Episode 3: Jeannot « l’increvable ».
La même journée vers 16h50.
Quelques instants plus tard on se trouvait chez Jeannot, le receleur qui habitait un petit appart miteux situé rue des Martyrs dans le 9è arrondissement.
La première chose qui vous frappait lorsque vous entrez à l’intérieur de l’appartement c’était la décoration. La décoration murale précisément. Des centaines de cadres étaient accrochés dont la plupart de travers. Il y en avait même au plafond. Ils étaient de toutes les tailles, de toutes les formes, de toutes les matières. Si les bordures étaient toutes différentes les unes des autres, l’intérieur, par contre, était exactement le même : des chauves-souris. Des vraies. La tête écrasée contre les parois en verre tachées de sang, ces vampires vous regardaient de leurs petits yeux perçants, toutes dents et griffes dehors. A part ça, c’était un F2 assez normal mais avec un minimum de meubles et d’accessoires. Et pour cause, ce voyou avait constamment la bougeotte.
Je connaissais Jeannot depuis un bail. Jeannot Charpentier qu’on avait surnommé « Jeannot l’increvable » le jour où, il y a trois ans, lors d’une descente de flics, il s était prit six pruneaux dans le buffet en voulant s’enfuir et en avait réchappé. Mais depuis cette altercation, Jeannot était devenu complètement paranoïaque. En l’espace de six mois, il avait déménagé cinq fois et n’ouvrait plus la porte à personne sans avoir été prévenu de l’arrivée de son visiteur. C’est pourquoi il fallait systématiquement lui préciser l’heure et la minute exactes à laquelle on passait le voir autrement il ne vous ouvrait pas. Parano, je vous dis.
Pour le coup, nous étions arrivés avec quatre minutes d’avance et, comme des glands nous sommes restés devant son entrée sans pouvoir appuyer sur sa sonnette (qui était piégée….. le facteur y a laissé trois doigts !) ou cogner à sa porte (qui était électrifiée). Quatre minutes plus tard, la tignasse ébouriffée de notre receleur apparut dans l’entrebâillement de la porte.
Ouais, un sacré phénomène que c’était le Jeannot. Fou à lier mais toujours prêt à vous dépanner. J’en parle au passé parce que ce jour là, Frédéric eut la bonne idée de le descendre. Le corps de « Jeannot l’increvable » était étendu à quelques mètres de mes pieds au beau milieu du salon sous le regard vitreux de ses chauves souris encadrés. Sa tête était légèrement penchée sur le côté, les bras en croix et entre ses yeux révulsés, on pouvait voir un petit trou d’où sortaient une légère fumée sombre et une rigole de sang. Il n’avait pas eu le temps de comprendre, le pauvre vieux. D’ailleurs moi non plus.
- Fred, pourquoi t’as fait ça putain ?
- Tu sais très bien pourquoi, Marco ! répondit-il en soufflant bruyamment.
J’attrapai le molosse, lui fit une clé de bras et le plaquai violemment contre le mur. Les autres gars s’étaient mis sur le côté et me fixaient avec une crainte méfiante.
- Je t’avais dit que c’était pas possible pour le trident !
- Il avait qu’à prévoir, boss, rétorqua t-il sans se démonter. On est des pros ou pas ?
J’accentuai la pression sur son bras :
- Mais prévoir quoi, bon sang ? Et un trident, pourquoi faire bordel ?
- Pas mon problème ! Jeannot, c’était un pro et il devait nous donner ce qu’on demandait. C’est comme ça que ça marche !
- Mais pas un trident !
- Pourquoi ?
Je commençai à beaucoup transpirer. Je ne pouvais plus contrôler le timbre de ma voix ni le tremblement de mes membres. Si je ne me calmai pas tout de suite, j’allais lui péter le coude.
- Tu demandes pourquoi ?...Tu demandes pourquoi ?... Putain, on n’est pas des gladiateurs ! Pourquoi t’as pas demandé une catapulte tant qu’on y est !?
A ce moment là je sentis une présence derrière moi. Je lâchai le bras de Frédéric et fis volte face pour me trouver nez à nez avec le visage impassible de Jules.
- Marco San, imposer sa volonté aux autres c'est force. Se l'imposer à soi-même, c'est force supérieure.
J’agrippai le philosophe par le col et lui collai sa face contre la mienne.
- Toi aussi, tu commences sérieusement à me casser les couilles avec tes proverbes.
C’est à cet instant précis que la sonnerie orgasmique du téléphone portable de Claude se fit entendre : c’était Paul qui nous informait, essoufflé mais mort de rire, qu’il était à proximité de Senlis.
david widjet (http://www.ecrivez.org)