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History Of Violence



Paris, fin de l’hiver 1991

Il me semble connaître Lisa depuis toujours car nos anciens sont issus du même petit village ariégeois, Auzat.

Je suis toulousain. J’habite à Paris depuis une dizaine d’années. Lisa vit à Bordeaux.

Début des années 80.
Nous nous retrouvons pendant les quelques jours d’été que nous passons à Auzat. Lisa m’attire mais préfère mon frère aîné. Je sais et elle sait que je sais. Dès les vacances terminées, je l’oublie.

Eté 84.
Vacances sur la côte d’azur avec papa-maman. Dernier jour sur la plage, je m’ennuie, je pense à elle… sera t’elle encore là quand j’arriverai à Auzat ? Oui... mais elle repart aussitôt. Merde !

Eté 85.
Lisa est charmante, c’est une femme maintenant ! Je fais tout pour la séduire mais tarde à concrétiser. Le premier baiser que nous échangeons enfin devant la maison aux volets verts de Bonne, sa grand-mère, à un petit goût inattendu dont je me souviendrai toute ma vie. En journée nous nous contentons de nous effleurer, tous les soirs nous nous retrouvons au même endroit...  le souffle court, je goûte sans fin la douceur de sa peau.
Nous décidons d’attendre pour faire l’amour. Cela me surprend, ce serait la première fois pour elle. De mon côté, il y a bien eu Emmanuelle et Elisabeth, mais je préfère oublier…

L’odeur du regain l’affirme : le mois d’août se termine. Je raccompagne Lisa à l’autocar qui attend sur la place du village. Elle dépose dans ma main un petit bout de papier sur lequel est inscrit son numéro de téléphone. Etourdi par ma peine qui enfle, je lui dis au revoir les yeux tout embués.

85-86.
Je pense sans cesse à elle mais n’ose reprendre contact…  bien trop peur de passer pour le gland qui s’enflamme à la moindre amourette…  nous nous reverrons l’été prochain.

A la fac, je tombe amoureux d’Edith, une rouquine atomique qui me fait bientôt comprendre que l’on ne joue pas dans la même catégorie. Exact.

Eté 86.
A peine arrivé à Auzat, Bonne m’apprend que Lisa s’apprête à partir aux States. « Ne compte pas sur elle cette année Thierry ! ». Ohhh shit !!!!!  Forcé de clore un an de passivité, je me décide enfin à l’appeler. Qui décroche ? Ca je ne me souviens plus... Elle peut-être… Je reçois quelques jours plus tard une carte postale du parc de Yosemite… mais non, rien à faire, j’en chie tout seul à Auzat.

La grosse me fait du gringue à la fête annuelle. Un soir de désespoir, je lui roule une pelle et lui pelote les nibards.

Rentrée 86.
Leçon retenue. Nous entamons une correspondance régulière et c’est décidé de concert, à Noël nous serons de nouveau ensemble à Auzat. La grève de ces connards de ch’minots qui intervient courant décembre contrarie nos plans. Lisa ne peut pas me rejoindre...  

Je lui expédie son cadeau par la poste, un sac qu’elle trouve joli. Tant mieux.

Février 87.
Lisa m’a invité à un séjour au ski, nous irons à Cauterets en compagnie de son frère Mido et de sa copine Loanne.  

Mido me récupère à Mérignac, c’est le jour J ! Je pulse à 180, il me tarde tellement de la revoir ! J’apprends en arrivant chez qu’elle est encore chez le coiffeur… Après ce qui me paraît être une éternité, la voilà ! La voilà enfin ! Elle vient brûler ses joues sur les miennes… Toujours la même ! Nickel !    

Le lendemain, quelques heures de route en 2cv nous mènent sur les pistes.
La cohabitation dans le grand studio se passe bien mais nous laisse peu de libertés à Lisa et moi. Une nuit, elle me rejoint dans le lit superposé dans lequel je dors. Mido au-dessus ne pourra pas fermer  l’œil... alors, gênés, mais animés surtout de l’élégance qui les caractérise tous les deux, Loanne et Mido décident d’écourter leur séjour. J’oublie juste de les retenir… honte à moi !

Seuls, nous faisons enfin l’amour. Je la couvre de baisers, me shoote à la chaleur de son corps... Nous n’allons plus skier, passons nos journées au lit… plus de jours, que des nuits...

De retour à Bordeaux, seuls dans sa chambre et alors que je la regarde ranger ses affaires, toucher ses objets, les larmes me viennent d’un coup. Vite je les sèche...  Merde, qu’est-ce qui m’arrive ?

Bouleversé par nos adieux, je rentre à Paris dans un sale d’état.

Avril 87.
Lisa me rejoint à la capitale pour les vacances de Pâques.

Docksides, 501, ‘Habit-rouge’ : j’ai cédé à ses demandes et maintenant tout de la petite fiote Bordelaise… Je note moins d’efforts de son côté : un jour, elle me fout la honte en allant raconter à ma mère que dans notre intimité, j’essaye ses bodys pour la faire marrer !

Papa n’aime pas Lisa, mais ne me le dit pas encore... elle, le sent et en souffre.

Rencontre de mes amis, ballades dans Paris… juste ralenties par ses maudits dim’up qui décidément ne veulent pas tenir en l’air ! Fin du séjour, le 91 nous raccompagne à la gare d’Austerlitz où il va falloir nous séparer... en attendant, vaguement nauséeux, je lui tiens la main en regardant mes pompes...

Eté 87.
Job d’été à «la compagnie», la boîte d’assurance qui emploie mon père. J’y fais la rencontre de Graziella dont je tombe dingue assez vite. Je suis aux anges lorsque, bras-dessus bras-dessous, nous partons au Palais-Royal entre midi et deux nous rafraîchir aux embruns du grand jet d’eau central... Ses rires claquent sous les arcades… faudrait éplucher le Littré pendant des siècles avant d’oser décrire sa joie de vivre !
Elle me parle parfois de son copain… je ne tente rien.  

Bien qu’invitée à Paris, Lisa prefère se rendre chez sa-copine-pleine-de-tunes-de-Bergerac. S’amuser là-bas plutôt que se faire chier à m’attendre ici, choix logique ! Papa, lui, dira qu’il est impardonnable (pardon papa. Le con !)

Début août, nous nous retrouvons Lisa et moi à Auzat. Dans les premiers instants et même quand nous faisons l’amour je pense à Graziella…

Mariage de la cousine de maman. Je cède ma place à tonton qui n’était pas invité (tellement con !). A la place, je dîne chez Bonne. Le père de Lisa me fout subitement un coup de couteau sur les doigts ! Il croit qu’en coupant mon pain je vais en faire de même avec la toile cirée ! Ah le con ! J’vais copier des lignes aussi ou quoi !?

C’était prévu, Lisa et sa mère vont terminer leurs vacances à Najac. Par un courrier déchirant, admirable d’amour et de délicatesse Lisa m’invite à venir les-y rejoindre…  Papa refuse catégoriquement… j’avais promis de l’aider à je ne sais plus quoi... GRÔSSE engueulade.

Automne 87.
Lisa et moi souffrons énormément d’être séparés l’un de l’autre, cela transpire dans toutes nos lettres.
Elle m’écrit souvent qu’à part moi, la vie ne lui apporte rien de ce qu’elle désire...

Fêtes  87.
1er de l’an à Arcachon. Loanne est là, Mido aussi, accompagné d’une copine un peu conne que je ne reverrai jamais. Lui non plus.

Minuit… le bruit mat d’un bouchon de Champagne claque au sommet de la Dune du Pyla. J’approche mon visage du cou de Lisa, sens les vapeurs d’ « Opium » incruster mon cortex prendant que d’un tendre murmure je lui glisse à l’oreille « bonne année mon amour ».

Lisa me rejoint peu avant mon départ dans le clic-clac de la salle à manger familiale dans lequel je dors. Premier 69 !  

Printemps 88. Paris.
Etudes, famille, rien ne va pour Lisa… Son charme s’étiole, ma flamme aussi… Un soir, pour taper ma frime, je ne trouve rien de mieux que de lui laisser entendre que je vais la quitter. Littéralement estomaquée Lisa s’écroule en pleurs, commence à paniquer ! De ses mains, elle cache son visage... pris de panique à mon tour, je lui crie que je déconne... que je regrette... en la serrant fort dans mes bras...

Ses sanglots ont cessé, nous restons là sonnés un long moment… Voilà… comme l’éclair qui révèle une présence dans l’obscurité, mon faux pas met à jour la rigueur du lien qui m’attache à Lisa… pour moi, plus rien ne sera jamais pareil…      

Ciné-resto pour notre dernière soirée. Des choses à me faire pardonner, c’est moi qui invite… Lisa m’engueule en chemin parce que je roule trop vite ! Elle a cent fois raison, mais je lui rétorque sèchement que sa cleptomanie maladive devrait lui interdire de se poser en donneuse de leçon.  
_____

Mon grand-père décède en avril. J’adorais cet homme. Comment vivre sans celui qui m’embrassait les mains quand nous nous disions au revoir ? Je ne le sais pas, mais le proverbe japonais le dit, on ne meurt vraiment que lorsque disparaît le dernier souvenir… Tu vivras donc jusqu’à ma mort Papy !
_____

Eté 88.
Job d’été. Je retrouve Graziella. Elle me sidère toujours autant mais m’apprend que son nouveau mec est un rugbyman briviste qui joue devant… bon… ben… rideau…

Début août, direction Arcachon et là… f a n – t a s – t i q u e ! ! !
Sous douze grammes de coton, Lisa est au top ! Je l’adore ! Nous faisons l’amour toutes les nuits... puis dès notre éveil... dans un boucan d’enfer !! L’été est au plus haut, la lumière de plusieurs bombes H irradie nos journées à la plage, où, au milieu des baïnes et des vagues furibardes, nous échangeons d’interminables baisers salés…  
Sans écran total c’était inévitable, je choppe un coup de soleil carabiné que Lisa soigne pendant deux jours... de pénombre et de talc ! Beaucoup moins efficace que la biafine... Bon, c’est pas le tétanos non plus, mais je jongle...      

Lisa me demande si plus tard nous aurons de beaux enfants, une belle maison.    

Jamais plus d’un souffle entre elle et moi. Dans le corail qui nous conduit quelques jours plus tard à Toulouse, calmement, le nez dans ses cheveux, me voilà béat à regarder défiler la campagne roussie, l’eau-verteu-du-canal-du-midi et au loin, les Pyrénées… tout est bien…

Le père de Lisa nous attend à la gare. Direction Auzat sans attendre.

Un après-midi, encore et toujours soudés l’un à l’autre, nous montons au Ker. Arrivés là-haut, nous faisons l’amour. Deux sommets ! Sur le chemin qui redescend au village, serrant mon bras de ses deux mains, Lisa m’avoue en jubilant que j’ai laissé quelque chose en elle qui lui coule maintenant dans l’intérieur des cuisses !
Deux jours plus tard, couchés dans l’herbe au bord d’un torrent, un pêcheur surprend dans nos jeux le rageux  « continue cochon ! » qu’elle m’ordonne… Cet homme est par chance un authentique gentleman, qui doucement…, s’éloigne en souriant…

Rentrée 88.
Après deux brillantes années d’études je quitte la fac, bosse de nouveau à la compagnie puis fais mes « trois jours » et ne tarde alors plus à réceptionner une lettre de l’armée dans laquelle je peux lire : ‘Nous vous attendons le 1er décembre à Marseille…’. A cette nouvelle, Lisa en pleurs m’alerte : elle en est sûre, nous allons nous perdre… Toujours aussi con, je lui réponds que non, que cette expérience me fera du bien, que nous ne risquons rien...
Je suis à la vérité tellement content d’avoir évité l’Allemagne pour filer au pays de Pagnol et Giono, que le reste… je n’y ai même pas pensé…

2 décembre 88.
Boule à Z, survet’ Butagaz, quarante de fièvre par trois piqûres dans le dos, bienvenue au camp militaire de Carpiagne ! Le mistral a passé mes oreilles au mixer, je n’suis plus très loin du suicide... Faut croire que ça rend lucide, maintenant, le danger qui rôde autour de ma relation avec Lisa m’apparaît dans toute sa clarté… Le ton de mes lettres change.  

Après une longue marche de nuit, réveil un frais matin de décembre sur la plage blanche qui borde la calanque d’En-vaux... Ocre des falaises, nacre des flots… si tu voyais ça Lisa !

Courtes retrouvailles à Noël chez mes parents. Lisa s’y montre distante à mon égard, une première ! Je fous ça sur le compte de ces maudits cheveux courts qui me vont comme des guêtres à un lapin. Malgré tout je suis inquiet, le vent a tourné.  





     


Février 89.

Mes deux mois de classes achevés, je suis affecté à la base du Cannet-des-Maures près de Toulon.
Au petit matin, dans le train qui me conduit là pour la première fois et après m’être assoupi un peu j’entrouvre les rideaux… En léger contrebas, les premiers rayons du jour dorent la cime des pins, au loin, des milliards de spots scintillent sur la mer... le ciel est d’un bleu inouï... Les yeux auxquels je pense aussi.  

Philippe, un ami, m’a prété son appart’ de la rue des lois à Toulouse. J’invite Lisa à venir y passer le week-end qui me tient en vie depuis deux mois…
Arrivés là, je prends sans attendre 100.000 volts en plein coeur. Lisa ne m’aime plus et veut rompre.

Après une nuit épouvantable, je pars titubant chercher des croissants. La boulangère matte les yeux bouffis du zombi… Rien à battre ! Peu après, je goute à la force décuplée des bourreaux : c’est le coup de grâce. Lisa s’est saisit d’une photographie de Philippe qui traînait sur un meuble, la regarde et me sort sans pitié « c’est d’un mec comme lui dont j’ai toujours rêvé… »… C’est vrai qu’il est beau ce con.
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Par un mix d’inexpérience et de crasse connerie, je fais la grave erreur de maintenir le contact avec Lisa... Je souffre salement et le lui écris dans des lettres enflammées.
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Depuis que je suis sous-off’, Philippe et moi partageons une chambre double... Il dit souvent qu’il m’aime et qu’un jour on finira bien par se sucer sous la douche ! Je t’aime aussi Philippe... pour le reste...    

Sortie en troupeau à Toulon. Nous dînons dans une pizzeria de ‘Chicago’. Le cuistot est une telle chèvre, la rue pue tellement la pisse et Lisa me manque tellement que je gerbe tout à la sortie. La soirée devait se poursuivre au « Blockhaus » : sans moi les gars !

Printemps 89.
Lisa suit un stage en région parisienne. Nous passons ensemble une semaine chez mes parents.
J’apprends à ma mère qu’il y a de l’eau dans le gaz entre elle et moi... A coup sûr, papa ferait tirer un feu d’artifice à l’annonce d’une telle nouvelle, des rouges et des bleues plein le ciel, mais pour maman impossible de se réjouir. Elle, nous aime tous les deux…

Lisa se dit touchée des attentions que j’ai eues pour elle pendant ces quelques jours et admet qu’elle ne comprend plus son attitude envers moi...

Fin mai, je lui offre pour son anniversaire un Walkman dernier cri qui me coûte un max…

Juin 89.
Quatre mois de reconquête pour une revanche rue des lois ! Week-end classé X, c’est reparti comme en quarante ! Le sexe en feu, l’âme légère, j’ai une sacrée patate à mon retour sur base le lundi matin… putain j’ai tout donné ! Peut-être vais-je enfin pouvoir jouir d’un peu de paix… et de ce pays adoré ?

Ce que m’écrit Lisa me rassure totalement ! Elle m’aime fort, vraiment très fort et me demande de faire en sorte que ce soit pour la vie entière… Compte sur moi !  

Juillet 89.
Rencontre d’une fille terrible dans le train de nuit qui m’amène en week-end à Paris. Une pure beauté caramélisée au soleil de Cannes. Je l’embrouille puis l’intercepte alors qu’elle monte dans sa couchette. On s’embrasse avant de baiser dans le noir… Suivent deux jours à ne penser qu’à elle, à n’espérer qu’une chose : la retrouver dimanche au train de vingt heures. Niet.

Dès le lundi, mû par un imbécile souci de transparence, je raconte tout… Euhh… presque tout à Lisa. Les lettres qui suivent ces aveux fourmillent de gros reproches sur ma conduite. Je réussis l’exploit d’être étonné !

Un gradé avec lequel j’ai sympathisé m’a invité à participer au vol ‘tactique’ du soir. Du kérosène plein les nasaux, je me courbe à l’approche du Super-Puma qui vrille l’air sur la piste chauffée à blanc puis je monte… L’hélico s’arrache et bientôt sous mes pieds l’Esterel, Cannes puis Nice à l’heure magique, les eaux verdons du Verdon, le lac de Sainte-Croix… Seul dans le compartiment arrière, ahuri par le vacarme des réacteurs, écœuré par son absence, je me fous subitement à gueuler par la porte grande ouverte :
«    J E     T’ A A A A A I I I I I M E      L  I S A A A A A    ! ! ! ! ! !   »


Août 89.
Trois semaines de vacances, enfin, de PLD comme on dit à l’armée ! Lisa devait venir me chercher dans le Var, il n’en est plus question. Elle ne passera avec moi qu’une semaine à Auzat, pas plus.

Celle que je retrouve a bien changée.

Un soir, au retour d’une virée en Andorre, nous croisons à l’entrée du village un mec archi-motivé qui s’est tapé trois cent bornes depuis Bordeaux pour la voir... en plus deux heures qu’il attend ce con ! Bel effort ! Mais cette petite surprise n’est pas du goût de Lisa qui, furax, s’en prend à moi m’assénant un cinglant « rentre chez toi, toi ! ». C’est humiliant de l’avouer, mais là, je suis à deux doigts de lui allonger une droite.

Un après-midi, pendant qu’à l’étage Bonne fait la sieste, Lisa me demande de lui faire l’amour ! Une lubie ! Ca ne va pas me faire que du bien, je le sens bien… mais elle insiste… alors on s’y met… avant d’entendre du bruit et d’arrêter aussi sec.

Je la rejoins la veille de son départ dans la petite chambre où elle se change. Elle y est presque nue, ses seins sont superbes… mais je n’ai plus le droit d’y toucher.
_____

Septembre 89.
Je reçois chaque matin une lettre postée d’Allemagne où Lisa et Loanne sont parties en voyage. Toutes adoptent le ton propret qui sied à ce charmant pays… et toutes se terminent par un « je pense à toi » qui n’est qu’un joli mensonge.  

Virée à Toulouse avec Philippe et Michel. Avant d’aller en boîte envoûter quelques loutes, nous tuons le temps au poker fusillant trois litres d’antigel… au moins deux de trop, alors la nuit passe… réveil pitoyable au petit matin sur la table de jeu… métastases au cerveau… cartes incrustées sur le front…

Octobre 89.
Nouvel adepte du masochisme, je grille un VG pour rejoindre Lisa à Arcachon. Loanne est là. Elle, c’est un ange !
Lisa par contre ne me traite plus que comme un ami. Elle est sans doute déjà avec un quelqu’un d’autre.  

1er décembre 89.
L’armée, c’est fini pour moi. Je laisse des mecs formidables et ce petit bout de terre rouge où la lumière est définitive. La dernière année d’insouciance dit-on… J’en sors lessivé, le cœur détruit, mal au bide en permanence. J’aime Lisa plus que jamais.
_____

Nous poursuivons une inutile correspondance. Chaque lettre distille sa fine dose d’ambiguïté, petit poison qui va lentement me consumer…

Retour à « la compagnie » dès la mi-décembre. Le peu que j’y fais est d’une telle vacuité que le goût des études me reprend, enfin me prend devrais-je dire… Sur d’avisés conseils je m’inscris à une formation courte mais chère pour devenir informaticien. J’en sortirai avec les moyens de faire découvrir le vaste monde à Lisa... et elle se rendra... j’en fais le serment ! Jamais je ne laisserai notre histoire se résumer à cette litanie d’adieux sur quais de gare, correspondance hebdomadaire, cassettes audio sous papier alu, coup de fil du dimanche soir... JAMAIS !

Février 90.
Début de la dite formation. Motivé par l’objectif que je me suis fixé et par l’ardoise de quarante cinq mille balles à la BNP, je bosse…  dur…

Dans le groupe, Alix et Nathalie s’intéressent à moi. Nathalie m’attire mais c’est Alix que je vais tirer…
Pour l’instant je m’accroche et - Ô miracle - arrive à oublier Lisa !



Juin 90.
Diplôme en poche, méga fiesta avec toute la promo ! Légèrement éméché, je roule une grosse gamelle à Alix.
Elle est su-per-con-tente et me dit sautillante qu’elle doit se pincer pour croire que c’est elle qui a décroché le lot que tant de nanas convoitaient ! Ca alors ! Serais-je devenu séduisant ? Possible... Possible aussi que ces demoiselles aient  besoin d’un sérieux check-up aux « Quinze-vingt »...

Sex-party avec Alix dans sa piaule de Chinatown. Elle m’assure n’avoir jamais prit un pied pareil... ce n’est absolument pas mon cas ! Et puis de toute façon, Lisa me revient en tête il n’y aura jamais de seconde fois…
Horrifié, je me rends compte que je l’aime toujours, que ce maudit lien titane est toujours là, celui aperçu il y a deux ans, quand pour déconner, je lui avais dit que je voulais la quitter ! Intact nom de dieu !!!!
La trêve est terminée, je sens que je vais en chier !
_____
Août 90.
Premiers pas dans la vie active ! J’ai signé un CDI qui débute le 20. Le 22, angine, arrêt de travail.

Au détour d’une conversation téléphonique, j’apprends à Lisa mon aventure avec Alix. Elle s’en fout complètement, c’est manifeste, puis craque en me disant qu’elle vient de se faire larguer par son jules, qu’elle a perdu dix kilos et qu’elle s’apprête à se jeter dans la Garonne ! Fais-le Lisa ! J’t’attends à Cordouan !      

Je ne mange presque plus. Je ne dors presque plus. Je ne vais bien presque plus.

Septembre 90.
Première mission en clientèle dans une banque Porte de Versailles. De son côté, Lisa, a dégoté un boulot d’hôtesse d’accueil et meuble trop souvent son ennui en me téléphonant…

Un matin très tôt, trois mecs me serrent dans le métro. Celui face à moi me conseille de lui abandonner fissa pompes, montre et larfeuil ! Cette requête sonne le glas de ses fonctions reproductrices, je l’allume direct ! Surpris mais hyper vif, son voisin virevolte et vlan!, d’un ample mouvement circulaire vient me ruiner deux côtes flottantes. La douleur finit de me réveiller, je m’enfuis…

Je me traîne le soir même jusque chez le médecin. « Je suis tout au fond du trou toubib ! D’ailleurs t’entends, quand j’parle y’a de l’échOoo-Ooo-Oo-o ! ». Cachtons midi et soir…

Je ne sais plus pourquoi, mais Lisa et moi convenons de nous revoir… Ce sera dans le village du centre de la France, où, parmi mes frères, mes cousins et ma vénérée Grand-Mère, j’ai passé - époque bénie ! - tous les mois de juillet de mon enfance. Au même moment, une personne de mon entourage me fait part d’une offre d’emploi à pourvoir à Biarritz qui émane du groupe dans lequel je travaille. T I L T !!!!! Ce job sera pour elle, je m’y engage ! Voilà l’arme fatale que je dégainerai pendant ce week-end tant attendu !!!!! Je vais te sortir du bourbier Lisa ! Et le reste suivra...

Quel week-end ??? Trois jours avant elle décommande : « une soirée est prévue samedi soir à Bordeaux et un mec que je veux absolument voir y est invité... ».  Une rafale de 12-7 dans les jambes m’aurait fait moins mal.      
   
Touché mais pas encore coulé, je reste sur mon idée. Pendant que Lisa fait la java, fourbe appel à sa mère pour lui réclamer le CV de sa fille. Après de brèves explications sur les raisons de ma demande, j’ai droit aux mille remerciements gênés de cette femme que j’adore !

Appel de Lisa en suivant : piteuses excuses assorties d’une invitation à venir passer un week-end à Bordeaux.
Je lui assure un avenir radieux, elle me doit bien çà.  

Je reçois le CV, vraiment à chier, j’le balance. Bien sûr, pas un mot à Lisa que je veux absolument revoir... J’attendrai la veille de nos retrouvailles pour lui dire que malheureusement son profil ne convient pas...  et ce coup-ci, ce sera trop tard... _____

Alix a un petit ami. Présentations faites à la petite sauterie qu’elle a organisée pour remercier tous ceux qui ont participé à son déménagement. En fin de soirée, saoulé de tout… définitivement las, je me rends à la cuisine faire je n’sais plus quoi... Alix se faufile en douce derrière moi pour vite se pendre à mon cou et couvrir ma bouche de mille micro-baisers en susurrant les yeux fermés « je vais mourir sans toi !! ». Ce n’est pas un scoop ma chère Alix, mais que cette putain de vie est mal faite…

_____

Tout est flou autour de moi... usé, ravagé à sans cesse ressasser des plans A et des plans B, mon cerveau malade ne me permet plus de distinguer ce qui est bon pour moi de ce qu’il ne l’est pas... me fait confondre ténacité et entêtement… Aussi je suis prêt… prêt à partir pour l’ultime combat… prêt ! Et même si mon dernier atome de lucidité est catégorique et me dit « tu vas te faire laminer », rien n’y fait, je monte dans le TGV bleu…  

Terminus Bordeaux Saint-Jean, sur le quai Lisa m’attend. Je bombe le torse. Sans effet : accueil à l’hydrogène liquide… Sous les cirrus nous prenons immédiatement la direction d’Arcachon. Quand nous y arrivons, la maison est glaciale, l’ambiance entre nous itou. Je l’exaspère radicalement.

Soirée et nuit de cauchemards.

Le jour du lendemain se lève, du lit je saute dans la pigeot rouge de Lisa. Il me faut une dernière fois revoir ces lieux où j’ai été si heureux : la ville d’hiver, la jetée du Moulleaux, le Pyla. Ivre de mélancolie je pousse jusqu’au Wharf : désert ! La brume ne s’est pas levée…

Lisa dort encore quand je rentre. Sur la table un piège, son sac ouvert. Je pioche… des photos d’elle, nue sur la plage, prises par un autre... et une lettre d’amour à un marchand de voitures parisien... « Tu es mon Pygmalion... » flotte-là au milieu d’un torrent d’âneries… Je reprends deux Maalox…

Ne plus voir ma triste figure devient une urgence pour Lisa. Au ciné ce serait réglé… allons donc voir « Danse avec les loups » se dit-elle…
Scène finale poignante : un sioux s’adresse au héros qu’il sait ne jamais revoir.
«  ne vois-tu pas que je suis ton frère ? !
ne vois-tu pas que je suis ton frère ? ! » lui crie-t-il !

Les larmes brouillent ma vue, exténué, je lui fais écho... en hurlant de toutes mes forces dans ma tête :
« LISA !   NE VOIS-TU PAS QUE TU ES MA SŒUR ?!!!!
...NE VOIS-TU PAS QUE TU ES MA SŒUR ?!!!! ».

Dernière nuit à Bordeaux.
J’entre dans la salle de bain. Lisa à moitié nue me laisse l’embrasser. Je lui dis que je l’aime et que je veux partir avec elle, loin… très loin… aux pays des vortex inversés tiens ! Elle sourit puis va se coucher, nous ne nous reverrons jamais.

Dans le train du retour je lui écris une lettre immonde, un concentré de fiel que je poste à Montparnasse…
Inutile ! Arrivées près de leur cible, mes balles blindées ne seront que fléchettes de balsa, il y a déjà longtemps que pour elle... je ne suis plus rien...

Hanté par ce constat, je l’appele bien des fois au téléphone dans les jours qui suivent... sans jamais dire un mot... Ouais Lisa... c’était moi...
_____

Des mois plus tard.
Sur le quai que j’emprunte tous les matins un ami me présente Isabelle, une fille que je connais de vue… Au temps du Lycée je crois, son beau visage avait attiré mon regard, mais il a changé... comme voilé de tristesse... de beaucoup de tristesse… Devenus amis et suite à nos longues conversations je comprends pourquoi... un cancer a emporté sa jeune sœur quelques mois plus tôt...

Très impressionné, j’attends pour me livrer, puis un jour, je lui raconte l’histoire qui continue de me ronger.
Je lui parle du mal que j’ai fait, de l’impossibilité de réparer, du temps perdu, de ma joie de vivre disparue...  Psychologue de formation, elle écoute et me dit : « Ecris-là ton histoire Thierry. Ecris-là sans jamais mentir ! Tu iras mieux après. »

C’est vrai… merci Isabelle !
_____

TGI (http://www.ecrivez.org)


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