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Un amour (chapitre 2)



Chapitre 2 : la petite lune


24 avril 1999


Assise en tailleur sur le sofa, Eugénie lisait le roman de Stephen King « La peau sur les os », ouvrage que le célèbre écrivain avait en fait rédigé sous le nom de Richard Bachmann. Cloué dans son fauteuil roulant, Julien regardait l’œil éteint, « Le maillon faible », autre imbécillité télévisuelle qui pousse des candidats pourvus d’une culture discutable à une compétition toute aussi abêtissante.
- Julien, je suis en train de lire un passage où le type conduit sa bagnole pendant que sa femme lui fait un petit extra. Ca me rappelle notre trajet pour aller à ta dernière expo à Nancy, l’année dernière.
Il ne répondit pas. Eugénie ne s’en formalisa pas et fixa son mari avec malice.
- Ne fais pas l’amnésique, gros malin. Moi je m’en souviens parfaitement, fit-elle en soupirant exagérément.
Elle vit Julien pencher la tête sur le côté comme si lui aussi cherchait à se remémorer et après quelques secondes, il se retourna lentement sans faire pivoter son fauteuil et esquissa un faible et morose sourire à l’encontre de sa femme.
C’était toujours ça. Elle avait pu lui dérober le spectre d’un sourire, lui qui ne souriait plus depuis des mois. Et pourtant, il était si charmant lorsqu’il laissait sa bouche s’allonger et faisait découvrir ses dents blanches et saillantes. Dès lors, abritées par d’interminables cils noirs, ses yeux s’allongeaient au point de devenir deux infimes fentes qui, au contact de la lumière ou de la bougie, faisaient scintiller ce mélange harmonieux de marron clair, de vert et de gris qui coloraient ses pupilles. Le sourire de Julien était simplement magnifique puisqu’il naissait et mourait dans le plus beau visage du monde.
Satisfaite, Eugénie lui rendit son sourire et se replongea dans son roman.

Elle était vraiment ravie d’avoir pu reprendre ce loisir qu’était la lecture. Il faut dire qu’elle avait un peu plus de temps maintenant. Elle avait définitivement quitté son travail en novembre dernier et ne s’en plaignait pas le moins du monde. Bien qu’elle eut démissionné, elle s’arrangea pour se faire licencier afin de toucher ses indemnités. Grâce à son excellente réputation d’enseignante et à l’appui de son patron, Philippe Netzer, éminent directeur de la Faculté d’Oenologie de Bordeaux, elle y parvint sans difficulté. Pourtant, lors de leur dernier entretien, l’homme ne cacha pas son étonnement et surtout son désappointement.
- Je… ne comprend pas, bafouilla l’homme, intimidé et rouge de confusion… Je…Enfin…Je ne.. voudrais pas vous incommo…
- Qu’y a-t-il, fit elle en faisant mine de ne pas comprendre.
- Mais…voyons… vous savez comme c’est difficile de rentrer chez…enfin bon…quatre ans que vous êtes là…Tout de même…enfin…
Eugénie ne put s’empêcher de s’esclaffer.
- Bah alors, rétorqua t-elle avec une insolente camaraderie, on perd sa langue ? Attention de ne pas paumer votre nez, parce que là ça serait plus emmerdant !  
Eugénie se souvient que le directeur avait lourdement insisté, cherché à comprendre sa décision.
- C’est si dommage…Si…Je…Enfin, vous étiez une de nos meilleurs professeurs…La…la meilleure même…Tout le monde vous app…Je…Je ne…comprends pas…Vraiment….C’est… un tel…enfin gâchis…
Un tel gâchis, avait-il dit. L’imbécile. Il ne comprenait rien. Mais pouvait-elle lui en vouloir ? Bien sûr qu’elle s’était donné un mal de chien pour entrer dans cette université prisée. Bien sûr qu’elle était une enseignante pleine de talent, adorée par ses élèves et respectée par ses pairs. Bien sûr, qu’elle était dotée d’un odorat exceptionnel et qu’avec du travail et de la persévérance, elle aurait été destinée à un avenir plus que prometteur. Bien sûr, que si elle n’avait pas tout plaqué du jour au lendemain, elle aurait pu se faire un nom et pourquoi pas devenir dans les prochaines années l’un des plus grands « nez » de France voire d’Europe !
Et alors, que valait la réussite, la renommée comparé à l’amour d’une femme pour son mari ?

C’était bon de ne plus travailler…ne serait-ce que pour ne plus subir les six heures de train aller-retour entre Paris et Bordeaux ! Désormais, elle avait du temps pour elle mais surtout pour Julien. Lui touchait ses pensions d’invalidité et elle son chômage. Cela ne pouvait pas durer éternellement mais pour le moment, tous deux s’en sortaient bien. Eugénie n’était pas décidée à reprendre une activité professionnelle tant que Julien n’était pas redevenu lui-même. Lui et lui seul comptait à ses yeux. Aucun sacrifice n’était assez fort pour son époux, pour le retrouver tel qu’il était car il était la pièce unique, salvatrice et irremplaçable de son empire amoureux aujourd’hui ébranlé. S’occuper de Julien en permanence était devenu son leitmotiv, sa mission, sa raison d’être. Mieux que ça. Sa raison de vivre.

Et cette petite lune, même triste, même blafarde, qui avait timidement éclairé le visage de son homme, lui disait que cela en valait la peine.

(à suivre...)

david widjet (http://www.ecrivez.org)


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