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Le cap des tempêtes



Le cap des tempêtes.

10 décembre.  Position  15° 16’ 43 N - 22° 30’ 44 W.  Au large des îles du Cap vert. Vent de NE régulier, force 4 à 5. Ciel bleu avec des filets nuageux intermittents.  Je navigue à 60° du vent avec un léger clapot que le bateau absorbe parfaitement. Le génois, bien bordé, donne son maximum et le bateau file à plus de 8 nœuds. Une excellente moyenne pour un voilier de croisière de cette catégorie comparée aux 14 et plus des machines de course du Vendée Globe. Certes la route que nous avions préparé et que je suis fidèlement est très proche de la leur, mais mon temps à moi est maintenant celui du soleil et chaque soir mon enfance rallume le ciel de ses constellations d’étoiles.
Je ne tiendrai ce journal de bord que lorsque je sentirai qu’écrire peut m’être un analgésique du cœur.
La solitude est une compagne encore trop récente pour que nous soyons parfaitement habitués l’un à l’autre, mais je lui suis déjà reconnaissant de l’harmonie sans doute éphémère qu’elle m’apporte. Mon chagrin prend sa place sur la mer pour aller au bout de mon âme.
15 jours que j’ai quitté le port de la Rochelle, 15 jours que j’ai pris le large.
Jeanne et Paul, vous me manquez, terriblement.

06 janvier. Position : 37° 14’50S – 20° 14’59 E  Au sud du Cap. Vent  plein W force 3 dans les meilleures risées, dépassant rarement 10km/h. Température douce de 14° à 15h35.
Depuis 48 heures le vent a beaucoup molli. J’ai monté le spi sans difficultés. Rouge et jaune, il est magnifique et brille de tous ses éclats sur ce fond de ciel à peine voilé. C’est toi Jeanne qui l’a dessiné, choisi ses couleurs et nous te regardions modéliser tes projets sur l’ordinateur avec aux lèvres cette promesse d’un bonheur commun qui pourtant ne sera jamais..
Je suis actuellement au large de Port Elizabeth où nous avions envisagé de faire une grande escale mais seul je n’en ferai aucune. Je fais route maintenant, direction Sud Est vers l’Australie.
Paul, sois content  car au départ je n’ai pas pris d’essence pour le moteur. Tu n’aurais pas aimé, et moi non plus, qu’à une mer accueillante, je réponde par les crachats polluants de la modernité. Je ne veux pas dominer la nature mais me fondre en elle, ma seule survie possible . Si je m’encalmine complètement, et bien j’attendrai le bon vouloir d’Eole. Que m’importe ! 40 jours maintenant que j’ai pris le large, aussi le large du temps.
Jeanne, Paul, vous me manquez, terriblement.

13 février. Position : 45° 38’ 42 S – 133° 07’ 59 E  Au large de l’Australie, direction plein Est
J’ai croisé ce matin la frégate australienne. « L’Arunta ». Nous nous sommes salués par la VHF. La mer est sans doute le dernier lieu où les hommes ont gardé le sens vrai de la civilité.
Le capitaine m’a avisé de prévisions météo assez mauvaises pour les jours à venir et apprenant que je naviguais seul m’a conseillé vivement de me détourner vers le port le plus proche de Hobart.  Je l’ai remercié avec une courtoisie sincère. J’ai coupé ensuite toutes les possibilités de communications de mon bateau. Je ne veux plus à connaître des hommes. Je n’ai plus rien à leur donner et n’espère rien d’eux.
En fait je les ai quittés il y a 76 jours. 76 jours que j’ai pris le large des hommes.
Jeanne, Paul, vous me manquez, terriblement.




15 Mars. Position  44° 68 09 S – 118° 42 18 W.  – Vent NE, force 5,6  Au large des côtes du Chili. Pression 1010Hpa
Direction de vent exceptionnelle pour la zone et qui ne durera certainement pas. Je tire des bords. Le bateau remonte bien et fait des pointes à 10 nœuds. Le baromètre a  légèrement descendu, mais rien encore d’alarmant.
Le Cap Horn n’est plus qu’à quelques jours. Pourquoi a-t-il autant d’importance pour moi ? Je ne sais pas vraiment. Une destination mythique et donc une manière de retrouver le sacré de la création.
Les bruits des vagues, du vent, les criaillements des mouettes, goélands, albatros,  pétrelles et autres oiseaux marins sont ma compagnie. Je vis sous respiration assistée de la mer, mon oxygène. La solitude commence à apaiser ma douleur. L’oppression qui écrasait ma poitrine se relâche.
Je suis à des miles et des miles de toute côte. Autant dire à l’abri de tout secours. Je suis un point sur une carte. Une longitude et une latitude. Infiniment petit, sur un océan immense.
107 jours que j’ai pris le large, aussi le large de l’espace.  
Jeanne, Paul, vous me manquez, terriblement.

16 Mars. Position 44° 06 14 S-113° 49 15W.  La mer est devenue gris cadavre. Il n’y a plus d’horizon.
Maintenant 112 jours, à 11h35 précise, qu’au nom d’Allah, un gamin de 19 ans, bardé d’explosifs, en plein marché,  a entraîné dans sa mort 14 personnes dont ma femme et mon fils. Quel dieu pourrait vouloir une telle haine et être encore un dieu ? L’homme n’a-t-il inventé la religion que pour justifier ses pires folies ? En apprenant à dominer la terre, l’homme a t’il oublié de se maîtriser lui-même ? Je n’éprouve aucun sentiment à l’égard de ce kamikaze. L’absurdité de son acte ne suscite en moi que vide de l’âme. Notre amour est ma vie. Il a ôté vos vies, mais pas l’amour. Alors j’ai embarqué sur ce bateau pour faire exister notre rêve commun, mais pour une traversée en solitaire sans escale et sans retour.  J’ai largué les amarres non pour un adieu mais pour des retrouvailles. La mer est éternité et en elle je vais vous rejoindre, ma femme, mon fils. Je suis en manque de vous et la mer est ma cocaïne par laquelle je vais vous retrouver. Le large est l’estuaire de la vie et dans les 50èmes hurlants est mon amour.
108 jours que j’ai pris le large, aussi le large du désespoir.
Jeanne, Paul, vous me manquez, terriblement.


20 Mars. Position : 43°50 35 S-95°20 30 W. Vent  plein Ouest, portant. Force 8 avec des rafales à près de 80 Km/h. Déjà !
J’approche des 50èmes hurlants.   De gros nuages noirs roulent vers moi et obscurcissent le ciel. Les signes avant-coureurs de la dépression sont là. L’odeur de l’air a changé, les vagues blanchissent et se creusent.  Le vent a brusquement tournée de près de 90° en forcissant. Le bateau fait des embardées folles sur les crêtes éclatées. Avec vous à bord, je prendrais le maximum de précautions. Sans hésiter 2 ris et petit foc. Juste de quoi garder le bateau manoeuvrant. Pour laisser passer la tempête. Mais aujourd’hui ? Pour pouvoir continuer jusqu’où ? Pour continuer quoi ? Je ne suis pas Michel Desjoyeaux et n’ai nul projet de remonter vers les sables d’Olonne. Contrairement à lui, personne ne m’y attend !
En prenant le large, j’ai abandonné une vie pour en rêver une autre. Je n’ai donc aucune angoisse car mon projet contient ma finitude. Mon corps n’est plus moi et dans son enveloppe je serais à jamais inachevé. La vie est un destin, le mien n’est plus avec les hommes.  Ma vie ne me concerne plus, ma liberté est de l’avoir confié à la mer.
1112 jours que j’ai pris le large de mon passé et le deuil d’un avenir. 112 jours que j’ai pris le large de mon histoire.
Jeanne, Paul, je vais vous rejoindre, bientôt

22 Mars. Position 42° 47 28 S- 89° 54 29 W. Entre les 40èmes hurlants et les 50èmes rugissants. Le Horn est tout près mais invisible sous les gros cumulus.
Des vagues de 9 à 10 mètres se succèdent et les lames déferlent en rouleaux sur le pont avant. Le baromètre est descendu brusquement au dessous de 960Hpa. L’anémomètre indique des rafales proches des 100km/heure  Le foc a explosé et ses lambeaux claquent encore le long de l’étai  en faseillant. L’axe du safran doit être faussé et j’ai de plus en plus de mal à tenir la barre. Sous les embruns et la grêle glacée, la visibilité est extrêmement réduite. Le cap Horn, le Cap des tempêtes sera la fin de mon errement et la mer le liquide amniotique pour renaître à vous.
114 jours que j’ai pris le large, le large de la vie.
Jeanne, Paul, je vais vous rejoindre, bientôt

23 Mars- 16h30. Cap des tempêtes. J’y suis. Ma destination finale, je crois que je le sais depuis 115 jours.
Je ne maîtrise plus rien.
Les vagues sont des murs énormes, le vent hurle, le bateau se débat en craquant et tarde de plus en plus à se redresser après chaque coup de butoir. Lui et moi sommes trop fatigués. Je monte sur le pont saluer et remercier la mer une dernière fois.
Jeanne, Paul. Je vous aime.

29 Mars :
Communiqué de presse de la marine Nationale chilienne
Le 27 mars  un avion  de ligne a repéré une épave à la dérive à la position 40° 10 27S- 101°08 29 W. 2 jours après un remorqueur de haute mer rendu sur les lieux découvre, très au large de la Punta Arenas  un voilier, coque à l’envers, à demi immergé entre 2 eaux, la quille intacte balançant dérisoirement en l’air. Le mat a été brisé, mais retenu par les haubans,  ne s’est pas libéré, empêchant probablement le bateau de se redresser. 2 plongeurs ont constaté l’absence d’occupant. Il semble que celui-ci n’a pas tenté de déployer l’annexe de survie et n’a déclanché aucune balise de détresse. Une bulle d’aire a maintenu étanche une partie de la cabine dont ils ont pu ramener le livre de bord qui permettra peut-être d’expliquer ce drame. Trop loin de toute côte, le voilier ne pouvait être remorqué et pour ne plus être un danger, d’un seul coup de canon, à 9h20 ,GMT,  il a été envoyé par le fond.
Il fait partie maintenant du cimetière marin de la région du Cap Horn.


pierrot (http://www.ecrivez.org)


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