Episode 5: Ginot prend ses précautions
Vendredi 17 mars 2003
L’interminable limousine noire se posta au 33 de l’avenue George V, juste devant le somptueux hôtel Prince de Galles. Alfred Ginot eut toutes les peines du monde à s’extraire hors du prestigieux véhicule comme si sa carcasse graisseuse refusait de le porter davantage. Il avait encore prit dix bons kilos ces derniers mois. S’épongeant le front, il se dirigea en soufflant vers l’entrée puis donna une petite tape sur la joue rosé du jeune groom qui lui ouvrit la porte en s’inclinant respectueusement.
Alfred marcha le plus vite qu’il pouvait en secouant rageusement la tête. Il savait qu’il était en retard. Qu’importe, si ils avaient commencé les enchères sans lui ils allaient le payer. De leur vie s’il le fallait.
Lorsqu’il entra dans la pièce grouillante de monde, il fut soulagé de voir que l’office n’avait pas encore commencé et que l’objet pour lequel il s’était déplacé était bien là. Entre une petite table Napoléon III et une mappemonde Longwy, il reposait à l’intérieur d’une vitrine en plexiglas. C’était un « Avtomat Kalachnikova » modèle 1947 plus connu sous le nom de AK-47. C’était l’arme fétiche de Pino Greco dit « la chaussure », l’un des tueurs favoris de Salvatore Riina surnommé « Toto Riina », un des membres les plus influents de la mafia sicilienne dans les années 1980 et 1990 et surtout une des idoles d’Alfred Ginot. Il était absolument hors de question qu’une autre personne puisse s’offrir ce petit bijou qui, un beau jour de septembre, avait abattu froidement le Général Carlo Alberto Dalla Chiesa lors d’un guet-apens qui avait fait coulé beaucoup d’encre.
En grimaçant, Ginot s’assit sur une chaise en bois qui émit un craquement et continua d’essuyer son front qui n’en finissait plus de transpirer. Il se tenait à l’écart des autres acheteurs, désireux de ne pas se mélanger avec ses ennemis. En tordant son cou avec difficulté, il jeta un coup d’œil autour de lui. Pour cet évènement unique, l’hôtel avait exceptionnellement réquisitionné cette pièce immense et lumineuse pour accueillir ces dizaines de collectionneurs qui empestaient le fric et l’eau de cologne.
Ginot fusilla du regard quelques émirs saoudiens et les quelques jeunes trouducs anglais ou irlandais qui tiraient sur leurs moustaches ou marmonnaient dans leurs mains trop blanches. Il crut même reconnaître George Lucas tout en se demandant ce que ce sexagénaire débile venait foutre dans un pareil endroit. « Ferait mieux de se payer des robots chez Toy’s R’us » pensa t-il ironique. En regardant tous ces chasseurs de trésors, une peur violente s’empara de lui ; une terreur presque enfantine à l’idée que ces gens sans importance pouvaient l’empêcher de s’approprier ce jouet meurtrier. Puis cette angoisse se transforma en une haine viscérale, animale. Si seulement il pouvait convoquer ces rapaces ignorants dans son confessionnal, leur offrir de son meilleur champagne et de son plus délicieux caviar qui se faisait livrer de Bakou et enfin une fois tous ses invités repus et contents, leur ouvrir le ventre avec son coupe papier ou leur exploser la cervelle, un par un. Si seulement.
Les gens étaient encore debout ou tapotaient sur le clavier de leur ordinateur portable extra plat. Estimant qu’il avait un peu de temps avant que la séance ne débute, Alfred composa un numéro de téléphone sur son mobile. Une voix d’homme répondit.
- Bonjour, Monsieur Ginotti.
- Où est-il ?
- Difficile à dire, Monsieur, il a demandé à ce qu’on ne communique plus pendant quarante huit heures.
- Pourquoi ?
- Je l’ignore, Monsieur.
Comme il le faisait à chaque fois qu’il était contrarié, le « parrain » tripota sa chevalière autour de son annulaire. Est-ce que ce petit escroc de Marco lui préparait un autre sale tour derrière son dos ? Il ne le savait pas mais du coup il se reprocha sa trop grande générosité. Il aurait peut-être dû le refroidir depuis le début au lieu de lui confier cette mission. Tout en fixant à quelques mètres devant lui la cage en verre qui abritait la célèbre kalachnikov, Ginot demeura pensif. Peut-être que sans s’en rendre compte, il s’était un peu attendrit ces derniers mois ; peut être que ces employés s’en était rendu compte et insidieusement abusaient de son laxisme temporaire. Pire encore, peut-être même que son pire adversaire, celui qui rêvait de le voir six pieds sous terre, René Lanvin dit « le sphinx » dans le milieu parisien, le savait.
- Gardez un œil sur ce petit con, rumina Ginot.
- Nous le ferons Monsieur Ginotti, répondit la voix qui trahissait une crainte certaine.
Alfred leva la tête. Tout le monde était en train de regagner son siège. Le maître de cérémonie se plaça au centre de la pièce et prit dans ses mains le petit marteau en toussotant pour s’éclaircir la voix. La vente aux enchères allait bientôt commencer.
« Le parrain » colla son téléphone portable au plus près de ses lèvres charnues.
- Ecoutez moi bien, dit-il en articulant chaque syllabe. Je ne le répéterais pas deux fois. Suivez le plan à la lettre mais une fois les documents entre vos mains, je ne veux plus jamais, je dis bien plus jamais, entendre parler du « braqueur de la Villette ».
david widjet (http://www.ecrivez.org)