On frappa plusieurs fois à la porte.
- Papa, dépêche toiiiiiii !
- Deux minutes, ma puce, marmonna t-il.
- Deux vraies minutes ?
- ……
Il n’avait pas envie de sortir. Ca non. Pas avant d’avoir fini les dernières pages de sa BD « Les archanges de Vinéa », un Yoko Tsuno de quinze ans d’âge au moins, parmi ses préférés. La vie réserve parfois de belles surprises quand même ; des sursis délicieux, des parenthèses enchantées, des petits bonheurs tout bêtes.
Lui qui pensait que toute sa collection avait été jetée à la poubelle comme tous ses Strange, ses Michel Vaillant et ses Ric Hochet. Bah non. Sournoisement camouflée entre un Marie Claire et un Gala, l’aventurière japonaise avait réchappé au génocide bande dessinéen que sa femme avait savamment orchestrée.
Yoko Tsuno. C’est pas cool comme nom ça ? Yoko Tsuno. Ca sonne guerrière, ninja ou encore tueuse à gage. Ca sonne un peu nymphomane aussi, se dit-il en tournant une page.
« Quand vas-tu te décider à grandir, Lucas ? » lui répétaient sans cesse sa femme, sa mère, ses deux sœurs, ses cousines, bref toute la clique féminine avec leurs langues venimeuses. Grandir ? Ca ne veut strictement rien dire ça. Une formule toute faite et vide de sens ; encore une phrase créée de toutes pièces par les bonnes femmes tiens. Grandir. Alors quoi, parce qu’on a des poils au menton, qu’on est papa de deux adorables bouts de choux, qu’on porte un costard Gian Franco Ferre à 300€ pièce, qu’on serre des mains à des banquiers au sourire carnassier et que pour tout le reste on a une Master Card, alors on ne peut plus bouquiner des BD peinard, jouer à Pro Evolution sur la Playstation 2, faire un baby avec les copains ou seulement se rouler par terre devant bon Monty Python ? D’ailleurs ça fait combien de temps, mon petit Lucas, que t’as pas eu un vrai bon fou rire, une poilade à te fracasser les côtes ; un vrai rire à gorge déployée, hein ? Oulàààà…
« Vas-y, finis tranquillement ton bouquin à images mon bonhomme, pensa t-il un sourire coupable dessiné sur les lèvres. Ca ne va pas te rendre soudain irresponsable, moins adulte si tu termines les deux dernières pages. Elle va pas te jeter un sort, la Yoko Tsuno ; un genre de maléfice qui va faire que d’un seul coup, tu vas oublier d’emmener Marion à son cours d’équitation à quinze heures trente ou que tu vas annuler ton rendez vous de lundi après midi avec cet architecte binoclard à moitié demeuré ? Non, elle est balèze Yoko mais quand même…. »
- Ca y est. Ca fait deux vraies minutes, Papaaaaaa. Maintenant, tu sors, s’il te plaiiiiiit.
- Tout de suite, mon cœur, répondit-il en humectant son doigt et feuilletant une nouvelle page.
- S’il te plaaaaaaîiiiit….
Grandir. Elles sont marrantes les femmes quand même. On les emmerde nous avec leur Feux de l’Amour, leur Popstars et leur yaourt Bio qui fait que ce qu’on ressent à l’intérieur se voit à l’extérieur ?
Est-ce qu’on leur assène nous des humiliants « quand vas-tu te décider à arrêter de croire au beau prince charmant qui t’enlève sur son pur- sang » ? Et quand bien même, en toute honnêteté, t’aurais pas l’air un peu embarrassée, chérie, si tu traversais la rue de la Boétie sur un cheval blanc ?
Et puis c’est bien connu : qu’ils soient PDG, pompiste chez Esso, blanc, noir ou iroquois les hommes restent des êtres futiles qui aiment inévitablement les futilités. Sorry ladies mais c’est ainsi. Pas notre faute à nous, c’est inévitable. I-né-vi-ta-ble. C’est comme la Vieillesse, comme la Mort, comme les files d’attentes dans les bureaux de poste. Ca ne se combat pas. Ca s’accepte. Point barre.
« Terminé », se dit-il à lui-même en refermant le livre avec un petit pincement au cœur. Il réfléchit quelques secondes puis replaça l’ouvrage exactement entre les deux autres magasines. Peut être qu’avec un peu de chance, lorsqu’il reviendra elle sera encore là, la Tsuno ; vaillante et intemporelle gardienne de ses vestiges d’adolescence, d’aventure et d’insouciance pour lui donner un autre rendez vous de jouvence. Allez Yoko, ma chérie, essaie de faire face encore à l’adversité. A bientôt, ma belle.
Lucas se leva, remonta son pantalon et tira la chasse. « Fin de la récré. Remets ta cape de Super Monsieur » pensa-t-il en faisant la moue. Il prit le désodorisant, leva le bras pour asperger la pièce…et se ravisa.
Lorsqu’il sortit des toilettes, il vit Lucile, sa petite fille de huit ans, qui se tordait dans tous les sens en se tenant l’entre jambe.
- Désolé d’avoir tardé, ma puce, dit-il. Mais si tu veux mon avis, j’attendrai un peu avant de rentrer.
Sur ces mots, il se dirigea prestement vers le couloir, tête basse et en se mordant la joue. La gamine avança prudemment la tête dans l’entrebâillement de la porte des WC, huma à l’intérieur, fronça les sourcils avant de faire une grimace de dégoût.
- Papaaaaaa, gémit-elle en se pinçant le nez.
Lucas ne se retourna pas mais de dos on pouvait voir ses épaules qui étaient prises de tressautements. Chargées de réprimandes, des voix de femmes du monde entier, aux accents et aux sons différents résonnèrent dans la tête de Lucas : « Quand vas-tu te décider à grandir, Lucas ? ».
« Vos gueules, les filles » dit-il hilare en s’éloignant.
david widjet (http://www.ecrivez.org)