Je me lève une heure plus tôt, la tête dans le coaltar avec en prime une enclume qui me barre le front. J’ai toutes les peines du monde à m’extirper hors du lit. Finalement, au prix d’un effort dantesque, j’arrive à me redresser et poser mes deux pieds sur le sol. Je baille à me décrocher la mâchoire avant de me frotter vigoureusement les yeux pour éparpiller les poussières d’étoiles qui restent accrochées à mes cils. Hébétée, je regarde mes deux index étrangement humides. Faut croire que le chagrin est insomniaque.
Comme d’habitude, mes chaussons sont posés sur le tapis beige en poils synthétiques et attendent bien gentiment que mes dix doigts de pied gelés viennent occuper les lieux. Mes yeux encore embrumés s’attardent longuement sur mes souliers de nuit. Tiens donc. Est-ce à cause de la douleur lancinante qui irradie mes tempes, du sommeil qui écrase lourdement mes paupières à moins que ce ne soit parce que la pièce est dans une semi-pénombre, mais ce matin mes pantoufles me paraissent infiniment petites, comme si un plaisantin s’était amusé à changer la pointure pendant la nuit. Je les chausse en haussant les épaules et je me traîne vers la salle de bain pour m’asperger le visage à plusieurs reprises. Je reste cinq minutes devant le miroir, vaseuse et le cœur au bord des lèvres. Tu fais quoi là, tu t’admires ? semble ironiser mon reflet. Ha ha. Elle est bien bonne. C’est ça je m’admire. Pas belle la maman. Pas belle du tout Monsieur le juge.
Emmitouflée dans mon peignoir rose bonbon décoloré, je me dirige lentement en direction de la cuisine en faisant attention de ne pas faire de bruit en passant devant sa chambre. Tout tourne autour de moi. J’ai l’impression que le couloir n’en finit pas de s’allonger. J’étouffe un autre bâillement qui me renvoie le même goût éthylique dans la bouche. Pas le moment de vomir, ma fille. J’allume l’interrupteur. La lumière criarde qui inonde la pièce m’agresse, accentue mon mal de crâne. La main en visière pour m’abriter des feux des néons, j’avance à tâtons en direction du petit placard qui s’ouvre en grinçant. Je fais tomber deux comprimés au fond d’un verre et, avachie sur une chaise, les deux coudes sur la table je les fixe bêtement se désintégrer dans l’eau avant de lever péniblement le bras pour me porter un toast. Je ferme les yeux, j’ingurgite l’eau effervescente et je grimace en priant que ce foutu tournis fiche le camp. J’attends un moment puis je me risque à rouvrir les paupières. Bien que latente, la migraine me semble légèrement plus supportable. Merci Upsa.
Je me redresse en gémissant puis lève la tête. La petite horloge murale Disney indique sept heures treize. C’est drôle, on dirait qu’elle a rétréci elle aussi. Bâillement. J’ouvre le frigo pour sortir le saladier que je pose sur le plan de travail. Le contact de mes doigts avec le froid du récipient me réveille un peu plus. Du tiroir coulissant, je prends la Tefal que je mets sur la plaque électrique puis je passe un rapide coup d’éponge sur la table avant de poser un set dessus. Bâillement. Je sors une assiette plate, un couteau, une fourchette, une petite cuillère et un verre Duralex. Ah le fameux verre Duralex, un des objets mythiques des années 70 qui a passionné des générations de mioches à la cantine entre les carottes râpées et le bœuf-purée. Un rescapé celui-là. Je regarde le fond du verre qui n’atteindra jamais sa majorité : 17. Presque six fois l’âge de Nathan. Je pose l’attirail sur la table propre avec les couverts au garde-à-vous comme des petits soldats.
Dehors, le ciel est nuageux et un voile de brouillard donne un aspect fantomatique à la ville de Gennevilliers. Une dizaine de voitures en file indienne klaxonnent derrière un camion d’éboueurs arrêté en plein milieu et qui, visiblement n’en a rien à foutre. En voyant le joyeux bordel causé par les hommes en vert, je ne peux réprimer un sourire fatigué.
Je retourne prendre du lait au réfrigérateur. Je me saisis au passage du gros bol tacheté Snoopy en plastique, son préféré, celui qu’on lui avait acheté il y a deux ans. Avant d’y verser le Candia dedans, je m’assure que la date de péremption inscrite sur la bouteille n’est pas dépassée. Pas comme la dernière fois. « Pauvre tarée, tu pourrais empoisonner ton môme sans t’en rendre compte ! ». La voix cinglante de l’autre salaud résonne à nouveau dans ma tête comme un écho accusateur. Voilà que mes mains sont prises de légers tremblements et qui s’agitent pendant que mes jambes se mettent à flageoler. Je ressens ce pincement habituel dans ma poitrine, cet affolement qui finit toujours par m’oppresser, me brouiller la vue jusqu’à me faire chanceler. La migraine accentue son emprise et mes oreilles bourdonnent comme si Maya avaient filé rencard à toutes ses copines pour aller butiner à l’intérieur de mes tympans. Accroche-toi, Camille. Ne te laisse pas envahir par ces pensées. Pas ce matin. Chasse-les.
Les secondes s’écoulent et, Dieu merci le vertige s’estompe. Je reprends progressivement mes esprits et finis de remplir le bol à ras bord. J’attrape la boite de cacao jaune que j’ouvre. Je sens mes lèvres frémir pour former un pâle sourire. « Veux du Neskick… Veux du Neskick… Veux du Neskick…» qu’il me dit à chaque fois en bondissant comme un ressort. Je souris à nouveau. Je verse quelques cuillérées de la poudre chocolatée dans le lait et je me mets à touiller pendant que mes doigts massent lentement ma tempe gauche.
Les avertissements sonores qui viennent de l’extérieur semblent témoigner que les ramasseurs de poubelles continuent d’emmerder leur petit monde. Bien fait. Les carreaux des fenêtres émettent des sons humides et espacés comme si ils avaient le hoquet. Le bruit s’intensifie. Il pleut. Dehors, à travers la fine brume blanchâtre, je perçois les pigeons perchés sur les arbres ou les bancs écaillés du square des Bonnequins qui s’ébrouent comme des chiens.
Pendant que je continue machinalement de mélanger le cacao au lait, mes yeux se tournent malgré eux vers le placard sous l’évier qui contient le mini-baril de lessive, l’Ajax vitre et tous les autres produits d’entretien. Celui-là même qui abrite Jack et Daniel. Mes deux amis et bourreaux. Tapis dans l’ombre, entre une bouteille de détergent et l’eau de javel, je sais qu’ils me font de l’oeil depuis que je suis entrée dans la cuisine. Pour le moment ils ne font que me reluquer. Ignore-les, merde. Au moins ces deux prochaines heures.
Je me saisis de la boite en fer située au dessus du micro-ondes et récupère la pochette en plastique transparente. Amusée, je relis l’étiquette : huit ballons « Pirates-Party » à gonfler. J’ai longtemps hésité entre ceux-là et les « Jungle-Party » et ses petits chimpanzés craquants. J’ouvre le sachet et prends les minuscules dirigeables colorés que je colle à mes lèvres. En un temps record, les huit têtes de mort sont gonflées et flottent dans l’air. Y’a pas à dire, souffler dans les ballons, ça me connaît. Une vraie pro…N’est-ce-pas, monsieur l’agent ?
Je sors le sucre en poudre, l’indétrônable Nutella et enfin les trois pots de confiture de fruits que j’ai acheté hier : fraise, abricot, pêche. Je me souviens encore de ce que le jeune type de Franprix m’a dit, l’air un peu ennuyé : « Désolé Madame, il ne reste que du Andros » et, puis, je ne sais pas pourquoi, il a ajouté « C’est trop tard pour les « Bonne Maman », il faudra attendre ». Je sais bien qu’il ne pouvait pas se douter, qu’il voulait juste plaisanter. Je sais bien tout ça. Pourtant j’ai pleuré.
J’interroge la cuisine du regard. Tout semble prêt. L’immense saladier avec la pâte à crêpe est sorti, la table est mise, les ballons sont gonflés. Le décor est planté. Enfin non. Quelque chose manque. Merde…merde…Hmmm…Ah oui !
Je retourne dans ma chambre juste le temps de récupérer de la penderie l’impressionnante peluche que j’avais achetée avant-hier chez Toy’s R’ us. Un gigantesque panda zébré d’un bon mètre de haut avec une gueule tellement profonde qu’on pourrait y enfoncer la main. De retour dans la cuisine, je pose l’animal au centre, parmi les ballons.
Pour le moment, tout se passe bien. Certes ma tête me fait toujours souffrir, mais jusqu’à maintenant mes mains ne m’ont pas trahi. Bravo main gauche, bravo main droite, j’ai presque envie de vous applaudir. Si seulement je ne ressentais pas ce léger picotement dans ma gorge. Il fallait s’y attendre. Jack et Daniel commencent à s’impatienter ; ils se manifestent, ils s’échauffent la voix. Pas bon signe ça. D’un pas volontaire, je retourne à nouveau dans ma chambre pour me préparer. Rapide l’habillage. Le temps d’enfiler un jean et le t-shirt blanc écru que Nathan adore avec nos deux visages préimprimés dessus. On l’avait fait faire dans une boutique d’infographie lors de notre séjour à Québec, en juin dernier ; « Second Skin » qu’elle s’appelait cette boutique, je crois. Un bon souvenir. Lui avec sa gueule d’ange et moi avec ma gueule de bois.
Je passe à la salle de bain et pour la seconde fois, je vois mon reflet dans la glace. Début de nausée et le tournis que revient me saluer. Je me raccroche au rebord de l’évier qui me semble ridiculement petit. Comme d'habitude, j’ai envie de détourner le regard, mais cette fois, je m’efforce de résister. « Osez vous regarder en face, c’est la première étape de la reconstruction » m’avait dit l’avocate. Je tiens bon devant le visage cireux de mon double.
Je prends l’étui en cuir en riant nerveusement. Ah, ma trousse à maquillage, en voilà une qui a la surprise de sa vie ! Je l’ouvre et trouve pêle-mêle un vieux crayon noir, un reste de fond de teint à la couleur douteuse, un bout de rouge pas trop voyant et deux trois bricoles assoupies que mes doigts viennent triturer. Avec un soin aussi méticuleux que dérisoire, je colorie mes joues trop pâles et trop creuses, ma bouche abîmée et dissimule tant bien que mal sous le mascara mes paupières enflées. J’ai un peu la tremblote, mais à dire vrai je m’en sors avec les honneurs. Compte tenu des dégâts et des dommages collatéraux provoqués par les deux acolytes ces dix derniers mois, ce que je viens d’accomplir dépasse allègrement le cadre du simple camouflage. Ça frise la magie.
J’affronte à nouveau le regard insolent du miroir. O Miroir, Mon Beau Miroir, t’emmerde pas à me dire que je suis la plus belle. Pas de baratin. Non. Dis-moi juste que je ressemble à une maman. Juste une maman. C’est tout. Même une maman de pacotille, avec un petit « m ». C’est pas grave, je prends quand même. Allez quoi, sois chic, dis le.
Le cadran de ma montre affiche presque huit heures. Je pense à l’autre qui a déjà dû prendre la route. Chasse ça aussi. Pour le moment il n’est pas là et doit probablement s’arracher les cheveux dans les embouteillages. Si seulement il pouvait rester bloqué sur l’A4 une bonne centaine d’années.
Je me dirige vers la chambre de Nathan. J’entrebâille le battant et, retenant ma respiration, je me tiens quelques secondes sur le pas de la porte. Voilà que j’ai encore cette singulière impression de rétrécissement. On dirait que la pièce s’est contractée et qu’en l’espace d’une nuit elle a perdu la moitié de son volume.
Mon regard se pose sur le lit. Allongé sur le côté, le pouce avalé par ses lèvres minuscules, des épis blonds dressés au sommet de sa tête telles des virgules chevelues, il poursuit innocemment son escapade ensommeillée. Submergée devant tant d’abandon, l’émotion me saisit de plein fouet. Les yeux brûlants, j’enfonce violemment mon poing dans ma bouche. Calme-toi, Camille. Respire. Respire profondément.
Les dents plantées dans mes phalanges, je lutte pour reprendre le contrôle. Lorsque les battements de mon cœur ralentissent enfin et que ma mâchoire finit par desserrer son étreinte, une autre sensation vient prendre le relais. Cet avant-goût-là, je le connais trop bien pour ne pas le craindre, le redouter. De la cuisine et du fin fond du placard, Jack et Daniel s’expriment clairement désormais. Ils me draguent sévères là. Si mes oreilles parviennent tant bien que mal à ignorer le son de leur voix liquide et envoûtante, ma gorge sèche et ma langue de plus en plus râpeuse n’y arrivent pas. Foutez-moi la paix, les gars. Je vous en prie.
En voyant les petits pieds nus de Nathan, j’esquisse une moue dubitative et émue. Il n’a jamais pu supporter les couvertures cet enfant. C’est comme les gants ou les bonnets qu’il n’a jamais pu garder plus de cinq minutes. Impossible de le couvrir en fait. Maintenant que j’y pense, c’est bizarre quand même. Si petit et déjà épris de liberté.
À pas de loup, j’entre dans la chambre, son royaume. Craintive, je m’approche puis pose les genoux à terre près du lit. Prosternée devant mon petit roi, je l’inspecte, je le scrute, je le décortique comme ce premier jour où nous fîmes connaissance ; celui là même où sorti de mes entrailles translucides, la bouche hurlante et le corps gélatineux relié par cette liane charnelle, on me le posa sur mon sein. Terrifiée et ravie, je l’ai regardé sous toutes les coutures, j’ai compté et recompté ses doigts fripés, examinant attentivement chaque trait de visage, à la recherche du plus infime défaut, de la moindre imperfection. Ce matin, je le regarde pareil ; je le redécouvre pendant qu’il m’appartient encore. Les mots de l’avocate me reviennent en mémoire « Il faut vous battre Camille. Vous battre pour lui, vous soigner pour lui si vous voulez le récupérer un jour. Il faut vivre pour lui ». Vivre. Bien sûr. Dites-moi madame-je-sais-tout-diplômée-en-droit, combien de temps vous pouvez vivre, vous, si on vous enlève le cœur ? Parce que moi, par exemple, sans mon cœur, c’est très con, mais je meurs. Parfaitement, je meurs.
Je pose ma main sur son épaule que je presse délicatement.
- Nathan, debout mon ange.
Ses cils frémissent puis après un court instant ses paupières se décollent lentement. Il me fixe sans véritablement me voir, gémit de drôles de sons en faisant une demi-douzaine de grimaces inconnues pour le plus doué des primates. T’es pas du matin, mon bonhomme. Comme ta mère.
- Allez, on se lève et on s’habille, d’accord ?
Il opine plusieurs fois du chef, mais à aucun moment son regard ne croise le mien.
- Tu…Tu fais un bisou à maman, avant ?
Nathan baisse soudain la tête et je sens son corps se recroqueviller. Il ne veut pas te faire de câlins ton gamin, ça t’étonnes ? Il refuse de t’embrasser ou te serrer dans les bras, tu ne comprends pas ça ? Laisse-moi te rafraîchir la mémoire, ma fille. Il a passé ces deux dernières années à te voir déambuler comme une créature sortie d’un film de Romero, renversant les meubles et piétinant ses jouets ; il t’a vu te vautrer, t’écrouler et ramper sur le carrelage comme un lombric, dégueuler dans toutes les pièces de la maison et lui hurler dessus ou sur son père à longueur de temps et tu voudrais qu’il te saute au cou en t’étouffant de baisers ? Non, sérieusement Camille, tu ne vas pas nous faire croire que tu es surprise quand même ?
Impatiente à l’idée de lui montrer la modeste fête que je lui ai préparée, j’habille Nathan rapidement sans vraiment prêter attention aux vêtements que je lui enfile maladroitement. Ce n’est qu’après que je réalise, stupéfaite, qu’il est vêtu d’un pantalon rouge et d’un pull-over de la même couleur. Je regarde mon petit homme, sans bouger, désarmée par cette vision. Sa tenue écarlate. Ma maison en brique. Le petit déjeuner avec le cacao en poudre et les pots de confiture. Je souris malgré moi. Tous les ingrédients sont réunis, tout y est. Ma bouche se tord et mon sourire se crispe. Le loup. Même le loup est là. Il est en chemin.
Il est presque huit heures et demie. La pluie ne s’est pas arrêtée de tomber. Il y a un peu plus de gens maintenant. Hommes et femmes, retardataires, quittent leur appartement dans la hâte en pestant sur la morosité du temps ou celle peut-être de leur existence ; s’engouffrent dans leur véhicule pour s’empresser de jouer leur rôle dans le monde de l’effort et du travail. Au loin, les voitures n’en finissent toujours pas de s’injurier à grands coups de klaxons pendant que les pigeons, indifférents et trempés, sont à l’affût du moindre détritus à picorer.
Je prends la main de Nathan et ensemble nous nous dirigeons le long du couloir qui débouche sur la cuisine. Mon cœur palpite et mes jambes vacillent. Un mélange d’angoisse et d’euphorie juvénile m’envahit. Lorsque nous entrons dans la pièce et que Nathan aperçoit les ballons pirates aux sourires édentés qui jonchent le sol et l’énorme ours en peluche qui siège au milieu, il se passe ce que je n’osais espérer. Sa mine s’éclaircit, ses yeux s’écarquillent puis s’illuminent pendant que ses lèvres s’entrouvrent, s’élargissent en une lune rayonnante. Un son étranglé et incontrôlable arrive à même à sortir de sa bouche d’enfant. Il glousse ! Il rit !
Ses bras restent collés le long de son corps, mais je vois ses pieds sautiller sur place avant de se ruer vers le gros panda. Tremblante comme une feuille, je reste en retrait et me mordille la tranche de la main pour contenir l’émotion qui me gagne encore. Frappée par la beauté de l’instant, j’oublie un court moment la migraine et la soif qui me tenaille. Mes yeux piquent. Non, ne pas pleurer devant lui. Enivre-toi plutôt de cette image là, Camille. Elle est à toi, rien qu’à toi. Savoure le moment. Picole le. Saoule toi, étourdis toi de cette petite victoire, avine toi du visage émerveillé du petit. Tu l’as bien mérité et personne ne pourra te le voler. Souviens-toi de l’heure, de l’endroit, de son expression joyeuse. Souviens-t’en et grave-le dans ta mémoire imbibée, qu’il s’imprime à jamais dans tes rétines délavées.
Alors que Nathan shoote dans les ballons pirates en poussant des gloussements enjoués, je prépare, plus détendue, le petit déjeuner. J’allume la petite plaque électrique et j’attends tranquillement que la poêle chauffe en découvrant du coin de l’œil les nouveaux talents footballistiques de mon fils. Mickey me rappelle qu’il est bientôt neuf heures moins le quart. Le temps passe vite, trop vite pour moi qui vis de bons moments. Ne pas penser aux minutes cruelles qui s’écoulent. « On ne peut oublier le temps qu’en s’en servant ». Baudelaire avait vu juste.
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Tout habillé de rouge, Nathan est lové dans les bras molletonneux et soyeux de l’animal synthétique et ronronne des soupirs satisfaits. En le voyant ainsi, une vague de regret et de culpabilité m’envahit, plus forte, plus intolérable que je ne l’imaginais. Je sens à nouveau les larmes monter en moi, mais une fois encore, je parviens à les contenir. Je plonge la petite louche et verse un peu de pâte sur la poêle tiède que j’ai soigneusement graissée. Applique-toi, ma fille. Tu as déjà gâché ta vie tu vas pas non plus foirer tes crêpes. Tout en préparant le petit déjeuner, je jette de brefs coups d’œil à travers la fenêtre.
Dehors, la circulation est désormais plus fluide et les automobiles, soudainement victimes de je ne sais quelle sorcellerie me paraissent aussi grandes que les voitures Majorette de mon enfance. Idem pour les arbres aux troncs massifs, qui font face à mon immeuble. Eux aussi, semblent avoir rapetissé depuis tout à l’heure. Pourquoi ai-je la sensation que le monde se réduit irrémédiablement ?
Je fais mes mini-crêpes avec un talent insoupçonné. Je n’en avais plus fait depuis des lustres ; depuis l’époque où tout allait bien, l’époque où j’étais drôle, l’époque où j’étais belle. Elles sont toutes impeccablement réussies même la première, celle qui d’ordinaire se porte toujours volontaire pour se sacrifier. Pour autant, je n’ai plus vraiment le cœur à m’autocongratuler ou me réjouir de ma performance culinaire. Jack et Daniel me harcèlent sans relâche. J’ai l’impression d’être une plante, une sorte ficus qui s’assèche désespérément. Entre deux versements de lait, j’assène au duo assassin des regards menaçants puis suppliants. On dirait que ma langue a gonflé à l’intérieur de ma bouche ; elle m’empêche de bien respirer. Je peine pour fabriquer un peu de salive que j’avale en grimaçant de douleur comme si j’ingurgitais une poignée d’aiguilles. Intérieurement, je supplie mon corps de me rester fidèle, de ne pas m’abandonner et de se battre à mes côtés pour faire face à mes ennemis spiritueux.
Mon mobile se met à vibrer. C’est lui. Sèchement il me fait savoir qu’il est arrivé et qu’il est garé juste devant la maison. Je regarde à travers la fenêtre pour m’en convaincre. Merde. Une Peugeot 206 bleu nuit est postée à quelques mètres. Ce fumier a changé de voiture. Je paries qu’il a volontairement choisi ce modèle et cette couleur pour me rappeler perfidement les jours où la police venait, à sa demande, sonner chez moi pour, sous prétexte d’une visite « normale », s’assurer que j’avais pas mis le feu à la baraque ou que j’avais pas oublié Nathan au square ou je ne sais où. J’essaie de prendre un ton détaché.
- Il prend son petit déjeuner. On avait dit neuf heures et demie.
Il veut ajouter quelque chose, mais sans hésiter je lui coupe la parole.
- Non. Tu attends dans la voiture.
Il n’insiste pas et raccroche. Mon cœur s’emballe, mes mains transpirent, ma gorge souffre. Je crève de soif.
La tignasse sous le bras du gros panda, Nathan se tourne vers moi, le regard interrogateur.
- C’est qui ?
- C’est…papa, mon ange.
Je me suis mordu la langue. J’ai failli dire « c’est le loup ».
J’assois Nathan devant son bol de chocolat que j’avais mis à chauffer dans le micro-ondes. J’apporte l’assiette qui contient mes cinq farineux chefs d’œuvres. Je fais la moue. Cinq crêpes, même petites, pour un enfant de trois ans, j’ai vraiment eu la main lourde.
Je regarde la pendule qui n’en finit plus de disparaître au point qu’il m’est presque impossible de lire l’heure. Je m’approche et distingue en plissant les yeux qu’il est neuf heures et quart.
Je m’en fous, je m’en contrefous. Engoncé dans son costard bon marché et encastré dans sa bagnole couleur gendarme, le grand méchant loup patientera. Mon petit chaperon rouge profitera de son petit déjeuner ; il prendra son temps pour savourer mes mini crêpes que je suis en train de tapisser de sucre, de fruits divers et de Nutella. Rien à foutre. Il ne quittera pas ma vie sans garder le goût de ce que j’y ai mis.
Je m’assois à côté de lui. Le temps s’arrête et plus rien ni personne n’a d’importance : mon fils déjeune. Les yeux brillants de gourmandise, Nathan regarde ces petites et chaudes soucoupes légèrement recouvertes de confitures et de pâte à tartiner. Cinq crêpes.
La première à la fraise pour lui dire que je l’aime.
La seconde à l’abricot pour lui demander pardon.
La troisième à la pêche pour lui promettre de guérir.
La quatrième au Nutella pour lui demander de m’attendre.
Et enfin, la dernière, nature, mais que j’ai imbibée d’espérance.
Pour qu’il ne m’oublie pas.
david widjet (http://www.ecrivez.org)