Episode 4: Oscar Palourde
Mardi 14 mars 2003
Ce mardi - six jours avant « l’Opération Capone » - aurait du me mettre la puce à l’oreille. Deux incidents majeurs étaient survenus entre la veille et ce mardi matin ; deux imprévus qui apparaissaient comme les signes avant coureurs d’un échec annoncé. La première tuile concernait un des membres de mon équipe, Paul. Je n’avais pas tous les détails de ce qui s’était passé mais pendant son fameux « Tour de France » il avait eu un accident. En résumé on l’avait retrouvé encastré dans un camion à haillons Calberson juste à la sortie de l’autoroute A1. Il avait été transporté hier soir à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière et se trouvait à l’état de légume. Le plus ahurissant était que même à l’article de la mort, ce connard était parvenu à se faire remarquer. Quelques heures seulement après son arrivée, son cas était déjà considéré comme unique dans l’histoire de la médecine moderne : bien qu’étant dans un profond coma avec la colonne vertébrale en bouillie et la gueule en macédoine d’où sortaient des tuyaux de partout, Paul continuait de pédaler dans le vide à une allure infernale. Personne n’avait jamais vu ça. Tout le personnel médical, amusé, médusé ou pétrifié, faisait la queue pour voir mouliner les jambes de celui qu’on surnommait déjà « le cycliste de la Salpêtrière ». Vedette ou pas, il m’avait mit dans une sacrée merde. J’étais forcé de revoir mon plan et de chambouler mon organisation. A l’origine et avant d’être transformé en logo pour les transporteurs routiers, Paul était le chauffeur et comme tout bon chauffeur, il devait se trouver dans la caisse à se les rouler peinard et se tenir prêt à démarrer une fois qu’on aurait les documents en notre possession. Maintenant que Paul était hors circuit, je devais chercher au plus vite quelqu’un pour le remplacer.
Il était presque cinq heures du matin. Assis dans la salle d’attente de l’hôpital, cela faisait une plombe que je rongeais mon frein en présence du pachyderme Frédéric et du maître zen Jules. Pour une raison inconnue, Claude s’était absenté depuis une bonne heure, ce qui ne présageait rien de bon non plus.
- Merde, on a pas idée de faire du vélo sur les autoroutes, lâchai-je.
- C’est pas sa faute, boss, fit Frédéric, les yeux embués de larmes.
- Et les bandes d’arrêt d’urgence c’est pour les chiens ?….Et puis arrête de chialer !
- J’ai pas envie qu’il crève, Marco.
- Arrête, ça fait pas une semaine que tu le connais. Et je m’appelle Marc, bordel.
- Un gang c’est comme une famille. Monsieur Ginotti le dit tout le temps.
- J’emmerde Ginot et je t’emmerde toi aussi, vu ? On va pas s’éterniser ici toute la journée. Je vous rappelle que dans moins d’une semaine les documents repartent illico à Washington et que si on les pique pas avant je donne pas cher de notre peau. On n’a pas de temps à perdre à veiller au chevet de cet enfoiré qui n’a rien trouvé de mieux que de faire Maubeuge-Paris sur un vélo de course en slalomant entre les poids lourds.
Exténué, j’engouffrai ma tête entre mes bras. Une lourde chape de fatigue s’était abattu sur mes épaules et mon moral était au plus bas. Je sentis une main se poser sur mon avant-bras. Je levai les yeux et vit Jules qui s’inclinait devant moi. Une déferlante de colère étouffée et de découragement monta en moi :
- Allez qu’est ce que tu vas me débiter encore comme connerie, toi hein ? Que la plume de l’hirondelle est plus lourde que la branche de l’olivier ?
Jules secoua lentement la tête, la mine sombre.
- Tu as l’air à cran, Marco San. Sors un peu, je vais rester à Frédéric San.
Pour une fois, il n’avait pas tort le mandarin. Je m’apprêtai à me lever sans broncher lorsque les gros doigts de Frédéric agrippèrent la manche de mon manteau.
- Patron, supplia le bibendum d’une voix étranglée, si Pauli casse sa pipe, je pourrais avoir son arme ?
Sans lui répondre, je me suis sèchement débarrassé de son bras et suis sorti de l’établissement.
A peine avais-je posé le pied à l’extérieur que je me trouvais face à la seconde tuile. Celle-ci s’appelait Palourde ; inspecteur Oscar Palourde pour être précis.
Depuis toujours, la flicaille et moi, cela avait toujours été une histoire compliquée, presque affective. En fait, quand j’étais môme, je voulais être flic ; c’était mon rêve. Véridique. Un flic new-yorkais de préférence, cela en jetait plus. Toute mon adolescence, j’avais été bercé par des séries policières américaines et par leur formule à la con « protéger et servir » qui me faisait toujours un drôle d’effet. Ouais, dans ma petite tête j’avais toujours envie d’être dans le poulailler, de faire partie de cette famille là. A seize ans, je me prenais pour Starsky et l’année d’après pour son acolyte Hutch. C’était il y a quinze piges de ça ; avant que je sois capturé par la rue, ses fréquentations merdiques et ses coups foireux. Aujourd’hui, même si j’étais passé de l’autre côté de la barrière, j’avais toujours un petit pincement au cœur lorsque je matais les rediffusions de cette série culte. Non, je n’étais pas de ceux qui vomissait leur haine et crachait leur venin sur la police même si, compte tenu de mon job, je devais m’en méfier comme de la peste.
Avec Oscar c’était encore autre chose, un autre type de relation. On ne s’adorait pas mais on ne se haïssait pas non plus. On se respectait même si la plupart du temps on se provoquait à grands coups de paroles moqueuses ou d’insultes déguisées. Oscar, poulet depuis la nuit des temps dans le même commissariat du 19è arrondissement ne passerait probablement jamais commissaire ce qui d’ailleurs était le cadet de ses soucis ; cette envie tenace de bien faire son boulot n’étant franchement pas motivée par l’ambition. Et son boulot il le faisait bien cet enfoiré ! Cela faisait bien trois ans qu’il cherchait à me mettre le grappin dessus. Un acharné ce poulet, avec une putain de mémoire en plus ! Il savait exactement tous les coups que j’avais fait ; du pillage de la petite épicerie jusqu’à ma célèbre tournée des Monoprix où, dans la même journée et le même quartier, j’avais dévalisé pas moins de cinq supermarchés. Ouais il était au courant de tout mais à ce jour il n’avait jamais pu faire le rapprochement entre mes activités et celles de Ginot et surtout il n’avait encore jamais trouver les preuves qui lui manquaient pour me mettre les bracelets. J’en venais à me demander s’il n’était pas devenu fan de Marc Rigaud, « le braqueur de la Villette » comme on m’appelait. Mais cette persécution individuelle était assez récente. Les premières années, il avait surtout cherché à se payer la tête d’affiche, celui qui m’employait et qui avait soudoyé une bonne partie de ses coéquipiers, Alfred Ginot. Puis de fil en aiguille, à force de me voir lui glisser entre les doigts et me foutre de sa gueule, Oscar avait fait de ma capture une affaire personnelle. Aussi accrocheur qu’un morpion, il n’était jamais bien loin de moi. Soit attablé à un bistrot pendant ma pause déjeuner à gratter un Banco ou encore en pleine nuit, à faire la planque en bas de chez moi dans sa pauvre Wolfswagen grise métallisée. Cet obstiné s’est même coltiné tous les films de Van Damme quand il m’arrivait de passer mes après midis à croupir dans les salles de cinéma Gaumont. A en croire tous les efforts qu’il déployait et le temps qu’il consacrait pour me coller en cellule, j’étais persuadé que j’étais sa seule et unique affaire ; ce qui d’une certaine manière flattait un peu mon ego. Oscar me faisait penser à ces policiers, idéalistes et incorruptibles, chambrée aussi bien par ses collègues que par les malfrats qu’il poursuivait sans relâche. C’est peut être pour son opiniâtreté aveugle et sans espoir que je n’avais jamais vraiment réussi à détester ce type.
Si ce flic connaissait mon curriculum vitae sur le bout des ongles, j’avais également appris quelques informations sur mon chasseur. Oscar Palourde avait 53 ans, il n’était pas très grand mais de forte corpulence. Son regard bleu, vif et alerte contrastait avec la mollesse de son visage et la nonchalance de sa démarche. Il avait constamment les cheveux gras en bataille et se fringuait n’importe comment. Il vivait depuis vingt ans dans le même appartement situé au 26 de la rue Ordener et je m’étais même procuré son numéro de portable. Divorcé et sans enfant, on ne lui connaissait pas d’amis, juste quelques connaissances de comptoir avec qui il picolait et faisait quelques parties de dés. Quand il n’était pas occupé à me filer le train, il aimait promener son clébard, un caniche obèse, crasseux et à moitié aveugle, pour de longues balades nocturnes sur les quais de Seine. Mais, mine de rien, ce pauvre type à l’existence aussi chiante qu’une série policière bavaroise avait lui aussi son originalité. Oscar était un atteint d’une maladie aussi étrange que débile : il était frisbeephobe. Je ne suis pas super calé en phobies mais je crois bien que c’est la maladie la plus incompréhensible et la plus conne qui soit. Il a bien tenté de cacher ce traumatisme auprès de ses confrères du poulailler et bien sûr il avait échoué lamentablement. Un des flics corrompus de son équipe m’avait raconté l’origine de cette peur. A l’âge de dix neuf ans, alors qu’il jouait au frisbee dans son jardin avec son père, le jeune Oscar lança l’objet avec une vitesse si foudroyante qu’il frappa de plein fouet la tempe de son paternel qui s‘écroula raide mort. La première fois qu’on m’avait raconté cette histoire, j’ai tellement rigolé que j’ai eu des crampes d’estomac pendant deux jours. Quoiqu’il en soit, depuis cet accident tragique, Oscar avait une haine et une trouille bleues de cette soucoupe en plastique.
Le flic s’approcha de son pas traînant et vint à ma rencontre.
- Salut Rigaud, en voilà une surprise ! dit-il visiblement ravi de me voir.
Je le dévisageai de bas en haut : il portait une chemisette bleu nuit à manches courtes et un Levi’s rouge délavé hors du temps. Un énorme mousqueton contenant une demi douzaine de clés était accroché sur un des pans de son jean.
- Comment ça va inspecteur ? Toujours tendance à ce que je vois.
Le flic passa sa main rugueuse sur ses joues tombantes et mal rasées.
- A part mes insomnies, je tiens le coup, dit-il ignorant ma remarque.
Je sortis mon paquet de cigarettes et lui tendit une tige qu’il refusa d’un bref signe de la tête.
- C’est quand même pas moi qui vous empêche de roupiller, inspecteur ? fis je en soufflant la fumée sur le côté.
- Non penses tu, gamin, dit-il d’un ton faussement jovial. C’est Lancelot, mon chien. Il a des gaz ces temps ci. Une vraie infection.
- C’est vrai qu’il est un peu crado votre clebs inspecteur. Il sent un peu la vermine.
Le flic pouffa de rire, ce qui fit tressauter ses larges épaules.
- T’as raison, Rigaud. La vermine, c’est bien vrai. Faut dire que tu t’y connais un peu dans le domaine, pas vrai ?
C’était à mon tour de ne pas tenir compte de son commentaire.
- Que nous vaut votre visite, inspecteur ?
En un claquement de doigts, le sourire de l’inspecteur disparut et de son regard azur il me fixa intensément pendant quelques secondes avant de retrouver sa bonne humeur.
- J’ai appris qu’un de tes gars, Paul Livarot s’était prit pour Greg Lemond. C’est bien lui que t’es venu voir non ?
- Affirmatif, inspecteur, c’est un bon copain.
Le flic fit la moue et se gratta derrière la nuque, faisant tomber un florilège de pellicules.
- C’est drôle, c’est aussi un ami d’Alfred Ginot.
- Que voulez vous, Pauli à des amis de tous bords.
Un tressaillement parcouru mon échine. Merde. Je venais de me griller.
- Pauli ? fit Oscar le sourcil levé en guise d’étonnement. Ginot aussi l’appelle comme ça. Il t’aurait pas bourré le mou avec ses conneries de mafia italienne, par hasard ?
C’est à ce moment que je décidai d’appuyer là où ça faisait mal.
- Vous êtes parano, inspecteur, ou trop fatigué. Faudrait penser à prendre quelques jours de vacances pour vous reposer un peu ou faire la fête. La mer, le soleil, la plage. Le frisbee.
Le policier encaissa l’attaque presque sans broncher mais je vis un éclair d’effroi passer rapidement dans le bleu de son regard. Il fit craquer sa mâchoire et déglutit avec difficulté. Je jubilais à l’idée qu’il luttait intérieurement pour ne pas montrer sa terreur.
Il se mit à cligner des yeux et quelques gouttes de sueur glissèrent le long de ses joues molles et rougies. L’inspecteur s’approcha de moi et m’attrapa la main qu’il serra vigoureusement.
- Marco, dit-il d’une voix tremblante qu’il tentait de maîtriser, je sais que toi et ta bande mijotez un coup. Si tu veux un conseil, laisse tomber.
- Je m’appelle Marc, inspecteur, dis-je en grimaçant de douleur.
De son bras gauche, Oscar me pressa l’avant bras pendant que sa main droite me broyait davantage les phalanges.
- Gamin, je vais plus te lâcher d’une semelle à partir de maintenant. Avant c’était de la plaisanterie. Désormais, je vais être ton ombre, ton reflet. Jour et nuit, gamin. Jour et nuit.
Il lâcha sa prise puis me tapota le visage en me faisant un sourire forcé avant de tourner les talons, de rentrer dans sa vieille caisse et de démarrer. Je restai dehors à regarder la voiture s’éloigner en me massant les doigts. Je me remémorai ce qu’il m’avait dit. Est-ce qu’il bluffait ou savait –il vraiment ce que nous préparions ? Difficile de le savoir et je n’étais pas certain de vouloir courir ce risque. Je devais en parler à Ginot au plus vite car il y a bien une chose sur laquelle je pouvais le croire sur parole : je n’aurais plus jamais la paix.
Lorsque je rentrai à l’intérieur pour retrouver Jules et Frédéric, je vis qu’un des médecins était en train de discuter avec eux. Je les rejoignis et m’adressai directement au docteur.
- Alors doc, vous venez nous annoncer que c’est cuit, que notre copain vient de clamser, c’est ça ?
Le médecin, répondit le visage cramoisi.
- Non, non, votre ami est encore dans un coma profond. En revanche c’est au sujet de votre autre ami.
Le bedonnant Frédéric me fila un coup de coude sur les côtes.
- Claude, murmura t-il en roulant ses yeux de bovin.
C’est alors que, contenant tant bien que mal sa confusion et sa fureur, le médecin nous apprit que Claude avait été enfermé dans une salle par les agents de sécurité de l’hôpital après avoir été surpris dans une chambre au troisième étage en train de se caresser près du chevet d’une septuagénaire (qui sous le choc a perdu connaissance). Autre fait caractéristique : il s’était habillé en sage femme.
david widjet (http://www.ecrivez.org)