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Comment faire ?



Ma vie est un livre dont tous les chapitres ont le même titre, car aujourd’hui est comme hier et demain sera pareil. Je me réveille avant que le cadran ne hurle en soupirant fatidiquement à cette journée qui commence comme toutes les autres.
Il pleut aujourd'hui. La vie doit être toujours aussi merdique. La pluie, ça me donne l'impression que tout le monde qui ne mérite pas d'être heureux est malheureux, que tout le monde souffre. J'aime la pluie, mais en même temps, c'est cruel de penser à ça. En fait, ça ne me réjouis pas du tout…

Le cadran sonne enfin. L'habitude me guide pour l'éteindre, et je pense à ma sœur et à mes parents qui dorment encore. Encore ? Et pourtant je sais que mon père a un sommeil difficile. Je viens peut-être de les réveiller d'un rêve magnifique. "Mais faut bien qu'on se lève, non ?"
Mes jambes sont complètement engourdies, j'ai la vision d'une taupe, j’ai les tympans qui se sentent abusés par le cadran, j'ai pas faim, j'ai seulement soif et envie de pisser… Je rentre dans un monde nouveau, sans savoir comment ni pourquoi j'y suis tombé. J’ai une impression : je viens de naître.
J'arrive à presser sur le bouton et le son infernal cesse enfin. Mes parents doivent être en train de me pardonner. J'enfile mon pantalon et me dirige vers la salle de bain pour me rincer le visage à l'eau tiède. Ma peau est aussi sensible que les fesses d'un petit gars qui se les est fait taper après avoir commis une gaffe, et qui se demande innocemment : "Mais qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ?" Le rinçage accomplit, j’enchaîne avec le vidage avant de retourner vers ma chambre.
De retour, et toujours le plus discrètement possible, je prends le premier chandail qui se met en travers de ma route et que j'ai peine à apercevoir, m'en vêtis, et descend les escaliers en direction de la cuisine.
Le frigo s'ouvre et je comprends que c'est grâce à mon instinct. Il y a une quantité phénoménale de bouffe à l’intérieur, mais j'ai vraiment pas faim. Me préparer deux œufs avec du bacon, des patates frites dans l'huile et un jus d'orange frais serait un jeu d’enfant, mais ça me donne envie de vomir juste à y penser. Putain… dire qu'il y en a qui tuerait juste pour avoir la chance de bouffer la pomme qui est à moitié entamée et qui traîne sur le comptoir depuis deux jours. Vraiment, je suis sûr qu'ils tueraient, qu'ils feraient souffrir le monde pour cette moitié de pomme pourrie. Mais moi j'ai un frigo, y'en a qui ont les poubelles. Je devrais me sentir chanceux… Je devrais fermer ma gueule… Finalement, j'accepte le jus et à la dernière gorgée, un frisson traverse mon corps.
Mon ventre est vide, mais j'm'en fous. Je me dis que si j'ai faim, ça me puni d'être né dans cette belle maison de ouate remplie de sucre. Je la quitte enfin, je fais plus face à cette demeure barricadée. Je fais pire encore : je m’enterre dans un monde de démons aveugles en piétinant dans cette matinée qui pourrira jusqu'en soirée. La vie, c'est comme des sables mouvants : dès qu’on s'y enfonce, c'est de plus en plus impossible de s'en sortir, pas même par les branches accessibles les plus solides. Putain…

Bon... il est temps de penser à y aller. C'est plus une entreprise si difficile, se rendre à l'arrêt d'autobus. Faut juste y aller. C'est pas compliqué, c'est la même chose qu'hier : le même chemin, à la même heure. "T'es plus dans un rêve, mon vieux ! T'es dans la réalité ! Rien n'a changé. Tout redevient normal... alors réveille !" Merde. Pourquoi il fallait que je me réveille ? Pourquoi ?!

Je me dit toujours que si je recherche autant la beauté, c'est que la laideur m'entoure partout où je vais. "Mais si je vois pas la beauté, ça, c'est mon problème, non ?"
Et merde ! Pourquoi c'est à moi de changer ? C'est facile changer pour le monde, mais changer le monde pour soi, c'est autre chose ! Pourtant, la beauté, elle est partout. Si la trouver est si dur, c'est qu'elle se cache souvent derrière la laideur. On peut l'apercevoir dans ce ciel tapissé de nuages d’un gris magnifiquement sombre… mais sous ces gouttelettes radioactives. Elle est aussi dans les yeux verts de cette jeune fille… qui demande la charité des gens. Et autant à travers ce paysage majestueux… aussitôt englouti par une marée de napalm. Partout elle est, la beauté. Partout, mais on passe tout notre temps à la chercher, comme on cherche un animal encagé dans un zoo… C'est cruel…

La marche vers l’arrêt d’autobus m’assomme plus que tout. C’est le supplice habituel qui débute.  J’aperçois au loin l’autobus. Je sais pas pourquoi, mais je me grouille pour pas le manquer.

La porte s'ouvre. J'entame les trois escaliers en m'assurant que ma passe est bien visible. Le chauffeur ne jette même pas un petit coup d'œil à la carte, ni ne regarde dans ma direction. Son regard est figé sur la route, laquelle il se met à embrasser de nouveau, machinalement. "Qu'est-ce qu'il peut bien avoir en tête ? Peut-être est-il arrivé quelque chose dans sa vie privée qui l'ait mis dans cet état-là aujourd'hui ? Ou bien peut-être est-ce à cause du temps qu'il fait ? Oui, c’est peut-être ça. Mais peu importe. Chacun sa vie, non ?"
Je m'introduis dans la pièce mouvante. Il y a au moins quarante passagers en tout, et l'avant comme l'arrière est rempli. Il y a à peine de place pour un insecte de plus. J'essaie d'atteindre l'arrière, pour éviter d'être dans le chemin des prochains arrivants, mais c'est pas évident, tout le monde est entassé. Il y a une dame assise qui m'envoie un regard désagréable, mais j'ai même pas la force de lui sourire. Je suis toujours dans mon lit, étendu…

Dormir est l’activité la plus plaisante qui soit. On ne fait absolument rien, on laisse libre cours à notre esprit et notre imagination, en naviguant sur les flots de l’irréel toute la nuit. C’est pas comme être réveillé. Le réveillé, lui, devra parler. Il lui faudra aussi manger, et marcher, et penser, et calculer, et lutter… Le rêveur, quant à lui, devra seulement s’allonger et fermer les yeux. Mais le seul inconvénient, c’est qu’il ne le sait pas, il ne sait rien. L’état dans lequel il se retrouve quand il sommeille prend possession de son corps et son esprit à un point tel qu’il oublie qu’il dort. C’est dommage, non ?… et qu’en est-il de la mort ?

Peut-être que je rêve encore. J'aimerais tant me réveiller, jeter un coup d'œil vers mon cadran, et le remercier de m'indiquer deux heures du matin. Mais c'est perdu d'avance. Je suis réveillé : le moindre reflet m’aveugle, je sens très bien l'odeur de cigarette qui provient du gars à côté de moi, et ma main s’imprègne de plus en plus dans le poteau métallique auquel je me tiens. Oui, je suis bien réveillé… Par contre je n'entends rien à part le bruit mécanique de l'autobus.
Personne ne parle. Certains sont dans la lune, d'autres écoutent de la musique, regardent à travers la fenêtre, lisent ou font des mots croisés. Dans ce monde, y'a personne qui se parle. Au lieu de se parler, on se laisse ensorceler par des téléromans pourris. C'est bien pour ça qu'ils existent, non ? Tout le monde est tellement renfermé sur soi-même qu'on a besoin de s'imaginer ce qu'il se passe dans la vie des autres. Mais au lieu de demander aux voisins, on s'empoisonne avec des téléromans de merde. Quel monde individualiste ! "Et alors ? C’est pas parce qu'on a la faculté de jouer avec les mots qu'on doit absolument en faire usage, non ?"
Soudain, un son m'éveille : c'est un klaxon. Le mec qui pue à côté de moi se retourne, et tous les autres suivent son regard, contaminés par sa curiosité. La même maladie me prend et j'imite le mouvement, malgré moi. Ça doit être le monsieur dans la voiture de la voie de droite qui a essayé de couper l'autobus. Parce que ça se peut pas un chauffeur d'autobus qui transgresse une règle de conduite : c'est un chauffeur. Tout le monde regarde le monsieur de la voie de droite.
C'est le genre de choses qui me font rire, mais qui me font réaliser dans quel monde pourri on vit. "Allez, tout le monde... regardez l'abruti qui a essayé de couper l'autobus. Quel con, hein, ce mec ?" Bande d'imbéciles… Dès qu'un chauffeur se sent insulté d'une manière quelconque par un autre chauffeur, même si c'est malgré lui, il voudra absolument savoir de quoi il a l'air. Seulement pour pouvoir émettre une généralisation, il voudra voir à quoi la face de ce con ressemble. Ça va le détendre. Si c'est une femme, il généralisera en disant que les femmes conduisent comme des pieds. Si c'est un homme, par contre, il faudra aller voir plus loin, parce que eux, apparemment, ils conduisent bien. Alors il lui faudra déduire son âge, ou bien la couleur de sa peau. Si c'est un vieux, ah ben là ! C'est sûr que c'est de sa faute…" Pourquoi l'autre doit-il toujours se comparer au monde ? Ben ouais, c'est ça, allez-y, détestez-vous les uns les autres! Ça fait du bien de s'envoyer chier. Et d'ailleurs, si y'avait pas d'insultes, on les remplacerait par des coups, et le monde serait toujours en guerre, non ? Qu'est-ce que je dis, le monde est déjà toujours en guerre."
La dame au regard amer de tout à l’heure me fixe. Finalement, je lui envoie mon plus beau sourire.

L'autobus arrive enfin au terminus. Il est temps de sortir et de suivre le troupeau. La place extérieure est remplie et j'ai à peine l'espace pour marcher tout droit. J'imagine pas en Chine ou en Inde. De toute façon, ici ou ailleurs, tout le monde est stressé. Ça doit être pourquoi il y a toujours une horloge quelque part, peu importe l'endroit. On dirait que le monde entier est tourmenté par le temps, et que ça obsède chacun d'entre nous de savoir quelle heure il est. Mais pourtant, le temps n’est qu’un repaire.
"J'aimerais être sur la Lune. Y'a personne qui se demande l'heure là-bas. Et de toute façon, comment on ferait pour la déterminer ?"

Merde… le moment que je déteste le plus de la journée arrive. Et je sais qu'il va surgir d'un moment à l'autre, je le sens. C'est inévitable. Je l'aperçois déjà. J'aperçois sa main tenant son petit gobelet vide de café. Il apparaît de plus en plus médiocre, là, assis, seul, contourné par tout ce monde indifférent. Il est là, à rien faire. Il est le seul qui parle dans cette marée de gens muets qui font quelque chose. Il est comme un auto-stoppeur qui ne cherche qu'à se faire embarquer pour quelques kilomètres, mais en vain…
Je passe à côté de lui, le regarde. Il ne semble pas m'avoir vu. Il jette sûrement son regard sur ceux les mieux habillés. Mais je lui en veux pas. En fait, j’aime mieux qu'il ne me voit pas. Le fait qu'il ignore à quoi je ressemble me fait moins culpabiliser. J'veux pas qu'il se dise : "Ah, ouais, ce gars-là ! J’m’en souviens ! Il a même pas voulu me donner dix sous". Mais pourtant, j'aimerais tellement l’aider, lui dire combien je suis désolé et à quel point j'ai honte. "J’aimerais tant venir à ton secours, mais ta misère semble aussi creuse que l'univers. C'est une trop grosse tâche. Pardonne-moi… pardonne mon impuissance… maudite soit mon impuissance".
Il a dû passé la nuit dans la rue ou sous un pont, et tout le monde autour de lui semble s'en foutre. Dire qu'il y en a qui ose chialler parce qu'ils ont des routes de merde. Je voudrais pouvoir le libérer… Pouvoir me libérer...
Putain… Comment faire ?

Simon K (http://www.ecrivez.org)


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