Car le créateur doit être tout un univers pour lui-même, Tout trouver en lui-même et dans cette part de la nature à laquelle il s’est joint.
Rainer Maria Rilke
NOIR LUMIÈRE
Suzanne sursaute sous la rafale de tirs provenant d’un immeuble. Elle se jette à terre, éboulée, terrifiée, le corps secoué de soubresauts. Vautrée dans les gravats, la boue et les éclats de verre, elle tente de réfréner les spasmes chaotiques de sa respiration. Les paupières baissées comme des rideaux de fer, elle s’enferme dans le noir. Pendant toute son enfance et plus tard encore, elle avait pris l’habitude de fuir sa peur en se réfugiant dans les placards obscurs de la maison. Un réflexe de protection contre une réalité toujours plus agressive au fur et à mesure qu’elle vieillissait. Là, couchée sur le sol déchiqueté, elle s’oblige à se concentrer sur les points vitaux de son corps. Les battements de son coeur résonnent comme le tic-tac emballé d’un réveil dont le rythme battrait la mesure d’un temps cacophonique. Son souffle dans un mouvement d’inspiration et d’expiration lent et contrôlé parvient à calmer progressivement son agitation.
Suzanne écoute de loin cette symphonie parfaitement orchestrée que sa conscience dirige d’une baguette de maître. Comme un chef d’orchestre au milieu de ses musiciens, qui a le pouvoir de discipliner et d’organiser la vie en une partition réglée. Sans ces règles élémentaires, Suzanne sait que sa vie lui échapperait. Elle écoute le doux ressac de sa respiration et se demande si une balle pourrait à jamais arrêter les marées ou encore le mouvement imperturbable du globe terrestre. Elle écoute la vie en elle, le ronronnement de cette mécanique inaltérable et elle ne comprend pas comment en un instant toute cette force pourrait être anéantie, comment elle, Suzanne, pourrait ne plus exister d’un moment à l’autre.
Le bruit a cessé. Elle redresse la tête prudemment, prête à continuer son parcours du combattant à travers ce champ de ruines. Il ne faudrait surtout pas qu’elle se relève, elle doit poursuivre son chemin à quatre pattes avec cette douleur lancinante aux genoux. Elle pose un regard désolé sur la blessure sanguinolente, cette preuve de vérité que Goran ne semble jamais remarquer. Encore deux cents mètres à parcourir avant de rejoindre l’atelier. Elle respire profondément et tel un animal blessé, reprend sa claudication maladroite avec une ténacité redoublée. Elle s’impose sagement une halte de temps à autre pour éponger le sang sur ses jambes. Son mouchoir est déjà trempé et inutilisable. Elle ne veut surtout pas sentir la douleur, qui se dissout immédiatement dans la joie de retrouver Goran. Pendant ces arrêts, elle regarde toute cette souffrance à ciel ouvert. Des immeubles effondrés, des lits acrobatiques en équilibre sur des ruines, une poupée écartelée sur le macadam, un téléviseur explosé au milieu de la route. On se croirait dans un décor de théâtre. Autant de désordre et de misère, ce ne peut pas être réel, se dit-elle. Les hommes sont en train de jouer une pièce macabre, et le spectacle va bientôt prendre fin. Y a des trucs qui doivent nécessairement avoir lieu, comme la guerre, une espèce de rituel païen dans lequel il faut sacrifier pour pouvoir changer le monde. Et là-dedans, elle a son rôle à tenir. Le plus important, c’est de ne jamais perdre conscience de respirer.
Quand elle pénètre dans l’atelier, Goran est attablé avec un soldat étranger. Deux bouteilles de whisky sont plantées sur la table et semblent être l’objet d’une discussion animée. Suzanne ne comprend pas cette langue désinvolte aux accents relâchés et nasalisés. Elle a toujours remarqué une similitude étonnante entre ce charabia informe et l’attitude négligée de son locuteur, comme si la langue avait cette capacité à identifier un peuple et la culture qui lui est propre. Elle se dit qu’elle déteste vraiment ce casque bleu et ses acolytes qui se sont installés à Sarajevo.
Goran d’un signe de tête l’invite à entrer. L’Américain d’un oeil goguenard se retourne sur le passage de Suzanne et avec un rire narquois mime à plusieurs reprises un geste obscène. Goran ne relève pas l’allusion, mais l’Américain semble vouloir poursuivre le sujet. De son gros doigt érigé en direction de Suzanne, il cherche avec une détermination visible à conclure un marché que Goran repousse en lui jetant des billets à la figure. Finalement l’odieux personnage ramasse l’argent en réprimant sa colère et d’un clin d’oeil salue Suzanne avant de quitter l’atelier.
- Que voulait-il ? demande Suzanne inquiète.
- On fait du troc. Je lui file des tableaux en échange de whisky.
- Il est plutôt gagnant !
- Mais cette fois, il voulait coucher avec toi pour ces deux bouteilles de whisky, lui répond Goran piqué au vif. Mais je suppose que tu aurais refusé.
- Et tu n’as rien dit à ce salaud ?
- C’est mon fournisseur ! Et je ne peux pas peindre sans whisky…
- Ce n’est pas une raison pour se taire. Sais-tu que depuis qu’ils sont arrivés en ville, les bordels fleurissent… il paraît qu’ils font venir des filles d’Albanie. Et cela te laisse indifférent ?
- Il faut croire que ton cul l’intéresse davantage que ma peinture. C’est pas mon affaire !
- Ah ! La belle solidarité masculine ! Et nous Goran, que fais-tu de nous ?
- De quel nous parles-tu Suzanne ? Tu es seule, … complètement seule dans tes histoires.
Goran s’empare de ses pinceaux d’un mouvement excédé. Il se dirige vers la toile posée sur un chevalet qu’une lumière sale provenant de la lucarne éclaire faiblement. Il se tait et peint. Il ne regarde pas Suzanne qui reste figée dans la pose. Sa présence lui suffit. Ses genoux la font terriblement souffrir mais elle n’ose pas bouger de crainte d’interrompre la concentration si fragile de Goran. Elle respire profondément en comptant ses inspirations et ses expirations. Elle sait que Goran a recouvré son calme et qu’il retire de sa présence assidue l’énergie nécessaire pour peindre. L’espace de l’atelier clos et sombre ne ressemble pas à la guerre. Suzanne y puise quotidiennement la paix, une paix identique à celle des placards de son enfance. Les murs solides de l’atelier absorbent les échos de la violence du monde d’à côté et se dressent vaillamment contre ses attaques pugnaces. Dans la pénombre, elle s’exerce à discerner les odeurs mêlées de la peinture, de la sueur de Goran, du whisky, cette odeur indicible et prégnante de la création, une odeur inclassable qu’elle identifie à une autre vie. Sinon il n’y a rien dans cette pièce, quelques tableaux empilés contre les murs - que Goran ne lui a jamais laissés voir -, quelques ustensiles domestiques négligemment abandonnés ici et là, et l’absence pesante de tout objet personnel. Suzanne ici se sent à sa place. Des tirs viennent d’éclater de l’autre côté du mur. Suzanne les entend à peine, mais à l’expression pétrifiée de Goran elle reconnaît le carnage de la peur. Son regard s’accroche à elle avec désespoir. Le pinceau est resté fiché stupidement en l’air, désarmé et inutile. Dans le cerveau de Goran, les tirs ont redoublé d’intensité. Il s’effondre sur le sol, touché à mort. Sa poitrine se soulève frénétiquement. La brutalité des convulsions qui l’emportent déforme sa bouche écumante de salive. Suzanne, habituée à ces crises, ne perd pas son sang-froid. Elle s’allonge doucement sur le corps de Goran en collant sa bouche contre son oreille : « Respire, mon amour, respire. Ne t’arrête pas. Inspire, expire calmement » Elle lui répète à plusieurs reprises ces mots comme une mère fredonnerait une chansonnette pour endormir son enfant. Il a perdu connaissance et son corps se détend. Suzanne perçoit avec soulagement la respiration régulière de Goran. À chacune de ses crises, il s’endort pour de longues heures d’éternité durant lesquelles Suzanne supporte son exclusion forcée, patiemment postée à l’entrée d’un univers interdit.
Le lendemain, elle a rejoint l’atelier avec autant d’impatience que les autres jours. Elle a apporté une miche de pain et quelques fruits que Goran considère d’un air absent. Il reste parfois des jours entiers sans manger, se refusant obstinément à sortir de l’atelier pour se plier aux lois sauvages de cette survie primaire. Il n’accepte que la nourriture de Suzanne, parce qu’elle fait partie de leur contrat, donnée en échange d’autre chose. Leur complétude s’appuie sur un ordre vital d’où ont été bannies les règles sociales. Protection mutuelle, projets communs et procréation sont devenus absents du lexique de la guerre.
Depuis trois mois, Suzanne n’a jamais dérogé à son rôle quotidien de modèle, risquant à tout instant de ployer sous une balle perdue. C’est son choix. Goran ne lui concède aucune faveur, aucune promesse, si ce n’est le droit de venir et d’aller dans l’atelier en toute liberté. Secrètement et sans lui avouer, il tire de Suzanne les informations de l’extérieur, de ce monde d’à côté qu’il n’a jamais voulu concevoir. Quant à elle, la faveur de retrouver la plénitude obscure de l’atelier suffit à taire la moindre revendication. Quelquefois, ils s’unissent dans un plaisir foudroyant.
Goran est absorbé dans son travail en écoutant d’une oreille distraite le bulletin d’informations comme tous les matins. Il a à peine remarqué Suzanne entrer et poser le panier sur la table. Elle commence à se déshabiller, puis s’assoit au bord du lit pour panser ses genoux en sang. À ce moment-là, la radio, d’une voix anonyme, annonce le massacre d’une famille dans le quartier.
- Je les ai vus hier, mourir un à un devant l’immeuble d’à côté, dit-elle en direction de Goran.Les yeux de Suzanne se voilent, sa voix mue. Elle semble dire son texte comme au théâtre.
- Le garçon jouait au ballon dehors. Subitement un coup de feu a éclaté de nulle part et il s’est affalé sur le sol. Sa mère est sortie quelques minutes plus tard en hurlant. Elle a été abattue dans un cri et s’est écroulée sur son fils. Ensuite à intervalles réguliers, un homme, une jeune fille puis un vieillard sont sortis avec un calme terrifiant et se sont postés droits face au tireur caché dans l’immeuble opposé. Une balle, un mort, le silence. Le défilé semblait sans fin, comme si une mort ramenait inlassablement une vie. On aurait dit une vaste respiration commune, un fleuve dans lequel se seraient déversés les affluents d’une multitude de vies, dont le mouvement ne pourrait jamais être enrayé. Enfin, une vieille femme est arrivée d’on ne sait où, un cabas à la main. Peut-être la grand-mère. Elle a marqué un temps d’arrêt incrédule devant le tas de corps inertes à ses pieds. Elle n’a pas bougé et je redoutais à tout instant de la voir s’effondrer aussi. Mais le silence s’était imposé à nouveau. La volonté tenace de ces victimes était venue à bout de l’absurde travail de la mort, comme si le meurtre de masse révélait le fatal renouvellement de la vie. La vieille a déposé son cabas, dont le poids ajouté à celui de la douleur devenait insupportable. Elle a disparu dans l’immeuble et j’ai ramassé les fruits dans le sac.
Goran est pris soudain de spasmes et se met à vomir les fruits qu’il dévorait à pleines dents. Il se saisit de la bouteille de whisky à proximité de la main et l’engloutit à moitié. Son visage, empli d’une ivresse joyeuse semble se détacher de son corps recroquevillé sur l’unique chaise bancale de l’atelier. Sa position funambulesque trahit l’abandon euphorique de son expression. Goran est en train de perdre l’équilibre sur le fil d’une réalité inconcevable. Suzanne n’a pas bougé du lit, elle frissonne de froid, elle avait presque oublié sa nudité qu’elle recouvre machinalement avec le drap. Elle le regarde à distance avec un détachement mêlé de mépris.
- Tu as peur, n’est-ce pas ?
- Non, je n’ai pas peur, seulement je trouve la mort de ces gens absurde. Je crois qu’elle n’a servi qu’à prouver la bêtise de leur courage.
- Je crois que tu as peur, puisque tu refuses de sortir. Le bruit des balles te terrorise.
- Ce qui me terrorise, c’est l’idée de la mort tout court, … et je peins pour ne pas la voir. Tu appartiens à la réalité, Suzanne, tu vis avec la guerre, tu joues à la guerre même dans tes pièces de théâtre. Tu contribues à l’Histoire malgré toi, à cette absurdité humaine sans fin. Qu’espères-tu dénoncer ?
- Mais sans cette réalité, ton art n’existerait pas !
- L’art n’a pas besoin de la guerre. Je vis dans une autre réalité, remodelée à ma convenance, transcendée. La volonté de me battre pour survivre ne me suffirait pas à donner un sens à mon existence, dit-il avec ironie en faisant allusion à l’engagement de Suzanne.
- Je vis avec les hommes, Goran, même avec leur bêtise et leur violence, lui rétorque-t-elle amèrement. C’est ça, l’amour…
- De toute façon, le seul type qui m’intéresse, c’est moi !… c’est pour cela que je suis plus libre que toi.
Suzanne explose de rire, d’un rire railleur que Goran esquive en se relevant d’un bond. Il la saisit dans ses bras, la soulève de terre et puis la balade dans l’atelier en la faisant tournoyer dans une ronde infernale. Elle crie, elle rit, se prête avec complaisance à ce jeu enfantin. À bout de souffle, ils s’effondrent sur le lit, dont les pieds usés plient d’un coup sous le poids de la chute.
- Quel sens la vie pourrait-elle avoir sans l’amour ? lance Suzanne entre deux hoquets.
- Tu m’aimes dans l’idée d’être aimée, répliqua Goran en l’embrassant un peu brutalement. Ils s’enlacent frénétiquement dans l’embarras de leur dénudation soudaine. Suzanne se dégage de l’étreinte de Goran et le fixe avec une assurance désinvolte.
- T’offrir ma nudité, c’est une façon de me montrer entièrement.
- Quand on ne sait plus quoi faire ou quoi dire, alors on se fout à poil.
- Et ton silence, est-ce qu’il veut dire quelque chose ? continue t-elle. Goran prend le temps de sa réponse :
- Il faut vraiment s’aimer pour accepter le silence de l’autre…
- Eh bien moi, mon silence c’est ma nudité !
- Il est tellement sourd que tu n’es même pas sur ma toile.
- Tu exhibes ton corps pour te convaincre que tu es bien là, mais tu ne montres que l’absence de toi-même.
Suzanne bascule sur le dos et se met à observer le plafond. Les corps sont allongés côte à côte sur le lit, parallèles l’un à l’autre comme la métaphore de leur incapacité à dire. Leurs regards restent fichés dans le plafond étalant sa béance, où résonne faiblement l’écho de la guerre.
Suzanne est revenue le lendemain. L’atelier est désert. Elle ne s’explique pas l’absence de Goran. Pour la première fois depuis des mois, cet agoraphobe a franchi les limites de son territoire vers des contrées dont il ne mesure pas l’immensité et la détresse. Suzanne se met à réfléchir aux raisons qui pourraient l’avoir poussé à entreprendre cette sortie tant redoutée. N’a-t-elle pas hier violé son espace, bafoué sa liberté en osant le provoquer ? Elle décide de l’attendre patiemment, malgré l’angoisse qui déchire le temps en pièces. Il serait inutile de tenter de le poursuivre dans ce gigantesque éboulis qu’est devenue la ville, où les bombardements depuis l’aube ont redoublé de violence. Allongée sur le lit aux draps souillés de peinture, elle cherche en vain à se reposer, mais la pénombre devient vite inquiétante sans la présence de Goran.
Elle est éveillée de son ennui par une curiosité irrésistible. Sous la lucarne, trône une toile recouverte d’un drap blanc. Elle s’approche avec prudence, avec la pleine conscience d’enfreindre un interdit aux conséquences irréversibles. Mais Goran excusera cette faiblesse pour les douloureuses heures de pose qu’elle lui a offertes sans jamais se plaindre. Elle soulève le drap.
Tout d’abord elle ne voit rien, une surface plane enduite de peinture noire. Dubitative, elle recule de quelques pas et remarque le jeu à peine perceptible d’un éclairage géré avec économie. Elle cherche une entrée dans cet espace sidéral où la lumière s’est accrochée par lambeaux sur les strates épaisses de la matière. Le noir se décline en de sombres vallées d’où surgissent des fils blancs de clarté, qui couleraient comme des rivières dans cet univers cosmogonique. À force de la regarder, la toile prend l’aspect d’une croûte terrestre accidentée de laquelle jaillit le pouvoir d’un créateur invisible, organisant ce chaos obscur de mouvements ordonnés et dirigés. Ce paysage se transforme en forêt luxuriante dans laquelle le spectateur, en s’y perdant, s’en remet au sens hermétique d’un univers en gestation. En l’absence de couleurs, le noir devient lui-même couleur, comme quand on ferme les yeux très fort dans l’obscurité. Suzanne, en proie à une excitation nouvelle veut voir toutes les autres toiles. Elle les pose fébrilement les unes après les autres sur le chevalet. Et la grande histoire du monde se raconte sous cette lucarne. Des soleils noirs dans la nuit absolue d’un cosmos jamais encore foulé par l’imagination humaine. Des salissures noires sur le blanc immaculé de la toile qui enfantent comme dans un rut les formes inédites d’un monde à venir. D’un monde à devenir. Des noirs très noir, des noirs gris et des noirs plus pâles. Du noir presque blanc qui affronte du noir profond en se dressant contre lui, dans un combat éperdu entre la réalité et l’illusion de l’instant. Suzanne connaît cette sensation. Elle retrouve au fond de la nuit des placards une vérité plus puissante que celle qui se dessine grossièrement sur le monde à travers l’orifice étroit de la clarté du jour. Dans le noir, elle voit le tout. Et elle se voit dans le tout. Elle devient le tout. Elle sent ses veines charrier le sang bouillonnant à travers son corps pour le transporter jusqu’à son coeur. Elle sent en même temps ses poumons se gonfler comme deux énormes ballons qui, sous la pression, explosent en pluie d’une myriade de bulles d’oxygène. Elle sent la racine de ses poils et de ses cheveux frémir et pousser. C’est dans l’observation méditative de cette harmonie qu’elle est totalement libre, que sa conscience libérée des peines du corps et des angoisses de la mort recouvre sa pleine autonomie.
Suzanne sursaute. L’arrivée du soldat l’a surprise dans ses méditations. Il est venu chercher le tableau, dit-il. Malgré sa maîtrise presque parfaite de la langue, elle a reconnu l’accent en pâte à chewing-gum des soldats étrangers. Il se met à lui expliquer que la peinture de Goran a séduit des amateurs dans son pays.
- Chez moi, on parle beaucoup de votre guerre. Il pourrait gagner
beaucoup d’argent, s’il voulait. J’ai apporté les bouteilles de whisky.
Le soldat dépose sur la table un carton.
- Puis-je prendre le tableau ?
Suzanne hésite un instant.
- Mais je ne sais pas quel tableau Goran vous a réservé.
- Cela n’a aucune importance, n’importe lequel fera l’affaire. Le soldat fait une mine perplexe, sans volonté d’afficher un quelconque sentiment, encore moins un jugement. Tant de bonhomie l’exaspère, elle éprouve subitement le besoin de l’agresser.
- Ça vous rapporte du fric, la guerre ?
- C’est plutôt lucratif, dit-il sans réfléchir.
Sur le coup elle pense que le soldat n’est pas sérieux, qu’il se moque bêtement de sa naïveté. Elle s’accorde un temps de réflexion avant de réaliser qu’il n’a pas l’air de plaisanter.
- Mais vous n’êtes quand même pas venu dans mon pays pour faire du business et profiter de nos malheurs ? Vous êtes là pour nous aider, n’est-ce pas ?
Il s’assied à la table, définitivement désarmé.
- Ce sont les grandes idées des hommes politiques ! Que je sois ici ou ailleurs, je fais mon métier. Mais je ne vais quand même pas cracher dans la soupe. Vous savez, c’est pas facile pour nous de voir les gens se faire dégommer comme des lapins. Après tout, ce ne sont pas nos histoires… C’est quand même un comble de se faire traiter de salaud ! s’exclame-t-il avec rébellion.
Suzanne se dit qu’il n’a peut-être pas tort. Elle s’assoit de l’autre côté de la table et l’invite à se servir un verre en attendant Goran. Il ne devrait plus tarder. Ils se taisent, chacun ayant repris sa position initiale d’étranger. Il lui tend un paquet de cigarettes américaines comme un pont tendu au-dessus de l’espace qui les sépare. Ils fument sans un mot. Quand le soldat la regardera, Suzanne sait qu’il n’aura pas d’autre choix que de lui parler. Ce genre d’homme supporte difficilement la communication implicite imposée par le silence. Enfin il écrase sa cigarette dans un temps interminable, à l’extrémité duquel il lui faudra relayer la parole au geste. Alors, comme Suzanne l’avait prévu, il pose timidement son regard sur elle et lui demande à brûle-pourpoint :
- Comment tu t’appelles ? Elle répond bêtement et referme à nouveau le silence autour d’eux. Le soldat interprète l’attitude de Suzanne comme de la timidité.
- Tu es le nouveau modèle de Goran, je crois ? J’ai connu l’autre fille qui venait avant toi. Elle a été tuée sur le pas de la porte. Là. Il montre du doigt la porte. C’était une gentille fille, vraiment, et pas farouche avec ça. Si tu veux, pour le même prix,.…
- Je ne suis pas à vendre, s’étrangle Suzanne. Le soldat se met à rire grassement, amusé par la fausse innocence de Suzanne.
- On dit toujours ça au début, puis… Bon ! Si tu ne veux pas, je vais m’en aller, parce que t’es vraiment trop jolie, et je ne suis pas sûr… Je prends le tableau là-bas, le monochrome. Ça fera l’affaire ! En ce qui me concerne, je ne comprends pas que ce barbouillage puisse avoir du prix !
En joignant la parole à ses actes, il se saisit du tableau et le fourre dans son sac. Suzanne ne respire plus. Le soldat vient de poser ses grosses mains salissantes sur son intégrité de femme, que même la guerre n’avait pu entamer jusqu’alors. Que ni la peur, ni la faim, ni la pire des bassesses n’avaient pu encore souiller.
Goran claque la porte. Il porte dans ses bras quelques bûches de bois carbonisées. Il n’a pas vu Suzanne, prostrée de douleur sur le lit. Elle songe à cette fille abattue sur le seuil de la porte. Il déverse son fardeau au milieu de l’atelier et se met à sauter dessus à pieds joints en hurlant comme un dément. Suzanne, effrayée, se rue sur lui pour essayer de le contrôler.
- Mais qu’est-ce que tu fais ? crie-t-elle en s’agrippant à lui.
- Fous le camp, tu ne vois pas que je fabrique ma couleur ? Trempé de sueur et épuisé, il s’assied sur la chaise bancale et prend Suzanne sur ses genoux.
- C’est pour ça que tu es sorti ce matin ? J’ai eu si peur…
- Je n’avais plus de peinture. Je me sentais anéanti. J’ai pensé tout d’abord utiliser du marc de café, mais je n’en avais pas assez… en cette période, il se fait rare. C’est ensuite que l’idée du charbon de bois m’est venue. Rien de plus facile à dénicher dans une ville carbonisée, en proie aux flammes.
- Tu aurais dû m’attendre. Je serais allée le chercher !
- Je me sens plus libre en fabriquant mon matériau. Ma peinture doit se faire avec les ruines encore chaudes de cette ville. Au risque de ma vie. C’est grâce à toi que j’ai pu enfin affronter le monde extérieur. Goran rit aux éclats, d’un rire innocent et cruel. Tu avais raison Suzanne. Je n’étais pas encore tout à fait libéré.
Suzanne ressent soudain son inutilité. Goran vient du coup de la priver de son rôle. Puis, sa tromperie par omission la renvoie aussi à la futilité, à un non-être. La révélation du soldat ne lui a pas laissé de répit. L’ex-petite amie de Goran était morte dans cet atelier et il n’avait jamais évoqué cette disparition. Un fait divers sans importance ou une manipulation ?
Goran la prend amoureusement dans ses bras comme si elle ne représentait plus aucun danger pour lui. Suzanne se met à suffoquer et tente de se dégager de cette fausse étreinte. Elle se lève d’un bond, balayant du même coup les questions d’un retournement inattendu.
- J’ai décidé de reprendre mon rôle dans la pièce et je pars en tournée pour six mois en Europe. Je t’abandonne dans ce chaos… toi et tous les autres. Je n’ai plus rien à y faire. Goran s’est remis à broyer du charbon de bois avec le talon. Il n’a pas cru Suzanne. Le monde d’à côté redouble de vacarme. Fusillades, cris et sirènes. Suzanne bande ses genoux avec fermeté, sans précipitation. En jetant un dernier regard à Goran, elle sort en silence de la pièce maculée par la pénombre et la souillure de charbon. Elle ouvre la porte. À ce moment-là, un coup de feu éclate. Goran, possédé par sa folie créatrice, n’a pas vu Suzanne s’effondrer sur le pas de la porte.
ghislaine (http://www.ecrivez.org)