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Nostalgia



Alors que je suis, à quelques années près, sur le point d’entamer la seconde moitié de mon existence d’homme, il m’arrive fréquemment de ressentir cet étrange état de langueur, ce désir vague accompagnée de mélancolie. Sur la nostalgie, je ne serai pas – et peut être jamais - aussi poétique que Grand Corps Malade qui dit joliment « qu’elle est la fiancé des bons souvenirs qu'on éclaire à la bougie », aussi abstrait que Saint-Exupéry qui prétend « qu’elle est le désir dont on se sait quoi », pas même aussi tranchant que l’écrivain chinois Gao Xingjian qui la compare « à un poison ».

A l’aube de mes trente cinq ans, je n’ai pas encore trouvé ma propre définition de cette tendre tristesse qui m’étreint le cœur un peu plus souvent qu’avant.

En revanche, je saurais vous dire et sans confusion aucune, les regrets attendris que sont les miens. Ils sont là, tenaces, solidement amarrer au mât de ma mémoire sans âge. Je pourrais vous conter avec une ferveur presque intacte qu’il m’arrive encore de repenser à ces week-end passés allongé sur mon lit superposé, une paire de dés et un crayon à la main à griffonner, à gommer des points d’Endurance, d’Habileté et de Chance sur une feuille de papier quadrillée qui me servait d’inventaire pour ranger mes provisions, mon équipement et mon argent. Je pourrais des heures durant vous narrer quelle était l’étendue de mes pouvoirs imaginaires, la variété de mes armes (de l’arbalète au fusil laser !), l’extraordinaire de mes vies et les atrocités de mes morts (car je mourrai très souvent !) ainsi que les moult « Défis Fantastiques » que j’ai pu relevé – en trichant quelques fois - dans la peau d’un sorcier, de Pip le vaillant chevalier en « Quête du Graal » ou d’un « Loup Solitaire » et guerrier sanguinaire.
Oui, je pourrais vous décrire tout ce que j’ai fictivement vécu au travers des « livres dont VOUS êtes le héros », ces aventures mi-roman mi-jeu écrites par ces auteurs géniaux – de Ian Livingstone à Steve Jackson en passant par J.H Brennan et Joe Dever - qui ont subjugué et magnifié ma vie d’adolescent lunaire à la fin des années quatre-vingts.

Dans ma liste encore peu fournie de doléances, se trouve également, incrustée dans un coin de mon cerveau, cet après-midi, unique, où Anne Mazarguil, un petite bout de femme de seize ans m’avait fait à moi, jeune branleur du même âge, un strip-tease maladroit mais divin qui pétrifia mes mouvements, assécha ma salive et traumatisa mes pensées pendant le reste de ma scolarité, cette année de 1988.
Il a suffit d’un pari puéril que la jeune fille avait (volontairement ? Le mystère restera entier) perdu pour qu’elle chasse Lise, Carine et ses autres copines gloussantes ainsi que ses copains dégoûtés pour aller s’enfermer dans sa chambre avec moi comme seul témoin de son sensuel effeuillage.
Il faut dire qu’Anne, véritable allumeuse en la matière, me courait après depuis un moment et le faisait clairement savoir notamment lors des cours de natation, à la piscine de Saint-Sébastien Froissard, où vêtue de son maillot de bain blanc deux pièces qui affichait fièrement deux énormes obus fermes et bien droits, elle déambulait le dos cambré, en direction du plongeoir non sans me jeter au passage un regard polisson, certaine de son effet.

Au final, et bien que la bougresse m’ait explicitement et considérablement facilité la tâche, cet après midi là, le ballot puceau que j’étais encore ne coucha jamais avec Anne Mazarguil et, au risque de chagriner ou d’agacer la fille avec qui je suis actuellement, il m’arrive curieusement de repenser à ce rendez-vous manqué.

Mais, aujourd’hui, je préfère relater l’autre regret, mon autre petit soupir de déception. Ce souvenir là, assurément moins féerique que mes périples littéraires interactifs et sensiblement moins excitant (et frustrant) que ce fameux strip-tease, se manifeste plus ou moins régulièrement. Il surgit sans crier gare, me prenant au dépourvu pareille à une vieille connaissance dont ne sait plus trop quoi dire mais dont on ne peut se résoudre à se débarrasser.
Cette réminiscence, c’est l’image de ma mère, Daisy, faisant ses mots croisés sur le Télé 7 Jeux, ce magasine ancestral et divertissant qu’elle achetait presque tous les mois et qui parfois pouvait aussi m’occuper un après-midi lorsque je passais un week-end sur deux où que j’étais en vacances à Montigny-Le-Bretonneux, sa résidence à cette époque.

Je me souviens très bien de l’emplacement de ma mère et de sa posture lorsqu’elle s’évertuait à jouer les verbicrucistes en herbe. La plupart du temps, elle avait les genoux à moitié repliés et les pieds nus sur le sofa en cuir couleur caramel qu’elle avait conservé de son ancien appartement à Boulogne-Billancourt et qui se trouvait désormais dans le grand salon juste devant cette immense baie vitrée qui donnait du fil à retordre à Maria, sa femme de ménage – la meilleure des soixante et onze employées qui n’en finissent toujours plus de se succéder - avec qui elle riait beaucoup.
Je la revois très bien, accoudée sur un des bras ridé du canapé, les yeux rivés sur une des grilles, concentrée et – je me plais à le croire – suffisamment heureuse dans ces instants là.
Parfois, sa main était élégamment suspendue en l’air comme retenue par le fil invisible d’un marionnettiste. Je présumais alors qu’elle hésitait, buttait sur un mot ou sur le nom d’une célébrité, ne souhaitant probablement pas prendre le risque de se tromper, elle qui – d’aussi loin que je me souvienne – remplissait directement et effrontément les grilles au stylo à bille. J’ai particulièrement en mémoire les moments où, en pleine réflexion, elle se mordillait la lèvre inférieure ou, plus caractéristique de sa personne encore, elle rongeait nerveusement la fine peau de ses doigts qui finissaient naturellement par saigner en affichant piteusement leur chair meurtrie. Quand je regarde mes propres doigts mutilés, je ne peux m’empêcher de sourire car de toutes ces émouvantes et inavouables ressemblances qui me rapprochent de ma mère, je crois que cet héritage cannibalesque maternelle doit être celui dont je suis honteusement le plus fier.

Il m’est difficile de parler des mots croisés du Télé 7 Jeux sans évoquer ses trois brillants et principaux tortionnaires. Le plus sympa, le plus compréhensif était indiscutablement Monsieur Veron dont les grilles, souvent répétitives, étaient généralement d’une déconcertante facilité. Ma mère – et moi-même – les terminions sans triomphalisme mais avec le minimum de satisfaction que peut procurer une victoire aussi aisée puisse t-elle être.

A l’opposé, le titre du plus grand salaud revenait immanquablement à J.P Boissy dont les mots croisés semblaient nous dire sans détours ni ménagement : « qu’est-ce que vous foutez là ? ».
Sans vouloir être désobligeant vis-à-vis de ma mère, je pense qu’en dépit de ses efforts louables et de ses respectables compétences dans ce domaine, elle ne fut jamais véritablement en mesure de rivaliser avec cet amuseur sadique qu’était ce Boissy qui, dans sa grande mansuétude, nous laissait juste un « os » à ronger, un « as » à inscrire sur les deux cases vides et quelques définitions relativement abordables mais qui semblaient n’être là que pour s’excuser de la cruauté des autres énigmes vraiment indéchiffrables.

Entre ces deux extrêmes, il y avait un intermédiaire, un parfait compromis entre l’amabilité exagérée d’un Veron et l’inaccessibilité prétentieuse d’un Boissy.

Ce célèbre auteur répondait au nom de Jacques Capelovici. Fin linguiste, autoritaire et farceur, bougrement coquet dont les envolées aussi lyriques que soudaines en ont fait un mythe télévisuel pendant une décennie, cet homme était l’adversaire idéal pour la joueuse modeste mais sérieuse qu’était ma mère. Plus connu sous le pseudonyme de « Maître Capello », ce subtil poète offrait des grilles qui lui titillaient agréablement les neurones sans pour autant les décourager.

Les duels verbicrucistes qui opposaient le Maître à ma mère étaient équilibrés. Tantôt elle gagnait et tantôt elle perdait, abandonnant la grille inachevée – qu’il m’arrivait, en état de grâce, de compléter moi-même ! - pour en commencer une autre. Il n’était pas rare - lorsque j’étais là - de venir m’incruster lors de ses affrontements cérébraux avec l’innocente envie de lui porte secours ou la jeune insolence de l’impressionner en lui démontrant mes capacités pourtant limitées. Assis à ses côtés ou caché derrière son dos, je présume que je devais forcément interrompre ses réflexions, annihiler involontairement ses tentatives ou même l’induire en erreur. Je n’ignore pas que j’ai dû occasionnellement l’emmerder copieusement même si elle n’eût jamais l’indélicatesse de me le faire sentir. Mais je peux aussi vous dire que je reste sincèrement convaincu avoir été de temps à autre un fidèle allié en débloquant des situations inextricables qui ont permis à ma mère de reprendre l’ascendant et même quelque fois de vaincre.
Bref, que je fusse armé de la meilleure comme de la pire intention, je mettais mes facultés intellectuelles à sa disposition pour lutter avec elle afin qu’ensemble nous puissions battre à grands coups de verbes, d’adjectifs, de noms communs, notre truculent ennemi, celui là même qui nous flattait en malmenant raisonnablement notre intelligence.

Naturellement, le Télé 7 Jeux de l’époque présentait d’autres sympathiques distractions - le jeu des 7 anomalies, les mots fléchés, les psycho-tests,  les vrais ou faux et j’en passe…- qui existent encore pour la plupart (même si le Sudoku semble désormais leur voler la vedette) mais je ne pense pas me tromper en affirmant que de toutes ses amusants divertissements, les mots croisés de Jacques Capelovici sont ceux qui lui procurèrent le plus de plaisir et ceux dont je me souviendrais encore longtemps.

Aujourd’hui, à ma connaissance, ma mère a cessé de jouer aux mots-croisés. En contrepartie, hélas, d’autres maux, plus durables et plus complexes ont croisé son existence. Bien évidemment, « Maître Capello », ne s’en ai jamais rendu compte. Du haut de ses quatre vingt cinq printemps, ce vieux briscard continue et continuera jusqu’au bout d’affronter d’autres concurrents plus talentueux que son ancienne et anonyme adversaire.

Je vous mentirais en disant que de ne plus voir ma mère penchée sur ce magasine, le front plissé par la concentration mais le cœur que j’imaginais content, est un déchirement, une profonde douleur pour l’enfant que je fus et l’adulte que je suis maintenant. Non, non, bien sûr je n’irai pas certainement pas jusque là.

Cependant, c’est juste qu’intérieurement, je ne peux m’empêcher de songer que lorsque j’aurai enfin trouvé ma définition personnelle de la nostalgie, il se pourrait bien qu’elle puisse ressembler à cette époque où ma mère croisait le fer, ou plutôt le stylo, avec le grand Jacques Capelovici.

david widjet (http://www.ecrivez.org)


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