Le Lion d'Or
(Conte pour enfants)
1
Autour du feu
Les chasseurs se tenaient assis autour du feu que leur guide africain venait dallumer avec les branches et brindilles ramassées dans la savane.
Tout doucement, la nuit était tombée sur eux mais de longues écharpes roses continuaient déclairer le ciel par endroits.
Amadou, le cuisinier, sactivait sous la tente. De ses casseroles séchappaient des odeurs appétissantes de viande et de légumes épicés.
- Non mais vraiment, que faisons-nous ici je vous le demande ? grogna Georges le plus vieux des quatre hommes.
Depuis leur départ, il ronchonnait, sans raison valable car il ne croyait pas un seul instant au motif de leur expédition.
Malgré tout, il naurait cédé sa place pour rien au monde : son âme était celle dun chasseur et lappel de la terre africaine lavait emporté sur sa perplexité.
- Tu le sais bien, mon ami, dit gentiment Antoine avec un sourire moqueur tout en fumant sa pipe, nous sommes là pour chasser le lion dor.
- Balivernes, mythe, légende comme il en existe partout, repris Georges. Personne ne la jamais vu. Et comment un tel animal pourrait-il exister ? Une fourrure dor, je vous demande un peu !
Amadou et Babacar, leur guide, échangeaient des regards attristés. Décidément, les hommes blancs ne croyaient en rien.
- Pourtant, intervint Victor dont le regard doux et rêveur se perdait dans les flammes du feu, certains voyageurs ont raconté avoir aperçu dans la brousse un grand lion qui semblait baigné de lumière
- Sornettes ! larrêta Georges avec un revers de la main qui balayait les paroles de Victor. Tout cela ne veut rien dire. Apercevoir un grand lion dans la brousse, la belle histoire ! Quoi de plus normal ? Et baigné de lumière dis-tu ? Sans doute le reflet du soleil dans sa fourrure.
- Bah, quimporte après tout ! Que cet animal existe ou pas, nous chasserons le lion ! conclu le quatrième homme, un certain John avec un éclat de rire.
Mais Amadou ny tint plus : il abandonna ses gamelles et rejoignit le cercle de lumière.
- Ces voyageurs ont vu, sans doute, le lion dor car cette bête existe. Certains des anciens de nos villages lont approché.
Je vais vous raconter lhistoire de ce lion qui a été un homme
Il saccroupit sur ses talons, laissa tomber ses mains entre ses genoux et se mit à parler.
2
La vengeance dAbou-Akbar
Dans des temps très anciens, un seul Roi régnait sur lAfrique toute entière. Il sappelait Abou-Akbar et son autorité était grande sur ce continent. Il commandait aux hommes et aux bêtes.
Il était cruel et autoritaire, veillant jalousement à conserver le pouvoir. Et comme il était aussi un grand sorcier, nul nosait lui résister.
Seul le lion, Roi des Animaux, refusait de se soumettre.
Abou-Akbar navait quun seul enfant : une fille qui, -oh désespoir de son cur- était si laide quelle ne sortait jamais du palais royal.
Elle sappelait Assineri et le Roi nignorait pas que tous ses sujets se moquaient dans son dos de ce prénom qui signifie « elle est belle » et qui était si mal porté.
Le temps vint où Abou-Akbar songea à marier la princesse Assineri. Il fallait bien un héritier pour le trône.
Le Roi fit son choix parmi les fils de ses plus riches notables. Lélu fut un jeune homme de dix-sept ans, Ali, dont le père était un très important marchand de soieries et de bijoux. Il appartenait à une tribu aujourdhui disparue, les Kibotu, qui vivait à lextrême sud du royaume.
Abou dépêcha une escorte dune vingtaine de soldats pour faire connaître sa décision au père dAli et ramener au palais le futur marié et sa famille afin de célébrer la noce.
Le marchand reçu les soldats en présence de son fils. Ali était un beau jeune homme, fort et fier mais il faillit sévanouir en entendant lordre royal.
Les envoyés du Roi se retirèrent pour prendre du repos après avoir annoncé que le voyage de retour vers la capitale se ferait dici trois jours, le temps pour Ali et sa famille de préparer leurs bagages.
- Quallons-nous faire père ? demande le jeune homme affolé
- Obéir mon fils, quoi dautre ? répondit le marchand. Comptes-tu défier le Roi en refusant dépouser sa fille ?
Ali tomba à genoux aux pieds de son père :
- Je ne peux lépouser, père, vous le savez bien ! Je suis déjà promis à Nilaja et je laime. Cest elle que je veux prendre pour épouse.
Le marchand soupira. Il noubliait pas Nilaja, la si jolie fiancée de son fils, qui occupait son cur et ses pensées depuis quils étaient enfants.
Mais aller contre la volonté du Roi, cétait condamner sa famille à la prison, à lexil ou pire encore.
- Relève-toi, mon fils, dit-il à Ali qui était toujours agenouillé devant lui. Il faut être courageux. Ton souverain ta choisi et tu lui dois obéissance. Nilaja est intelligente, elle comprendra.
Ali pleura la nuit entière mais au matin sa décision était prise. Il avait longuement réfléchi. Il préférait fuir plutôt que de renoncer à Nilaja et de lier sa vie à une femme quil ne connaissait pas, fut-elle la princesse héritière du trône.
Dans sa naïveté, il pensait que le Roi renoncerait à son projet après quelque temps et quil pourrait ainsi reprendre le cours normal de son existence.
Il prépara un baluchon qui contenait quelques vêtements, un peu de nourriture, tout juste de quoi survivre quelques jours. Il comptait se réfugier dans une grotte presque inaccessible, au cur des montagnes, découverte dans son enfance avec Nilaja. Elle viendrait lui apporter son aide, il en était sûr, en toute discrétion.
Aux premières lueurs de laube, Ali sortit de la maison de son père sans faire plus de bruit quune ombre et courut droit vers les montagnes sans se retourner.
Ce nest que bien plus tard ce jour-là que le marchand saperçut de son absence. Il comprit tout de suite que son fils avait pris la fuite. Il se prit la tête dans les mains tout en maudissant Ali de le mettre dans une telle situation.
Quallait-il se passer quand les émissaires du Roi sapercevraient de la disparition du futur époux dAssineri ?
Le marchand ne tarda pas à le savoir car il dut lui-même leur avouer la terrible vérité, avant quils ne la découvrent et ne pensent quil était complice.
Les soldats ne perdirent pas leur temps en discussions inutiles. Ils se lancèrent à la poursuite du fuyard après avoir mis à sac la maison du marchand et promis des représailles plus grandes encore. Ils laissèrent le père dAli effondré en larmes et tremblant sur le seuil de sa maison.
Ils fouillèrent le village et ses alentours, sans résultats. Ils se résignèrent au retour, ne pouvant retarder davantage ce moment.
Après un voyage harassant de plusieurs jours, les soldats se présentèrent au palais, la tête basse, inquiets de leur sort. On dit quils payèrent leur échec de toute une vie de prison.
Les hurlements de rage dAbou-Akbar firent trembler les murs du palais. Assineri elle-même prit peur devant la colère terrible qui dévastait son père.
A cause de ce freluquet, il était ridicule. Sa puissance et son autorité sen trouvaient affaiblies. Nétait-il pas le maître sur ce continent ? Un tel affront ne resterait pas impuni. Sa vengeance serait redoutable et sans pitié.
Alors débuta une gigantesque chasse à lhomme.
Le Roi lança son armée aux trousses dAli, à travers tout le royaume. Nuit et jour, ses hommes parcouraient villes et villages, effrayant les habitants par la brutalité de leurs méthodes. Les bêtes elles-mêmes, à lexception des lions rebelles, se mêlèrent aux recherches sur ordre du Roi.
La traque fut longue mais au matin du quinzième jour, un singe malin conduisit les troupes à la grotte.
Ali en sortit pâle et amaigri malgré les soins que Nilaja, en effet, navait pas manqué de lui prodiguer en secret, presque chaque nuit. Les derniers jours avaient été de plus en plus difficiles car la surveillance de larmée du Roi se resserrait. Les animaux étaient aux aguets, épiant chaque mouvement.
Ali fut emmené sans ménagements, les poings liés, enfermé dans une cage de bois montée sur une carriole tirée par des bufs. Il traversa ainsi la place de son village, sous le regard attristé de gens quil connaissait depuis toujours.
La dernière image quil emporta avec lui fut le visage de Nilaja mouillé de larmes et de désespoir.
Le convoi arriva en pleine nuit au palais. La cage fut transportée dans les sous-sols.
Ali reçut un bol deau et un morceau de pain dur comme du bois puis il se retrouva seul dans lobscurité.
Il resta longtemps ainsi, mort de peur. Il entendait les pattes fines des rats galoper sur le sol et le froissements des ailes des chauves-souris remuant dans leur sommeil.
Quelquefois, un serviteur apportait une maigre nourriture quil avalait malgré tout, tant il était affamé.
Dans les allées du palais, on ne parlait plus que du jeune homme téméraire qui avait déclenché la colère du Roi et qui était enfermé là, sous leurs pieds, en attendant de connaître son sort. Chacun frémissait à la fois de terreur et du soulagement de ne pas être à la place du garçon.
Assineri qui était laide mais avait bon cur voulut plaider la cause dAli auprès de son père mais elle se fit renvoyer sèchement.
Le Roi ne pardonnerait rien.
Enfin, vint linstant où Abou-Akbar descendit dans les sous-sols, revêtu de ses habits de Grand Maître des Sorciers. Il apparu dans la lueur des torches, suivi de ses plus fidèles conseillers. Il portait un long caftan de soie noire dont les plis recouvrait le sol derrière lui. Des bracelets et des colliers dor et dargent ornaient sa poitrine, ses poignets et cliquetaient à chacun de ses pas.
Sur son visage étaient peints des symboles blancs et rouges qui proclamaient son pouvoir magique.
Ali recula au fond de sa cage, effrayé.
- Ainsi cest toi, dit le Roi dont la voix, forte et grave, retentit entre les murs comme un écho. Toi qui humilies ton Roi et la future reine de ce vaste royaume par ton refus. Ma fille ne serait-elle pas assez bien pour toi, fils de marchand ? As-tu bien compris lhonneur que je te faisais ? Apparemment, non. Tu es comme ces maudits lions, indisciplinés et stupides qui croient pouvoir me désobéir.
Abou-Akbar vibrait de colère. Il baissa la tête pour reprendre son calme. Quand il releva le menton, un curieux sourire satisfait étirait ses lèvres.
- Jai longuement réfléchi à ta punition comme tu as pu en juger par toi-même. Tu mérites un châtiment exemplaire pour mavoir braver de cette manière, pour avoir fait courir mon armée aux quatre coins du royaume.
Tu vas avoir tout le temps nécessaire pour regretter ton attitude car je vais faire de toi un être immortel. Mais pas un homme, non, car tu nes pas digne den être un.
Oh ! ne crains rien : tu ne deviendras ni fourmi, ni punaise ! Quel triste sort ce serait là !
Non, un lion tu seras, créé de ma main, une créature singulière, à nulle autre pareille
Il se mit à rire à gorge déployée comme quelquun qui sapprête à faire une bonne blague.
- Jespère bien que mes amis les lions enrageront du bon tour que je vais leur jouer !
Abou-Akbar tendit les bras vers le ciel, appelant à lui les puissances magiques.
Lorsquil parla, sa voix résonna avec une telle force que même les hommes qui laccompagnaient ne purent sempêcher de rentrer la tête dans les épaules, de crainte :
« Pour léternité,
Dans le corps dun lion
Au pelage doré
Tu vivras
Dans ton sillage
De la poussière dor
Tu laisseras
Et des chasseurs ainsi
Tu seras la proie
Aucun sortilège
Aucune magie
Jamais ne te délivrera »
- Telle est la sentence dAbou-Akbar, Roi dAfrique, Grand Maître des Sorciers.
Un grondement sourd emplit le sous-sol, comme à lapproche dun orage. Ali tremblait tellement que les barreaux de la cage en étaient tout secoués.
Dun seul coup, un tourbillon de fumée enveloppa la cage entière dun rideau noir.
On dit quun énorme rugissement mêlé de fureur et dangoisse se répandit dans les couloirs du palais et au-delà.
Quelques jours plus tard, un animal étrange fut aperçu pour la première fois non loin du palais. Au fil du temps, à plusieurs reprises, des chasseurs, des guerriers où simplement des femmes allant au puits rapportèrent avoir vu le lion dor créé par Abou-Akbar.
On raconte que lanimal vécut caché près de là où demeurait Nilaja jusquà la mort de celle-ci bien des années plus tard, avant de rejoindre la savane.
Amadou se tut. Il avait parlé longtemps. La nuit était devenue dun bleu profond et sombre, piquetée détoiles scintillantes. Au loin, dans la brousse, on entendait quelques cris danimaux.
Les chasseurs accueillirent la fin de lhistoire avec un grand silence. Ils regardaient tous le feu dans lequel les brindilles crépitaient doucement.
Puis John, le premier, sesclaffa :
- Amadou ! Diable dhomme, quel conteur tu fais !
Comprenant que les chasseurs ne croyaient pas en son récit, le cuisinier regagna la tente, la tête basse.
3
Sur les traces du lion dor
Au lever du jour, les quatre hommes quittèrent le camp sous la direction de Babacar.
Amadou les regarda partir à lentrée de sa tente, en secouant la tête.
Sur leur chemin, ils croisèrent dinnombrables animaux : girafes calmes et gracieuses, lents troupeaux déléphants, gazelles affolées qui fuyaient à lapproche de la jeep, hippopotames sabreuvant aux points deau.
Le soleil se levait rapidement sur un horizon couleur de feu. Malgré lheure matinale, il commençait déjà à faire très chaud.
Debouts à larrière de la jeep, les chasseurs parcouraient le paysage avec leurs jumelles.
De temps à autre, Babacar tendait un bras, montrant là une hyène à laffût, ici une réunion de mangoustes.
En revanche, ils ne firent quapercevoir une ou deux lionnes, retranchées loin sous un bouquet darbres, les oreilles pointant entre les hautes herbes desséchées par le soleil brûlant.
Cette première journée fut donc décevante. Ils rentrèrent au camp épuisés de chaleur.
Les jours suivants ne furent pas meilleurs. Ils sillonnaient la brousse du lever au coucher du soleil, élargissant le périmètre de leurs recherches au fur et à mesure. Babacar leur répétait quils étaient sur les terres du lion dor, dans la région où Ali était né. Il leur recommandait dêtre patient et douvrir leurs yeux. Puisque dautres prétendaient lavoir vu, pourquoi pas eux ? Ils ne répondaient rien. Seul Georges, fidèle à lui-même, grommelait « quon les prenaient pour des idiots de blancs prêts à avaler nimporte quelle couleuvre ».
Finalement les trois autres nétaient pas loin de penser la même chose.
Ils allèrent plus loin encore, vers les montagnes. Ils découvrirent de vastes étendues brûlées jusquau sol par le soleil, ponctuées de rochers et de quelques maigres buissons.
Babacar leur expliqua quils étaient aux limites de la contrée où vécut jadis la tribu dAli, les Kibotu. La grotte où celui-ci sétait réfugié était vraisemblablement par ici mais personne ne lavait jamais trouvée.
Ils ne rencontrèrent que serpents et lézards se prélassant sur les pierres.
Ils étaient prêts à regagner le camp lorsque Babacar, les yeux plissés et lair tendu, leur indiqua la base dun rocher qui devait bien faire dans les 30 mètres de haut, à quelques 100 mètres devant eux.
Dabord ils ne virent rien. De là-haut, des éclats de lumière leur blessait les yeux. Les mains en visière sur leurs fronts, ils cherchaient à distinguer ce qui pouvait bien rayonner ainsi, avec une telle intensité. Et puis il y eut un mouvement.
Lémerveillement leur fit tomber les bras le long du corps : sous leur regard ébahi et à moins que ce ne fut un mirage- se dressait un grand lion qui semblait ruisseler dor. Partout sur son pelage, le soleil de fin de journée saccrochait, jouait dans la crinière déployée comme une corolle autour de sa tête.
Il se tenait debout, à demi tourné vers eux et fièrement les regardait aussi.
Le face-à-face entre les hommes et la bête magique dura quelques secondes avant que le lion ne disparaisse derrière le rocher dans un miroitement doré.
4
Le piège
De retour au camp, lincrédulité régnait parmi les chasseurs. Babacar lui-même, malgré sa foi dans la légende, était ébranlé. Ainsi, lanimal existait !
Après le départ du lion, ils avaient bien tenté de suivre sa trace mais en vain. Les rares paillettes tombées de sa fourrure ne menaient nulle part comme si le lion prenait soin de brouiller les pistes.
Au moins, ils avaient la preuve quils navaient pas rêvé.
Pendant quils se réunissaient autour du feu, Babacar racontait leur rencontre avec le lion sacré à Amadou qui ne semblait pas étonné pour autant.
- Je nen reviens toujours pas, répétait Georges, sous le choc.
- Mes amis, notre fortune est faite si nous capturons cet incroyable animal, dit John avec lair de quelquun qui a déjà tout calculé.
Les mains croisées sur le ventre, les yeux tournés vers le ciel, il évaluait leur richesse à venir :
- Imaginez-vous ce que peut rapporter ce lion ? On le vend au zoo le plus offrant et qui acceptera, en plus, de nous verser un pourcentage sur les entrées. Ca devrait nous assurer une belle rente. Cette bête va attirer les foules !
Georges et Antoine soupesaient la proposition avec des hochements de tête satisfaits alors que Victor objectait :
- Avons-nous le droit demmener cet animal loin dici ?
John se redressa :
- Que veux-tu dire par là ?
- Eh bien
Puisque le lion dor existe, cest que sûrement la légende dit vrai
Il y a lâme dun homme dans cette bête
Georges haussa les épaules :
- Certes, nous avons vu lanimal. Est-ce pour autant que lhistoire racontée par notre cuisinier au coin du feu est à prendre au sérieux ? Je crois plutôt que ce lion est une curiosité créée par la nature et non par un méchant roi !
- La nature aurait créé un lion immortel sans doute ? ironisa Victor
Avant que Georges puisse répondre, John rajouta :
- Et quand bien même ce conte serait vrai dun bout à lautre, que reste-t-il aujourdhui de cette âme humaine après une éternité passée dans le corps dun fauve ?
Victor ninsista pas, cétait inutile.
Antoine prit la parole :
- La question maintenant est de savoir quel piège nous utilisons pour sa capture ? Car lion immortel ou pas, je souligne que nul jusquici ne lavait apparemment approché dassez près pour sen saisir. Et sans surestimer son intelligence, nous avons pu constater aujourdhui quil a lair assez malin pour ne pas laisser de traces.
- Nous navons aucune idée de son territoire, renchérit Georges. De quel côté chasse-t-il ? Où dort-il ? Notre affaire est délicate. Visiblement cest un lion solitaire qui vit loin de ses congénères.
- Je suis convaincu quil a son repaire dans ces montagnes reculées, dit Antoine. Il est probable quil ne sen éloigne que pour chasser car je ne pense pas quune lionne sen charge pour lui. Mais je peux me tromper bien sûr.
Personne ne le contredit car les trois autres connaissaient et respectaient sa longue expérience de chasseur de lion.
- Donc, continua-t-il, notre principale difficulté est de lamener à découvert pour le piéger
- Comment ? demanda John
- Le plus simplement du monde, sourit Antoine.
Attachée à un piquet de bois depuis de longues heures, lantilope avait fini par renoncer à sagiter en tout sens, affolée. Par moments, dans un sursaut dénergie, elle tentait encore de se libérer en poussant de légers cris.
A laffût derrière un rocher, les quatre chasseurs et leur guide attendaient patiemment que le lion se montre, attiré par lappât. Ils savaient que cela pouvait demander du temps. Ils priaient aussi pour avoir fait le bon choix en pensant que la bête vivait dans la zone où ils lavaient aperçue.
Une cage métallique était posée sur une remorque plateau attelée à la jeep. Les fusils à lunettes quils tenaient calés contre leur épaule, étaient prêts à tirer des fléchettes pour endormir le fauve. Ils avaient pris soin dobscurcir les viseurs avec du feutre noir pour en pas être ébloui.
Ils comptaient les heures tout en transpirant sous leurs chapeaux à larges bords. Ils souffraient en silence de la morsure du soleil à travers leur chemise car il nétait pas question un seul instant de sagiter sauf à alerter le lion sur leur présence.
Ils commençaient à somnoler doucement lorsque sur leur gauche un trait de lumière attira leurs regards. Avec dinfinies précautions, les fusils se levèrent. Il était entendu quAntoine, le plus fin tireur du groupe, tirerait le premier. Sil ratait le lion, ses compagnons prendraient le relais.
Ils attendirent en retenant leur respiration. Et soudain le lion fut là, à quelques mètres deux, remplissant les viseurs dune lumière dorée, atténuée par le feutre noir.
Ses yeux étaient braqués sur lantilope mais il paraissait hésiter comme sil sentait que quelque chose nallait pas. Il tourna sa tête flamboyante dans leur direction et les doigts tremblèrent sur les gâchettes des fusils.
Et puis tout se passa très vite : il sélança vers lantilope dans un bond dune incroyable détente pour un animal aussi imposant.
Mais il fut atteint à la base du cou par la fléchette tirée par le fusil dAntoine avec une grande précision.
Leffet ne se fit pas attendre : presque instantanément, le lion trébucha, poussa un rugissement de rage qui se répercuta entre les parois rocheuses. Il sécroula sur le côté, la gueule encore ouverte sur son cri.
Ils quittèrent labri du rocher en courant tandis que Babacar allait chercher la jeep.
De près, lanimal qui gisait à leurs pieds, endormi pour quelques heures seulement, était encore plus somptueux.
Antoine ne put résister à la tentation de toucher le pelage.
- Dieu du ciel ! sexclama-t-il en retirant sa main sur laquelle des paillettes brillaient. Cest plus doux que de la soie !
Mais déjà Babacar arrivait. Il ny avait pas de temps à perdre. Même à cinq, porter le fauve dans la cage ne serait pas une partie de plaisir.
Lorsque ce fut fait, dans un effort terrible qui les couvrit de sueur, Babacar détacha lantilope. Brutalement rendue à sa liberté, elle resta sur place quelques secondes, indécise, avant de senfuir en de longues enjambées désordonnées.
Il sétait réveillé dun seul coup, aussi rapidement quil sétait endormi.
Maintenant, il se tenait assis dans sa cage, calme et immobile. Ses yeux dor liquide reflétaient le monde quil regardait.
Les chasseurs ne pouvaient sempêcher de venir, tour à tour, observer ce superbe animal qui scintillait dans la nuit.
Chacun pensait la même chose : y avait-il un homme dans ce corps ? Lhistoire contée par leur cuisinier était-elle vraie ? Ils étaient désorientés et presque intimidés par tant de mystérieuse beauté.
Amadou lui parla en africain, tout doucement, jusque tard dans la nuit, assis en tailleur devant la cage. Il ne quitta guère le lion, le nourrissant et lui parlant presque sans cesse pendant tout le temps quil fallut aux quatre hommes pour organiser lembarquement du lion sur un cargo qui faisait route vers lEurope et négocier sa vente à un très grand parc zoologique.
Le jour du départ, des larmes silencieuses roulèrent sur les joues du cuisinier africain tandis quil regardait le Lion dOr quitter la terre africaine.
5
Le zoo
Chaque jour, la foule se pressait toujours davantage aux portes du zoo pour contempler le Lion dOr.
Le personnel du zoo maîtrisait difficilement les bousculades devant le muret qui séparait les visiteurs du lieu où vivait désormais le lion : un paysage artificiel de rochers, autour dun minuscule plan deau, au fond dune fosse. Et nulle part où échapper à la curiosité des hommes.
De louverture à la fermeture du parc, les gens se massaient, les yeux ronds de surprise. Des oh ! de stupéfaction fusaient continuellement et les flashs des appareils photos crépitaient comme autant de mitraillettes.
Le directeur du zoo se frottait les mains : cet étrange animal, qui lui avait coûté si cher, était une bénédiction. Il rapportait de véritables fortunes depuis six mois quil était arrivé.
Des paillettes dor, ramassées chaque matin par les soigneurs et vendues en petits sachets jusquaux boutiques construites en toute hâte où les visiteurs pouvaient presque tout acheter : peluches, posters, porte-clés, stylos etc à limage du Lion dOr.
Il se félicitait aussi de sa dernière idée. Des visites nocturnes qui permettaient aux spectateurs de voir la robe du lion scintiller dans la nuit comme une pluie détoiles.
Mais un matin, lunivers doré du directeur bascula lorsquun de ses employés entra en trombe dans son bureau, sans même frapper à la porte, lair affolé :
- Venez vite, dit-il. Il ne va pas bien.
6
Le lion se meurt
Pour la quatrième fois ce jour-là, le directeur annonça au téléphone :
- Le lion se meurt
Et lun après lautre, Antoine, Georges, John et Victor sécrièrent dans lappareil :
- Mais cest impossible !
Le directeur les invita à venir constater par eux-mêmes. Quand ils arrivèrent, il les attendaient à lentrée du zoo, lair accablé.
Il les conduisit à linfirmerie où le lion avait été transporté plusieurs jours auparavant. Il occupait la cage la plus imposante, à lécart des autres animaux, au fond de la salle.
A sa vue, le cur des quatre chasseurs se serra. Quavaient-ils fait ? Où était le fauve magnifique qui les avaient émerveillé ?
Il reposait sur le flanc. Il ne restait rien de la splendeur de son pelage. Il était devenu couleur de cendres et sous ses paupières à demi-fermées, ses yeux, eux aussi, étaient devenus gris. Il semblait respirer avec difficulté.
- Depuis quand est-il ainsi ? demanda Victor
- Une semaine environ, répondit le directeur maussade. Un matin, ses soigneurs lont trouvé dans cet état alors que tout allait bien la veille.
- Que lui est-il arrivé ? questionna John
Le directeur haussa les épaules, agacé :
- Comment voulez-vous que je le sache ?
- Que disent les vétérinaires ?
- Il nen savent pas plus. Voilà des jours quils lexaminent, prélèvent son sang, font des analyses, le palpe, lobserve. Ils ne savent rien de la maladie qui le ronge. Leur seule certitude est quil se meurt.
- Dans ce cas, dit Antoine fermement, il ne mourra pas ici.
Ses compagnons se retournèrent vers lui, lair interrogateur.
- Il retourne au pays. Nous lui devons bien ça.
Tandis que le cargo samarrait le long du quai, les quatre hommes cherchèrent Babacar et Amadou du regard. Ils étaient bien là, debouts sous le soleil, appuyés à la jeep avec sa remorque plateau.
Ils furent heureux de les revoir. Après tout, ils avaient partagé une aventure insolite qui se terminait mal aujourdhui.
- Comment est-il ? demanda Amadou
Victor posa une main réconfortante sur lépaule du cuisinier :
- Il agonise, mon ami, jen ai bien peur
Amadou hocha tristement la tête :
- Alors ne perdons pas de temps. Ramenons-le sur ses terres.
La nuit était déjà très avancée lorsque la jeep parvint à sa destination, là où le lion avait être pris, au cur des montagnes. Le jour ne tarderait plus à se lever.
Sans la moindre peur, les six hommes ouvrirent la cage et soulevèrent le lion sur leurs épaules. Ils le déposèrent sur le sol avec délicatesse et sassirent à quelques pas.
Sa poitrine se soulevait péniblement. Chacun pensa quil était temps darriver car ce ne serait plus long maintenant.
Une grande tristesse les étreignaient ainsi quun grand remords pour un tel gâchis. Ils se sentaient coupables davoir emporté et vendu ce lion sacré.
- Comment est-ce possible ? dit Georges doucement. Un être immortel peut-il donc finalement mourir ?
- Oui, répondit Amadou, de chagrin et dennui. Ici, cest sa terre, son pays. Peu importe quil ait été maudit pour léternité par Abou-Akbar, il reste un enfant dAfrique. Nilaja, son amour, repose ici. Jour après jour, année après année, il se réveille ici, rugit, se nourrit. Ses pattes ne connaissent que cette terre.
Après cette déclaration, ils firent silence. Ils profitaient de la dernière fraîcheur de la nuit avant le lever du soleil. Ils finirent sans doute par sassoupir car cest la sensation de la lumière sur leur visage qui les réveilla. John réagit le premier en se dressant sur ses jambes :
- Il nest plus là ! Le lion nest plus là !
En effet, le lion avait disparu. Un large sourire sépanouit sur le visage dAmadou.
- Sa terre lui a rendu la vie, dieu soit loué ! dit-il
Les hommes regardaient autour deux, confondus et malgré tout soulagés de leur peine.
- Le crois-tu vraiment ? demanda Antoine en se tournant vers Amadou
Mais avant que celui-ci ne réponde, un formidable rugissement parvint jusquà eux. Et quand ils regardèrent dans la direction doù venait ce cri, ils virent danser un point doré dans le lointain.
FIN