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L'Amour pur



L’Amour pur

Il arrive parfois sur cette triste Terre, qu’un homme éprouve des sentiments que la plupart de ses congénères ne ressentiront jamais. Ces sentiments pourraient être comparés, mauvaise comparaison je dois bien l’avouer, à ce que les hommes assimilent comme étant de l’amour.
Bien sûr, ce dont je veux parler s’éloigne énormément de cette basique réaction hormonale. Ce dont je veux parler, je l’appellerai Amour pur. Ce sentiment se caractérise par une sorte d’amour, mais sans aucune arrière-pensée. Il s’agit juste d’un don de soi, sans intentions secrètes, sans désir personnel.
Les fins tragiques de ces Amours purs expliquent sans doute pourquoi l’Homme, égoïste par nature ou instinct, ne les ressent que très rarement. Je vais ici vous raconter l’histoire de l’un de ces Amours purs, pour que vous compreniez un peu mieux cette notion.

Le malheureux protagoniste avait pour nom Stefano, mais ce nom varie selon les récits. Passons outre les premières années, vides d’émotions, du jeune homme, pour directement s’intéresser à sa vie d’adulte. Stefano, lorsqu’il avait vingt ans, ressemblait à tous les hommes. Il vivait de rêves, d’espoirs, de désirs et peut-être même d’amour. Il avait connu plusieurs histoires éphémères qui, même si sur le moment avaient paru fantastiques, ne valaient en fin de compte pas grand chose.
Etant donné son jeune âge, rien d’étonnant à ce qu’il n’ait pas encore rencontré la femme de sa vie, mais, comme je vous l’ai dit plus tôt, Stefano vivait de rêves, et il désespérait déjà de ne pas aimer. Et si l’amour n’était pas pour lui ? Cette inquiétude le rongeait nuit et jour, si bien que cela fini par devenir une obsession.
Son utopique vision de la femme parfaite, des âmes sœurs, entièrement liées de corps et d’esprit, allait ronger ses pensées jusqu’à les noircir. Très vite, Stefano devint un homme triste et anxieux. Il vivait chaque rencontre avec l’espoir naïf, et souvent cruel, de trouver le grand amour.
A trente ans, le triste homme n’aimait toujours pas. Et ce n’était pas faute d’avoir essayé. Des dizaines de femmes étaient passés entre ses bras, et il n’avait aimé aucune d’entre elles. Toutes lui paraissaient fades, comme vides, aussi ennuyantes que possible. Certains objets, même, l’avaient plus intéressé que ces transparentes amantes. Le trentenaire ne ressentait, en amour, aucune fougue, aucun désir, rien.
Mais un jour allait changer sa vie. Il se rendait alors chez l’un de ses amis, un artiste, pour déjeuner et discuter quelques heures. La conversation finit par mener sur les œuvres de cet ami. L’homme, brillant et talentueux selon certains, s’intéressait à différentes formes d’art. Il dessinait, peignait, sculptait, et se donnait même à la poésie de temps en temps.
L’homme sembla s’enthousiasmer lorsque Stefano lui parla de ses sculptures. Il prit son ami par le bras et l’emmena dans son grand atelier. Là, il présenta à Stefano l’une des ses œuvres, dissimulée sous un voile. La taille de l’ouvrage, environ deux mètres de haut pour un mètre de large, intrigua Stefano.
« Voici mon chef d’œuvre, déclara l’artiste. Je l’ai baptisée Laura. »
Sur ce, le sculpteur tira sur le voile révélant ainsi la statue d’une femme nue. La pierre, sculptée à la perfection, prenait presque la texture de la chair. Le sujet, sans doute le mélange de différentes femmes connues par l’artiste, était tout simplement magnifique.
Une jeune fille, à qui l’on donnait vingt ans, aux longues boucles fines si habilement taillées qu’elles semblaient pouvoir glisser sous le vent. Deux yeux qui paressaient humides, un nez fin, une bouche plissée dans une expression malicieuse, un corps fin, bien proportionné, aux rondeurs toutes féminines. On aurait pu croire la statue vivante.
Stefano resta bouche bée plusieurs secondes devant cette divine vision. C’est alors qu’il ressenti quelque chose d’étrange en lui. Une sorte de bouillonnement intense, qui naissait dans le ventre et se diffusait partout à travers le corps, laissant une impression assez agréable.
« Je l’aime. » déclara-t-il alors. Son ami, tout d’abord flatté, se rendit vite compte, après avoir vu l’expression béate du visage de Stefano, que quelque chose n’allait pas. Il replaça le voile sur son chef d’œuvre et saisit son invité pour le ramener dans la salle à manger.
Le sculpteur ne céda pas aux nombreuses protestations de son compagnon, qui tenait absolument à revoir la sculpture, à la toucher, à la sentir. L’artiste eut la désagréable sensation que son ami cherchait à… connaître son œuvre.
« Ce n’est qu’une statue, dit-il en réponse aux demandes de Stefano, et puis tu l’as déjà vue suffisamment longtemps. »
L’invité ne répondit pas, son visage figé dans une expression boudeuse. Le dîner se termina et Stefano fut raccompagné dehors. Il retourna chez lui sans avoir l’occasion de revoir Laura.


Dès lors, la vie du pauvre homme devint un enfer. A chaque seconde qu’il vivait, il ne pouvait s’empêcher de penser à la statue. Il ne rêvait plus que d’elle, ne parlait plus que d’elle, ne voulait plus qu’elle. Dès qu’il le pouvait, Stefano se rendait chez son ami et s’arrangeait toujours pour voir Laura.
Au début, il devait demander à l’artiste de découvrir son œuvre, puis, le sculpteur plaça Laura dans son jardin, à la portée des regards. Stefano passait des heures devant la statue. Bien sûr, il continuait de parler avec son ami (comment expliquer sa présence sinon ?), mais presque toute son attention était réservée à Laura.
Au fil du temps, les sentiments qu’éprouvait Stefano, car il s’agissait bien de sentiments, prenaient de l’ampleur. Il eut semblé que chaque désir, chaque once de passion, que l’homme n’avait pas éprouvé durant sa jeunesse, se manifestait enfin dans un ouragan d’émotions et d’envies.
Un beau jour, l’artiste, dérangé par l’étrange obsession de son camarade, décida de ne plus inviter ce dernier chez lui. Décision non difficile à comprendre, car Stefano lui parlait de moins en moins lorsqu’il dînait chez lui. Parfois, il pouvait passer des heures devant la sculpture, sans dire un mot.
Quand l’amoureux apprit qu’il ne pourrait plus observer celle qu’il aimait, une vague de désespoir s’empara de lui. Comment vivre sans la voir ? Comment faire sans elle ? Le pauvre homme passa des mois cloîtré chez lui, sans manger ou presque. Son étrange passion pour la statue lui ayant fait perdre tous ses amis, personne ne s’inquiéta pour lui.
Stefano aurait pu mourir s’il n’y avait pas eu Laura, et les doux souvenirs qu’il avait d’elle, de son visage, de la froideur de ses mains qu’il avait plusieurs fois tenu. L’homme était arrivé à un tel point qu’il ne considérait même plus la statue comme un objet, mais bien comme une personne à part entière. C’est pour la revoir qu’il se décida enfin à sortir de chez lui.
Un soir, la lune atteignait tranquillement le ciel, Stefano se rendit jusqu’à la maison de son ancien ami. Il escalada difficilement les hautes haies qui séparaient la rue du jardin, et finit par se retrouver face à celle qu’il aimait. Il resta là plusieurs heures, et quitta son aimée avec la venue de l’aube, de peur d’être surpris par son ancien camarade.
A partir de là, Stefano vint effectuer des visites nocturnes presque chaque soir, dans le seul but de rester le plus longtemps possible avec celle qu’il aimait. Jusqu’au jour où la nuit ne le suffit plus, il finit par venir plusieurs fois par jour, dès que l’artiste quittait sa villa.
Mais un jour, Stefano découvrit qu’il n’était pas le seul à profiter de la vue de Laura. Il cherchait alors à voir sa belle par-dessus la haie, et il fut surpris de voir plusieurs inconnus dans le jardin, des amis de l’artiste. Les nouveaux venus observaient la sculpture avec admiration, ils la dévisageaient et félicitaient l’ancien ami de Stefano pour son merveilleux travail.
Le pauvre amoureux fut pris de rage, il passa par-dessus la haie en hurlant. Lui seul pouvait admirer Laura, aucun autre ne pourrait lui voler son amour ! Stefano s’interposa entre sa belle et les inopportuns qui la contemplaient.  
Horrifié, le créateur de Laura finit par comprendre qu’il ne pouvait rien faire pour empêcher l’amour que son ancien ami portait à son oeuvre. Il proposa à Stefano d’acheter la statue. Seulement la pierre n’était pas gratuite, et l’artiste se devait de gagner son pain. La somme proposée pour la vente de Laura fut conséquente, trop grande pour les maigres revenus du fou d’amour.
Malheureusement pour lui, le malheureux Stefano n’était pas près de renoncer à sa belle figée. Il vendit tout ses biens, et aurait également vendu son âme si on le lui avait proposé. Il revint quelques jours plus tard chez son compagnon, avec la considérable somme proposée par l’artiste.
Le sculpteur préféra ne pas savoir d’où venait tout cet argent, il céda la statue en lançant un regard inquiet à son ancien ami. Stefano eut pour seule requête qu’on lui prête une charrue et un cheval pour amener la statue là où il le désirait.
Il déplaça donc Laura. Très loin de là, jusqu’à une forêt sauvage, éloignée des villes et des hommes. A partir d’ici, le sculpteur n’eut plus aucune nouvelle, ni de son œuvre, ni du nouveau possesseur de cette dernière. Et bien qu’il se demandât plusieurs fois ce qu’était devenu Stefano, il mourut, à l’âge de quatre-vingts onze ans, sans avoir aucune nouvelle de lui.
Cependant, bien après la mort de l’artiste, et bien après la mort de ses arrières petits-enfants, on finit par retrouver Stefano, ou ce qu’il en restait. Bien entendu, personne n’aurait pu deviner qu’il avait été un charmant jeune homme, un malheureux amoureux, un aimant obstiné.
Car tout ce qu’il en restait, c’était un pâle squelette, si blanc qu’on l’eut cru avoir été poli, enlacé autour d’une statue usée mais magnifique, le tout cerné de lierres et de rosiers sauvages, dans un jardin ombrageux, en plein milieu d’une profonde forêt.  

Malvivant (http://www.ecrivez.org)


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