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Un amour (chapitre 4)



Chapitre 4 : « tu es en train de te détruire »


21 mai 1999


La sonnerie du téléphone retentit.
- Chéri, lança Eugénie, tu peux décrocher, je suis dans la salle de bain !
Le temps s’est écoulé et la sonnerie continuait de résonner dans l’appartement.
- Julien ?
N’obtenant aucune réponse, Eugénie laissa échapper un soupir d’exaspération. Elle enfila un peignoir et se dirigea hâtivement vers le salon. Cherchant son mari du regard, elle décrocha le téléphone :
- Allô, fit-elle sèchement.  
Un léger silence s’ensuivit puis une voix fluette et gémissante se fit entendre :
- C’est…c’est moi, ma chérie. C’est maman.
Eugénie sentit sa poitrine se comprimer. Presque un mois qu’elle n’avait eu de nouvelles de sa mère. Elle fit un effort pour ne rien laisser paraître, essayant même d’adoucir le ton de sa voix.
- Tu…vas bien, maman ?
- Oui, oui, répondit sa mère de la même voix timide. Je...Je voulais savoir comment tu allais. Je sais que…que…je n’ai pas beaucoup appelé ces derniers temps. Je…Je n’ai pas osé.
« C’est le moins qu’on puisse dire » pensa Eugénie. Là encore, elle évita d’envenimer les choses et tenta de se montrer compréhensive.
- C’est pas grave, maman. Tu devais être occupée. Et puis, tout va bien ici. Il n’y a plus à s’inquiéter. J’ai reprit du poil de la bête.
- Vraiment ? fit sa mère, le ton emplit d’une soudaine ferveur.
- Oui, vraiment, renchérit Eugénie. Je vais mieux. Même Julien, je sens que jour après jour, il fait des progrès.
Un long silence s’ensuivit à l’autre bout du fil avant que la mère d’Eugénie reprit la parole, à nouveau embarrassée et plaintive.
- Ma chérie, je voulais te dire combien je…enfin nous t’aimons tous très fort et que cela me fait tellement de peine que…
« C’est reparti » se lamenta Eugénie. Sur le coup, elle avait naïvement cru que sa mère allait enfin faire preuve de compréhension. Visiblement il n’en était rien. Cela faisait des mois qu’elle lui rabâchait les mêmes arguments. Des mois qu’elle lui reprochait de rester cloîtrée, de se couper du monde pour passer ses journées à s’occuper de Julien au détriment de sa carrière qu’elle avait saboté, de ses occupations et de tout ce qui faisait sa vie. « Tu ne peux plus vivre de cette façon » lui répétait-elle inlassablement à chaque appel téléphonique. Eugénie ne supportait plus les leçons de moral de sa mère comme lorsqu’elle était enfant ; d’ailleurs elle lui parlait désormais comme lorsqu’elle était une petite fille, avec ce ton plein de niaiserie ou d’une autorité professorale. Désespérée et incomprise, Eugénie ne pouvait pu dialoguer avec sa mère sans que cela finisse en dispute où que l’une ou l’autre, folle de rage ou de dépit, raccroche au nez de l’autre. Eugénie ne savait plus comment lui faire entendre raison, comment lui faire comprendre. Comment sa propre mère, cette femme aimante et pétrie d’une infini bonté qui avait passé son existence à s’occuper des gens les plus nécessiteux pouvait lui reprocher à elle, sa fille, la chaire de sa chaire, de vouloir faire la même chose pour son mari, l’amour et l’essence même de sa vie ? Comment ne pouvait-elle pas se rendre compte que Julien vivait des moments pénibles et que son rôle était d’être présente à ses côtés pour l’écouter, le consoler et l’aider à surmonter cette douloureuse épreuve ? Si sa mère, femme catholique pratiquante, véritable puits de générosité et de miséricorde se refusait à comprendre et à accepter cela, alors, aussi inconcevable et déchirant que cela puisse paraître, elle n’avait aucune idée de ce que l’amour véritable, l’authentique attachement signifiait. En voyant sa mère se détourner d’elle, Eugénie perdait une nouvelle illusion sur l’ingrate et l’égoïste nature humaine. Chaque jour davantage, Eugénie se sentait orpheline. Seule au monde.
- Tu…tu es en train de te détruire, geignait sa mère, au bord des larmes.
Une bouffée de colère se mit à envahir puis embraser Eugénie. Un magma bouillonnant de fureur se mit à la brûler de l’intérieur et à lui consumer le corps et le cœur. Elle en avait plus qu’assez de cette mascarade, marre d’entendre « qu’elle foutait sa vie en l’air ».
- Putain mais qu’est-ce que tu veux que je fasse, maman ? dit-elle, prise d’un terrible accès de colère. Que je le quitte c’est ça que tu veux ? Hé bien, va lui dire toi-même !
Furieuse, Eugénie se retourna et appela son époux :
- Julien, ma mère veut te dire un mot !
Son cœur battait follement dans poitrine. Elle avait mal, elle souffrait. Extérieurement comme intérieurement. Comment osait-elle lui demander d’abandonner son mari, de le condamner définitivement au moment où il avait le plus besoin d’elle ?
Julien ne venait pas. Dans le combiné, la voix de la mère d’Eugénie s’étranglait dans ses sanglots.
- Julien ! répétait Eugénie.
Son cri résonna, tel un écho assourdissant, et se répercuta dans chaque coin de la pièce comme si elle avait été débarrassée de tous ses meubles.
- Ma chérie, supplia la mère en reniflant, calme moi, mon enfant.
Mais déjà Eugénie ne l’écoutait plus. Le regard affolé, elle attendait que Julien apparaisse. Mais il ne venait toujours pas. Ce n’était pas la première fois qu’il tardait à se manifester. La semaine dernière il avait mis presque dix minutes à venir à répondre à ses appels et venir à sa rencontre. Elle le soupçonnait de rester de plus en plus longtemps enfermé dans la salle de bain ou dans les toilettes, la lumière éteinte. Ainsi, dans l’obscurité, il ne pouvait plus distinguer les objets, son environnement, les gens et sa maudite chaise roulante. Et surtout, noyé dans le noir, il ne se voyait plus comme s’il cherchait à échapper au monde présent. Et, bien sûr, c’est bien cela qui terrorisait Eugénie plus que tout. Qu’il cherche un jour ou l’autre à fuir ce monde là, à s’évader de cette existence enchaînée, qu’il cherche à rompre le lien déjà fragile que sa femme cherche à tout prix à conserver.
Alors qu’elle s’apprêtait à se mettre à sa recherche, Eugénie entendit enfin le bruit grinçant et familier du fauteuil. Julien, apparut, le visage grave et blême et les yeux rivés vers le sol. Eugénie, le front ruisselant et la main tremblante, tendit le combiné à son mari.
- Ecoute ce que ma mère a à te dire, dit-elle la voix chevrotante, je suis certaine que ça va te faire plaisir.
Julien resta stoïque et, en plantant ses yeux vitreux dans ceux incandescents de sa femme, il murmura :
- Arrête. Arrête maintenant.
Bien que vexée, Eugénie ne se laissa pas déstabiliser. Elle rapprocha le téléphone pour que son mari puisse l’atteindre et s’agenouilla devant lui. Elle le regarda avec un mélange de tristesse et d’inquiétude avant de lui caresser délicatement la joue.
- Mon amour, tu ne crains rien je te jure. Quoiqu’elle dise, jamais je ne te laisserais. Jamais, tu entends ?

Prostré dans son fauteuil, Julien n’esquissa pas le moindre mouvement. Les dents serrées, Eugénie reprit le combiné pour s’apprêter à dire quelque chose à sa mère mais elle n’entendit que le tintement aigu et répétitif qui émanait de l’appareil.
- Elle a raccroché, dit-elle simplement.

(à suivre...)

david widjet (http://www.ecrivez.org)


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