait-on pris l’initiative de me faire surveiller ? J’avais volontairement omis d’en parler au capitaine. Je ne voulais pas rajouter une énigme supplémentaire sur une affaire qui en avait assurément que de trop. Ressassant mes maigres indices, je m’accoude sur mon bureau où trône ma vielle machine à écrire sur laquelle je tape mes rapports. C’est peine perdue tant toute cette affaire se déconnecte de la réalité…Tout à côté, je jette un œil affectueux à la photo encadrée de ma douce Mily. Je regarde l’heure et en déduis qu’il est grand temps que je cesse de tergiverser de la sorte et que rejoigne ma belle au petit restaurant, le « BlueFish », qui longe High Lane, prés de la gare de Boston & Maine. Mily y travaille comme serveuse et termine son service aux alentours des 20 heures. Je passe la prendre presque chaque soir. Habituellement, nous soupons chez moi mais ce soir j’avais envie de sortir pour me changer les idées. J’en avais bien besoin après toutes les révélations qui avaient jalonnées ma journée d’enquête. Des révélations qui ne manquaient pas de mystères…

***

─ Ma seule piste est ce Dunbar, chérie… dis-je tout en reposant ma tasse de café qui achève notre copieux repas.
Nous nous étions réfugiés dans un chaleureux restaurant de la Miskatonic Avenue, prés de l’université. L’endroit le plus vivant de la ville…
Mily me regarde tendrement. Je la trouve superbe ce soir, avec cette robe échancrée qui épouse sa silhouette aux formes veloutées. Une longue et lisse chevelure noire comme le jais repose sur ses épaules nues. Sa bouche, aux lèvres écarlates, me dessine un sourire enjôleur qui a le pouvoir d’un baume à tous les maux. Et cela fait son effet tant je me sens mieux depuis que je suis prêt d’elle. Et ce regard… J’aimais m’y échouer comme on jetterait un seau d’amour dans un puits de passion.
─ Tu ne devrais pas t’en faire pour cette histoire, mon cœur. Pense que dans moins de trois mois, nous quitterons Arkham pour Boston…
Je la regarde avec un air de surprise non dissimilé.
─ Je croyais que tu ne voulais pas déménager, Mily… ?
Elle tourne pathétiquement la tête vers la baie vitrée qui donne sur le versant extérieur, là où la nuit accapare tout.
─ Je suis lasse de cette ville, Laurie. Il est grand temps que je fasse ma vie hors de ces murs de prison. Tu sais que je n’ai plus de famille ici, hormis une tante à Dunwich, et si je dois vendre la maison de Bellington Street, je le ferais…
Je lui prends la main que je serre étroitement. Elle est fragile et douce…
─ Nous sortirons bientôt de cet enfer, mon amour. Je te le promets. Mais d’ici là, j’ai une dernière enquête à mener.
Son petit sourire est compatissant.
─ J’ai tant de chance de t’avoir auprès de moi, Laurie, me dit-elle d’une petite voix suave. Ne me laisse pas seule, jamais…
Je la rassure de tendres attouchements alors que nous nous levons de nos boxes pour rejoindre la fraîcheur de la nuit. Le brouillard nappe toujours le ciel de son gris couvercle. Je hèle bientôt un taxi en faction où j’engouffre ma bien aimée après un savoureux baiser d’adieu.
─ Sois prudent, mon chéri, lâche t-elle en frissonnant alors que je retiens la portière du taxi.  Je n’aime pas te savoir dehors après tout ce que tu m’as dis…
Au cours de notre repas aux chandelles, je lui avais raconté ma course poursuite avec l’étrange fuyard, plus tôt dans la soirée. Je ne cache jamais rien à Mily qui est une vraie confidente à mes yeux.
─ Ne t’en fais pas…Je serais sur mes gardes. Dors tranquille…promis-je en claquant la portière dans un ultime salut.
Le chauffeur démarre dans la foulée et je m’en retourne à pied vers la station de tramway la plus proche.

J’avais pris un rendez-vous nocturne avec le docteur Stewart Blake, directeur du  Sanatorium, qui se trouvait sur Derby Street, au 255 E. Je devais prendre la ligne A, celle longeant S.West Street jusqu’à la rive droite du fleuve, après le passage du pont G.Dizerega. Le tramway suivait ensuite les quais par la W.Water.Street avant de remonter la Peabody Avenue qui faisait l’angle avec Derby Street.
Une vingtaine de minutes plus tard, je descends de la rame pour m’engouffrer dans la rue déserte. De jour, la façade du sanatorium n’a rien d’engageante. De nuit, elle est véritablement effrayante avec les ombres frémissantes des platanes agités par le vent qui courent en d’étranges arabesques sur les murs décrépis du vieil édifice. A mesure que je me rapproche de l’allée de gravillons qui mène au perron de l’asile, les centaines de piaillements d’une horde d’engoulevents se font de plus en plus stridents. Cette cacophonie sonore cesse enfin lorsque mon hôte vient m’ouvrir, achevant la taraude de ce vacarme dans mon esprit trop las.
Avec sa silhouette fluette, son visage poupin et ses lunettes à montures d’écaille, Stewart Blake me parait âgé au plus que d’une trentaine d’années. Apres une courte mais franche poignée de mains qui lie notre rencontre, il me conduit d’un sombre vestibule au parquet lambrissé à l’encoignure d’une porte flanquée de son patronyme suivie de l’annotation « Cabinet Privé ». L’embrasure opposée à son office porte l’inscription « Salle d’attente ». Derrière le comptoir, pour l’heure déserté du secrétariat médical, je devine un escalier sous un large corridor, qui doit mener vraisemblablement au premier étage où vivent et sont soignés les malades psychiatriques.
─ Dunbar…Dunbar…Oui, cela me dit en effet quelque chose, commente le Docteur Blake qui m’invite à prendre place sur l’un des deux sofas visiteur. Mon père m’en avait quelquefois parlé avant sa retraite. Un malade particulier, me disait-il en plaisantant.
─ Particulier…Que voulez t-il dire par là, Docteur ? demandais-je.
Blake se gratouille le crâne avant de répondre.
─ Singulier au sens où il ne souffrait pas d’une schizophrénie  classique comme en connaissent nombre de nos patients où les symptômes incluant des paranoïas, hallucinations auditives et visuelles ou un discours incohérent sont fréquents. Non, pour Dunbar, son anxiété généralisée ne souffrait pas d’écarts du trouble comportemental au sens premier. C’était comme… si il croyait réellement à ce qu’il avançait, comme si il vivait simplement dans sa paranoïde tel un solipsiste se figure être seul au monde. Et jusqu’à sa mort je pense qu’il a du croire dur comme fer à toutes ses affirmations, monsieur Barlow…
─ Votre père pourrait peut-être m’en dire plus, vu qu’il a côtoyé Erwin Dunbar pendant des années…
Assis sur son fauteuil rembourré, Le docteur Blake me grimace une moue désolée.
─ Mon Père nous a malheureusement quitté depuis trois ans déjà, lâche piteusement le psychiatre. J’ai repris la direction du sanatorium après son décès.
─ Je suis navré…
Il me fait un geste de la main, du genre qui signifie que la vie continue envers et contre tout. Je lui pose alors des questions plus directives sur mon enquête, le mettant au courant de la piste qui m’a conduit à le rencontrer dans le cadre de l’affaire Baker.
─ Les informations que vous recherchez peuvent se trouver dans son dossier médical, Lieutenant. Aujourd’hui, nous avons informatisé tous nos dossiers. Mais les archives de nos anciens patients sont stockées quelque part dans des cartons, au grenier. Il nous faudra un peu de temps pour retrouver tout cela. Je sais aussi que mon père tenait un journal quotidien de ses recherches ; je crois me rappeler que Dunbar faisait partie de la liste des malades mentaux spécialement suivis.
─ Auriez vous l’obligeance de mettre ces documents entre les mains de nos services d’enquête ?
Le docteur acquiesce immédiatement. Il sort un bloc note d’un des tiroirs de son bureau d’albâtre, puis à la plume d’un magnifique stylo Mont-Blanc griffonne quelques annotations d’une minuscule écriture.
─ Je laisserai ces recommandations à l’intention de ma secrétaire qui ramènera le dossier d’Erwin Dunbar. Vous l’aurez demain matin à la première heure. De mon côté, je me charge de mettre la main sur le carnet de notes de mon père à Rockton Village ; il se trouve dans un coffre, à la cave du pavillon familial où sont rangés ses derniers effets.
Je remerciais mille fois le praticien de son aide serviable.
─ C’est normal d’aider la Police dans ses actions, Lieutenant. Et puis je vous avouerai que si je suis d’un pragmatisme inné de par ma profession, j’ai moi-même d’étranges impressions lorsque je fais les nuits ici, au sanatorium.
Le docteur Blake me dévisage d’une allure chétive, visiblement mal à l’aise, avant d’ajouter :
─ J’entends quelquefois certains de nos malades proféraient dans leurs cellules capitonnées des litanies impénitentes ou des évocations aux diatribes inconnus qui me donnent froid dans le dos. La folie n’explique pas tout, monsieur Barlow, et elle est parfois l’exutoire des phénomènes que nous ne comprenons pas.
Je jette un coup d’œil intrigué à l’aliéniste. C’était vraiment inconcevable… J’avais rencontré dans cette même journée trois personnes qui m’avaient tenu un discours similaire. D’abord le professeur Hattameyer et ses mises en garde répétées, puis le  capitaine Brooks qui avait soutenu la piste d’un imbroglio surnaturel et enfin pour terminer le jeune Stewart Blake, de toute évidence un thérapeute réaliste mais ferré par un doute bien réel.  
─ Je suppose en effet que l’on doit en voir de toutes les couleurs, quand on est enfermé dans cet asile d’aliénés à longueur de temps. On peut s’imaginer des tas de…
─ J’ai fait mes études à l’école des sciences de Boston où j’étais interne, coupe sèchement Blake, le regard fixe.  Lorsque je suis revenu officier à Arkham, je n’avais qu’une envie, reprends le légiste qui ne me parait à l’instant plus aussi juvénile à son visage grave, c’était m’en retourner à Boston par le premier train ! Arkham rend fous ceux qui y vivent, Lieutenant Barlow.
Je ne sais que penser à ces propos négatifs, hormis peut-être les signes évidents d’un surmenage bien compréhensif de mon hôte. La gestion d’un établissement spécialisé comme celui du sanatorium d’Arkham devait représenter une somme de travail conséquente. Et les nerfs du psychiatre devaient quelquefois pâtir de l’écho perpétuel des cris et névroses de ses patients.
Pendant une dizaine de minutes, j’interroge le jeune psychiatre sur les pratiques de son établissement ; questions auxquelles il répond avec complaisance. Puis je me fais reconduire à la porte d’entrée où je prends bientôt congé du Docteur Stewart Blake. Au dehors, les engoulevents, toujours perchés en colonies dans les hauts érables et sur le toit de l’asile, reprennent leur impénitent tintamarre. J’ose avouer que ce n’est pas sans un certain soulagement que je traverse la grille et quitte enfin l’enclos de l’imposante maison de repos, tant ce lieu étrange me met mal à l’aise.  

***

Ce matin, je suis d’une humeur presque aussi maussade que les gris nuages qui menacent les hauts clochers d’Arkham. Ma nuit a souffert d’insomnies dues au tracas de cette enquête insolite.  La pensée embuée, j’attends le dossier médical de Dunbar qui devrait arriver d’une minute à l’autre. L’agent Dewridge était allé le réquisitionner au sanatorium à l’ouverture, vers 8h30. J’avale une tasse de café noir et consulte ma montre, installé flegmatiquement dans le fauteuil moelleux de mon bureau. Il est presque 9h15. Cette affaire m’ennuie au plus haut point et je me mets à penser à Boston et à ses horizons lointains pour l’oublier un peu. Dans quelques semaines, sûrement après cette enquête, j’allais abandonner ma miteuse chambre d’hôtel que je louais sur l’E.Main Street pour la savoureuse perspective d’un logement résidentiel, en banlieue Bostonienne. Une brochure, que j’avais récupérée dans une agence immobilière et que je feuillette depuis quelques secondes, promet dans ses grandes lignes « Un havre de paix verdoyant dans un environnement unique… » Inconsciemment, je me prends à rêvasser à ma future vie de famille…Une vie faite du sourire éternel de Mily et des cris espiègles d’enfants galopant dans un coquet pavillon…
Une série de coups frappés à la porte interrompent ce moment privilégié.
─ Entrez ! dis-je, me remettant rapidement de ces rêves éveillés.
On s’exécute derrière la porte vitrée et le sergent Dewridge fait son entrée. Il tient un porte-document sous le bras qu’il dépose prestement sur mon bureau, prés de ma brochure touristique.
─ Voilà, lieutenant…Le dossier Dunbar, comme vous vouliez. Ah, oui…avec cette note là à votre intention de la part du docteur Stewart Blake, ajoute-t-il en extirpant un petit papier de la poche de son veston.  
─ Merci Ernie. Vous pouvez disposer.
Dewridge s’en retourne pesamment à ses activités et je m’empresse de lire le petit mot écrit sur une feuille portant l’entête du Sanatorium. Je reconnais aisément la fine écriture en pattes de mouche du psychiatre.

“ Monsieur Barlow,

Veuillez trouver ci joint le dossier psychiatrique complet de Monsieur Erwin Howard Dunbar, annoté par mon père entre 1986 et 1990, période de son séjour dans notre établissement. Je me tiens à votre entière disponibilité si vous rencontriez quelques difficultés de posologie médicale ; gênes auxquelles je me ferais un plaisir d’éclairer la signification  pour la bonne conduite de votre enquête.

Bien à vous,

Stewart Blake, Docteur en psychiatrie. ”

J’ouvre donc l’épais dossier fermé par une chemise à pincettes et commence à l’étudier. C’est un rapport de suivi médical encombré d’une multitude d’ordonnances signées de la main du docteur Blake père. J’y apprends la nature du traitement du patient Dunbar et du pourquoi de son affectation dans l’établissement de repos d’Arkham.
Erwin Howard Dunbar avait été admis au sanatorium le 15 janvier 1986, escorté en camisole de force par une brigade spéciale après le verdict du procès l’ayant impliqué dans une affaire judiciaire comparue aux tribunaux de Boston, deux mois plus tôt. La nature de l’enquête n’était mentionnée nulle part mais j’étais prêt à parier qu’il s’agissait des événements liés à la secte du culte Volkk. J’espérais corroborer cette supposition avec l’article que recherchait activement le professeur Hattameyer depuis la veille et qui devait m’affranchir sur bien des points. Je m’étais douté depuis un bon moment que l’élément reliant la mort de Sir Baker se trouvait de ce côté ci. En supposant que Sir Baker avait été il y a dix ans soit l’avocat de Dunbar, soit l’avoué à la défense en partie civile au moment de l’affaire, on pouvait envisager que quelqu’un s’était vengé du verdict qui avait condamné Erwin Dunbar et ses complices. C’était sur la trace de ces derniers que se trouvait sûrement  l’investigateur du crime.
Je lis plus en profondeur les passages relatifs aux médications, espérant connaître l’évolution de l’état mental de Dunbar au fil de son incarcération. Les premières ordonnances, établies entre 1986 et 1988, mentionnent un traitement à base de neuroleptiques, notamment du Rispéridone et de la Clozapine associés à fortes doses. J’avais déjà entendu parler de ces produits, souvent prescrits aux patients souffrant de psychoses chroniques. Le docteur Blake les avait ensuite substituées au profit de stabilisateurs d’humeurs, comme la prise de Lithium en doses souples combinées à des anti-convulsifs. Les derniers traitements, ordonnés entre 1989 et 1990, faisaient mention de la seule prise d’anxiolytiques comme le Sécobarbital et l’Aracept pour calmer les excès d’anxiétés démentielles. Cela tendait à confirmer ce que m’avait avancé le jeune Stewart Blake ; à savoir l’abandon progressif d’une thérapie forte au profit d’un traitement plus souple.  
Cela voulait-il dire que Dunbar n’était pas réellement un dément au sens fort du terme ? J’espérais que le journal du Docteur Blake puisse m’en dire davantage sur tout cela.
Enfin, un dernier document achevait le dossier. C’était une photocopie de l’acte de décès du patient, datée du mardi 11 juin 1990. Un bref rapport dictait les circonstances de la mort de Dunbar. On l’avait retrouvé pendu dans sa cellule par une sangle confectionnée en potence et fixée au plafonnier. Aucun élément, avait spécifié le psychiatre lors de l’enquête, n’envisageait un tel acte suicidaire vu que selon les dernières consultations, l’état général d’Erwin Dunbar était en bonne voie de guérison. L’autopsie ne révéla rien de plus.
Je cesse à peine ma lecture que le téléphone sonne. Je décroche le combiné et reconnaît  la voix éparse du professeur Hattameyer.
─ Monsieur Barlow ?
─ Lui-même.
─ Nathan Hattameyer. Je vous appelle au sujet de la coupure de journal. Je l’ai retrouvée au milieu d’anciennes archives ! Je pense que cela vous intéressera fortement… bien que je persiste à croire que vous risquez de soulever plus que vous ne cherchez dans cette enquête.
─ J’en serais seul juge, monsieur, je réponds sèchement.
─ Il en sera selon votre bon gré, Lieutenant. Vous pouvez consulter l’article à la bibliothèque d’Arkham. Cela vous coûtera moins de temps que si vous revenez le chercher au manoir. C’est une manchette en page 6 de l’Arkham Advertiser, datée du 22 septembre 1985. Vous la trouverez facilement en la demandant au bureau des archives.  
─ Je vous remercie, professeur. J’y vais de ce pas.
─ Tenez moi au courant, jeune Homme. Cette enquête m’intéresse dans mes recherches et j’espère pouvoir vous être utile d’une autre quelconque manière.
J’enregistre la proposition amicale du parapsychologue tout en le remerciant de ses indications. Puis je file de mon douillet bureau rejoindre la fraîcheur glaciale de cette fin de matinée.

La bibliothèque d’Arkham est un long et austère bâtiment situé à l’angle de N.E Marsh Street et de Hyde Street, soit à deux pâtés de maison à peine du commissariat. Je m’y traîne à pied, me faufilant entre la faible circulation piétonne qui se hasarde sur les gris trottoirs où stationnent face aux devantures des rares commerces. J’arrive au 633 Marsh Street en moins de cinq minutes. Je ne me laisse pas le temps de souffler et grimpe les hautes marches qui surplombe la statue en hommage au célèbre capitaine Obed Marsh puis m’engouffre dans l’édifice.
La bibliothèque a beaucoup changée depuis un siècle, elle bénéficie aujourd’hui des techniques actuelles en matière de classification. C’est ce que m’annonce l’archiviste à la barbe hirsute qui m’accueille derrière son comptoir en bois de chêne. Il porte de petits binocles aux formes carrées juchées sur un nez qui l’est tout autant. Il prend un trousseau de clés dans un râtelier, puis me fait signe de le suivre à travers une série de hauts corridors. Dans les salles que nous traversons, une dizaine de personnes étudient en silence. A la fin de notre déambulation, nous pénétrons dans une cellule insonorisée, sur l’aile Est du bâtiment. Sur ses indications du bibliothécaire, je prends place dans un confortable fauteuil qui fait face à un large moniteur vierge. Je m’installe à mon aise et patiente silencieusement, alors que l’archiviste se dirige vers l’une des dizaines armoires métalliques qui entourent la salle. Je le vois ouvrir une porte flanquée de l’inscription « Almanach 1985 » puis fouiller vélocement sur les étagères remplies de bandes magnétiques. Il revient quelques instants plus tard avec une petite cassette digitale qu’il insère dans un appareil électronique dont le fonctionnement barbare m’échappe…L’écran s’allume et l’homme me tend une petite télécommande. Il me soumet le fonctionnement du lecteur – proche d’un appareil à diapositives − puis me souhaite une bonne étude avant de quitter la pièce. Je me mets immédiatement à la recherche de l’article. Je le trouve très facilement en zappant à la date indiquée par Nathan Hattameyer. J’examine studieusement la manchette de long en large et en note les passages particulièrement intéressants :

« Arkham Advertiser du 22 septembre 1985, page 6 »

« …Les services municipaux annoncent la prise hier soir d’un groupuscule lié à un nouveau culte abject, habilement démasqué par les brillants services de la police d’Arkham. Celle-ci se félicite de contrecarrer la vague de mouvements sectaires qui dépravent notre localité dont la réputation se trouve entamée depuis des dizaines d’années par des complots analogues.
« …Le leader supposé de cette secte nommée « Les Adorateurs du Culte Volkk », un certain Erwin Howard Dunbar, a été ferré à la Prison Peabody en attendant d’être jugé avec ses deux complices présumés, Mrs Caroline Whateley et Mr George Zahn… »
« …La nature des agissements de cette clique est, selon les témoignages  des inspecteurs de Police « …proprement ignoble ».
Des perquisitions effectuées au domicile des accusés ont révélées des atrocités liées aux nombreuses disparitions qui ont sévis dans toute la région, ces derniers jours. Les victimes de ces rapts − dont les ossements retrouvés dans des caves rituelles seront bientôt autopsiés − étaient « sacrifiées » à la gloire d’une divinité païenne censée revenir des cieux pour gouverner notre monde…Devant cet amas de crimes démentiels, les accusés risquent la peine de mort… »

J’avance dans le temps espérant trouver d’autres éclaircissements reliés à cette affaire. Je trouve bientôt ce que je recherche ; il s’agît d’un bref entrefilet en page 14 de l’Advertiser daté du 25 septembre 1985 :

« Les autorités du Massachusetts ont pris le relais judiciaire de l’affaire du culte Volkk qui mettait en accusation trois personnes investigatrices d’une série de meurtres sacrificatoires à Arkham.
Le parquet de Boston, présidé par le District Attorney Grant, investigue sur les points sombres de cette enquête et perquisitionne toujours  sur les lieux du Culte qui révèlent chaque jour l’ampleur des atrocités …».

Puis un peu plus loin…

« Maître Baker, jeune avocat du barreau d’Arkham, plaidera en faveur des accusés. Malgré les preuves qui accablent les prévenus, il se dit confiant des résultantes du procès qui serait selon ce dernier une malheureuse mystification … ».

Avais-je donc l’attestation de mes soupçons ? En effet, Baker avait défendu les intérêts de Erwin Howard Dunbar. La mort de l’avocat était indubitablement reliée à tout cela. Les marques retrouvées gravées sur son front − et certifiées par Hattameyer comme punition du Dieu Volkk −  témoignaient de cette vengeance, plus de quinze ans plus tard. Si j’en restais à ma première supposition, Sir Baker avait du, moyennant finances, plaider la folie pour son principal client qui s’en était tiré à bon compte en étant interné au Sanatorium d’Arkham. Une belle mascarade  tant le dossier médical de Dunbar était révélateur des carences démentielles de l’accusé. Mais à quel prix ce revirement du leader du culte serait-il payé ? Dunbar n’avait mesuré que trop tard les conséquences de son acte de traîtrise. Son énigmatique suicide, en cette année 1990, certifiait d’un esprit tourmenté par des représailles. En vendant ses complices pour sauver sa tête d’une condamnation en prison, il avait du attirer sur sa tête les foudres des derniers sectateurs.  Sa pendaison authentifiait dès lors la menace d’une vindicte d’un de ses acolytes. Mais qui avait orchestré ce châtiment ? George Zahn et Caroline Whateley, les principaux accusés, étaient les premiers de la liste Qu’étaient-ils donc devenus après le procès… ?
En ayant assez lu, je décide de retourner au commissariat et d’avertir le capitaine Brooks de mes informations. Ce qui me chagrinait, c’est que nous avions été incapables de retrouver les traces du procès dans les archives de la victime. Quelqu’un avait soit détruit ces documents, soit les avait substitués. Et si cela se trouve, Sir Baker s’en était peut-être lui-même débarrassé depuis longtemps…

***

─ Prenez place, messieurs, nous invite l’ancien procureur Grant, un sexagénaire de haute taille aux cheveux à peine grisonnants.
Le capitaine Brooks choisit le canapé moelleux du salon et je me contente d’un sofa attenant. Bientôt, une domestique dépose sur la table basse un plateau fumant de boissons chaudes et de gâteaux sortis à l’instant du four.
─ Servez-vous, messieurs, je vous en prie, lâche notre hôte qui se verse déjà une tasse de thé à l’odeur agréablement aromatique.  
J’opte pour un café bien noir. Brooks me suit mais accompagne sa boisson d’une noisette de lait.
─ L’affaire du culte Volkk, un sacré imbroglio…et d’un morbide inqualifiable ! t’empestes Jonathan Grant en croquant dans un cookie enrobé de nougatine.
Un timide rayon de soleil pointe au travers de la véranda qui donne sur les plaines herbeuses de Bellington ; un petit hameau situé sur un domaine forestier en retrait d’Arkham d’une dizaine de kilomètres. Le procureur s’y était installé voilà cinq ans pour jouir d’une retraite paisible.
─ Je me souviens très bien du procès, messieurs…Sachez d’ailleurs que je me rappelle de chacune de mes affaires ! J’ai une mémoire d’éléphant dit-on, ajoute-t-il sans une certaine fierté. Boston suffoquait d’une chaleur étouffante ! En plein mois de Septembre…Proprement incroyable ! Mais ce n’est pas cette canicule qui empêcha à toute une foule de badauds d’assister au procès ! Ah ça non…La salle était comble et l’huissier dû même fermé l’accès aux portes du tribunal tant les gens afflués pour entendre la sentence du juge ! s’emporte Grant derechef.
─ Vous souvenez vous des détails liés aux inculpations des principaux suspects, Monsieur Grant ? questionne Brooks.
Notre hôte nous jette un regard amusé tant l’évidence s’impose en réponse à cette question.
─ Parfaitement, monsieur. Oh… Le plaidoyer du jeune Baker ne se présentait pas sans hargne ni abnégation professionnelle mais son jeu semblait futile tant les accusations que nous portions aux prévenus demeuraient accablantes. Et il le savait… Néanmoins, même si les preuves que nous avions amassées durant nos perquisitions ne laissaient que peu de doute quant au verdict final des jurés, il nous fallait démanteler pour toujours les agissements de cette secte. L’opinion publique le réclamait fortement, messieurs, tant les antécédents de la sorte devenaient réprobateurs. Arkham s’enlisait dans des conflits similaires. Nous devions taper un grand coup !
Je finis ma tasse de café que je repose sur le plateau.
─ C’est pourquoi vous avez convenu une entente à l’amiable avec le principal accusé et son avocat pour qu’il donne tous ses complices. En échange d’une remise de peine…
─ Qui se serait manifesté en plaidant la folie de Dunbar…termine le capitaine Brooks dans la foulée.
Grant nous regarde à tour de rôle. Ses traits sont peints de l’expression impassible d’un homme sûr de lui en toute circonstance. Les valeurs essentielles d’un homme de loi habitué pendant vingt ans à plaider toutes les causes judiciaires.
─ La proposition fut engagée par Baker, en accord avec son client, commente Grant d’un ton linéaire. Dunbar était un homme influent et très riche, qui avait les moyens d’assurer sa défense. C’était sa dernière chance d’éviter la potence…
Brooks grommelle un signe de désapprobation mais le procureur passe outre.
─ Le juge Manfred suspendit l’audience et une table ronde s’organisa en huit clos entre les deux parties. L’accord présentait la divulgation signée par Dunbar de tous les derniers aboutissants de la secte. C’était dangereux de flouer le jury d’une condamnation en règle du leader du culte mais nous prîmes le risque. Dunbar, en échange, serait interné à perpétuité pour démence.
Grant interrompt son discours alors que la servante pénètre dans le salon, retire le plateau puis disparaît dans l’encoignure d’une porte.
─  Encore aujourd’hui, je persiste à croire que nous avons pris la décision qui s’imposait, reprend-il, le visage grave. Les aveux de Dunbar apportèrent l’éclairage d’un complot immense et horrible qui se tramait dans les sombres bas fonds d’Arkham où conspirent des déments  aux noirs desseins.
─ En vérité, le procès du Culte de l’ogre noir n’était que la partie visible d’un immense iceberg plongé dans un océan de mystères. L’armée pris secrètement le relais de la justice et je ne sais pas ce qui advient par la suite…L’état étouffa le feu de divers cultes situés autour d’Arkham et de ses environs : Dunwich, Falcon Point, Boynton beach, Kingsport et Innsmouth et bien d’autres lieux encore qui virent des incendies ravager plusieurs édifices.
Le Capitaine me fait un petit signe de la tête et je comprends alors ses allusions de la veille ; sur les évènements dont il avait été le témoin à Falcon Point.
─ Et au final, demandais-je. Quel verdict pour ce procès tronqué ?
L’ancien procureur du District Attorney me regarde quelque peu torturé. Depuis que nous étions assis, c’était la première fois que je le voyais  baisser la tête.
─ Le verdict s’acheva sur la pénitence de l’homme de main de Dunbar, George Zahn dit Le bourreau, l’investigateur présumé de la majorité des sacrifices. Quant à Caroline Whateley qu’on nommait La grande prêtresse du Dieu Volkk, elle fut inculpée de sorcellerie et de complicité de meurtres. Ces deux exécrables personnages − qui pour ma part étaient bien plus dangereux que Dunbar lui-même −  furent condamnés en 1987 à griller sur la chaise électrique. Seul Erwin Dunbar échappa par décret de la cour à la sentence de mort pour être admis, comme vous le savez, au Sanatorium d’Arkham. Une dizaine d’autres acteurs de ce conflit, des sbires liés au cu

Freddy Cash


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