Févr. 04
Anatole et Mathilde
Formes oblongues, rondeurs gourmandes, tiédeur brûlante, velours moelleux, douceur des corps, ivresse subtile rythmant les vagues du plaisir, tourbillons de fantasmes et de désirs.
Elle est allongée sous son regard, les rêves enlacés dans les bras de la nuit peuplée détoiles et de fées, volontairement captive, fureteuse et imprévisible, ses doigts lancent des flammes, embrasant le volcan des sens.
Saveurs sucrées, douceurs salées, butinées sur les trésors aux arômes de miel et de fleurs, son corps souvre, pour mieux recevoir tout lamour quil réclame.
La sonnerie du réveil déchire brutalement le silence de la nuit. Anatole Triton sursaute, se dresse dans son lit comme un roseau après lorage, sa respiration se fait si forte, que tout son être en tremble. Anatole, le gouvernail au garde- à- vous, contemple avec soulagement et une certaine tendresse, non pas avec fierté car lobjet ne mérite guère que lon sy attarde, leffet induit par son rêve troublant. Il range alors son outil, glisse hors des plumes, enfile son petit costume usé et sombre, avale goulûment en émettant des grands schlouut
schlouut
son bol de café au lait sur lequel navigue une flottille de croûtons.
Anatole est un petit homme fade, la cinquantaine bien sonnée, rondouillard et pingre, la joue rose, il macère depuis bien trop longtemps dans son trois pièces défraîchit du centre ville.
Il sempresse de descendre lescalier, sa montre lui indique huit heures cinq.
Cest le moment précis ou Mathilde sort de chez elle, pour prendre lautobus de huit heures huit. Anatole ne manquerait cet instant pour rien au monde.
Mathilde, lionne un peu sauvage aux cheveux rouges, revêt une petite robe légère, en ce début dété, laissant deviner un corps chaleureux. Sa peau, lisse et ferme, brille sous un soleil déjà brûlant, Mathilde sent bon lamour ce matin, son sourire illumine deux yeux profonds et coquins.
Le bus brinquebalé, sengage dans les rues ombragées de la ville. Anatole, la mine réjouie, se tient proche de Mathilde, avec le fol espoir de capter peut-être un signe, un parfum engageant diffusé par la créature.
Le parcours, cadencé et rythmé par les inégalités des ruelles pavées, invite à la paresse. La tête ronde et lisse dAnatole balance, tournoie en tous sens, ses paupières se détendent peu à peu.
Soudain, tel un cheval fou, il simagine chevauchant les contrées, revêtu de sa longue cape blanche, épée au poing, sélançant à lassaut de la forteresse, délivrer la belle.
Puis, la renverse dans lherbe fraîche, dégrafe son corsage, laissant apparaître deux rondeurs blanches, tendres, doucereuses, surmontées chacune dun petit fruit arrogamment pointé vers le ciel, entre lesquels il se jette avidement, frisant lembolie respiratoire.
Un freinage intempestif sort Anatole Triton de sa torpeur. Il perd pied, bascule, effleure du bout des lèvres lépaule nue de Mathilde, qui lui offre bien involontairement un brin de son intimité.
Le bus sarrête enfin, Mathilde descend, abandonnant le petit homme gris à ses pensées.
Après avoir erré toute la journée sans but précis, Anatole se sent las, lorage menace, alors il sassoit sur un banc au pied dun imposant micocoulier, et réfléchit.
Le souffle court, les mains moites, les yeux gris et tristes, le petit homme se dit que la coupe est pleine, quil en a marre de donner la patte à la terre entière, de faire des courbettes devant Madame Hortense la concierge de limmeuble, et de se polir le chinois, chez lui le soir venu.
Un éclair vif traverse brusquement la carcasse ramollie dAnatole Triton, allumant le tableau de commande de sa petite vie triste, déconnectant les unes après les autres toutes les fonctions agrafées à gros coups de marteau par la bienséance, là, bien au fond de son petit crâne dégarni.
- Fini la tristesse, quelle soit bannie et remplacée par livresse nourricière des plaisirs de la vie !
- Osons y goûter, sy abreuver jusquà plus soif !
- Est-ce le bon moment pour pareille audace ?
Anatole, surpris par de tels propos arrachés du fond de ses tripes, se dit que le moment est venu pour lui de décrocher la lune, et tant pis si le chemin est tortueux. Peu importe, dès cet instant, Anatole Triton voit naître en lui un surhomme.
Il repense soudain à Mathilde, son visage sillumine, se sent tout à coup conquérant, bouillant, les écoutilles béantes, la soupape déverrouillée et prête à exploser de mille feux, une frénésie et une énergie nouvelle jusqu à ce jour inconnue, semparent de lui.
Mathilde la lionne, corps enlacés, Anatole lui arrachant des cris sauvages, sabreuvant de plaisir charnels, fouillant les tréfonds humides de sa splendeur, il limagine, elle, ruisselante de plaisir, lustrer son vit brûlant, pour le conduire jusquà lextase suprême.
De grosses gouttes perlent à présent sur le visage dAnatole. La pluie redouble dintensité. Alors, il s empresse de rentrer chez lui, bien décidé à poser les premiers jalons dune vie nouvelle, alléchante, et pleine de promesses.
Euphorique, et se sentant pousser des ailes, Anatole Triton sengage sans égard sur la chaussée humide, un crissement strident suivi dun bruit sourd, et le petit homme virevolte dans les airs, rebondit sur le trottoir, et simmobilise dans le caniveau. Lautobus de dix-sept heures dix-sept na pu léviter.
Il gît sur le sol détrempé, le corps tiède, humide et raide. Il nest plus. Amen.
La sonnerie du réveil retenti à laube naissante, un rayon de soleil intense perfore les volets à claire-voie du grand duplex. Anatole Triton, sursaute, se dresse sur son lit, le cur haletant, bondit sur le carrelage glacé, enfile ses mocassins de cuir, ajuste un perfecto noir, retire ses longues mèches blondes en arrière, sempresse davaler son expresso italien, attrape son portable, descend lescalier en trombe. Sa montre or, reçue pour son trentième anniversaire il y a une quinzaine, indique huit heures cinq. Cest également linstant précis ou Madame Hortense, sort de chez elle, revêtue dun tablier grisâtre sur lequel on peut encore distinguer quelques violettes et des chrysanthèmes défraîchis par le temps, ses cheveux brûlés, noués dans un foulard carmin, le regard glauque, le sourire à lenvers, Hortense, concierge de limmeuble observe Anatole Triton, lil méfiant.
Celui-ci déferle avec impétuosité la dernière volée de lescalier, manque de la renverser, lui glisse un sourire poli, en sexcusant dun signe de la main, et bondit dans lautobus de huit heures huit.
Son regard est aussitôt attiré par une créature sublime et généreuse, une lionne aux cheveux rouges
Zap
Daniel Huguelet