Episode 2: La répétition
Lundi 13 mars 2003
Je donnai un autre rendez vous à mes coéquipiers dans un petit café du 11è arrondissement afin de préparer ce que Ginot avait appelé « l’Opération Capone » prévue lundi, dans une semaine. Désormais, depuis notre première rencontre le vendredi dernier on se voyait quotidiennement. Le premier jour, celui des présentations, fut « psychologiquement parlant » le plus difficile. En photo ils étaient juste moches mais en vrai ils étaient tout simplement effrayants. Puis, nous nous sommes mis au boulot et avons mis en place le plan d’action. Les trois premiers jours nous avaient permis de déblayer le terrain et le rendez vous de ce lundi était une simple répétition.
Il était environ treize heures et nous nous trouvions tous au complet autour d’un crème depuis une bonne demie heure déjà. Enfin pas vraiment au complet. Il manquait Paul, notre hyperactif.
- Où il est, bordel ? demandai-je excédé.
- Il est en route, répondit Claude.
- Il devrait être arrivé depuis longtemps !
- Il a préféré partir à vélo, boss, fit Frédéric de sa voix laconique.
Je faillis tomber de mon siège.
- De Maubeuge ?! Mais il est con ce type ou quoi ?
- Vous savez bien, patron, il a besoin de se dépenser, répondit le mastodonte avec ses yeux de bœuf.
- Ca fait plus de deux cents bornes, putain ! Il sera jamais là aujourd’hui !
- C’est pas grave, il sera là dimanche soir pour la dernière répétition, lança Claude. Il est parti ce matin, à la fraîche. Et puis, il pédale vite !
Je préférai de ne pas prolonger cette discussion débile ni de demander à Claude ce qui l’avait poussé à porter une tenue de majorette. Mieux valait rester concentré sur notre plan. L’opération était donc planifiée pour la semaine prochaine, le lundi 20 mars, à trois heures vingt sept du matin précisément A ce niveau là, je dois bien avouer qu’on avait assuré. Nous avions deux journées entières à Fontainebleau, près de l’établissement en question à prendre des photos de l’endroit, rédiger quelques notes, compter le nombre d’allées et venues du gardien, faire des croquis etc.…Tout était calculé au millimètre près, tant au niveau de la logistique et des horaires qu’à la particularité de l’environnement : durée du parcours et analyse des raccourcis éventuels pour notre fuite, étude de chaque rue voisine, distance entre le Centre et le commissariat le plus proche, bref nous avions tout préparé « aux petits oignons ». Les rôles de chacun avaient été définis, chaque action chronométrée et naturellement le fameux « plan B » avait été étudié sous toutes ses coutures. Compte tenu de l’originalité du gang, un « plan de désastre » avait été mis sur pied pour le cas où les choses tourneraient méchamment au vinaigre. Quand je dis « nous » je suis sympa car j’ai pratiquement tout fait. Mais je préférais. De loin même.
- Ok, on reprend, dis-je. Claude, à toi.
Le regard fixe et le souffle court, Claude commença :
- A trois heures vingt sept, je pénètre entre les cuisses du système de sécurité. A trois heures vingt neuf, je déshabille les alarmes et les caméras de chaque étage et celle de la porte d’entrée puis j’attends pendant deux minutes le temps pour Frederico de grimper sur le mur du côté ouest, de casser la vitre et de descendre à l’intérieur et…
- Non, on va doubler, dis-je soudainement. Tu vas attendre quatre minutes plutôt.
- Bah, pourquoi, patron, ronchonna Frédéric, vexé.
- Désolé, Fred, t’es trop gros. Tu mettras jamais deux minutes. Déjà quatre…Allez, continue Claude.
- Donc, quatre minutes plus tard….A…trois heures trente trois avec mes doigts bien moites je coupe le courant pendant dix sept secondes et...
Pendant son explication, l’homme transpirait et humidifiait sa lèvre inférieure avec le bout de sa langue. Redoutant un éventuel orgasme, je le stoppai dans son récit, le remerciait et me tournai vers le gorille de la bande, Frédéric.
- Tu fais quoi toi à ce moment là ?
En une bouchée, le primate engloutit sa tarte tatin et baragouina :
- Une pois bah lubire tinte, ze….
- Comprend rien. Avale et reprend.
La mâchoire serrée, j’attendis patiemment que l’ogre finisse d’ingurgiter sa pâtisserie dans un bruit de tuyauterie insupportable. Lorsqu’il but son grand verre de lait froid et qu’il se racla la gorge avec, je réfrénai avec peine des envies d’homicide.
Enfin, Frédéric parvint à nous expliquer sa partie avec plus ou moins de succès. Dieu merci, il avait globalement compris son rôle même si je dus une nouvelle fois le convaincre qu’il n’était pas indispensable de sauter à pieds joints sur le visage des policiers une fois neutralisés.
Soudain, j’entendis juste derrière moi une voix de femme gémissant quelques insanités suivies de quelque chose qui ressemblait à des jappements saccadés.
- C’est la sonnerie de mon portable, patron, fit Claude en me lançant un clin d’œil lubrique.
C’était Paul qui nous informait qu’il venait d’entrer sur l’autoroute A2.
On a commandé un autre expresso et on a fait un petit break. Il était clair que je n’étais pas très tranquille même avec mon plan béton. Mais je ne pouvais pas me défiler. Si je laissais tomber, Ginot me le ferai payer cher et tôt ou tard je me serais retrouvé un beau matin avec deux balles dans la cafetière.
- Vous allez bien, Marco San ? fit Jules, le grand sage de service.
- A ton avis ?
C’est alors que l’ex-maçon joignit ses mains, baissa légèrement la tête et me répliqua le plus calmement du monde « qu’avec le temps et la patience, la feuille du mûrier devient de la soie ». Je n’ai rien répondu mais direct j’ai allumé une cigarette.
Je fis répéter plusieurs fois le plan à toute l’équipe. Le patron m’avait informé qu’il avait réussi à soudoyer un des gardiens pour qu’il puisse nous communiquer l’emplacement exact des documents. Si tout se passait bien, nous devrions quitter les lieux vingt minutes plus tard environ. Vingt minutes de travail pour sauver mon cul et être quitte avec cet enfoiré de Ginot.
Pour la troisième fois, Frédéric nous expliqua joyeusement sa partie.
- Une fois les lumières éteintes par Claudio, j’assomme les deux gardes qui sont à l’intérieur.
- Affirmatif, dis je d’un ton las.
- Super….Ensuite, je piétine leur sale gueule av….
- Non Fred, c’est pas la peine.
Ce fut au tour de Jules de reprendre la parole. Son rôle était important mais relativement simple. Il s’agissait de faire le guet dehors et de surveiller la ronde du maître-chien tout en s’assurant qu’aucune autre patrouille policière ne vienne perturber le bon déroulement des opérations. Quand je lui demandai s’il allait s’en sortir, il me répondit calmement « qu’il allait faire de son mieux » :
- Faire de ton mieux ? fis-je interloqué. Tu dois avoir les yeux partout à chaque seconde, tu piges ?
Il me fixa sans sourciller et me répondit :
- Patron, même avec neuf femmes, on ne peut pas faire un enfant en un mois.
Prétextant une excuse foireuse, je me suis levé et je les ai planté sur place pour aller longer tranquillement le boulevard Voltaire et griller quelques clopes. Ma promenade m’entraîna jusqu’à la place de la Nation. Je me suis assis sur un banc vert écaillé parmi les pigeons et les quelques boulistes rigolards. En tirant sur ma Marlboro, l’idée de prendre un billet pour « n’importe où mais très loin » m’effleura l’esprit. Si je me barrais au Pakistan ou en Ouganda, qui irait me chercher là bas ? Personne, pas même Ginot ça se trouve. D’un autre côté, qu’est ce que j’irais bien foutre au Pakistan ou en Ouganda ?
Je profitai de ces quelques moments d’intimité pour téléphoner à Géraldine, ma copine du moment. Géraldine était une grande tige d’un mètre quatre vingt deux, brune ou blonde selon les jours. Elle n’était pas bien épaisse mais il fallait reconnaître qu’elle avait un super cul. Chaque année elle disait avoir vingt neuf ans et venir d’une autre galaxie. A part ça, c’était une fille assez chouette et toujours disponible même si c’est vrai qu’on n’avait pas grand-chose en commun. Je n’ai jamais vraiment su ce qu’elle faisait pour vivre mais elle s’en sortait pas mal. Toujours bien sapée à claquer du fric pour des conneries elle avait bien mené sa barque la bougresse. Géraldine squattait dans un bel appartement situé à la rue de Courcelles qu’une copine partie à l’étranger lui avait laissé. Plusieurs fois, elle m’avait demandé de vivre avec elle mais c’était hors de question. Elle n’était pas encore conçue la gonzesse qui me mettrait la main dessus.
Mais, Géraldine n’était pas très heureuse, un peu trop lunatique aussi. Un jour, elle débordait de joie et de peps et le lendemain elle chialait comme une madeleine et disait avoir la nostalgie de sa planète.
Mais depuis quelques semaines, son état était de plus en plus bizarre et inquiétant. Elle s’était fourrée dans la tête que dans une dizaine d’années, la Terre serait inondée d’eau salée et qu’on devait tous se magner d’apprendre à respirer sous l’eau. Cela faisait maintenant une semaine qu’elle passait ses journées à la piscine Saint Sébastien Froissard à s’entraîner en apnée. Sans être vraiment accroc, je devais reconnaître que je l’aimais bien ma petite névrosée.
- Alors comment elle va, la femme de l’Atlantide ?
- Te fiches pas de moi chouchou, dit elle essoufflée, tu sais que je rigole pas avec ça.
- T’es dans l’eau là ?
- Non, j’en sors juste. Je suis sur mon transat, là. Tu crois que je me baigne avec mon portable ou quoi ?
Je ne répondis pas. Elle reprit, surexcitée :
- T’as vu les infos hier sur les inondations en Inde ? demanda-t-elle aussitôt.
- Non.
J’entendis un soupir agacé. Ca y est : elle était encore partie en croisade.
- Ben tu ferais mieux de t’inquiéter, chou. C’est la merde, je te dis. Le danger se rapproche jour après jour. Dix ans max que je nous donne avant qu’on soit sous un tas de flotte. Crois moi, là d’où je viens on aurait déjà pris des dispositions. Vous êtes trop cons, les Terriens. Bon, je retourne au bac. On se voit ce soir, tu m’appelles ? Je t’embrasse.
- Géral…
Elle avait raccroché. Oui, c’est vrai que je l’aimais bien cette fille mais il fallait aussi se rendre à l’évidence : elle était cinglée.
Une demie heure plus tard et la mort dans l’âme, je retournai auprès de mon équipe de quiches.
Nous avons réétudié le plan, le timing et les autres options en long, en large et en travers. Sur la nappe en papier auréolée de café et trouée par les cendres, je leur ai refait le dessin du Centre que j’avais encore visité la veille. A l’extérieur, et c’était une chance, il n’y avait pas de poste de garde à un endroit fixe, seulement la ronde de nuit du gars avec son berger allemand qui passait devant l’entrée tous les quart d’heure ; celui là même que devait surveiller Jules. Ce laxisme au niveau de la sécurité était surprenant quand on y pensait ; à croire que personne ne pouvait imaginer que quelqu’un puisse s’intéresser à ces documents dont la valeur historique et monétaire était pourtant considérable.
Je regardai ma montre : il était presque seize heures. Dans quelques minutes, j’allais recevoir un coup de téléphone du « parrain ». Il allait me donner l’adresse et l’heure où nous pourrions récupérer nos armes chez Jeannot, notre fournisseur. Franchement, je ne pensais pas que nous allions devoir utiliser nos pétards mais mieux valait être parés en cas de grabuge. Là aussi, j’ai dû faire preuve d’autorité auprès des gars. De vrais gosses lorsqu’il s’agit de flingues. Paul tenait absolument à avoir un fusil à canon scié et Claude insista pour posséder le même Magnum que Clint Eastwood dans « Dirty Harry ». Fidèle à sa nouvelle philosophie pacifique, Jules ne commanda rien. En bon leader mais surtout pour éviter d’avoir plus d’emmerdes, je me suis débrouillé pour exaucer leur demande à tous. A tous sauf à Frédéric : cet abruti voulait un trident.
Je composai le numéro de Paul et but une gorgée du café encore tiède.
- Paul, c’est Marc
- Qui ?
Je poussai un soupir d’exaspération.
- Marco. On va se tirer du bar d’ici dix minutes et on fonce chez Jeannot pour prendre le matos. On t’attend dimanche soir chez Claude pour une dernière récap. D’ici là, silence radio, tu restes pépère chez toi, d’accord ?
- Ok, c’est noté, me dit-il le souffle court.
- Tout va bien, Paul ?
- J’ai quelques ampoules aux pieds. Sinon ça baigne.
- Bon. T’es où là ?
- Au péage de Cambrai.
- Putain mais pourquoi t’as pas pris ta 206 ?
- Faut pédaler, boss. C’est vital.
Je secouai la tête, perplexe. Trop con, ce mec. Depuis quand c’était vital de pédaler ?
- Bon…tu fais la queue, là ?
- Ouais, y’a pas mal de caisses devant.
- Ok…T’es sûr que ça va, Paul ? Tu respires fort.
- C’est rien, je fais des tractions en attendant.
J’ai raccroché au nez de ce crétin.
david widjet (http://www.ecrivez.org)