Samedi matin, 10h00. Je suis debout depuis une heure. A mon réveil, ma première impression fut que je n’avais dormi que quelques minutes. J’avais les yeux fermés, j’ai du faire un effort pour les entre ouvrir, puis j’ai déchiffré laborieusement l’heure qui s’affichait pourtant distinctement sur le réveil électronique. J’avais dormi presque sept heures, et j’étais plus fatigué qu’au coucher : une masse diffuse pesant sur ma pensée et sur toute la surface de mon corps me donnait la sensation que le moindre mouvement me demanderait un effort insurmontable. Comme pour annuler ce constat insupportable, mes paupières sont retombées de tout leur poids. Mais je ne pouvais dormir plus longtemps. Je me suis résolu à m’extraire de mon lit en plusieurs laborieuses étapes et me suis fait lentement et maladroitement un café, sans même l’énergie pour pester contre cette saleté de machine qui venait de postillonner sur moi. Depuis je n’ai plus bougé du divan du salon. Courbé sur moi-même, j’ai vu le T-shirt délavé qui me sert de pyjama. Il a deux taches de café. Ca ne me dérange pas du tout. Ces petites gouttes sèches me font même un peu vibrer. À vrai dire j’adore les taches de café sur le coton, leur odeur si particulière, mélange merveilleux de douceur et d’arômes puissants. Et puis la vibration s’arrête comme elle est venue. Je me sens vide. Non... Je me sens triste.
Je me souviens avec amertume de mes quelques moments d’euphorie, si plaisants à vivre. Ce flot de confiance en moi qui me traverse, je fais des tas de projets, je me sens plein d’une créativité incroyable, j’aime tout à la folie. Dans cet état, je suis contagieux, je convaincs sans problème les autres de tout ce qui sort de ma bouche. J’ai la toute-puissance d’une sorte de quart-de-dieu. Le problème c’est l’après : lorsque je retombe de cette montagne d’illusions c’est inéluctablement pour m’effondrer dans le gouffre de la déprime, et un gouffre est d’autant plus profond qu’on tombe de haut. Alors je me rends compte que ce qui était si fabuleux sur le moment, ce n’était que l’enthousiasme inconditionnel. Les idées que j’ai eues en pareils moments et dont j’étais si fier se montrèrent après coup et sans exception affreusement superficielles et inintéressantes. C’est sans doute pour cela que je me surprends de plus en plus souvent à ne pas me laisser bercer par les sirènes de la grandeur. Parfois même je sabote semi-volontairement ces instants en me souvenant de leur vanité lamentable. Il est étrange que par là je fasse préférence à la déprime contre un sentiment de complétude essentielle, mais au moins l’inhibition et l’inaction empêchent que je fasse quoi que ce soit que je pusse regretter. Suis-je pour autant amoureux de ma tristesse ? Je pense l’avoir été. Je me rappelle ce temps où je me sentais à l’aise dans la déprime ; elle m’appartenait, me rassurait. Je devais trouver cela romantique sans doute. Le problème c’est que le temps m’apprend de plus en plus à regretter les moments perdus par leur vacuité… Trouver un juste milieu …
C’est souvent comme ça le week-end, la semaine les responsabilités professionnelles prennent tout l’espace de ma conscience, les priorités sont claires, je dois faire fi de mes états d’âme, le challenge me motive. Certes mes réveils sont souvent pénibles, mais lorsque l’effort est surmontable, c’est grisant de faire comme si tout allait bien et de reprendre le contrôle par l’effort. Et le soir quand le spectacle se termine , je sors sans applaudissements par la petite porte et je m’écroule certes content, mais détruit. s’il me reste quelque tension je m’assomme avec un peu de chanvre.
Par contre s’il faut abattre un dur labeur un jour où au réveil, comme aujourd’hui, j’ai le sentiment de devoir revenir à la vie après une mort toute temporaire, j’ai beau faire « comme si », l’évidence des faux-semblants me déchire. Quand la souffrance déborde, je vais parfois me cacher pour pleurer, ça me redonne du courage, pour un moment. Mais vivre seul sa douleur est une des pires souffrances auto-infligées. J’envie ceux qui ont le courage de s’autoriser à se sentir mal car eux peuvent en parler, eux peuvent recevoir l’affection qui seule peut guérir ce mal.
Penser ne mène visiblement à rien et concrètement, je ne sais pas quoi faire. Je pense à fumer un joint, mais à part donner une fausse explication à cette chape de plomb qui m’est déjà tombée dessus, ça ne va pas m’avancer à grand-chose. Et puis jusque-là je n’ai jamais su me mentir suffisamment pour me droguer de bon matin. Manger une biscotte ? Mes cinq cigarettes d’affilée ne laissent plus le choix à mon estomac que de s’y refuser catégoriquement. Fumer une sixième cigarette ? Ma gorge me supplie de ne pas le faire, et de toute façon ça ne fera que me rendre plus anxieux. Vivre encore une fois ce même état et attendre que ça passe ?... Par réflexe, j’allume la télévision et son flot d’idioties. Parfois ça m’hypnotise un moment alors je tente le coup. Aujourd’hui je n’arrive pas à me fixer sur l’image, au bout de 5 minutes je me rends compte que je regarde à travers l’écran. Je ferme le robinet à conneries, conneries sur lesquelles je n’arrive même pas à me concentrer soit dit en passant. Dur constat. Après un long soupir, le silence. Je pense avec nostalgie à mon violon qui moisit dans sa boîte depuis quelques mois. Pas l’énergie pour charmer ce serpent de bois si voluptueux mais tellement capricieux qu’il faut se sentir vaillant pour l’aborder sans crainte.
Le chat s’est levé. Il vient vers moi et avec son allure chaloupée de précieux à moitié endormi, il arrive à m’arracher l’esquisse d’un sourire. A mi-chemin entre la porte et le divan, feignant l’indifférence, il s’assoit sans un regard, et fait sans conviction un brin de toilette. Je reste impassible et il finit par me regarder, émet un petit miaulement qui ressemble à une question. Décidément, les chats savent se faire désirer. Je luis réponds d’un tapotement de la main sur mes genoux qui finalement le décide à venir s’y installer en quelques bonds. Il me regarde et montre à quel point il sait me faire fondre d’un battement de paupières plein d’affection. Son ronronnement rompt le silence monotone de cette morne matinée. Son contact me réchauffe peu à peu. Je me sens vivre parce que je ne suis plus seul. Bien que je sache que je suis toujours ralenti et passif je l’accepte, car quelque chose me dit que cela ne durera pas. J’ai envie d’écrire ce qui m’arrive. Au fil du texte, de ses mots, de ses nuances, j’ai senti mon âme se réanimer peu à peu, par poussées. Et à ce moment même où je finis d’écrire ces lignes, le feu fragile de la vie s’est réveillé solidement et virevolte au plus profond de mon être. Ce sera une belle journée je pense.
DrRictus (http://www.ecrivez.org)