Valid XHTML 1.1!
Valid CSS!
Get Firefox!

Texte précedent Texte précedent dans la rubrique Texte suivant dans la rubrique Texte suivant

Un amour



Un amour


Chapitre 1 : une pure formalité


7 mars 1999

En marchant sur la pointe des pieds, Eugénie entra dans la chambre et vit que Julien dormait encore. En jetant un rapide coup d’œil sur la table de nuit, elle fit une moue désappointée. Le copieux petit déjeuner qu’elle avait amoureusement préparé était intact. L’arome du nectar et des chaudes viennoiseries n’avait pas sorti son homme de son sommeil.
« Sois honnête, se dit-elle en guise de consolation, même réveillé, il n’y aurait pas touché à ton plateau ». Et elle savait qu’elle avait raison. Cela faisait plusieurs semaines que son mari ne mangeait pas ou si peu.
Il y a quelques mois encore, il aurait bondit tel un ours sur ces croissants brûlants et les aurait déchiqueté à pleines dents quitte à se carboniser la langue. Il y a quelques mois encore, lui-même serait parti à l’aurore et en pyjama pour être le premier à la boulangerie de la Fontaine, rue Gaillon, et aurait entamé une de ses interminables discussions avec monsieur Alban, le courageux artisan, avant de lui acheter ses trésors pour les offrir à sa femme aux lueurs frémissantes du jour.
Il y a quelques mois seulement…Sept mois exactement. Avant l’accident.

Incapable de quitter la chambre à coucher, Eugénie resta plantée près du lit et laissa son esprit vagabonder. Comme à chaque fois, il se figea sur cet après midi estival qui avait marqué leur vie à jamais ; le jour où Julien avait fait cette stupide chute de cheval. Bien campés sur leur monture habituelle qui répondaient aux mythiques prénoms de Pénélope et Homère, ils s’étaient promenés comme tous les ans dans les grands espaces verts près d’Aigues Mortes, alternant les trots tranquilles et les galops tonitruants lorsque l’espace et la distance le leur permettaient.
Elle se souvient que ce jour là, c’était elle qui avait proposé, même étrangement insisté pour faire cette escapade montée et en amoureux. A bout de force et d’arguments, Julien s’était laissé persuader, lui qui d’ordinaire n’est jamais le dernier à vouloir faire de l’exercice.
Tous deux étaient des cavaliers émérites et la ravissante forêt qui reliait Saint Laurent d’Aigouze à Aigues Mortes n’avait plus presque aucun secret pour eux. L’air était doux et sucré et se mélangeait à la fraîcheur parfumée des herbes humides rendant la ballade équestre encore plus agréable. La forêt, hospitalière comme si elle connaissait ses deux visiteurs depuis toujours, leur avait ouvert ses bras de bois pour la journée entière.

Et puis est venu cette idée saugrenue, ce petit défi amusant de prime abord qu’avait eu Julien en voyant cette clôture qui leur barrait étrangement la route.
- C’est bizarre, dit elle à son conjoint, je ne l’ai jamais vu cette barrière avant.
- Moi, non plus, fit Julien, un léger sourire dessiné sur les lèvres.
Ce sourire là, Eugénie le connaissait bien. C’était le sourire espiègle qu’ont tous les gamins qui préparent un mauvais coup, celui des vilains garnements que son mari avait certainement dû être par le passé.
- On passe par-dessus, ma chérie ? avait-il proposé à sa femme en lui glissant un clin d’œil malicieux.

Pourquoi aurait-elle refusé ? Après tout, l’obstacle était infime – un mètre cinquante de haut, au bas mot – et Julien comme elle en sportifs accomplis qu’ils étaient avaient fait autrement plus périlleux. Et puis, elle voyait bien où Julien voulait en venir. Puisqu’elle l’avait tiré de force hors de la maison, il s’était mis en tête de la provoquer avec cette petite  bravade puéril mais guère insurmontable. Avec ses quatre malheureuses planches fixées horizontalement, sauter cette barrière était un simple exercice de débutant. Une pure formalité.
Pourtant, pourquoi avait-elle ressenti cette appréhension mêlée à la surprise de voir cette barricade s’opposer à eux ?
- Pourquoi est-elle là, cette barrière ? Qui l’a mis là ? questionna t-elle à nouveau en fixant son mari, d’un regard troublé, regard qu’il ne chercha pas à comprendre, lui qui d’ordinaire lisait dans ses yeux comme personne.
- Aucune idée, dit-il en cabrant Homère, qui comme lui semblait piaffer d’impatience, mais on s’en fout. Alors, mademoiselle Eugénie, on se dégonfle ?
Tout à fait le type de phrase qui avait le don d’agacer Eugénie. Piquée dans sa fierté elle devança son mari et pratiquement sans élan, franchit la clôture sans encombre. Pénélope s’était réceptionné avec la grâce majestueuse dont peu d’animaux peuvent se prévaloir.
- De la plaisanterie ! s’était-elle exclamé en se retournant, une pointe de provocation enjouée dans la voix. A vous, monsieur le crâneur.

Julien retroussa son nez pou singer une grimace. Lui aussi avait refusé de prendre trop d’élan et d’un coup de talon sec sur le flanc de son cheval, il s’élança. Eugénie ne ressentait plus aucune crainte désormais ; celle-ci avait été dissipée, balayée par ce sentiment débordant qu’elle éprouvait pour celui qui se précipitait vers elle. Comment pouvait-elle aimer autant, elle qui, il n’y a pas si longtemps se jugeait inapte à l’amour ? Comment pouvait-elle si facilement, si docilement lâcher prise et se laisser aussi délicieusement porter par ses émotions sans crainte ni retenue ? Elle regarda Julien avec tout l’amour, toute l’admiration bouleversante qu’on pouvait porter à un homme. Ses immenses yeux clairs avaient avalé ce grand gaillard aux larges épaules, à l’épaisse et sombre tignasse et au regard à la couleur indéfinissable. Cet après-midi là, Julien, habité d’une joie juvénile et d’une candeur éblouissante était plus beau, plus irrésistible que jamais. Les lèvres d’Eugénie, s’étaient entrouvertes pour lui souffler des mots inaudibles, des murmures presque incantatoires avec la brise pour seul témoin de ses doux aveux.

Et puis soudain, l’invraisemblable s’était produit. A quelques centimètres de l’obstacle, Homère avait stoppé brutalement. Julien bascula par-dessus le cheval et de la barrière avant de retomber lourdement sur un grosse pierre pointue, sournoisement dissimulée sous un petit tas de feuilles sectionnant nette la colonne vertébrale du jeune homme.

La tragédie s’était passée le 13 août 1999 mais la douleur restait comme une plaie béante dans le cœur meurtri d’Eugénie. Encore aujourd’hui, elle ne pouvait croire à la simple malchance, à cet adage hasardeux du « mauvais endroit au mauvais moment ». Non. Ce n’était pas aussi facile. De la soudaine et improbable présence de cette clôture assassine qui s’était dressé contre eux à ce rocher tranchant masqué sous un amas feuillu et pervers, rien de ce qui était arrivé n’était dû au hasard, pas même à une stupide fatalité. Elle en était persuadée, Dieu avait joué son rôle et cet après midi là, dans cet adorable paysage camarguais, il avait décidé d’être malfaisant, cruel. En un mot diabolique. Diabolique envers ceux qui s’aimaient d’un amour trop profond, trop grand, trop pur.
Et de ce constat amer et déchirant, Eugénie y trouva une révélation aussi saisissante qu’incontestable. Alors, Eugénie se dit que pour les punir de la sorte, le Seigneur, aussi puissant était-il, n’était en rien le créateur de leur union à eux, n’était en aucun cas le bienfaiteur de leur attachement mutuel. Seuls les anges, insolents et sublimes, les avaient fait rencontrer puis s’unir. Oui seul l’Amour, par son pouvoir avait produit ce merveilleux miracle. Oui seul l’Amour était véritablement divin.
Aux yeux d’Eugénie, ce terrible accident ressemblait davantage à une tentative de meurtre ordonné par un Dieu vexé, injuste et barbare ; et bien qu’anéantie par le chagrin, elle décida alors, la rage au ventre, de provoquer le Ciel et de relever le plus grand défi qui se présentait à elle, le combat de sa nouvelle vie qui commençait et qui s’ouvrait à elle : démontrer au monde, à tous les mondes s’il le fallait, la force inaltérable et l’éternité de son amour.
Le drame, avait également et naturellement transformé Julien. L’homme souriant, intrépide et facétieux avait laissé la place à une personne taciturne et désemparée. Celui qu’il fallait parfois bâillonner tant il était bavard s’était emmuré dans un mutisme troublant. Depuis l’accident qui l’avait privé de l’usage de ses jambes, Julien était devenu l’ombre de son ombre. Presque un fantôme.

Eugénie recouvra ses esprits. Elle posa un baiser délicat sur la nuque de son époux endormi en lui soufflant un « Je t’aime » au creux de l’oreille puis reprit le plateau avant de quitter la chambre sans faire de bruit.

(à suivre...)

david widjet (http://www.ecrivez.org)


Texte précedent Texte précedent dans la rubrique Texte suivant dans la rubrique Texte suivant



Ce texte n'a pas encore été noté.

Pour pouvoir noter ce texte il faut être inscrit et identifié.


Commentez ce texte :


Pseudo : E-mail: Site :

Commentaire :





Ce texte n'a pas été commenté.