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Apprentissage de l'isolement



Réveil embrumé ce matin... Comme les nappes de brouillard les roseaux givrés, la culpabilité m'envahit.
J'avance à pas lents et porte mes remords. Encore ébloui par son odeur qui s'évanouit dans mes cheveux, je fais un bien piètre animal de bât. Je trébuche contre la journée qui commence.

"Merci pour cette merveilleuse soirée. Tu es belle comme le jour. Ne regrette rien s'il te plait".

Il fallait que je lui dise merci. Elle m'a offert un cadeau merveilleux, elle s'est offerte, et moi avec, et moi, comme un con maintenant.
Pas besoin de barreaux pour se sentir prisonnier. Pour se sentir pris au piège. Temps couvert dans le ciel, brumes dans mon cœur.
Je le savais pourtant : après on y repense, c'est ainsi. L'âme humaine est faite de naïveté. On croit qu'il est possible d'inverser le cours du temps, de revenir en arrière et de s'attarder ici ou là, pour quelques heures ou quelques jours sans conséquence. Mais douloureusement, la réalité s'impose.

Alors on y goutte un peu encore, au plaisir secret, à l'impensable, en espérant que le souvenir s'éloigne, vite, s'en défaire pour ne pas en souffrir.... Non ! on le rattrape, on le respire à nouveau, c'est trop bon, tout s'oublie à ton odeur, merveilleuse enivrante, exaltante, on s'y pavane on s'y vautre, ne perdons pas de temps, il va s'évanouir, je veux tout, je ne veux rien perdre, pas une miette de ce souvenir, pas une seconde de ces instants magiques.

J'avais l'impression qu'on avait 20 ans. J'aurais tellement aimé.

J'étais si bien dans tes bras. Je dois ne plus y penser.

Dans la vie j'avance en me hélant sur des cordes tendues entre moi et mes lendemains. Je plante mes projets dans le futur, et je m'y tire.
Quand le passé me retiens un peu, me colle à l'âme et au cœur, je lutte pour avoir le courage de regarder devant. Et dans cette boue qui m'écartèle, j'apprends qu'il y a des choses qu'on ne peut partager.

J'ai fréquenté cet enfer. Aurais-je préféré ne pas le connaitre ? Pour rien au monde évidemment. Je m'y suis abandonné, l'espace d'un instant, trop court, et j'y ai découvert le goût de ta sève, le goût de mon sang qui charrie mes larmes aujourd'hui. Petit bout d'île abandonnée, belle, tu as su recueillir mon attention et mes intentions. Avec toi j'ai vu le visage de la liberté, en sentant mes blessures se rouvrir et le goût de ta peau m'enivrer. Douce tu es. Et si terrible, mais tu ne le sais pas. Tu existes et tu jouis de tes dons et des cadeaux que tu acceptes.

Mon grand père est mort. Enterrement. Depuis cette nuit enchanteresse, je cherche une porte, une fenêtre à ouvrir pour respirer à nouveau. Claustrophobie des sentiments, j'attends son heure, à cette issue de secours. Le soir de l'enterrement, j'ai travaillé à la cave de mon cœur pour donner corps à mes souffrances. J'ai trouvé le chemin des larmes, et j'en en laissé coulé une ou deux, sur mes joues de jeune coq.

L'enterrement de mon grand père a été le doigt dans la bouche qui fait vomir. J'en avait besoin, pour entreprendre de ranger le souvenir de toi au fond de mon âme.

Depuis je vais mieux. Je ne pense plus à toi chaque seconde. Il s'écoule parfois une minute ou deux, où ton souvenir m'abandonne. Le sevrage est en cours. J'avance, je me relève. A reculons...
Les braises dans mon cœur sont encore chaudes. Il t'appartient de les rallumer. Si tu t'approches, même lentement, le souffle de ta respiration dans mon cou suffira a raviver les flammes qui réchauffent et qui brûlent. Toi, fée sorcière, quel breuvage m'as-tu donc fait boire pour que je sois à toi aujourd'hui ? Je t'appartient, si tu le veux. Nous avions soif, tu m'as offert un verre, et moi, j'y ai plongé, tout entier ; et je m'y suis noyé...

Chacun a ses secrets, ses hontes cachées, ses écorchures sourdes, ses balafres. Tu m'a entaillé le corps, et je saigne, et j'ai mal. Et c'est la douleur qui me sauve, car c'est à travers elle que vis ton souvenir en moi. Ma plaie me rappelle ta douceur. Mais toi seule a ce pouvoir de donner aux cicatrices le goût de ta peau. Quand je m'enfonce une larme dans le sillon de ma blessure, pour te retrouver encore, je ne t'y vois plus. Rien que ma douleur et la solitude. Je suis un champ de ruine encore fumant.

Pour remonter à la surface, quitter ce fond sans fond, je cherche à tâtons les barreaux d'une échelle. Il fait noir et j'ai peur de rester ici, dans cette obscurité qui m'oppresse, où tu n'existes plus, ni personne. J'ai arrêté de croire que tu pourrais venir m'y chercher. Je sais que tu es loin maintenant. Tu m'a abandonné, sans le vouloir. C'était prévu ainsi. C'était inévitable. Je suis orphelin de toi. Comme si tu étais morte, tu t'es évanouie dans l'espace. Je n'ai aucune prise sur toi qui t'éloigne. En partant, tu a emporté une partie de moi ; mon bonheur et ma joie.



antoine30 (http://www.ecrivez.org)


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