Episode 7: Epilogue
Deux ans et demie plus tard…
Assis sur une chaise bancale, les jambes en train de trépigner, j’essaye de garder mon sang froid. Je suis nerveux comme jamais je ne l’ai été de toute ma vie. Mais je ne peux rien faire d’autre que de poireauter. Alors, comme les autres gars logés à la même enseigne que moi, j’attends. Après tout, je ne suis pas à quelques minutes près ; ça va faire vingt ans que j’attends ce moment.
Je ne bronche pas mais mon cœur bat vite, trop vite même alors que mon estomac se contracte de plus en plus. C’est vrai que j’ai la trouille mais je ressens aussi une excitation électrique, une vraie poussée d’adrénaline. Je regarde vers le bas : mes pieds continuent de battre la mesure tous seuls.
Bientôt le type va arriver, il va causer et puis ça va commencer. D’un moment à l’autre, je vais me retrouver seul face à mon destin. A nouveau, je fais des efforts pour me détendre malgré mon mal au bide. Je prends une profonde inspiration et j’attends. J’attends.
La salle est assez grande et pourtant j’ai l’impression que les murs rétrécissent à vue d’œil. L’angoisse me fait presque halluciner. Combien on est là ? Vingt ? Trente ? Je ne sais plus. Et puis on crève de chaud ici ; une vraie fournaise. A moins que ce ne soit mon sang qui est en surchauffe depuis que j’ai pénétré dans cette pièce. Heureusement, ils ont eu la bonne idée d’ouvrir les fenêtres pour laisser l’air entrer. Je me frotte les yeux et me passe la main sur ma nuque déjà trempée. Hier soir, je n’ai pas très bien dormi. Le stress, l’impatience. Et les cauchemars aussi.
J’ai rêvé d’eux, de toute la bande. De Fred, de Jules, de Paul, de Claude. Même de Jeannot « l’increvable ». Cela faisait bien deux ans qu’ils ne venaient plus troubler mon sommeil ; deux ans que je ne me réveillai plus en sueur, les yeux exorbités et la main plongée sous l’oreiller où je planquais toujours mon flingue. Tous me fixaient, l’œil mauvais et les lèvres tordues par un rictus immonde : Frédéric tenant fièrement un trident à bout de bras en ricanant bêtement; Paul, perché sur un vélo la tronche aplatie et ensanglantée, Claude complètement à poil mais avec un ordinateur portable Dell sous le bras, Jules et sa tunique chinoise dorée assis en tailleur sur un tatami bleu clair. Et enfin devant le groupe, Alfred Ginot, le visage en partie dissimulé dans l’ombre et les bras croisés laissant entrevoir ses doigts dorés. Ils étaient tous là et tous me disaient d’une même voix grave, pleine de haine et de reproche : « Alors Marco, voici venu le jour T… Le jour de ta plus grande Trahison…Car tu n’es qu’un sale traître… sale traître… sale traître… »
C’est pourquoi ce matin, au réveil, la tête encore plombée par ce mauvais rêve je n’ai pas pu m’empêcher de penser à eux et forcément à ce soir là ; le soir de l’opération. Cela faisait également un bail que les souvenirs de cette fameuse soirée n’avaient pas ressurgi mais voilà qu’au plus mauvais moment, le jour où mon avenir se décidait, mes anciens démons, comme sortis des entrailles de l’enfer, faisaient leur come-back. Jusqu’au moindre détail, tout me revenait en pleine gueule...
« L’Opération Capone » a bien eu lieu ce lundi là du 20 mars 2003 à l’heure convenue.
A deux heures et quart du matin, j’avais retrouvé une partie du gang au Victoria Hôtel à Fontainebleau pour remettre les pétards (pour éviter les engueulades, j’avais cédé à Frédéric et lui avait remis le fusil destiné à Paul) et les cagoules.
La nuit était sombre et je me rappelle que la lune était mortellement pâle. Les rues, éclairées par la lumière pisseuse des réverbères, étaient désertes. Pas un passant, pas même un chien errant, juste une petite brise nous accompagnait.
Nous étions tous sur les lieux sur le coup des trois heures. Nous avions roulé doucement, tous phares éteints pour ne pas réveiller le voisinage. Pour l’avoir fait maintes et maintes fois, j’aurai pu faire le parcours les yeux bandés. J’avais garé la voiture à l’arrière du Centre. Claude était déjà sur place et comme prévu, il avait loué une petite camionnette pour installer tranquillement à l’intérieur son matériel informatique. Je me souviens avoir râlé en voyant la couleur bleu ciel de cette estafette parfaitement assortie à l’uniforme de contractuelle qu’il portait ce soir là.
Nous avions prit un peu d’avance et pendant quelques minutes nous sommes restés sans bouger, les lèvres crispées et prolongées par les tiges de nos cigarettes qui formaient un point rouge dans la pénombre. Chacun à sa place, évitant de croiser le regard de l’autre pour ne pas y voir la peur qui nous grignotait les tripes. Plus les minutes passaient, plus l’atmosphère devenait tendue. Le visage blafard et en sueur mais les membres glacées, écoutant mon cœur marteler ma poitrine, j’attendais le signal. Enfin, Claude m’appela sur ma radio pour me dire en haletant « qu’il était sur le point de doigter le système de sécurité ». Deux minutes plus tard, il me confirma que les alarmes étaient désactivées.
Tout de suite, je donnai l’ordre à Frédéric et Jules de sortir de la caisse. Jules était allé se poster à quelques mètres de l’établissement, planqué derrière un buisson emportant avec lui son talkie-walkie. Je me souviens qu’il était vêtu d’une veste de mandarin bleu foncé et qu’il portait un ruban d’un blanc étincelant autour de la tête si bien que dans cette nuit opaque, on apercevait juste le morceau d’étoffe qui flottait dans l’air comme un oiseau. Frédéric s’était collé contre la paroi ouest de l’établissement et à l’aide d’un fusil harpon, il s’était accroché au toit du bâtiment avant de grimper. A ma grande stupéfaction, sa grosse carcasse avait escaladé le mur comme l’aurait fait un alpiniste professionnel.
Soulagé j’informai Claude pour qu’il puisse couper les alarmes, ce qu’il fit sans problème à trois heures trente cinq pile. Je fis deux brefs appels de phares pour avertir le mastodonte, suspendu à son câble. A travers mes jumelles, je vis Frédéric casser la vitre et, tel un félin, entrer à l’intérieur de la bâtisse.
Le cœur battant à tout rompre et transpirant à grosses gouttes, j’attendis à nouveau. Conformément au plan, Frédéric avait moins d’une minute pour neutraliser les deux gardes du deuxième étage qui devaient être plongés dans l’obscurité depuis que Claude avait coupé le courant. Puis ensuite il devait m’avertir pour que j’envoie Marcel à l’entrée et aller à la rencontre du garde corrompu qui lui indiquerait - une fois le mot de passe italien communiqué - l’endroit où se trouvait les archives du procès du légendaire mafieux.
Trois minutes plus tard, Frédéric ne s’était toujours pas manifesté. J’entrai en contact avec Jules.
- Jules, tu m’entends ? demandai-je
- Affirmatif Marco San.
- T’es bien planqué ?
- Oui.
- Tu es nos yeux et nos oreilles, Jules. Ne te fais pas choper.
- Je vais être prudent patron, dit Jules d’une voix calme. Qui bat les buissons fait sortir les couleuvres.
- Exactement, fis-je sans comprendre un traître mot.
- Frédéric a déjà assommé les gardes ?
- Non, dis-je entre mes dents.
- Marco San dans six minutes et dix neuf secondes, le garde va repasser faire sa ronde et restera devant l’entrée du Centre pendant quinze minutes !
- Je suis au courant, Jules, ne crains rien.
La phrase, la dernière, que j’entendis de la part de l’ancien maçon est encore dans ma mémoire.
- Jules ne craint que Jules et qui se craint lui-même n’a plus rien à craindre.
Je me tournai vers Marcel, le seul encore dans la voiture. Les traits de son visage étaient tendus comme une arbalète ; ses paupières n’arrêtaient pas de cligner. De sa main gauche, il se grattait nerveusement l’intérieur de son plâtre qui recouvrait son bras droit. Comme moi, il pensait à Frédéric et à ce qui avais pu le retarder.
- Ca se trouve, il n’a pas mis ses lunettes à infra rouge et il n’a pas trouvé le garde dans le noir, avait dit Marcel en proie à un début de panique.
Je savais bien que le pachyderme était con comme la lune mais je ne l’imaginais pas capable de ça.
- Ou alors, continua Marcel, les deux gars l’ont démoli.
Je ne croyais pas non plus à cette version. Plus j’y réfléchissais, plus j’étais certain que cet imbécile ne s’était sans doute pas contenté de les assommer. A l’heure qu’il était et malgré mes multiples avertissements, Frédéric devait jouer à la marelle sur la gueule des agents de sécurité.
Mon téléphone portable se mit à vibrer : Géraldine m’avait envoyé un texto. Machinalement j’ouvris le message et lu « 3 minutes 47 secondes. Record battu !!!! ». Je coupai mon mobile.
Frédéric apparut enfin près de la fenêtre où il était entré. Je recouvrai mon sang froid et j’ajustai mes jumelles. En voyant le bas de son pantalon taché de sang je compris que j’avais vu juste. Je regardais ma montre et constatai que nous étions encore dans les temps. Il me fallait bien l’admettre, malgré cette légère incartade, le bibendum m’avait étonné. A vrai dire, ce n’était pas seulement Frédéric qui m’avait scotché mais la tournure que prenait les évènements. Déjouant tous les pronostics – et notamment les miens – l’opération se déroulait parfaitement.
- Marcel, à toi de j…
Je ne finis pas ma phrase car je sentis quelque chose de froid contre ma nuque : c’était le canon du flingue du cousin de Jules.
- Qu’est-ce que tu fous, Marcel ?
- Ta gueule, répondit-il d’une voix qui tremblait un peu.
Je me suis tût, attendant qu’il me fournisse une explication qui ne tarda pas.
- Monsieur Ginotti ne te fait pas confiance, Marco, tu dois le savoir.
- Mais…
Marcel appuya le métal, ce qui me fit grimacer.
- Ta gueule, j’ai dis. C’est moi qui cause.
- Okay Marcel, tu veux quoi là ?
- Moi, je veux rien. C’est le boss qui veut s’assurer que tu vas pas le baiser une autre fois. Alors je veille à ce que tu te barres pas, c’est tout.
Marcel sortit une paire de menottes de sa poche qu’il me jeta sur les genoux en m’ordonnant de m’attacher la main droite sur le volant. Je lui obéis sans opposer la moindre résistance. Il se pencha vers moi et attrapa les clefs de la voiture qu’il fit sauter sur sa paume.
- T’inquiète pas Marco, on veut juste prendre nos précautions. Je récupère les documents et on se tire tous ensemble, comme prévu.
Sur ces mots, Marcel quitta le véhicule. J’ai attendu qu’il s’éloigne un peu. J’ai souri. Je me doutais bien que le parrain allait se méfier de moi jusqu’à la fin; d’ailleurs il ne me l’avait pas caché lors de mon kidnapping quelques jours auparavant. Je ne pouvais pas lui reprocher de ne pas avoir confiance après ce que je lui avais déjà fait. Je savais aussi que mon temps était compté. Une fois les archives d’Al Capone en sa possession, Ginot m’enverrait illico presto dans l’autre monde. Pour lui comme pour tout mafioso qui se respecte c’était une question d’honneur ; il lui fallait laver l’affront dans le sang. C’était normal, c’était de bonne guerre. Maintenant je n’avais jamais eu l’intention de rester les bras croisés et me laisser cueillir comme une fleur ; c’est pourquoi j’avais moi aussi prit les devants.
Je me saisis de mon téléphone portable à l’aide de mon bras libre et composai le numéro de celui qui allait me tirer de ce mauvais pas.
- J’ai besoin de vous, fis-je le plus calmement du monde.
Le vent soufflait un peu plus et faisait voltiger quelques feuilles mortes. La lune, pleine, semblait me regarder de son œil blanc.
Quelques minutes plus tard, la masse paresseuse de l’inspecteur Palourde surgit des ténèbres. Cela faisait bien une heure qu’il était sur place avec une quinzaine de poulets. En voyant mon bras attaché contre le volant, il ne put s’empêcher de ricaner.
- Je pourrais te laisser là, Rigaud. Comme ça, j’aurai toute la bande.
Sans me démonter, je lui rendis son sourire et dit :
- C’est vrai que c’est l’occasion rêvée pour vous, la consécration. Mais, si vous voulez coffrer le grand manitou vous aurez besoin de mon témoignage.
Je ponctuai ma remarque par un rapide clin d’œil. L’inspecteur fit la moue.
- Tu sais, gamin, en cuisinant l’un de tes gars, je pourrais quand même le faire tomber le Ginot.
Il fallait reconnaître qu’il n’avait pas tort.
- Un marché est un marché, continua t-il, même si entre nous je le fais aussi pour deux autres raisons.
L’inspecteur sortit une clé qu’il inséra dans la serrure. Après un léger cliquetis, le bracelet s’ouvrit et je dégageai ma main.
- Ah oui, lesquelles ? ai-je demandé en me frottant le poignet.
- Mon chien, dit il. A force de te coller aux basques, Lancelot commence à me faire la gueule. J’ai plus que ce cabot puant, faudrait pas qu’il se tire lui aussi.
- Et l’autre raison ?
Quelques secondes s’étaient écoulées silencieuses.
- Va savoir gamin, t’es peut-être abîmé mais pas irrécupérable.
Un autre silence, plus long et plus étrange se glissa entre nous. Quelque chose comme une sorte de langage muet mais compréhensible par nous, quelque chose de presque paternel. Embarrassé, c’est moi qui décidai de rompre cette pause.
- Dis donc, inspecteur, avec un coup pareil vous allez peut-être enfin passer commissaire.
Il me fixa longuement de son regard bleu et pénétrant.
- On se retrouve plus tard pour ta déclaration. Maintenant sauve toi, gamin, je vais pas tarder à donner l’assaut.
En effet, quelques instants plus tard, sous les ordres d’Oscar Palourde une patrouille de police encercla le bâtiment…
Bien sûr, « L’ Opération Capone » comme l’avait aussi qualifié les médias avait fait l’effet d’une bombe. Pendant une semaine on a parlé que de ça. Tous les journalistes étaient sur le pied de guerre. Les plus informés savaient que le redouté Alfred Ginot était derrière ce grand coup et tenaient là un des plus grands scoops de leur carrière. Après des années de tentatives ratées, la police allait peut-être enfin faire tomber un des grands pontes de la mafia française.
Je ne peux plus vous raconter ce qui s’est exactement passé ensuite puisque sitôt après avoir été libéré par l’inspecteur, j’ai foutu le camp abandonnant mon équipe aux mains de la flicaille. Mais comme tout le monde, j’ai appris le dénouement de l’opération en lisant les journaux dont certains donnaient plus d’informations que d’autres. Aucun membre de l’équipe n’avait échappé à la police ; certains même n’y avait pas réchappé du tout ; comme Marcel par exemple qui fut abattu à bout portant par un des gardes du Centre. Accueilli en héros par la presse, le gardien témoigna, perplexe, que « l’agresseur, tout souriant, s’était dirigé vers lui pour lui dire une phrase étrangère qu’il n’avait pas compris ». Pris au dépourvu, l’agent n’avait rien trouvé de mieux que de lui vider le chargeur de son Beretta. Visiblement ce con de Marcel s’était gourré et avait communiqué le mot de passe italien au mauvais gars.
Claude, lui, fut chopé alors qu’il essayait de s’échapper au bord de sa camionnette high-tech. Seul le journal Le Parisien mentionna que lors de son arrestation, le malfrat portait « un étrange accoutrement bleu ciel ressemblant fortement à celui des pervenches ».
Frédéric ne s’était pas franchement laissé faire. Bien que criblé de balles paralysantes, l’énorme mammifère déchaîné et gueulant comme un sanglier qu’on amenait à l’abattoir avait eu le temps de savater une demi douzaine de policiers avant d’être mis hors d’état de nuire.
Quant à Jules, fidèle à ses règles qui lui dictaient la non-violence, il sortit de son buisson et le plus naturellement du monde se rendit aux autorités un peu déstabilisées de mettre en joue un type portant une tenue bleu marine à col mao brodée de fils dorés avec un dragon en effigie.
Quelques semaines après, je brisai la loi de l’Omerta et témoignai à huit clos au tribunal de grande instance de Paris contre mon employeur Alfred Ginot. J’avais le visage caché sous d’épaisses lunettes noires, une perruque décolorée atroce et une fausse barbe. Durant le procès, je communiquai les emplacements exacts où nous avions enterrés les dizaines de corps de nos concurrents ou des témoins gênants assassinés par sous les ordres du « parrain ». Je travaillais pour Alfred depuis assez longtemps pour savoir pas mal de choses à son sujet et tout ce que je savais je le recrachais sans l’ombre d’une hésitation aux avocats et au juge qui se régalaient. Chaque jour qu’avait duré le procès, l’inspecteur Palourde avait été présent. Toujours habillé comme un as de pic et la tignasse en bataille, il était resté assis bien sagement, approuvant de temps en temps de la tête mes aveux accablants contre mon patron. Je m’attendais à le voir, triomphant, savourant sa victoire – il venait tout de même de se payer la tête d’Alfred Ginot, bon sang ! – mais non. Il semblait à peine content, presque déçu comme s’il imaginait déjà les prochains mois ennuyeux qui l’attendaient avant qu’il ne retrouve une affaire aussi juteuse que celle qui l’avait occupé ces trois dernières années.
J’étais plutôt soulagé de la présence de l’inspecteur pendant ces quelques jours d’interrogatoires. J’avais l’impression un peu stupide mais rassurante d’être protégé par lui.
Après quatre jours de procès, le verdict tomba comme une guillotine. L’intouchable Alfred Ginot plongea pour perpète. Escorté par deux gendarmes qui semblaient jubiler, « le parrain » quitta le tribunal, la tête basse et les mains menottées.
Comme si la suite n’avait plus aucune importance pour les magistrats, le reste de la bande fut expédié le lendemain et en quelques heures. Pour avoir écrabouillé la tronche des deux gardiens de l’établissement, Frédéric prit pour vingt ans ferme. A l’annonce de la punition, l’ogre a pleuré comme un collégien. Neuf ans pour Claude qui a semblé être beaucoup plus traumatisé de porter un vêtement d’homme que de la sentence infligé. Une formalité également pour Jules bien qu’il ne se laissa pas intimider par les hommes de loi. L’ancien ouvrier s’attaqua violemment à l’avocat un peu décontenancé en lui crachant au visage que « parler ne fera pas cuire le riz » avant de se défendre en clamant au juge que « dans une eau souvent troublée, les poissons et les tortues grandissent mal ». Gavée de proverbes et de dictons imbitables, la cour se débarrassa de Jules qui écopa aussi de neuf ans de prison. Alors que les gardes l’emmenaient hors du tribunal, on entendait encore résonner dans les couloirs les cris de Jules qui regrettait que « lorsque l'homme est au fond du puits, on lui jette encore des pierres ».
Puis ce fut à mon tour de passer entre les mains de la Justice. L’inspecteur Palourde avait tenu parole et respecté notre deal. Je ne prit que sept mois de cabane mais surtout j’avais obtenu la garantie de la part du flic que cette courte incarcération ne serait pas mentionnée dans mon dossier. Pour ce que je comptais faire à ma sortie, il était vital que mon casier reste aussi vierge que Jeanne D’Arc.
On m’a envoyé à la maison d’arrêt de Bois-d’Arcy. Les premières semaines étaient les plus coriaces. Bien que Palourde m’avait assuré que rien n’avait filtré sur l’endroit où je purgeais ma peine, je craignais toujours qu’Alfred ne se débrouille pour me retrouver et envoyer un de ses sbires prisonniers me faire la peau sous les douches ou dans le réfectoire. Mais rien ne m’arriva pendant mon séjour pénitencier. Mes mois passés en taule ont défilé. Un clignement de paupières plus tard, j’étais à l’air libre. A ma sortie de prison, Géraldine m’attendait pour me sauter dans les bras et me faire part de ses progrès en apnée.
J’avais pas encore trente ans. J’étais fermement décidé à changer de crémerie ; de changer de vie pour de bon. Bien sûr je ne pouvais pas rester en France car même coincé entre quatre murs, cet enflure de Ginot avait encore assez de pouvoir pour me faire liquider à n’importe quel moment. Je devais partir loin, faire profil bas quelques temps. Alors, deux jours après ma libération, je prit un aller simple pour Kampala, capitale de l’Ouganda.
Kampala. Le trou du cul du monde pour n’importe qui et encore plus pour le parigot que j’étais. Qu’est-ce que j’ai pu m’emmerder dans ce bled. C’est la misère totale. Rien à voir, rien à bouffer. Plus d’une fois j’étais sur le point de rentrer en France en me disant que quitte à me faire flinguer autant que ce soit devant un expresso avec un bon croissant au beurre. Mais j’ai tenu bon en m’accrochant à l’objectif que je m’étais fixé le jour où j’avais prit la décision de balancer mon équipe et faire mettre Ginot sous les verrous.
Je me suis démerder un peu partout. J’ai vadrouillé dans les petites villes cradingues de la région et fait un paquet de choses pour survivre. Colporteur, livreur de fruits et légumes à cheval sur un vélo sans frein, coursier à la Barclay’s Bank pour finir guide touristique. Tous les matins et les après-midi, j’allais récupérer à l’hôtel Sheraton des familles de japonais, la face aplatie sous des bobs fluorescents ou des allemands obèses à la tronche rouge écarlate pour leur faire visiter la ville, le quartier de Nakasero - que je connaissais par cœur à force ! - et son putain de marché où j’attendais trois plombes pendant que ces connards de touristes marchandaient des bouts de tissus et des masques en bois à la con. Tous les trois mois, Géraldine venait passer une ou deux semaines en Ouganda. Je crois qu’on est vraiment tombés amoureux pendant cette période là. Un vieux marabout nous a marié en deux heures. Puis un jour, alors que je l’accompagnai à l’aéroport de Entebbe, elle m’annonça en riant aux éclats qu’elle était enceinte. Je n’ai pas bien réalisé mais j’étais content quand même. Avec un gamin, cela me donnait encore plus l’envie de ne pas m’écarter du droit chemin et une raison de plus d’aller au bout de mon rêve.
Et puis la chance m’a sourit. Alors que je vivais à Kampala depuis un an et demie, il se passa un évènement miraculeux et inattendu : le 9 juin 2005 à midi trente, Alfred Ginot venait de mourir à la prison de Fleury-Mérogis, étranglé par…un morceau de pizza. Une Marguerita.
Il parait que pour égayer les pensionnaires et les gardiens, le directeur de la prison eut l’idée de génie de faire livrer des pizzas à la cantine pour un déjeuner placé sous le signe des « spécialités italiennes ».
Visiblement, une des bouchées a été fatale au « parrain » qui est mort étouffé avant l’arrivée des secours. Incroyable ironie du sort quand même, non ? Alors que la moitié des bandits de la région parisienne avait tous échoué pour l’exterminer voilà que sans crier gare, un morceau de pâte avec du fromage fondu, de la viande hachée et quelques poivrons venait de terrasser le caïd du 19 arrondissement. Alfredo Ginotti qui rêvait de finir assassiné comme Giuseppe Masseria ou Willie Moretti avait raté sa sortie. S’il existe un paradis pour tous les mafieux, j’en connais pas mal qui vont se foutre de sa gueule quand il va débarquer.
En tout cas cette nouvelle tombée du ciel m’a permit de rentrer en avance et au mois de septembre, je faisais enfin mon retour dans la capitale. Géraldine, ma femme désormais, avait donné naissance à un petit Alphonse trois mois plus tôt. Malgré mon interdiction, elle avait insisté pour accoucher au beau milieu de l’Atlantique « pour que l’enfant soit déjà habitué à respirer sous l’eau » m’avait-elle dit.
Depuis, on vit tous les trois peinards dans un appartement plutôt correct vers le boulevard de la République. On nage pas encore dans le bonheur mais j’échangerais ma place pour rien au monde. Ma vie de malfrat ne me manque pas. Au contraire. Je n’ai pas tourné la page, j’ai fait mieux que ça : j’ai changé de bouquin.
Le type vient d’entrer. Nous y voilà. Je jette un rapide coup d’œil et je vois qu’à ma gauche, il y a un type qui a un mal fou à avaler sa salive alors qu’un autre, à ma droite est dévoré par ses tics.
Le calme est total. Je suis sûr que même dans les cathédrales un silence pareil n’existe pas. On entendrait une mouche pisser.
Mon cœur n’a pas ralentit sa cadence et bondit dans ma poitrine. Je me sens vivant comme jamais. Une nouvelle chance se présente à moi, un nouveau départ. Ce grand rendez-vous là je ne veux pas le manquer. Je ne vais pas le manquer.
Le type est assez jeune, la trentaine à tout casser. Comme moi. Il élargit sa bouche pour nous sourire et nous montrer ses dents aussi blanches qu’un évier récuré. De son regard noisette il balaie l’assistance et dit cette phrase qui me replonge dans mes souvenirs, ces images du passé diffusées sur les écrans de télévision où j’entends au loin le bruit merveilleux des sirènes, où je vois la lumière éclatante des gyrophares.
- Bienvenu au Concours à l’entrée à l’Ecole de Police. Bonne chance à tous !
david widjet (http://www.ecrivez.org)