I
En ce temps là nous n’étions que menacés par la disqualification de l’humanité.
Ecrire était une tache bien difficile pour notre époque. Trouver du sens, c’est toujours mettre de l’ordre, soumettre à une cohérence, à un dynamisme interne, un ensemble d’idées ou simplement de sons. Mais devant le chaos généralisé d’un monde qui transpirait des prémisses d’un grand cataclysme, parvenir à dompter le désordre était un défi immense. A ce titre, c’était aussi un défi sacré. Sacré parce que jamais la mission qui échut aux livres ne fut si cruciale, et cela au moment même où le degré de technicité atteint par l’humanité repoussait la littérature aux marges de la société.
La multitude des symptômes qui affectaient le monde confinait au pessimisme le plus radical. La montée évidente du nihilisme, conséquence tragique du dévoiement d’un hédonisme devenu idéal narcissique de la jouissance, avait déterminé l’éclosion de la crise.
Le déclin des religions en Occident, qui découlait de ce nihilisme, avait pour corollaire le refus, dramatique pour le devenir de ses peuples, de tout engagement d’ordre politique, c'est-à-dire idéologique. Suivant cela, la société était dès lors perçue comme un agrégat d’individus que ne cimentait aucune identité collective. Individus qui n’existaient que pour un spectacle qui faisait la trame de nos vies, c'est-à-dire qui étaient informés suivant la dictature normative la plus répressive qui soit : l’image de soi.
Devant la nécessité d’être comme il se doit, tous les hommes n’avaient pas les mêmes réactions. Dans ce début de siècle où nous étions si sûr de notre haute culture, il fallait beaucoup de clairvoyance pour commencer à penser. Qu’importe, car l’effort n’était plus une valeur, à moins qu’il ne participe à la production de richesses dont l’accumulation était devenue, en Occident, la seule fin respectable de nos insignifiantes vies. Tout s’était perdu derrière les brumes soporifiques de la possession des objets. On nous fournissait tout pour nous soigner de l’angoisse, sans fondements disait-on, qui étreignait beaucoup d’entre nous.
Se sentir bien était un impératif. Et pourtant chacun avait l’idée confuse d’une mystification diabolique. Alors les thérapeutes de l’ordre social nous répétaient les leitmotiv homéopathiques dont nous sentions bien qu’au lieu du remède, ils étaient la cause du mal-être immense qui s’emparait du monde : « l’humanité cheminait bien sur la voie rassurante du progrès technique et de la démocratie universelle, nous étions sur les rails du bonheur. Râler était un caprice bourgeois, il fallait contribuer à la bonne marche, s’intégrer, être dans le mouvement, accepter la modernité, qui est le Bien. Tel était le prix, tellement minime, de la félicité universelle ». On nous gavait de l’idée stupide qui voulait que ce qui était soit éternellement.
Cependant, une catégorie de la population pressentait, plus que les autres, l’impasse dans laquelle nous nous engagions avec une insouciance suicidaire. C’était la jeunesse. L’adolescence perpétuelle dans laquelle baignait la société rendait encore plus insupportable l’entrée dans l’âge adulte.Contre ce refus de la jeunesse, les apôtres de l’abandon disposaient d’un arsenal bien rodé de sentences implacables et de vérités gravées dans le marbre. Il était de notoriété publique qu’il fallait bien que jeunesse se passe, et rien ne semblait plus normal que d’être désabusé à vingt ans. Devant l’idiotie de cette banalisation du malaise juvénile, personne ne s’interrogeait. On avançait l’idée d’un manque de perspectives, d’une crainte de l’avenir. En cela était diagnostiqué l’essentiel du problème. Mais il n’était question que de perspectives quand au marché de l’emploi, et d’une crainte économique de l’avenir. Il était évident qu’on se voilait la face.
Un modèle subsistait néanmoins. Malheureusement il n’était que le modèle de la décomposition des sociétés, les Etats-Unis. En fait de grande politique, on nous offrait le libéralisme, c'est-à-dire la non intervention. Parce qu’elle était sans projet, on disait que la jeunesse ne voulait rien. Mais en face, la société était nihiliste, et en conséquence, elle voulait le Rien.
Ces deux néants s’heurtaient, scandant la marche funèbre de la modernité.
L’impossibilité de nommer l’ennemi et de définir une réaction face au Rien qui se déployait partout contribuait à l’idée que les révoltes, irrationnelles, n’était que d’anachroniques jacqueries, ou pire encore des caprices. Dans la solitude immense des déserts urbains, il était incompréhensible qu’on puisse avoir tout et n’être pas satisfait. Mais le tout se résumait à une voiture et un ordinateur. On nous culpabilisait de manger à notre fin, de n’être pas descendu à la mine et d’étudier. Il fallait bien que nous comprenions notre chance infinie de parvenir à la fin de l’Histoire.
Pourtant personne ne voyait venir l’apaisement final, cette joie morbide d’une humanité parvenue à son terme. Nous aurions du être heureux de n’avoir plus à nous soucier que de notre acné, de notre allure vestimentaire et du choix de nos innombrables loisirs.
Bien au contraire la société continuait à produire une somme incroyable de malaise. Nous avions inventé la névrose et la dépression, et chacun était persuadé que la chose était d’ordre clinique.
L’Occident, si fier de ce sommet qu’il avait atteint, attendait de chacun qu’il soit irréprochable. Nous devions faire bonne figure, mince et bon vivant, cynique et épanoui, toujours jeune et content de soi.
Ce monde de perfection était encore une oasis. En effet subsistaient des barbares. La plupart étaient noirs ou sensiblement bronzés, on les reconnaissait à ce signe distinctif. Ils avaient des coutumes étranges, connaissaient encore les passions, et la plupart croyaient toujours en Dieu. Heureusement, ils étaient pauvres et voulaient bien travailler pour nous. Certains ingrats voulaient nous tuer, ils y arrivaient parfois, on avait un peu peur mais ils nous faisaient bien rire. Comme nous étions puissants !!!
Cette altérité qui subsistait derrière les barbelés de la civilisation faisait tâche dans le discours satisfait et nihiliste de l’Occident. Mais qu’on se rassure, ils étaient sur la même voie que nous, ils nous suivaient. La plupart d’entre nous pensaient avec mansuétude qu’ils allaient nous rejoindre. En somme, ils n’étaient qu’en retard. Derrière tout le mépris qui se cachait sous cette mansuétude apparaissait le côté suicidaire que nous développions. Quelle bêtise que de vouloir émanciper ses esclaves ! Parce qu’ils étaient parfaits, ces généreux défenseurs de principes universels proclamaient l’égalité de tous, et la nécessité d’aider ces pauvres gens. Tout devait être mis en œuvre pour qu’ils puissent nous ressembler. Ils appelaient ces barbares à nous rejoindre, et le faisaient du haut de l’immense amoncellement de cadavres qu’était devenu l’Occident.
Comment ne pas être persuadé de notre supériorité. Chaque jour on voyait des hordes tenter par milliers de gagner cet eldorado que nous habitions. Tout le monde comprenait comme une approbation de notre mode de vie ce qui n’était d’abord qu’un cri de famine.
On respectait tellement ces barbares qu’on trouvait des motifs grandioses à leur tentatives de déferlement. En effet, ils enviaient forcément notre liberté ! Mais qui osait s’avouer que cette liberté n’était que le droit de s’épuiser à être parfait, qu’elle n’était pas une liberté qui s’exerçait mais un acquis statufié. On était libre c’était magnifique. Mais en fait il s’agissait simplement d’avoir le droit de tout faire. Certainement pas de le faire effectivement. Chacun se gargarisait de cette illusion grotesque.
L’idée même de déclin n’était pour nous qu’un souci de raffinement esthétique. Depuis deux à trois mille ans nous avions cultivés nos talents. Il était désormais de bon goût de cultiver tous les symptômes de notre déchéance. Nous prenions tant de plaisir à être décadent !
Malgré tout cela, nous faisions encore collectivement de grandes choses. Nos gouvernements se focalisaient sur de grandes missions, telles les sécurités routière, sanitaire et diététique. Des millions de personnes participaient à de grandes fêtes, le bonheur et la sérénité se répandaient sur le monde. Chacun s’étourdissait dans le fracas insensé de ces vies aseptisées.
II
Mais en 2006 il y avait encore des hommes. De part et d’autre de la frontière qui séparait la civilisation de la barbarie quelques esprits continuaient à penser. Tous étaient consternés. Mais pas résignés. Ils s’adonnaient sans honte à ce que tout le monde s’accordait à considérer comme une tare ridicule : penser le monde avec des outils intellectuels. Ainsi ils étaient communistes, religieux, fascistes ou artistes. Ils croyaient contre tous que la vie devait être une subtile combinaison de raisons et d’actions, ils exerçaient des jugements critiques sur tous les sujets. Que ces gens étaient systématiques et bornés ! On insultait beaucoup ceux qui avaient le culot de n’être pas comblés.
On leur rappelait l’histoire, et combien ils s’étaient trompés, combien ils étaient rêveurs ou criminels. Ces fous voulaient agir, ne pas laisser la société suivre son cours « librement » et s’adonner à la lutte stimulante du marché.
Personne ne voulait admettre que tenter de changer le monde était une meilleure preuve de vitalité qu’être l’employé du mois. La révolution, c’était tellement ringard. Pas forcément idiot, pas forcément méchant, simplement ringard. Et cette condamnation faisait autorité. Pour ne pas troubler l’ordre parfait, on disait alors qu’ils avaient peur, que leur comportement était « frileux », qu’ils fuyaient la réalité. Ceux qui s’en contentaient étaient si courageux !
Pour autant, la société sentait bien le danger que représentaient ces hommes-là. Elle disposait contre eux de beaucoup d’armes d’autant plus efficaces qu’elles n’apparaissaient pas comme telles. Se tuer à la tâche était présenté comme une vertu, on poussait à la consommation compulsive, l’idolâtrie était revalorisée en la personne du fan. Quelles belles raisons de vivre on nous offrait là ! Du canapé TF1 au divan de Freud le cycle vicieux était établi. La conjonction de la fatigue du travail et de l’abrutissement du confort allait bien venir à bout de ces fortes têtes !
Et si ça ne marchait pas, l’arme ultime était employée. Il s’agissait de la marginalisation. Quand quelqu’un n’entrait pas dans le moule on le disait extrémiste. Cela signifiait grosso modo que l’individu en question voulait quelque chose et le voulait vraiment. Nos libertés n’allaient pas jusqu’à tolérer cela !
III
J’étais moi-même communiste, et ce au cœur du vingt et unième siècle. Comme tout cela était risible ! Heureusement tant de bonnes raisons pouvaient être trouvées à cette passade honteuse. J’étais jeune, on sait bien que la jeunesse aime la provocation, et puis toutes mes lectures m’avaient sûrement un peu perturbé. Qu’on se rassure, l’expérience corrigerait ce qui ne pouvait être qu’un défaut. Tous feignaient de croire que la question était simplement politique. Alors que mon rejet était radical, et total.
Pourtant rien ne manquait dans ma vie qui justifia cette insatisfaction et cette révolte. Comment un jeune homme entretenu par ses parents, qui étudie dans le calme d’une ville bourgeoise, socialise avec de sympathiques jeunes gens et baise de temps à autre peut il ne pas être satisfait ? Cette fausse question interrogeait tous ceux qui me contemplaient avec mépris du haut de leur indépendance, de leur vie de couple et de leur position sociale.
Il était tellement plus simple pour eux de nier mon problème. Et cela parce qu’accepter mon malaise c’était être mis en face du leur. Ils avaient une vie aussi parfaite que la mienne, étaient simplement plus avancés en âge ou en bon sens. Eux aussi avaient connu ça, l’émoi et la révolte qu’on a à vingt ans. D’ailleurs c’était le bon temps ! Mais ils étaient désormais d’honnêtes gens. Et la plupart d’entre eux acceptaient avec bonne humeur les tumultes de la jeunesse, à condition que ça n’aille pas trop loin, donc que ça ne serve à rien. Ils savaient inconsciemment que tolérer les sympathiques rébellions des jeunes, c’étaient conserver l’indispensable soupape de sécurité qui permettait à tous de ne pas voir l’urgence de l’époque et l’imminence de l’apocalypse.
Et chacun de me persuader que l’essentiel dans ma vie était de terminer mon mémoire sur les réseaux d’exportation de la céramique corinthienne, et de m’amuser aussi, bien sur ! Parce que c’est en travaillant bien à l’école qu’on augmente ses chances de trouver un bon métier. Et donc d’avoir une belle vie.CQFD. Et attention aussi à ta santé mon petit. Comme les vaches sont bien gardées !!!
Rares étaient les moments où je pouvais penser, dans cette existence bien remplie, aux barbares dont on disait qu’ils étaient à nos portes. On m’avait appris à les respecter comme des hommes car j’ai reçu une bonne éducation et de grands principes. Ils étaient mes frères. Mais on m’avait également montré que ce qui faisait ma grandeur, mon statut d’occidental, eux ne l’avaient pas. En gros tout était fait pour qu’ils ne m’inspirent que du mépris. Cependant par politesse, il fallait être seulement condescendant.Malgré tout cela, derrière le prisme de cette éducation ridicule, j’avais le sentiment qu’il fallait arrêter de biaiser les rapports. Il m’apparaissait clairement que ces gens là étaient « les autres », et que c’est cela qui faisait leur valeur.
La bien pensance abjecte qui nous entourait, n’avouant jamais son mépris pour ces « autres », en faisait au nom de ses principes des égaux. Dans notre monde sans dieu et sans idéal, le relativisme triomphait absolument. La lapidation, c’était la manifestation d’une culture « autre » et donc égale, mais on était quand même tenté de la condamner. L’Occident sans valeur proclamait résigné la triste équivalence de toute chose. Il était facile de voir qu’il y avait là une accumulation insupportable de contradictions. Nos démocraties croyaient tout et son contraire à force de ne rien croire. Il était impossible de s’identifier au monde dans lequel nous vivions.
Notre soif de cohérence n’avait aucune chance de s’étancher dans cette société là.
IV
On l’avait tous tant attendu dans nos tours d’ivoire, le moment magnifique où tout ce qui nous avait toujours semblé figé et implacable serait subverti par quelques beaux et bons rédempteurs. Nous étions encore en somme les derniers avatars du catholicisme. Mais l’inertie était si forte qu’il devenait évident que rien ne surviendrait dans les faits. La capacité des choses à se perpétuer apparaissait finalement comme une donné intangible du problème. Face à cette triste réalité la solution, simplissime, nous crevait les yeux sans que personne ne parvienne à la voir. Si l’objet ne bougeait pas, si le cycle des choses poursuivait son cours sans que rien d’extérieur ne vienne en modifier la tragique destiné, il fallait que nous même changions, et que nous commencions par porter sur la vie un regard nouveau, radicalement critique.
L’insignifiance et le poids du quotidien faisaient de chacun le soutien tacite d’une réalité que beaucoup ne supportaient plus. Pour parler clairement, le projet n’obtenait l’adhésion que de peu de gens, mais ses modalités étaient acceptées par tous.
Le combat à mener, nous devions le livrer au cœur de nos maisons, sur nos paliers, chez le boulanger autant qu’à l’usine et dans l’université.
L’ennemi avait désormais un nom. Il était la quantité. Quantité de matières produites puis consommées, obsession du gaspillage, répétition compulsive de l’acte sexuel, profusion d’occupations absurdes, omniprésence de la marchandise… Pour pallier à l’absence de qualité, on lui avait substitué l’idée morbide de la performance. Produire et consommer beaucoup, c’était devenu produire et consommer bien. Faire beaucoup l’amour, c’était avoir une sexualité épanouie, être tout le temps actif, c’était avoir une belle vie… La finitude, vraie source du plaisir dans l’action, avait été déchue au profit du record. Une société de sportifs pathologiques avait choisie de se diriger droit dans le mur, et elle souhaitait le faire en courant.
La solution passait donc par une prise de conscience. Il fallait changer la vie, ou plutôt la regarder d’un point de vue qui soit radicalement nouveau.
Le quotidien devenait notre champ de bataille, la routine qui nous aveuglait devait être dissipée, il fallait déchirer le voile du lâche renoncement. Arrêter de cacher à tous la cruauté des choses.
Contre ça que pouvait la littérature ? Et quand bien même elle y aurait pu quelque chose, le talent comme le public nous manquait désespérément. Les symptômes du grand mal de l’Occident avaient détruit les éléments de leur critique. L’art ne changerait plus le monde car on l’avait intégré en un viol sacrilège au système marchand, et surtout à l’idéal puéril de la transgression pour elle-même, qui ne dépasse jamais que sa propre inutilité. Nous étions condamné à inventer les outils même de la contestation.
Et ce genre d’invention ne pouvait que jaillir, comme toujours, d’une émulation de nos indignations et intelligences respectives.
A priori tout était fait pour que le vrai dialogue soit interdit à tous. L’uniformisation croissante des opinions et des modes de vie transformait toutes les discussions en une approbation tacite du mode d’existence moderne, par la force d’un consensus dont personne n’avait choisi les termes. Mais si l’ordre qui régnait avait eu un maître, nul doute que celui-ci aurait craint à chaque instant que ne soit percé à jour, lors d’une anodine conversation, la vaste machination qui perpétuait l’équilibre des choses. Il suffisait d’une étincelle, d’une idée innocente. Au détour de n’importe quelle parole cela pouvait arriver, le contrôle était si diffus que le risque demeurait permanent. Les bars où les étudiants, rompus aux exercices de la critique sociale, armés de Marx, Nietzsche ou Nizan, fourbissaient leurs armes idéologiques devenaient les lieux de subversions les plus menaçants. Plus aucun écran de fumée ne parvenait à dissimuler la prise de conscience qui était à l’œuvre. On avait commencé à réfléchir.
VinShan (http://www.ecrivez.org)