Episode 6: Une interminable soirée
Dimanche 19 mars 2003
Il était vingt et une heures trente quand je suis rentré chez moi, rue Edgar Quinet. Pendant tout le trajet du retour, j’avais senti les phares de la vieille Wolfswagen de l’inspecteur Palourde me renifler le derrière. A peine arrivé, je me suis écroulé sur mon canapé usé. J’étais à bout de force, je me sentais vidé, sans énergie. Pour couronner le tout, j’avais une putain de migraine qui me perforait le crâne. Allongé sur le dos, je me suis allumé une clope et tout en faisant des cercles de fumée, je fermai les yeux et réfléchissais. « L’ Opération Capone » débutait dans moins de six heures et quelque chose me disait que, la fleur aux dents, on allait droit dans le mur.
J’avais donné des instructions strictes à l’équipe pour que nous espacions les échanges et les rencontres les journées de mercredi et jeudi afin de ne pas éveiller davantage les soupçons qui pesaient déjà sur nous si j’en croyais les dernière paroles du flic lors de notre rencontre à l’hôpital. Palourde avait tenu parole et ne m’avait pas lâché d’une semelle. Dernièrement, il avait même resserré son emprise et jouait avec mes nerfs. Mercredi matin, le lendemain de notre altercation verbale, j’avais retrouvé les quatre roues de ma caisse à plat avec écrit sur mon pare-brise à l’encre indélébile les mots « Jour et nuit ». Jeudi soir, « quelqu’un » avait mis le feu à mon courrier épargnant mystérieusement les autres boites aux lettres. Enfin, ma nuit du vendredi avait été perturbée par d’incessants appels « anonymes ». Le flic essayait par tous les moyens de me déstabiliser.
L’autre raison qui m’avait poussé à mettre un peu de distance était que j’avais besoin de penser calmement. Depuis le début, ce coup je ne le sentais pas. Je voulais essayer de réfléchir à une autre possibilité si du moins il en existait une. Il y avait bien une autre voie mais elle n’était pas non plus garantie et elle me ferait encourir de gros risques et de vrais changements si je venais à tenter cette chance là. Et puis j’avais vraiment besoin de repos. Ma tension était en dessous de dix et deux ou trois fois ces derniers temps j’avais été pris de vertiges. Entre cet emmerdeur de Palourde et mon escadrille de charlots, ma santé en avait prit un sérieux coup.
Mes tempes me faisaient mal, j’avais l’impression que ma tête allait se désintégrer. Toujours couché sur mon vieux fauteuil, je continuai de faire monter des volutes de fumée vers le plafond. La meilleure chose à faire était d’aller dormir un petit moment car j’allais bientôt avoir besoin de toute ma concentration. Par précaution, j’avais donné un dernier rendez vous à la bande une heure avant le casse dans un hôtel à Fontainebleau pour m’assurer que tout le monde allait bien (et surtout qu’ils n’étaient pas trop bourrés) et pour la distribution des cagoules et des armes car il était hors de question pour moi de leur remettre avant. Oui, il fallait que je me repose pour avoir les idées claires et rester en alerte quand arriverait aussi le moment de semer l’inspecteur qui me collait aux basques.
Dormir un peu, j’attendais que ça. Mais je ne pouvais pas, pas maintenant. Ginot a dit qu’il m’appellerait vers les vingt deux heures pour le « débriefing ». Faisait chier lui aussi.
La grande nouvelle était que Paul n’était pas resté bien longtemps à l’hôpital. Après trois jours de coma, il avait eu la bonne idée de mourir vendredi juste avant le petit déjeuner. Comme mon paternel disait, ce n’est jamais bon de crever le ventre vide. Bye bye « Le cycliste de la Salpêtrière ». On l’avait enterré samedi après midi en deux temps trois mouvements. Nous nous étions chargés de tout puisque Paul n’avait pas de famille officielle et que nous n’avions aucune adresse ou coordonnée de la demi douzaine de parents adoptifs qui se l’étaient coltinés durant son adolescence. En revanche, une palanquée de copains à lui avec des tronches comme ce n’est pas permis s’était joints à la cérémonie. Tous portaient des maillots de coureurs cyclistes : des jaunes, des verts ou à pois. Certains avaient fait la totale et étaient coiffés de casques et des cuissardes moulantes. Le rite funéraire fut bref mais le plus surréaliste auquel j’ai pu assisté. Juste après le speech du curé et au moment où l’on mettait le corps en terre, tous ses potes, un à un, le visage accablé de douleur se sont mis à jeter dans la fosse en guise de dernier hommage, des pièces détachées de vélos : des chaînes de VTT, des guidons, des selles, des pneus, des pompes, des chambres à airs. Rapidement le cercueil fut recouvert de tout cet attirail. Hallucinant.
Bien sûr, Jules a ajouté sa touche personnelle et asiatique en portant la tenue traditionnelle de deuil. Les mains jointes en une prière et les yeux fermés, il avait marmonner des phrases incompréhensibles. Tout le monde avait vraiment l’air triste même la bande qui ne le connaissait que depuis peu. Ils avaient vraiment de la peine ces cons. Pas moi. Paul dans la tombe et sous des gravats de ferraille, en voilà un qui avait fini de m’emmerder.
L’autre nouvelle arriva peu de temps après. Jules nous a fourgué son cousin pour remplacer Paul. Encore la trouvaille du siècle celui-là.
- Jules, je t’avais pas dit que je recherchais un chauffeur ? demandai-je le soir même.
Les mains le long du corps, Jules s’est courbé plusieurs fois avant de me répondre.
- Oui, Marco San, tu me l’avais dit.
Mon capital sang-froid puisait déjà dans ses réserves. J’essayai malgré tout de conserver un semblant de calme.
- Alors pourquoi Marcel a le bras droit enroulé dans une écharpe ?
Marcel - Marcello pour les autres - était le cousin germain de Jules. Il avait débarqué hier soir à dix sept heure en apportant les pizzas et sa tronche de cake en dessert. Aucune anomalie visible chez ce type mise à part son bras dans le plâtre. Ca m’a vraiment foutu en rogne surtout lorsque j’appris un peu plus tard dans la soirée qu’il se l’était lui-même cassé à coups de barre de fer pour « entraîner » et « apprivoiser » son bras gauche valide.
- Je veux devenir ambidextre, m’a-t-il dit fièrement en gobant sa pizza quatre fromages.
Je me retrouvais au point de départ, sans chauffeur. Je n’avais pas d’autres possibilités que de redéfinir les responsabilités de chacun et ça, ça me gonflait sévère. Personne ne s’y connaissait en informatique ou en alarme à part Claude, le travelo. J’avais besoin de la masse imposante de Frédéric pour s’occuper des deux gardes. Quant à Jules, il m’avoua ne plus vouloir toucher une voiture depuis un récent accident. J’eus beau le rassurer mais devant sa maxime incompréhensible « Agneau en peau de tigre craint encore le loup » je préférai ne pas insister. Naturellement, je n’avais pas envie de demander à Marcel de conduire avec un seul bras. C’était trop risqué. Si on devait être pris en chasse, je devais pouvoir compter sur un pilote cent pour cent opérationnel pour semer les éventuels poursuivants et notamment ce possédé d’inspecteur Palourde si il devait se pointer à l’improviste. A la base, celui qui était chargé de prendre les archives du procès de Capone c’était moi et personne d’autre. Maintenant, j’étais contraint et forcé de rester dans la voiture sans autre choix que de faire confiance au cousin de Jules pour récupérer les précieux documents. Autant demander à un clébard de jouer de la flûte traversière.
Je regardai ma montre : vingt et une heure quarante. J’eus beau les avertir de ne pas se coucher trop tard en prévision de ce qui nous attendait, j’étais certain qu’à cette heure ci, ces imbéciles étaient encore en train de terminer la dernière bouteille de Jack Daniel’s ou de se marrer avec leur jeu habituel. « L’alphabet sanglant » qu’ils appelaient ça. Pour sûr, un vrai jeu de cons. Le principe était simple : tu prends un type qui se met torse nu, c’est l’homme-tableau. Puis un autre gus qui fait l’instituteur. L’instituteur doit écrire une lettre dans le dos de l’homme-tableau qui doit la deviner. Rien de bien méchant à la différence que la craie a été remplacée par un tesson de bouteille. Pas franchement intellectuel comme distraction mais aux règles compréhensibles par tous. Tous sauf Frédéric qui avait transformé l’alphabet en une dictée. Envoûté par le jeu et beuglant comme un veau, il avait eu le temps d’écrire un mot entier sur le dos de Claude - qui hurlait à la mort ! - avant qu’on parvienne à le neutraliser.
J’ai passé une demi heure à cautériser les plaies. Claude - vêtu en soubrette pour l’occasion - était sorti d’affaire mais garderait le mot « bite » incrusté dans la peau pendant un moment.
J’ai quitté l’appartement de Claude en premier, juste après l’ultime répétition du plan. Je ne pouvais pas rester plus longtemps : une minute de plus et je me tranchai les veines.
Je me levai pour aller chercher une bière dans le frigo et me dirigeai vers la fenêtre du salon. Adossé à un réverbère, Oscar Palourde fumait paisiblement sa cigarette. A ses côtés, la tête posé sur le bitume et les pattes dissimulées sous son gros ventre, Lancelot, son chien immonde.
A coup sûr le flic allait passer la nuit sous ma fenêtre. Tu parles, d’un Roméo.
Mon téléphone portable vibra : c’était Géraldine, ma copine apocalyptique.
- Trois minutes dix sept secondes ! hurla t-elle à l’autre bout de la ligne.
- Hein ?
- J’ai tenu trois minutes et dix sept secondes en apnée dans mon bain !, répéta t-elle hystérique. C’est fort non ?!
- Très fort, fis-je les dents serrées, mais là je dois aller me coucher.
- Ah…Mais il est même pas dix heures ! T’es malade, Marco chéri?
Exprès, je ne l’avais pas mis au parfum sur l’opération. Faire confiance aux gens était dangereux, faire confiance aux femmes était suicidaire.
- Je m’appelle Marc. Ouais, J’ai un peu mal à la tête et j’ai la gerbe. Je t’appelle demain, ça te va ?
- Tu promets ?
Mes mains tremblaient. Mes jambes tremblaient. Je ne contrôlai plus mon corps et ma voix m’échappai.
- Je promets.
- Merci, t’es chou. Tu sais quoi ?
- ….
- J’ai goûté du plancton. C’est pas hyper bon en fait.
- Salut Géraldine.
J’ai raccroché. Cintrée cette fille. Définitivement cintrée.
Sitôt ma première Heineken enfilé, j’ouvrai une autre bouteille et regardai pour la énième fois le cadran de ma montre : vingt et une heure cinquante. Mes paupières pesaient un quintal et j’avais l’impression que mes pupilles flambaient.
- Allez Ginot, dis-je en gémissant, appelle maintenant que j’aille me pieuter.
Je faisais les cent pas comme un lion en cage. Dépité, je me vautrai à nouveau sur le canapé et allumai la télé : On a retrouvé la 7è compagnie. Voilà un film qu’on avait vu juste six cent fois. L’œil torve j’ai maté cinq minutes avant d’éteindre. Henri Guybet, Jean Lefebvre et toute la clic de bras cassés, je connaissais mieux que personne. Merci Léon, j’avais les mêmes à la maison. Pour la seconde fois je me dirigeai à la fenêtre : pareilles à des statues de bonze, Palourde et énorme caniche n’avaient pas bougé d’un iota. Increvable ce type, me dis-je presque admiratif en finissant ma bière d’une traite.
Pour tuer les quelques minutes qui me séparaient de l’appel de Ginot et surtout pour éviter de m’effondrer sur le sofa, je feuilletai le Télé 7 jours et ses programmes de rêve. Tiens, c’était la semaine des finales : lundi soir, finale d’Intervilles à Nîmes, mardi soir, finale de Questions pour un champion toujours présenté par l’indestructible casse-couilles Julien « Michael Keaton » Lepers, jeudi soir finale du Maillon faible spécial anciens animateurs télé et chanteurs has been et enfin samedi soir finale de A la recherche de la Nouvelle Star entre casserole no1 et casserole no2 devant un jury de pacotille qui vont se pâmer en criant au génie. C’est alors qu’en lisant le magasine l’air dubitatif je ne pus m’empêcher de sourire : TF1 repassait Starsky et Hutch tous les après midis à quatorze heures. Comme submergé par une vague de nostalgie, je replongeai dans mes souvenirs d’adolescent turbulent où je me revis du haut de mes seize ans ; petit mioche qui se planquait, sautait et poursuivait ses copains qui jouaient les « bad guy » en chantant le générique « des nouveaux chevaliers au grand cœur mais qui n’ont jamais peur de rien ». Je me souvenais même de Jacky, le petit black tout maigre qui imitait Huggy « les bons tuyaux » comme personne. C’était chouette cette époque, chouette d’être Starsky ou Hutch, chouette de sauver les gens, chouette d’être fl…
Mon portable s’était mis à vibrer. Je tournai mon poignet : vingt deux heures pile. Au lieu de se faire chier pour devenir rital, « le parrain » aurait mieux fait de se convertir en helvète.
- Alors, tout est prêt ? dit-il, la voix prise.
Ni bonsoir, ni merde. J’étais peut être un truand mais j’avais un minimum de savoir vivre.
- Bonsoir Monsieur Ginotti. Non, tout n’est pas ok. On a quelques soucis.
Un silence se fit entendre.
- Comment ça, Marco ? demanda sèchement Ginot
- J’ai dû modifier le plan. J’ai pas de chauffeur professionnel pour conduire la caisse. Et mon prénom c’est Marc.
- Et Marcello, il sert à quoi ce merdeux ?
- A rien, Monsieur Ginotti, répondis-je du tac au tac. En tout cas pour conduire. Marcel a le bras cassé. Je me mordis la langue pour ne pas rajouter « dans tous les sens du terme ».
Un autre silence, encore plus long, plana, entrecoupé de la respiration saccadée de Ginot. Le « parrain » commençait à s’impatienter.
- Tu serais pas en train de te défiler, petit. T’auras pas dans l’idée de m’entuber une nouvelle fois ?
Malgré moi, j’esquissai un sourire las. C’est pas le doubler que je voulais, c’était de vider mon chargeur sur sa gueule ainsi qu’à l’équipe de choc qu’il m’avait collé pour piquer ses foutues d’archives.
J’informai « le parrain » que je resterai dans la voiture et que Marcel récupérerait les documents à ma place. Au son de sa respiration qui retrouva un rythme plus régulier, j’en déduis que le patron était rassuré.
- Il faut que Marcello s’adresse au garde ripou qui lui montrera l’emplacement de la relique. Ils sont tellement malins qu’ils la changent de place tous les jours.
- Comment va t-il le reconnaître ?
- Très simple, petit. C’est le seul qui fait le guet dans le corridor à droite de l’ascenseur. De toute façon, Marcello devra lui donner le mot de passe pour s’identifier.
- Ah…Et c’est quoi ? demandai-je craignant la réponse.
- Ci sono molte macchine tedesche in Francia.
Le patron avait prit son temps comme pour s’assurer qu’il n’écorcherait pas cette langue qu’il vénérait. Quant à moi, j’ai préféré ne pas demander à Ginot la traduction ni si Marcel parlait italien.
- C’est noté. J’ai un autre pépin, Monsieur Ginotti.
Je lui parlai d’Oscar Palourde qui faisait le pied de grue en bas de chez moi et qui forcément allait nous poser des problèmes.
- Descend le, lâcha Ginot. Ce sera ton bonus, la cerise sur le gâteau.
Il ricanait. Je ne répondis pas. J’étais une petite frappe moi, pas un assassin. Je n’avais jamais flingué personne de ma vie et ce n’est pas ce soir que j’allais innover.
Devant mon silence, Ginot continua :
- Ca te pose un problème, Marco ? Si tu n’arrives pas à le semer et que tu veux pas le dessouder, comment tu comptes t’en débarrasser ?
- Je ne sais pas. Avec des frisbees, peut être.
- Tu te fous de ma g…
Alfred Ginot ne finit pas sa phrase mais d’une voix encore plus étouffée qu’à l’ordinaire il m’ordonna de rester en ligne.
Je posai mon portable sur la table en verre et profitai de cette courte pause pour aller me prendre autre une Heineken au frigo. Je passai ma main sur mon front brûlant. J’étais en nage et au bord de l’évanouissement. Mon mal de tête amplifiait à chaque minute qui s’écoulait.
Malgré la distance qui me séparait de mon portable, je pus entendre la voix hurlante du patron qui faisait presque trembler mon mobile. Il avait l’air déchaîné. Quelle mouche l’avait encore piquée ?
Il était vingt deux heures vingt. Je n’avais qu’une hâte, c’était de raccrocher pour de bon avec ce désaxé et d’aller enfin me plonger sous les draps quelques heures avant de lancer « l’Opération Caponne ». Je bus quelques gorgées et repris mon portable. « Le parrain » vociférait toujours mais à travers sa voix caverneuse je perçus également une autre voix. Une voix féminine. Elle était entrecoupée de sanglots et de petits cris. La femme semblait implorer et s’excusait inlassablement. Puis soudain le ton de cette voix monta dans les aigus pour devenir un hurlement strident qui me vrilla les tympans. Je m’écartai prestement du téléphone que je collai contre ma poitrine. C’était quoi ce bordel encore ?
Lorsque quelques instants plus tard je rapprochai l’appareil de mon oreille, je n’entendis qu’un faible grincement. Puis plus rien.
C’est alors que le souffle rauque du patron se fit entendre.
- Qu’est-ce qui se passe, Monsieur Ginotti ?
- Rien. C’est mon chapeau, dit-il sombrement. Mon Borsalino. Il est tout aplati, foutu. Un coup de ma femme.
Et je compris alors que, pour la seconde fois, l’épouse Ginot venait de passer par la fenêtre…
david widjet (http://www.ecrivez.org)