Grâce à nous, à l'asphalte qui domine la Planète
Le marcher y est très sûr, le pas y avance agile;
Partout sur les plaines et même sur les crêtes
Sur ces terrains qu'on a rendus dociles
Les commerces des humains cherchent envain des limites
Souhaitant des repos
Que ne peuvent désormais concéder
Nos rubans goudronnés qui sillonnent la Planète sur son dos.
Il paraît que parfois quelques sites,
Nous dit-on,forçant trop l'inquiétude,
Portent la marque lisse et noire
des choses aplaties:
En voilà des bricoles dérisoires!
On ignore que ces grandes platitudes
Révèlent la puissance et la force d'un Parti.
Or, Messieurs, pour en venir
Au but,laissez-moi dire
Qu'en rendant parcourables tous ces lieux
Nous avons dépassé la grandeur de nos Dieux "
Sur ces mots explosa toute l'audience
Réclamant aux humains la juste récompense.
Un tel nommé Lelièvre (1)
Gardien des sceaux de la Loge Atipsienne (2)
Prit la parole et dit:" Il faut qu'on se souvienne
Que nous avons affaire
A une populace ingrate, avide
Qui professe la lésine sous prétexte d'une misère
Qu'elle n'a pas: ce serait donc crier dans le vide,
Croyez-moi, de leur rappeler la dette:
De ces gens là nous n'aurons que les miettes."
Un certain Sutère (3)
Lui non plus ne sut se taire:
"Bien parlé, dit-il, et alors pour contourner l'obstacle
Et prendre de nos efforts les fruits bien légitimes
Et du surplus encore pour notre contentement
Je propose, puisqu'on est entre intimes,
Qu'on forme un cénacle
CAR TEL est le mot que suggère ce moment:
Celui-ci fixera le montant et les prix
De toute offre à soumettre aux gérants du Pays
Et même aux privés
Qui préfèrent l'éclat du goudron
A la crasse saleté du pavé.
Ci faisant la concurrence ne sera que fictice
Et la chose restant secrète
Aucun n'y verra de malice.
Par conte, entre nous, l'entente doit être honnête:
Chaque confrérie goudronnée
Au cénacle associée
S'engage sur son honneur
A n'envoyer aucune offre pour un montant mineur.
Ainsi, au cours des mois, des ans et peut-être
Des siècles à venir si l'asphalte
Ne subit pas de halte
Et la bourse de l'état garde bien sa rondeur
Chacun en aura tour à tour son bien-être. "
Les vivats, les hurras coupèrent ses paroles,
Quelqu'un, en proie aux fantaisies les plus folles
Rêva d'étendre au delà des frontières
La nouvelle emprise goudronnière:
Au pays des Maures sécheresse et érosion sont de bons compagnons
On pourrait leur couvrir les déserts de goudron.
Un peureux titubant craignant l'esprit de fouine
Des croniqueurs de la Région (4)
Voulait sauter de la machine;
"Ces gens-là, retorquèrent les autres unanimes,
Ces fouinards, ces galeux, cette vermine
Provisoire que la Terre abrite
En attendant de dépasser la forme écrite
N'auront ni la tête ni l'audace
Ou ils gratteront comme toujours la surface".
Et l'indécis resta, convaincu
Par la force des mots de la tribu.
Bref, l'assemblée approuva la nouvelle stratégie,
On se quitta,chacun regagna son logis.
Et dès l'aurore du matin
Se mit en branle la machine à faire gains.
La cocagne dura bien des ans, mais la combine
Etait trop parfaite,
Ce qui fit sa ruine
Et fit tomber desb têtes
Quelqu'un a dit
-Et celui-là avait fait l'une ou l'autre expérience-
Que si ton trop t'aveugle la conscience
De grands yeux s'ouvrent sur l'abondance d'autrui.
Des rumeurs, des soupçons
Arrivèrent à la cour du Souverain
Portés par un petit député de la Fronde
Populaire " Sire -dit-il -voilà des ans que les adjudications
Chantent toujours le même refrain,
J'ai soupçon qu'elles font la ronde
Aussi autour des mêmes parrains"
En dépit de son peénom Monsieur Guiselet
N'aimait pas se faire raouler
Et continua: "Y a chose qui cloche,
Au delà de nos Alpes
Les prix de l'asphalte
De beaucoup sont moins chers,
Ici on nous vole l'argent de nos poches
Sur un montant qui tourne autour d'un tiers."
Le Souverain,comme son nom l'indique,
Etait peu démocrate;
Mais l'affaire agitait le public,
Ainsi, retenant les humeurs de sa rate
Déclara que tout soupçon sous son régime
Etait digne d'être l'objet d'une enquête:
"Prenez cette démarche, je vous laisse la consigne"
Dit-il en sortant prétextant mal de tête.
Vite dit, vite fait, vite voté.
Le calepin fut envoyé
A Berne chez un Grand Ours qui jugeait
Toute plainte de l'intérieur d'une sombre caverne
Et rarement se trompait.
Celui-ci en un laps de temps très strict
Qui fit crier au miracle
(L'ours, quoique phare de sagesse
N'était pas champion de sveltesse)
Emit son verdict:
Y avait bien tricherie
Au détriment du Pays.
Le jugement de l'oracle
Fut répandu aux quatre vents
Par les gardes champêtres de la Région
Qui, battant sur leurs tambours.
Firent le tour de toutes les cours
Réveillèrent toutes les maisons.
La bulle d'asphalte avait bien éclaté
Comme le crapaud qui s'était trop gonflé.
La stupeur fut générale:
Tout ce monde impliqué dans ce mal!
Et pourtant les poètes les avaient avertis:
L'homme, infime molecule
Deb l'espace infini
Porte en lui la crapule
Qui souvent le périt.
Mais cela, je le répète, est sentence générale de poètes;
De ces gens réputés responsables
Aucun ne se dit repenti,
Aucun ne plaida soi coupable:
" Le macadam, pour nous, prétexte de profit?
Allons, messieurs, qu'est-ce qu'on dit!
Serions-nous si scélérats
D'avoir gonflé les prix
Au détriment de l'Etat?"
L'effronterie dépassa de très loin l'imposture:
"S'il y avait de l'entente
C'était bien d'autre nature:
Seulement la richesse est garante
Du bien-être général d'une Nation,
En tant qu'entreprise
Qui en ces lieux tant d'argent investit
Faisant travailler et les grands et les petits
Notre devoir, notre devise
Est la rédistribution
Totale du profit général à toute la région"
Bref la congrègue goudronneuse unanime
Plaida pour l'affaire légitime,
Voire profitable
A toute une nation misérable.
Chacun,à son dire,
Loin d'être une crapule,était un petit martyr
Ou, à l'occurrence
Un honnête homme qui vivait d'ignorance,
Tel certain Peaux (5), président d'une congrègue
Goudronneuse qui l'appela à occuper le grand siège
Fulgurée par la non compétence
Du sudit en la matière
( Mais à cela pouvait bien subvenir l'adhérence
Politique qu'il avait en cette terre);
Gérer sous l'empire d'ignorance!
Voilà pour l'humanité de nouvelles espérances!
Quant au comte Tomasarne,
Celui-là cette fois sonna la retraite,
Mais pour lui ce ne fut pas une défaite:
" Messieurs, je rends toutes mes armes
-Dit-il au congrès du Parti -
Etant député et en même temps associé
Au cénacle
Le Souverain à tort y voit des obstacles,
Le peuple ingrat y voit du profit:
Il faut bien qu'en de telles circonstances
Quelqu'un sacrifie
Sa personne pour faire taire ces absurdes médisances.
Me voilà:pour l'idée je suis prêt à mourir."
Et libéraux d'applaudir.
Jamais, depuis que l'homme piétine cette terre
Aucun n'y fit si fulgurante carrière
Passant d'un jour à l'autre
Avec rapidité
De l'état de l'apôtre
Du larronage au martyre de la sainteté.
La justice finit par périr
Dans le marais du goudron
Entraînant dans sa chute les espoirs d'un monde sain.
Le peuple, qui tenait plutôt de la pécore
Oublia si nvite,si bien
Que les larrons y courent et réasphaltent encore
Antoine Sommet,l'instable
Vous dicta cette fable
Porsenne (http://www.ecrivez.org)