Le garçon qui me suivait
Partout où jallais, il allait. A chaque fois que je tournais la tête sur le côté, il était là, à quelques mètres derrière.
Oh, il navait pas lair méchant. Au contraire. Lorsque je me retournais, il me regardait avec un regard tendre et me souriait de ce sourire sans malice quont parfois les enfants. Oui, cétait un enfant. Il devait avoir sept ou huit ans, guère plus.
Est-ce que je nétais pas étonnée dêtre suivie en permanence par un enfant ? Bien sûr que oui !
Au début, jétais même inquiète et me demandais comment des parents pouvaient laisser un enfant si jeune errer seul dans la rue et à nimporte quelle heure.
Quand je sortais du cinéma ou que je quittais mon travail à des heures tardives, je le trouvais de lautre côté du trottoir à mattendre avec ce même sourire candide. Il portait toujours le même pantalon en velours beige trop grand pour lui et les mêmes chaussures de sport aux lacets défaits qui ne semblaient pas toucher le sol.
Depuis quand cette filature enfantine avait commencé ? Trois mois ? Six mois? Je ne saurais vous dire. Si vous me demandez pourquoi je nai jamais été à sa rencontre, je vous répondrai simplement que cétait impossible. Dès que je marchais dans sa direction pour aller lui parler, il disparaissait aussitôt !
Je me souviens même quune fois javais tenté de tendre un piège à ce jeune détective en herbe. Je me promenais un soir dans les petites ruelles bordelaises lorsque je décidais de me cacher sous un porche afin de le surprendre. Après quelques instants, nentendant toujours pas le bruit de ses pas, je surgis tel un diable hors de sa boîte et me trouvait subitement face à lui. Nullement surpris par mon intervention soudaine, lenfant émit un gloussement amusé avant de disparaître en un claquement de doigt emportant la pureté de son rire avec lui. Je tentais de le poursuivre mais il sétait volatilisé au coin dune rue comme par enchantement.
Jessayais bien pendant plusieurs jours dautres subterfuges pour épingler le facétieux gamin mais aucun ne fut couronné de succès.
Puis les semaines sécoulèrent et les mois suivirent.
Je commençais à mhabituer à la présence perpétuelle de cet enfant venu de nulle part, visiblement abandonné par ses proches. Toujours vêtu de la même façon, il continuait de marcher derrière moi et sans bruit. Sans même me retourner je savais quil me souriait. Cétait aussi palpable quun rayon de soleil qui vous chauffe la nuque et les épaules. De fil en aiguille, je me pris au jeu de cette « marche-poursuite ».
Qui était cet enfant ? Je lignorais. Jétais certaine de ne lavoir jamais vu auparavant. Et pourtant, quelque chose en lui me rassurait. En dépit de son visage infantile, ce garçon inconnu dégageait une sérénité et une force incroyables.
Toutes les fois quil marrivait de me retourner et quil me regardait, je sentais quelque chose se passer en moi. Une infime sensation de bien- être et dapaisement ; un peu comme si on posait la paume dune main tiède sur un front malade.
Cette sensation bizarre mais réconfortante maidait à supporter les soirées trop difficiles et même, quelques fois, à trouver un sommeil qui mavait longtemps abandonné.
Lhiver et ses toits enneigés avait cédé la place au printemps. Puis, les rayons estivaux furent bientôt recouverts des tapis feuillus de lautomne.
Une année sétait écoulée. Puis une autre et encore une autre. « Mon petit espion » continuait de me suivre à la trace, toujours habité de son innocent sourire en bandoulière et de son regard bienfaiteur. Rien navait changé. Lui non plus navait pas changé. Portant inlassablement ce large pantalon en velours beige, il ne paraissait ni avoir grandi ni avoir pris le temps de faire ses lacets.
Mais je métais habituée à cela aussi.
Il marchait toujours derrière, silencieusement. Pour ainsi dire, je navais presque plus besoin de me retourner tant son sourire parlait pour lui et témoignait de sa présence. Bien sûr, jaurais voulu quil se rapproche un peu plus de moi et quenfin nous puissions échanger quelques mots. Mais lenfant avait établi ses règles et je les avais acceptées. Nous ne nous parlions pas. Je me contentais de le savoir derrière moi et parfois de le regarder, le cur nourri de ce sentiment détruit quelques années plus tôt. Et lui, une lune posée sur sa bouche, me transmettait un courage que je métais cru incapable de ressentir auparavant.
Lorsque je ne travaillais pas, nos journées étaient faites de balades diverses entre-coupées ça et là de cache-cache et de fous rires complices. Il marrivait daller dans les jardins denfants et, sous les yeux abasourdis des adultes, de me balancer du haut dune balançoire alors que « mon petit espion » me regardait faire limbécile. Juste pour entendre son rire saccadé, il marrivait encore de lui tendre des embuscades que je savais perdues davance.
Je détestais les moments où je devais rentrer chez moi. Je limaginais seul dehors et cela me déchirait le cur. Je me souviens des soirées pluvieuses ou de grand froid. Je le voyais du haut de ma fenêtre, en bas de mon appartement. La tête levée et le regard pointé dans ma direction, la pluie inondant son visage et ses cheveux balayés par le vent. Mais, même dans ces moments là, il souriait. Il souriait toujours. Cet enfant nétait jamais triste et son absence de peine semblait me guérissait de mon propre chagrin.
Oui, cétait une relation étrange et pure que celle qui munissait à ce jeune garçon.
Puis un matin, alors quil me suivait comme à laccoutumée, il se passa un phénomène bizarre. Nous marchions tous les deux, séparés par cette invisible frontière lorsque, pendant un très court instant, je ne sentis plus son éternel sourire derrière moi. Je me retournais brusquement et je le vis en train de me regarder comme il ne lavait jamais fait jusqualors. Son regard était toujours teinté de tendresse et daffection mais il se perdait un peu au loin comme absorbé par autre chose. « Quest ce que tu fais ? » lui ai je demandé.
Pour toute réponse, lenfant se mit lentement à reculer sans détacher son regard du mien. Bien que ses lèvres continuaient de sourire, je vis pour la première fois, ses yeux briller et le trahir. Sans dire un mot mais la gorge nouée, nous assistions tous les deux à nos adieux.
Le jeune garçon tourna subitement les talons et senfuit. Cela dura lespace dune seconde. Immédiatement, je me lançais à sa poursuite mais, au détour de la première rue, je rentrais de plein fouet dans quelquun et perdis léquilibre. Jétais encore un peu sonnée lorsque je sentis une main délicate me relever. « Vous allez bien ? » me fit un homme lair un peu inquiet.
Les mois passèrent et le jeune garçon ne fit plus jamais son apparition. Les premiers jours, je me retournais tout le temps, le cur battant, espérant le voir derrière moi, flottant dans lair et dans son pantalon beige chaussé de ses baskets jamais lacées.
Plus le temps passait, plus limage de cet enfant devint floue. Peu à peu, chaque trait de son visage sestompait de ma mémoire au point que certains jours, il marrivait de me demander sil avait réellement existé.
Nous sommes en plein mois de mai et nous nous promenons en forêt. Je pose les yeux sur lhomme qui marche près de moi et me tient le bras ; cet homme que javais bousculé ce matin-là. Ma tête sur son épaule et les yeux fermés, je me laisse guider par lui à travers les arbres et les feuilles parfumées. Et, dans un petit coin de mon cur encore convalescent, un souhait, une envie tout juste murmurée, fait lentement son chemin : refaire un jour peut être - un enfant.