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Une semaine d'Adieux



       
Je m’appelle Samira ATLAS et j’ai seize ans. Je suis née un dimanche 24 octobre et j’ai vécu, il y a trois ans, une histoire incroyable.

En fait, cette année-là, j’avais perdu mon grand frère,
Jawade, qui était tout pour moi.
C’était justement un dimanche 24 octobre : quel sinistre cadeau d’anniversaire !
Il était grand et mate de peau, couleur qui coordonnait parfaitement avec le bleu profond de ses beaux yeux en amande. Il était sensible et m’avait toujours appris la tolérance. De mes premiers pas à ma rentrée au collège, il m’avait toujours soutenu avec une immense patience.

                     Cette année, je rentrais en 4°. Jallil apparut dans ma vie un jour pluvieux de novembre. Lui, était en 2° mais paraissait avoir un peu plus de quinze ans. La cloche sonna mais nous n’avions pas de cours d’allemand ; c’était exceptionnel : la professeur avait récemment perdu un membre de sa famille et devait se rendre à l’enterrement. Quand on vint nous annoncer la nouvelle, mon cœur se déchira ; je venais de penser qu’il y avait tout juste un mois que mon Jawade m’avait quitté. La plaie, profonde, que m’avait implanté cet événement, ne s’était pas encore cicatrisée. Je fus donc d’avis de m’isoler car je ne pouvais compter sur personne pour m’aider à surmonter cette effroyable vérité ; j’étais la seule à avoir déjà «rencontré la mort ».
   Je me dirigeai dans la cour et cherchai un banc libre pour m’asseoir. J’en trouvai un à côté d’un jeune arbre sur lequel je m’assis. Je me mis à songer à tous les bons moments que j’avais passé avec lui alors qu’il était encore vivant toutes ces fois où j’aurais pu lui dire combien je l’aimais mais jamais je n’ai osé. Je voulus lever les yeux au Ciel comme pour m’excuser de n’avoir pas su exprimer mon amour mais je rencontrai ces grands yeux. Il était là, debout, devant moi :
« Est-ce que ça te dérange si je m’assois à côté de toi ?
 _ Non… mais… »
Sur ce, je me levai avec l’horrible impression de malaise, une tornade de tristesse se déchaîna en moi. J’allais tomber de stupeur mais il me rattrapa par le bras. Ce garçon inconnu était le double de mon frère.
Il me demanda si ça allait. Lui, me demander ça… à moi, alors qu’il était la cause de tout. Je retirai mon bras et me mis à le dévisager. Cette scène me fit soudain froid dans le dos ; le visage transparent de Jawade sur son lit de mort m’apparut brusquement. Je ne voyais en ce garçon que  mon frère, qui me manquait terriblement.
       Mon regard s’envola vers les nuages puis retomba lourdement vers «lui ». J’étais curieuse de savoir qui il était et pourquoi nos destins se croisaient-ils ?
«  Je… m’appelle Samira  et je suis en 4°, et toi ?
_Jallil, mais mes amis m’appellent Jal. J’parie que tu es en 4°1...
_Et comment tu sais ça ? , reprochai-je, agressive, en lui coupant la parole.
_Je viens de lire le journal du collège et comme t’es déléguée de ta classe…
_Mais, il n’y a pas qu’une seule Samira dans ce collège !
_Ben…euh…j’ai tenté ma chance et je suis tombé sur la bonne.
_Tant mieux pour toi. »
J’étais vraiment énervée ; je le détestais.
Nos regards se croisèrent. Ce n’était pas juste ! Il n’avait aucun droit de lui ressembler de cette façon. Mes yeux se remplirent de larmes. Il le remarqua et commença prudemment :
« Je ne voulais pas … »
Sentant que ce n’était pas le moment des «je suis désolé » ou «je ne savais pas », il s’en alla. C’était préférable ! Il devait sûrement se demander ce qui avait pu m’arriver pour que je réagisse avec autant d’émotivité.
Je tombai sur le banc avec faiblesse, je me sentais vidée, seule ; mon cœur me semblait trop lourd à porter, je n’arrivais plus à assumer cette peine devenue insupportable. Mais pourquoi devais-je soutenir ce fardeau si lourd toute seule ? Pourquoi n’était-il plus là à mes côtés ? Tous mes combats me paraissaient si simples lorsqu’il m’encourageait ; Jawade était ma force de vie : c’était mon frère !
Jamais il ne m’avait laissé tomber dans mes nombreuses aventures mais, ce jour-là, il n’était pas là ! M’avait-il abandonné ?
C’est ce que je pensais, assise sur  ce banc humidifié par mes larmes… je lui en voulais !
      Cette heure me parut interminable. Quand vint l’heure du déjeuner, je pris mon temps pour éviter mes amies et surtout les ruades entre élèves. Malheureusement je me rendis compte que Jallil me précédait dans la queue et je fis en sorte qu’il ne me remarqua pas. Pour moi, le fait que je rencontre le sosie de mon frère ne devait m’être indifférent. J’étais persuadée qu’il devait m’apporter quelque chose de bénéfique concernant la mort de Jawade.
Peut-être était-il un signe ou… Une main, frôlant mon bras me sortit de mes songes ; c’était lui qui sans le vouloir m’avait touchée, il me regarda d’un regard tendre et confus ; celui que  me lançait Jawade quand il me demandait pardon après m’avoir fait mal…mais, cette fois-ci, ce n’était pas mon frère !
Je me laissai un instant envoûter par ce souvenir, pensant pouvoir apaiser ma douleur. Je mangeai seule et l’après-midi fut plutôt radieuse.
Quand la fin des cours vint, je décidai de rentrer seule afin de paraître sereine à ma mère qui devait m’attendre à la maison. Malheureusement Jallil prit le même bus que moi et s’arrêta au même arrêt ; il habitait une grande maison à deux pas de chez moi.
J’avais l’impression qu’il me poursuivait pour essayer de m’arracher à l’image de mon frère.
      Maman m’attendait sur le seuil de la maison et me demanda si tout s’était bien passé. Je me retournai une dernière fois pour voir Jallil disparaître ; je décidai de ne rien dire à maman à ce sujet. Depuis la mort de Jawade, maman faisait tout pour me rendre heureuse car j’étais tout ce qui lui restait. En effet, un an avant ce terrible accident, mes parents divorcèrent. Mon père partit vivre comme il l’avait toujours voulu, là-bas, en Algérie. Depuis ce temps, je n’avais pu le voir seulement quatre ou cinq fois. Il avait refait sa vie et un garçon était né de sa liaison avec Shéerazade, sa seconde femme. Quand il apprit la sinistre nouvelle, il ne revint plus me voir et je n’eus plus aucune de ses nouvelles. Lui aussi m’avait renié. Ce soir-là, je me couchai la conscience dérangée ; je pensais. Ma mère n’avait pas du passer une très bonne nuit car je ne lui avais pas adressé  un mot de la soirée ; je me sentais trop abattue pour expliquer ce qui me tourmentait. Toute cette nuit, les cauchemars m’étouffèrent.
      Le lendemain, j’eus du mal à me réveiller car j’étais en train de tenter de sauver mon frère des griffes du Diable dans un horrible cauchemar qui m’avait perturbé toute la nuit. Je n’eus guère grand appétit et faillis être en retard ; le bus rencontra accidentellement une voiture. A partir de là, la journée semblait tourner au drame. Quand j’arrivai au collège, Léa, ma meilleure amie m’apprit qu’un garçon de seconde m’avait cherchée. A ce moment, je ne me rendis pas compte de l’importance qu’allait prendre Jallil dans ma vie. Je pris la décision de le chercher ; j’avais besoin de le voir. Pendant le chemin, je me mis à penser que je ne le connaissais pas après tout mais que déjà, inconsciemment, il faisait partie de mes amis. Maintes fois, je voulus faire demi-tour mais quelque chose en moi me poussait vers lui. Enfin, je le vis ! Il discutait avec une amie, Mélody. Mais qu’éprouvais-je donc envers lui ? Mes sentiments n’étaient pas clairs. Il arriva à ma hauteur et me présenta à Mélody. Je lui demandai s’il pouvait m’accorder cinq minutes, ce qu’il accepta tout de suite. Nous allâmes un peu plus loin pour discuter tranquillement ; Jallil avait senti que j’avais un problème, il me prit la main et me recommanda de lui avouer ce qui me tourmentait  
Je mis beaucoup de temps à pouvoir lui raconter mon histoire mais je réussis finalement à tout lui dire. Il passa la journée à réfléchir et le soir, en rentrant :
« Samira, il faut qu’on parle !
_Oui, si tu veux... »
Pendant le trajet, je lui retraçais le portrait de mon frère, parfait d’après moi. Jallil me fit remarquer que nous étions arrivés et nous descendîmes du bus.        
    Comme je n’avais pas fini d’expliquer le drame qui avait bouleversé ma vie, il me dit :
« On se retrouve dans cinq minutes devant le parc, OK ? Laisse-moi juste le temps de faire une petite course ! »
Et c’est comme ça que maman apprit l’existence du « clone » de Jawade.
Elle eut beaucoup de mal à accepter le fait que ce ne soit pas son fils mais après réflexion, comme moi, elle pensa que cette coïncidence lui semblait un signe de Dieu.
A l’heure fixée, je me rendis au parc où Jallil m’attendait déjà : il est vrai que j’avais un peu traîné, afin de reculer le plus possible cet affreux moment où il me faudrait me souvenir de ces moments de deuil.
Je ne pus m’empêcher de pleurer en lui racontant tous les jeux que l’on avait inventés tous les deux, ces longues histoires qu’il me racontait avant que j’aille dormir…mais, en s’approchant de moi, il effaça délicatement mes larmes. Au bout d’une heure, je lui demandai de me parler un peu de lui : c’est à ce moment que je sus son histoire.
  Jallil était le second d’une famille de six enfants au Maroc. Sa mère mourut à sa naissance et son père dut travailler dix fois plus pour pouvoir survivre, il était donc rarement à la maison ; c’était Yasmina, la fille aîné, qui gardait le foyer et qui s’occupait de ses frères et sœurs. Il me décrivit aussi sa petite maison en briques, très simple avec seulement trois pièces ; il était certes pénible et inconfortable de loger dedans mais la chaleur familiale la rendait accueillante et pleine de vie. Très tôt, Jallil dut s’habituer à se débrouiller faute de pouvoir s’appuyer sur quelqu’un de plus âgé. A cinq ans, il faisait la cueillette des fruits pour aider son père à subvenir aux besoins de toute la famille. En effet, son père, Ali, était dur et sévère, autoritaire et vicieux : c’était lui qui gérait tout, aussi bien les finances que l’éducation de chacun de ses enfants, il avait six femmes et des enfants de chacune d’elle.  Malheureusement son père, déjà assez fatigué, tomba vite gravement malade ; les médecins ne purent rien pour lui par manque de moyens : Jallil grandit sans ses parents. Il m’avoua que c’est ce qui lui avait le plus manqué dans sa vie. Il me dévoila ensuite tous les secrets de ce magnifique pays d’où je venais mais où je n’avais jamais vécu : le Maroc. Après la mort de son père, il se débrouilla pour venir en France, où une famille d’accueil l’avait hébergé.
Il dut, par contre, s'arranger pour trouver du travail mais il préféra reprendre les études et c’est comme ça qu’il s’est retrouvé dans mon collège, où il devint un brillant élève de 5°.
Pendant qu’il me racontait sa vie, je pensais à mon frère…. Peut-être devrais-je voir la mort de Jawade positivement, je m’aperçus que ma vie était plutôt rose par rapport à la sienne. Brusquement tout me parut clair et je me rendis compte de mon égoïsme ; Jawade m’avait aidé toute mon enfance, c’était à moi de faire quelque chose pour lui. Peut-être aurais-je pu comprendre de ça toute seule, sans avoir connu Jallil, peut-être mais un peu plus tard….
« Samira ? tu m’écoutes ?
_Excuse-moi, je n’étais pas vraiment avec toi…Tu sais…
_Ne te justifie pas ! ! j’aurais sûrement pas du t’embrouiller avec mes problèmes ; tu en as déjà assez. Je crois qu’il serait temps de rentrer ! »
Je voulus le persuader de rester mais au fond, il avait sans doute raison !
  De retour à la maison, je me jetai sur mon lit, ne contrôlant plus les larmes qui coulaient sur mes joues. Alors que je pensais que ma relation avec Jal allait bien, je venais de me rendre compte que tout ça n’était que des illusions.
La question qui restait à analyser était : «  pourquoi rêver ? ? ». Mon frère ne reviendrait pas et ce n’était  pas en un ami que je pouvais le récupérer ! !
Maman frappa à la porte, j’essuyais mes yeux espérant pouvoir lui cacher ma peine mais c’était ma maman et elle devina très vite la cause de mon chagrin.
Elle s’assit sur mon lit et m’expliqua qu’elle s’inquiétait pour moi et qu’elle avait besoin de moi pour survivre à tous ces malheurs : il est vrai que je m’étais isolée ces derniers temps, pensant pouvoir oublier…
Maman alla chercher quelque chose dans sa chambre et revint rapidement dans la mienne :
« Jawade m’avait demandé de te remettre ça quand il a su qu’il était condamné. Il m’a dit de prendre soin de toi sans me tracasser pour lui, tu es tout ce qui me reste. Peut-être que tu vas m’en vouloir de ne pas t’avoir donné ça plus tôt mais je ne pensais pas que c’était le bon moment… »
Elle se leva et sortit de ma chambre, prenant soin de fermer la porte derrière elle. Je pris délicatement le paquet poussiéreux et l’ouvrit doucement : je découvris un livre, abîmé par le temps . C’était en fait son livre préféré, celui dont il me racontait souvent les histoires.
Je me levai et sortis de la maison. Maman se demanda où j’allais mais elle ne chercha pas à me retenir. En fait, je courus, peut-être pour essayer d’arracher de moi cette douleur qui m’étouffait !
Brusquement je m’arrêtai au détour d’un petit chemin, là, se trouvait le cimetière où avait été enterré mon frère. Je m’avançai, ouvrit le portillon et marchais dans les allées pour arriver jusqu’à la tombe de Jawade ; je m’accroupis puis, posant ma main sur cette pierre froide, je me mis à lui raconter ce qui m’avait poussé à venir ici, ce jour-là.
Ensuite je déposai délicatement le livre :
« Ici repose Jawade Atlas... 1984-1998 »
Lorsque je rentrai à la maison, maman, rassurée de voir que j’étais enfin de retour, m’apprit que quelqu’un m’avait appelé. Je sus sans grande difficulté qui s’était soucié de moi : Jallil, bien sûr ! !
La soirée fut plutôt calme mais je ne savais pas que j’allais passer une nuit horrible ! !
En effet, je m’endormis assez rapidement mais un rêve mystérieux me réveilla : une personne qui m’était totalement inconnue me confia que Jawade n’était pas réellement dans l’au-delà et que pour qu’il puisse enfin vivre sa deuxième vie comme il l’avait mérité, il fallait que je me rende sur sa tombe pour lui dire que je n’avais plus besoin de lui.
A mon réveil, vers minuit, je me dis que tout ça était stupide.
Mais, en réfléchissant, je me persuadais qu’il m’était indispensable  d’interpréter ce rêve : le surlendemain, après les cours, je devais me rendre au cimetière et libérer mon frère de cette prison !
Plus les événements se succédaient, plus je voyais la vie en noir…pour moi, la vie n’était qu’un long tunnel parsemé d’embûches d’où l’on ne se sortait que par la mort.
Vers 6H30, je me levai et, profitant du sommeil profond de maman, je me dispensai de petit-déjeuner. Je m’habillai en vitesse et sortis dans la brume matinale. Le bus arriva rapidement mais je ne le pris pas : de loin, j’avais aperçu Jallil qui marchait en ma direction .
En me voyant, il accéléra le pas et arriva bientôt à ma hauteur :
« Salut !
_Bonjour Samira ! »
Ce fut tout ce que l’on trouva à se dire. Froideur et réserve assistèrent ce petit bonjour. Lorsque je vis le bus suivant arriver au loin, je pris mon courage à deux mains :
« Je sais que tu m’en veux ! mais il faut que tu me comprennes. Tout est allé si vite entre nous et je suis persuadée, maintenant, qu’on n’aurait jamais du se rencontrer ; tout ça ne serait sans doute pas arriver ! Notre relation n’est basée que sur des illusions, sur rien… Je pensais que je pourrais un peu retrouver mon frère au travers de toi ! !
Au début, je n’arrivais pas à savoir ce que je ressentais réellement pour toi mais je me suis rendue compte que…
_Tu crois que je dois le prendre comment tout ça ? Je t’ai tout de suite pris en affection parce que je voyais en toi une jeune fille mature, profonde et sincère. Je ne te croyais pas aussi égoïste.
_Tu n’as pas le droit de me juger ! ! Jawade ne s’est jamais permis de me dire ce que j’avais à faire alors…
_C’est vrai, tu as raison : je ne suis pas ton frère ! ! Excuse-moi mais j’aimerais tellement saisir ce que tu ressens.
_Je ne sais pas vraiment comment t’expliquer, c’est compliqué. Je suis un peu perdue. Ce qui est sûr en revanche, c’est que j’ai besoin de ton aide. »
Je levai les yeux sur lui, cherchant peut-être cette chose imperceptible : la sincérité.
« Je veux bien mais comment te soulager ? ?
_Tu ne pourras jamais me soulager mais tu peux m’épauler ! ! Demain soir, après les cours, il faut que j’aille au cimetière : c’est important !
_Je… tu es sûre que c’est une bonne idée ? Tu es déjà assez bouleversée.
_Je te le répète : c’est important ! »
Ce jour-là, Jallil avait un an de plus, il faisait tout pour me rappeler cet événement mais j’avais décidé de lui faire croire que j’avais oublié :
« Il fait beau aujourd’hui, tu ne trouves pas ? ? »
Intérieurement je riais aux éclats, extérieurement je ne laissais passer aucun trouble :
« J’aime bien le 28 novembre, pas toi ? ? »
Soudain, je me penchai en avant avec l’horrible envie de vomir. Jallil me demanda ce qui n’allait pas mais j’étais incapable d’ouvrir la bouche. Ce malaise m’oppressait :
« Samira, réponds s’il te plaît !
_ C’est que Jawade…28 novembre…anniversaire, non ! ! »
Jallil me consola mais je mis du temps à me calmer. Au bout d’une demi-heure, tout allait à peu près bien.
A midi, je lui donnai la carte d’anniversaire que je lui avait acheté la veille, cela lui fit très plaisir.
Quand je rentrai à la maison, maman était déjà rentrée, plus tôt que d’habitude :
« Comment s’est passée ta journée, ma puce ? »
Je ne répondis pas ; c’était elle qui posait la question mais on voyait à ses yeux rouges, gonflés, qu’elle avait du pleurer toute la journée. La soirée fut délicate, une forte tension qui menaçait d’exploser, planait.
Le lendemain, je dus faire un gros effort pour me montrer de bonne humeur. Jallil sut à ma tête que j’avais passé une dure soirée et fit le clown pour tenter de me faire oublier mes peines le temps d’une journée.
A la fin des cours, je l’attirai dans un coin isolé :
« Je voulais te dire merci pour tout ce que tu as fait pour moi ! Tu m’as aidée à me battre et aujourd’hui, grâce à toi, j’arrive mieux à surmonter ma peine et j’ai appris que tu étais complètement différent de Jawade ! !
_ Je suis content pour toi ! »
Puis nous allâmes vers le cimetière après s’être arrêté chez Madame Moulin, une fleuriste qui avait installé sa boutique près de cet endroit mystérieusement religieux, sacré aussi. Il pleuvait et des nuages sombres encombraient le ciel. Je m'approchai lentement de cette pierre tombale que je connaissais tant, celle de mon frère. Jallil me suivait mais je remarquai qu’il tremblait ; cette réaction prouvait qu’il était sensible, Jawade aussi l’était.
« C’est ici et maintenant que j’ai besoin de ton soutien ! »
Il me prit alors la main comme pour me confirmer sa présence. Je m’accroupis posant la main sur la roche ; à ce contact, je sentis mes os cédés à un petit vent glacé suivi d’un petit courant d’air chaud :
« Apparemment tu es encore là, parmi nous. Laisse-nous, va rejoindre l’au-delà ! Je t’avoue que j’ai encore du mal à avaler ta mort mais je pense pouvoir être à la hauteur pour supporter la douleur. Maman m’a fait passer le message que tu m’as laissé ; merci pour tout ! !Je voudrais te présenter à Jallil, qui m’a beaucoup aidé dans ma peine ! C’est entre autre grâce à lui que j’arrive mieux à assumer le départ de papa et ton décès. Je peux à présent te souhaiter un  repos éternel et paisible ; je t’aime. Ne m’oublie pas, s’il te plaît ! »
Le soleil perça les nuages à ce moment-là.
Je me mis à pleurer. Jal se rapprocha de moi, lui aussi pleurait.
C’était la première fois que je voyais un garçon pleurer ; je fus admiratrice de ce geste silencieux. Je sentis que quelqu’un me serrait dans ses bras ; ce n’était pas Jallil, c’était lui qui me faisait ses adieux.
« Regarde Sam ! La rose que tu as déposé est sèche, comme cristallisée ! ! C’est incroyable !
_ Ca y est, c’est terminé ! Il est parti ; on a réussi ! ! Merci. »
Nous nous mîmes en chemin pour la maison. Arrivés au portail de sortie, je me retournai une dernière fois avec la certitude de ne jamais revenir dans ce lieu qui resterait pour moi indéfiniment mythique.
« Adieu, murmurai-je ».
Jallil me raccompagna jusque chez moi, maman n’était pas encore rentrée ; si j’avais besoin de quoique ce soit, je n’avais qu’à aller le trouver chez lui.
Je n’attendis qu’une heure avant de voir venir maman :
« Bonsoir ma chérie !
_Salut maman ! Ça va ?
_Il faut qu’on parle ! Je ne sais pas si ce projet va te plaire mais je crois que c’est la meilleure façon de revivre. J’ai trouvé une petite maison pas très chère au bord de la mer…
_Alors on va déménager ? Je ne sais pas…et Jawade ?
_Fais-moi confiance, c’est une bonne décision, je suis sûre que ça va te plaire ! ! Jawade sera toujours dans notre cœur et nous pourrons venir nous recueillir sur sa tombe pendant les vacances. Qu’est-ce que tu en penses ? ?
_Je pense que ce sera un peu dur au début mais que je m’y ferais !
_On risque de partir demain matin.
_Tu as déjà tout organisé ? ? Je t’aime maman, tu sais ! »
Je me rendis chez Jallil, après avoir longtemps hésité. C’est  lui qui m’ouvrit la porte. Nous nous installâmes sur un petit banc qui se trouvait dans son jardin, je lui expliquai tout et…
« Avant de partir, je dois te dire que j’ai beaucoup apprécié ces moments de bonheur que l’on a passé ensemble et que notre amitié restera gravée dans mon cœur. Je te remercie aussi d’avoir été mon ange gardien pendant tous mes instants de détresse. J’aurais voulu que l’on se rencontre dans un autre contexte, peut-être que ça aurait marché entre nous. Je veux que tu me promettes que tu seras heureux, sois-le pour moi s’il te plaît. Il ne faut rien regretter. Je dois y aller maintenant, mais, crois-moi, je ne t’oublierais jamais ! Adieu ! »
Je me levai et pris le chemin de la maison, je marchais lentement sans regarder derrière moi mais je savais qu’il était resté là à me regarder partir. Tout était vraiment fini, maintenant.
 

 

Sihame


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