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AM Part2



Sur son éperon rocheux, la masse à peine éclairée de la vaste et austère redoute féodale apparut au regard d’Arthur, dans la nuit chaude baignée d’une lune opaline. Aussi loin que l’entraînaient ses chevauchées guerrières, malgré la fatigue, le corps fourbu des empreintes encore chaudes des derniers combats, le jeune homme n’avait de relâche que de retrouver son fief. Sa condition de chevalier avait beau lui procurer mille satisfactions, maintes fiertés, rien ne pouvait exalter sa joie comme de retrouver Montvermeil et son fier donjon.
Le chemin pierreux surplombant le val, offrait un panorama somptueux. Arthur arrêta un instant les pas de son coursier pour mieux respirer ce spectacle dans les chaudes senteurs de pins et de lavandes. Les grillons fêtaient son retour en frottant leurs pattes dans un crissement joyeux. La rivière en contrebas, frémissant sous une brise tiède, ruisselait de milliers de minuscules diamants. Le château, accroché à la colline, semblait veiller sur le sommeil du village endormi mollement au bord de l’eau.    
Un sourire radieux accroché à la face, le jeune guerrier songea avec délice au savoureux souper et à la bonne couche qui l’attendaient là-haut. Parti en éclaireur deux jours plus tôt sur sa demande, Bruno, son vieil et fidèle écuyer, devait avoir tout préparé pour son retour. Piquant des deux, Arthur reprit sa course à vive allure.
Une heure ne s’était pas écoulée lorsqu’il franchit les douves et pénétra dans la cour du vieux château. Les sabots de son étalon jais résonnèrent comme un signal dans le cliquetis des fers sur les pavés.  Armé d’un flambeau, Bruno accueillit son maître d’une accolade affectueuse et familière.
- Bienvenue à la maison Arthur, bon voyage?
- Excellent mais trop long, bouchonne bien Bacchus, il est en eaux. Bonne nuit Bruno! Ah! Au fait, j’attends La Feuille demain à la première heure!

Cette nuit là, à Montvermeil, bêtes et gens dormirent en paix à l’abri du tumulte du monde. Arthur lui, resta longtemps éveillé. En dépit de la fatigue du voyage, des images se succédaient dans sa tête comme autant de petits assaillants infatigables. Aussi invraisemblables que pouvaient l’être les songes la plupart du temps, ces pensées n’avaient ni queue ni tête. C’était comme une bouillie d’images, de souvenirs, de paroles. Un flot incontrôlable et lancinant.
Sa vie se répandait devant son regard intérieur, superposant dans le désordre : Une image de lui encore minot frappant un mannequin de tissus rempli de sable avec sa petite épée de bois…. Un bras arraché à l’ennemi jonchant le sol rougit d’un champ de bataille….. Le souvenir d’un grognement de cerf bramant par une nuit d’automne…
Le jeune guerrier, agacé, tentait de s’endormir, en vain, se tournant et se retournant sur son lit.
Plusieurs heures semblaient s’être écoulées sans qu’il arrive à trouver le repos. Il décida de se concentrer sur sa respiration. Il calma son souffle et s’appliqua à sentir l’air entrer et sortir par ses narines grandes ouvertes. Occupé qu’il était par son exercice, c’est tout juste s’il remarqua que le calme était revenu dans son esprit.
Il resta à contempler dans la pénombre, allongé, les bras repliés sous la nuque, le portrait qui lui faisait face. Ses parents représentés ici semblaient veiller sur lui comme autrefois. La terrible maladie qui les avait emportés l’avait laissé seul à la tête de Montvermeil. Il avait à peine dix-sept ans à l’époque. La blessure était encore vive. Les yeux rougis, Arthur, le regard déformé par les larmes, cru un instant voir ses parents s‘animer sur la toile peinte.
A la disparition du comte et de sa femme, il avait pensé un moment partir loin d’ici, loin de ses souvenirs d’enfance, loin de cette ancienne vie heureuse. Une visite aux chenils, il s’en souvint, lui avait redonné du courage. Son âme de veneur, il l’avait héritée de ses parents, comme cette grande bâtisse, comme ces gens qui attendaient tant du jeune comte.




André Leroux, dit « La feuille », chef piqueu de son état, pénétra dans la vaste salle alors que le jour se levait à peine. Il y trouva Arthur occupé, avec l’aide de Bruno, à enfiler ses lourdes bottes de cuir noir. La Feuille s’approcha du comte, son chapeau de feutre usé bouchonné dans sa main droite. Il pencha en avant son corps malingre et nerveux avant d’articuler d’une voix rauque :
- ‘Jour m’sieur l’comte, m’sieur l’comte a bien dormi?
- Fort bien, fort bien. Allons parle, dit Arthur, comment vont-ils?
- Tous bien en vie et prêts à l’attaque ça c’est sûr!
- Violette?
- Guérie, j’ai mis ses cinq petits au chenil du haut, ils promettent, comme leur mère...
- Il me tarde de les voir, allons-y ! Jeta le maître par-dessus son épaule dans un cri qui trahissait son impatience.
Les yeux d’Arthur pétillaient lorsqu’il courut avec sa suite vers les communs. Les aboiements lui parvenaient à peine qu’il s’écria joyeux :
- Aoh! Mes beaux! Me voilà! Oui mes valets, bellement, bellement...

Ils étaient là, les chiens, une cinquantaine, tachetés de brun sur leurs robes blanches, les pattes bien larges, les truffes noires et luisantes. Ils pointaient leurs fouets vers le ciel, s’agitaient joyeusement. Chacun cherchant la main caressante du maître. C’était beau à voir.
Arthur les observa avec amour, avec fierté. Il passa la matinée à musarder d’un chenil à l’autre sans se lasser.
Il y avait d’abord le grand chenil principal. Les chiens créancés sur les cerfs et les chevreuils, cinq limiers réservés à la quête en début de chasse, puis une quinzaine de chiens constituant la meute. Bien que tous de la même race, ils avaient chacun leurs particularités et leur caractère. Cette petite société n’avait qu’un but commun: débusquer, poursuivre et prendre l’animal de chasse. “Sans haine” aurait pu être leur devise songea Arthur en se dirigeant vers le second enclos.
Réservé aux chiens créancés au “noir”, c’est à dire aux sangliers et aux loups. Ils étaient de la même espèce que les chiens du chenil principal mais d’aspect plus massif, plus lourd. Un tri rigoureux des chiens reproducteurs permettait, en sélectionnant dans une portée les jeunes les plus vaillants ou les plus costauds, d’obtenir des lignées de chiens plus légers ou plus robustes selon le gibier que l’on souhaitait prendre.
La meute réservée à la chasse aux sangliers se devait d’être capable de suivre sa proie douze longues heures, parfois plus, d’éviter le contact souvent funeste avec les défenses acérées des cochons. Alors que la poursuite des chevreuils ou des cerfs requérait agilité, souplesse et rapidité.
Le Feuille, en sa qualité de chef piqueu, avait la responsabilité de la meute. Il régnait sur une petite troupe de valets de pied chargée de l’assister dans sa tâche. Il s’agissait souvent de jeunes gans passionnés par leur art et désireux de devenir à leur tour piqueu d’un grand équipage.
Arthur n’était qu’un enfant quand André changea son nom, comme il est d’usage, pour prendre celui de La Feuille. Les noms choisis par les piqueux évoquaient toujours la forêt, certains se faisant nommer « La Rosée » ou « la Brindille », tradition toute poétique qui rappelait combien ces hommes là étaient proches de la nature. Le vieil homme faisait l’admiration de tous au château tant il est difficile de conduire une chasse dans les règles de l’art. Le jeune comte, en sa qualité de maître d’équipage lui accordait, comme feu son père, toute sa confiance, concevant pour le vieux chasseur un grand respect.
Les valets de pied s'affairaient dans le chenil des jeunes. Arthur les salua distraitement puis se tourna vers le coin distinct où les mères élevaient leurs petits à l’abri de la meute. Quel spectacle émouvant ! Ces boules de poils, pataudes, qui suçotent, se chevauchent puis retombent lourdement dans un glapissement. Les plus faibles écrasés par les grosses pattes des aînés leur plissant le front.
Mais on se relève, on cherche sa mère dans la forêt de jambes et on trouve refuge entre ses flancs, sauvé!
Voisin de la pépinière, le chenil du “tout-venant” avec ses vieux chiens fatigués, ses jeunes trop présomptueux, ses blessés convalescents.
Arthur les contempla un long moment en silence, puis reprit le chemin du château.



“Par ma foi, Perrine, il est presque une heure de relevée! La faim me tenaille. Crois-tu que je vais me laisser mourir de faim?”
- Tout doux Messire, tout doux! Il y a belle lurette que la soupe est chaude et le vin tiré.
Arthur, depuis la funeste disparition de ses parents, prenait souvent ses repas à la cuisine. Séparée du corps de logis principal, elle était devenue le domaine de Perrine au moment de ses épousailles avec Bruno. Depuis lors, elle régnait sur cet univers bruyant, épicé.
Le jeune comte aimait à s’y retrouver, installé à la grande table de chêne ciré près de l’âtre, devisant de compagnie.
Tandis qu’Arthur dévorait sa soupe à grandes lampées, Perrine coupa de larges tailloirs dans la miche de pain frais qui exhalait son parfum dans toute la pièce.
“ Alors ma bonne Perrine, quelles sont les nouvelles? Trois mois depuis mon départ, c’est long. Il a dû s’en passer des choses?
- Bah! Rien de bien neuf... La vieillesse me prend aux reins et je n’ai point de loisirs pour descendre au village ces temps-ci.
La servante essuya sa chemise de chanvre à larges plis.
“ Sans vouloir vous obliger, il faut quand même que je vous dise une affaire qui me turlupine.
- Tiens donc, parle sans crainte voyons!
- Ben voilà M'sieur le comte. M'sieur le comte n’est pas sans savoir que j’ai laissé ma famille en Anjou. Il y a bien longtemps, enfin c’est la vie. Mes pauvres parents sont morts et enterrés depuis longtemps, Paix à leur âme!
Elle se signa trois fois avant d’expliquer.
- Il me reste une soeur au pays, son mari a bien du mal à les nourrir, elle et ses cinq marmots. Depuis qu’il est tombé du grenier, ses jambes ne le portent plus. C’est une vraie misère, croyez-moi.
- Je te crois Perrine. Peut-être veux-tu aller leur rendre visite?
- Oh! Non point, c’est pas c’que j’veux, M'sieur le comte. Seulement, si j’pouvais faire venir ma nièce Laudine, ça ferait une charge en moins pour mon beau-frère. Et puis, j'me fais plus toute jeune, elle m’aiderait au château. Enfin, si vous êtes d’accord...
Arthur se leva pour partir, prit une pomme bien rouge dans le clayon sur le bahut.
“ Mais bien entendu, ma bonne Perrine, fais à ta guise. Tu sais bien que je n’entends rien à ces choses là.” Lança-t-il en refermant la porte bruyamment derrière lui.

La Saint-Jean était proche lorsque Arthur réalisa qu’un bon mois s’était écoulé depuis son retour à Montvermeil. Le soleil couchant dardait ses rayons par la mince fenêtre, décalquant sur le mur l’ogive lumineuse et verte du vitrail à croisillons.
Arthur avait visité tout le jour son fief avec Bruno, ses locatures, ses cultures et surtout les plantations de pommiers. Son père l’ayant mis en place et choyé toute sa vie, Arthur veillait tout particulièrement au grand verger. Il se sentait gardien de cette passion paternelle même s’il revenait à Bruno d’en assurer l’entretien jusqu’à la fabrication du cidre blond et goûteux.
Malgré l’agréable chaleur printanière, Arthur sentait se dérouler de grands frissons le long de son échine. Avec délice, il se cala dans le grand cuviez de bois poli, goûtant aux joies d’un bon bain parfumé. Le jeune homme savourait ces instants de solitude et de calme. Ils étaient pour lui l’occasion de faire le point, de procéder à de longues introspections. Sa qualité de maître des lieux l’avait condamné à un grand isolement. Les longs mois passés dans son domaine ne lui donnaient guère l’occasion d’échanger ses idées ou simplement de partager les joies de l’amitié avec les jeunes hobereaux de sa génération. Qui pourra me conseiller, m’épauler maintenant? Songea-t-il en essuyant de l’index les gouttelettes déposées sur son nez par la chaleur du bain. Mon ami Bertrand prétend que je devrais prendre femme, peut-être a-t-il raison. Cette maison a grand besoin de retrouver la joie d’un foyer se dit-il.
Tandis qu’il frottait son long corps mince avec le savon mousseux et odorant, il se remémora les femmes qu’il avait connues. Il sourit en constatant la pauvreté de ses expériences. En vérité, il n’avait connu que les vagues et rapides étreintes de ces filles destinées à calmer les ardeurs des guerriers durant les longues expéditions. Il approchait de sa vingt-quatrième année et devait bien se l’avouer, il n’avait pas souvenir d’avoir un jour éprouvé un réel désir pour une femme. Jusqu’ici, le métier des armes avait été sa préoccupation essentielle. « Allons! Se dit-il, l’eau est froide à présent! Sortons de là avant d’attraper la mort! »


Perrine versa le bouillon chaud sur le pain gris dans la grande soupière, elle y ajouta du vin et un soupçon de cannelle. Tout en remuant le brouet, elle observait par la fenêtre le manège incessant des hommes dans la grande cour. Depuis quatre ou cinq jours que sa nièce était arrivée, elle n’avait pas eu l’occasion de la présenter au maître. Celui-ci, trop affairé à remettre de l’ordre dans le domaine après sa longue absence, n’était pas reparu à la cuisine.
Perrine avisa la jeune fille penchée sur la grande table, occupée à préparer les chandelles qu’on irait disposer dans les pièces sombres du château avant le souper.
Le bonheur des retrouvailles avec Laudine, la joie de découvrir cette belle et grande jeune fille avait fait place à une sorte d’inquiétude. Perrine n’aurait su dire pourquoi, mais chaque fois qu’elle se trouvait en présence de sa nièce, un sentiment de malaise la tenaillait. Outre sa chevelure dorée ruisselant sur ses reins, son regard lumineux d’un indigo profond, la jeune paysanne rayonnait d’une aura mystérieuse et envoûtante. Elle semblait d’ailleurs avoir envoûté toute la maisonnée, qui du garçon d’écurie au forgeron déployait, depuis son arrivée, des trésors d’ingéniosité pour croiser ses pas.
En femme d’expérience, Perrine pensait sans une certaine appréhension à la responsabilité qu’elle avait prise en installant sous son toit cette nièce à la beauté sauvage. Cependant, en y regardant de plus prêt, en femme avisée, elle décida que les prétendants ne manqueraient pas et que Laudine serait bientôt mariée. Oui! Ce sera facile se dit-elle en regardant la jeune fille. Mais avant ça je devrai éduquer cette petite sauvageonne qui, depuis qu’elle a parut à Montvermeil se comporte comme un petit animal, négligeant les corvées pour passer tout son temps au chenil ou dans les bois. Oui! Il me faut la dresser, en faire une bonne servante et une bonne chrétienne


Profitant d’un moment d’inattention de sa tante, laissant là chandelles et mèches éparpillées sur la longue planche de bois, Laudine s’échappa discrètement par la porte entrebâillée. Ce fut d’un pas décidé qu’elle traversa la grande cour.
La nuit allait tomber.
Déjà son ombre s’allongeait devant elle. Une larme salée glissa le long de son nez qu’elle essuya d’un revers de la main. Elle avait contenu tout le jour sa peine et maintenant qu’elle était enfin seule, elle sentait l’étouffer cette chape de plomb qui lui serrait la poitrine. « Ah ! L’heureux prétexte que celui-là ! » Se dit-elle, en songeant aux raisons qui l’avaient conduite à Montvermeil.
Non pas qu’elle n’eut pas d’affection pour son oncle et sa tante, bien au contraire! Néanmoins elle regrettait son pays, sa famille et surtout la Mélane, cette vieille sorcière bourrue qui lui avait tant apprit.
- Ils disent que c’est parce qu’ils ne peuvent plus nous nourrir tous, mais je suis certaine que mes parents ont voulu m’éloigner de ma brave guérisseuse! Grommela-t-elle dépitée.
Elle traversa l’étroit pont de pierre en laissant courir sa main sur le parapet moussu, avisant la forêt toute proche. Alors que la lumière fléchissait déjà, Laudine sentait monter des odeurs d’herbe coupée, décuplées par l’humidité des douves aux eaux stagnantes. Elle s’engagea dans le hallier, débouchant, derrière un premier rideau de chênes, face aux eaux calmes et limpides d’un vaste étang.
Se penchant vers le grand miroir, le reflet de son doux visage se raya tandis qu’une libellule irisée frôlait la surface lisse avec ses pattes.
- Je vais me laver, se dit-elle en passant ses mains dans l’abondante chevelure blonde.
Elle se mit alors en quête des saponaires qu’elle avait repérées la veille auprès de l’étang. C’était la vieille Mélane qui lui avait enseigné les vertus des plantes et elle savait que le rhizome de la saponaire, une fois broyé et mélangé à un peu d’eau, fournissait une sorte de savon à la mousse onctueuse.
Tandis qu’elle arpentait la chaussée de l’étang à la recherche de la plante, elle entendit le son d’une cloche résonner au loin. S’arrêtant pour écouter le tocsin, elle ressentit une envie soudaine de rentrer. Elle s’élança vers le château, l’inquiétude la gagnant un peu plus à chaque enjambée.



Lorsqu’elle vit les flammes embraser la grande bâtisse, elle se précipita dans la cour.
Le spectacle qui s’offrit à elle à ce moment là était effrayant. Tout n’était que cris, flammes, fumée. Laudine ne savait où se diriger. Elle pensa alors à sa tante et se rua vers les communs. En arrivant à la porte de la cuisine, elle vit des hommes sortir précipitamment du donjon en flammes. Ils étaient trois, ils se dirigèrent vers les écuries une torche à la main. Aux regards noirs qu’ils jetaient autour d’eux, la jeune femme supposa que ces hommes devaient être les incendiaires. Avisant la petite souille où sa tante faisait sécher ses fromages, Elle s’engouffra à l’intérieur, referma la porte soigneusement, la bloqua avec des morceaux de bois. Elle était là, tapie dans l’ombre, depuis un petit moment déjà, cachée, le coeur cognant à toute volée dans sa poitrine quand elle entendit le martèlement d’une chevauchée au dehors. Elle n’osait bouger.
Les chevaux s’éloignant, elle sut que le danger était parti avec eux. Sortant de sa cachette, elle se retrouva dans la cour, Les villageois commençaient d’affluer dans l’enceinte du château. Laudine cherchait des yeux son oncle et sa tante, elle appelait, courait en tout sens tandis que des chaînes humaines se formaient, qui avec des seaux, qui avec des baquets de bois vidaient le puits pour éteindre le brasier.
Enfin, elle aperçut son oncle. Se jetant dans ses bras, elle n’osait lui poser la question qui la tenaillait. Dans ses yeux hagards, elle lut qu’elle ne reverrait plus jamais Perrine.
Un homme sorti péniblement du donjon, s’effondra sur le sol. Bruno se précipita en aboyant.
- Viens Laudine, c’est not’ maître!
La nuit était déjà bien noire, Bruno demanda des torches qu’un jeune garçon apporta prestement. On décida d’emporter Arthur dans l’écurie. Il suffisait de voir ses vêtements sanglants et son visage noirci, pour comprendre qu’il avait échappé de peu à la mort.
- Occupe-toi du maître Laudine, lui dit son oncle, je vais aider au donjon moi.
Encore incapable de prononcer un mot, Laudine se précipita dehors. Elle voulait récupérer ce qu’elle appelait son sac de soins, une besace remplie des remèdes qui ne la quittait jamais depuis qu’elle l’avait reçue de la vieille Mélane. Non loin de là, le bâtiment composant l’habitation de sa famille était encore debout, elle se précipita dans sa chambre.
L’incendie était pratiquement maîtrisé quand Laudine retrouva Arthur dans l’écurie. Le maître de Montvermeil gisait là. Un râle rauque sortait de sa poitrine. Un homme et une femme, agenouillés en silence près de lui semblaient  attendre un signe du comte. Laudine n’osait approcher. Elle n’avait jamais vu ces gens au château, leurs riches vêtements, le port de reine de la femme aux cheveux rouge feu impressionnaient la jeune fille. Enfin, l’homme remarquant sa présence la salua d’un signe de tête.
-  Mon Dieu! Va-t-il se réveiller? Que pouvons-nous faire? Lança-t-il dans un cri
- Je suis Laudine Messire, la nièce de Bruno, j’ai là ma sacoche de soins, laissez-moi approcher du maître je vous prie.
- Je vous en conjure, faites vite!
Avec une énergie et une autorité naturelle, Laudine entreprit de soigner Arthur. Elle le déshabilla, donna des ordres brefs mais fermes pour avoir de l’eau et des linges, puis elle lava les plaies, pansa les blessures qu’elle recouvrit d’un onguent fait de rhizome d’iris et de feuilles de trèfle broyé auxquels elle avait ajouté une pincée de houblon en poudre. Tout son être semblait absorbé par sa tâche. Elle se souvenait des leçons de la vieille Mélane.  Elle savait qu’Arthur allait s’en sortir.
Tandis que Laudine terminait ses soins, elle entendit son oncle saluer le couple:`
- Ah! Bertrand! Dame Béatrice! Quel malheur!  Comment va not’maître?
- Mon dieu mon ami, grâce aux soins de ta nièce, je pense qu’il va s’en sortir. Et dehors?
- Le château est sauvé, grâce au ciel! Pour ma bonne Perrine, c’est fini ajouta-t-il dans un hoquet.
- Que s’est-il passé Bruno? Qui sont ces brigands?
- Je ne sais Messire Bertrand...


Le temps avait pansé les blessures. Arthur gardait peu de traces des brûlures si ce n’est une marque argentée sur le front qui rappelait à tous la funeste nuit du printemps dernier. L’été était passé trop vite, moissons et réparations dans le château avaient absorbé Montvermeil, tant, qu’on fut surpris aux premières gelées.
Bertrand, en voisin, venait chaque jour prêter main forte à son ami. Depuis le drame, il s’était installé une belle fraternité entre les deux hommes. La bande de brigands n’avait pas été retrouvée, et malgré les recherches dans tout le comté on n’avait pu découvrir ni le motif ni les auteurs de l’ignoble agression.
Dans la grande salle qui servait de chambre au comte, Arthur et Bertrand étaient installés confortablement sur  les grands fauteuils de bois recouverts de cuir auprès du feu. La soirée s’annonçait joyeuse, la chasse avait été bonne, un loup affamé avait été prit ce jour là par les chiens.
Ils entamaient une partie d’échecs quand Béatrice, occupée à s’apprêter pour la soirée dans une chambre voisine, vint les rejoindre.
Béatrice, était veuve d’un comte voisin. En dépit d’une féminité certaine, il irradiait de sa personne une étrange force. Étaient-ce les années passées près de son défunt mari, homme dur, cruel même, qui avaient forgé son caractère austère et presque viril? Béatrice, comme par mimétisme, lui avait sans aucun doute emprunté cette extraordinaire résistance à l’effort. Elle pouvait chevaucher comme un homme des jours entiers derrière les chiens sans faillir, puis vous accueillir pour le souper, altière dans sa robe de brocard pourpre.
- Ne me direz-vous quelques vers courtois avant le souper messires ? Osa-t-elle à la cantonade.
- Diantre madame ! Vous voilà bien en verve après une chevauchée pareille ! S’exclama Bertrand dans un rire.
- Mon dieu Bertrand, certains soirs il me semble m’être transformée en "homme des bois" lorsque je songe à ces jours passés à courir la campagne comme un guerrier.



Depuis la disparition tragique de Perrine, Laudine semblait avoir renoncé aux joies de l’enfance. Elle ne courait plus la campagne comme autrefois, mais au contraire, travaillait sans relâche. En dépit de son chagrin, elle voulait, en la remplaçant dans les tâches quotidiennes, faire revivre un peu la bonne femme aimante qui l’avait recueillie. La belle avait acquis, auprès de tous au château, une renommée de bonne guérisseuse, n’ayant pas compté son énergie pour soigner chacun après l’incendie. Sa réputation s’était étendue rapidement au-delà des murailles de Montvermeil. Et maintenant, quand elle quittait ses quartiers c’était pour recueillir les plantes qui lui étaient utiles pour exercer son art.
Un soir que Laudine s’apprêtait à regagner sa chambre, elle sentit une présence derrière son dos alors qu’elle montait le sombre escalier de pierre. Se retournant vivement, elle brandit sa chandelle. Le visage souriant d’Arthur se dessina dans la pénombre.
 « Bonsoir Laudine, je vous ai surprise, j’en suis désolé
- Cet escalier noir et froid m’effraie toujours un peu Messire, ce n’est rien, dit-elle en plongeant son regard bleu dans celui du comte. »
Arthur senti son visage s’empourprer, une sorte de malaise lui fit bondir le coeur dans la poitrine, ses mains se glacèrent. Il ne savait plus que dire, il bredouilla:
« Je voulais vous remercier pour tout le mal que vous vous donnez au château, vous m’avez si bien soigné que ma jambe ne souffre plus du tout de cette mauvaise blessure, merci Laudine. 
- N’en parlons plus monsieur le Comte, je suis heureuse que Monsieur le Comte soit bien rétabli, répondit-elle en s’envolant prestement dans la dernière volée de marches. »
Sans se retourner ni dire un mot de plus, elle se jeta dans sa chambre.
Elle resta là, adossée à la porte, longtemps après que les pas d’Arthur se furent évanouis dans le lointain. Son coeur cognait si fort sous sa chemise qu’elle craignait que tout le château puisse l’entendre

Les énormes bûches que Bruno avait disposées dans l’âtre pour la nuit éclairaient la chambre d’Arthur d’une vive lueur. Il décida de ne point fermer les courtines de son lit afin de profiter du spectacle des flammes. Son esprit ne pouvait se détacher du souvenir du doux visage de Laudine. Il réalisa que malgré les occasions nombreuses qu’ils avaient de se croiser dans une journée, Laudine évitait ces rencontres. Le trouble qui l’avait assailli à la vue de la jeune fille le tourmentait.
Arthur pensa qu’il était certainement temps pour lui de faire sa demande à Béatrice. A cette idée, il ne ressentit ni joie, ni trouble. C’était la raison qui lui dictait cette décision. En épousant sa belle et froide voisine, il avait l’opportunité de fonder une famille, de donner à Béatrice sa protection et son soutien en alliant leurs deux domaines. “C’est ce qu’aurait voulu mon père” songea-t-il. Il avait retardé si longtemps cette union, il avait toujours changé de sujet lorsque Bertrand évoquait ses épousailles avec Béatrice. Maintenant, sa décision était prise. Il aurait voulu que tout ça soit fini, vite, comme on se débarrasse d’une corvée. Cette idée lui fit horreur.
Il respirait en songe l’odeur de Laudine, voyait sa chevelure magnifique, caressait son corps exquis. C’est ainsi qu’il s’endormit enfin, serrant dans ses bras la courtepointe rugueuse contre son corps enfiévré.


“Mon ami, je ferai selon votre bon vouloir. Je sens que votre inclination vous porte plus à me considérer comme une amie que comme une amante. Vous savez comme j’ai pour vous une tendre amitié, Arthur. Je ferai en sorte de vous donner les beaux enfants que je n’ai eu le bonheur d’offrir à mon pauvre mari.”
Béatrice avait dit cela, le regard mouillé de larmes, des larmes de joie, mais aussi des larmes de dépit. Elle sentait dans la demande généreuse mais un peu froide d’Arthur qu’il ne lui faudrait espérer plus qu’une complicité amicale. Arthur était resté coi.
Très vite, on avait fixé le mariage pour le printemps. Les futurs époux reprirent donc leurs chasses endiablées qui les menaient parfois jusqu’à la nuit sur les traces des animaux sauvages. La forêt habillée de givre, au sol craquant sous les pas des chevaux, était le refuge des seigneurs de Montvermeil.
Bertrand parlait de partir à la suite du roi pour les croisades. Son goût pour les voyages et les aventures guerrières le hantait, il annonça à Arthur et Béatrice sa volonté de rejoindre les armées royales sitôt leur mariage célébré.
Ainsi s’écoula l’hiver dans cette belle région du sud-ouest de la France. Chacun tenait sa place au sein d’une société bien rodée, aux codes si bien établis, que nul n’aurait songé à y déroger sans craindre les inévitables foudres divines.

Laudine, elle aussi continuait de vivre selon son rang, évitant de croiser Arthur. Il savait si bien faire naître en elle ce sentiment étrange chaque fois qu’elle croisait son regard. Cependant, si Perrine était encore là, elle aurait remarqué le soin tout particulier que sa nièce mettait dans le service du Comte de Montvermeil. Il n’était de repas qu’elle n’apprêtait avec amour, de petites attentions délicates qu’elle n’imaginait dans son service. Les feuillages étendus sur le sol de la chambre d’Arthur étaient toujours frais et odorants, des fleurs égaillaient la table du maître, elle parfumait son bain des plus exquises senteurs.
Le soir, dans la solitude de sa petite chambre sous les toits, la jeune servante imaginait qu’Arthur venait la retrouver. Elle guettait chaque bruit, le coeur battant. Les rumeurs de mariage qui couraient dans le château ne la touchaient pas, elle sentait le désir qu’ils avaient l’un de l’autre. Rien ni personne ne pourrait jamais lui prendre ça, pensait-elle. Ses rêveries l’entraînaient dans un monde idéal où elle devenait une princesse lumineuse. Arthur prenait les traits d’un prince rayonnant d’amour et dans une glorieuse danse, ils se retrouvaient tous deux enlacés pour l’éternité, unis, ne formant plus qu’un avec toute la création.


La rosée ne gelait plus sur les frondaisons, on espaçait les chasses afin de laisser la nature bourgeonnante reprendre ses droits. Chez les animaux, chacun cherchait sa chacune dans la forêt bruissante. Le printemps effaçait les affres de l’hiver rigoureux en répandant partout une énergie vivifiante.
Arthur s’était éveillé ce matin là avec une boule dans la gorge qui ne le quitta de tout le jour. Son mariage devait être célébré le lendemain, il lui fallait se préparer. Il passa presque tout le jour, seul, dans la chapelle du château. Sa future femme viendrait dès ce soir s’installer à Montvermeil, une nouvelle vie s’ouvrait à lui avec la promesse d’un premier enfant, la fin d’une solitude pesante. Il confia ses espoirs à Dieu, le priant d’éteindre ce feu qui le rongeait quand son cœur criait son amour pour une autre.
Laudine avait passé la journée à préparer la chambre de sa nouvelle maîtresse. Lorsque après le souper Béatrice lui demanda, elle l’aida à se changer et à se coiffer pour la nuit. En regardant cette belle et noble dame, Laudine senti la rage l’envahir, elle aurait voulu retourner chez ses parents, oublier ces gens, cet endroit. La vie lui semblait si injuste, sa condition si misérable.
Ce soir là, dans l’intimité de sa couche, elle laissa les larmes chaudes couler longtemps sur ses joues. Elle ne retint plus les sanglots qui avaient étreint son cœur pendant le jour.
Arthur quant à lui tournait en rond dans sa chambre, dessinant de son ombre projetée sur les murs de pierres blanches, l’image de son corps agité de tourments. Il passa de longues heures à fulminer. “Pourquoi devrais-je sacrifier ma vie pour des convenances? Est-ce là une épreuve que Dieu m’envoie? J’aime Béatrice, mais rien n’est comparable au désir que j’ai de Laudine, elle est tout ce que je veux! Juste une fois Seigneur! La tenir dans mes bras!”
C’est sans réfléchir qu’Arthur se précipita dans le grand escalier, il ne pensait plus à rien lorsqu’il arriva devant la chambre de sa bien-aimée. Il ouvrit la porte. Dans la pénombre, il distinguait à peine le corps de Laudine paisiblement endormie. Son cœur explosait dans sa poitrine, ses jambes tremblantes semblaient ne plus pouvoir le porter. Il recula dans le corridor froid. Tombant à genoux, son visage dans les mains il sanglota en silence.

C’est le contact d’une main sur ses cheveux qui lui fit lever la tête. Laudine était là, rayonnante, penchée sur lui, si douce, si belle. Arthur se leva doucement, il prit la jeune femme dans ses bras, descendit l’escalier lentement en savourant le souffle de Laudine dans son cou. “Je veux que tu sois ma dame pour cette nuit. Le veux-tu aussi ?” Il dit cela en l’allongeant sur l’épais tapis de fourrure devant l’âtre. Elle répondit d’un baiser long et chaud. Ils se contemplaient, se respiraient, s’embrassaient sans fin. Plus rien n’existait sur terre que leurs deux corps embrasés par un amour infini.
Arthur laissa ses mains effleurer les épaules de Laudine, il sentait la chaleur de son corps à travers la chemise de lin qu’il dégrafa d’un geste tendre. Lentement, comme on lèche la goutte de sirop qui coule le long du verre, il caressa le cou de son amante avec sa bouche. Sa langue s’aventura vers la poitrine de Laudine maintenant offerte, durcie par le désir.
Elle se cambra, lui offrant la pointe de ses seins, Arthur répondit goulûment, léchant, mordillant l’aréole puis enfouissant son visage entre les mamelons gonflés. Ils étaient côte à côte, se serrant les mains, tant qu’ils sentaient des fourmillements dans leurs doigts.
Les jambes de Laudine tremblaient. Dans un soupir, elle lâcha les doigts d’Arthur. Elle sentit toute pudeur, toute retenue la quitter quand elle entreprit de laisser ses mains effleurer puis  pétrir la peau de son amant, son dos d’abord, puis ses reins jusqu’à la naissance de ses fesses qu’elle attrapa violemment, désespérément, dans un gémissement presque animal.
Arthur soufflait, expirant un air chaud et humide dans le cou de la jeune femme. Il la serra fort contre lui, pressant son sexe durci contre la toison offerte de Laudine. S’allongeant sur elle, Arthur attrapa la bouche ouverte dans la sienne, laissant  leurs langues s’unir, se réunir au point qu’il ne savait plus s’il était lui, si elle était elle.
Le temps s’était arrêté, le désir montait le long de leurs dos et plus rien n’existait dans l’univers que leurs deux corps, là, pleins d’un amour jaillissant comme un geyser brûlant. Quand il sentit le ventre de Laudine se soulever et se raidir sous l’assaut des ses baisers, Arthur laissa sa bouche le guider vers le sanctuaire de celle qu’il désirait tant.
Il goutta chaque parcelle de peau, respira chaque recoin de ce corps offert. C’est à pleine bouche qu’il pénétra son intimité tandis qu’il sentait les mains agiles de Laudine prendre sa virilité, la pétrir dans une douceur infinie qui lui donna le vertige.
La jeune femme le repoussant avec fougue, Arthur se retrouva offert, sur le dos, les bras en croix, haletant. Laudine, prise d’une violente fièvre s’empara pour la première fois du membre durci de son amant. Avec sa langue, elle explora lentement d’abord le bout recouvert d’une peau si fine. Sentant la bouche de Laudine sur son sexe, Arthur ne put retenir un long râle sourd tandis que la jeune femme, rassurée par l’expression de plaisir de son amant, aspira la virilité d’Arthur tout entière.
Elle sentit alors une agréable chaleur humide couler le long de ses cuisses. N’y tenant plus, elle s’assit sur le ventre d’Arthur et guida le sexe érigé qui la pénétra avec infiniment de douceur. Arthur s’insinua tout entier, submergeant la pudeur de Laudine. Elle se pencha pour cueillir un long baiser avant de se balancer lentement accompagnant le désir d’Arthur dans un va et vient langoureux. Il lui tenait les hanches et emporté par la fougue de son désir, donnait des impulsions de plus en plus forte à leur étreinte. C’est dans un cri, presque une plainte que les deux amants accueillirent la volupté, se laissant submerger par un sentiment d’unité incomparable.
Reprenant leur respiration,  tendrement enlacés, ils restèrent longtemps là, les yeux dans les yeux ou bien se murmurant des « je t’aime » tendres et passionnés.
 
Lorsque le jour pointa ses rayons sur le sol dallé, Laudine contempla une dernière fois son amant endormi. Elle se dirigea vers sa chambre, prépara à la hâte un léger sac de toile avec quelques vêtements, prit son nécessaire de soins puis descendit aux cuisines. Là, elle s’assit seule un moment dans la lumière diaphane de l’aube. Il lui semblait que sa vie allait s’achever tant son cœur se brisait dans sa poitrine. Pourtant, elle s’empara d’une miche de pain et de quelques pommes rouges qu’elle fourra dans sa besace. Elle sortit dans la cour. La fraîcheur qui la saisit d’abord lui fit marquer un temps d’arrêt. Elle se ressaisit, jeta un dernier regard à Montvermeil avant de s’enfuir dans le matin blafard.

Quand Laudine se présenta devant la pauvre cabane de la vieille Mélane celle-ci eu d’abord bien du mal à la reconnaître. Sale, les cheveux en broussailles tombant sur ses yeux, le dos courbé de fatigue, Laudine n’était plus que l’ombre d’elle-même.
“Mon dieu, ma pauvre fille! Viens, entre! Mais qu’est-ce qui se passe?” La vieille Mélane s’agitait dans l’unique pièce enfumée, elle mit de l’eau à chauffer dans l’âtre.
- Ma pauvre vieille, me voilà bien dans la peine, je ne savais où me réfugier, je ne peux rester à Montvermeil et non plus retourner chez moi. Que vais-je devenir maintenant? Aide-moi! Je suis maudite!
- Allons mon enfant, calme toi et raconte-moi tout, on trouvera bien une solution, t’inquiète pas va!

Laudine regardait la vieille femme. Son surcot noir n’était plus depuis longtemps déjà qu’un vieux bout de tissus rapiécé, sa coiffe avait du être blanche avant de prendre cette teinte crasseuse. Sur son visage fripé s’inscrivait une vie de labeur et de douleurs. Gravée au burin, son histoire se lisait ans chacune de ses rides profondes, dans les cernes violettes qui soulignaient ses yeux. Et pourtant, ce regard restait lumineux au milieu de la face blême. Et pourtant, ce corps émacié rayonnait d’une force étonnante sous les haillons. La jeune fille, se mit à raconter son histoire. Elle parlait vite, son récit était décousu, sa respiration se faisait haletante en narrant l’incendie et la mort de Perinne. Ses larmes coulaient dans le bol de tisane tandis qu’elle évoquait son amour pour Arthur. Enfin, Laudine enfouit sa tête dans ses mains, un lourd silence s’installa entre les deux femmes.
Laudine songeait au long voyage qui l’avait conduite ici. Deux mois de misère et de peine, les nuits passées dehors dans la peur, le pain mendié dans les fermes où l’accueil n’était pas toujours chaleureux, où quelquefois on l’avait rudoyée, bousculée. Et puis, les derniers temps, ces vertiges, ces nausées. Elle ne les avait pas racontés à Mélane, elle savait trop quelle était la cause de ces malaises. La vieille l’obligerait à prendre une de ses mixtures, réduisant à néant la vie qui poussait en elle. La jeune femme avait pensé à tout ça, lorsque les premiers signes de sa grossesse étaient apparus. Elle avait passé des nuits et des jours entiers à hésiter, à essayer de se convaincre de l’impossibilité pour elle de laisser venir cet enfant, fruit du pêcher. Chaque jour elle avait remis à demain cette décision, si bien qu’elle était là ce soir, grosse d’un amour impossible, mais déterminée. Ce bébé, il était pour elle le fruit d’un amour pur, il lui donnait la force de rester en vie, de se battre.

Vivianne Sparda (http://www.ecrivez.org)


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