J’avais vu mon corps étendu sans vie. “Une belle mort” avait dit le bedeau en m’habillant. Ils avaient fermé la boite, j’avais vécu.
Mon fils et ma fille m’avaient fait de belles funérailles, du moins je le supposais, captif que j’étais des murs de la maison.
Après qu’on ait jeté la caisse dans le trou, mon âme, comme un fantôme, avait attendu, espéré, on allait venir me chercher. Je rêvais de Paradis, de Dieu, d’une vie nouvelle dans un autre lieu, dans une autre enveloppe. Mais rien n’était arrivé, ni lumière divine, ni voyage.
Ainsi j’errais dans ma vieille demeure abandonnée.
Mon esprit éthéré se régalait des souvenirs de ma vie terrestre. Ces objets, ces endroits familiers, chargés d’histoire, mon histoire.
J'étais mort, prisonnier de ma vie et j’attendais que l’on vienne me délivrer.
Je contemplais inlassablement les vestiges poussiéreux de ma maison. La table ronde où s’assemblait ma famille, la chambre remplie du souvenir de ma femme, de ses sourires, de ses tendres étreintes.
Dans cette ancienne vie, j’avais été tour à tour et à la fois, un avocat studieux (de ces avocats de sous-préfecture qui plaident plus souvent des divorces que des procès d’assise), un mari fidèle (de ces maris qui manient plus facilement la routine que la fantaisie), un père aimant (de ces pères qui éduquent plus qu’ils ne comprennent.) J’avais joué d’autres rôles : fils respectueux, ami sincère, bon citoyen… Et d’autres, moins glorieux, mais ceux là je préférais ne pas m’en souvenir… A quoi bon me faire du mal maintenant que même mes regrets n’étaient plus d’aucune utilité.
La nostalgie s’empara de moi, je songeais au temps béni où nous étions heureux. Je rêvais d’éternité pour ma femme disparue et mes enfants dispersés. Mais la réalité était bien là et je du l’accepter. J’avais quitté cette vieille carcasse d’os et de chair, cet habit de souffrance qui me pesait tant avant la délivrance.
En perdant les attributs qui font de nous des hommes, j’avais gagné d’autres facultés qui peut-être m’aideraient à trouver une issue à mon infortune. Je les découvris au fur et à mesure de mes pérégrinations. Ainsi, alors que je pensais être prisonnier de mes murs, je me retrouvai un matin dans le jardin par un prodige qui m’avait fait traverser l’épais mur du salon. Ébloui, pendant un temps, j’entrai et je sortai dix fois, cent fois. Puis, virevoltant à travers les ronciers et les herbes hautes, je m’enivrai du spectacle de la nature. Pour la première fois l’espoir renaissait. Je sus alors que mon histoire ne s’arrêterait pas là.
Chaque jour je m’aventurais un peu plus loin. Chez mes voisins d’abord, épiant Georges, mon vieux compagnon, affairé au potager comme au temps où nous bavardions à travers la haie. Puis, jusqu’au village, sur les routes, dans la grande forêt toute proche. Un instant, j’imaginai que j'étais condamné à errer au-dessus du monde jusqu’à la fin des temps.
Mais le spectacle de la fourmilière n’attirait plus le spectre que j'étais et je réalisais que la vie terrestre n’avait plus pour moi le même attrait qu’autrefois.
Comme chaque soir, tandis que rougissait l’horizon, je rentrais retrouver la solitude de ce qui fut, au pays de Rabelais et de St Martin, ma dernière demeure. Malgré mon désarroi, c’était pour moi un réconfort inouï. Jouir encore de ma vie passée dans ce vieux prieuré sans âge, efflanqué, remanié, tant de fois réparé à travers le temps. Comme un vieux vaisseau emportant dans sa soute les vestiges d’une humanité disparue, il contenait encore les traces de ces moines du XIème siècle. J'étais une âme oubliée des Dieux et qui cherchait sa voie.
Un soir, alors que je méditais sur l’être inutile que j'étais devenu, une phrase traversa mon esprit égaré. Une phrase comme une invite, une phrase comme un indice: ”Aller voir de l’autre côté du miroir”. Me précipitant instinctivement dans ma chambre, mu par je ne sais quelle force irrépressible, j’avisai le miroir de bois doré perché sur la console. Sans réfléchir, je me jetai contre le verre usé de tant de regards. Je n’éprouvai alors aucune difficulté à traverser la matière et fut immédiatement saisi du spectacle qui s’offrit à mon regard sans yeux.
Il me fallut un moment avant de détailler les splendeurs qui m’environnaient. Une impression fulgurante de surprise m’étreint d’abord avec la certitude d’être arrivé au Paradis. J'étais au Jardin d’Eden, c’était certain. Aucun paysage sur terre n’était d’une beauté comparable.
Embrassant un lac aux eaux calmes et pures, de somptueux chênes centenaires côtoyaient avec harmonie une multitude d’arbres d’essences rares et de plantes de toutes sortes. Évoluant, sereins, dans cette magnifique composition végétale, tous les animaux de la création semblaient avoir été réunis ici. Je contemplais les bouleaux aux feuilles argentées, les eucalyptus majestueux, les sapins enguirlandés de roses veloutées, les palmiers chargés de fruits. Les prés environnant étaient autant de bouquets chatoyants où digitales, coquelicots et marguerites se balançaient au gré d’une douce brise. Des montagnes enneigées alternaient avec des plaines immenses où le regard se perdait dans l’horizon infini.
Ma présence semblait indifférente à tout ce petit monde qui continuait de vaquer à ses occupations. C’est ainsi que je pus à loisirs observer lions, gazelles, renards, cerfs, lapins, crocodiles et autres bêtes rampantes ou volantes sans me lasser. Passèrent les heures, les jours peut-être, je ne sus. Le spectacle de la nature était un grand banquet et je m’en gavais goulûment. Donc, je batifolais joyeusement. Ce monde était parfait, enfin presque... Il manquait à mon ravissement les odeurs, à n’en pas douter exquises. J’aurais tant aimé pouvoir caresser les oiseaux, patrouilles multicolores. La nostalgie me gagna.
J’avisais alors dans une plaine toute proche, à l’ombre d’un arbre gigantesque, peut-être un vieil ancêtre Liquidambar, une superbe maison. Elle était en bois, peinte d’un blanc légèrement bleuté. Tout en elle évoquait l’Amérique; son allure accueillante, ses traditionnelles fenêtres à guillotine, sa confortable terrasse de lattes claires où un fauteuil à bascule invitait à la paresse.
Nul besoin de jouer le passe muraille puisque la porte était grande ouverte. Je pénétrai à l’intérieur. La visite des lieux fut simplifiée, la maison n’était en effet constituée que d’une seule et vaste pièce. Entre les larges ouvertures vitrées, partout où cela était possible, les murs étaient recouverts d’étagères regorgeant de livres. C’est à peine si j’avais remarqué ce fauteuil qui pivota sur lui-même pour maintenant me faire face. “Vous voilà enfin, je commençais à m’impatienter”. C’est un enfant qui parla. J’en eus tout de suite la certitude, il percevait nettement ma présence, c’était bien moi qu’il invectivait. Il m'aurait fallu répondre mais, j’en avais fait l’expérience, aucun son audible ne sortirait jamais de ce qui restait de moi. “Ah! Excusez-moi Arnaud, je suis impardonnable”. Disant cela l’enfant se leva, il chantonnait gaiement tandis que son corps souple se mouvait. Il exécuta une série de figures qui n'étaient pas sans rappeler les superbes postures des moines chinois de Shaolin. Soudain, le jeune athlète s’interrompit. Il était maintenant face à moi, debout. Partant du sol, ses gestes étaient ceux d’un sculpteur modelant la terre. En effet, à mesure qu’il fit monter ses mains, apparurent des pieds, des jambes... Avant que j’aie le temps de réaliser quoi que ce soit, le jeune garçon avait fini son oeuvre. Stupéfiant! C’était mon propre corps, mon ancien corps en chair et en os! Tout y était: la grande taille, les cheveux blonds et fins, les yeux gris. Ce grand corps si familier était debout, immobile. Son regard vide, sans expression. Un détail me vint à l’esprit; j’avais quitté cette enveloppe à l’âge de soixante douze ans et ce “fantôme” n’avait pas plus de quarante ans.
- Alors, monsieur Arnaud Mauduit, que dites-vous de cela? Magnifique non? Allons, passons aux choses sérieuses.
Disant cela, l’enfant s’approcha de son œuvre.
- Voilà votre véhicule Arnaud, si vous voulez bien prendre place...
Comme il me le demanda, aussi facilement que j’avais déjà traversé mes vénérables murs, je réintégrai ma bonne vieille pelure. Elle m'allait comme un gant. Et pour cause. J’entamai quelques mouvements timides, je respirai à pleine bouche, je marchai tout autour de la pièce en touchant les livres avec délice. “Vous êtes parfait, nous allons pouvoir discuter un peu maintenant”. Mon jeune bienfaiteur me tendait la main:
- Bienvenue, Arnaud
- Merci, avec des mots c’est plus facile...
Ce furent mes premières paroles. Je les dis en savourant chaque syllabe. Mon hôte me proposa de nous installer sur la terrasse. A l’ombre de l’auvent, je m’assis confortablement sur le fauteuil, l’enfant en face de moi sur un gros coussin de velours écarlate.
Mon compagnon pouvait être âgé d’environ quatorze ans, la finesse des traits de son visage, la délicatesse de ses mains contrastaient savamment avec le galbe fuselé de ses muscles naissant. Song, c’est ainsi qu’il se présenta, avec la gaieté et l’enthousiasme qui semblait ne jamais le quitter, se lança dans un récit, comme un conte... il était une fois...
“Il était une fois, dans un océan lointain, une vague insouciante. Née du mariage de l’eau et du vent, elle vivait sa vie de vague heureuse, entourée de ses sœurs, voyageant sans relâche au gré des courants.” Song se leva pour mimer la suite de son récit. “Pendant son périple, elle avait joui des plaisirs réservés aux vagues. Regarder le ballet des mouettes rieuses, porter sur son dos navires et coques de noix, s’étaler mollement au soleil. Elle avait vaincu les dangers et les tracas ordinaires des vagues lors de fortes tempêtes. Éprise de liberté, elle veillait à garder en toute circonstance son indépendance vis à vis des autres vagues.
Arrivant près des côtes, elle eut peur d’être entraînée sur un rocher, elle pensait que si elle venait à mourir, sa vie de vague aurait été vaine et que la mort l’emporterait vers le néant. Elle était terrorisée. En dépit de tous ses efforts pour résister au courant, elle se fracassa contre la falaise. Le choc fut terrible. Elle écuma de douleur et rendit l’âme dans un dernier ressac. Elle ne ressentit alors plus aucune crainte. Bien au contraire, dans un élan fulgurant, elle fut envahie par un extraordinaire sentiment de plénitude. Elle avait rejoint la masse de l’océan tandis que là-bas, au-delà de l’horizon, naissait une vague insouciante...”.
- Ainsi s’achève cette histoire, reprit mon compagnon après quelques instants d’un silence pesant. C’est la votre Arnaud, j’espère qu’elle vous aura éclairé.
Je ne vis pas où il voulait en venir, je lui dis sans ambages au risque de passer pour un parfait imbécile, ce qui du reste m’était complètement égal.
- Vous saisirez mieux plus tard, allons, nous avons pas mal de travail. Rentrons, l’air se rafraîchit, nous serons mieux à l’intérieur.
De retour dans la bibliothèque, Song s’absenta quelques instants. Installé sur le grand fauteuil cramoisi, je reprenais mes esprits. S’agissait-il d’un rêve, étais-je bel et bien mort, et si j'étais mort, peut-être pourrais-je conserver l’espoir de revoir ma femme disparue elle aussi? Avait-t-elle vécu la même aventure? Qui était cet enfant androgyne? Il connaissait mon nom, il semblait attendre ma visite... Song de retour, je m’entendis lui demander: ”Suis-je bel et bien mort, qu’elle est la signification de tout cela?” Il esquissa un sourire poli avant de me donner quelques explications:
- vous êtes bien mort en effet le 6 juin 2000 à onze heures du soir. Vous étiez dans votre soixante treizième année, vous êtes décédé au terme d’une vie riche et paisible. Vous étiez très attaché à votre vie terrestre, c’est pourquoi votre esprit est resté coincé un moment dans votre maison. Heureusement, votre curiosité vous a permit de me rejoindre et de pouvoir continuer le processus.
- Le processus, de quel processus voulez-vous parler? Que va-t-il m’arriver? Sommes-nous au Paradis? Et puis, qui êtes-vous?
- Que d’interrogations! Je vous comprends, tout ceci doit vous sembler bien étrange. Ne soyez pas inquiet Arnaud, bientôt vous connaîtrez les réponses à toutes vos questions. Faites-moi confiance.
Disant cela, Song se dirigea vers les rayonnages, se saisit d’un volume relié de cuir bleu puis revint près de moi en chantonnant joyeusement. "J’espère que vous aimez toujours la lecture, vous avez du pain sur la planche... " Me tendant le gros livre, il me salua d’un geste et sorti de la maison. Commença alors pour moi l’aventure la plus extraordinaire et la plus exaltante. Je le pressentis en ouvrant l’ouvrage et en lisant le titre sur la première page; “Les vies A.M.” Volume 1, que je traduisis, cela va de soi, par “Les vies d’Arnaud Mauduit”.
Vivianne Sparda (http://www.ecrivez.org)