Amour spectral
par
Frédéric Clément
Chapitre 1 : tombe
L’obscurité se fait à présent totale et c’est avec un certain effroi que j’observe cette énorme pleine-lune bleutée qui semble dévorer le ciel. Oui, aucun doute, la peur s’empare peu à peu de mon esprit. Mais comment peut-il en être autrement ? Les derniers développements de ma misérable vie ont été si effrayants, si teintés d’inexplicable qu’aujourd’hui il est plus que normal de frissonner. Et lorsque je me penche sur mon passé, ne serait-ce que durant de courtes secondes, juste le temps d’apercevoir quelques images furtives qui inévitablement jettent en moi le pire des troubles, je ne parviens plus à comprendre si tout ceci a bien été réel. Cela parait si fou, si dénué de sens.
Retenant ma respiration, je m’accroupis et pose une main tremblante sur l’herbe humide et froide. Un grand émoi s’empare alors de mon être, me faisant chanceler sur mes jambes peu assurées tandis que je prends conscience de l’absurdité de la situation. Plus moyen de le nier, ma tendre et douce Yasmine se trouve bien sous mes pieds, enterrée dans cette terre meuble qui exhale une odeur douceâtre au contact de la chaleur suffocante qui règne dans ce satané cimetière. Un moment j’ai cru -ou j’ai voulu croire- que tout ceci n’est qu’une illusion, que cette pierre tombale n’est pas véridique, qu’elle n’est qu’un leurre. Mais à présent je ne peux plus me voiler la face. Et cette main glaciale qui caresse à l’instant mon dos est là pour me prouver à quel point il est stupide de douter. La mort a accompli son devoir, la Grande Dame à la Faux est belle et bien passée par-là et a emmené ma compagne.
La gorge nouée, le souffle court, le cœur cognant dans ma poitrine, je tente maladroitement de me relever, mais je perds instantanément l’équilibre. Je me retrouve alors stupidement assis dans l’herbe. Déconnecté de toute réalité. Tout simplement. Comme la plupart du temps. Comme cela m’arrive de plus en plus souvent. Tandis qu’au travers d’un éclair, je suis confronté, brièvement, aux images d’un bonheur suranné, puant la poussière.
Oh chéri... Quels doux baisers nous avons échangé autrefois. C’était si bon, si excitant. Je te revois comme si tu étais encore à mes côtés. Si belle, si naturelle, si pure dans la lumière dorée de ces matins étouffants, alors qu’un été prodigieusement long avait emprisonné d’un étau merveilleusement torride les villes où notre tournée nous menait. Souviens-toi... Les oiseaux chantaient au lever du jour, le soleil dardait ses rayons au travers des volets de notre chambre d’hôtel. Et toi tu dormais tout contre moi, me rassurant par ta présence. Souvent je me demandais si tu étais bien réelle. Et inévitablement je repensais à ce fabuleux jour où nos regards se sont croisés dans la bibliothèque. Encore un jour à marquer d’une pierre blanche. Comme celui-ci où enfin nous nous retrouvons. Mais pourquoi en de telles circonstances ?
Au milieu de mille vertiges, je reviens peu à peu sur terre, prenant conscience que le paysage tournoie tout autour de moi. Lentement, très lentement, je relève la tête, marquant ainsi le fait que je reprenne le contrôle de mon être un instant abandonné aux puissances obscures et inexplicables régissant ce monde. C’est alors que je plonge mon regard vers le ciel, cherchant à percer l’épais feuillage des arbres qui me masque la vue des étoiles, mais force m’est faite de constater que le Grand Créateur n’en a pas fini avec moi : le carrousel reprend sa sarabande infernale et m’expédie à nouveau dans les limbes du souvenir, m’arrachant mes dernières larmes. Et brutalement je m’affale sur le sol, si près de la pierre tombale, le souffle saccadé, les yeux révulsés, le corps soumis à la plus intense des tortures, tremblant, écumant, cherchant peut-être à comprendre ce qui a bien pu m’amener jusqu'à cette horrible et puante ville de Slon. Là où cette fantasque histoire a probablement débuté et doit sans doute se terminer, au pied même d’une horrible vérité dont je n’ai pourtant jamais voulu admettre ne serait-ce que l’éventualité.
2 février 1976. Date fatidique, date importante puisque c’est à ce moment que tout est allé de travers. C’est aussi le jour de ma naissance. Sur l’acte annonçant l’heureux événement, on peut lire : Sam Lambert, trois kilos cinq-cents. Et c’est bien assez. Parce qu’il n’y a pas grand chose à rajouter. Mon enfance n’a pas été à proprement parler un modèle de glorieuses aventures desquelles sont forgés les héros. Non, il n’y a décidément rien de bien palpitant dans ces années-là. Rien que de minables souvenirs dont j’ai oublié l’existence. Rien que de fugaces impressions, des images brèves, quelques sentiments. Et surtout ces heures interminables passées dans le carré de sable au coin de ma rue, entre babillages et jeux ridicules. Le plus souvent seul, parfois sous le regard bienveillant de ma mère qui décelait déjà en moi les traits d’un génie. Je confectionnais des châteaux toujours minables que je retrouvais le lendemain détruits par les bons soins des autres enfants du quartier qui avaient cru intelligent de bâtir leur propre merveille sur les ruines encore fumantes de ma création. Car voilà à peu près à quoi pouvaient se résumer les rares relations que j’entretenais avec les compères de mon âge. Mais il y eut la superbe et la charmante Stéphanie. Une fillette au sourire envoûtant et à la chevelure noire comme la nuit que j’avais eu le bonheur de rencontrer un beau matin au détour du parc dans lequel ma mère me promenait à bord d’une poussette usée et grinçante.
Maman, prénommée Gladys, me surveillait ce jour-là d’un œil distrait alors que je dormais d’un paisible sommeil dans mon « carrosse », sous l’ombre bienfaitrice d’un vénérable chêne. Ma tendre mère avait pour habitude de s’abandonner durant ces courtes minutes de calme à de douces rêveries dont elle seule possédait le secret. Elle s’imaginait sans doute dans la peau de l’une de ces splendides femmes habillées avec goût et faste. Celles qu’on pouvait voir déambuler dans l’unique rue commerçante de notre bonne ville de Clède. Et généralement en ces instants, elle s’échappait entièrement de la réalité, s’enfermant dans un monde inaccessible teinté sans doute de regrets et d’impuissance. Parce que son époux n’était pas un riche milliardaire, parce qu’il n’était pas capable de lui donner tout ce dont elle rêvait. Parce que le magasin de souvenirs qu’il tenait sur le bord de la plage ne suffisait pas à apporter de la viande sur la table tous les jours.
Rêvant donc, elle ne vit pas son petit Sam, alors âgé d’une année et quelques poussières de mois), se glisser hors de sa poussette pour s’en aller gambader vers de mystérieuses contrées. Non loin du cimetière qui jouxtait le mur du parc, comme attiré déjà par la magie poétique de ce genre d’endroit morbide. Une demi-heure passa. Le soleil se faisait haut dans le ciel et le vent provenant de la mer toute proche charriait des odeurs plus ou moins agréables. Peu à peu, Maman est sortie de ses pensées et a enfin remarqué ma disparition, pour son plus grand désarroi évidemment. Soudainement paniqué à l’idée de m’avoir perdu et imaginant le pire des scénarios, elle s’est mise à errer dans le parc entre sanglots et cris, hurlant mon nom à chaque buisson comme si j’avais pu lui répondre. Elle ne faisait même plus attention aux épines qui déchiraient petit à petit sa robe fleurie. Et finalement après de longues minutes d’angoisse, en nage, elle m’a enfin retrouvé dans les bras d’une autre femme. Il s’agissait en fait de la mère de Stéphanie qui, ayant vu débouler ce bébé au détour du chemin, rampant sur le sol poussiéreux de ses petits avant-bras, s’était emparée du fugueur afin de l’empêcher de poursuivre plus avant son escapade. Reconnaissante, fondant en larmes, Gladys a alors longuement parlé avec cette femme qui venait de sauver son enfant. Toutes deux se trouvèrent plusieurs centres d’intérêt communs et devinrent en un instant les meilleures amies du monde. Pendant ce temps, je fraternisais à ma manière avec Stéphanie installée dans une poussette bien plus belle que la mienne, babillant gaiement. Dès lors, Maman a revu souvent Madame Werner et j’ai donc passé la plus grande partie de mon enfance en compagnie de Stéphanie. J’ai partagé ses jeux, préférant jouer à la poupée plutôt qu’avec les traditionnels camions et autres tracteurs de mes congénères. Rien que pour avoir la joie d’apercevoir ne serait-ce que de courtes secondes l’éclat de ses si jolis yeux bleus refléter tout le bonheur de ses jeunes années. A ma manière, j’étais déjà follement amoureux d’elle. Mais toute belle chose a une fin. Hélas. Alors que nous étions inséparables, le 13 juin 1995 la famille Werner prit la cruelle décision de déménager pour s’en aller à deux cents kilomètres de là, à Slon pour être plus précis. La raison de ce départ était simple. Sans travail après le terrifiant incendie de la zone industrielle numéro une, le père de Stéphanie avait eu la chance de dénicher un emploi dans cette autre ville. Tous ses collègues n’eurent pas cette chance. Cependant, le mot chômage n’évoquait rien à mes oreilles et je crus que ce départ visait à nous séparer. Pour une faute quelconque. Car nous n’avions pu que commettre un acte ignoble pour qu’on nous punisse de la sorte.
Effondré lorsque Stéphanie m’a adressé un dernier signe de la main en guise d’adieu, tandis que leur voiture quittait à jamais Clède, je n’ai eu désormais plus aucun goût à ce que je faisais. Je m’enfermai dans ma chambre pour y rester des heures durant derrière la fenêtre qui s’ouvrait sur la mer, rêvant d’un autre monde et de grands espaces en observant paresseusement les crêtes écumées des vagues qui s’échouaient avec force sur la plage de sable. Les vacances d’été se sont étirées ainsi en douce rêverie. Puis, mon père m’a fait le plus beau cadeau qui soit : il est revenu un jour avec une guitare dénichée Dieu seul savait où, mettant ainsi en pratique sa devise d’ancien Hippie qui disait à peu près « si ton cœur saigne rien ne vaut quelques notes de musiques pour te redonner joie et bonheur ». Tout d’abord peu intéressé par cet instrument à l’aspect neutre, je l’ai enfermé au fond d’une armoire, préférant encore me confiner dans ma solitude morbide, cachant mes larmes pour que personne n’ait la chance de me voir pleurer. Puis j’ai fini par céder et j’ai caressé lentement les cordes de cet étrange objet. A ce moment j’ai goûté agréablement à leur son envoûtant, me livrant peu à peu, puis totalement, sous le sourire de mon père qui m’observait par l’entrebâillement de la porte. Rapidement, j’ai acquis toutes les bases pour progresser davantage et j’ai été capable de reproduire les musiques entendues à la radio, sans n’avoir pris pour autant le moindre cours de musique. En fait tout paraissait si simple. Mon père m’affirma que j’avais un don rare pour la musique. Je me contentai de hausser les épaules, gêné. Mais aujourd’hui je sais qu’il avait raison. Oui, j’étais doué. Et j’ai assimilé en un temps record toutes les subtilités de cet art. Chaque soir, je jouais quelques morceaux devant mes parents. Mon premier public. Assis sur les chaises de notre petite salle à manger sans fenêtre, Papa et Maman m’écoutaient, fiers de leur progéniture, tandis que je jouais tant et plus, oubliant, pour un temps du moins, le visage angélique de Stéphanie. Puis vinrent mes premières compositions personnelles, toutes dédiées à celle qui faisait battre mon cœur. Rien que de douces mélopées tendres que je travaillais inlassablement sur le petit mur délimitant le cimetière. Cette habitude était morbide, j’en conviens, mais le silence qui régnait en ces lieux était si propice à la création que pour rien au monde je n’aurais désiré me réfugier ailleurs.
Les mois ont passé et, ma virtuosité musicale augmentant, mes chers parents se sont saignés aux quatre veines pour m’offrir une guitare électrique à l’occasion de mes 15 ans. Alors ont débuté les vrais concerts avec mes deux et uniques camarades de classe : Nicolas et Joël. Ils étaient deux répliques mentales de ma propre personne. Des intellectuels, plus intéressés par les mathématiques et les échecs que par les filles. A vrai dire, nous étions inévitablement rangés dans la catégorie « nuls et ploucs » par nos camarades de classe. Mais par chance personne ne nous maltraitait ou ne nous importunait. On nous ignorait voilà tout et c’était bien comme cela. Perpétuellement exclus de toutes les fêtes branchées, nous nous étions inventé notre propre monde, peuplé de nymphes imaginaires et de soirées délurées. Ainsi, nous consacrions notre temps à nos études, emmagasinant un savoir phénoménal, satisfaisant notre soif d’apprendre incommensurable, nous voyant à la bibliothèque la plupart du temps alors que nos congénères fréquentaient à cette heure des bars bruyants. Nous nous considérions comme étant plus intelligents que la moyenne et à vrai dire nos résultats scolaires nous confortaient dans cette pensée élitiste. Mais au fur et à mesure des années qui passaient, nous avons à notre tour éprouvé également le besoin de nous divertir davantage : il y eut tout d’abord les jeux de rôles, puis les longues discussions dans la cabane de jardin de Nicolas et enfin les fameux concerts. A vrai dire des prestations calmes et bien comme il faut, lors de mariages ou de bals de retraités, parfois dans un club enfumé situé dans les beaux quartiers. Et c’était bien là que je m’éclatais le plus, donnant libre cours à mon génie artistique. Mais tout ceci resta lettre morte. Un beau jour nous avons tout arrêté et chacun est partit de son côté. Nicolas est devenu médecin, Joël avocat.
Revenons donc plutôt à Stéphanie, puisque c’est bien d’elle dont ma mémoire semble vouloir se souvenir à l’instant présent. En août 1997, Papa, Maman et moi-même débarquions à Slon, répondant ainsi à l’invitation de la famille Werner qui allait nous héberger une semaine durant. Il s’agissait là de nos premières vacances puisque nous n’avions jamais quitté Clède et ses plages, il est vrai, tout à fait charmantes : le magasin ne rapportait pas suffisamment d’argent pour s’autoriser pareille fantaisie. Excité comme jamais à l’idée de revoir celle qui était devenue comme une sœur, en ayant rêvé tous les jours depuis son départ, je ne tenais déjà plus en place quand notre vieille gambarde a péniblement pris la route. J’ai exhorté mon père à accélérer, chose qu’il ne pouvait faire puisqu’il était déjà à fond. Et durant tout le trajet j’ai caressé nerveusement ma guitare : je n’avais pu résister à l’envie de faire entendre mes dernières créations à Stéphanie. Tournant et retournant la tête en tout sens sans observer pour autant le splendide paysage qui défilait devant nous, je ne me souviens même plus de la route empruntée. Et lorsque je l’ai refaite cette nuit, j’ai eu l’impression de découvrir un décor totalement nouveau.
Quand nous sommes arrivés, au milieu des pétarades et de la fumée que dégageait le pot d’échappement rouillé de notre voiture, j’ai été frappé par la beauté du pavillon dans lequel vivaient les Werner : rien à voir avec notre minuscule maison de Clède ou l’ancien bungalow où logeaient anciennement nos amis. Assurément le train de vie actuel des Werner avait subit une drastique amélioration.
Lorsque nous avons émergé de notre véhicule, M. Werner est apparu par l’entrebâillement de la porte, la mine réjouie, sa chevelure et ses imposantes moustaches rousses frémissant de joie, l’air fier comme un paon. Gratifiant Papa d’une de ses fameuses claques dans le dos, il était suivit par son épouse qui m’a amicalement caressé la tête en m’adressant un sourire bienveillant ponctué par un traditionnel « mais comme tu as grandi ». Stéphanie, quant à elle, se tenait discrètement derrière ses parents, comme si elle se gênait de notre venue. Et pourtant il n’y avait vraiment pas de quoi : ça aurait plutôt été à moi de me sentir ridicule avec mes habits rapiécés et trop courts, mes kilos en trop, ma mine de parfait abruti, mes lunettes passées de mode aux verres aussi épais que des culs de bouteille, mes cheveux gominés, mon visage constellé d’acné et ma guitare poussiéreuse qui traînait derrière moi tel un jouet inutile. Ebahi par la soudaine transformation qu’avait entamée le corps de mon amie d’enfance, subjugué par tant de beauté, je suis resté là, sur le pas de la porte, la bouche ouverte, rouge comme une pivoine à observer ses longs cheveux noirs qui ondulaient dans le vent. J’ai plongé dans ses yeux aussi bleus que les crêtes des vagues. Les vagues que je contemplais inlassablement assis sur le mur du cimetière alors que je composais une balade à son attention, tombant amoureux en quelques secondes. Il a donc fallu que ma mère me pousse discrètement du coude pour que je sorte de mon rêve et que je daigne enfin articuler une quelconque parole sensée, alors que Stéphanie m’embrassait délicatement la joue afin de me souhaiter la bienvenue. Dès lors je n’ai eu plus qu’un seul désir : vivre à jamais aux côtés de cette beauté qui peuplait mes nuits d’images sensuelles. Mais bientôt mes espoirs allaient être déçus. Et pourquoi avoir cru d’ailleurs être en mesure de m’approprier son amour alors que je repense à présent à la dégaine que j’avais à cette époque ? Prenez un bibendum, rajoutez-lui des vêtements de gamin trop courts, des lunettes ridicules à la mode années soixante et couvrez-lui le visage de boutons suppurants, vous obtiendrez ainsi Sam à 15 ans.
Donc, comme je le disais auparavant, une terrible vérité allait éclater au cours de ce bref séjour à Slon. Une vérité qui n’était après tout que bien prévisible, je le conçois aujourd’hui. Mais avant cette triste nuit, j’ai passé de merveilleuses vacances aux côtés de mon égérie, me perdant dans la contemplation de sa silhouette de femme naissante, l’écoutant parler et évoquer des souvenirs que pourtant j’avais oubliés, souriant à chacune de ses paroles. Elle m’emmenait dès la nuit tombée dans des bars emplis de jeunes gens bruyants et relativement vulgaires (mais peut-être était-ce là une attitude normale), me présentait à ses amis, tentait par tous les moyens de me divertir. Aucun doute, je nageais en plein bonheur. Plus inspiré que jamais, j’ai composé d’autres odes en son honneur, bien résolu à les jouer devant elle le dernier jour de nos vacances. Je m’imaginais déjà dans ses bras. Oui, ces quelques jours furent merveilleux et je me souviens de Stéphanie, si belle et si épanouie alors qu’elle me faisait danser. Ou tout du moins essayait-elle de me faire bouger. Et durant tous ces merveilleux moments je n’ouvris quasiment pas la bouche, de criante de dire une bêtise, gêné par la seule vision de son visage bien trop beau, préférant la regarder bêtement. Quel con tout de même.
Mais le passé est le passé et rien ne sert de vouloir corriger des erreurs que je n’aurai d’ailleurs jamais plus l’occasion de rectifier. Stéphanie m’a trahi. C’est du moins ce que j’ai cru à l’époque. Parce que dans mon esprit nous étions promis l’un à l’autre. Je l’avais choisie ce fameux jour dans le parc, là où je m’étais égaré. Dès lors nous avions tout partagé et nous devions vivre ensemble. Mais je m’attarde en vaines considérations. Reprenons le cours du film et revenons à cette non moins fameuse dernière nuit de mon séjour à Slon.
Ce soir-là, je n’avais pas accompagné Stéphanie dans son bar favori, préférant l’attendre dans le jardin en compagnie de ma chère guitare grâce à laquelle j’étais bien résolu à la séduire lors de sa rentrée. Un petit vent crû soufflait, mais malgré cela j’ai patienté de longues heures, rêvassant gaiement à de langoureuses et interminables étreintes. Puis le drame est survenu : elle s’est présentée au coin de la rue, un garçon à son bras. Et ce que je n’aurais jamais dû voir est arrivé : elle a embrassé son amoureux, inconsciente du fait que je l’observais derrière la haie. Le souffle m’a manqué, le sol s’est mis à tournoyer tout autour de moi, tous mes espoirs se sont effondrés en un instant et c’est dans un grand coup de tonnerre que j’ai réalisé toute l’ampleur de ma naïveté. Comment une fille aussi belle pouvait-elle être seule ? N’écoutant que ma rage, j’ai couru alors à en perdre haleine en direction de nul part, trébuchant à chaque enjambée, pleurant comme un fou, gémissant, frémissant de colère. Je suis parvenu finalement au cimetière de la ville, attiré une fois de plus par ce malsain endroit et, les dents serrées, je me suis perdu dans de furieuses compositions musicales tenant du génie, laissant s’envoler les notes de mon désespoir dans l’air surchargé d’humidité de cette nuit tempétueuse. Les sanglots m’arrachaient de terrifiants hoquets, mais rien n’aurait pu m’empêcher de hurler ma rage cette nuit-là. Pendant ce temps, dans mon dos, le ciel semblait s’ouvrir en un tunnel circulaire, si semblable à l’œil d’un cyclone. Je ne pouvais le voir et pourtant j’aurais dû être inquiété par le tintamarre que produisait cet orage terrifiant qui s’approchait à toute allure. Au bout d’un temps qui m’a paru interminable, je me suis retourné, suspendant mes doigts au-dessus de mes cordes, laissant mourir les derniers accords de ma haine et j’ai enfin vu. Oui, j’ai vu cette horreur qui n’avait rien de réel, cette chose qui ne pouvait pas être un phénomène naturel. Le vaste tourbillon qui déchirait le ciel et qui avançait sans cesse un peu plus à ma rencontre était traversé de part en part par une multitude d’éclairs mauves. On aurait dit l’entrée d’un autre monde, un gouffre vers nul part. Aujourd’hui encore, je m’interroge sur la signification de ce truc. Tout ce que je sais c’est qu’un vent violent s’est mis à souffler tout à coup. Je me suis levé de mon mur, effrayé et pourtant comme attiré par la beauté de ce trou béant. Les feuilles des arbres se sont arrachées une à une, voletant tels des papiers inutiles dans l’air surchargé d’électricité, me fouettant le visage avec force, me cachant parfois la vue. Je crois que de longues minutes se sont écoulées, puis ma guitare m'a été arrachée des mains par une rafale plus puissante que les autres. A moins que ce ne soit l’acte d’une force invisible. Je n’en sais toujours rien. J’ai été projeté ensuite au sol, le nez dans l’herbe, roulant misérablement contre le mur qui a fini par stopper ma progression. Et assis stupidement contre les pierres qui suintaient un liquide puant, j’ai assisté impuissant à la suite des événements, me frottant continuellement les yeux pour m’assurer que je ne rêvais pas, me demandant même quelle force démoniaque j’avais pu libérer par inadvertance. Une lumière violente, sans teint, ni blanche, ni jaune, tout simplement sans couleur définissable, est apparue juste devant moi et m'a frappé de plein fouet, comme si elle m’avait traversé. Je pense que le meilleur moyen de décrire cette chose serait de la comparer à une boule de foudre. Oui, ça y ressemblait assez. Et l’effet était le même. Parce que j’ai eu l’impression d’avoir été frappé à l’estomac par un boxeur professionnel. Le genre de coup qui manque de vous faire avaler votre Pomme d’Adam. Très agréable. Et soudain, tout s’est arrêté, comme ça avait commencé. Le ciel a repris sa teinte noire, le vent s’est calmé, le tonnerre s’est tut. Plus de lumière, pas plus de boule qui s’amuse à vous déchirer les entrailles. J’ai alors cru avoir rêvé et c’est bel et bien cette thèse que j’ai retenue par la suite. Tout simplement parce que je ne pouvais pas concevoir le contraire, au risque de devenir fou. Je n’ai jamais été un de ces fanatiques du paranormal. Le genre de type qui se gargarise en exposés fumeux contant des histoires invraisemblables. Les zombies, les vampires, les loups-garous, les extra-terrestres et tous ces genres de trucs, bidules et machins ce n’a jamais été ma tasse de thé. Aujourd’hui, c’est différent. Enfin disons que je ne sais plus trop où j’en suis.
Mais ne nous perdons pas en vaines pensées. Revenons à la suite des événements. Et bien, rien de bien spectaculaire ne s’est déroulé. Il n’y a pas eu d’apparition fantomatique ou de voix me susurrant de terrifiantes paroles à l’oreille. On a coutume de penser qu’après ce genre de tempête il y a un calme, puis les choses se corsent et l’horreur surgit. Ça n’a pas été mon cas. Rien n’a d’ailleurs été très normal dans toute cette histoire. Je me suis donc tout simplement contenté de retrouver un souffle à peu près normal, ignorant pour un temps le fait que j’aie mal au crâne et aux oreilles, comme si la foudre s’était abattue si près de moi que j’en ressentais encore les désagréables effets. Finalement, chancelant, je me suis relevé et j’ai couru jusqu’à la maison des Werner, regrettant bien mon incursion coupable dans ce maudit cimetière, évitant de me retourner. Juste au cas où.
Le lendemain, j’essayais le plus naturellement du monde d’oublier ce fantasque épisode et comme ma mémoire est parfaite pour créer des trous bien pratiques afin de dissimuler ce que je ne veux plus revoir, j’ai parfaitement occulté cette soirée. Jusqu'à aujourd’hui.
Je n’avais plus de guitare, ce qui tendait à corroborer la thèse selon laquelle je n’avais pas rêvé. Mais ça ne m’a pas plus gêné pour enterrer ces quelques secondes cauchemardesques sous des mètres de terre bien fraîche. Dans le genre de celle qu’on peut trouver dans les cimetières. Et le jour suivant, je quittais Slon pour regagner ma charmante ville de Clède, pas fâché de ne plus revoir Stéphanie qui s’était bien foutu de moi.
Serrant les poings à l’évocation de ce pénible souvenir qui m’a fait prendre conscience de l’intérêt que me témoignaient les autres, toujours au sol, mais pourtant redevenant très légèrement maître de mon corps si faible, oh pas grand chose, juste ce qu’il faut pour sentir mes doigts s’incruster dans mes paumes, je veux stopper ce flot d’images peu glorieuses, quitte à aller contre l’avis de « Celui » qui m’impose pareil supplice. Mais peine perdue, « Il » n’en a pas encore totalement fini avec moi. A vrai dire les choses ne font que commencer.
Chapitre 2 : sépulcre
Après ces événements peu glorieux j’ai poursuivit ma vie tant bien que mal. Avec mes deux amis je suis parvenu à oublier définitivement le fait que j’sois solitaire et je suis rentré de plein pied dans la vie d’un adolescent normal. Nicolas, Joël et moi avons décidé d’un commun accord d’arrêter de nous jouer la comédie et nous avons à notre tour commencé à fréquenter nos semblables. Plus tard que la majorité des jeunes gens il est vrai. Mais nous nous sommes très vite rattrapés et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, nous écumions les bars et autres discothèques de Clède. Aujourd’hui je ne regrette rien de cette période. Si c’était à refaire, je reproduirais tout à l’identique. Les beuveries, les maux de crânes qui s’en suivaient inévitablement, les bêtises, mais les rires aussi. A vrai dire, il n’y a rien de bien exceptionnel dans tout cela. Et s’attarder davantage sur ce point ne m’avance guère. Non, de toute manière, je n’ai pas envie de me remémorer cette époque. La seule chose qui peut avoir un sens est d’être conscient que c’est à ce moment que les rêves ont commencé. Le début de tout. Du moins je le pense aujourd’hui.
J’avais 20 ans et je me trouvais à la veille de mes examens finaux. J’ai cru que tout ceci avait à voir avec le stress. Mes parents aussi. C’est pour cela que personne n’a agit. A quoi bon de toute manière, puisqu’un beau jour tout a cessé brusquement.
Mais venons-en aux faits. Cette nuit-là je m’étais endormi plus tôt que d’habitude, parce que j’étais très fatigué. Rien d’inhabituel jusque-là. Et très rapidement les images m’ont assaillis. Précises, terriblement réelles. Si réelles que je m’en souviens encore comme s’il s’agissait d’hier. Je me trouvais dans un cimetière, vaste étendue de gazon magnifiquement entretenu. Il pleuvait. Une pluie chaude, réconfortante, presque poétique. Et longtemps j’ai goûté à ce délice, tendant la langue pour attraper chaque goutte d’eau, tel un enfant. A vrai dire j’étais heureux. Très heureux. Euphorique même. Petit à petit j’ai tourné la tête sur ma gauche. Très lentement. Et j’ai vu cette famille qui pleurait leur enfant mort, réunis autour d’un trou qui devait contenir son corps. Les parapluies que les adultes tenaient dégoulinaient sur le pré et la petite fille qui se serrait contre ces derniers n’arrivait pas à s’abriter complètement. Elle était détrempée. C’est dans un sursaut que j’ai pris conscience que ces personnes n’étaient autres que mes parents. Mon père et ma mère. Plus jeunes assurément. Mais impossible de se tromper. La fille ne me disait rien. Je sais aujourd’hui que j’ai déjà vu son visage. Sur une photographie, un album de ses jeunes années. Il s’agit de ma femme, Valérie.
A présent tout ceci me fait frémir. Parce que je sais ce que ça veut dire. Du moins je le devine. Mais je ne parviens toutefois pas à en être complètement terrifié. Car je sais ce que je veux. Je sais ce que je souhaite plus que tout au monde. Et rien ne pourra me faire reculer. Même pas l’horreur.
Revenons à la suite de ce premier rêve. Alors que je sursautais en voyant mes parents penchés sur ce trou qui ne pouvait que contenir mon propre corps –c’est du moins ce qui m’apparût sur le moment comme étant le plus vraisemblable- une femme a surgi de derrière un tronc positionné devant moi. Elle était vraiment très belle avec ses longs cheveux noirs et ses yeux couleur d’automne à vous faire chavirer le cœur. Une réelle apparition divine. Elle est alors passée tout près de moi, souriante, son regard pénétrant me fixant avec une intensité peu commune. Puis elle m’a tendu la main. Je me suis approché, nullement intimidé. Et avant même que je ne réalise ce que je faisais, je l’ai prise dans mes bras. Et je l’ai serré comme jamais je n’avais serré quelqu’un. La pluie transperçait nos vêtements, tandis qu’au loin, un terrifiant orage résonnait, s’approchant et s’éloignant, sans pour autant m’effrayer. Et Dieu seul sait à quel point les orages peuvent me terrifier. Notre étreinte a duré de longues minutes. Je sentais le doux contact de sa peau parfumée contre la mienne. Et je la désirais. De tout mon corps. De toute mon âme. Elle aussi, j’en suis certain. C’est donc tout naturellement que je l’ai fait basculer sur l’une des tombes et que je l’ai embrassé fougueusement. A ce moment, mon réveil a eu la désagréable idée de me sortir de mes rêves. Mais mon sexe dur comme de la pierre se chargea de me remémorer la magnificence de ce que j’avais vécu cette nuit-là. Et je crois que dès le premier rêve je suis tombé amoureux de cette inconnue. Sans savoir si elle pouvait exister. Bêtement. Pourtant durant plus d’un mois j’allais la rejoindre à chaque fois que le soleil se couchait et notre étreinte allait se transformer en quelque chose de bien plus torride.
Quand tout ceci fut terminé, brutalement comme je l’ai déjà dit, j’ai mis tout ça sur le compte du stress des examens, de la peur d’entrer également dans la vie adulte. La symbolique de ma famille me pleurant près de ma tombe suffisait à apporter du crédit à cette thèse. Aujourd’hui je sais que cette interprétation ne vaut rien. Au contraire, il fallait comprendre les faits pour ce qu’ils étaient. C’est aussi simple que cela. Désormais, inutile de se voiler la face : je vais mourir. Et je n’ai même pas peur. Parce que je n’attends que ce doux moment. Je sais à présent qu’il est l’heure pour moi de me remémorer mes actes passés. Peut-être pour que je sois pur au moment de la mort, peut-être pour m’excuser, me faire pardonner. Mais comment pourrais-tu me pardonner Yasmine ? Je t’ai tuée… Et ce ne sont pas mes larmes qui y changeront quelque chose. Je me déteste tant, pire je me hais. Au point de vouloir me mutiler.
Tais-toi et regarde semble me murmurer celui qui m’impose ces souvenirs et je ne peux que lui obéir. Il a raison de toute manière. Je dois endurer cette catalepsie.
Deuxième rêve. Celui qui donna du sens au premier. Parce qu’il y en eut un deuxième tout simplement. Si le premier était resté lettre morte, alors jamais je ne m’en serais souvenu, ou pas dans tous ses détails. Ainsi, le lendemain, au cœur d’une nuit étouffante, je revis celle qui faisait chavirer mon cœur. Je me trouvais dans une église, froide, de style gothique. De nombreux pilastres soutenaient la voûte peinte de scènes saintes. Les stations du Christ, celles qui le menèrent à sa crucifixion. L’artiste avait été en l’occurrence particulièrement bien inspiré et les personnages qu’il avait représentés semblaient vivants. Tant le messie dans toute sa douleur, que les apôtres assistant impuissants à son martyr. Un confessionnal était positionné à la droite du portique d’entrée, sombre, poussiéreux. Visiblement, il n’était guère plus utilisé. A gauche une grande vasque contenait de l’eau bénite et à ses côtés une petite table supportait une quantité impressionnante de livres aux pages écornées. Des cantiques. L’ensemble baignait dans une lumière surnaturelle que projetaient de pâles rayons de soleil au travers de vitraux aux motifs superbes. Partout des reflets bleus, rouges, jaunes, verts. Mais ceci n’empêchait pas l’édifice de paraître glacial. Oui, on se serait cru dans un mausolée en plein hiver. Pour un peu il aurait pu geler. Et à chacune de mes expirations, un nuage de condensation s’en venait voltiger dans les airs. Les narines incommodées par une forte odeur d’encens, presque écœurante, je me sentais pourtant magnifiquement bien. Calme et apaisé, goûtant avec joie à ce silence pesant. Tout ici respirait la tranquillité. Il s’agissait d’un havre de paix au milieu d’un monde en furie, un no man’s land dans un océan de guerres. Fermant un instant les yeux pour m’imprégner davantage de cette atmosphère, je finis par m’avancer dans l’allée qui menait vers un autel richement paré de tapisseries et d’un crucifix absolument gigantesque. Tout autour de moi la multitude de bancs craquait à chacun de mes pas, comme si cette église n’avait plus vu de visiteur depuis bien longtemps. Mais à en voir le sol, rendue lisse et glissant par les chaussures de milliers de pèlerins, j’en doutais fort.
Tandis que je parvenais à la première rangée, je vis qu’il y avait quelqu’un qui priait. Une femme visiblement. Tout de noir vêtue, un voile lui dissimulait le visage. Je continuai à avancer, lentement pour ne pas déranger cette inconnue. Puis je la dépassai et me retournai, curieux. Je vis alors qu’elle était effectivement plongée dans sa prière, à genoux, la tête basse. Poursuivant, je vins me poster à côté d’elle, courbé comiquement pour éviter de faire du bruit. Mais bien évidemment le bois du banc craqua plus fortement encore et je grimaçai de dépit. A croire que c’est toujours lorsqu’on cherche à éviter d’attirer l’attention que les choses prennent une tournure contraire. Je me suis donc installé franchement sur le banc. La femme s’est retourné vers moi et a relevé son voile, révélant toute sa splendeur. Je la reconnut au premier regard : il s’agissait de l’égérie de mes nuits. Ses longs cheveux noir encadraient son visage de déesse, faisant ressortir davantage son extrême beauté. Ses yeux marron me scrutaient d’un air amusé, rassurant également. Et ses lèvres joliment dessinées me rappelèrent ce que nous avions vécu la veille. Jamais il ne m’avait été donné de voir une si belle créature. Une vraie déesse. Désirable, sensuelle. Une création divine tout simplement. Joyeux comme un enfant, le cœur serré par l’émotion, je ne pus que lui sourire. Elle me rendit ce sourire, si joliment, une lueur d’amour illuminant brièvement ses pupilles. Je compris à cet instant que j’étais amoureux de cette femme et que je me damnerais pour pouvoir revoir un jour son visage s’éclairer de la sorte. Elle ne semblait jamais pareille, prenant des allures si différentes qu’on aurait pu penser que vivaient dans ce fabuleux corps mille nymphes, toutes plus splendides les unes que les autres. Aujourd’hui je peux l’affirmer : elle était la perfection même.
Elle mis un doigt sur ma bouche, me signifiant que je devais me taire. L’un de ses doigts superbement dessinés, si fin. Puis, elle me tendit un petit objet qu’elle lâcha dans ma paume ouverte. Il s’agissait d’un bijou en forme de guitare électrique, magnifiquement ciselé. Je le retournai plusieurs fois pour mieux l’admirer à la lumière des vitraux, me demandant ce que tout ceci pouvait bien signifier. Et je finis par lui demander dans un murmure si cette chose m’était destinée. Lentement elle agita sa tête, souriant encore plus joliment, signifiant que c’était bien le cas. J’entrevis alors très fugacement son cou au moment où le voile qu’elle portait tombait au sol. Un cou envoûtant qui ne demandait qu’à être embrassé. Et franchement j’en avais très envie. Mais je n’eut pas le temps de poursuivre mon évocation sensuelle, me disant d’ailleurs que son corps devait être un régale pour les yeux, parce qu’elle tendit son index vers la voûte, cherchant à me signifier quelque chose. Je la regardai, interdit et bientôt une douce musique résonna dans l’église, se répercutant de colonne en colonne, emplissant toute la bâtisse. Il s’agissait d’un air très prenant, le style de chanson que j’aimais beaucoup. A la fois puissant et sentimental. Pas le genre de soupe qui passait perpétuellement sur les ondes de la radio locale. Non rien à voir. Ça sentait le vécu, la dépression, la rage aussi. Et le groupe qui jouait cet air semblait être particulièrement bien inspiré. Un vrai tube ma foi. Et sans que je ne sache pourquoi, je me sentis soudainement très fier et éminemment heureux. Comme si cette musique était mienne. Ce qui pouvait tout de même sembler ridicule : cela faisait si longtemps que je n’avais plus touché ma guitare et je ne pensais pas la sortir un jour de son étui poussiéreux. Non jamais. Pour rien au monde. Parce que je n’en avais plus envie tout simplement. Parce que cet instrument m’évoquait trop de pénibles souvenirs.
Néanmoins, je me demandais bien qui pouvait jouer ce morceau et voulu le demander à l’inconnue. Mais au moment où je me retournais vers elle, je vis qu’elle avait disparue. Me retournant en tous sens, la cherchant du regard, sans cesse plus effrayé, le souffle court, le voile de l’angoisse s’abattit en quelques secondes sur mon être. Oui, je frissonnais soudainement, tandis qu’un énorme poids étreignait ma poitrine. Soudainement cette église m’effrayait et devenait aussi lugubre qu’une tombe. Je me voyais déjà aux prises avec une nuée de fantômes oubliés de tous, hurlant pour que quelqu’un me vienne en aide, me disant que ce qui avait semblé de prime abord être un rêve tout à fait agréable devenait peu à peu le plus terrifiant des cauchemars. C’est à cet instant que j’entendis une porte grincer derrière moi, un grincement strident qui dura trop longtemps. Et qui eut pour effet de me faire davantage sursauter. Je compris immédiatement qu’il s’agissait du porche d’entrée et franchement je n’étais pas du tout rassuré quand j’osai me retourner pour voir de quoi il en retournait. Dans un rayon de soleil aveuglant, je pus percevoir une silhouette qui se dessinait sur le parvis de la chapelle. Impossible de savoir si cette silhouette était humaine ou non et si elle signifiait une menace. Mais au fond de mon cœur, tandis que la musique résonnait toujours à mes oreilles, je savais qu’il s’agissait tout simplement de mon égérie. Et quand je vis une main me faire signe d’approcher, je sus que j’avais raison. Du moins l’espérais-je.
Je courus donc de toute la puissance de mes jambes vers cette forme qui scintillait dans la clarté spectrale de ce soleil puissant, fou de joie tout à coup, les membres en feu. Je suis arrivé à ses côtés et en sentant le doux parfum de ses cheveux, je compris qu’effectivement il s’agissait d’elle. Et j’étais terriblement excité. Parce que je savais que maintenant il allait se passer des choses très agréables. Oui, nous allions faire l’amour.
Mais au moment où je glissais ma main transpirante dans la sienne, un énorme éclair déchira l’air et je me suis réveillé en sursaut. Mon pyjama était détrempé par ma sueur. Mais ce n’était pas le pire : une grande quantité de sperme maculait mes draps. Manifestement j’avais pris mon pied…
Après ce nouveau rêve, je me suis dit que tout ceci était bien étrange. Car faire deux rêves qui mettaient en scène la même femme, une femme que je ne connaissais même pas d’ailleurs, n’était pas franchement banal. Pourtant j’étais amoureux. Oui amoureux de cette inconnue et c’est l’esprit à mille kilomètres de là, sur un petit nuage que je passai la journée qui suivit. Ce n’est qu’avant de m’endormir pour une nouvelle nuit que je pris le temps de pousser mes réflexions plus avant. A mon avis, j’avais dû voir cette fille lors d’une de mes virées nocturnes, sans pour autant m’en rappeler. Elle m’avait marqué, voilà tout. A moins que ce ne soit un signe de mon destin. Peut-être allais-je être appelé à la rencontrer d’ici peu ? Ces rêves ne seraient donc que l’expression de mon futur. Pour tout avouer c’est cette thèse que je retins. Parce qu’elle était la plus plaisante. Et j’attendis le prochain week-end avec un bonheur tout enfantin. Je me suis préparé avec soin, me parfumant de la tête aux pieds, me peignant avec goût, bref je me suis fait beau. Mais pour rien. Parce que la soirée s’est déroulée de façon insipide. Sans qu’aucune créature divine ne vienne à ma rencontre, sans que je puisse avoir l’immense bonheur de voir celle que j’aimais tant. J’ai écouté mes amis se perdre en discussions stériles, sans vraiment prêter une oreille à leurs propos, surveillant touts ceux qui rentraient dans l’établissement, désespérant un peu plus à chaque minute. Petit à petit j’ai compris que je m’étais trompé, qu’elle ne viendrait pas. Horriblement triste, j’ai noyé mon malheur dans l’alcool. Et c’est en piteux état que j’ai regagné mon foyer. Le lendemain j’ai été malade. Et le pire c’est que je ne me souviens même plus des rêves de cette nuit-là. Tout ce que je sus à mon réveil, hormis le fait que j’avais envie de vomir, fut que j’étais une fois de plus en nage et toujours autant excité. Au point de devoir me masturber tel un pervers, en pensant à celle qui désormais faisait battre mon cœur.
Il y eut d’autres songes. Beaucoup d’autres. Un par nuit en vérité. Je me souviens de l’un d’entre eux, plus particulièrement que tout autre. Pourquoi celui-là ? Peut-être parce qu’il s’agit du plus chaud. Nous devions nous situer à ce moment aux alentours du vingtième jour du mois. A cette période je ressemblais à une vraie bête en rut, mais en manque d’amour. Et je me masturbais chaque jour. Par besoin, non plus par désir. Je n’écoutais plus ce que mes parents me disaient, guère davantage mes amis. Ça n’avait plus aucune importance de toute manière. Parce que je voguais à mille lieux de toute préoccupation matérielle, souriant bêtement, ne mangeant que très peu, perdu dans mes pensées, dans d’autres mondes, en d’autres temps. Lorsque mon regard croisait la silhouette excitante d’une femme dans la rue, je m’imaginais des histoires salaces mettant en scène cette dernière. Et moi dans le rôle de l’apollon, membré comme un acteur de film porno. Aujourd’hui je pense que toutes celles que je dévisageais dans ces instants ont dû se dire que j’étais un pervers. Oui, je devais faire peur à voir avec mes yeux exorbités et cernés, ma langue pendante et ma bosse entre les jambes. Un peu plus et je passais à l’acte. Mais fort heureusement je me suis retenu. Je ne sais toujours pas comment d’ailleurs. Bref, j’allais très mal et je ne parvenais plus à me concentrer pour répéter cette saleté de matière d’examens. Je courrais à l’échec scolaire. Droit dans le mur. Et l’égérie de mes nuits ne m’aidait pas vraiment à me reprendre. Bien au contraire.
Ainsi, dans ce rêve, je me trouvais dans une bibliothèque. Très semblable à celle dans laquelle j’allais travailler par la suite. Non, soyons honnête Sam. Exactement la même. Avec ces rayonnages en métal disposés en arc de cercle dans la vaste salle principale. Ces grandes fenêtres de style ancien, son guichet du prêt sur la gauche et ses ordinateurs au milieu. Une bibliothèque alliant modernité et tradition. Un endroit où je me suis sentit comme chez moi.
Je déambulais donc parmi les rayons, des rayons étrangement vides. Sans livres. Ce qui peut paraître tout de même bizarre vu la fonction du bâtiment. Mais passons. Il s’agissait tout de même d’un rêve et les rêves ne sont pas spécialement très logiques n’est-ce pas ? Donc je marchais tranquillement, jetant un regard par les fenêtres qui donnaient sur un cimetière jonché de feuilles mortes. La vue était tout bonnement splendide avec ces couleurs automnales. Tout ce rouge et ce marron donnaient à l’ensemble des airs de paradis. Pour un peu, si j’avais possédé un pinceau et surtout du talent, j’aurais volontiers peint ce paysage. Le cœur pourtant triste, chargé d’amertume, j’éprouvais un poids sur l’estomac et mes yeux se mirent à pleurer. Lentement, doucement, les larmes dévalant les pentes de mon visage torturé par la peine. Parce que j’attendais quelqu’un. Quelqu’un qui n’était pas là et qui assurément ne viendrait pas.
J’arrivai dans une travée, passant mes doigts sur ces tablards immaculés, quand ma main rencontra un objet froid et métallique. Un pistolet. Qu’est-ce qu’une telle chose pouvait bien faire dans une bibliothèque ? On ne s’attend pas vraiment à trouver une arme dans un tel lieu de savoir non ? Et pourtant ce pistolet était posé sur une étagère, comme s’il n’attendait que moi. Je le saisis, d’un geste lent, presque au ralenti, le cœur battant la chamade. Puis, fasciné, je le caressai en tremblant légèrement, de la sueur dégoulinant de sous mes aisselles. Jamais il ne m’avait été donné de tenir une arme et je me sentis extrêmement puissant. Comme si le monde m’appartenait, comme si tous mes semblables allaient s’incliner devant moi me faisant roi. Je l’ai pointé devant moi, fermant un œil, visant le mur, murmurant un « bang » enfantin tandis que j’appuyais sur la gâchette. Il n’était pas chargé. Heureusement ai-je envie de dire, parce que je crois bien que j’aurais sursauté en entendant une détonation dans ce bâtiment aussi silencieux qu’une tombe. C’est pourtant ce que je fis quand une douce main se posa subitement sur l’arme, m’obligeant à la baisser vers la moquette grisâtre. Oui, j’ai défaillis à ce contact. Pire, j’ai faillis m’évanouir. Mais quand j’ai senti le délicat parfum si connu de celle que je désirais tant, je suis parvenu à me reprendre. C’était bien elle : la fée que j’attendais. Elle vint se poster devant moi, la main toujours posée sur le pistolet, agitant la tête pour me dire de ne pas jouer avec cette horreur. Vêtue d’une robe noire très courte qui ne cachait pas grand choses de ses splendides formes, elle était encore plus belle et désirable qu’à l’accoutumée. Ses longs cheveux retombaient en cascade sur ses épaules dénudées et je devinais la rondeur de ses seins sous le tissu. Des seins de déesse que je rêvais d’embrasser. En plus du reste bien sûr.
Elle finit par s’emparer de l’arme et la laissa tomber au sol comme s’il s’agissait de quelque chose de sale. Le revolver produisit un son sec tout à fait désagréable, étouffé par la moquette et resta échoué entre nous. Je souris à ma tendre compagne, à nouveau heureux, au comble du bonheur même. Enfin je la retrouvais. J’avais attendu ce moment depuis le début de cette journée, espérant croiser sa douce silhouette. Et à présent mes espoirs étaient comblés. Rien ne pourrait décrire la joie que j’éprouvais à sa seule vue. C’était comme un feu d’artifices faits de couleurs chatoyantes et bigarrées, un frisson d’extase. Elle était devenue ma drogue, mon unique raison de vivre sur cette terre incompréhensible, mon oxygène. Sans elle, je n’étais qu’une ombre errant dans le vide.
Tandis qu’au-dehors le cimetière avait laissé la place à une série de gratte-ciel violemment éclairés de néons vantant les mérites de diverses grandes marques, je l’admirais, le sexe dur comme de la pierre. Le paysage changea plusieurs fois au travers des fenêtres, comme si quelqu’un s’amusait à zapper avec une télécommande, révélant d’autres cités, en des lieux que je ne connaissais pas. Rien que des mégapoles, toutes plus gigantesques les unes que les autres. Des tours, des bâtiments de verre, des stades, des routes, des artères où semblaient indéfiniment défiler une multitude de véhicules. Ma princesse vint placer ses fesses contre mon pénis en érection. Je pouvais sentir le contact brûlant de sa peau et le visage contracté par le plaisir j’ai faillis exploser dans mon pantalon. Comme ça, en une seconde. Tel le plus vile des adolescents. Elle s’est mise à se frotter contre moi, m’arrachant de petits gémissements ridicules, alors que je plongeais dans ses cheveux soyeux, me délectant de son odeur. Troublé, je n’ai écouté que mes pulsions les plus animales et j’ai placé mes mains sur ses seins qui me faisaient tant rêver. J’ai compris à ce geste qu’elle ne portait pas de soutien-gorge. Et guère plus de culotte. Au contact de mes doigts qui semblaient savoir très exactement comment s’y prendre, ses mamelons durcirent en un instant, dessinant ainsi de magnifiques formes sur le tissu de sa robe. Je les serrai, pas trop fort tout de même, me disant que décidément j’adorais cela. Je me suis amusé à les rendre plus durs encore. Ensuite je les ai caressés durant de longues minutes, en me régalant de sa peau si douce. Puis, je l’ai embrassé dans le cou, bavant, rugissant de plaisir, la mordillant, le corps en feu, la léchant même. Mon sexe s’immisçait entre ses fesses et je percevais la chaleur de son mont de Vénus. A présent je n’avais qu’une idée en tête : lui faire l’amour. Le caleçon détrempé, j’essayais désespérément de me retenir, serrant les dents. Mais peine perdue, dans quelques secondes j’allais exploser.
Cette fois-ci, le réveil me sauva. Puisqu’il m’évita le rouge de la honte. Au moins, je n’aurais pas à supporter la vision de mon échec : j’avais effectivement éjaculé dans mon pyjama. Et je crois même que j’ai dû gémir juste avant d’émerger de ce songe. Le cœur battant à cent à l’heure, j’ai écouté les bruits de la nuit, craignant avoir attiré l’attention de mes parents qui dormaient dans la chambre d’à-côté. Mais fort heureusement après plusieurs minutes d’angoisse, je compris que ce n’était pas le cas. Reprenant donc mes esprits, je me suis calmé. Puis j’ai essuyé ce qui pouvait encore l’être. Et finalement j’ai éclaté en pleurs. Parce que je me sentais subitement si seul sans ma fée. Dès lors un seul désir m’a habité : trouver cette femme, non plus en rêve mais bien dans la réalité. Car elle ne pouvait qu’exister n’est-ce pas ? Et lorsque enfin j’y serais parvenu, je pourrais l’aimer comme elle le méritait.
Hélas, au comble du désespoir, incapable d’avaler la nourriture que me mitonnait pourtant avec amour ma mère, tant les mets n’avaient plus aucune saveur pour moi, je dut une fois de plus déchanter. Déprimé comme jamais, j’ai assisté tel un automate à ma défaite. A chacune de mes sorties avec mes amis, je l’attendais. Et jamais elle ne vint. Toujours je rentrai seul. J’ai fini par boire plus que de raison, devenant ainsi incapable d’étudier tant mon cerveau n’apprenais plus rien. Aussi parce que l’image de mon égérie ne cessait de me hanter. Mes parents ont fini par se douter qu’il se passait quelque chose. Mais ils n’ont pas osé aborder le sujet, se contentant de paraître inquiets. Fort heureusement, les choses reprirent un cours normal quelques jours après mon dernier rêve.
Ce fut sans doute le plus angoissant de tous. Le plus énigmatique également. Une fois de plus je me retrouvais dans un cimetière. Le même que lors de mon premier songe. Probablement le même également que je vis au travers des fenêtres de la bibliothèque. A part que cette fois j’étais couché dans un cercueil. Ouvert sur un ciel chargé de nuages noirs qui couraient dans le ciel à une vitesse prodigieuse. Autour de moi les pans d’un trou creusé dans une terre humide suintaient un liquide dégoûtant. J’entendais la voix mélancolique d’un prêtre procédant à une oraison funèbre. La mienne. Il décrivait ma vie avec force détails, insistant sur certains passages émouvants, me donnant des allures de saint. Des pleurs et des reniflements ponctuaient chacune de ses phrases, s’envolant dans un vent tempétueux. J’eus l’impression d’émerger d’une grande torpeur, comme si je m’éveillais. Comme si la vie revenait habiter chaque parcelle de mon corps trop longtemps endormi. Mes muscles se mirent à manifester leur agacement, me faisant trembler, m’obligeant à remuer lentement l’extrémité de mes doigts engourdis par le froid. Et d’un coup j’ouvris les yeux. Des yeux exorbités, effrayés, étonnés aussi. Je vis tout d’abord ces nuages aussi sombres que la nuit, qui dessinaient de fantasques formes dans le ciel. Il allait pleuvoir. Très bientôt. Et je tressaillis quand une bourrasque plus forte et plus glaciale s’en vint effleurer ma peau. Des frissons naissant à la base de ma nuque, je me suis redressé avec force. C’est à ce moment précis que des applaudissements nourris saluèrent mon geste, suivis de sifflets et de hourras totalement déplacés vu le contexte. Je n’ai pas vraiment cherché à saisir la signification de ce remue-ménage parce que je compris à cette seconde que je me trouvais bel et bien dans un cercueil. La seule vision de cette boite en sapin m’arracha un cri d’horreur. Dès lors, je n’eus qu’une seule idée en tête : sortir au plus vite de ce trou. Mais des bras vinrent s’enrouler autour de mon torse, m’obligeant à replonger dans le cercueil. Je ne sais même plus si j’ai crié ou sursauté. Tout ce que je sais c’est que j’ai uriné dans mon beau costume, le seul que je possédais. Celui qui avait servit lors de l’enterrement de mon grand-père et qui trouvait une seconde utilité pour le mien. Une douce main a caressé mon visage, me calmant, me rassurant, me disant que tout ceci n’était pas si terrible après tout. Qu’une autre vie commençait. Plus merveilleuse encore. Et je me suis laissé faire, fermant les yeux, oubliant l’horreur, goûtant à une soudaine joie. Je savais à qui appartenait cette main. Inutile de me retourner, il ne pouvait que s’agir de ma bien-aimée. Je reconnaissais d’ailleurs son parfum. Je me suis donc laissé aller dans ses bras, tandis que les applaudissements redoublaient d’intensité. Elle m’a serré encore plus fort, puis des lèvres au goût sucré ses sont posées sur les miennes si froides. J’ai pu savourer sa passion, me perdre dans les limbes exquis de son amour. Lentement une de ses mains est descendue le long de ma poitrine pour s’arrêter sur mon sexe. J’ai alors perdu tout sens commun et je me suis laissé entraîner vers un autre monde. Un monde fait d’une obscurité qui n’avait rien d’effrayante. Un monde éternel, où seul le désir avait une raison d’être. Un monde où la souffrance n’existait plus. Je ne saurais dire combien de temps s’est écoulé, mais j’ai fini par me réveiller, un sourire sur le visage, au cœur de la nuit. Une nouvelle fois je m’étais masturbé inconsciemment, les deux mains sur mon pénis. Si violemment que je saignais. Mais peu importe la douleur, j’étais heureux. Tout simplement heureux.
Ce jour-là je suis sortit avec mes amis, sûr et certain que j’allais enfin voir celle qui possédait définitivement mon esprit. A chaque personne qui rentrait dans le bar, je relevais la tête, le regard empreint d’espoir, le cœur cessant de battre. Mais les heures ont déroulé leur morne défilement et je dus bien admettre que jamais elle ne viendrait. C’était fini, mes désirs venaient de périr sans même que je ne livre bataille. Ainsi je revins encore tout seul vers mon foyer. Et pour la première fois de ma vie j’ai pensé me suicider. Sanglotant, cherchant le meilleur moyen de mettre ce projet à exécution, l’esprit empli d’éclairs aveuglants, synonymes de mon désespoir, j’ai fini par m’endormir pesamment, les doigts recroquevillés sur le foulard dont je voulais me servir pour m’étouffer. Je n’ai pas rêvé. Les nuits suivantes pas davantage. A vrai dire, depuis ce dernier songe, je n’ai plus jamais rêvé. A moins que je ne sois plus capable de m’en souvenir. C’est possible. Mais la seule chose qui compte, c’est que je ne revis plus ma bien-aimée. Elle m’a terriblement manqué depuis ce jour. Au point de me rendre presque fou. Cependant, comme à chaque fois, comme après chaque épreuve, je me suis ressaisi et j’ai sorti la tête de l’eau. Par instinct de survie très certainement. Et petit à petit, heure après heure, je me suis reconcentré sur mes examens, chassant à jamais les images de cette femme si désirable, la reléguant au fond de ma mémoire. Pour que plus jamais elle n’existe. Pour que plus jamais elle ne vienne m’importuner. Et j’y suis parvenu à merveille. Parce que j’ai réussit à terminer mon pensum scolaire et à entrer dans la vie active. Plus tard, mes parents m’avouèrent qu’ils avaient eu très peur pour moi, qu’ils pensaient que j’étais victime d’un trop grand stress. Ils avaient même hésité à m’envoyer chez un psychiatre et à renoncer à ces sacro-saints examens finaux.
J’ai donc enterré une fois de plus mon égérie sous des monceaux de terre fraîche et j’ai poursuivit ma route. Pas après pas. Après quelques interrogations j’ai fini par trouver ma voie et je suis devenu bibliothécaire. Non pas que le fameux rêve de la bibliothèque m’y ait incité. Enfin peut-être que oui. Je ne sais plus pour tout avouer. Mais quand j’ai choisi ce métier j’ai pensé avant tout au fait que j’aimais le contact avec les livres. C’était même la seule chose qui me passionnait réellement. A part la musique. Mais je ne me voyais pas vraiment devenir musicien : cette existence précaire ne m’attirait guère. Donc j’ai entamé de nouvelles études et après trois ans j’ai été engagé à la Bibliothèque de Clède. Au bas de l’échelle pour commencer, puis à force d’abnégation j’ai gravit les échelons de l’entreprise pour finalement glaner quelques menues responsabilités. Mon métier me plaisait, je gagnais ce qu’il me fallait pour vivre décemment. Tout allait donc pour le mieux. Les années ont passé. Puis un beau jour j’ai rencontré celle qui allait devenir ma femme. Elle se prénomme Valérie. C’était lors d’une soirée entre amis, une de ces traditionnelles sorties dans les bars de la ville. C’est arrivé exactement comme je l’avais espéré au moment de mes rêves : elle a passé le pas de la porte et je suis tombé sous son charme. Mais ce n’était pas celle que j’attendais. Peu importe, j’ai trouvé cette créature tout simplement belle avec ses cheveux aux reflets roux, ondulés de fort belle manière et ses yeux en amande. Des yeux rieurs, apaisants. Et un visage d’une extrême douceur. Elle n’était pas très grande et on aurait dit une petite poupée. J’avais envie de la protéger, de la serrer très fort dans mes bras, de lui murmurer des « je t’aime » à longueur de journée. Bref, j’ai été fasciné par cette femme dès son entrée dans l’établissement, sûr qu’elle était ma moitié, qu’elle m’était destinée. La providence a accompli son œuvre ce soir-là : un de mes amis la connaissait. Il me l’a présenté, nous avons discuté durant une bonne partie de la nuit et nous nous sommes plût. Le lendemain nous nous revoyons, puis le surlendemain et les jours qui suivirent. Elle avait une voix très douce, reposante. Elle était ce que je recherchais. Ce dont j’avais besoin en ce moment. Nous avons donc vécu une liaison classique pour résumer. Classique, voilà bien le mot qui allait caractériser notre union. Nous nous sommes jurés de nous aimer pour l’éternité. Même si l’éternité ça fait long. Je m’en rends compte aujourd’hui. Puis, nous nous sommes mariés. Un jour finalement très anodin. Je n’ai pas tellement envie de me souvenir de cet événement, parce que ça ne veut plus rien dire maintenant. Ce n’est qu’un détail de ma vie. Un détail malencontreux même. Une erreur. J’ai aimé Valérie. A une période. Au début je crois. Oui, comme un fou. Je ne pouvais imaginer la perdre et quand elle disparaissait ne serait-ce qu’une seconde de ma vue, je ressentais un vide incroyable. J’avais simplement besoin de sa présence. Et je me perdais de longues heures dans la contemplation de sa silhouette. Pourtant, en ce jour, tandis que j’attends toujours près de cette tombe, à la lueur de ce réverbère autour duquel volettent des moustiques, je sais que je hais Valérie. Elle peut mourir, je ne serai pas triste. Elle m’a trahit de toute manière. Elle doit payer.
Bref, j’ai entamé ma vie dans la médiocrité après ce mariage. Je me suis lancé à corps perdu dans mon travail et j’ai rangé mes rêves dans une malle de la cave. Avec la guitare. Cet instrument qui m’apporta par la suite la gloire. Je suis donc devenu un monsieur bien comme il faut, se levant à 6h00, au travail à 7h00. Puis, je rentrais manger pour midi, lisant le journal pour ne pas avoir à discuter avec mon épouse qui devenait de moins en moins intéressante. En effet, Valérie était vendeuse dans un magasin de vêtements pour dames âgées. Cette profession ne cadrait pas vraiment avec la mienne. Ces ragots sur les vieilles pies de la ville ne m’apportaient aucune joie. A vrai dire, je m’en contrefichais. Elle ne s’intéressait guère plus à mes grandes thèses philosophiques sur le monde du savoir. Et connaître les secrets du catalogage des livres ne lui permettrait pas d’agrémenter son existence de bonheur. Ce qui comptait à ses yeux c’était en premier lieu d’avoir de quoi payer le loyer de notre appartement et le décorer de bibelots très kitsch. Nous mangions donc et n’ouvrions la bouche que pour engloutir la nourriture. Quand cette pénible tâche était achevée, nous repartions chacun de notre côté pour terminer notre journée. Et le soir tout recommençait. Je regardais la télévision, elle s’essayait plus ou moins près de moi sur le canapé du salon et inévitablement elle finissait par s’endormir. Parce que Valérie ne trouvait aucun intérêt aux films ou aux émissions que je regardais. Les séries niaises dont elle était grande consommatrice ne me captivaient guère davantage. Alors je la réveillais à la fin du film et nous nous couchions dans notre grand lit, chacun à une extrémité du matelas. Le week-end nous parvenions parfois à nous entendre sur une destination de promenade et là je retrouvais partiellement celle que j’avais aimée autrefois. Et quand nous invitions des amis ou que nous nous rendions chez eux, nous jouions la parfaite comédie du bonheur. En sachant pertinemment que nous nous mentions parce que nous n’avions que de rares moments de complicités et guère plus de relations sexuelles. Un vrai couple modèle. Je me suis alors rendu compte que mon épouse n’était finalement qu’une personne coincée, traditionaliste, fade. Elle avait beau sourire, son visage restait perpétuellement triste. Petit à petit, Valérie m’a agacé et je me suis mis à rêver d’une autre femme, plus folle celle-là. Qui ne passerait pas sa minable vie à respecter tous les préceptes de la loi, qui ne se vanterait pas à chaque seconde de n’avoir jamais eu d’amendes pour mauvais stationnement ou excès de vitesse. Je souhaitais avoir une compagne qui se permettrait de jurer et de critiquer ceux qu’elle côtoyait au quotidien quand bon lui semblait, qui n’aurait aucune origine bourgeoise qui me mettent dans l’embarras vu la situation de ma famille d’origine très modeste, qui saurait faire preuve d’imagination quand nous serions au lit. Bref, autre chose que cette sécurité que représentait Valérie. Certes je l’avais souhaité cette sécurité, sciemment, mais je n’en voulais plus. Qu’on me la reprenne, je paierais le prix fort si cela était nécessaire. Et c’est bien ce qui advint. Le prix fut effectivement astronomique.
Chapitre 3 : revenant
Ma morne existence se poursuivait donc cahin-caha, contre vents et marées, alternant le travail, le sommeil et le travail, quand un événement soudain s’en vint jeter à bas les fondations d’une vie patiemment bâtie.
Nous étions un mercredi. Comme à l’accoutumé je travaillais d’arrache-pied à la bibliothèque, me croyant indispensable. Mais en la circonstance je regagnais la cafétéria du personnel pour y prendre une pause méritée. Je venais donc de m’engager dans le hall principal du bâtiment, de mon pas rapide car à cette période j’étais toujours pressé. Ou je me donnais des allures de stressé. Bref, je dépassais le buste en bronze du fondateur de l’établissement quand je croisai une femme qui attira immédiatement mon attention. D’ordinaire je ne m’attardais guère sur les gens qui déambulaient dans l’entrée, mais cette fois-ci quelque chose dans cette superbe créature m’obligea à changer mes habitudes. Je ne sais pas si c’est la délicate odeur de son parfum qui me fit la regarder, ou une intuition. Du moins, le résultat fut probant : en tournant les yeux vers cette dernière, j’ai alors pris la décision de modifier complètement mon existence.
Je fus victime d’un énorme choc en la voyant. Le genre de choc qui vous clous sur place, sans souffle, la tête bourdonnante et le cœur s’arrêtant de battre. Car il s’agissait tout simplement de l’égérie de mes nuits qui passait là devant moi. Cette douce femme que j’avais tant désirée par le passé. Et tout ce que j’avais pu oublier me revint en pleine face. Les images de mes rêves, le goût de ses lèvres, la fragrance délicate de sa peau. Je la revis dans le cimetière, joyeuse, alors qu’elle m’apparaissait pour la première fois. Puis dans l’église, si belle sous son voile, véritable apparition divine dans la lueur du soleil. Je me revis également dans ses bras, goûtant avec joie à la magnificence de son corps, gémissant de plaisir quand ses mains descendaient le long de mon torse pour venir caresser mon sexe. Dans mille éclairs je nous vis faire l’amour, toujours plus intensément, sauvagement, la bouche ouverte en un rictus de plaisir extrême, les traits déformés par la jouissance. Je me revis aussi lui lécher le bout des seins, mordillant ses mamelons, une lueur de rage dans le regard. Et ce paysage qui était le traditionnel témoin de nos étreintes bestiales. Le cimetière. Peu importe sa localisation exacte. Il s’agissait d’un cimetière comme un autre, avec ses tombes, ses mausolées, ses monuments, ses vastes jardins. Un lieu de repos qui invitait à déposer les armes. Un sanctuaire sacré que nous avions tous les deux violé. Un endroit qui pouvait en effrayer plus d’un, mais qui prenait désormais pour moi des allures de paradis. Ainsi, je revis tout cela et je replongeai plusieurs années en arrière, redevenant adolescent durant quelques secondes. Heureux parce qu’enfin je voyais mon égérie dans la réalité. Heureux parce que je prenais conscience qu’elle existait bel et bien et que je n’étais pas fou.
La bouche ouverte, l’air stupide, je l’ai regardée passer devant moi. Elle prenait la direction du guichet du prêt. Je me suis secoué et je n’ai écouté que mes instincts : je lui ai emboîté le pas, évitant de réfléchir. Car je savais que si je laissais mon esprit cartésien reprendre le dessus ne serait-ce qu’une seconde, j’allais à jamais regretter mon manque d’action. Je l’ai donc attrapée par le bras tandis qu’elle approchait de la banque de prêt. Un peu violemment il est vrai. Et quand elle s’est retournée vers moi, une grimace de surprise sur son beau visage, je pus voir à quel point elle était semblable à ma compagne de mes nuits enfiévrées. Si j’avais encore un doute jusque-là, il était désormais évanouit. Avec ses longes cheveux noirs, ses yeux couleur noisette, son petit nez coquin et sa bouche suave, elle était la copie exacte de ma fée. La même silhouette, les mêmes rondeurs provocantes, la même grâce et la même sensualité. Vêtue d’un tailleur rayé très chic, d’une blouse blanche, d’une jupe de même facture et de collants noirs qui ne cachaient rien de la splendeur des ses longues jambes, tout en elle inspirait le désir. Oui, le désir de la serrer très fort tout contre soit, de lui murmurer des « je t’aime » incessants, de l’embrasser, de lui ôter au plus vite ses vêtements pour se perdre dans la contemplation perverse d’un corps tout simplement sublime. Et de lui faire l’amour durant la totalité de la nuit.
Complètement hébété, je me suis tout d’abord excusé pour mon attitude, bafouillant, le rouge de la honte me montant aux joues. Elle répondit alors d’une voix suave, me précipitant davantage dans les affres d’un paradis ignoré, parce que je réalisais que pour la première fois il m’était donné la joie d’entendre sa voix :
« Ce n’est rien. Que puis-je pour vous ?
- Je…, parvint-je à articuler difficilement, la gorge sèche. Il… Enfin c’est bête. Mais… Il me semble que je vous connais.
- Désolé, reprit-elle après quelques secondes, scrutant mon visage de ses yeux envoûtant. Mais pour ma part je ne crois pas. Du moins, poursuivit-elle en souriant malicieusement, je pense que je m’en souviendrais si ça avait été le cas. Je n’oublie pas un visage. Surtout quand le visage en question appartient à un bel homme, finit-elle énigmatiquement. »
Je suis presque sûr qu’à ces paroles elle a cligné de l’œil. Parce que cette allusion m’était destinée. Elle me draguait. Et dire que c’était moi qui l’avais abordé. Quelle femme ! Je suis immédiatement tombé sous son charme. Bon O.K : mon petit Sam, tu étais déjà amoureux d’elle avant de la rencontrer, mais disons que dès cet instant tu es devenu dingue d’elle. Sans pour autant oser te l’avouer immédiatement.
Poursuivant sur ma lancée, je lui ai demandé si elle acceptait de boire un café en ma compagnie. Pour m’excuser de mon attitude. Ce qui était bien évidemment un mensonge. Elle a accepté avec empressement, avant même que je ne lui dise que c’était en tout bien tout honneur et que d’ordinaire je n’invitais pas chaque inconnue que je croisais à partager une boisson en ma compagnie. Bref que j’étais un être humain normal, conventionnel, bien comme il faut et pas du tout un pervers sexuel. Elle a rit à ce dernier mot, d’un petit rire absolument craquant qui restera à jamais un enchantement pour mes oreilles. Aujourd’hui encore je me damnerais pour avoir la chance d’entendre ne serait-ce qu’une seule seconde, une courte seconde, ce rire qui avait les vertus de me rendre invincible.
Nous nous sommes retrouvés dans le bistrot en face de la bibliothèque, un établissement à l’aspect tout ce qu’il y a de plus classique : une dizaine de tables en bois, un juke-box, des tableaux représentant des paysages de Clède et l’inévitable comptoir en zinc. Attablés près de l’entrée, nous sommes restés de longues minutes silencieux tandis que je me disais que j’étais en train de commettre un acte fautif à l’égard de ma femme. Ne trompais-je pas sa confiance ? Pire encore : est-ce que je n’allais pas fauter en regard des sentiments que j’éprouvais pour l’égérie de mes nuits ? Car il était inutile de se voiler la face, j’étais irrémédiablement amoureux de cette dernière. Jamais je ne l’avais complètement oubliée et me retrouver à l’instant en face d’elle provoquait en moi le plus vicieux des troubles. J’ai essayé de me concentrer, de chasser les images salaces qui n’avaient de cesse de hanter mon esprit. Mais rien n’y faisait. Je désirais jeter cette table au loin, me précipiter sur elle et l’embrasser fougueusement. Pendant la demi-heure que dura notre conversation, mon interlocutrice m’apparut nue. Comme je l’avais vue dans mes rêves. Tout simplement splendide dans sa virginité. Et il me fut impossible de cacher totalement l’érection foudroyante qui déformait mon pantalon. Mais je crois que ça l’a amusé.
Perdu dans un autre monde, je l’ai écoutée me parler de sa voix chaude et sensuelle, ne comprenant rien à ses paroles. Et je l’ai regardée porter la tasse à ses lèvres, détaillant chacun de ses gestes, m’imprégnant de sa beauté. A un moment j’ai très légèrement secoué la tête pour me sortir de cette torpeur embarrassante et je l’ai entendue deviser de musique :
« Ces petits gars sont plutôt doués, poursuivait-elle d’un air enflammé, se servant de ses magnifiques mains pour apporter plus de poids à ses mots. Je pense qu’ils iront très loin. Mais ils ont un gros problème actuellement. Leur guitariste a eut la brillante idée de quitter le navire pour s’en aller à mille kilomètres de là. Une lubie. Il dit qu’il veut retrouver ses racines d’être humain. Ou un truc dans le genre. Je n’ai pas tout compris. Je crois que la drogue l’a rendu un peu fou. Bref, il est partit pour l’Afrique, laissant ses compères dans les difficultés. Vous voyez, reprit-elle après avoir bu une gorgée de café, passant sa langue sur ses lèvres, je suis leur manager. Et il est de mon devoir de tout faire pour que leur carrière décolle. Et ce que cet imbécile vient de commettre est de nature à briser leur gloire naissante. Ils avaient prévu une tournée dans un mois et demi. Bien évidemment ça fiche tout en l’air.
- Moi aussi à une époque j’étais intéressé par la musique, osai-je intervenir, sans trop savoir si mes paroles avaient un sens dans le contexte de la discussion. »
Elle se tut à mes mots, but une nouvelle gorgée, puis reposa lentement la tasse sur la soucoupe. J’ai baissé les yeux, certain d’avoir gaffé. Décidément j’étais ridicule. Et j’étais prêt à m’excuser une fois de plus pour mon attitude, quand elle recommença en souriant aimablement, révélant un visage encore plus beau :
« La musique est toute ma vie. Sans elle je ne peux exister. J’ai toujours trouvé que les musiciens possédaient quelque chose de rare. Quelque chose d’excitant, finit-elle en me regardant, une lueur coquine dans ses yeux aux reflets automnaux.
- C’est à dire que…, bafouillai-je. Je ne prétends pas être vraiment doué. Ni un vrai musicien. Ca fait longtemps quand même. Je ne sais pas si je saurais encore jouer d’ailleurs.
- Puis-je vous demander de quel instrument vous jouez Monsieur ? Monsieur comment à propos ? On ne s’est même pas présenté, termina-t-elle en riant.
- Sam Lambert, répondis-je intimidé, passant une main dans mes cheveux, geste habituel qui était destiné à me redonner un peu d’assurance quand je perdais pied.
- Enchanté, reprit-elle en me serrant vigoureusement la main. Yasmine Dark.
- Moi de même. Pour répondre à votre question, je jouais de la guitare. Je dis bien : je jouais. Parce que je n’ai plus vraiment le temps.
- C’est amusant, intervint-elle en frappant dans ses mains, telle une petite enfant soudainement au comble du bonheur. La providence a frappé à ma porte on dirait. Vous pourriez me tirer une épine du pied.
- Comment ?, demandai-je inquiet.
- Le groupe.
- Ah oui le groupe !, déclarai-je embarrassé de révéler que je n’avais pas suivit grand chose à son monologue.
- Hé bien il nous manque un guitariste pour la tournée comme je vous le disais avant. Peut-être que vous pourriez faire l’affaire, non ?
- C’est-à-dire que…
- S’il vous plaît, me supplia-t-elle, en me prenant les mains, une lueur d’espoir dans le regard. Acceptez au moins de tenter le coup. Je suis sûr que vous êtes un très bon guitariste n’est-ce pas ?
- Je me défendais à l’époque, avouai-je, tremblant au seul contact de sa peau. J’ai fais quelques concerts, mais rien de mirobolant. Et mes amis et moi avons fini par tout arrêter. Ça fait longtemps tout de même. Très longtemps.
- Ecoutez Sam, je passe mes journées à auditionner des guitaristes depuis plus d’un mois. Je n’ai pas encore trouvé la perle rare. Mais mon instinct me dit que vous pourriez l’être. Et vous n’avez rien à perdre non ? Tentez votre chance.
- O.K., répondis-je en souriant, serrant mes mains dans les siennes si bouillantes. J’accepte. Comme vous dites je ne risque pas grand chose. Mais attendez-vous au pire.
- Je suis sûre que vous parviendrez à me satisfaire, répliqua-t-elle en me fixant étrangement, d’une telle manière que j’étais certain que cette parole avait une fois de plus un double sens. Présentez-vous à cette adresse samedi, continua-t-elle en retirant ses mains pour sortir un stylo de la poche de son tailleur. 21h00. Sans faute. Nous testerons vos capacités. »
Tout ceci me paraissait quelque peu énigmatique, mais je n’en laissai rien paraître parce que j’étais suffisamment occupé à détailler chaque parcelle de son fantastique corps, toujours troublé par sa seule présence. Elle m’a tendu une serviette en papier sur laquelle elle avait noté « Impasse des Chataigniers, no. 66, 21h00 ». Et avant même que je ne puisse rajouter quoi que ce soit, elle jeta un regard horrifié sur sa montre avant de s’éclipser en me déclarant qu’elle devait partir immédiatement. Nous nous sommes serré la main et je l’ai regardé s’en aller, ne parvenant toujours pas à croire que cet épisode était réel. L’adresse entre mes doigts moites, j’ai payé nos consommations puis j’ai repris la direction de la bibliothèque. Mes jambes peinaient à me porter et le trajet jusqu’au bâtiment se déroula dans un chaos relatif. Parce que mon cœur battait trop vite, que j’étais essoufflé tel un fumeur et que j’avais trop chaud. Sans oublier que je ne voyais la rue plus que dans un fantasque geyser de lumières aveuglantes. Pourtant j’étais ivre de bonheur.
Le reste de la journée s’étendit lentement. Assis devant mon ordinateur, la porte du bureau fermée, j’étais perdu dans mes pensées, bien incapable de travailler. Je n’ai pas été particulièrement productif. Me demandant si ce que je venais de vivre avait un sens, je caressais inlassablement la serviette, détaillant la fine écriture de Yasmine. Une écriture sensuelle, tout comme elle. Et j’ai fini par me convaincre que tout était bien vrai. C’est alors que j’ai poursuivit mon raisonnement, en m’engageant sur des chemins peu éclairés. Des chemins que je n’aurais peut-être jamais dû parcourir. Mais c’était plus fort que moi.
J’ai pensé que si j’avais attendu quelques années de plus, j’aurais réalisé mon rêve. J’aurais rencontré Yasmine au moment opportun et c’est avec elle que je me serais mariée. Seulement voilà, j’avais épousé Valérie. Et en ce jour je regrettai ce geste pour la première fois de mon existence. Je me mis à comparer ma femme avec l’égérie de mes nuits et le résultat fut affligeant. Valérie était certes jolie mais elle n’avait pas la classe de Yasmine. Valérie était finalement très commune. Rien à voir avec ma fée que j’imaginais tout bonnement parfaite. Un corps de rêve. Un esprit brillant. Que demander de plus ? J’ai fantasmé sur cette femme, revoyant la rondeur de ses seins, la courbure de ses hanches, la magnificence de son visage et je l’ai placé mentalement aux côtés de mon épouse. Cette seule image suffit à me faire prendre conscience de tout ce qui les opposait. Un fossé infranchissable. Je me dis ensuite qu’il n’était pas trop tard pour me lancer dans une relation avec Yasmine. Que je pouvais encore réparer ma cruelle erreur. Mais finalement mon esprit cartésien reprit le dessus et j’admis que mon attitude était purement ignoble. Je n’avais pas le droit de faire ça à Valérie. N’étais-je pas lié à elle par le contrat du mariage ? Cela ne signifiait-il pas que je lui devais le respect ? Et je l’aimais n’est-ce pas ? Oui, aucun doute possible. Je l’aimais bel et bien. Pour tout ce qu’elle représentait, pour tout ce qu’elle m’apportait.
Au moment de rentrer chez moi, je dus me faire violence pour passer le pas de la porte du bureau. Parce que je n’avais pas envie de regagner mon foyer. Et encore moins d’avouer mes pensées de cet après-midi à mon épouse. Mais étais-je obligé de lui en parler ? Non, effectivement. Un peu de mystère ne ferait que du bien à notre couple. Résolu donc à me taire, j’admis toutefois que je ne pouvais cacher le fait que j’avais décroché une audition pour samedi. Cela me rendait si euphorique que je devais le partager avec Valérie. Je voyais s’ouvrir soudainement devant moi l’un des plus grands espoirs de mon existence. La musique avait été à une époque ma seule compagne et j’aurais tout donné pour devenir célèbre. Et surtout vivre de cette passion. Aujourd’hui le rêve pouvait devenir réalité. Je devais saisir cette opportunité. Quoi qu’il m’en coûte. En refermant la porte du bureau, je jetai un regard las sur la pièce, détaillant les armoires emplies de livres en traitement et de dossiers divers. Je me dis alors que mon métier ne me motivait plus beaucoup et j’espérai ne plus avoir à supporter la vision de ce bureau méticuleusement rangé. Ne plus revenir ici ne me manquerait pas.
Je suis rentré dans notre petit foyer, au deuxième étage d’un immeuble tout neuf et j’ai accompli tous les gestes habituels. Pour ne pas changer. J’ai accroché ma veste au porte-manteau, j’ai déposé ma serviette près de la porte d’entrée, j’ai embrassé ma femme, puis je lui ai demandé comment s’était déroulée sa journée. Elle m’a raconté quelques anecdotes peu intéressantes, j’ai feint de l’écouter. Comme toujours. Elle m’a interrogé à son tour, je lui ai dit que les choses s’étaient passées comme d’habitude et nous nous sommes installés devant la télévision pour manger. Les minutes ont passé, chacun enfermé dans son petit monde bien égoïste. Finalement, j’ai osé ouvrir la discussion, le cœur battant la chamade, la voix éteinte :
« Un collègue de boulot m’a présentée quelqu’un d’intéressant aujourd’hui. Une femme. Mais pas de soucis ! Elle est manager d’un groupe de musique. Tu te souviens que j’étais moi-même passionné par la guitare ? Et justement il leur manque un guitariste. »
Grand silence. Valérie ne pipait mot. Elle s’était juste contenter d’arrêter de manger, mais ne daignait pas me regarder. J’en fus offensé. Cependant je poursuivis, encouragé par le fait qu’elle ne désapprouvait pas mes propos :
« La femme en question m’a proposé de tenter une audition. C’est samedi, à 21 h00. Si ça marche je partirai en tournée avec eux. Tu en penses quoi ?, finis-je par demander après quelques secondes. »
Elle pinça les lèvres, signe d’une contrariété certaine que j’avais appris à identifier sur son visage. Puis elle passa une main dans ses cheveux bouclés, presque sensuellement et commença d’un ton ennuyé, en ne détourna pas les yeux de la série niaise qui passait à l’instant sur la chaîne nationale :
« C’est très bien. Fais ce que tu veux. Si ça peut te faire plaisir. Tente ta chance. Mais bien sûr n’oublie pas quelles sont tes priorités. Ton travail par exemple. »
Ce fut tout. Mais c’était déjà bien suffisant pour que je la haïsse. Pour la première fois de notre vie de couple. Oui, je l’ai détesté. Et j’ai eu envie de la gifler. Ma rage fut telle que je me suis levé d’un coup et que j’ai dû prétexter un besoin d’uriner pour parvenir à me calmer. Seul. Dans les toilettes.
Chapitre 4 : zombies
L’air était délicieusement humide et un petit vent frais se faisait sentir alors que le bruit des vagues s’intensifiait dans le lointain au fur et à mesure que j’approchais de la villa. Silencieux, j’avançais dans l’obscurité, écoutant les battements désordonnés de mon cœur s’accélérer. Puis les premiers échos d’une fête résonnèrent dans la ruelle. Paniqué, impressionné, j’ai éprouvé toutes les peines du monde à avancer et j’ai instinctivement freiné l’allure. Etais-ce vraiment la bonne adresse ? Yasmine ne m’avait pas parlé de cela. J’ai failli revenir en arrière, ma guitare sur l’épaule, cette guitare que j’avais bichonnée et astiqué durant toute la journée, la tirant de sa retraite poussiéreuse de la cave. Mais quelque chose m’a exhorté à poursuivre mon chemin, à ne pas faiblir face à l’adversité et à aller de l’avant. Pour accomplir mon destin. Et tandis que mes pas me rapprochaient de mon but, je me suis remémoré les événements de ce samedi.
Valérie était au travail depuis ce matin. J’ai attendu son retour, impatient, tel un enfant qui ne peut supporter plus longtemps que la surprise tant désirée lui soit enfin révélée. Nous nous sommes embrassés. A la dérobée, comme d’habitude. Une ou deux secondes tout au plus. J’avais besoin de réconfort, qu’elle m’encourage pour mon audition, qu’elle me rassure aussi. Mais elle n’a rien dit. Pas une parole, sauf qu’elle souhaitait prendre un bain et qu’elle était très fatiguée. Je n’ai rien rajouté, de peur de la contrarier. Et je suis allé sur le balcon pour fumer une cigarette, pensant que ça me détendrait. Rien n’y fit pourtant. L’angoisse montait par vagues sans cesse plus fortes à l’assaut de mon esprit et mon ventre commençait à produire des petits bruits peu rassurants. J’avais très peur, inutile de se mentir. Le corps surchargé d’une électricité malsaine, je tournais en rond sur ce balcon, jetant de furtifs regards autour de moi comme si ceci pouvait encore me calmer. N’y tenant plus, je me suis précipité vers la salle de bain. Je devais parler tout simplement, évacuer le stress accumulé depuis plusieurs heures dans tout mon être. Valérie était dans la baignoire, révélant une nudité qu’il ne m’avait plus été donné d’admirer depuis trop longtemps. A cette vue, je me suis pris à la désirer. Et à l’aimer. Presque comme au premier jour. Je me suis mis à genoux et j’ai commencé à lui masser les épaules. Langoureusement. Elle a fermé les yeux, gémissant de plaisir. Et j’ai poursuivit mon œuvre, descendant sans cesse plus bas. Jusqu’à ses seins. De petits seins qui avaient le don de me mettre dans tous mes états. Le contact avec sa peau mouillée et délicieusement parfumée par le shampoing parvinrent à m’apaiser. Car cet instant de communion, devenu hélas trop rare, me rendait tout bonnement joyeux. Mes doigts caressaient déjà la pointe de ses seins, très doucement, quand elle éloigna ma main d’un geste sec. Surpris, j’ai failli tomber en arrière et les yeux écarquillés j’ai écouté ses paroles qui me blessèrent profondément :
« Arrête. Je veux me détendre. Seul. »
Inutile de tenter une nouvelle approche ou de protester : le message était suffisamment clair. Bien trop même. Fâché, je suis ressortit de la pièce et j’ai compris alors qu’elle ne m’accompagnerait pas pour cette épreuve. Jusqu’au dernier instant j’avais eu la stupidité de croire qu’elle viendrait avec moi à l’audition, parce que je souhaitais partager ce moment en sa compagnie, avec celle qui était mon épouse et ma confidente. Mais elle me trahissait une fois de plus. Et ceci me rendit énormément triste. Presque déboussolé. Je me suis donc emparé de ma veste et j’ai pris l’ascenseur pour descendre au garage. Au volant de ma voiture, j’ai essuyé une larme qui dévalait les pentes abruptes de mon visage, d’un geste rageur. Et j’ai démarré en trombe, faisant hurler le moteur. Comme j’étais en avance, j’ai roulé dans Clède. Au hasard. Je suis passé tout d’abord sur l’artère qui longeait la mer, là où se promenaient plusieurs personnes. Comme d’habitude des stands avaient été montés aux abords de la plage. Partout des marchands essayaient de vendre des articles sans grande utilité. Avec plus ou moins de succès. Le tout était éclairé par de petites lumières bigarrées et donnaient à l’ensemble des allures de fête foraine. J’adorais cette ambiance et je me souviens que Valérie avait également beaucoup apprécié déambuler le long de cette avenue. Il y a quelques années. Je me suis ensuite engagé en direction des quartiers résidentiels plus huppés et j’ai admiré la beauté des immenses villas disposées en cercle autour d’une ruelle jonchée de palmiers. Là où je rêvais un jour d’habiter, même si je savais que ce n’était pas prêt d’arriver. Puis j’ai débouché aux abords des hôtels qui déversaient leur lot quotidien de touriste, un endroit très animé durant la majeure partie de la nuit. On y trouvait également un imbroglio de restaurants proposant une cuisine très diverse, allant de la gargote plus ou moins mal famée à l’établissement de luxe. Autant de bâtiments serrés les uns contre les autres qui arboraient des enseignes gigantesques pour attirer leur client. Et si cela ne suffisait pas, chaque patron avait engagé une personne chargée d’aguicher les vacanciers sur le trottoir. A l’aide d’animations pas toujours du meilleur goût. Certains étaient déguisés en poulet, d’autres en saucisse, les moins imaginatifs se contentaient de jouer le rôle de publiciste convaincant. Mais généralement ils énervaient leur hypothétique clientèle. On trouvait également au fond de cette artère de nombreuses discothèques et leur architecture audacieuse. A croire que chaque propriétaire de ce type de commerce participait à un concours visant à élire celui qui serait le plus dingue. Il y avait des pyramides, des sphères, des cubes qui se chevauchaient et même un authentique château du 15ème siècle déplacé pierre par pierre jusque dans notre bonne ville. Autour des discothèques une multitude de jeunes gens s’ébattaient, faisant la queue en attendant de pouvoir enfin rentrer dans le bâtiment. En grande majorité des adolescents, les plus âgés et les plus fortunés principalement se trouvaient déjà à l’intérieur de la discothèque. Au travers de la fenêtre de ma voiture, j’entendais résonner la musique qui se déversait par des enceintes géantes. De la musique que je n’appréciais guère. Rien que des basses et du bruit. Traverser cette rue en véhicule tenait du miracle. Je l’avais fait sciemment, pensant ainsi me retarder suffisamment pour arriver à 21 h00 à l’adresse indiquée par Yasmine. Et je ne fus pas déçu, puisque je faillis même arriver en retard. Il était déjà 20h58 quand enfin je me parquai dans l’Impasse des Châtaigniers. Et c’est encore plus stressé qu’à mon départ que j’émergeai de la voiture.
Je débouchais dans un petit chemin goudronné et bordé de palmiers illuminés par une rangée de spots, quand j’ai été fortement étonné de voir plusieurs personnes converger vers un seul et unique lieu. Comme si cette demeure était devenue le but de toute la jeunesse huppée de Clède. Pour tout avouer, jamais je n’avais vu autant de monde en une seule nuit. Un moment, j’ai voulu à nouveau rebrousser chemin, sûr et certain que je m’étais trompé d’adresse. Ou que Yasmine m’avait joué un tour. Car si c’était le cas, j’imaginais bien que je serais la principale victime de ce coup foireux. Et franchement, jouer les clowns ne me motivait guère. Pourtant j’ai continué à avancer, serrant les dents et les poings. Résolu à aller jusqu’au bout de la mascarade. Parce que le jeu en valait peut-être la chandelle.
J’ai pénétré au cœur du Saint Graal, passant immédiatement dans le jardin en fendant une foule exubérante et enjouée qui encombrait les escaliers menant à la terrasse. Plusieurs jeunes sautaient dans l’eau d’une grande piscine, d’autres embrassaient des filles presque nues aussi belles que celles qu’on pouvait voir dans les journaux cochons qui avaient eu le mérite d’embellir ma vie sexuelle depuis quelques mois. Sur la droite, une fontaine était emplie de bouteilles d’alcool dans laquelle chacun se servait. Des couples étaient vautrés sur le dallage, devisant joyeusement, échangeant des caresses. Des joints passaient de main en main, des bouteilles de whisky étaient lancées de l’autre côté de la haie. C’était de la folie. Un gars a vomi à côté de moi, puis il est repartit en direction du bar situé dans une annexe et a repris sa longue biture. Un autre grimpait à un réverbère, sous les éclats de rire de ses amis et a mimé un singe alors qu’une fille était portée par trois types pour être précipitée toute habillée dans la piscine.
Je suis parvenu au pied d’une scène qui avait été installée tout au fond de la vaste propriété. Un groupe jouait quelques morceaux de rock endiablés et j’ai immédiatement été conquit par leur style parfait. Les musiciens devaient avoir à peu de chose près mon âge, 25-30 ans donc. Le batteur s’escrimait tel un dément sur ses tambours, ses longs cheveux blonds bondissant en tout sens, au rythme de ses percussions. Le bassiste, un grand gars rasé à l’aspect effrayant, sautait dans toutes les directions, prenant littéralement son pied, un cigare d’une longueur impressionnante glissé à la commissure de ses lèvres. Le guitariste était presque couché et exécutait à l’instant même un solo d’une technicité à faire dresser les cheveux sur la tête d’un chauve. Une fille splendide a alors sauté sur scène et l’a embrassé avec avidité, ce qui ne sembla d’ailleurs pas le troubler le moins du monde. Le chanteur, pour sa part, un grand costaud à la longue crinière noire, torse nu, dévoilant des pectoraux impressionnants, se baladait dans la foule, son micro dans une main, une bière dans l’autre, deux femmes rampant à ses pieds. Quelques minutes ont passé. Je restai là à écouter ce groupe, me disant que celui qui était l’investigateur de cette fête et accessoirement le propriétaire de cette splendide maison devait vraiment être immensément riche pour pouvoir se permettre de telles fantaisies. Mais plus les minutes passèrent, plus je me demandai ce que je faisais dans un tel endroit. J’avais beau apprécier cette musique, je n’étais tout de même pas venu pour assister à un concert gratuit n’est-ce pas ? Alors où était Yasmine ? C’était elle qui m’avait dit de venir. Je me donnai cinq minutes, délai au-delà duquel je me promis de partir.
Mes espoirs furent très vite assouvis. A croire qu’elle attendait que je fasse mine de m’en aller pour apparaître. Car au moment précis où je reprenais le chemin de la sortie, elle se tenait devant moi, magnifique dans son pantalon en cuir, avec un t-shirt superbement moulant qui arborait une tête de mort et un décolleté non négligeable. Sans oublier des bottes militaires qui cadraient totalement avec son look de panthère et ses longs cheveux noirs qui lui retombaient en cascade sur une chute de reins vertigineuse. Sur son ventre je pus distinguer un tatouage vraiment charmant, un papillon. Et ceci m’excita encore davantage. Elle me salua chaleureusement en me serrant la main et m’invita à la suivre. Lorsqu’elle reprit la direction de la scène, je pus voir un autre tatouage, juste au-dessus de ses fesses fantastiquement soulignées par le cuir : un ange aux ailes déployées. Bon sang ! Qu’est-ce que j’adorais les femmes tatouées ! C’était un de mes fantasmes. J’avais bien essayé d’en parler à l’époque à Valérie. Nous avions même pris rendez-vous chez un tatoueur pour passer à l’acte. J’avais choisit une tête de loup, mon épouse un petit cœur. Mais au moment de passer la porte de l’établissement, elle m’avait supplié de revenir en arrière. Elle ne voulait pas. C’était trop dur. Elle n’avait accepté que pour me faire plaisir. J’avais donc renoncé, pour ne pas l’obliger à faire quelque chose qu’elle regretterait par la suite. Et mon fantasme était ainsi resté lettre-morte. J’en demeurai à jamais peiné.
J’ai donc emboîté le pas de Yasmine. Pendant ce temps, le groupe entamait un autre titre, virevoltant sur la scène, le public dansant devant eux telle une vague déferlante. Ma compagne progressait toujours dans la foule, comme si tous ces gens n’avaient jamais été là et elle obliqua à un moment en direction du bar positionné dans une bâtisse, non loin de la piscine. J’en fus forte aise car je mourrais littéralement de soif. Le groupe a pris une pause au moment où nous sommes enfin parvenus en vue de l’annexe. Yasmine s’est démenée pour nous trouver une table libre et j’en ai profité pour analyser ce nouvel univers qui m’échappait encore sur bien des aspects. Le petit bâtiment en briques apparentes dans lequel je me tenais était en fait un vestiaire doublé d’un sauna, mais il faisait parfaitement office de bar puisqu’une partie de sa façade s’ouvrait sur la piscine. Une trentaine de jeunes gens sirotaient là des boissons toutes plus diverses les unes que les autres, aux couleurs étranges qui s’étalaient du rouge sang au vert fluorescent. J’ai allumé une cigarette, non pas par envie mais bien pour me donner un peu de prestance, gêné par tous ces regards qui semblaient m’épier et c’est à ce moment précis que le guitariste du groupe a débarqué au milieu de cette cohue, suivi d’une dizaine d’admiratrices. Affichant un sourire des plus joyeux, il est passé juste à côté de moi, m’effleurant le bras et s’est alors écrié à l’adresse du barman :
« Allez Patron, tournée générale ! »
Je l’observais, admiratif, aussi ridicule qu’un enfant quand Yasmine est revenue vers moi, deux bières à la main, mais sans chaise.
« C’est lui l’un de vos poulains ?, lui ai-je immédiatement demandé en désignant le musicien et en m’emparant de la bouteille qu’elle me tendait.
- Lui ? Oui, c’est Chris O’Neil. Enfin c’est son nom de scène. Parce qu’en vérité il s’appelle Benoît Duval. Mais une consonance américaine fait toujours mieux pour le public. Tous les membres de « Zombies » portent des noms de style U.S. C’est une de mes idées.
- « Zombies » ? C’est le nom de leur groupe ?
- Oui. Pas mal hein ?, me déclara-t-elle en souriant superbement. Dis Sam, je crois que ça serait plus facile si on se tutoyait, tu ne crois pas ?, reprit-elle en se penchant vers mon oreille pour se faire mieux entendre dans le tintamarre qui régnait dans le bar.
- O.K., pas de problème répondis-je en portant la bière à mes lèvres. »
Quelques minutes ont passé. J’ai observé les gens autour de moi, me sentant un peu ridicule et pas tellement à mon aise parmi cette jeunesse branchée. J’avais l’air stupide avec mes jeans à la coupe imparfaite, ma chemise à carreaux, mes cheveux en bataille et mes lunettes quelque peu dépassées de mode. Je ne cadrais pas avec le paysage. Pire, on aurait dit un gars débarquant de son village de culs-terreux. Je mesurais alors toute la différence qui pouvait exister entre ce monde et le mien. Je voulus dire à mon interlocutrice que finalement je renonçais à notre projet, que tout ceci n’était pas fait pour moi, mais elle me devança en reprenant d’une voix chantante, toujours penchée près de mon oreille, si près que je pouvais percevoir la chaleur de son corps :
« Il est temps de passer aux choses sérieuses. Je t’ai fais venir ici pour un but précis. Et je crois que tu es prêt à entrer en action. Tu as pris ta guitare, c’est bien, poursuivit-elle en jetant un coup d’œil sur cette dernière. Allez viens que je te présente à O’Neil. »
Je n’étais pas très sûr de vouloir la suivre, mais mes jambes démarrèrent avant que je ne puisse les stopper. Et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, je me trouvais derrière Yasmine, à admirer sa chute de reins vertigineuse, approchant bien trop vite de l’homme aux cheveux blonds coupés courts, au visage d’ange et aux yeux bleus comme l’océan. Un vrai tombeur de filles. Ma compagne lui tapota sur l’épaule, l’obligeant à lâcher les deux femmes qu’il tenait par la taille et ils s’entretinrent quelques secondes, collés l’un à l’autre. Puis, il me fit signe d’approcher, d’un geste impérieux. Je lui obéis. Et il commença d’un ton affable :
« Alors, il paraît que toi aussi tu fais de la musique ?
- Euh oui... Un peu..., parvins-je à lâcher, la gorge très sèche.
- Allez viens, je t’offre une bière. On va discuter de tout ça dans un endroit plus calme. »
Interdit, j’ai lancé un regard inquisiteur à Yasmine qui m’a fait signe de le suivre et j’ai donc emboîté le pas de l’homme, seul. Nous avons pénétré dans la villa, passant par une cuisine richement agencée et avons débouché dans un salon luxueux de taille colossale. Partout il y avait du marbre blanc, ce qui conférait à cette splendide demeure des allures de palais romain. C’était vraiment le genre de maison où il faut un plan pour trouver les toilettes, croyez-moi.
O’Neil a parlé un instant à quelques personnes tandis que j’attendais dans un coin, les mains dans les poches. Il a éclaté de rire quatre ou cinq fois, a échangé des bourrades dans le dos avec ses camarades, s’amusant manifestement comme un petit fou. Un moment il partit dans un fou-rire mémorable et j’ai failli décamper, croyant qu’il se moquait de moi. Mais fort heureusement il m’a adressé un signe de la tête et m’a emmené vers un homme qui s’entretenait en discussions manifestement peu philosophiques avec une jeune femme splendide. A vrai dire il était littéralement perdu dans son décolleté. Lorsque ce dernier se tourna vers moi, après que Chris lui ait murmuré quelques mots à l’oreille, je le reconnut tout de suite : il s’agissait du chanteur du groupe. D’un geste autoritaire, il congédia sa compagne qui s’éclipsa dans la foule et commença de sa voix chaleureuse, un sourire franc sur le visage :
« Salut. Moi c’est James Barnes.
- Sam, me suis-je contenté de répondre, gêné et de plus en plus en sueur.
- T’es un ami de Yasmine à ce qu’on m’a dit. C’est une sacrée fille. Elle nous a aussi parlé de toi.
- Ah oui ?, ai-je demandé intrigué.
- Oui et il paraît que tu débrouilles comme un chef à la guitare.
- Disons que j’arrive à aligner des notes.
- Sois pas modeste. Elle m’a dit que t’étais vraiment bon et crois-moi elle se trompe rarement. Attends une minute, a-t-il fini en se retournant. Chris ! Amène des bières par ici ! »
Le guitariste s’est dirigé vers une pièce attenante qui devait être la salle à manger et y a disparu quelques instants alors que Barnes m’invitait à m’asseoir dans un fauteuil. J’étais perturbé par une seule pensée : comment Yasmine avait-elle put affirmer ceci aux membres du groupe alors qu’elle ne m’avait jamais entendu jouer ? C’était tout de même étrange non ? Mais je n’eus pas le temps de m’inquiéter davantage parce que le chanteur reprenait de sa voix terriblement chaude :
« Tu sais qu’on recherche un deuxième guitariste pour notre tournée dans le pays ?
- Oui, on m’a dit ça, ai-je bafouillé, angoissé.
- Notre deuxième guitariste s’est fait la malle il y a moins d’un mois. On se débrouille à quatre pour les petits concerts, mais il nous faut quand même un remplaçant pour cette putain de tournée. On a essayé pleins de gars et il n’y en a pas un qui soit vraiment assez bon pour entrer dans « Zombies ». Alors tu pourrais tenter le coup, m’a-t-il affirmé en souriant comiquement et en s’allumant un cigare. J’ai une bonne intuition te concernant, poursuivit-il en soufflant une bouffée de son barreau de chaise. Bon, il s’agirait de jouer les parties rythmiques. Mais si t’es aussi bon que semble le dire Yasmine, tu pourras aussi jouer des solos. Chris se ramollit depuis quelques temps. N’est-ce pas vieux ?, a-t-il lancé à O’Neil qui revenait avec ses trois bières.
- Enfoiré, s’est contenté de répondre ce dernier en riant.
- Quand est-ce que je commence ?, ai-je demandé, soudainement moins gêné, plongeant mes lèvres dans le liquide avec une avidité peu commune.
- Hé minute !, s’est écrié Barnes. Avant faut que tu passes un test. T’es pas encore accepté. Mais tu pourrais jouer ce soir. Comme ça on verra de quoi t’es capable.
- Super !, me suis-je extasié, finissant déjà ma bière, acceptant celle qu’on me tendait immédiatement (à vrai dire je ne sut jamais d’où elle venait, mais elle m’a permis assurément de réussir des prouesses ce soir-là).
- T’es capable de suivre si on te donne les partitions maintenant ?
- Aucun problème, affirmai-je de plus en plus sûr de mon fait. J’en ai même pas besoin, je joue à l’oreille.
- Bon, je crois que tout est réglé. T’as une guitare ? Sinon Chris t’en prête une. Et on va sur scène.
- J’ai la mienne, répondis-je un peu effrayé tout de même par l’imminence de la chose.
- Chouette !, s’est écrié Barnes. En avant ! Le rock n’roll n’attend pas et les fans non plus ! »
Au moment de fendre à nouveau la foule j’avais le terrible sentiment de m’être fait avoir. J’avais crû prendre part à une simple audition et je me retrouvais sur une scène, devant un public. Alors que je n’avais plus joué depuis des années. A vrai dire je ne savais même pas si j’étais capable d’aligner encore une note sur cette satanée guitare. On a coutume de dire que ce genre de chose ne s’oublie pas, mais quand je gravis les quelques marches menant sur le podium, j’étais terrorisé comme jamais. Et j’ai bien faillit m’évanouir. Pourtant je ne pouvais plus reculer. Non, je ne devais pas. Une chance superbe s’ouvrait dans ma vie, une chance de réaliser un rêve tant désiré. Je me suis donc retrouvé aux côtés des autres musiciens de « Zombies », une guitare à la main, me sentant totalement incapable de jouer tant j’avais peur, les jambes flageolantes, le teint livide. Du regard, j’ai cherché à voir Yasmine dans la foule qui s’agglutinait à mes pieds, mais les projecteurs m’aveuglaient tant qu’il était impossible de distinguer un quelconque visage. Ce n’était pas plus mal. Avant de commencer, le bassiste, Kyle Carre, et le batteur, Hike Horn, se sont présentés à leur tour et m’ont souhaité bonne chance. Puis Barnes a demandé le silence et s’est écrié dans le micro :
« Ce soir on a un nouveau petit gars avec nous. Je vous demande d’applaudir Sam. Encouragez-le, il en a bien besoin ! »
De puissants applaudissements et des sifflets ont résonné tout autour de moi. Je me suis cru au paradis. Voilà le succès auquel j’avais tant rêvé. Sûr de moi après ces acclamations, j’ai brièvement passé ma langue sur mes lèvres sèches, j’ai fermé les yeux et ensuite j’ai suivit les premiers accords d’un des succès de « Zombies », encore sous le coup de tous ces encouragements qui me rendaient important. Le premier morceau fut, d’après mes souvenirs, un slow bien tranquille, digne d’arracher des larmes à un motard fan de Steppenwolf. Rien de bien méchant au niveau technique. Je me suis contenté de jouer ce qu’on me demandait, m’appliquant sur chaque note, pas encore libéré et franchement coincé, restant pratiquement statique alors que mes congénères s’agitaient comme de beaux diables afin de donner vie à ce concert. Après ce morceau, je fut bel et bien lancé et j’avais retrouvé le plaisir de martyriser à nouveau une guitare : à vrai dire, j’avais oublié ces derniers temps tout le bien que cela pouvait procurer. M’imprégnant un peu plus chaque seconde de l’ambiance, j’exultais, profondément enchanté par le fait que mes notes produisaient un effet inattendu sur la foule qui dansait devant moi. Finies les compositions solitaires d’antan devant ma chaîne hi-fi, finit le doute et l’ennui de jouer avec des gars incapables de me suivre. Là je me retrouvais dans mon élément, apportant ma pierre à un édifice nettement plus ambitieux que les chansons ringardes que nous nous évertuions à répéter inlassablement avec Nicolas et Joël. Enfin j’existais.
Nous avons enchaîné après une nouvelle vague d’applaudissements frénétiques sur une reprise de « Better by you, Better than me » de Judas Priest dans laquelle je pus faire étalage de tout mon talent, Chris me laissant jouer quelques solos plutôt basiques, mais tout de même très gratifiants. La voix de Barnes me transportait aux confins d’un monde inexploré, là-haut, si près des étoiles. C’était magique. Sentant à la seule expression de leur regard béat que j’impressionnais les membres de « Zombies », je me suis libéré entièrement sur le titre suivant, suant à grosses gouttes, mais si heureux. Peu à peu, O’Neil s’est rapproché de moi et nous avons commencé une série de solos qui tournait à un jeu de questions-réponses, chacun essayant de surclasser l’autre alors que nos spectateurs tombaient dans une transe toute jouissive. L’éclat des spots a semblé un instant perdre de son intensité et entre les éclairs fulgurants de ma joie, j’ai distingué le visage réjouit et étrangement altéré par le bonheur des gens qui perdaient définitivement toute retenue. Force me fut faite dès lors de constater que c’était moi qui provoquais toute cette excitation. J’ai encore accéléré, touchant le nirvana, tombant à genoux, oubliant le rythme et ne remarquant pas plus que la musique s’était arrêtée. Il m’a fallu quelques secondes avant d’en prendre conscience et c’est en sursautant que j’ai vu la mine effarée de mes compagnons se pointer vers moi. M’excusant brièvement en rougissant, j’ai suspendu mes mains au-dessus de la guitare, j’ai stoppé les vibrations des cordes et me suis relevé, honteux, sûr qu’on allait me virer aussi sec de cette scène où j’avais connu le bonheur ultime. Mais au contraire, Barnes a éclaté d’un rire communicatif qui s’est transporté aux autres membres du groupe et tous sont venus me féliciter, m’adressant de vives bourrades dans le dos, accompagnées de mots tous inconnus de mon vocabulaire : « splendide », « époustouflant », « formidable », « génial », « incroyable » et j’en passe. Le public, pour sa part, applaudissait à tout rompre. D’autres criaient mon nom en une litanie obsédante qui m’a fait définitivement sombrer dans une exultation enivrante, la peau de mon corps se rétractant sous l’assaut de cette vague déferlante de joie. Et au beau milieu de cette sensation qui m’enlevait toute conscience, j’ai été littéralement porté jusqu’au bar. On m’a fait boire une autre bière. On m’a offert un cigare. J’ai toussé en le fumant. On m’a encore félicité. On m’a crié des paroles que je ne pouvais pas comprendre. Une multitude d’inconnus m’ont serré la main, la plupart en pleurs, d’autres affirmant que jamais ils n’avaient « vu un tel génie ». J’ai encore avalé des bières, ne sachant plus trop où j’étais, ni ce que je faisais là. Enivré puis complètement saoul.
Et enfin Yasmine a fendu la foule, après un temps qui m’a paru être une éternité. On m’a exhorté à remonter sur scène, des filles m’ont caressé, d’autres m’ont embrassé, mais je n’avais d’yeux que pour mon égérie qui tentait tant bien que mal de parvenir jusqu'à moi. Je me suis débattu, j’ai jeté mon cigare, fait quelques pas, bousculé mes admirateurs, rejeté toutes les offres, fondu en larmes et j’ai enfin pu toucher la main de Yasmine qui m’étreignait de toutes ses forces. J’ai senti le contact agréable de ses seins fermes contre ma poitrine et pris d’une excitation démentielle, j’ai failli l’embrasser. Mais la vision de Valérie m’attendant seule dans notre appartement m’a heureusement retenu. Et honteux, je me suis écarté de Yasmine. Puis, nous nous sommes regardé et elle m’a entraîné vers un endroit plus calme. Au bord de la piscine quasi-déserte pour être plus exact. L’air frais m’a fait le plus grand bien et lorsque nous nous sommes assis à même le sol, je me suis perdu un instant dans la contemplation de l’eau agitée par un faible vent sur laquelle se créaient de gracieuses auréoles. Enfin, j’ai osé prendre la parole, remarquant à quel point la tête me tournait :
« C’est toi qui a manigancé tout ça ? N’est-ce pas ?
- Oui, a-t-elle répondu en me lançant un regard coquin. Je savais que si tu jouais ce soir tu ne pourrais plus reculer. La musique est ta seule raison de vivre. Mais tu l’avais oublié.
- Mais comment sais-tu tout cela ?, lui demandai-je inquiet, la dévisageant.
- Je sais beaucoup de choses sur toi, Sam, répondit-elle énigmatiquement, le regard posé sur l’eau.
- Mais c’est dingue bon sang !, m’énervai-je. Tu me surveilles c’est cela ? Qui es-tu ?, poursuivis-je en la bousculant violemment, geste que je regrettai immédiatement en voyant ses yeux s’embuer de larmes.
- Ne me pose pas de questions je t’en prie, déclara-t-elle dans un murmure. Tu comprendras un jour. Je suis là pour toi, c’est tout ce que je peux te dire. Rien que pour toi. »
J’étais estomaqué et je l’ai observée longuement, ne sachant plus quoi penser. Mais la voix de Barnes qui parlait dans le lointain dans son micro me sortit de mes réflexions :
« Je dédicace cette chanson à un homme et à une femme. Je ne sais pas où ils sont, mais j’espère qu’ils nous entendent. Celle-ci est pour vous, Sam et Yasmine ! »
Les premières notes d’une balade romantique se sont envolées aux confins des étoiles. Je crois que ma compagne fut la première à éclater de rire et je l’ai suivit. Nous étions si gênés. Comme deux adolescents pris en faute. Cependant, la chose dont je suis certain aujourd’hui, au travers du brouillard qui semble voiler cette soirée, c’est que ce fut bien elle qui déclara :
« Quel imbécile ce Barnes ! Je vais aller lui dire d’arrêter ces bêtises immédiatement. »
J’ai saisi cette occasion pour lui dire que j’allais rentrer. Nous nous sommes quitté en nous embrassant. Sur la joue. Un baiser chaste. Troublés l’un et l’autre pourtant. J’ai alors pris la direction du jardin. Elle m’a rappelé d’un ton suppliant. Je me suis arrêté net. Interdit. En pensant que le grand moment était arrivé. Que nous allions passer aux choses sérieuses. Que j’allais accomplir ce que j’avais réalisé maintes fois dans mes rêves en sa compagnie. Mais elle s’est contentée de me dire :
« Sam, tu as été génial ce soir. »
Je lui ai sourit. De la plus belle manière qui soit. Et je suis parti. Définitivement.
Une demi-heure plus tard je rentrais chez moi, évitant de penser aux paroles énigmatiques de Yasmine, préférant ne garder que les faits et le bonheur qui habitait tout mon être. J’étais engagé dans un groupe de musique. Un groupe qui allait partir en tournée. J’allais connaître la gloire. Les filles. L’argent. La presse. Les interviews. Les séances d’autographes. L’adulation des fans. Je me voyais déjà faire les premières pages des plus grands journaux nationaux, rouler en limousine, assouvir tous mes fantasmes. Devenir une icône. C’était tellement beau que je peinais encore à y croire. Et pourtant : il ne s’agissait plus d’un rêve, il s’agissait de la réalité.
Je n’ai pas déposé la veste sur le porte-manteau, veste qui m’avait finalement été superflue et que j’avais laissé dans la voiture. Non, j’ai changé mon habitude et je l’ai jetée sur le canapé. Notre appartement était obscur et je n’ai pas voulu allumer la lumière, de peur de réveiller Valérie. Alors je me suis déshabillé dans le salon, silencieusement. Et je me suis glissé sans faire de bruit dans les draps de notre lit conjugal. En espérant toutefois que mon épouse allait se réveiller. Parce que j’avais tant envie de partager ma joie, parce que je voulais lui dire à quel point j’étais heureux. Mais elle ne bougea pas. Je pouvais distinguer sa forme allongée sur le matelas, là-bas tout au fond. Petite silhouette emmitouflée sous le duvet. N’y tenant plus, je me suis rapproché. Tout contre elle. Me frottant contre ses fesses, très excité, je lui ai murmuré un « bonne nuit » qui se voulait tendre. Puis je l’ai embrassé dans la nuque. Tout doucement. Amoureusement. Elle m’a repoussé en grognant. Je suis resté sans oser bouger, le souffle coupé. Et elle a alors lâché cette parole qui restera à jamais gravée dans mon esprit comme la pire des offenses :
« C’est à cette heure que tu rentres ? Je me suis inquiétée. Laisse-moi dormir maintenant. »
Horrifié, déçu, j’ai grimacé dans l’obscurité de notre chambre et je suis repartit de mon côté, le cœur saignant. Puis, alors que les minutes passaient, je me suis dit que Valérie était tout simplement jalouse de mon existence. Comme une sale gamine.
Ce n’est que le lendemain que j’ai pu lui annoncer la bonne nouvelle, lui dire que j’étais engagé dans les « Zombies ». Mais elle s’est contentée de sourire faiblement en déclarant :
« Bravo, c’est très bien ». Et elle est retournée à ses fourneaux, me laissant frappé de stupeur. Et déçu. Je pense que dès ce jour la cassure entre nous fut irrémédiable.
Chapitre 5 : nécropole
Jour après jour le projet de tournée prenait forme. Je poursuivais mon travail à la bibliothèque, inlassablement, mais sans grand entrain. Chaque soir, je rejoignais mes nouveaux compères, les membres de « Zombies », dans le hangar où nous répétions. Eux aussi travaillaient le reste de la journée. Amis de longues dates, ils s’escrimaient actuellement sur un chantier non loin du cimetière. A ce qu’ils me dirent, ils construisaient le futur grand complexe hôtelier de Clède. Un truc de fou qui devait apporter un vent de révolution à la ville. Mais pour être honnête, ça ne m’intéressait pas plus que cela. Bref, les quatre musiciens étaient amis de longue date, unis par un lien sacré. En effet, leurs pères avaient été les membres du très connu groupe de « death-metal » « Dead Town ». Il y avait de cela une vingtaine d’années, ces derniers avaient révolutionné la musique de leur époque en bousculant les habitudes. Originaires d’une cité ouvrière sise à des centaines de kilomètres de là, ils étaient sortis du ghetto et avaient connu leur heure de gloire en fomentant une révolte contre les bourgeois. C’est du moins ce que j’avais entendu dire. Mais je ne me souvenais pas vraiment de ces événements, j’étais trop petit de toute manière. Je crois que les choses ont fini par mal tourner pour eux et ils ont été brièvement arrêtés par la police suite à une sombre histoire de meurtre. Selon la presse de l’époque, le guitariste et chanteur du groupe, Mike Hawthorn, s’était suicidé en dénonçant ses camarades. Personne n’a jamais vraiment su ce qu’ils avaient commis comme forfait. Et sans preuve ils sont repartis libres. Mais leur carrière s’est brisé nette face à ce coup du sort. « Dead Town » a implosé, ils se sont séparés et tous sont partis vivre très loin, fauchés. Je croyais qu’ils refusaient depuis ce jour de s’adresser la parole, mais visiblement les trois survivants de cette sombre histoire avaient fini par élire domicile dans la même ville. La mienne.
Ainsi, mes nouveaux amis étaient leurs descendants. James Barnes, de son vrai nom Thomas, était le fils de Terry Fell, le batteur de « Dead Town ». Âgé de 28 ans, il était camionneur pour une société de bétonnage. Grand fêtard devant l’éternel, il ne perdait pas une minute pour se saouler à chaque bonne occasion. C’était aussi le leader du groupe et son chanteur. Il écrivait tous les textes et se vantait sans cesse d’avoir une âme de poète. C’était peut-être celui qui m’agaçait le plus, mais il possédait une telle présence scénique que sans lui « Zombies » ne pouvait exister. Son père avait travaillé avec lui après l’échec de sa carrière musicale. Il était hélas décédé depuis deux ans, suite à un accident sur un chantier. Un accident étrange pour tout avouer. Il était tombé d’un échafaudage et s’était fracassé le crâne sur une dalle en béton. Jusque-là rien de bizarre. Ce genre d’horreur survient tous les jours. Mais ses collègues racontèrent qu’il semblait se battre contre une personne invisible avant qu’il ne chute. Comme si on l’avait poussé sciemment. Barnes n’en parlait pas, préférant se taire parce qu’il avait toujours considéré son père comme une brute sans cervelle. Il est vrai que ce dernier ne perdait pas un moment pour le tabasser. Comme cela, par plaisir. Parce qu’il était fou et sadique. Et qu’il détestait ses semblables. Même son épouse.
Chris O’Neil, le guitariste de « Zombies » se prénommait en réalité Benoît Duval. Il avait 26 ans et était maçon. O’Neil était le dragueur de la bande, celui qui faisait tomber toutes les filles à ses pieds. C’était aussi un surdoué de la guitare, le seul qui soit vraiment capable d’en faire sa vie. Son rêve était d’ailleurs de sortir des chantiers et de devenir célèbre. La maçonnerie n’était pas à proprement parler son hobby. Bien au contraire. Il pratiquait cet art en attendant que quelqu’un repère son autre talent. Mais hélas il était quelque peu fainéant pour s’investir totalement dans ce projet. Son père avait été le guitariste de « Dead Town », le très fameux Brian McGuire. Le seul qui ait tenté de percer en solo après la dissolution du groupe. Sans grand succès. Il était décédé depuis deux ans environ. Dans un accident de voiture, alors qu’il rentrait chez lui un soir. En pleine ligne droite. La police ne comprit jamais ce qui s’était passé. Aucune trace d’alcool dans le sang, guère plus de drogue. Ils conclurent à un assoupissement soudain. Sa mort fut horrible puisqu’il périt carbonisé dans son véhicule. Et dans un anonymat total. Plus personne ne se souvenait de sa gloire de jadis. Pas davantage son fils qui méprisait cette épave amaigrie, sans travail, ne vivant que de petits boulots précaires dans les fermes du coin.
Hike Horn et Kyle Carre étaient frères, contrairement à ce que leurs faux noms semblaient indiquer. En réalité ils se nommaient Didier et Marc. Le premier avait 27 ans, comme moi et était le batteur de notre groupe. Le second avait 24 ans. Il s’agissait du benjamin de notre petite bande et il était bassiste. Tous deux étaient ingénieurs en génie civil et accessoirement fils de Randy Samuel, également bassiste, mais de « Dead Town ». Ce dernier avait été le meilleur ami de Mike Hawthorn, celui qui avait eu l’audace d’accuser le groupe d’un méfait quelconque, avant de se suicider. A ce titre, Randy avait été jugé par la suite comme un possible traître et ses compagnons l’avaient tenu à l’écart de toute décision. Didier et Marc avaient hérité de leur père le goût pour la lutte. C’était eux qui avaient décidé de créer « Zombies », dans le but de sortir de cette ville qu’ils détestaient tant. Surtout depuis le jour où leur père avait été abattu dans une ruelle sombre par un dealer de crack. Une seule balle. Dans la tête. Une exécution tout simplement. L’assassin raconta par la suite lors de son procès qu’il avait entendu une voix lui murmurer qu’il devait tirer. Jamais les deux enfants ne voulurent avouer ce fait et ils racontèrent à qui voulait les entendre que leur cher papa avait été la victime d’un voyou qui voulait le délester de son argent. La vérité était pourtant bien différente : Randy se droguait depuis de nombreuses années. Devenu écrivain, il ne trouvait l’inspiration que grâce à certains produits. Comme le crack.
Voilà donc la joyeuse équipe dans laquelle j’avais fait mon entrée. Pour compléter le tableau, ajoutons que l’ancien guitariste de « Zombies », celui qui était partit sur un coup de tête pour l’Afrique, était un gars de Clède, un véritable artiste dans son domaine. Meilleure que O’Neil. Mais perpétuellement drogué à l’héroïne. Au point qu’il ne savait même plus comment il se prénommait. Je ne sut pas grand chose à son propos : mes quatre amis refusaient d’en parler. A leurs yeux il n’existait tout simplement plus.
Enfin, notons que j’étais le seul à être marié. Les autres ne juraient que par les joies du célibat et profitaient allégrement de ses avantages, passant d’une femme à l’autre. A chaque week-end.
Ainsi, comme je le disais précédemment, je rejoignais les « Zombies » après ma journée de travail, journée passée la tête ailleurs, de moins en moins motivé par ma profession de bibliothécaire, n’accomplissant qu’un minimum de tâches. Parce que j’étais pressé de voir arriver la nuit. Mon couple n’allait guère mieux. Le dialogue entre Valérie et moi était minimal. Pour ne pas dire inexistant. Je ne lui parlai plus de mon engagement dans le groupe et depuis ce funeste jour où elle m’avait repoussé aux confins notre lit conjugal, nous ne faisions plus que nous croiser dans l’appartement. Je me levais bien avant elle, je partais travailler. Puis je rentrais à midi, nous mangions sans nous adresser la parole. Je repartais. Je revenais et elle n’était pas encore là au moment où je gagnais le hangar. Sachant pertinemment que d’ici peu j’allais jouer dans les plus grandes villes du pays, elle faisait mine de l’ignorer. Même le jour où je lui ai annoncé que j’allais prendre un mois et demi de congé non payé. Je craignais pourtant sa réaction. C’est pour cela que je me suis défendu en déclarant que ça ne changerait rien à notre situation financière, que nous serions toujours en mesure d’assurer notre train de vie vu que nos concerts nous rapporteraient de l’argent. Mais elle s’est contentée de répondre d’une voix éteinte et évasive :
« O.K. Si tu penses que c’est bon, alors je n’y vois pas d’objections. »
J’aurais dû sauter de joie, me dire que les événements prenaient une tournure parfaite. Hélas, son attitude ne pouvait m’empêcher d’être peiné. Et très en colère. Peut-être aurait-il mieux fallu qu’elle s’énerve, qu’elle me dise à quel point cette idée ne lui plaisait guère. J’aurais retrouvé la Valérie que j’avais épousée, celle qui détestait l’insécurité. Mais au lieu de cela, j’avais désormais pour épouse une femme passive. Ce qui arriva par la suite fut conditionné par son comportement. Je ne me cherche aucune excuse. Il ne s’agit que de faits. Rien que des faits.
Mais passons. Il sera assez tôt pour revenir sur ce point. Parlons plutôt de nos répétitions dans le grand hangar aménagé en loft. Ce bâtiment était tout bonnement accueillant avec ses fauteuils récupérés dans une décharge, ses toilettes installés derrière un rideau de douche, sa scène gigantesque et tout son matériel musical. Il était si grand que j’avais l’impression de ne jamais pouvoir en faire le tour. A chaque fois je découvrais de nouveaux recoins. Et tel un enfant, je m’amusais à déambuler dans ce paradis. Je ne sais pas quel était son usage autrefois. Mais à la forte odeur de poissons qui y subsistait, je pense qu’il devait servir de dépôt pour les caisses déchargées des énormes navires ancrés dans le port de Clède. Vu sa situation relativement lointaine par rapport à la mer, on comprenait aisément pourquoi il avait été désaffecté. Il faisait aujourd’hui notre bonheur. Je me demandai également qui en payait le loyer. A cette question, on me répondit de ne pas m’inquiéter. Que tout était en ordre. Yasmine m’avoua lors de la tournée qu’elle avait payé pour ce hangar un malheureux franc symbolique. Je n’y connais rien en immobilier, mais ça me paraît quand même un peu étrange. Comment peut-on céder une telle bâtisse pour une bouchée de pain ? Grâce à mon père j’avais eu le déplaisir de rencontrer des hommes d’affaires peu scrupuleux qui se permettaient de faire de l’argent avec des ruines pire que celle-ci. Le magasin racheté par papa lui avait été vendu à un prix exorbitant. Et croyez-moi, il était dans un état proche du délabrement. Tandis que ce hangar était très bien conservé. Certes, la majorité de ses fenêtres étaient éclatées, mais les membres du groupe avaient rafistolé le tout avec du carton. Ce qui produisait parfois un son inquiétant quand le vent du large s’engouffrait entre les larges baies et ces panneaux.
Oui, nous étions vraiment bien dans ce grand paquebot de métal qui hurlait à tous les courants d’air et qui craquait au beau milieu de la nuit. C’était notre logis, notre repaire. Et le lieu où j’appris à connaître mes camarades, à les aimer, à devenir l’un des leurs. Nous avons joué des heures dans ses entrailles, cherchant à mous perfectionner sans cesse, recommençant tant et plus telle ou telle strophe. A point de devenir fous, de nous énerver, de souhaiter nous coucher parce que nous étions épuisés. Mais tout le temps Yasmine nous exhortait à poursuivre, à pousser les détails jusqu’à leur summum. Parfois j’avais l’impression que ça en devenait ridicule. Pourtant je savais pertinemment que grâce à ces répétitions nous serions à même de nous produire durant un mois et demi devant un public acquis à notre cause. Chaque soir. Et cela allait être autrement plus épuisant. Tous ces efforts eurent le mérite de créer entre nous de solides liens, des liens qu’on ne pouvait briser, même durant les pires épreuves. Barnes, O’Neil, Carre et Horn étaient devenus les frères que je n’avais jamais eus. J’aurais fait n’importe quoi pour eux.
Yasmine, de son côté, nous manageait. Comme je l’ai déjà dit, elle se montrait très rude et elle s’énervait parfois. Au point de nous effrayer, car elle ressemblait dans ces moments à une véritable furie. Presque une bête. On sentait en elle tant de rage que cela nous exhortait à aller plus loin encore. Et à chaque fois nous arrivions là où nous échouions si souvent. J’ai passablement parlé de mes quatre compères, mais je me suis tût en ce qui concerne l’égérie de mes nuits, celle qui ne cessait de hanter mes jours également. Ceci depuis le concert dans la villa de « l’Impasse des Châtaigniers ». Je ne savais alors que très peu de choses d’elle à cette période. Par la suite, il allait en être autrement. O’Neil me dit qu’elle vivait avec un homme. Il ne savait pas où exactement. Ni de qui il s’agissait. C’était tout. Elle s’était proposée pour devenir leur manager il y avait de cela trois mois. Ils avaient d’abord sourit, pensant qu’une femme ne pouvait se charger d’un groupe de musique, jouant les machos. Barnes les avait finalement exhortés à accepter, pensant qu’elle allait devenir leur objet sexuel. On reconnaissait bien là l’esprit tout à fait charmant du chanteur. Mais dès le premier jour, ils comprirent qu’elle était bien différente de tout ce qu’ils avaient pu imaginer. Et ils la respectèrent comme si elle avait toujours été leur supérieur hiérarchique. Oh bien sûr, une fois de temps en temps ils la pelotaient gaiement, mais elle les exhortait très vite à se remettre au travail. Et ils obéissaient comme de bons petits soldats. Depuis, « Zombies » gravissait peu à peu les échelons du succès. Patiemment, mais à une vitesse record tout de même. Sans elle, ils végéteraient encore dans les bas-fonds de leur médiocrité. Yasmine considérait chaque membre du groupe comme son propre enfant, les maternant, leur faisant aussi passablement de remontrances. Et pas un ne souhaitait se retrouver dans son collimateur quand elle devenait rouge de colère. Car le malheureux qui subissait alors ses foudres avait la terrifiante impression de se retrouver à dix mètres sous terre. Ce n’était pas qu’une image, mais bien la réalité. Pour y avoir eu droit un soir, je peux vous dire que ce type d’expérience ne vaut pas la peine d’être vécue.
Je m’étais trompé d’accord en pleine transition d’une chanson. Rien de grave au demeurant, mais ça s’est entendu. Malheureusement ai-je envie de rajouter, car aujourd’hui je sais ce qu’il est advenu de moi par la suite. Et c’est plutôt effrayant.
Les autres se sont immédiatement arrêtés de jouer, laissant mourir la dernière note sur leur instrument. Puis ce fut le silence. Un silence pesant. Ils savaient ce qui allait se passer. Moi pas. Même pas un doute. J’ai murmuré un « pardon » gêné et j’ai ri bêtement pour ponctuer cette excuse.
Yasmine s’est alors avancée vers moi, de son pas féminin, fait de déhanchés sensuels. Elle était vêtue ce soir-là d’un petit short en jeans qui soulignait magnifiquement les courbes de ses fesses, le genre de vêtement qui rendait fou n’importe quel homme normalement constitué. Elle portait aussi de grandes bottes en cuir, des cuissardes selon le terme usuel. Tout pour m’exciter. Sans omettre le fait que ses seins bougeaient en cadence à chacun de ses pas, martelant le rythme de sa marche. Et plus elle approchait, plus je voyais distinctement ses mamelons au travers de sa blouse blanche. Elle n’avait pas de soutiens-gorge. Cette pensée me rendit complètement dingue.
Arrivée à quelques mètres de moi, elle me fit signe de la rejoindre, tandis que les autres accordaient leurs instruments tout en se raclant la gorge. Ils avaient l’air encore plus gênés que moi. Je suis descendu de la scène, laissant ma guitare derrière moi. Puis, alors que j’arrivais à ses côtés, Yasmine me saisit par l’épaule, doucement, m’emmenant plus loin, près de l’entrée, dans l’ombre. Elle me sourit d’un air bienveillant tandis que nous marchions et je me souviens que j’ai pensé :
« Ce n’est pas grave. Je vais juste avoir droit à une petite remontrance. Voire même un réconfort en nature. Qui sait ? »
Je me trompais lourdement et j’aurais mieux fais d’écouter les paroles de mes amis qui m’avaient averti que cette femme était dure et exigeante. Terriblement exigeante même.
Nous étions tout près des fauteuils qui conféraient à ce hangar des allures de loft quand elle vint se positionner dans mon dos, s’appuyant tout contre moi pour me masser les épaules. C’était extrêmement agréable et j’avoue que mon sexe a pris des proportions gigantesques rien qu’à ce doux contact. La peau frissonnante, je lui ai alors murmuré :
« Je m’excuse. Je suis juste un peu fatigué. Ça ne se reproduira plus. »
Je n’aurais pas dû. Enfin c’est ce que je pense maintenant. Parce que d’un coup ses ongles se sont plantés cruellement dans ma chair et elle s’est mise à me serrer le cou, m’étouffant. J’ai essayé de me dégager de cette prise, surpris. Mais c’était impossible. Elle me tenait comme dans un étau. Et elle a commencé à parler d’une voix implacablement dure, aussi froide que le métal :
« Sais-tu seulement ce qu’est une tournée ? Tu sues sang et eau chaque soir. Tu es crevé. Mais tu dois continuer. Parce qu’ils veulent tous t’entendre. Tu ne peux plus reculer. Tu dois tenir ta promesse. Ta promesse ! Alors ne me parle pas de fatigue ! La fatigue n’est rien ! La mort est pire ! Mais tu ne connais même pas la signification de ce mot, n’est-ce pas Sam ? Tu ne sais pas ce que c’est que de mourir ! Alors regarde… »
A ces mots, je me suis senti partir loin, très loin de cette planète. J’ai décollé du hangar, tandis que mon corps étouffait, les poumons privés d’air. J’ai vu danser devant mes yeux de fantasques points noirs qui se relayaient sans cesse. Les yeux révulsés, le corps en proie à de violents spasmes, j’ai aussi entendu les sons s’éloigner de mon être, alors que je crispais les mains en un dernier sursaut pour me rattraper à une fine parcelle de vie. J’avais très froid, incroyablement froid, comme si je venais de tomber dans de la glace. Ma gorge se contracta encore, mes intestins exécutèrent plusieurs circonvolutions sur eux-mêmes, puis j’eus la terrifiante impression d’avaler de la terre. Une terre meuble, mouillée, puante, granuleuse. Les choses prirent dès ce moment une tournure abjecte. Je crois qu’il s’agissait d’hallucinations. A moins que ça n’étaient les signes précurseurs de ce qui m’attend aujourd’hui. Je n’espère pas.
Il y eut tout d’abord ce cri, un cri à glacer le sang. Lugubre, profond, long, intense. Un cri qui n’avait rien d’humain. Un cri qui semblait provenir du fond des âges. Le cri de la terre qui souffre. Puis il se transforma peu à peu en son distordu, prenant des consonances métalliques qui n’étaient pas sans rappeler le bruit d’une lame qu’on aiguise. Comme si quelqu’un ou quelque chose affûtait son arme dans les tréfonds de mon être, pour mieux me trancher la tête. Je fus définitivement terrorisé au moment où un petit rire grinçant tournoya autour de mes oreilles. Le genre de rire qui n’avait rien d’agréable, qui n’était ni aimable ni amusant. On aurait plutôt dit un rire moqueur, sadique, vicieux. Je fus alors assailli d’éclairs aveuglants, tandis que mon être était agité de spasmes effrayants et que mes poumons cherchaient un air inexistant. Mille images me parvinrent à cet instant. Rien que des scènes ignobles, à la limite du supportable. Je ne peux me résoudre à toutes les évoquer. Parce que je ne veux pas vomir. Mais je me souviens de ces cadavres putréfiés qui sortaient de leur tombe, le regard vide, avec des gestes lents, puants la charogne, la peau en lambeaux, les doigts recroquevillés comme pour mieux chercher à m’agripper et à m’emmener avec eux dans leur monde froid. Il y eut aussi ce visage pâle comme la mort qui se réfléchissait dans un miroir, apparaissant, disparaissant. Et qui me regardait avec des yeux haineux. Le visage d’une femme qui avait dû être autrefois magnifique, mais qui n’était aujourd’hui plus qu’une ombre dans notre monde réel. Une femme aux longs cheveux noirs, aux traits fins, qui n’était pas sans rappeler d’ailleurs Yasmine. Non, inutile de se mentir, elle lui ressemblait même énormément. Mais la lueur maléfique qui brillait dans ses yeux faisait qu’elle s’éloignait totalement de celle dont j’avais fais la connaissance en rêve. Plonger dans ce regard équivalait à partir en excursion pour l’enfer, là où brûlent indéfiniment des corps humains, dans les hauts-fourneaux du Diable. Là où jamais le ciel ne brille d’un soleil apaisant, là où seuls les nuages et la lueur spectrale des incendies parvenaient à donner au paysage un semblant de lumière. Un monde uniquement fait de cri et de paroles obscènes prononcées d’une voix gutturale. Une voix de mort-vivant. Une voix qui se transformait en murmure. Un murmure qui me soufflait à l’oreille de venir la rejoindre. De lui tendre la main, de ne pas avoir peur, de quitter ma vie. Pour l’éternité. Pour s’aimer à jamais. Et dans le lointain, cette musique. Un orgue d’église au son cristallin qui jouait des accords tristes. Sur une lande perpétuellement balayée par les vents et parcourue par les loups. Une terre humide, inhospitalière, habitée seulement par la mort. Toujours ce vent. Ce vent qui sifflait. Ce vent polaire. Ce vent qui n’avait de cesse de hurler sa rancœur. Et pourtant elle joue. Oui, elle joue de son clavecin ou de son orgue peu importe. Elle joue pour me dire qu’elle m’aime. Pour m’exhorter à venir. A la suivre. Mais je ne parviens pas à bouger. Je reste là, interdit, larmoyant, tendant une main pour qu’elle m’aide à bouger. Elle ne vient pas. Elle ne peut pas. Alors je pleure encore plus, gémissant dans la tempête, le corps secoué par les sanglots.
Puis tout s’est arrêté d’un coup. Comme ça avait commencé. Brutalement. Je me suis retrouvé dans les bras de Yasmine, en pleurs, alors qu’elle me caressait agréablement les cheveux. Elle m’a bercé comme un petit enfant et très franchement j’ai cru avoir rêvé tout ce qui venait de se passer. Je sais aujourd’hui qu’il n’en a rien été, mais à l’époque j’ai placé tout ceci sur le compte de l’épuisement. Comme c’était facile. J’en conviens. Mais à quoi bon s’inquiéter inutilement ? Et au moment où je fis mine de bouger, elle me murmura au creux de l’oreille, devançant ma pensée :
« Allez, retourne sur scène mon chou. Ça ira mieux tu verras. »
Puis elle m’a embrassé avec amour sur la joue. Je suis repartit, le pas saccadé, un sourire niais sur le visage. Et nous avons poursuivit la répétition. Comme si rien de tout cela n’était arrivé. Parce que tout allait merveilleusement bien. Je n’avais eu effectivement droit qu’à une petite remontrance. Mais aurais-je encore pu croire cette version mensongère si j’avais vu les horribles traces de doigts qui dessinaient des stigmates rougeâtres sur mon cou ?
Le reste du temps, notre manager se montrait rieuse, amusante, gaie comme une enfant, fraîche comme la rosée déposée sur l’herbe au petit matin. Et fantastiquement belle.
Une fois par semaine, nous avions le droit de sortir en ville. Le week-end. Pour nous détendre comme disait Yasmine d’une voix terriblement envoûtante. Les « Zombies » avaient pour habitude de jouer au billard dans un club proche de la plage. Le style glauque et franchement peu reluisant. Du moins vu de l’extérieur. Parce qu’à l’intérieur, l’ambiance y était chaleureuse. Les tables étaient alignées dans le fond de l’établissement, là où la fumée semblait être la plus épaisse. Mais cela faisait partie de l’atmosphère traditionnelle des billards. Un bar en bois, dépoli par les années était positionné sur la gauche de l’entrée, ainsi que plusieurs tables et des fauteuils pour les habitués du coin. La lumière était minimale, voire même carrément absente et le tout était éclairé par la seule lueur de néons publicitaires vantant les mérites de divers alcools. J’ai passé dans ce club de fabuleux moments et jamais je n’aurais échangé ma place avec quelqu’un d’autre. Les parties de billards y furent mémorables. Si Barnes et Carre étaient de redoutables joueurs et se prenaient très au sérieux, Horn, O’Neil et moi-même ne venions dans cet endroit que pour nous délasser. Et nous faisions les imbéciles, ce qui avait le don d’énerver le chanteur et le batteur. Yasmine, pour sa part, participait activement à nos délires et plus d’une fois je me retrouvai à lui courir autour de la table, en riant aux éclats. Dans ces moments, elle n’avait plus rien à voir avec la dure manager qu’elle pouvait être dans le hangar. Elle n’était qu’une jeune femme avide de bonheur et d’amusements.
Après quelques parties, nous regagnions le bar et tous assis en rangé nous buvions trois ou quatre bières. L’instant était plus solennel. Et fatalement le sérieux revenait. Nous parlions de la tournée et de ce qui nous y attendait. Yasmine semblait avoir tout prévu : le voyage en car, les repas, le matériel et les hommes à engager pour le transporter et le monter chaque soir. Nous nous sentions en sécurité avec elle : tout ne pouvait que se dérouler parfaitement bien. Et moins stressés nous rentrions à des heures correctes, évitant de nous saouler comme nous l’ordonnait notre manager qui veillait à notre bien-être. Personne ne désobéissait. Mes compères souhaitaient plus que tout se sortir de leur situation misérable. En ce qui me concernait j’avais passé l’âge de l’adolescence et des beuveries. Rentrer en piteux état, se lever le lendemain avec un mal de crâne insoutenable et l’estomac au bord des lèvres ne représentait plus une perspective intéressante à mes yeux. J’avais mieux à faire. Et pleins de rêves à assouvir. Ces rêves que justement nous évoquions à chaque moment de calme, assis au bar. Barnes souhaitait une grosse voiture qui en jette, pleins de filles à ses pieds et une maison digne d’un conte de fée. O’Neil parlait plutôt de son désir de quitter Clède pour s’en aller vivre dans une cabane au cœur des montagnes, proche de la nature qu’il chérissait tant et loin de tout humain. Horn voulait créer sa propre maison de disques et crouler sous des monceaux d’argent. Rien que pour avoir la joie de se payer tout ce dont il désirait, même les choses les plus futiles. Carre aspirait à construire des stades dans lesquels se produiraient les plus grands groupes de la scène métal. A mon tour je leur exposai mes vues : je voulais acheter une belle maison dans le quartier résidentiel de notre ville. Je leur parlai de mon enfance pauvre, du magasin misérable de mon père qui ne rapportait pas grand chose, des journées passées à jalouser les biens d’autrui et en particulier ses fameuses maisons devant lesquelles je passais chaque jour pour regagner mon misérable appartement que j’occupais avec Valérie. En devenant célèbre, j’espérais être en mesure de me venger en vivant à mon tour dans l’une de ces superbes propriétés. J’aspirais également à ne plus travailler dans cette bibliothèque qui me répugnait tant. Parce que je m’étais mentit jusqu’alors : mon métier ne m’intéressait pas, la musique était toute ma vie. Depuis le jour béni où mon père m’avait offert ma première guitare.
Nous avons aussi demandé à Yasmine quels étaient ses espoirs pour le futur. Sa réponse fut éloquente et nous laissa longuement sans voix :
« Ca fait bien longtemps que je n’ai plus de rêves. »
Un grand froid s’est installé à ses mots et nous nous sommes regardé, tous étonnés. J’étais positionné entre O’Neil et elle. J’étais donc aux premières loges pour scruter son visage. Et je reste persuadé que ce que j’ai vu ce soir là n’était pas un effet d’optique. Du moins aujourd’hui j’en suis encore plus certain. Horn était à sa droite. Lui-aussi était susceptible de distinguer quelque chose. Mais je crois qu’il était trop occupé à regarder sa bière, gêné, embarrassé même par les paroles de la jeune femme. Peu importe. J’ai vu le visage de Yasmine prendre un teint cireux, presque celui d’un cadavre. Elle avait des cernes sous ses magnifiques yeux. Et sa peau était toute craquelée. Comme du vieux parchemin. Ses cheveux n’étaient plus que des fils entremêlés, sans teint, poussiéreux. Sa bouche était édentée et ses lèvres suppuraient un liquide peu appétissant. Sans oublier cette odeur. Une vague puante de chair putréfiée qui m’a assailli les narines. Comme ça. D’un coup. Violemment. Au point de faire monter la bile dans ma gorge contractée par la stupeur. J’ai crû un instant avoir à mes côtés une très vieille femme et ça m’a fait peur. Pourtant, au moment où elle rajoutait d’un ton plus enjoué qu’elle souhaitait simplement que nous devenions tous célèbres, ses traits ont reprit leur éclat. Et un magnifique sourire a illuminé son visage, lui redonnant la splendeur qu’elle ne pouvait avoir perdue. Nous avons tous ri de bon cœur à cette parole, presque rassurés. Barnes a rajouté qu’elle était formidable et qu’il bénissait celle qui l’avait mise au monde. Une fois de plus, la réponse de Yasmine fut étonnante :
« Ca fait des années que mes parents sont décédés. Si longtemps que je ne me souviens même plus de leur visage. Mais ils ne me manquent pas. »
Pour la seconde fois un long moment de silence a succédé à ses dires. Et nous avons tous eus l’impression que la température de la pièce venait de baisser de plusieurs degrés. Comme s’il gelait subitement. J’ai même pu distinguer très nettement la vapeur qui s’échappait au contact de l’air depuis ma bouche restée grande ouverte. Ça peut paraître dingue. Mais c’était la réalité. A ce moment je ne pus expliquer ce prodige. Aujourd’hui je le répète tout ceci prend un sens. Si seulement j’avais pu comprendre ces signes, mon existence aurait peut-être pris une tournure différente. Mais il n’y a aucun moyen d’en être sûr. Peut-être qu’après tout je n’avais pas le choix, que ma destinée était déjà toute tracée, qu’on ne peut aller à l’encontre du Grand Livre de la Vie.
Je me rappelle à présent que j’ai pensé à ses mots que ses parents avaient dû la faire bien souffrir pour qu’elle affirme une telle horreur. Et je me suis mis à la plaindre. Et à l’aimer davantage encore. Au point d’en oublier Valérie.
Chapitre 6 : inhumation
Valérie attend, attablée à la cuisine, seule. Au-dehors un vent terrifiant agite les palmiers, arrachant parfois quelques branches qui s’en viennent cogner avec un feulement discret contre les fenêtres de la propriété. Par la large baie vitrée, elle peut voir la pluie s’abattre avec force contre le verre, rendant toute chose déformée, cinglant sa surface. De temps en temps la bâtisse craque sur ses fondations, comme si une main géante essaie de la broyer ou d’en soulever le toit. Et inévitablement elle sursaute à chacun de ces sons. La piscine, pourtant éclairée par de puissants spots, ne luit que faiblement dans ce paysage dantesque, l’eau agitée en tout sens. Dans le lointain, elle peut voir de lourds nuages rouler dans le ciel, traversés par des éclairs horriblement scintillants qui s’en viennent mourir dans l’océan. Et cette tempête semble se rapprocher à chaque seconde. Pour l’heure elle se situe encore à un ou deux kilomètres du rivage, mais déjà la jeune femme voit la mer devenir de plus en plus déchaînée. D’ici cinq minutes, l’enfer sera sur elle. A ce moment, elle n’est pas sûr de vouloir rester dans ce cube de bois qui parait bien frêle. Sa maison a beau avoir été construite selon les techniques les plus modernes, elle n’est peut-être pas en état de subir les foudres d’un ouragan.
Alors que faire ? Fuir ? Non, Valérie ne le peut pas. Elle doit rester ici. Pour Sam. Il y a de cela quelques minutes elle a reçu un coup de téléphone qui l’a bouleversée : son époux s’est échappé de la prison. Désormais elle en est certaine : il va inévitablement se passer quelque chose. De bon ou de mauvais. Bien qu’elle espère que cet événement soit bénéfique. Mais comment savoir ? Comment croire en l’avenir après les horreurs que vient de traverser leur couple ? C’est impossible.
Elle imagine bien où son mari peut se trouver à l’heure actuelle, bien qu’elle prie de toutes ses forces qu’il n’en soit rien. Elle aurait pu le dire au policier qui l’a avertit, mais elle s’est tut. Par amour. Peut-être aussi parce qu’elle croit encore pouvoir sauver la situation. Même si au fond d’elle, tout au fond, là où ses angoisses les plus terribles se terrent, elle est à présent convaincue qu’il va chercher à se venger. Et la punition ne pourra qu’être atroce. En regard de sa faute. Alors à quoi bon fuir ? Pourquoi éviter l’inévitable ? Son destin est tracé de toute manière. Et elle n’a plus la force aujourd’hui d’essayer de le modifier. Parce que depuis le début des ennuis, elle a appris à devenir humble devant son créateur. Il y a dans ce monde des choses contre lesquelles il ne sert à rien de s’opposer. C’est ainsi. C’est écrit. Sam est son homme, elle lui appartient, comme il lui appartient. Leur vie est un chemin commun. Si l’un faute, l’autre doit en subir les conséquences. Sans broncher. Elle l’a accepté et a agit en conséquence. Mais elle l’a trahit et désormais elle doit payer pour son acte. Peu importe qu’elle ait essayé de le sauver. C’est trop tard de toute manière.
Pourtant, elle se prend à espérer que Dieu lui accorde encore un peu de miséricorde, qu’il se montre clément et qu’il lui donne une dernière chance de se racheter. N’est-elle pas une bonne chrétienne ? Oui, il lui permettra de s’expliquer. Rien qu’une fois. Une dernière fois. Sam passera le pas de la porte et elle lui dira ce qu’elle sait. Qu’il la croit ou non. Puis il reviendra vers elle, pour l’éternité et tous deux reprendront leur vie de couple. Comme avant. Mais mille fois mieux. Car aujourd’hui elle a compris ses erreurs. Elle a fait pénitence et elle est prête à s’améliorer. Rien que pour lui. Rien que pour avoir une unique chance de le garder près d’elle. Parce qu’elle l’aime. Il lui a fallu beaucoup de temps pour s’en convaincre. Hélas. Mais le chemin de la compréhension n’est-il pas parsemé d’embûches ?
Elle ne peut retenir ses larmes plus longtemps. Et tandis que la maison craque encore, encaissant les coups de boutoir d’une tempête à présent au-dessus de Clède, elle se replonge dans ses souvenirs. Pour comprendre quand les choses ont pu déraper. En attendant qu’il revienne. Les mains jointes en une prière silencieuse, elle courbe davantage l’échine quand elle croit apercevoir une multitude d’ombres se profiler dans le couloir qui mène vers la porte d’entrée et c’est le cœur battant la chamade qu’elle se revoit enfant.
Issue d’un milieu bourgeois, Valérie était la troisième fille d’une famille très conventionnelle. Son père était l’heureux propriétaire du « magasin de vêtements pour dames coquettes », comme le déclarait la rutilante enseigne affichée au-dessus de l’entrée du commerce. Ce dernier travailla durement pour assurer une vie décente à sa famille et les affaires furent ma foi fort florissantes. La mère de Valérie était quant à elle femme au foyer. Aujourd’hui, tous deux coulaient des jours tranquilles dans leur retraite, passant leur temps à voyager aux quatre coins de la planète. Les deux autres sœurs de la jeune femme s’étaient mariés à de riches industriels et s’étaient ainsi assurées une existence paisible. L’une d’elle habitait au Brésil, tandis que l’autre s’était établi à une vingtaine de kilomètres de Clède. Valérie la voyait encore quotidiennement. Passant une enfance pleinement épanouie, bercée par ses parents, et même très protégée par ceux-ci, elle n’avait que de bons souvenirs de cette période : des balades merveilleuses durant le week-end dans la ville, des vacances tout autant charmantes au bord de la mer ou à la montagne avec ses cousins. Aucun traumatisme, aucune fêlure. Alors pourquoi était-elle devenue si passive ? La raison de cette attitude n’était guère plus à rechercher dans sa scolarité. Ni dans son adolescence. Apprenant très tôt le métier de vendeuse, elle avait travaillé dans le magasin de son père dès l’âge de 14 ans, pour se faire un peu d’argent de poche. Et elle avait aimé ce contact avec les clients. Au point d’en faire sa profession. Non, le premier échec de sa vie survint plus tard. A 25 ans. Quand elle tomba follement amoureuse d’un homme qu’elle crût être son futur époux. Ce dernier, également issu d’une famille fortunée et accessoirement ami des parents de Valérie, n’était sous des abords de parfait gentleman qu’une petite ordure. Il l’a rabaissait sans cesse, la faisant passer pour une idiote écervelée. A force elle avait crû être tout simplement bête. Il la traitait également comme une esclave, attitude qu’il affichait d’ailleurs avec toutes les femmes, pensant que la gente féminine ne méritait aucun respect. Bref qu’elle était inférieure aux hommes. Ce macho invétéré ne battit pas sa compagne, il ne voulait pas s’abaisser à porter la main sur elle, mais il fut aux antipodes du prince charmant qu’espérait rencontrer un jour la rêveuse Valérie. Courageuse, elle finit par le quitter après une année de vie commune, contre l’avis de ses parents qui pensaient que cet homme était le gendre idéal. Car n’était-il pas avenant et bien éduqué ? Certes, mais il était avant tout un parfait goujat qui ne daigna même pas protester quand sa compagne lui déclara un soir qu’elle l’abandonnait définitivement. Il sourit même et se servit un verre de whisky, comme si tout ceci ne l’intéressait pas. Il avait quelques mois, Valérie avait appris par une amie qu’il vivait à des milliers de kilomètres de Clède, étant devenu le patron d’une entreprise extrêmement florissante. Il s’était divorcé trois fois. Toujours selon les dires de cette amie, il se serait trouvé quelque accointance avec les hommes, révélant sa vraie nature. C’était peut-être cela son problème : il avait cherché à se cacher la vérité durant une bonne partie de son existence, vivant de frustration et de colère. A l’heure actuelle, il partageait ses jours avec un jeune économiste aux dents longues et tous deux filaient le parfait amour.
Cette expérience, bien que malencontreuse, ne fut cependant pas suffisante pour la décourager. Non, ce n’est pas à ce moment qu’elle devint aussi passive. Il fallait chercher ailleurs. Ainsi, Valérie avait poursuivi sa quête du prince charmant et elle crût le trouver un soir, en passant le pas de la porte d’un établissement à la mode de la ville. Cet homme se prénommait Sam. Un être que les parents de la femme n’apprécièrent guère au début de leur relation, mais qu’ils finirent par accepter en voyant le sourire qu’affichait perpétuellement le joli visage de leur fille. Ce jour restera à jamais gravé dans sa mémoire comme une merveilleuse succession de coïncidences. Parce que tout d’abord elle n’avait pas prévu de sortir ce soir-là, préférant rester devant la télévision à broder. Mais sa meilleure amie, celle qui lui avait livré que son ancien compagnon préférait maintenant les hommes, l’avait exhorté à l’accompagner. Pour se changer les idées. Et elle avait finit par accepter, non sans opposer une certaine résistance. Toutes deux avaient passé cette porte en espérant rencontrer l’âme sœur, naïvement. C’est pourtant bien ce qui advint. La deuxième coïncidence fut que justement l’une des connaissances de Sam était un cousin éloigné de Valérie. Il la présenta à celui qui allait devenir son mari et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, ils se retrouvaient non loin du bar à discuter de tout et de rien. La jeune femme le trouva charmant et absolument craquant sous ses aspects timides. Il ne cessait de passer sa main dans ses cheveux en bataille, rougissant tant et plus. Oui, elle l’aima immédiatement et rêva qu’il la serre très fort dans ses bras.
La troisième coïncidence fut que ce soir-là, un groupe de rock jouait dans ce bar qui était le plus branché de Clède. Et quand leur concert commença, Sam et Valérie ne purent plus parler. Ils décidèrent donc de quitter au plus vite les lieux et se retrouvèrent sur un banc, au bord de la plage. Non loin du magasin du père de Sam pour être plus précis. Et ce dernier saisit cette occasion pour se livrer davantage. Il lui avoua qu’il aimait venir là la nuit, quand la ruelle était presque déserte. Au calme. Puis, il lui parla de son enfance, de la solitude éprouvée alors, des problèmes d’argent de ses parents. Elle l’aimât encore davantage quand elle eut connaissance de tout cela. Et elle n’eut de cesse de vouloir le protéger contre tout ce qui pouvait lui faire mal. Contre vents et marées. Ce moment fut magique et Valérie éprouva pour la première fois de son existence le sentiment que cet homme était unique : il semblait sensible. Se pouvait-il qu’ils ne soient pas tous odieux et irrespectueux des femmes ? Cela changea radicalement son opinion à leur encontre. Et elle fut rassérénée dans ses espoirs quand elle admit qu’à aucun moment de la soirée, Sam ne tenta de se jeter sur elle. Non, ils se contentèrent de discuter. Tout simplement. Sous le charme, elle lui promit de le revoir au plus vite. Les sorties se sont alors succédées. Et le bonheur s’en vint enfin frapper aux portes de sa vie autrefois morne.
Elle se souvient à présent de leur première nuit d’amour, alors qu’au-dehors la tempête gagne encore en ampleur au milieu d’un orage qui fait trembler les fondations de la bâtisse. Elle porte à ses lèvres le verre d’eau posée sur la table, d’une main tremblante et en renverse la moitié sur son chemisier. La peur sans doute.
La chambre de Sam baignait dans une obscurité totale quand elle avait accepté de le rejoindre, non sans se faire tirer un peu l’oreille pour ne pas paraître sous les traits d’une fille facile. Et pour tout avouer, elle était complètement terrorisée à l’idée de dormir près de lui. Car il était le premier. Son ancien petit ami ne l’avait jamais touché. Valérie s’était jurée de se donner uniquement à l’homme de ses rêves. Et Sam était le candidat parfait. Elle en était sûre. Mais cela ne l’empêchait pas pour autant d’éprouver une angoisse incroyablement perturbante à la seule idée que ce soir elle allait déposer aux pieds de ce grand lit une virginité qui l’avait accompagnée durant plus de 26 ans. On n’abandonne pas si facilement une telle « amie ». Fort heureusement, son compagnon avait été très doux. Bien qu’énormément excité par la perspective de prouver son amour à celle qu’il vénérait plus que tout au monde. Il l’avait d’abord embrassé avec une certaine fougue, mais en retenant tout de même ses pulsions les plus fortes. Avec tendresse. Puis, leur baiser était devenu plus langoureux, plus passionné. Au point de faire naître en Valérie un plaisir dont elle ne soupçonnait même pas l’existence jusqu’à ce fabuleux jour. Il l’avait couché sur le lit, doucement, sans la brusquer et l’avait embrassé dans le cou, là où elle adorait. Jusque-là, aucune surprise, Valérie était en terrain connu. Elle se laissa donc aller davantage et se promit de ne penser qu’à eux. Apaisée par ses gestes lents, elle avait gémit quand il avait ouvert sa blouse, révélant une partie de sa nudité. Puis il lui avait ôté son soutien-gorge. Toujours très lentement. Sans s’énerver. Ses mains expertes avaient caressé ses seins qu’elle trouvait ridicules, bien trop petits. Honteuse, elle avait voulu l’arrêter, mais le contact de ses doigts sur sa peau brûlante lui dispensait tant de bonheur qu’elle n’avait pu se résoudre à mettre un terme à tout cela. Et l’obscurité n’était-elle pas son alliée ? Elle empêchait qu’il voie tous ses défauts. Alors elle avait gémit encore plus profondément, folle de désir. Sam avait continué en embrassant sa poitrine, très appliqué à sa tâche, mordillant ses mamelons, les léchant. Valérie avait cru succomber au bonheur. Mais elle n’était qu’au début de son initiation sexuelle. Et ce qui allait advenir allait être encore meilleur. Il descendit petit à petit avec sa langue le long de son ventre, provoquant un frisson incroyablement bon dans tout le corps de sa partenaire. Puis, il ouvrit son pantalon et embrassa son mont de Vénus au travers de sa culotte en dentelle. A ce moment précis, elle crut défaillir. Et elle n’eut plus peur car le désir l’emportait définitivement sur l’angoisse. Il retira le fin tissu et caressa son clitoris, toujours avec sa langue. Valérie perdit tout contact avec la réalité, ne comprenant plus ce qui lui arrivait. Se pouvait-il vraiment qu’on puisse ressentir autant d’extase ? Son compagnon plongea plus profondément, manquant de la faire exploser de bonheur. Ce magnifique traitement dura de longues minutes. Des minutes qui semblèrent durer des heures pour la jeune femme. Des heures inoubliables. Perdant tout sens commun, gémissant tant et plus, elle lui a demandé de lui faire l’amour. Parce qu’elle ne pouvait tenir plus longtemps. Parce qu’elle voulait qu’il vienne en elle. Parce que désormais elle était prête. Il s’accomplit, avec une douceur extrême. Et au moment où la jouissance finit par remporter la bataille face à la résistance, elle hurla de toutes ses forces, croyant mourir, se cramponnant au duvet qui était la seule chose susceptible de la retenir à un semblant de réalité. Son corps fut traversé de cent éclairs, de mille secousses et le souffle court, épuisée, elle ressentit durant toute la nuit un immense bien-être dans chacune des parcelles de sa peau. Comme une multitude de petites décharges électriques enivrantes qui l’empêchèrent de bouger. Parce qu’elle ne voulait surtout pas rompre ce charme. Et un sourire radieux sur le visage, elle s’est endormie, heureuse comme jamais, son homme à ses côtés. Ce prince charmant qu’elle avait finit par trouver enfin. Ce dieu qui l’avait initié au plaisir défendu de la sexualité et qui s’était volontairement privé cette nuit-là pour ne penser qu’à elle.
Au petit matin elle s’était éveillée à la lueur du soleil qui perçait au travers de stores mal joints. Toujours souriante, les traits reposés mais affichant une allure plus mâture, elle comprit qu’elle venait de franchir un cap important dans son existence. Désormais elle n’était plus une enfant. Même si cette constatation pouvait encore lui paraître bien dure à accepter. Elle se retourna vers Sam, remarquant à quel point le lit avait pris des allures de champs de bataille et le regarda dormir, si beau dans les rayons de ce soleil décidément réjouissant. On aurait dit un adolescent, innocent et inexpérimenté. Qui doit encore tout apprendre de son monde. Elle éprouva alors une vague d’amour incommensurable pour cet être. Au point de désirer le remercier pour ce qu’il lui avait donné cette nuit. Elle descendit donc sa main vers son sexe et commença un lent mouvement de va-et-vient. Lorsqu’il explosa à son tour, elle fut impressionnée par la puissance de sa jouissance et la force qui se dégageait de ce membre.
A cette époque la vie lui semblait merveilleuse, teinte d’une lumière vive. L’expression du bonheur, voilà ce que c’était. Ils s’aimaient. Leur futur paraissait sous des aspects enchanteurs et bientôt ils décidèrent de se marier. Valérie se jette corps et âme dans l’évocation de ce nouveau souvenir, pleurant tant et plus, serrant dans sa main le mouchoir mouillé de ses larmes, incapable de comprendre comment ils ont pu détruire tout ce qu’ils partageaient.
Tout avait été parfait en ce jour de septembre. Il y avait de cela une année et deux mois. Ça paraissait pourtant si lointain. Elle s’était préparée avec sa mère, revêtant la robe blanche qui représentait tous ses espoirs et ses rêves. Parce qu’elle avait passé son enfance à attendre ce glorieux moment. Peinant à croire qu’elle était sur le point d’unir sa vie à l’homme qu’elle vénérait, elle s’était mirée dans la glace de la pièce et s’était trouvée magnifique. Incroyablement belle même. A jamais, elle souhaitait garder cette image en elle. Ses cheveux châtains retombaient en cascades bouclées sur ses épaules nues, rehaussés de paillettes dorées. Ses yeux étaient maquillés avec goût, lui conférant un regard de braise, ce qui faisait ressortir tout le charme de son doux visage. Ses lèvres étaient soulignées de rouge pastel, relevant davantage encore la beauté de sa bouche. Et cette magnifique robe lui donnait une taille de guêpe. On devinait aisément qu’elle portait en dessous du tissu des porte-jarretelles et des collants blancs. Tout ce qui fallait pour mettre Sam dans tous ses états.
Valérie avait avancé dans l’église, fière, les larmes aux yeux cependant, le souffle court et les jambes flageolantes. Son pas n’était pas très assuré et, au bras de son père qui semblait encore plus ému qu’elle, elle dévia très légèrement vers la gauche. Mais tout se passa bien et elle parvint au pied de l’autel, perdue dans la contemplation de celui qui allait devenir son mari d’ici une heure. Ce dernier était vêtu d’un costume gris qui lui conférait des allures de dandy. Baignant dans la lumière du soleil qui se reflétait aux travers des vitraux, il était superbe. Elle éprouva à son égard une immense vague d’amour, au point de faire couler cette larme qui n’avait de cesse de lui chatouiller le coin des yeux. Sam lui sourit, paraissant autant bouleversé qu’elle, puis lui tendit une main pour l’aider à grimper les quelques marches qui menaient à lui. Valérie n’avait plus de souvenir précis de la cérémonie. A vrai dire à partir de ce moment tout se passa comme dans un rêve et elle couva du regard celui qu’elle voulait pour mari.
La sortie de l’église se passa dans le même état d’esprit. Et alors qu’elle tremblait dans la cuisine, assailli par un courant d’air venu de nul part mais pourtant bien effrayant, elle revit la scène comme dans un prisme : déformé et inondé d’une lumière aveuglante. Elle se souvint qu’elle transpirait énormément et devait assurément avoir les joues rougeoyantes sous l’effet du stress. Ils étaient arrivés devant le parvis du sanctuaire, accueillis par une vaste clameur et une multitude de grains de riz. Sous les vivats et les hourras de leurs connaissances, Sam et Valérie s’étaient ensuite astreints à la coutume des embrassades et autres félicitations. Sans oublier le lancer du bouquet de la mariée. Mais impossible de se rappeler qui avait eu l’honneur de le rattraper. Peu importait en réalité, parce que généralement la signification de ce geste était toujours fausse. Non, le seul sentiment dont Valérie était aujourd’hui certaine, c’est qu’elle avait pensé que désormais elle avait une épaule sur laquelle s’appuyer. Une épaule réconfortante.
La suite des événements n’avait guère plus d’intérêt à ses yeux. Ce n’était que du remplissage de toute manière. Car elle souhaitait avant tout se retrouver seule en compagnie de son époux et lui dire à quel point elle l’aimait. Pour l’éternité. Comme cela se devait d’être. Peu importait le magnifique discours émouvant de son père lors du repas, les larmes de sa mère, les jeux stupides, les danses qui l’étaient tout autant et le menu trop chargé. Tout cela n’avait aucune signification pour elle désormais. Et quand tout fut enfin terminé, les deux tourtereaux étaient si épuisés que leur nuit de noce ne fut célébrée que deux semaines plus tard. Mais elle fut magnifique. Comme devait l’être, en théorie du moins, le reste de leur existence. Hélas le quotidien brisa ce bonheur.
Oui, car voilà finalement le responsable de la passivité dans laquelle sombra leur couple. Le quotidien. Ce fameux quotidien qui annihile chaque année tant d’amours autrefois magnifiques. Ce quotidien tant redouté. Sam et Valérie n’échappèrent pas à son emprise. Très rapidement il est vrai. Ce fut tout d’abord leur travail respectif qui accapara leur existence, au point de devenir la priorité numéro une de toutes leurs préoccupations. Ils n’eurent plus assez de temps pour penser à leur vie à deux. Il y eut moins de baisers, moins de « je t’aime », moins de messages sur leurs téléphones mobiles. Et cette horrible impression d’être perpétuellement pressés. Puis ils firent de moins en moins l’amour, n’ayant plus envie de se toucher. Inévitablement ils s’éloignèrent. Ils regardaient la télévision chacun à un coin du fauteuil, très loin. Ils ne se souhaitaient bonne nuit que rarement, évitant de s’embrasser. Les conversations se firent anodines, moins personnelles. Et elles ne concernaient plus que le travail. Valérie avait de toute manière l’impression qu’elle ne pouvait lui parler de ses problèmes : ils ne semblaient plus intéresser son époux. Elle devint ainsi passive. Pourtant elle l’aimait encore, mais elle n’avait plus le courage ni la force de relancer la flamme de leur passion. Oui, elle se complaît dans sa vie bien sage. Peut-être était-ce dû à son caractère et à son éducation ? En effet, très vite ses parents lui avaient inculqué des valeurs morales telles que l’ordre, la discipline, le travail et la justice. Son idéal avait été de bâtir une vie simple : une maison, deux enfants et une bonne situation sociale suffisaient à son bonheur. Rien que des plaisirs simples. Elle avait trouvé chez Sam ce qu’elle recherchait : de l’intelligence, de la douceur, de la gentillesse, de la compréhension et une attitude à l’égard des femmes qui lui convenait admirablement bien. Sans oublier qu’il avait beaucoup de charme, ce qui ne gâchait rien. Ainsi qu’une situation stable et un travail qui rimait avec méticulosité. Sciemment, elle avait ignoré sa passion pour la musique, passion qu’il avait d’ailleurs abandonnée dès son adolescence. Du moins c’est qu’elle crût.
Consciente que leur couple allait mal, elle s’était pourtant convaincue du contraire. Ne pouvait-elle pas compter sur son aide si elle se trouvait dans les pires difficultés ? Et quand elle avait besoin d’affection, n’était-il pas là ? Mais à force de se raconter des histoires, elle n’avait pas compris que justement Sam pourrait un jour s’en aller. Définitivement. Qu’à force de le brimer et de le priver de toute parcelle d’affection, il allait partir se jeter dans les bras de la première venue. Et le déclencheur de cette tragédie avait été son adhésion à ce groupe de rock, mêlé à son désir quasi frénétique de devenir célèbre.
Et dès cet instant elle l’avait jalousé. Parce qu’elle aussi rêvait depuis son enfance de devenir connue. C’était ridicule comme comportement, elle en était bien consciente. Mais c’était plus fort qu’elle. En plus de cela, Sam, en redevenant ce qu’il n’avait finalement jamais cessé d’être, un musicien, représentait tout ce que Valérie exécrait : le désordre, l’insécurité, l’anarchie et une certaine violence. C’est pour cela qu’elle avait feint d’ignorer sa nouvelle carrière, espérant secrètement qu’il renonce à cette chimère. Mais il était trop tard. La machine était en route. Et pour tout avouer, elle l’avait vu partir en tournée non sans une certaine joie. Parce qu’elle voulait qu’il s’éloigne, le temps qu’elle réfléchisse au futur de leur couple.
« Mais en agissant de la sorte, tu as toi-même confectionné le nœud de la corde qui allait servir à te pendre, se murmure-t-elle au beau milieu des craquements angoissants de sa maison. »
Chapitre 7 : défunt
J’attends toujours au pied du lampadaire, assis à même le sol, le visage ravagé par les heures sans sommeil. Les moustiques continuent à voleter tout autour du halo de lumière, s’en venant parfois émettre leur petit son désagréable à mes oreilles. Mais je les chasse d’un violent revers de la main. Ça ne m’empêche pas d’être piqué à plusieurs endroits. Je m’allume une cigarette, en soupirant, parce que le tabac me procure une paix intérieure que je n’avais plus connue depuis bien longtemps. Et j’aspire à pleins poumons ce délice, bien conscient des méfaits que cela peut engendrer. Mais à quoi bon culpabiliser ? Je suis déjà en sursit. C’est alors qu’une grosse goutte d’eau tiède tombe sur mon crâne rasé, provoquant en moi un doux frisson. L’air suffocant m’avait épuisé, cette pluie est donc providentielle. L’orage peut éclater, je le trouve de toute manière beau et reposant. Et je me gave de ces images qui seront certainement les dernières de ma vie d’humain. Tout prend un sens nouveau désormais. Chaque chose, chaque fait revêt des allures de magnificence. Seconde après seconde, les gouttes deviennent plus drues et rapidement le sol est détrempé. Tout comme moi. Mes vêtements me collent à la peau, mais je m’en fiche. Parce que je me sens lavé, plus pur, prêt à affronter mon destin. Oui, cette divine pluie me permet de m’absoudre de mes péchés.
Et tandis que de petits ruisseaux se forment dans le pré et dans la terre, dévalant la pente pour se perdre Dieu seul sait où, je souris. Car tout ceci me rappelle un nouveau souvenir. Un souvenir qui est devenu avec le temps un événement très amusant. Je regarde la fumée de ma cigarette voltiger gracieusement dans les airs surchargés d’électricité, pendant que dans le lointain le grondement du tonnerre se rapproche sans cesse davantage. Et au travers de cette fumée blanchâtre, je revois ces images de mon passé. Je me souviens de cette autre nuit. Une nuit pluvieuse également.
Je regardais par la fenêtre de notre salon la pluie qui tombait avec force sur Clède. A pas plus d’un kilomètre des éclairs violents zébraient le ciel, illuminant de manière fugace les toits mouillés de la ville, révélant durant de courtes secondes une vue instantanée du paysage qui m’environnait. C’était divertissant. Parfois je voyais quelqu’un courir avec un parapluie, malmené par une bourrasque violente. L’instant d’après il disparaissait dans l’obscurité et au prochain éclair je le voyais cent mètres plus loin, détrempé, manquant de chuter sur le trottoir glissant alors qu’il s’approchait d’un abri providentiel. Aucune voiture dans la rue. Comme si la fin du monde était proche. Il faut dire que depuis le début de cet été nous avions assisté à de puissants orages ayant causé quelques dégâts. Désormais à chaque fois qu’un de ces phénomènes se préparait, les habitants de Clède préféraient attendre sa fin. C’était légitime.
Avant que l’orage n’éclate, je travaillais sur mes partitions, essayant de mémoriser les quelques subtilités des chansons de « Zombies ». C’était assez rébarbatif, mais il fallait bien le faire. Dans deux jours nous partions en tournée. Valérie, pour sa part, était affalée sur le fauteuil du salon de notre appartement, devant une émission de tv-réalité. Un truc complètement abrutissant. Mais ça avait l’air de la captiver vu l’air ravis de son visage. Ses yeux étaient comparables à deux soucoupes tant ils étaient écarquillés. Presque ridicule. Une boite de chocolats disposée sur la table basse qui lui faisait face, elle s’empiffrait. Et très franchement ce comportement avait le don de m’agacer. La voir engloutir ces friandises ne me dérangeait pas outre mesure, mais je savais d’avance qu’au moment d’aller se coucher elle reviendrait sur terre et remarquerait que la boite était vide. A cet instant elle culpabiliserait pendant des heures, puis se plaindrait d’avoir mal au ventre. Et j’aurais à endurer ses gémissements durant toute la nuit. Jusqu’à la prochaine boite…
Tout à coup la sonnette retentit, nous faisant tous les deux sursauter. Je me souviens que nous nous sommes regardé, interdits. Inconsciemment nous avions cessé de produire le moindre bruit. Valérie avait même coupé le son de la T.V. Par réflexe. Il était assez tard, nous n’attendions personne. Alors qui avait l’impudence de venir carillonner à cette heure ? J’ai pensé que ma femme allait ouvrir la porte –elle était la plus proche- mais bien évidemment elle ne bougea pas de son fauteuil, se contentant de me regarder toujours de cet air abruti et même vaguement mauvais. Comme si j’étais responsable du fait qu’elle perdait quelques précieuses minutes de son émission. Parce que la personne qui attendait derrière cette porte ne pouvait qu’être l’une de mes connaissances. Une fois de plus son comportement m’a énervé et je suis allé ouvrir, d’un pas traînant, en bougonnant, les mâchoires serrées et les poings fermés.
Je pense que je devais faire un peu peur. C’est pour cela que la personne qui attendait derrière l’huis sursauta quand je lui ouvris. C’était Yasmine. Valérie avait pour une fois raison : c’était bien pour moi. J’avoue que j’ai éprouvé une grande surprise en la voyant devant moi, surprise qui fut immédiatement chassée par une bouillante vague de bonheur. Yasmine était détrempée, ce qui lui conférait une allure des plus sensuelle. Chaussée d’escarpins noirs, vêtue d’une courte jupe rayée, elle portait également un body qui laissait l’une de ses splendides épaules dénudée. Je pouvais distinguer au travers de cet habit la rondeur parfaite de ses seins. J’ai été très troublé quand je suis tombé sur la pointe de ses mamelons qui transparaissaient sous le tissu. Et j’ai eu envie d’elle. Que dire de ses longs cheveux mouillés, frisant légèrement et de son visage ruisselant ? Tout ceci lui conférait des airs encore plus excitants. Ses yeux étaient emplis de larmes. Impossible de s’y tromper : ce n’était pas la pluie qui les avait rendus rouges. Revenant de ma surprise, j’ai commencé :
« Salut. Que viens-tu faire ici ? Entre vite, tu vas attraper froid.
- Non, répondit-elle dans un murmure, la voix cassée, agitant lentement la tête ce qui fit tomber quelques gouttes sur le paillasson. Je vais rester sur le pas de la porte. Je ne veux pas déranger. »
A ses mots, je me suis retourné vers ma femme, dans l’espoir qu’elle allait également encourager Yasmine à entrer. Mais ce que je vis ne me plût guère. Valérie espionnait depuis le fauteuil, juste au-dessus de mon épaule, cherchant à voir qui avait l’impudence de la déranger dans son émission favorite. Et elle m’a énervée avec son air de contrariété sur le visage. N’avait-elle aucune compassion ? C’est sans doute pour cette raison que le ton de ma voix fut particulièrement dur quand je lui dis :
« On ne va pas la laisser comme ça toute mouillée en plein courant d’air, n’est-ce pas ? »
J’ai vu passer de la colère dans le regard de mon épouse, mais elle ne put que se ranger à mon avis et déclara dans un grognement un « entrez » froid et glacial. A contre-cœur bien évidemment. Yasmine a alors pénétré dans notre logis, passant très près de moi. J’ai humé avec joie l’odeur enivrante de son délicat parfum et j’ai été encore plus excité. Pourtant à ce délicieux fumet se mêlait un autre moins agréable : celui de la terre mouillée, une terre plutôt puante, comparable à celle qu’on trouve dans les cimetières. Je me suis dit qu’elle avait dû emprunter des chemins boueux pour arriver jusqu’ici.
Puis, après avoir refermé la porte, je l’ai présentée à Valérie qui ne lui serra pas la main, se contentant de lui adresser un vague signe de la tête qui n’avait assurément rien d’amical. Et je l’ai invitée à s’asseoir. Mon épouse eut alors une petite moue sur le visage et se dépêcha de déclarer :
« Je vais vite chercher un linge pour vous sécher. Je reviens tout de suite. »
Son geste n’était pas du tout empreint de compassion. Non, Valérie voulait juste que Yasmine n’abîme pas ses sacro-saints fauteuils. Elle est revenue extrêmement vite, volant carrément au-dessus du carrelage, comme si elle était poursuivie par mille monstres. Ça en devenait presque comique. Valérie lui a tendu un linge, une vieille serviette en réalité, celle que nous utilisions pour éponger la salle de bain quand nous sortions de la douche. Les deux femmes ont échangé un sourire parfaitement faux et hypocrite. J’ai compris qu’elles se détestaient déjà. Elle s’est essuyée et j’ai évité de la regarder, car j’avais déjà toutes les peines du monde à maîtriser une érection naissante. Alors je me suis perdu dans la contemplation du paysage qu’on distinguait au travers de la fenêtre détrempée par la pluie. Ma femme l’avait d’abord observé, fixant chaque détail de son corps, comme si elle jaugeait sa rivale. Puis elle a décidé de rejoindre la cuisine pour préparer du café. Enfin, quand elle revint, l’égérie de mes nuits reçut l’autorisation de s’asseoir.
Valérie lui avait préparé une tasse de café brûlant. Un café absolument ignoble, un vrai jus de chaussette. Et je vis mon épouse rire sous cape à chaque fois que Yasmine en buvait une gorgée et émettait une grimace de dégoût pourtant fort joliment bien dissimulée. J’ai trouvé le comportement de ma femme pathétique. Mais peu importe, parce que la discussion qui commença fut très intéressante. J’ai demandé à notre visiteuse ce qui l’amenait là. Elle finit par répondre en maîtrisant avec grande peine une nouvelle crise de larmes :
« Je ne savais plus où aller. J’ai couru dans la nuit. Sans but. Complètement déboussolée.
- Mais que s’est-il passé ?, poursuivis-je en lui saisissant une main, ce qui eut pour effet de rendre Valérie encore plus raide à mes côtés.
- Je ne devrais pas vous raconter cela. Je vous ai déjà suffisamment embêté, rétorqua-t-elle en faisant mine de se lever.
- Non Yasmine, déclarai-je en la forçant à rester assise, dis-nous tout. De toute manière je refuse de te laisser t’en aller comme cela. Sous la pluie.
- Voyons Sam, intervint Valérie d’une voix cassante, si Madame veut partir on ne peut pas la retenir.
- Un peu de bonté que diable !, lui répliquai-je en la fixant d’un air qui en disait suffisamment long sur mon agacement. Allons Yasmine, repris-je en revenant vers cette dernière, dis-nous tout.
- C’est l’homme avec lequel je vivais, finit-elle par lâcher en éclatant en sanglots. Il m’a chassée de notre maison. Comme ça, sans raison.
- Il y a toujours une bonne raison, lui lança ma femme.
- Pas dans mon cas, lui répondit Yasmine en lui adressant un regard haineux. Il est devenu comme fou. Il m’a giflé et m’a jeté dehors. En plein orage. Je ne comprends rien à son attitude.
- C’est incroyable, parvins-je à articuler avec peine, en lui tendant un mouchoir.
- Je n’aurais pas dû venir ici, reprit Yasmine en secouant doucement la tête. Je vous dérange. Je vais repartir. J’étais juste un peu paumé. Mais maintenant ça va mieux grâce au café que ton épouse m’a gentiment préparé. »
Elle appuya volontairement sur le terme « gentiment », lui donnant une consonance toute péjorative. Et à ses paroles, Valérie se dirigeait déjà vers la porte d’entrée, prête à la chasser, un sourire radieux sur le visage. Mais je coupai son geste :
« On ne peut pas la laisser comme ça en pleine rue. Par un temps pareil en plus ! »
Je vis le visage de ma femme devenir rouge de colère et ses traits se contracter sous l’effet de la rage. Mais elle n’ouvrit pas la bouche et revint s’asseoir à ma gauche, très contrariée. Pendant ce temps, Yasmine me lançait un regard chargé de bonté et reprenait :
« Merci. Oh merci. Je ne sais comment vous exprimer ma gratitude. Vous êtes des gens merveilleux. Je n’ai jamais vu quelqu’un comme vous. Vous avez un cœur énorme. Vous méritez le bonheur. »
Puis elle se leva et m’embrassa sur la joue. J’en éprouvai un frisson grisant. Ce fut ensuite le tour de Valérie qui grogna à ce contact et passa une main sur sa peau pour effacer toute trace de ces lèvres qui la répugnaient. Elle comprit alors qu’elle ne pouvait que s’incliner et me laissa dès lors agir. J’ai donné la chambre d’amis à Yasmine et elle m’a encore remercié au minimum cent fois. Quand elle eut disparu dans la pièce, Valérie m’a regardé d’un air qui en disait suffisamment long. Je l’ai ignorée et j’ai pris la direction de la chambre où Yasmine se trouvait, afin de m’assurer qu’elle était bien installée. Non sans murmurer auparavant à ma femme qui restait immobile au milieu du couloir, les mains sur les hanches, ce qui était chez elle un signe de son énervement :
« De toute manière c’est provisoire. Et ça ne va pas durer : dans deux jours on part en tournée. »
Le lendemain le soleil brillait à nouveau sur Clède. Un soleil estival et déjà chaud malgré l’heure matinale. Je me levai à 5h50. Comme d’habitude. Alors que Valérie dormait encore, pour ne pas changer non plus, je suis sorti de la chambre et quelle ne fut pas ma surprise de trouver Yasmine à la cuisine, occupée à mitonner quelques petits plats. Elle s’est retournée vers moi, m’a adressé un de ses sourires ravageurs et m’a souhaité une bonne journée. Puis, devant mon air perplexe, elle a poursuivit en déclarant qu’avant d’aller travailler il était important d’avaler un petit déjeuner conséquent. Pour cette raison elle avait préparé des œufs et du lard. C’est à ce moment que je me suis enfin rendu compte qu’elle ne portait qu’une chemise dont les quatre premiers boutons étaient ouverts, révélant ainsi la courbure de ses seins. Et rien qu’un string qui soulignait la splendeur de ses fesses. J’ai fut tout ému. Et bien sûr totalement excité.
Nous nous sommes souris, puis elle m’a invité à m’asseoir, d’une voix chaude. J’ai obéis. Elle m’a alors servi ses œufs et j’ai tout mangé. Même s’ils étaient absolument ignobles. J’ai mentit et je lui ai dit qu’ils étaient excellents. En réalité ils avaient un goût de plastique et de brûlé. La cuisine ne semblait pas être son fort, mais j’étais tout disposé à ignorer ce petit détail. Parce que la voir presque dévêtue me rappelait tous mes rêves d’adolescent.
Nous nous sommes regardé et à peine plongeais-je dans ses magnifiques yeux qui reflétaient toute la beauté de l’automne, que de torrides scènes m’assaillirent. C’était si réel qu’encore maintenant j’ai grande peine à m’imaginer que ça ne l’était pas. Et pourtant c’est impossible. Ce que j’ai vu semblait durer de longues heures alors qu’il n’a du se passer que quelques secondes. Bref, viens-en aux faits Sam. Je me suis vu lui faire l’amour sur la table, de manière bestiale et passionnée. Moi au-dessus d’elle, me vautrant sur son magnifique corps, une grimace de plaisir sur son visage, tous les deux râlant à n’en plus finir. Elle semblait au comble de l’extase. Puis ce fut elle qui fut sur moi, ses splendides seins s’agitant au-dessus de ma tête, mes mains les serrant comme un damné, trop heureux de pouvoir les caresser. Je peinais à me contenir, n’ayant qu’une seule et unique envie : exploser en elle. Enfin je me vis positionné derrière Yasmine, cette dernière à califourchon sur la table de la salle à manger. Je la tenais par les épaules, bavant sur sa chute de reins tout bonnement superbe. Et nos deux corps qui s’entrechoquaient provoquaient un petit bruit mat hypnotisant. Bon sang, c’est quand même dingue. Il n’y avait pas que les images, mais aussi le son et surtout les sensations. Je me demande même si je n’ai pas éjaculé dans mon caleçon. Enfin c’est dur de s’en souvenir parce que tout à coup Valérie a surgit dans la cuisine, me faisant sursauter. Et tout s’est arrêté. Plus de gémissements, plus de grognements, plus de sueur ni de souffle court. Je me suis retrouvé dans cette salle à manger, le regard fixe, la bouche ouverte, la langue pendante, le membre raide et les mains crispées. Yasmine était juste devant moi, très proche, au point que j’aurai pu effleurer sa peau nue rien qu’en soulevant un doigt. Et à ma droite il y avait Valérie, les cheveux ébouriffés, les yeux encore gonflés de sommeil mais pourtant révulsés à notre vue. On aurait dit un fantôme dans sa chemise de nuit que je détestais tant, celle qui portait des petites fleurs roses du plus mauvais goût. Elle s’est raclé la gorge, pensant qu’on ne l’avait pas vu. En même temps, Yasmine et moi-même nous sommes retournés dans sa direction. J’étais extrêmement gêné, comme si j’avais fauté, les images de nos ébats s’en venant encore virevolter dans mon esprit. Ou tout du moins les derniers relents. Et je pense que me joues devaient être rouge cramoisi. Par contre, Yasmine ne semblait nullement embarrassée. Pire, je crois bien qu’elle a sourit à mon épouse, un sourire triomphale et franchement moqueur. Mais encore une fois tout a été si vite que je peine à m’en souvenir avec exactitude. La seule chose dont je sois sûr c’est qu’elles se sont fusillé du regard. Comme deux louves. Dans les yeux de ma femme brillait une lueur malveillante, le genre « si tu touches à mon homme je te tues ». Franchement je n’ai jamais vu Valérie dans cet état là. Et ça m’a troublé, je l’avoue. Elle était à mille lieux de celle que je croyais connaître : douce, pacifique, sage. Non au contraire, on aurait dit une furie, presque une bête sauvage, animée des pires intentions. Si elle avait été armée je pense qu’elle aurait trucidé sa rivale sur-le-champ. Sans autre forme de procès. Yasmine, pour sa part, semblait prendre un plaisir énorme à cette situation. Et j’ai pu lire dans ses yeux comme une raillerie malsaine. Ce ne fut qu’un petit éclair, une lueur qui s’éteint d’un coup, au premier souffle d’air, mais cela suffit à le percevoir. Cet éclat fut ensuite remplacé par quelque chose de moins agréable encore : du triomphe. Un triomphe égoïste, maléfique, carrément obscène. Comme si elle venait de terrasser une proie particulièrement âpre à tuer. Je peux même affirmer qu’elle paraissait fière et imbue de sa personne. J’avoue qu’à cet instant je l’ai haït. Parce que je savais que j’étais devenu la cause de ce triomphe. Et malgré tout ce qu’elle pouvait penser, j’appartenais encore à ma femme. Plus pour longtemps il est vrai, mais ce jour-là je n’avais pas la moindre idée de ce qu’il allait advenir de notre couple. J’aurais pu tout stopper si j’avais su, mais de toute manière c’était écrit. Et ça se serait passé. En tournée.
Après quelques secondes, des secondes qui parurent à nouveau durer une éternité, Yasmine a ouvert la bouche pour déclarer d’un ton qui se voulait enjoué mais qui sonnait de manière totalement hypocrite :
« J’ai utilisé vos ustensiles de cuisine. Ça ne vous embête pas j’espère ?
- Pas le moins du monde ma chère, répondit mon épouse en fixant toujours celle qu’elle considérait comme son ennemie. »
Elle avait beau affirmer le contraire, j’ai tout de suite saisi qu’il n’en était rien : Valérie n’acceptait pas qu’une autre prenne le droit de se servir de ce qu’elle considérait comme étant son territoire personnel et exclusif. N’y tenant plus, ne pouvant supporter tant de tension, je me suis vu dans l’obligation de détendre un peu l’atmosphère en murmurant d’une voix bien faible et éraillée, tout en me levant :
« Bon, je vais aller au travail. Ouh là, rajoutai-je d’un ton de fausset en jetant un coup d’œil furtif sur ma montre, c’est l’heure. »
J’ai pris la direction de la salle de bain pour me préparer et au moment où je pénétrais dans la pièce, Valérie s’engouffra avec moi, refermant la porte derrière elle. Je n’eus qu’à peine le temps d’allumer la lumière du plafonnier que déjà elle m’invectivait :
« Cette femme doit partir. Nous avons déjà été suffisamment gentils avec elle. Une nuit c’était bien assez.
- On peut quand même se montrer un peu accueillants non ?, lui répondis-je en m’énervant. Ce n’est pas trop te demander tout de même ? Elle vient de perdre quelque chose d’important et elle se retrouve à la rue. Laisse-là au moins dormir ici encore ce soir. Après on s’en va de toute manière.
- O.K., me lança-t-elle, une moue de contrariété sur son visage aux traits devenus subitement durs. »
La discussion a été aussi brève que cela. Mais j’ai bien compris que Valérie ne supporterait plus de voir Yasmine en face d’elle. Je la comprenais finalement, car si elle avait pu percevoir les sentiments que j’avais à l’égard de mon manager, elle aurait eut de quoi se montrer alarmée. Fort heureusement, je pense qu’elle n’en a jamais rien su. Ou peut-être n’a-t-elle pas voulu savoir. Peu importe.
Je suis parti pour la bibliothèque, suivit par mon épouse qui se rendait à son magasin et Yasmine qui prétexta le fait qu’elle avait encore beaucoup à faire pour que notre tournée se passe au mieux. Ainsi tout ce petit monde a quitté l’appartement aux environs de 7h15.
A 18h00 je rentrais après une longue journée harassante, bien content de retrouver mon foyer. Et Yasmine, avouons-le. Parce que j’avais passé la majeure partie de ces dernières heures à me perdre dans l’évocation de son splendide corps. Et c’est l’esprit envahi d’images plutôt salaces que j’ai passé le pas de la porte. Une grande surprise m’attendait au beau milieu du salon. Valérie et Yasmine se poussaient, s’agrippant par les cheveux, se griffant le visage. Par terre il y avait du verre cassé et plus loin un meuble était renversé. On aurait dit deux catcheuses en train d’en découdre au milieu d’un ring. A part que dans le cas présent il s’agissait de notre appartement. Toutes deux vociféraient de rage et lançaient de petits cris hargneux. J’ai bondit pour les séparer, n’écoutant que mon premier instinct. Et quand enfin je suis parvenu à repousser mon épouse contre le fauteuil où elle se réceptionna durement en émettant un ouf de surprise, une grimace de stupeur sur le visage et Yasmine contre le mur qui délimitait la cuisine de la salle à manger, je les ai regardées chacune à leur tour, un air dur dans les yeux. Je leur ai demandé ce qui se passait et pourquoi elles se battaient. C’est Valérie qui a répondu, en désignant son adversaire, la bave aux lèvres :
« Elle croit être en territoire conquis ! Madame trouve malin de me dire ce que je dois te préparer à manger ! Non mais tu te rends compte ?
- Vous êtes ridicules, affirmai-je en levant les yeux vers le plafond immaculé, peinant à dissimuler une soudaine hilarité. Franchement c’est n’importe quoi.
- Tu la défends !, me lança ma femme, éclatant en sanglots puissants, prenant des allures offensées.
- Valérie, rétorquai-je en colère, cesse de te comporter en enfant. Grandis bon sang !
- Tu vois ?, poursuivit-elle en prenant sa tête dans ses mains. »
Puis, elle se leva gracieusement et disparut dans notre chambre à coucher, non sans avoir auparavant violemment claqué la porte de la pièce pour signifier sa colère. J’ai alors regardé Yasmine, haussant les épaules pour lui faire comprendre que je n’appréhendais rien à cette attitude étrange. Elle m’a répondu d’un de ses magnifiques sourires, une balafre ensanglantant sa joue droite, les cheveux quelques peu en batailles mais toujours aussi belle. Nullement besoin de mots, nous nous comprenions à la perfection. Puis je lui ai dit qu’il était peut-être préférable qu’elle s’en aille. Elle n’a émis aucune objection et a acquiescé. Mais avant de passer le pas de la porte, elle a rajouté de sa voix sensuelle :
« Je ne vois pas ce qu’un homme aussi gentil que toi peut faire avec une telle furie. »
Et elle m’a caressé doucement le visage avant de disparaître dans l’escalier. Je suis resté longuement sur le pallier, interdit, perdu, les idées chamboulées. Pour tout avouer, j’ai même pensé un instant courir à sa rencontre et lui dire de rester. Mais par amour pour Valérie je me suis fait violence et je me suis refusé à agir ainsi.
Chapitre 8 : cimetière
Après le départ de Yasmine, alors que sa douce caresse achevait de faire courir un puissant frisson sur tout mon corps en feu, je suis allé dans la chambre. Valérie était couchée et me tournait le dos. A sa forme qui bougeait, je compris qu’elle pleurait. En silence. Comme elle en avait l’habitude quand elle était particulièrement triste. A croire que le fait de montrer sa peine était quelque chose de sale ou voire même de répréhensible. J’ai agit en conséquence et j’ai fait comme si je ne voyais rien. Je me suis contenté de lui murmurer d’un ton apaisant, toujours debout près de la porte, dans l’obscurité :
« Tout est rentré dans l’ordre. Elle est partie. »
Aucun mouvement, pas la moindre parole, encore moins de réaction. Je me suis approché, très lentement. Et quand je suis arrivé tout près d’elle, je me suis assis sur le lit. J’ai posé une main sur ses hanches, plein d’amour pour elle. Je l’ai ensuite très légèrement serrée, juste ce qu’il fallait pour qu’elle comprenne que je tenais encore à elle. Puis j’ai repris :
« Je t’aime tu sais ? Je suis désolé si je t’ai blessé. Je ne voulais pas. Ce n’était pas mon intention. Seulement je vous ai vu au milieu de ce salon en train de vous étriper. Et j’ai eu peur. »
Toujours rien. J’ai donc passé ma main sur ses jambes, au travers du tissu épais de son pantalon. Généralement elle adorait que je la caresse, mais cette fois-ci elle émit un grognement guttural et s’éloigna de moi. Brusquement. J’ai évité d’écouter ma colère et je suis revenu à la charge, me rapprochant à nouveau :
« Je n’aime pas quand tu es triste. Ça me rend tout bizarre. Tu es ma femme non ? Et pour l’éternité tu le seras. Quoique tu en penses. Ou quoique j’aie pu te faire croire. »
Cette fois-ci elle s’est laissée toucher et après quelques minutes nous étions enlacés, Valérie pleurant sur mon épaule, moi serrant les mâchoires pour éviter de partir aussi en larmes. Puis nous nous sommes embrassé. Passionnément. Comme lors des premières fois. Comme si tout était oublié. Mais tout ne faisait que commençait. Hélas.
Le lendemain, Valérie et moi-même étions plus proches que jamais. Nous avons passé la journée à échanger des mots doux, des sourires et des caresses. Bref, nous avions retrouvé notre intimité d’antan. Je garderai d’ailleurs de ce moment un souvenir impérissable. Puisqu’il s’agit du dernier bon moment que je vécus en sa compagnie. Mais aujourd’hui je ne ressens pas du tout l’envie, ni guère plus de plaisir, à évoquer ce jour. Non, la suite des événements me paraît plus évocatrice.
Ce soir là, « Zombies » répétait une dernière fois au hangar avant de partir en tournée le lendemain. Cette fois-ci il s’agissait surtout de peaufiner les derniers réglages de notre répertoire et l’ambiance fut plus détendue qu’à l’accoutumée. Après quelques fous rires, nous sommes tous partis au billard. Yasmine avait prévu pour nous une petite fête destinée à marquer le coup. Cet événement en soit n’a pas grande importance. C’est plutôt ce qui advint ensuite qui est crucial. Nous avons éclusé quelques bières, nous étions bien saouls, mais peut-être est-ce une excuse. Je ne sais pas. C’est une explication comme une autre. Toujours est-il que O’Neil, Barnes, Horn, Carre, moi et Yasmine avons pris la direction du cimetière de la ville aux environs de 3h00 du matin. Mes compères étaient accompagnés de quatre filles splendides rencontrées durant cette nuit. Moi j’étais avec Yasmine. Sans oublier quelques pack de bières pour poursuivre notre beuverie. Nous avons zigzagué sur les trottoirs, chantant, riant, nous poussant, réveillant une partie du voisinage. Et avant même de comprendre pourquoi ni comment, nous entrions dans le cimetière. Là, nous nous sommes tous assis sur une tombe. L’air était plutôt frais et il flottait en ce morbide endroit comme une odeur de chair putréfiée des plus désagréables. Seul un croissant de lune blafard éclairait ce décor de film d’épouvante et un instant je me suis senti réellement effrayé. Qui donc avait eu l’idée saugrenue de poursuivre la soirée là, au milieu de tous ces morts qui semblaient gémir sous nos pieds ? Peut-être Yasmine. Aujourd’hui, je ne sais plus trop.
Chacun essayait de frimer en poussant de gros rires vulgaires, mais lorsque j’ai regardé Carre, j’ai compris que lui aussi avait peur. Cette seule vision m’a quelque peu rassuré et je me suis concentré sur ma bière fraîche que la condensation rendait glissante dans mes mains légèrement tremblantes. Un corbeau a croassé dans le lointain et tout le monde a sursauté, sauf Yasmine qui semblait vraiment se plaire à merveille ici puisqu’elle contemplait rêveusement chaque tombe à portée de son regard devenu soudainement flamboyant. Comme si tout ceci était en fait terriblement excitant. Elle m’a alors embrassé. Soudainement. Sans même que je ne puisse esquisser le moindre geste. Mais je ne l’ai pas repoussée. A vrai dire j’avais attendu ce moment depuis longtemps. Tout son corps semblait frémir d’une passion incommensurable. Emporté par delà les vagues d’un ravissement proche du paradis, j’ai senti poindre à mon tour en moi les affres d’un plaisir inimaginable et j’ai cédé davantage à ses caresses. Mes compagnons entamaient à l’instant un concours de rots et de pets comiques, chacun pouffant d’un petit rire forcé. Puis le silence a repris ses droits et j’ai avancé plus avant au travers des chemins inexplorés de l’amour, tombant définitivement contre la pierre froide et impersonnelle de la tombe, oubliant où je me trouvais. Les couples se sont retirés, tous se réfugiant dans de discrets endroits et bientôt le cimetière a été envahi de plaintes surnaturelles mêlées à de lancinants gémissements de plaisir. La folle nuit pouvait débuter.
Comment évoquer ce qui s’est passé ce soir ? Peut-être en disant qu’une lourde chape d’irréalité s’était abattue sur tout mon être, au point de me plonger dans un monde qui n’avait plus rien d’humain. Je crois que cette nuit j’ai pénétré plus avant dans les tréfonds de l’horreur. Oh bien sûr, j’avais ingurgité pas mal de bières, mais ceci n’explique pas le sentiment d’avoir dérapé dans un univers qui n’avait plus rien de connu. Car j’en suis sûr, ce soir-là j’ai accompli le plus terrifiant des voyages. Dans la quatrième dimension ou le Royaume des morts, c’est selon.
La lune a disparu à l’horizon pour laisser la place à un ciel d’un noir sans nom, si obscur qu’il paraissait n’être rien. Le néant, le vide absolu. D’angoissants sons déchiraient mes oreilles, des gémissements, des plaintes, des cris, des hurlements, des appels, des pleurs, des pas étouffés, autant de choses qui m’ont un peu plus rapproché de l’enfer. Soumis à mille caresses professées par des doigts à la fois brûlants et glacials comme ceux d’un cadavre, j’exultais, livré à tous les vents, mes sens éclatant en gerbes explosives, mon esprit perdant toute structure matérielle. A vrai dire, je ne savais plus trop si c’était bien Yasmine qui me chevauchait, là sur cette tombe mouvante, ou une multitude de femmes à l’aspect cadavérique mais ma foi forts envoûtantes. J’avais vraiment l’impression que quelqu’un déchirait mon corps, me labourait la chair, buvait mon sang. Je m’explique plus clairement. Car en réalité si mon sexe pénétrait à l’instant Yasmine, lui arrachant de petites plaintes plus qu’excitantes, je m’étais perdu en fait dans les dédales d’un cauchemar : une dizaine d’êtres putréfiés qui semblaient bien avoir été à une certaine époque de magnifiques sirènes me soumettaient à mille et un sévices. Deux d’entre elles m’embrassaient de leurs lèvres sèches comme du vieux parchemin et qui puaient tout à la fois le moisi et la poussière. Une autre me léchait le visage d’une langue aussi râpeuse que du papier de verre, lâchant un fin filet de bave acide et putride sur mes joues. Deux cadavres se jetaient goulûment sur mon pénis comme s’il s’était agit d’un sucre d’orge, ne m’arrachant que douleurs et souffrances. Les cinq autres massaient vigoureusement le restant de mon corps torturé, fendant ma chair de leurs doigts osseux, m’entraînant sans cesse plus profondément dans les recoins obscurs de leur monde fait de nuits perpétuelles et d’atroces appels au secours, me murmurant d’obscènes demandes. Parfois un chant odieusement beau vrillait mon cerveau, me berçant parfois, me faisant perdre toute notion de réalité, m’attirant dangereusement aux confins de la vie. A d’autres moments la vision cessait brusquement et c’est avec grand soulagement que je me retrouvais dans les bras de ma tendre Yasmine qui accélérait sans cesse un peu plus le rythme de nos ébats, au-delà de l’imaginable. J’étais sûr et certain que mon cœur allait exploser dans une gerbe dégoulinante de sang, tout simplement parce que tout allait trop vite. Je me suis alors relevé quelque peu, j’ai embrassé ses seins ronds et fermes, puis j’ai joué avec sa langue, plongeant dans ses prunelles faites de feu éternel. Sa respiration saccadée m’enivrait, sa peau transpirante dégageait une délicate odeur de sel et mes mains n’en finissaient plus d’explorer ses courbes gracieuses. Un éclair a zébré le ciel, une forte pluie s’est abattue avec violence, nous rafraîchissant agréablement, mais ceci n’a pas suffi à calmer nos ardeurs. C’est alors qu’une rage folle a pris définitivement possession de mon esprit, le genre de rage qui peut vous transformer en bête assoiffée de sang. Des flammes ont déchiré les cieux, des hurlements inhumains ont résonné tout près, sortant de chaque buisson, de chaque tombe, de sous la terre, de mon propre corps. J’ai replongé dans ce monde de cadavres puants alors que les ongles de Yasmine lacéraient mon dos, frénétiquement, follement. Ça a été sans aucun doute le début de la débauche. Oui, c’est bien à cet instant que les choses prirent une allure encore plus terrifiante.
Les dix femmes ont enfin disparu tandis que je soulevais ma compagne, toujours empalée sur moi. Puis je l’ai culbutée dans toutes les positions imaginables, mordillant sa peau veloutée, grognant, vociférant, gémissant, bavant, insensible à la douleur et à ses cris. La pluie s’est encore accentuée pour devenir torrentielle et les portes de l’enfer se sont entrouvertes l’espace d’un instant. J’ai pris les commandes de notre étreinte et ai dicté mon propre rythme, atteignant des sommets inexplorés dans le désir et la jouissance, prêt à transpercer la pierre de la tombe sur laquelle nous nous trouvions, si cela devait m’apporter plus de plaisir. Oui je l’ai prise violemment, l’empalant sur mon sexe, me précipitant tout au fond d’elle. Une soudaine envie de chair humaine s’est emparée de mon esprit, de planter mes dents dans sa peau, jusqu’au sang, jusqu’à ce que je puisse me délecter de son sang. Je dû serrer les mâchoires pour oublier cette idée et je me suis précipité au creux de son cou, l’embrassant comme un fou pour faire taire à jamais cette pulsion. Tandis que je poursuivais ma conquête, je vis que tout ce qui m’environnait brûlait. Oui, le cimetière était à présent noyé dans un geyser de flammes. La tombe sur laquelle nous nous trouvions brûlait, les arbres brûlaient, l’herbe brûlait. Une répugnante odeur de roussi s’en vint emplir mes narines et j’entendis le feu crépiter avec force tout autour de moi. Un violent vent rabattait les flammes dans ma direction, dégageant une chaleur insupportable, me piquant les yeux. Le décor avait pris des allures d’Apocalypse teintée d’orange et de rouge. Au travers des flammes, je finis par distinguer une multitude de personnes nues, rien que des inconnus, tous occupés à faire l’amour dans des positions plus qu’obscènes. Leur visage semblait désincarné, sans sentiment, comparable à celui d’une poupée de cire. Leurs corps étaient puissants, magnifiques, transpirants. Leurs yeux ne reflétaient rien d’autre que le feu, telles deux billes sans vie. Et pourtant ces gens s’agitaient en tout sens, prenant part à une orgie démoniaque, émettant de puissants gémissements de plaisirs. Toujours un homme et une femme, l’homme labourant littéralement sa partenaire qui pourtant n’émettait aucune objection à ce traitement odieux. On aurait dit une vague humaine, une vague frénétique qui se soulevait et se rabaissait, en cadence, me donnant le rythme pour que je prenne part à la fête. Et cette litanie qu’ils ne cessaient de répéter, une litanie qui s’en venait frapper au creux de mes oreilles, pénétrant insidieusement dans mon esprit, me forçant à la déclamer à mon tour alors que Yasmine était toujours sous moi. « Ange de la mort, montre-moi le chemin, ange de la mort guide-moi, ange de la mort emmène moi, ange de la mort je te bénis ». Les traits convulsés, j’ai déclamé cette phrase, jusqu’à ne plus avoir de voix, jusqu’à ne plus avoir suffisamment d’air dans les poumons pour poursuivre, le regard tourné vers le ciel. Là où planait une ombre énorme, une ombre néfaste, mauvaise. Puis un long crissement a vrillé l’air, déchirant mon crâne, martyrisant mes tympans. A ce moment précis je sentis mon cœur se contracter dans ma poitrine et ses battements emplirent toute ma tête. Ces derniers accélèrent peu à peu et je fus totalement incapable d’entendre un autre son que celui-ci. On aurait dit une batterie folle, un tambour infernal. C’était pourtant mon cœur qui s’emballait. Sans que je ne puisse rien faire pour le calmer. Comme si quelqu’un s’amusait à le commander. Les yeux écarquillés, une larme dévalant les pentes ruisselantes de sueur de mon visage noir de suie, je peinais à trouver un peu d’air. Rien qu’une petite parcelle susceptible de me raccrocher à la vie. Et tandis que l’incendie redoublait encore d’intensité, j’ai décollé de mon corps, m’en allant à une vitesse prodigieuse là-haut. Si haut que je me vis sur la tombe en feu, mon enveloppe charnelle entre les cuisses de ma bien-aimée, occupé à lui propager mille orgasmes. J’ai survolé les flammes, passant même au travers de certaines, sans que je n’en éprouve pour autant une quelconque sensation de douleur. Puis je me suis retrouvé au-dessus de Clède. Ma ville. En ruine. Ravagée par un cataclysme quelconque. Brûlant dans un air étouffant. Si semblable à ce qui pouvait rester d’une cité après le passage d’une bombe atomique. Dans les rues, plus âme qui vive. Il n’y avait de toute manière plus d’immeuble ou de maison debout. Rien que des pans de murs et des gravats. Au milieu d’une fournaise infernale. A croire que les portes de l’enfer venaient de s’ouvrir sur mon passage. Et au moment où j’allais hurler, ne pouvant supporter plus longtemps cette vision de destruction, une musique résonna dans le lointain. Je la reconnus à la première note. Il s’agissait de « Go to hell » de « Zombies ». Mon groupe. Le simple fait de percevoir cette mélodie m’arracha un puissant cri de douleur. Comment était-ce possible ? Comment cette chanson pouvait-elle retentir dans cet amas de ruines ? Y’avait-il finalement des survivants ? Mais je n’eus pas le temps de pousser plus avant cette réflexion, puisque petit à petits les derniers accords du titre s’estompèrent et touts ces images disparurent, comme effacées d’un seul coup de gomme. En un millième de seconde, je me retrouvai dans le cimetière. Un cimetière obscur. Sans incendie. Sans fantasmagorie.
Une explosion fantastique a retenti en moi, se propageant à Yasmine et c’est dans un spasme que j’ai exulté, le visage déformé par l’effort, les mains posées sur sa gorge, calmant de justesse mes velléités meurtrières. Puis, lentement, nous avons sombré tous deux dans un doux sommeil. Je ne me souviens plus des rêves qui ont pu peupler mon esprit durant ces quelques heures. Tout ce que je sais, c’est que je me suis réveillé en sursaut dans une boue épaisse, collante et puante. Il faisait encore nuit et la lune brillait à nouveau. Il avait également cessé de pleuvoir.
Yasmine n’était plus à mes côtés. Elle semblait avoir disparu. Honteux, j’ai couru jusqu’à mon logis, les idées en bataille, trébuchant sans cesse sur le trottoir. Totalement dégrisé. J’étais horrifié à l’évocation de ce que j’avais pu faire ce soir. Et je me sentais terriblement coupable. Comment avais-je osé trahir mon épouse ? Comment avais-je pu avoir l’audace et l’impudence de souiller notre couple ? Alors pour essayer d’effacer ce qui ne peut l’être, j’ai accéléré le rythme, courant encore plus vite, toujours plus loin, comme un fou, à en perdre haleine. Et tandis qu’un vent marin s’en venait balayer ma chevelure maculée de boue, j’eus le sentiment que mon existence toute entière avait changé dès la seconde où j’avais fait l’amour à Yasmine. Oui, je n’étais définitivement plus le même. Quelque chose en moi venait de se briser, se répandant en éclats acérés et aussi meurtriers que des couteaux. Je dus chasser de mon esprit de multiples images obsédantes du corps de Yasmine me chevauchant, ses seins fermes et splendides qui dansaient au-dessus de mes yeux entrouverts, ses hanches parfaites qui serrait ma poitrine comme dans un étau, ses longs cheveux noirs qui voletaient dans l’air, s’imprégnant de pluie, son visage déformé par le plaisir mais pourtant toujours aussi envoûtant, sa peau si douce et qui frissonnait au contact de l’air froid. Tout ce qui me liait dorénavant à elle. Tout ce qui faisait de moi son homme. Exclusif. Pour l’éternité. Oubliée Valérie. Oublié mon mariage. Oublié ce que j’avais pu vivre avec mon épouse. Je ne lui appartenais plus. Pourtant, alors que je débouchais au coin de ma rue, je me promis de tout révéler à cette dernière. Je ne pouvais me taire, je ne pouvais lui dissimuler la vérité et ainsi entrer dans le cercle vicieux et horrible du mensonge. Je devais confesser mes péchés, laver cette infamie. Mais tandis que j’approchais à une centaine de mètres de mon immeuble, une voix connue résonna derrière moi, murmurant mon nom, transperçant le vent, semblant si proche, comme venue de mon propre crâne. Je me suis arrêté. D’un coup. Au point de risquer de chuter. Et je me suis retourné. Très lentement. Parce que sans savoir pourquoi, j’avais soudainement peur. Je l’ai vue. Juste à quelques pas de moi. Magnifiquement envoûtante. Yasmine. Elle émergeait de l’obscurité, telle une apparition spectrale, superbe silhouette dans la lueur du réverbère qui éclairait faiblement la rue. Cependant, il y avait quelque chose d’effrayant en elle. Ou autour d’elle. C’était dur à dire. Impossible à définir. Comme si une chose invisible se dissimulait sous ses traits, comme si une force ancienne émanait de son corps. Une sorte d’aura qui pourtant éclatait comme en plein jour. Ça semblait si évident, si perceptible. Mais tout à la fois secret, enfouit au plus profond des mystères de cette terre.
J’eus la chair de poule quand elle s’est avancée à ma rencontre. Une terreur indicible s’est emparée de tout mon être et une boule dans la gorge j’ai voulu lui crier de rester là où elle se tenait. Mais rien ne sortit de ma bouche. Si ce n’était un petit son étranglé presque comique. J’ai senti mon cœur accélérer ses battements, mes jambes perdre leur assurance et ma peau frissonner. Puis je me suis mis à trembler. De plus en plus fort. Comme si mes nerfs devenaient fous. Sans oublier cette horrible sensation de froid glacial qui m’oppressa d’un coup, me faisant penser que je venais d’entrer dans un univers polaire, une sorte de no-man’s land où jamais ne brillait le soleil, où toujours régnait la neige et le verglas. J’ai alors compris que je ne pouvais définitivement plus bouger et c’est passif que je l’ai observé arriver tout près de moi, pris d’une peur incommensurable. La conversation a pu commencer, lointaine. Mon corps était bien là, je répondais, mais ce n’était plus vraiment moi. J’en suis certain.
« Où vas-tu, a-t-elle commencé d’un ton plein de reproches.
- Je rentre, parvins-je à articuler péniblement, la mâchoire endormie, comme si toute ma bouche était remplie de glaçons.
- Et que vas-tu faire ?, demanda-t-elle en me lançant un regard effroyablement dur, d’une cruauté inimaginable.
- Je ne sais pas de quoi tu veux parler, mentis-je en parvenant à sourire, très faiblement il est vrai.
- Pour nous, reprit-elle dans un souffle, si près de moi à présent que je pouvais humer son délicat parfum, tandis que ses yeux ordinairement magnifiques et emplis de tendresse prenaient des teintes rougeâtres qui lui conféraient un regard diabolique.
- Je vais tout avouer, murmurai-je, horrifié parce que je n’avais pas du tout l’intention de révéler mes intentions. »
Pire, j’avais la terrifiante impression qu’elle venait de m’arracher cette phrase sous l’effet de la torture. Et je n’ai pas osé la regarder plus longtemps. Parce que je me sentais fouillé, scruté. Déshabillé même. Comme si quelqu’un essayait d’entrer dans mon esprit, violant chacune de mes idées, bafouant mes acquis. J’ai essayé de lutter, mais en vain. Cette force était bien trop puissante pour être arrêtée. J’ai donc cédé, tandis que mon cœur se mettait à battre de plus en plus vite. Au point de m’arracher la plus incommensurable des douleurs. J’eus alors le sentiment qu’on m’arrachait les entrailles. Qu’une main implacable s’amusait à triturer chacun de mes organes, stoppant là où ça faisait le plus mal. Il y avait tout d’abord mes intestins qui se retournaient dans tous les sens, faisant bouillonner mon ventre. Puis mon foie qui semblait se rappeler à mes bons souvenirs en éjectant une bile acide dans mon œsophage. Il y eut également mon estomac qui se mit à taper de grands coups pour me signifier qu’il voulait participer à la fête. Sans oublier mon cœur. Et c’est bien ce dernier qui souffrit le plus. Convulsé, broyé, martyrisé par cette main invisible, il paraissait ne plus battre que par à-coups, lâchant de gros jets bouillonnants d’un sang pourpre. J’ai même pensé un instant qu’il allait sortir de ma poitrine pour venir s’échouer sur le trottoir, pulsant encore, dans un son ignoblement mouillé, puis glissant dans le caniveau pour s’y perdre à jamais. J’aurais beau le poursuivre en trébuchant, il m’échapperait et je resterais là affalé sur l’asphalte, poussant mon dernier soupir.
Ainsi, soumis à d’atroces souffrances qui ne puisaient leur source dans aucune explication logique, j’ai entendu Yasmine poursuivre d’une voix grave :
« Tu ne dois pas le faire. Tu vas briser ton couple. Tu dois te taire à jamais. »
Son ton était presque rauque, totalement effrayant, comme sortit de nul part. Et sa phrase sonna comme un ordre que je ne pouvais violer. Alors j’ai répondu, à mille lieux de cette scène, tel un pantin. Je voulais dire « non, c’est impossible », mais bien au contraire ma bouche s’ouvrit, lentement, trop lentement et je m’entendis déclarer « d’accord ». Comme si ce corps qui attendait là immobile au milieu de la rue n’était plus le mien. Pourtant, bien qu’horrifié par ce spectacle, je me suis exécuté et jamais je n’ai brisé cette promesse, ne révélant rien de cette cauchemardesque nuit à mon épouse. Je me rends aujourd’hui compte de la cruauté de cet acte. Et j’ai honte. Terriblement honte.
Chapitre 9 : mort-vivant
Le grand jour était arrivé. Le départ en tournée. Ce jour que j’avais tant attendu, ce jour dont mes rêves s’étaient nourris. La route défilait inlassablement sous les roues du gros car qui nous transportait vers notre première destination. Une ville prénommée Odiens dont je ne connaissais finalement pas grand chose. Tout ce que je savais à son propos c’était qu’il s’agissait d’une importante cité sise sur un vaste plateau et encerclée par une rivière. Elle avait connu il y avait de cela quelques années une révolte populaire. L’armée avait dû intervenir et le chaos le plus total y avait régné durant de longues semaines. Puis le gouvernement avait reprit son contrôle et depuis l’ordre y régnait. Yasmine nous avait affirmé qu’Odiens serait parfaite pour débuter nos concerts. Nous l’avons crû : elle savait très bien ce qu’elle faisait.
Derrière nous suivait un camion chargé de notre matériel et un autre car transportant notre personnel. Dans le véhicule, l’ambiance était calme et détendue. Barnes, notre chanteur, écoutait son walkman, vautré sur deux sièges. De temps à autres il s’époumonait sur un titre. Toujours du « hard rock ». Son style préféré. Et très franchement il devenait agaçant à force de crier à tue-tête, comme s’il était seul.
O’Neil, notre guitariste, dormait à l’arrière. Depuis le départ. A croire qu’il ne faisait que ça. Une vraie marmotte. Et lorsqu’il avait fini une sieste, il en recommençait une autre à une nouvelle place. C’était assez comique. Les yeux bouffis par la fatigue, ses cheveux blonds en bataille, il baillait tant et plus quand il se réveillait. Puis il s’étirait, se levait, faisait quelques pas dans le couloir du bus et se recouchait.
Horn, notre batteur, regardait défiler le paysage, ses baguettes à la main, tapant un rythme, toujours le même, sur l’accoudoir du fauteuil. Il semblait perdu dans ses pensées, à mille lieux de là. Pas une fois il n’ouvrit la bouche. Comme s’il avait peur. Comme si la perspective de jouer devant une foule de fans l’inquiétait. Ou le terrorisait même. Pourtant, le groupe « Zombies » était habitué à se produire sur scène. Certes, pas à cette échelle. Et encore moins en dehors de Clède.
Carre, notre bassiste, lisait un roman d’horreur signé d’un auteur à succès. Il dévorait chaque page, les yeux exorbités, son crâne rasé luisant sous l’effet du chaud soleil qui brillait au-travers des vitres du car. Il paraissait passionné par son livre, au point de ne jamais lever la tête vers nous. Mais peut-être avait-il lui aussi peur. C’était impossible à dire.
Moi je jouais aux cartes avec Yasmine, à l’avant, près du chauffeur, un gars costaud, barbu et jovial qui était un habitué de ce genre de voyages. Il exerçait cette profession depuis plus de vingt ans et avait vu défiler les plus grands noms de la scène du « metal ». Une vraie encyclopédie vivante que j’admirais. A vrai dire, je me sentais bien inexpérimenté face à un tel personnage. Et quand il évoquait quelques souvenirs de ses précédentes tournées je peinais à me convaincre qu’à présent c’était nous qu’il emmenait vers la gloire. Le hasard voulait qu’il ait été là lors de la tournée triomphale de « Dead Town ». Le fait de transporter aujourd’hui les descendants de ces légendes l’amusait d’ailleurs au plus haut point. Il ne se priva d’ailleurs pas de jouer les nounous avec nous, ceci durant les deux mois que durèrent notre voyage, nous gavant d’anecdotes croustillantes. Mais étrangement mes quatre amis finirent par le faire taire. Comme s’ils semblaient embarrassés par ce qu’ils entendaient. Ou alors n’étaient-ils tout simplement pas prêt à évoquer leurs pères réciproques. A la décharge de leur fils, il est vrai que ces derniers étaient tous décédés de manière brutale. Raviver leur souvenir était malsain.
Ainsi donc je me retrouvais comme par hasard aux côtés de Yasmine. Nous faisions comme si rien ne s’était jamais passé entre nous. Il s’agissait d’une attitude stupide, vu la mémorable nuit que nous venions de vivre tous les deux, mais pour ma part ce comportement me satisfaisait pleinement. Tirer un trait sur l’inconcevable n’était-il pas la meilleure des solutions ? J’étais marié rappelons-le. Et je ne souhaitais aucunement me séparer de ma femme. Même si à l’instant présent elle avait refusé de me suivre. Ce qui ne m’empêchait pas de l’aimer.
Pourtant, si à ce moment nous devisions, Yasmine et moi, comme deux personnes normales, je savais pertinemment que la nuit prochaine les choses prendraient une tournure différente. Parce qu’inévitablement je me retrouverais dans le même lit qu’elle. Même si je ne le voulais pas. Impossible cependant d’y couper, j’en étais certain. Car au moment de monter dans nos chambres d’hôtel à Odiens, Yasmine me proposerait de l’accompagner. N’avait-elle pas réservé que trois chambres pour le groupe ? Il ne fallait pas être grand devin pour savoir que l’une d’entre elle nous était destinée. Du moins en regard de ce que nous venions de vivre il me paraissait normal que ce soit le cas.
Durant le trajet j’ai élaboré un plan pour éviter tout cela. Un plan stupide qui ne reposait sur rien de vraiment concret. Je pensais pouvoir être en mesure de devancer Yasmine lorsque nous nous présenterions à la réception de l’hôtel. J’avais l’intention de demander une seule chambre que je paierais de ma poche. Ainsi, elle serait dans l’obligation de dormir seule.
L’arrivée à Odiens ne fut pas triomphale. Elle fut d’ailleurs à mille lieux de ce que nous imaginions. Nous avons traversé la cité dans une indifférence absolue, passant dans plusieurs quartiers presque déserts. Et si nous nous tenions bel et bien derrière les vitres du véhicule, dans l’attente de saluer notre public, nous ne vîmes personne. A croire que tous les habitants se contrefichaient bien de notre venue. Je me suis même demandé un moment si tous ces gens savaient que « Zombies » jouerait ce soir. A moins que le groupe ne soit pas aussi célèbre que ce qu’affirmaient mes comparses. Barnes, pour sa part, s’est énervé à l’encontre de notre manager. Il a tout d’abord commencé par affirmer que nous avions tout de même vendu plus de 10'000 exemplaires de notre premier album. Ce qui dénotait un certain succès. Puis il a poursuivit d’un ton courroucé :
« C’est pas rien merde ! Je ne connais pas beaucoup de gars qui réalisent ça durant leur carrière. Tu es sûre d’avoir fait toute la publicité qu’il fallait pour notre tournée ?, a-t-il poursuivit en pointant un doigt accusateur sur Yasmine.
- Ne t’inquiète pas, répondit cette dernière en souriant d’un air bienveillant et franchement chaleureux. Il y aura du monde ce soir. J’en suis certaine. »
Elle paraissait si sûre, que tous nous eûmes envie de la croire. Parce qu’elle avait dans ses beaux yeux cette lueur persuasive que nous connaissions. Comme si elle était capable de prédire l’avenir. Ou même de le transformer. Et nous avons été tous les quatre hypnotisés par ce regard. Inutile de le nier aujourd’hui. Nous avons tout gobé. Et elle eut raison. Le concert de cette nuit fut un grand succès, malgré les premières impressions négatives qu’Odiens nous donna.
Quelques minutes plus tard, nous débarquions à l’hôtel réservé par notre chère Yasmine. Un joli établissement au charme coquet, nullement tapageur et très confortable. Elle avait su merveilleusement bien concilier bourse peu fournie et logis agréables. Et jamais nous ne fûmes suffisamment bien élevés pour l’en remercier. Enfin, passons, tout ceci est bien lointain.
Elle a pris les devants, fonçant vers la réception avant même que je ne puisse faire le moindre pas. Puis elle a répartit les chambres alors que nous ne faisions encore que passer le pas de la porte. Barnes et O’Neil eurent les honneurs de la première, Horn et Carre dans la deuxième. Bien évidemment la troisième fut pour moi et Yasmine. Mon plan s’effondra ainsi, sans tambour ni trompette. Avant même que je ne sois susceptible de le mettre à exécution. Je n’ai donc pas osé demander une chambre simple et je me suis rangé à l’avis de notre manager, les épaules basses et les yeux rivés sur la moquette de couleur rouge. Les autres m’ont regardé d’un air entendu, souriant, s’échangeant des clins d’œil vulgaires. O’Neil m’a même glissé un « petit veinard » en prenant la direction de l’étage, me poussant du coude. C’est donc dans une grande angoisse que j’ai suivi l’égérie de mes nuits vers l’ascenseur, tentant tant bien que mal de me convaincre que je saurais résister à ses avances. Oui, tout devait aller pour le mieux. J’ignorerais Yasmine, même s’il lui prenait l’idée saugrenue de se dévêtir devant moi. Je tournerais la tête s’il le fallait et je dormirais dans le couloir. Aucun problème. J’aimais Valérie. Que dis-je ? J’étais fou d’elle. Il n’y avait donc aucune raison que je la trompe encore une fois. Une fois de trop ai-je envie de rajouter. Bien qu’une fois soit déjà trop. Je résisterais à toutes les avances de Yasmine, je fermerais les yeux, je m’enfermerais dans les toilettes même. Pourtant tout au fond de moi, là où se terraient mes instincts les plus bestiaux, je savais qu’il n’en serait rien. Je ferais l’amour à cette femme qui avait embelli mon adolescence. Et je maudis mon épouse de ne pas être avec moi alors que les portes de l’ascenseur s’ouvraient sur le troisième étage du bâtiment.
Je l’ai laissé s’engager en premier dans le couloir décoré de beaux tableaux qui montraient des vues de la région, un couloir chaleureux entièrement fait de bois clair. Quelques fauteuils à l’aspect faussement ancien étaient disposés dans un angle, non loin de l’ascenseur. Le tout était éclairé par des appliques de style 19ème siècle. Tout à fait ravissant et finalement assez proche du décor de l’Orient Express. Puis elle est arrivée devant la chambre 404, notre chambre. Elle est entrée, non sans me lancer un gentil sourire. J’ai pénétré à mon tour dans ce qui revêtait des allures d’antre démoniaque, de moins en moins pressé de la suivre. J’ai traîné les pieds, mais finalement je suis arrivé dans cette satanée chambre. Et elle me charma immédiatement. Intime, elle comportait aussi des parois en bois, un grand lit du même matériau et deux vues d’Odiens. Une télévision trônait sur une imposante commode rustique. Et une large baie vitrée s’ouvrait du côté nord, révélant une vue superbe sur la non moins fameuse Montagne Blanche, particularité de la cité puisque la région était d’aspect plutôt plate, hormis cette grande bosse qui dominait la ville. Je sus que j’allais me sentir tout à fait bien ici. Trop bien même. Le tout n’était certes pas exagérément luxueux, mais cela suffit à mon bonheur.
Nous nous sommes installé sans parler, sans échanger le moindre mot, chacun s’affairant à déballer partiellement ses bagages pour s’emparer de ce dont nous aurions besoin durant cette journée. C’est alors que j’éprouvai la pire des épouvantes. Une épouvante qui m’arracha une douleur aiguë dans le ventre. Je savais ce qui allait arriver ici dans très peu de temps. Et fatalement j’attendais ce moment. Bêtement. Stupidement résigné. Ne cherchant même pas à l’éviter. Je ne fus pas déçu. A peine venais-je de refermer la grande armoire murale qui sentait bon le sapin que Yasmine se glissait derrière moi, me serrant très fort dans ses bras. Je crois que j’ai sursauté. En tout cas j’ai éprouvé un frisson terrible qui s’en vint parcourir chaque parcelle de mon corps, mourrant au creux de mon estomac en un geyser épouvantablement puissant. Je me suis retourné vers elle, très vite, et je l’ai repoussée en lui murmurant d’une voix étranglée :
« Non, s’il te plaît. Je ne veux pas. Je tiens encore à Valérie. Je l’aime même. Ce qu’on a fait la nuit passée toi et moi était une erreur. »
Mes paroles n’ont pas arrêté ses velléités, bien au contraire. A croire qu’elle ne m’a pas écouté. Puisqu’elle est revenue à la charge, se collant à moi. A cet instant j’avoue que j’étais incroyablement excité et mon sexe a durci en un millième de secondes. Le fait de sentir le contact de ses seins merveilleusement fermes contre ma poitrine y fut pour beaucoup. Sans oublier bien évidemment la chaleur de sa chatte toute ouverte. Je pense qu’à ce moment précis j’ai perdu tout sens commun. Devenant aussi faible que le plus vil des hommes. Toutes mes promesses de fidélité se sont effondrées, une à une, comme un château de cartes, au sein de la tempête qui ravageait mon esprit. Je n’ai vu plus que sa bouche sensuelle qui s’approchait de moi, ses lèvres splendidement sucrées. La tête me tournait, l’air me manquait. Et c’est là qu’elle s’est mise à me glisser au creux de l’oreille, de son ton si sensuel :
« Tout va bien. Ta femme n’en saura rien. C’est normal que tu te sentes seul. Tu ne dois pas culpabiliser, nous ne faisons que quelque chose de très humain. »
J’ai voulu lui répondre, oh oui j’ai même tout fait pour y parvenir, que j’allais partir et que jamais je ne pourrais tromper à nouveau Valérie. Mais rien n’est sortit de ma bouche. Si ce n’était un silence coupable aux allures d’acceptation. La suite des événements me répugne encore aujourd’hui. J’ai fait taire toutes mes peurs et cet horrible sentiment de trahir celle qui m’aimait encore. Je me suis rapproché des lèvres entrouvertes de Yasmine et je l’ai embrassée. Comme un fou. Passionnément. Nos deux langues ont joué longuement ensemble, nous rendant à chaque seconde qui passait de plus en plus bouillants et torrides d’ardeur.
Ce jour-là nous avons fait une nouvelle fois l’amour. Sauvagement. Au point que mon dos fut lacéré de griffes. Le lit était un champ de bataille, nos habits jonchaient le sol, les lampes de chevet étaient renversées. Mais jamais je ne fus plus comblé. Oui, au moment où j’explosais en Yasmine, je frappais aux portes du paradis. Elle m’a laissé épuisé comme jamais, transpirant, le corps en feu, les membres douloureux, le souffle court, baignant pourtant dans une béatitude quasiment surnaturelle. Quand j’y repense je ne souhaite qu’une chose : recommencer au plus vite.
Deux heures plus tard nous nous apprêtions à donner notre premier concert. Notre manager nous livra ses dernières consignes dans le hall principal de l’hôtel. Elle voulait que nous mettions le feu à cette ville. Pour se faire, elle avait décidé de nous relooker entièrement. Pour ma part, elle m’avait rasé complètement le crâne. J’avais cependant dû garder mes lunettes car sans elles je n’y voyais pas à deux mètres. Mais ce fait ne dérangea personne : bien au contraire, ainsi affublé je présentais une allure mi-voyou, mi-intello. Ce fut ma marque de fabrique durant toute la tourné. Et les autres membres du groupe approuvèrent avec moult claques dans le dos ce changement bienvenu. Ces derniers, justement, reçurent aussi quelques changements : Yasmine souhaitait que nous ressemblions à notre musique. C’est-à-dire sauvage, brutale, dépravée, inquiétante même. Elle nous ordonna donc de nous peintre le visage, comme les membres d’un autre groupe qui eut son succès dans les années septante. Barnes faisait horriblement peur avec ses airs de démons pâle, ses longs cheveux châtains retombant en cascades étudiées sur ses larges épaules. Des traînées rouges avaient été dessinées sous ses yeux, symbolisant du sang qui s’en venait échouer à la pointe de son menton. O’Neil, dont la peau était naturellement blanche, ressemblait à un vrai zombie. Et les lentilles rouges qu’il portait pour les concerts lui conféraient des allures de mort-vivant inquiétant. Ses lèvres étaient peinturlurées d’un rouge sanguinolent, comme s’il venait de terminer un repas fait de chair humaine. Horn s’était transformé en copie parfaite d’un cadavre putréfié. L’odeur en moins. Le pourtour de ses yeux avait été rehaussé de noire, ce qui faisait ressortir toute la puissance de son regard déjà ordinairement pénétrant. Carre, lui aussi rasé comme moi, faisait penser à une momie récemment embaumée. Ses dents avaient été faussement abîmées pour donner l’impression que sa bouche était garnie de crocs affûtés. Quant à moi je devenais une sorte de créature cauchemardesque, tenant du fantôme revenu de son monde spectral. « Zombies » était réellement né. A Odiens, dans le couloir d’un hôtel.
Le concert fut mémorable. Et épuisant. Nous jouâmes comme jamais, nous laissant aller à de grandes improvisations. Le tout dura deux bonnes heures et la nombreuse foule, gavée par notre musique, nous rappela encore une dizaine de fois. Oui, Yasmine avait eu raison : Odiens n’attendait que notre venue. Les autres villes également. Le lendemain, nous nous levions très tôt et prenions place dans notre car, suivis par tous les techniciens. Chaque jour ce manège reprenait. Nous roulions longtemps, puis arrivé à destination nous nous reposions une heure ou deux pour finalement nous relever et jouer le soir. Autant dire qu’il était impossible de tenir à ce rythme sans quelques dopants « maison » et en ce qui me concernait seul l’alcool pouvait me redonner un coup de fouet. Je pouvais dès lors donner le meilleur de moi-même, émerveillant tous nos fans, subjuguant même les professionnels. Pourtant ce fut le début de ma déchéance physique. Petit à petit j’ai perdu du poids, mon corps devint si effrayant que mon déguisement de scène n’aurait plus été nécessaire. Mais je m’éclatai à fond durant cette tournée. J’avais l’impression d’être une star, que tout le monde m’obéissait au doigt et à l’œil. On me passait tous mes caprices. Je claquais des doigts, les gens engagés par Yasmine accouraient. On m’adulait, on me vénérait, les filles ne rêvaient que de mon corps. Le même sentiment animait les autres membres du groupe je crois. En tout cas à voir leur sourire béat et leur air rêveur, je pense qu’eux-aussi ont cru toucher au nirvana. Enfin ils sortaient de leur infernal quotidien et entrevoyaient la possibilité de quitter Clède à jamais.
Mais tout n’était pas aussi beau qu’il y paraissait. Car sous le vernis, il y avait la crasse. Tout d’abord, j’étais saoul du matin au soir. Je voguais perpétuellement dans un état semi-comateux, la réalité m’échappait. J’éprouvais même parfois l’envie de rentrer à Clède et de reprendre ma petite vie peinarde d’antan, de me reposer, de dormir. Chaque jour qui passait, j’avais l’impression de me détruire et d’oublier un peu plus qui j’étais. Au point de ne plus avoir d’identité.
Ensuite, le fait de vivre dans une telle promiscuité - le car n’était guère grand, ni les chambres d’hôtel - laissait exploser bien des tensions. Entre membres du groupe, puisque entre moi et Yasmine tout allait parfaitement bien. A vrai dire, j’oubliais même que j’étais marié à Valérie. Chaque soir je faisais l’amour à ma nouvelle femme, dans des positions sans cesse plus osées, de manière toujours plus frénétique. Désormais toutes mes pensées n’étaient tournées plus que vers elle. Et la complicité qui nous unissait était telle que nous ne pouvions plus nous passer l’un de l’autre. Partout où elle allait j’étais. Le fait de perdre de vue sa fantastique silhouette ne serait-ce qu’une seule seconde me plongeait dans un tel état de tristesse que je la suivais comme un chien attaché à sa maîtresse.
Comme je le disais auparavant, les autres membres du groupe m’énervaient. A force de vivre perpétuellement avec eux, ils m’agaçaient. Leurs manies m’exaspéraient. Barnes n’était en réalité qu’un play-boy stupide qui passait plus de temps devant son miroir que sur scène. Il se croyait irrésistible alors qu’il n’était rien de plus qu’une personne anodine. Comme nous tous. Il craignait tellement pour sa voix soi-disant si belle et précieuse qu’il passait des journées entières à ne pas parler. A croire qu’il n’était pas normalement constitué.
Kyle Carre, le bassiste, n’était pas plus communicatif. Il s’enfermait dans son monde, écoutant son walkman et nous regardant d’un air narquois, comme si nous étions tous des moins que rien.
Hike Horn, le batteur, avait toujours le caquet ouvert. Il disait tout connaître et avoir toujours raison alors qu’il n’était qu’un petit gonflé prétentieux. Il ne savait même pas aligner deux battements qui soient en rythme. Il aurait d’ailleurs mieux dû se montrer plus humble, plutôt que de raconter sans cesse ses improbables conquêtes féminines. Parce que se concentrer davantage sur ces morceaux n’aurait pas été un luxe : j’en avais plus qu’assez de jouer avec un type qui bafouillait ses gammes et qui n’arrivait même pas à tenir un rythme cohérent.
O’Neil était encore le plus sympathique des quatre. Bien qu’il boive trop. Je ne l’avais jamais vu sobre. Il avait toujours le nez plongé dans une bière : au réveil, à midi, au souper, le soir. Même quand il dormait, il laissait une canette à portée de main et il sirotait quand il émergeait de son coma. Sans oublier les doses de marijuana qu’il fumait de plus en plus souvent. Mais c’était aussi un génie dans son genre. Car au moins il faisait sa part de travail dans le groupe, nous faisant profiter de toute sa créativité.
Plus les jours passèrent et plus les choses se dégradèrent. Pourtant nous tîmes le coup, nous concentrant sur cette tournée. Notre succès prit tant d’ampleur que bientôt Yasmine fut obligée d’engager plus d’aides et se mit à passer de longues heures au téléphone pour modifier notre prochain lieu de concert. En effet, les fans étaient de plus en plus nombreux à vouloir nous entendre que les salles ordinairement prévues s’avéraient trop exiguës. Il fallut également se prêter à l’exercice périlleux des interviews, aux séances de photographies, aux émissions de radio. Seule la télévision semblait nous snober. Les conférences de presses se succédaient à un rythme infernal. Les journalistes nous posaient toujours les mêmes questions, Barnes monopolisait la parole comme à son habitude. Tous les reporters riaient et repartaient avec un CD dédicacé. Après ça il fallait serrer quelques mains, poser pour des photographes, sourire niaisement, paraître heureux et signer d’autres autographes, pour les fans cette fois-ci. Nous rentrions épuisés à l’hôtel, je me couchais, Yasmine à mes côtés. Elle aimait particulièrement me regarder dormir, me caressant, me murmurant de douces paroles. Et je goûtais avec joie à la douceur de ses mains expertes, bénissant le jour où je l’avais croisée dans les couloirs de la bibliothèque. Les concerts se poursuivaient inlassablement. Plus les jours défilaient, plus je prenais de l’assurance et je touchais à mon tour au génie. Même Barnes n’arrivait pas à m’arrêter. A chaque fois qu’il voulait en placer une dans son micro, je repartais sur un solo déchaîné. Cela faisait beaucoup rire le public. Légèrement moins ce con de Barnes. Et les autres membres du groupe se prenaient au jeu. Finalement, nous avons tous oublié notre petit programme savamment orchestré pour démarrer sur des jams totalement improvisés. C’était magique. Je me souviendrai toujours de la folie qui régnait dans la salle en ce mois d’août. Peu importe le nom de la ville. Les gens se jetaient les uns sur les autres, ils riaient, ils criaient, ils étaient transportés à mille lieux de là, dans un univers entièrement surréaliste. Nous avons terminé par un morceau imprévu et plus brutal que d’habitude et là je crois que le public a adoré, comme s’il s’attendait à ce que « Zombies » joue ce genre de musique. Et moi ça me motivait sacrement parce que j’en avais marre des petites balades pour gonzesses que Barnes souhaitait nous voir placer tous les cinq morceaux. Je voulais du vrai rock, sale, gluant, dégoûtant ! Finalement, le groupe s’est définitivement lancé dans des interprétations plus violentes. Nous entamions alors notre deuxième mue et « Zombies » devint une des valeurs de la scène du « black-metal ».
Ainsi nous jouions nos traditionnels succès, puis le concert dérapait dans un chaos immaîtrisable, pour la plus grande joie des fans. Pourtant malgré cet engouement, Barnes devenait de plus en plus nerveux. Il me menaça même de renvoi, fort heureusement les autres membres du groupe prirent ma défense. Mais dès cet instant la communication avec le chanteur est devenue de plus en plus difficile. Son rêve se désagrégeait et il avait la terrible impression que « Zombies » allait s’éteindre comme tous ces groupes rock qui implosent sous l’effet du succès. Ses craintes étaient compréhensibles, mais je doutais alors qu’il puisse avoir raison : le public venait chaque jour plus nombreux, la presse spécialisée accordait un intérêt sans cesse croissant à notre tournée, les organisateurs de festivals nous approchaient pour que nous figurions dans leur programme. « Zombies » n’était peut-être plus le petit groupe bien gentil d’antan, mais le succès valait bien une entorse au lay-out originel instauré par ses fondateurs, n’est-ce pas ? Seules les bandes qui ne savent pas évoluer sont appelées un jour à disparaître. C’est encore ce que je crois aujourd’hui. Et à cette période je n’étais pas le seul à penser ainsi, puisque Chris et Carre partageaient mon point de vue. Horn, pour sa part, semblait s’en contreficher : il était prêt à frapper sur sa batterie quel que soit le style de notre musique. Carre, lui, était enthousiaste car il avait toujours secrètement rêvé de perfectionner son genre dans un registre plus brutal : il était après tout un inconditionnel de Sodom, Slayer et Sepultura. O’Neil avait la tête qui fourmillait de nouvelles idées, il n’attendait plus que de se retrouver en studio et de pouvoir coucher ses créations sur le papier. Et connaissant son génie, j’étais assuré qu’il nous pondrait des titres qui ne tarderaient pas à devenir d’énormes succès. Voilà où nous en étions quelques jours avant la fin de notre tournée triomphale : notre futur se séparait en deux voies. D’un côté l’amateurisme, de l’autre le professionnalisme qui demandait un changement radical de style. La décision ne semblait pas être bien difficile à prendre, sauf pour Barnes, leader du groupe, qui hésitait toujours, de peur de voir son « jouet » se fracasser au creux d’une vague. Et il m’en voulait énormément d’avoir été l’instigateur de l’onde de choc qui traversait « Zombies ». Pourtant je n’avais conçu aucun plan pour dynamiter nos concerts. Tout était venu comme cela, par hasard. Nous devions pourtant saisir la balle au bond.
Mais bientôt il allait être trop tard : une coûteuse ardoise allait être laissée à Home Valley, la ville qui les avait vus naître, lieu de notre dernière représentation. Une ardoise qui allait éclabousser tout le groupe et lui couper définitivement toute chance de dépasser le stade de la gloire éphémère. Cependant il est encore trop tôt pour en parler.
Car avant cela je repense à ce trajet en car, avant d’arriver dans cette fameuse ville. L’instant où les masques sont brusquement tombés. L’instant également où les choses se sont mises en place pour conduire à l’horrible dénouement de notre tournée. Oui, c’est bien à ce moment que l’horreur s’est emparée de notre vie. Pourtant tout a commencé de manière fort anodine. Yasmine n’était pas avec nous dans le véhicule. Depuis la première fois durant ces deux mois. En effet, elle était partie avant nous pour préparer notre arrivée qui se devait d’être triomphale. C’est peut-être pour cette raison que Barnes a osé ouvrir la bouche. J’étais assis juste devant Carre qui écoutait son walkman. Une musique rythmée et plutôt brutale s’échappait de ses écouteurs alors que son visage laissait transparaître une joie incommensurable. Les autres membres du groupe vaquaient tous à des occupations diverses : Barnes écrivait de nouvelles paroles (certainement encore plus stupides que celles qui existaient déjà), Chris dormait dans les bras d’une fille rencontrée la veille, enfin Horn lisait un polar.
Puis soudainement le chanteur est partit dans un grand éclat de rire. Nous l’avons tous regardé, sauf Carre qui n’avait rien entendu à cause du son trop fort de sa musique. Il s’est excusé, puis, gêné, il a commencé d’un ton embarrassé :
« J’étais en train d’écrire un truc qui m’a rappelé un sacré souvenir.
- Ah oui ?, interrogea Horn en le dévisageant, une grimace sur le visage comme s’il était agacé. Tu veux pas nous dire de quoi il s’agit, maintenant que tu nous as tous dérangé.
- C’est un peu… Comment dire ? Personnel. Oui, c’est personnel.
- Alors boucle-là, intervint O’Neil. Et laisse-nous tranquille.
- C’est que j’aimerais bien vous raconter, reprit Barnes. Mais je ne pense pas que ça fasse très plaisir à Sam.
- Pourquoi ?, demandai-je à mon tour, soudainement inquiet.
- Ca concerne Yasmine. J’étais en train d’écrire de nouvelles paroles pour un hypothétique titre. Et ça parle de trahison.
- Je ne vois pas où tu veux en venir, repris-je, la voix pourtant hachée par l’émotion.
- Disons que c’est partiellement inspiré de faits réels.
- Bon lâche le morceau !, beugla O’Neil qui s’était recouché sur les seins de la fille, cherchant à se rendormir. Qu’on en finisse ! J’ai envie de me reposer moi !
- O.K., murmura Barnes, visiblement heureux d’avouer son crime, me souriant d’un air franchement peu sympathique. »
Ce qu’il a raconté cet après-midi fut épouvantable. J’en suis encore aujourd’hui très ému. Et dégoûté. Parce que j’ai compris ce jour ce que pouvait signifier le mot « tromper ». J’ai alors réalisé ce que Valérie allait endurer à son tour. J’ai aussi compris que je l’avais oublié durant ces deux mois. Ce qui ne contribua pas à me redonner un visage plus humain. Bien au contraire. Comment avais-je pu me comporter de la sorte à l’égard de celle que j’avais affirmé aimer ? Se pouvait-il que je sois si ignoble ? Oui, à présent je peux répondre par l’affirmative. Je suis un être abjecte. Mais j’assume.
Bref, venons-en aux propos de Barnes. Dans toute leur laideur. Je vais essayer de raconter cela comme il nous l’a livré. Sans fioritures. Ça s’est passé un soir, alors qu’il sortait de sa chambre d’hôtel pour aller s’empiffrer au distributeur de gourmandises disposé dans le couloir. Il faut dire que depuis le début de la tournée, Barnes avait tendance à se jeter sur les sucreries, comme il se jetait sur les femmes. C’est-à-dire avec une frénésie quasi démentielle. Et il a prit énormément de kilos à cause de ses excès de boulimie. Le stress je pense. Enfin peu importe. Il se trouvait devant la machine, mangeant un chocolat, quand Yasmine est arrivée, vêtue d’une chemise de nuit ultra-courte qui laissait entrevoir tous ses charmes. Barnes en est resté bouche bée et il a même oublié de manger. Comme il l’a raconté, elle était littéralement excitante. Une bombe sexuelle sortie de nul part. Elle a commencé à le caresser de ses douces mains, en des endroits que la morale réprouve, le rendant complètement fou de désir. Il n’a pas réfléchit bien longtemps avant d’accepter l’invitation de Yasmine et il s’est laissé entraîné vers la cage d’escaliers, au comble du bonheur. Elle s’est assise sur la rambarde, a ouvert son vêtement, révélant ses superbes seins. Barnes les a saisit, puis s’est délecté de leur douceur. Elle a ensuite saisit son pénis en érection, a écarté sa culotte et l’a glissé elle-même en elle. Et ils ont fait l’amour. Dans cet endroit pour le moins saugrenu. Au regard de n’importe quel curieux. Le chanteur ne s’est pas trop attardé sur le plaisir qu’il a éprouvé, bien que je devine qu’il avait énormément envie de tout nous raconter en détails. Non, ce qui retint surtout son attention fut l’horreur qui survint soudainement. En effet, alors qu’il besognait ma compagne, il a clairement vu une multitude de cadavres, placés un étage plus bas, tendre le bras vers lui. Comme s’ils cherchaient à l’emmener. Ou peut-être le suppliaient-ils de les aider ? Barnes ne savait pas vraiment. Néanmoins, la vision de ces corps putréfiés, dégageant une odeur insoutenable, le visage figé en de grotesques grimaces, lui causèrent le pire des émois. Il a voulu stopper ce qu’il était en train d’entreprendre, s’écartant violemment de Yasmine, mais cette dernière l’a empoignée avec fermeté. Puis elle l’a précipité surs ses seins, en murmurant qu’il ne devait pas croire tout ce qu’il voyait. Et en une seconde les morts ont disparu. Il conclut son histoire en nous affirmant qu’il était certain de ce qu’il avait vu ce soir-là. Que tout ceci avait été réel. En ce qui me concernait, ce qui me troubla le plus ne fut pas cette scène de cadavres, mais bien le fait que l’égérie de mes nuits ait pu me tromper. Oui, j’étais effondré. Groggy même. Incapable de comprendre comment elle avait pu me faire ça. Et surtout pourquoi ?
Je n’eus pourtant pas le temps de pousser plus avant ma morbide réflexion, puisque O’Neil, qui faisait semblant de s’être rendormi et qui avait tout écouté avec grand intérêt, ouvrit à son tour la bouche pour nous livrer une autre aventure encore plus terrifiante. Je me souviens encore de ses propos. Il s’est dirigé vers le petit groupe qui s’était rassemblé autour de Barnes au fur et à mesure que son récit progressait et il s’est agenouillé sur le siège, près de Carre. Il a poussé un grand soupir. Ses traits semblaient tirés, comme s’il était très fatigué ou même choqué. Et son teint était cireux. Il nous a d’abord tous regardé l’un après l’autre, de ses yeux exorbités par l’effroi, s’attardant plus longuement sur moi. A ce moment je crois que j’ai pu percevoir une pointe de tristesse à mon égard. A moins que ça ne soit de la compassion. Je ne sais pas. Enfin, il a déclaré, d’une voix rocailleuse, prenant son temps entre chaque mot, parce qu’il ne souhaitait pas me blesser davantage :
« C’est marrant. Enfin non ça ne l’est pas vraiment finalement. Mais il m’est aussi arrivé un truc bizarre. Dans le genre. Vous vous souvenez du concert où j’ai dû quitter la scène précipitamment parce qu’une corde de ma guitare avait cassé ?, poursuivit-il en attendant que nous acquiesçons. Yasmine m’a conduit au pas de course dans les couloirs de la salle vers une petite pièce. Elle m’a dit que notre technicien s’y trouvait et qu’il allait vite réparer cela. On a cheminé pendant cinq bonnes minutes, traversant des halls mal éclairés, descendant des escaliers pour en remonter d’autres. A vrai dire je ne savais même plus où nous étions et rapidement je n’ai plus rien perçu des sons de la salle. On a débouché dans une pièce presque obscure. Un débarras je crois. En tout cas il y avait pleins d’étagères chargées de cartons et de matériel dont je ne connais même pas l’utilité. Je lui ai demandé ce que c’était que ces conneries et où était le gars en question. Elle s’est contentée de refermer la porte derrière nous et d’allumer la faible ampoule sensée éclairer la salle. Puis elle m’a sourit et lentement elle a ouvert sa blouse et s’est déshabillée. J’étais ébahi et complètement déboussolé. Je ne comprenais pas ce qu’elle était en train de faire. C’est vrai bon sang ! Il y avait urgence, je devais venir vous rejoindre au plus vite et elle jouait un jeu dangereux, comme si nous n’étions pas en concert. J’ai voulu lui dire qu’elle devait se reprendre et stopper ses bêtises. Mais au contraire elle a entrouvert ses jambes, me révélant toute son intimité. Et elle m’a murmuré de venir la rejoindre. J’étais hypnotisé. Et j’ai avancé. Stupidement. Quand je me suis retrouvé tout près d’elle, elle a poursuivis en me déclarant que ça allait me détendre et que la situation était parfaitement maîtrisée. J’ai oublié tous mes soucis et j’ai accepté son offrande. Quand ce fut terminé elle m’a tendu ma guitare échouée non loin de là. La corde était réparée… »
Le choc fut encore plus dur à encaisser cette fois. Ainsi, elle m’avait trompé à une deuxième reprise. J’avais envie de vomir. Pire, je souhaitais la gifler pour ce comportement odieux. Et c’est la bouche crispée en un rictus mauvais, les larmes au coin des yeux et les tempes bourdonnantes de rage que je subis une nouvelle histoire. Ce fut Horn qui parlait maintenant. Assis à côté de Barnes, il ne leva pas à un seul moment les yeux vers nous. Il resta la tête basse, le regard perdu dans la contemplation de la moquette du car. Et sa voix était grave, hachée par l’émotion.
Il nous livra qu’il se trouvait un soir au bar de l’hôtel dans lequel nous étions descendus. Tout le monde semblait dormir. Il est vrai qu’il était très tard. Ainsi, seul avec une bouteille de whisky devant lui, il buvait verre sur verre, incapable de trouver le sommeil. Il avait donc pris la liberté de s’emparer de cette bouteille, se disant qu’il la paierait demain. N’était-il pas une star ? N’avait-il pas droit à quelque petit caprice ? C’est au moment où il entamait la deuxième moitié de son breuvage qu’il entendit des pas dans son dos. Il eut très peur, car il pensait à tort qu’il s’agissait d’un employé de l’hôtel. Se sentant coupable, il était sur le point de lui sortir une excuse vaseuse pour expliquer pourquoi il se trouvait ici à une heure pareille, quand à sa plus grande surprise il reconnut Yasmine dans cette silhouette qui avançait à sa rencontre. Cette dernière était presque nue. En effet, elle ne portait en tout et pour tout qu’un soutien-gorge transparent qui laissait voir les mamelons de ses seins et un string tout autant invisible. Elle s’est alors frotté à lui, l’excitant tant et plus, ne parlant à aucun moment. Et Horn, malgré le fait qu’il soit complètement saoul, ne parvint pas à résister longtemps à ses avances. Elle s’est retournée, lui a présenté ses magnifiques fesses et il s’est rué en elle. Le batteur ne s’est pas lui non plus perdu en conjonctures diverses sur ce qu’il a fait avec ma compagne. Il est resté décent et je l’en remercie. Tout ce que je sais, c’est qu’à un certain moment, tandis qu’il se mirait dans le grand miroir positionné en face de lui, culbutant ma bien-aimée, il a vu ce fameux miroir se barbouiller de sang. De larges traînées de ce liquide coulaient lentement le long du verre, s’échouant sur le tapis de la pièce. Il a sursauté, mais ce n’était encore rien comparé à la frayeur qu’il eut en découvrant que celle qu’il chevauchait était en réalité un cadavre en décomposition. Une sorte de femme squelettique au visage buriné, dont la peau était tombée par plaques entières en certains endroits et dont les cheveux ne ressemblaient plus qu’à des fils entremêlés entre eux. Sa bouche était édentée et les rares dents qui y subsistaient étaient pourries. Ses lèvres étaient fendues, suppurant un liquide peu appétissant. Ses yeux n’étaient que deux billes sans vie, exorbités, rainurés de veines explosées, ce qui lui donnait des airs de démon. Ses seins n’étaient plus que deux bosses pendouillant vers le bas, parcheminées, lacérées, défraîchies. Le pire était encore l’odeur à ce qu’il nous assura. Une odeur pestilentielle. A réveiller un mort. Et c’était vraiment le cas de le dire. Il a sentit la bile lui monter à la gorge et le whisky ingurgité jusque-là faillit bien ressortir en flots nauséabonds sur la croupe défraîchie de sa cavalière. Savoir qu’il se trouvait en ce moment en elle, son sexe enserré dans un vagin en putréfaction le plongea dans le plus grand des tourments et un cri s’en vint mourir sur ses lèvres tandis que sur le miroir s’affichait un mot écrit en lettres de sang. Rien qu’un mot. Un mot dont il ne comprit pas la signification. Mais que je saisis parfaitement aujourd’hui : « assassin ». Tout s’est arrêté en une seule seconde, disparaissant comme si ça n’avait jamais existé, comme si cette horreur n’était due qu’à un effet de son imagination embuée par l’alcool. Et alors que Yasmine l’embrassait passionnément, se retournant vers lui, toujours aussi belle et désirable, il explosa violemment, les traits congestionnés par l’effroi mêlé au plaisir. A voir son teint pâle et ses yeux cernés de noir, j’ai compris qu’il ne mentait pas. Il avait bien l’impression d’avoir vu tout ce dont il nous parla. Si sur le moment ceci me parut tout de même impossible à avaler, à présent mon avis est tout autre. Horn ne savait pas qu’il était sur le point de saisir une vérité. Peut-être ne le saura-t-il jamais. Mais son sort actuel m’importe peu.
Parlons plutôt de Carre qui lui aussi se livra après ses compères. Il s’est levé après que son frère ait finit son récit, puis il s’est mis à faire les cent pas le long du couloir étroit du car. Il a fermé et rouvert une bonne dizaine de fois ses mains, avant de se lancer. Puis il ne s’est plus arrêté d’agiter ses fameuses mains aux doigts si fins devant lui, comme pour appuyer ses dires, marchant tant et plus. Sa voix était hachée par la terreur et ses épaules courbées par le poids du secret qu’il avait dû cacher durant tous ces jours. Il a décrit son aventure de manière détaillée, comme s’il était dans un roman :
« Moi aussi j’ai vécu un truc du même genre. C’est dingue. Quand je vous écoute, je me dis que quelque chose ne tourne pas rond avec notre manager. Mais je n’ai pas vraiment envie d’y réfléchir plus longtemps. Parce que c’est impossible, parce que ce genre de choses n’existe pas. Non, pas dans la réalité. C’est trop fou, trop inconcevable. Et je me refuse à accorder du crédit à tout ça. De toute manière ça ne peut qu’être le résultat de tout ce qu’on s’est envoyé durant cette tournée. Vous savez : les joints, l’alcool, les pilules. C’est peut-être le signe qu’on devrait lever le pied et arrêter les frais. On a été trop loin. Enfin, je vais aussi vous raconter mon histoire. Voilà, je me trouvais dans les toilettes de notre chambre d’hôtel. C’était à Herben. Vous savez, cette ville perdue dans les montagnes. Un coin charmant d’ailleurs. Passons, ce n’est pas le sujet. Mon frère mangeait avec vous au restaurant de l’établissement. Moi j’avais dû monter parce qu’un truc n’avait pas passé et j’avais quelques ennuis gastriques. Vous vous rappelez ?
- Oui, je m’en souviens, intervint O’Neil, captivé par le récit.
- Et c’est là que Yasmine est venue frapper à la porte des toilettes. Je ne sais pas comment elle a fait pour entrer dans la chambre, elle n’avait pas la clé. Mais toujours est-il qu’elle était derrière cette porte.
- Et moi je me rappelle qu’elle a dit qu’elle devait passer un coup de fil urgent ce soir-là. Elle a quitté la table et on ne l’a plus revue pendant une demi-heure, l’interrompit à nouveau O’Neil, les autres acquiesçant à ses propos.
- Et pour cause, reprit Carre, puisqu’elle était avec moi. J’ai cru que c’était toi frangin. Alors j’ai crié que tu me laisses en paix. Mais j’ai entendu la voix de Yasmine derrière la porte. Elle a d’abord essayé de baisser la poignée, puis voyant que j’avais fermé à clefs, elle m’a demandé de lui ouvrir. Je lui ai rétorqué que je devais d’abord finir ma commission. Puis quand ce fut fait, je suis sortit. Il n’y avait plus un bruit dans la chambre. Alors j’ai pensé qu’elle était repartie. Je me trompais : elle était bien là. Et nue sur le lit qui plus est. J’ai été très surpris. Je lui ai demandé ce qu’elle faisait, elle m’a répondu qu’elle avait envie de moi depuis longtemps. Je me suis dit qu’elle était dingue, mais je l’ai laissé poursuivre. Elle a ensuite affirmé que je devais profiter de l’occasion. J’ai dit non, que je ne pouvais pas te faire ça à toi, continua-t-il en me regardant. Elle a répliqué que tu n’étais rien à ses yeux. Que tu ne comptais pas. Que tu n’étais qu’un passe-temps. Et que de toute manière tous les autres membres du groupe ne s’étaient pas privés de lui faire l’amour. J’étais plutôt estomaqué, vous imaginez. J’avais même extrêmement de peine à croire que vous aviez tous trahis Sam. Surtout toi frérot. Mais je sais maintenant qu’elle disait la vérité. Je ne vaux guère plus que vous, remarquez. Parce que je l’ai aussi fait. Je suis désolé Sam. Je te jure que je ne voulais pas. Ça s’est passé comme dans un rêve, sans que je ne puisse me contrôler. J’avais l’impression d’être quelqu’un d’autre. Une machine. Je me suis vu avancer vers elle, ouvrir ma braguette et me précipiter entre ses jambes. Oui, je lui ai fait l’amour. Pire, on peut dire que je l’ai baisée. Parce que c’était sale. Mais ce n’est pas le plus effrayant. Au moment d’exploser, j’ai sentit une main fouiller à l’intérieur de mon corps. Je m’explique. Il y eut tout d’abord cette odeur. Une odeur de chair putréfiée mêlée à celle plus discrète de la terre sèche qu’on retrouve dans les cimetières. Ça ne m’a pas empêché d’accélérer le rythme de nos ébats, malgré le fait que j’avais les narines emplies de ce parfum de mort. J’ai même manqué de suffoquer. Puis il y a eu ces traces boueuses de pas qui menaient jusqu’au lit. J’ai sursauté, me demandant bien qui avait pu laisser de telles empreintes. C’est alors que j’ai senti une poigne de fer enserrer mes poignets et les rejeter sur le matelas, m’empêchant définitivement de bouger. J’ai haleté sous l’effet du plaisir, mais il était impossible de le nier : j’avais également peur. Immobilisé, soumis à tous ses fantasmes, j’ai été giflé. Ça a commencé par des claques anodines et molles, puis elle a émis un son plus rauque, ses yeux ont semblé s’enflammer d’une lueur diabolique et les premiers coups de poing sont tombés, envoyant valser ma tête en tout sens. Naviguant entre douleur et excitation suprême, j’ai perdu tout sens commun et ai peu à peu sombré dans un état d’hébétude totale. La voix gutturale et déformée de Yasmine m’est parvenue, violente, brutale, haineuse avant qu’elle ne me hurle, la bave aux lèvres :
« Violeur ! Crève ! Meurs ! Tu vas payer ! »
Et c’est à cet instant que l’angoisse qui m’étreignait a pris toute son ampleur, alors que les coups continuaient de pleuvoir, sans cesse plus puissants, avec la régularité d’un métronome. La chambre s’est embrasée d’une lueur orangée et je le jure j’ai vu des flammes lécher les murs. Je sais que ça peut paraître fou, mais c’est bien ce que j’ai vu. J’ai voulu hurler, me libérer de cette étreinte mortelle, refuser tout ce que son corps me proposait, mais j’étais plaqué sur ce lit, incapable d’esquisser le moindre mouvement, comme paralysé. Un orgasme effroyable a traversé tout mon être, m’a secoué de spasmes, je me suis vu mourir. J’ai suffoqué, pleuré, crié, rien n’y a fait : la douleur était encore plus sauvage, martyrisant ma poitrine, comme si d’invisibles doigts fouillaient mes entrailles à la recherche de mon cœur. Et soudainement tout s’est arrêté. Je me suis retrouvé seul sur le lit, alors que Yasmine se retirait lentement de la pièce. Je pouvais encore voir son dos et ses fesses excitantes disparaître par l’entrebâillement de la porte. Le visage douloureux après tous les coups que je venais d’encaisser, j’ai soudainement éclaté en sanglots, effrayé par ce qui venait de se passer. J’aurais tant voulu être ailleurs, à mille lieux de là. Et c’est à cet instant que j’ai remarqué sur ma poitrine la balafre sanguinolente. Regardez, conclue-t-il en ouvrant sa chemise, nous révélant une fine cicatrice encore ensanglantée qui courrait de son sternum jusqu’à son bas-ventre. »
Nous fûmes ébahis, terrorisés même. Comment cela pouvait-il être possible ? Est-ce que tout ce qu’il avait raconté était bien réel ? A voir cette blessure, nous ne pouvions en douter. Mais nous avons tous préférés cet après-midi-là ignorer la tangibilité de ces faits. Et nous avons mis tout ceci de côté, dans l’attente d’une explication valable. Et concrète.
De toute manière, mes quatre compagnons n’eurent pas vraiment le temps de s’attarder en vaines conjonctures, parce que j’ai fini par éclater en puissants sanglots après ces récits. Carre était à côté de moi, ne sachant pas quoi faire pour me calmer, gêné. O’Neil m’a parlé gentiment, mais rien n’y fit. Ils me dégoûtaient tous. Ce n'étaient que des porcs, des bêtes, des enfoirés. Finalement tous les occupants du car se sont rassemblés autour de moi. Ils se sont excusés bêtement. Ils avaient l’air sincères. Mais je ne voulais plus les voir. Parce que ce que je savais désormais, à savoir que Yasmine m’avait trompé à de multiples reprises, était trop ignoble. Je prenais soudainement conscience, dans la douleur, qu’elle ne m’aimait pas. Pire, elle ne m’avait jamais aimé. Je l’ai détestée pour tout cela. Et j’étais littéralement assommé, tel un boxeur au bord du K.O. Dès lors, une seule pensée a obnubilé mon esprit : me venger d’un tel affront. Mais avant, il fallait qu’elle m’explique pourquoi elle avait fait ça. Comprendre ne m’apporterait aucun réconfort. Pourtant, j’en avais tout simplement besoin. Pour ne pas m’effondrer tout de suite.
Chapitre 10 : obsèques
Valérie est toujours attablée à la cuisine, en pleurs, serrant son mouchoir du plus fort qu’elle le peut, de ses petites mains délicatement manucurées. Au-dehors, l’orage est toujours très violent. Lorsqu’un coup de tonnerre plus brutal que les autres résonne aux alentours, la maison tremble sur ses fondations. Ça ressemble à des détonations, pire même : des explosions. A chacun de ces coups, il lui semble que son cœur s’arrête de battre quelques secondes. De longues secondes. Et son sang se glace dans ses veines contractées par l’angoisse. Elle entend aussi les furieuses bourrasques chasser la pluie contre les fenêtres, avec une force inouïe. Le vent pénètre également par la grande cheminée du salon, produisant un son angoissant qui n’est pas sans rappeler une respiration humaine. Elle a l’impression que toute la bâtisse va se soulever d’un coup et s’envoler dans les cieux, pour ne jamais retomber. Le toit émet de sinistres craquements, corroborant davantage cette thèse. Dans la pièce, il règne une ambiance froide, due en partie à un courant d’air pénétrant. Valérie tremble tant et plus, croisant les bras pour tenter vainement de se réchauffer. Puis, n’y tenant plus, elle décide de se lever pour préparer du café. Pendant que l’eau cuit sur le potager, elle ne peut s’arrêter de pleurer. Dans un gémissement lancinant, le corps traversé de terribles sanglots, elle voit ses larmes s’échouer misérablement dans l’eau qui bout. Et ce simple fait lui arrache de nouveaux pleurs, plus puissant encore, lui évoquant une autre époque, en d’autres lieux.
Elle se rappelait tout à fait bien l’instant où Sam avait passé le pas de leur appartement, au moment de partir pour sa satanée tournée. Il lui avait fait un petit signe de la main depuis l’extérieur, tandis qu’elle le regardait de la fenêtre du salon se diriger vers sa voiture. Un petit signe discret mais amical. C’était la dernière fois qu’elle le voyait sous les traits d’une personne normale. A son retour il aurait bien changé. Il l’avait regardé brièvement, comme gêné, puis il était monté dans son véhicule, pliant sa grande silhouette dans l’habitacle. Une seconde, Valérie avait pensé lui hurler de rester ici, de ne pas partir, mais elle y avait renoncé parce que son époux tenait tant à accomplir ce projet dément. Elle ne pouvait se montrer si égoïste. Pas cette fois-ci. Il avait démarré en trombe, pour ne pas changer, ce qui avait le don d’agacer la jeune femme qui ne pouvait concevoir tant d’agressivité au volant. Elle s’était sentie immédiatement seule, abandonnée, prenant conscience que malgré la distance qui s’était créée entre eux, son mari avait tout de même pris une place importante dans son quotidien. Le simple fait de ne plus le voir la rendit extrêmement déprimée. Et elle ne sut plus que faire. Elle commença par crocheter, assise sur le canapé du salon, ce canapé où ils avaient tant de fois fait l’amour par le passé. Mais cette tâche ne la motivait guère. Elle alluma donc la télévision. Encore une fois ceci ne lui rendit pas le sourire. De toute manière il n’y avait aucun programme digne d’intérêt. Elle se décida à lire, mais rejeta le bouquin sur la table basse après quelques minutes, incapable de se concentrer suffisamment pour coller à l’histoire niaise écrite par un auteur en mal d’inspiration. Finalement, ce fut une occupation bien rébarbative qui parvint à captiver son attention : le ménage. Cela pouvait paraître ridicule, mais passer l’aspirateur l’empêchait de réfléchir. Et c’était justement ce qu’il lui fallait pour le moment. C’est du moins ce qu’elle crût, puisque lorsqu’elle arriva dans la chambre à coucher avec son instrument, une idée horrible lui vint à l’esprit : est-ce que cette tournée n’allait pas être le moyen parfait pour Sam de la tromper ? Avec Yasmine bien évidemment. Effondrée, elle appuya sur le bouton d’arrêt de l’engin, tel un zombie, immobile à l’entrée de la pièce. Et elle resta là les bras ballants, les yeux écarquillés, la bouche ouverte, les poings serrés, ne pouvant empêcher de puissantes larmes de s’amonceler au coin de ses yeux en amande. Le souffle court, elle finit par conclure que si pareil scénario se déroulait, elle ne pourrait en vouloir à son époux. Car n’avait-elle pas tout fait pour que cela survienne ? Elle s’était montrée jalouse de son succès, de plus en plus distante, froide comme un glaçon, aigrie même. Sam n’avait plus l’autorisation de la toucher, du moins qu’en de rares occasions. Oui, elle l’avait privé d’affection et d’amour. Et ce genre de comportement pouvait conduire un couple à la cassure irrémédiable. Jusque-là, il s’était montré fort, il n’avait pas succombé au charme de la première venue. Mais à présent il y avait cette Yasmine qui lui tournait autour. Elle était nettement plus belle et attirante que Valérie. Non, inutile de se mentir, il s’agissait même d’une bombe. Valérie ne faisait pas le poids à côté d’elle. Surtout depuis qu’elle était devenue aussi amorphe et osons le dire carrément chiante. Ainsi, Sam avait de multiples raisons de se montrer infidèle. Mais ça ne lui permettait pas pour autant de passer à l’acte. Car si la jeune femme acceptait le fait que son mari ait de quoi la tromper, elle ne pouvait accepter qu’il le fasse. Et elle ne l’excuserait guère plus. S’il commettait cette erreur, il ne repasserait plus jamais le pas de cette porte. Elle s’en fit le serment, espérant néanmoins que jamais elle ne doive mettre cette menace à exécution.
Sa réflexion finit par l’emmener vers une résolution. Elle devait le rejoindre au plus vite. Parce qu’elle n’avait plus confiance en lui. Oui, elle devait rester près de lui pour s’assurer qu’il n’accomplisse pas l’irréparable. Mais tandis qu’elle tournait en rond autour du mur de la cuisine qui délimitait cette pièce de la salle à manger, parlant à voix haute, elle conclut que cette idée n’était peut-être pas la meilleure tout compte fait. A vrai dire, elle ne savait plus trop où elle en était. Elle était complètement déboussolée. Se rongeant les ongles, ce qui était chez elle un signe d’intense trouble, elle réfléchit à voix haute :
« J’ai bien un plan des villes dans lesquelles ils doivent s’arrêter. Rien que des noms que je ne connais même pas. Mais peu importe, je pourrais les trouver. Mais alors qu’est-ce que je lui dirai quand je le verrai ? Que je suis venue pour m’assurer de sa fidélité ? C’est stupide. Il va se moquer de moi. Me rabaisser même. Et ça je ne le supporterai pas. Et est-ce que les autres vont accepter que je vienne avec eux durant ces deux mois ? Ca m’étonne. Ils vont rire de moi. En plus ça n’est pas du tout mon monde. Je déteste ces rocks-stars. Encore plus les artistes. Je ne me sentirais pas à ma place. Tu n’as pas le choix ma petite. Tu es obligée de faire confiance à Sam. Il est assez grand pour réfléchir avec sa tête et savoir quelles seront les conséquences d’un tel faux-pas. S’il t’aime il ne le fera pas. Mais t’aime-t-il autant que tu l’imagines ? C’est moins sûr… »
Après de longues minutes de tergiversations, elle finit par se convaincre totalement et se résolut à laisser son époux mener sa vie comme il l’entendait. Mais elle ne parvint jamais totalement à se rassurer et cette ombre plana au-dessus de sa tête, menaçante, horriblement pesante, tout au long de ce mois et de la poussière de jours qu’allait durer la tournée du groupe. Oui, elle vécut dans une angoisse oppressante, une angoisse qui lui ôta tout sourire, toute envie de s’amuser, de sortir, de vivre tout simplement. Elle refusa chaque proposition de ses amies qui l’invitaient au restaurant ou chez elles, prétextant des maux de tête ou une grande fatigue. Elle ne donna guère plus de réponse affirmative à ses parents qui lui demandèrent à de multiples reprises de venir manger chez eux. Elle se cloîtra dans l’appartement, se jetant le reste du temps à corps perdu dans son travail au magasin, multipliant les heures supplémentaires. Quand elle rentrait dans son foyer, elle suivait avec un intérêt presque maladif les progrès de « Zombies », collectionnant les coupures de journaux, enregistrant les interviews télévisées, allumant sans cesse la radio dans l’espoir d’entendre des nouvelles de leur tournée. Et elle ne fut pas déçue, puisque jour après jour « Zombies » gagna en notoriété. Elle les vit prendre de plus en plus d’importance et elle fut fière de son mari. Comme jamais elle ne l’avait été. Elle l’aimait encore davantage et elle trouva son nouveau look tout à fait ravissant. A vrai dire, elle n’attendait plus que son retour pour enfin l’étreindre dans ses petits bras et lui dire à quel point elle était folle de lui. Parce qu’il lui manquait horriblement. C’était aussi simple que cela.
Ainsi, elle vécut la gloire du groupe depuis Clède, comme une fane adolescente. Tout commença par des articles élogieux dans la presse locale. Le premier était titré « Zombies, un groupe qui monte » et faisait état de leurs deux premières semaines de concert :
« Après quinze jours de tournée, le groupe Zombies a conquis le public. Leur premier et unique album est en passe de connaître un succès phénoménal. Un peu partout dans le pays, on se l’arrache. Les quatre petits gars originaires de notre ville sont entrés dans la cour des grands. Hier soir notre reporter était à Slon et a assisté à leur concert. Ce fut un triomphe. Les fans étaient nombreux et partout on pouvait voir des gens porteur du t-shirt à l’effigie de la bande. Applaudis à tout rompre, ils durent jouer quatre fois d’affilés leur succès « Go to hell » et ne se privèrent pas d’improviser quelques nouveautés dans ce titre aux airs de tube. La voix rocailleuse de Barnes transporta la foule sur les monticules ondulés de l’extase, alors que O’Neil, le guitariste, partait dans des solos complètement débridés. Le deuxième guitariste, Sam Lambert, dernière recrue de Zombies, suivit à la perfection son compère et tous deux ont martyrisé leur instrument pour le plus grand plaisir de tous. Carre, le bassiste, avec toute la nonchalance qui le caractérise a parfaitement joué son rôle et a donné à leur musique une base plus solide encore. N’oublions pas Horn, le batteur, dont la virtuosité n’a d’égal que son talent et dont le sens du rythme apporte aux compositions du groupe une ossature inespérée. Nous resterons à jamais convaincu qu’hier soir Zombies a donné le meilleur de ce qui se fait actuellement et qu’ils s’en sont venus frapper aux portes du paradis. »
Le deuxième article qui donna une nouvelle dimension au groupe parut dans un journal national au tirage conséquent :
« Les Zombies sortent de leur tombe
Vous n’êtes pas sans savoir que depuis plus d’un mois le groupe Zombies est en tournée dans le pays. Avec plus de soixante concerts prévus, cette formation venue de Clède et relativement peu connue a pris le pari de se comporter en grands. Bien leur en a pris. Au début, ils évoluaient dans de petites salles, mais au fur et à mesure de l’avancée de leur tournée, ils durent se produire dans de véritables stades. Leur manager, la ravissante et délicieuse Yasmine Dark, nous assura d’ailleurs qu’elle a dû fréquemment changer les lieux des concerts, vu le nombre impressionnant de fans réclamant des billets. C’est donc un triomphe. Phénomène de mode ou succès durable ? L’avenir nous le dira. En attendant, les Zombies seront dans notre capitale d’ici trois jours. Il est conseillé de réserver vos billets immédiatement, si ce n’est déjà fait. »
Sous ces lignes figurait une photographie du groupe, les montrant avec leurs costumes. Valérie leur trouvait un air très inquiétant, mais elle découpa quand même cette dernière pour ne conserver finalement que l’image de Sam, qu’elle afficha sur le miroir de la salle de bain. Pour avoir le plaisir de l’admirer chaque matin avant de partir au travail. Comme une groupie.
La radio se mit à passer quelques titres de leur album. Puis tout l’album. Chaque jour et plusieurs fois dans la journée. Bientôt Clède ne se mit plus qu’à parler d’eux. Et ce fut le tour des villes avoisinantes. La folie gagna rapidement tout le pays. La télévision qui les boudait jusque là finit par leur accorder de l’intérêt et des équipes filmèrent chaque sortie de leurs concerts. Elle put distinguer dans le lointain la silhouette mouvante de son mari qui sautait sur la scène. Elle le vit être bousculé par les fans alors que le groupe regagnait la sécurité de son car, littéralement happés par cette meute, le service de sécurité peinant à les dégager. Elle rit aux interviews et trouva Barnes très amusant. Elle pleura de joie en remarquant que Sam était toujours autant intimidé par la foule et d’autant plus devant les caméras. Ainsi il n’avait pas changé. Elle fut heureuse pour lui, se disant qu’il avait atteint ses rêves, qu’il était exactement là où il avait toujours souhaité être. Et elle tomba amoureuse pour la seconde fois de sa vie.
Pourtant, une angoisse lancinante étreignait son cœur. Parce qu’elle avait tout simplement peur. La folie qui semblait animer tout le pays, grossissant aux nations voisines, prenait de telles allures qu’elle craignait de devenir partie prenante de cette dernière. Car n’était-elle pas l’épouse de Sam, l’un des membres de ce groupe à présent adulé ? Bien que l’image véhiculée par Yasmine à la presse ne fasse aucunement mention de son existence. En effet, la manager avait confectionné une biographie totalement délirante pour les quatre musiciens. Une biographie faite de mensonges sensés les représenter en dragueurs invétérés, qui passaient leur temps libre à faire l’amour à toutes les femmes passant à leur portée. Bref, des dépravés, amoureux des cimetières et de rites sataniques qui plus est. Pour les journalistes, Sam était célibataire. Cette vision inquiétait un peu Valérie, mais elle se dit que c’était bien mieux ainsi. Car grâce à cela elle vivait en toute tranquillité. Même si depuis quelques jours ses collègues de travail et les gens qui la connaissaient n’avaient de cesse de la féliciter pour le succès fulgurant de son époux. Ou de lui demander de ses nouvelles. Et des nouvelles justement, elle n’en avait quasiment pas. Depuis le début de la tournée, Sam n’avait appelé que quatre fois. Certes, il l’avait avertit que ce serait très dur de téléphoner. Mais elle n’imaginait pas que ce soit à ce point-là. A l’époque elle avait accepté ce fait avec résignation et une certaine joie également. Parce qu’elle avait vu dans ceci une bonne opportunité de faire une pause dans sa vie de couple. Bref de vivre pleinement et de réfléchir à leur avenir. Aujourd’hui elle ne savait plus. Il lui manquait, voilà ce dont elle était certaine. Dans ces fameux coups de fils, ils n’avaient échangé que de navrantes banalités. Valérie s’en remémorait justement une :
« Salut c’est Sam, avait-il commencé d’une voix éteinte, presque à contre-cœur, comme si le fait de parler à sa femme qu’il n’avait plus vue depuis plus de trois semaines ne lui causait aucun désagrément.
- Salut chéri, avait répondu Valérie, ne pouvant quant à elle cacher la joie de l’entendre. Comment ça va ?
- Ca va. Un peu dur.
- Raconte-moi tout ! Je t’ai vu en photo hier ! J’étais très fière !
- Ah oui ? Possible.
- Je t’aime tu sais ?, plaça-t-elle après un long temps de silence, inquiète tout à coup.
- Moi aussi, a-t-il rétorqué d’un ton évasif.
- Ca va ? Tu as l’air bizarre.
- Pas de problème. Juste crevé. C’est de la folie.
- J’imagine. Tu devrais prendre le temps de te reposer un peu.
- Me reposer ?!, a-t-il explosé tout à coup. Tu crois peut-être que c’est possible ? On doit jouer tous les soirs ! Et partout on nous réclame !
- Ce n’est pas ce que je voulais dire, déclara Valérie, des sanglots dans la voix, attristée par la colère de son époux qui semblait ne pas être particulièrement heureux de lui parler.
- Ouais, c’est possible, finit-il par placer en soupirant. Pardon si je me suis fâché. Je ne voulais pas. C’est le stress. Ça va à la maison ?
- Oui ça va. Le train-train habituel. Tout le monde ici ne parle que de vous.
- C’est très bien, a-t-il répondu de plus en plus glacial. Ecoute, je dois te laisser. On m’appelle, a-t-il fini dans un souffle.
- Mais… Attends !, s’écria la jeune femme, ne parvenant pas à l’abandonner comme cela. »
Il n’y avait plus personne à l’autre bout du téléphone. Les autres fois ce ne fut guère plus brillant. Sam ne parlait que de la fatigue endurée lors de cette tournée, Valérie essayait de lui remonter le moral en lui évoquant sa vie à Clède, en lui exposant les derniers potins ou en lui montrant le bon côté de sa situation de star. Mais il ne l’écoutait pas très longtemps, paraissant à mille lieux de ses préoccupations, comme vivant dans une autre dimension. De plus en plus inquiète, elle finit par se dire que leur couple allait se briser. C’était inévitable. Elle n’avait désormais plus sa place dans la vie de Sam. Parce qu’elle ne représentait qu’une existence fade et sans folie. Alors que son mari vivait à l’instant quelque chose de complètement déluré.
Ses craintes furent malheureusement confirmées le jour où «Zombies» devait donner son dernier concert. A Home Valley pour être plus exact. Valérie se trouvait alors devant la télévision, au milieu de l’après-midi. Un reportage fut diffusé. Il parlait de cette fameuse dernière date de la tournée du groupe qui avait tant fait sensation cette année. On y voyait une foule impressionnante se masser devant l’imposant stade de la cité, dans l’attente du spectacle. La journaliste interrogea quelques fans. Le premier était un grand gars hirsute aux longs cheveux noirs plutôt sales, porteur d’une barbe peu appétissante dans laquelle achevait de sécher de la nourriture mêlée à la bière qu’il sirotait entre chaque parole. Son énorme ventre sortait de sous son pull aux couleurs de « Zombies », sorte de baudruche gélatineuse. Il jura dans de grands rires que son groupe favori était le meilleur du monde et qu’une fois de plus ils allaient mettre le feu à la ville ce soir. A l’en croire le Diable en personne allait descendre sur terre aux accords de « Zombies ». Il conclut, avant qu’enfin la caméra passe à quelque de moins dégoûtant, que l’Apocalypse était en marche. La deuxième personne était un homme âgé d’une trentaine d’années, un bandana bleu sur la tête, les yeux étonnamment translucides. Il paraissait inquiétant. Effrayant même. Et Valérie pria pour ne jamais avoir à se retrouver coincée dans un ascenseur avec un tel personnage. Parce qu’il avait l’allure d’un pervers sexuel. Même si son visage était très beau. Mais son regard paraissait si pénétrant qu’il semblait vous déshabiller en une seconde. Et il ne se priva pas d’agir de la sorte en reluquant la journaliste. Elle lui demanda pourquoi il était là, ses propos furent énigmatiques. A croire que « Zombies » n’attirait que des malades mentaux. Il est vrai que leur musique n’était pas vraiment normale, pensa Valérie. Rien à voir avec ce qu’elle écoutait. Mais passant très vite sur ses réflexions, elle écouta ce que déclarait ce nouveau venu. Les mains jointes en une sorte de prière païenne, il expliqua qu’il avait rejoint ses frères aujourd’hui pour communier en toute quiétude. « Zombies » allaient leur ouvrir les portes de l’enfer et bientôt il prendrait lui-même les reines de ses troupes pour changer à jamais le monde. Valérie trembla à ces mots, se disant que décidément on retrouvait le même langage dans la bouche de tous les fans du groupe. Se pouvait-il que Sam soit devenu un suppôt de Satan ? Et la troisième personne qui fut interviewé ne contribua pas à calmer ses craintes. Il s’agissait d’une très belle femme, vêtue tout de noir, trop maquillée par contre, les yeux rehaussés de noir également, les lèvres aussi. Elle ressemblait tout simplement à une sorcière, drapée d’une longue tunique obscure comme la nuit, au décolleté vertigineux qui laissait deviner plus qu’il n’en fallait de son corps visiblement superbe. Quand la journaliste s’approcha d’elle, l’inconnue la dévisagea avec insistance, comme si elle allait l’éventrer sur place. Puis elle n’a répondu à aucune question, se contentant de passer tout droit et de tirer une longue langue transpercée d’un piercing en forme de clou. Enfin, en disparaissant dans la foule, elle leva encore un majeur dans la direction de l’équipe télévisée. Et la caméra revint sur la reporter qui conclue d’une voix sérieuse :
« Ainsi, le groupe « Zombies » suscite bien des interrogations. Son public paraît effrayant, inquiétant tout du moins. Qui sont ces gens qui semblent cultiver un culte disparu depuis longtemps ? S’agit-il de satanistes avides de messe noire ? S’agit-il de nouveaux adeptes d’une secte apocalyptique ? Nul ne le sait. Mais intéressons-nous plutôt aux membres de cette formation musicale. Peut-être aurons-nous la réponse à nos questions. »
La scène changea et Valérie put voir une vaste villa dans laquelle le groupe se reposait avant son dernier concert. C’est du moins ce qu’affirma la voix-off du reportage. La caméra filmait à présent la propriété depuis les airs, visiblement à bord d’un hélicoptère. Et elle put distinguer de manière fugace les quatre amis de Sam au bord d’une piscine, discutant âprement. Ils relevèrent un instant la tête vers l’engin et s’engouffrèrent immédiatement dans la maison. Impossible de dire s’il s’agissait bien de Barnes, Horn, Carre et O’Neil. En tout cas, elle n’avait pas reconnu Sam dans ces silhouettes furtives. Où pouvait-il bien être ? Inquiète, elle écouta la suite de l’émission, le cœur cognant à tout rompre dans sa poitrine :
« Cette villa a été louée par la manager de « Zombies », Yasmine Dark. Elle nous a affirmé par téléphone que le groupe s’y reposera ce soir après sa dernière représentation. Mais alors est-ce que cet endroit sera à nouveau le théâtre de terrifiantes orgies sexuelles ? Car depuis le début de leur tournée, la bande traîne derrière elle une réputation à faire frémir les plus endurcis. »
Le reporter qui narrait les événements présenta alors les membres du groupe. Il qualifia Barnes d’alcoolique, avide de jeunes vierges. O’Neil fut décrit comme un dangereux pervers. Carre et Horn prirent des allures de psychopathes, amoureux des cimetières et de tout ce qui touchait de près à la mort. Seul Sam, dernier arrivé, échappa à ce lynchage médiatique. La presse ne possédait que peu d’informations le concernant. Il faisait encore figure d’innocent dans tout ce battage. La journaliste réapparut ensuite à l’écran, son micro à la main, interrogeant diverses femmes toutes plus splendides les unes que les autres. Elles déclarèrent avoir pris part à de monstrueuses fêtes avec les membres de « Zombies », des fêtes qui s’étaient terminées en partouze. Décrivant avec une foule de détail chaque fait, elles jetèrent le discrédit sur le groupe. L’une d’entre elles raconta comment elle fut besognée par Barnes, O’Neil et Carre. En même temps. L’autre évoqua des événements qui s’approchaient grandement d’actes sado-masochistes. Alors qu’une troisième divulgua comment les cinq hommes lui avaient fait l’amour durant toute la nuit. En réalité, elles étaient payées par Yasmine pour donner une réputation sordide à « Zombies », réputation destinée à vendre encore plus d’album puisque inévitablement tous parleraient de ce reportage le lendemain. Mais ça personne ne le sut. Et Valérie fut ébahie par ce ramassis de mensonges. Ecœurée, prête à vomir, le teint blême et les mains tremblantes, elle finit par murmurer à voix haute :
« Qu’est-ce que tu as fais Sam ? Est-ce possible que ce soit de toi dont elles parlent ? Je ne te reconnais plus… »
Elle parvint à ne pas pleurer, préférant au contraire exprimer sa rage, serrant les poings tant et plus que la marque de ses ongles s’imprima dans sa chaire. Puis sans même s’en rendre compte, elle se leva brusquement et s’empara de son manteau. Avant même de réaliser ce qu’elle faisait, elle se trouvait au-dehors de l’immeuble, marchant en direction de sa petite voiture de couleur grise, résolue à rouler au plus vite jusqu’à Home Valley pour se rendre compte de la véracité de ces faits. Parce qu’elle ne pouvait supporter plus longtemps de rester dans ce doute obsédant. Parce qu’elle devait savoir si son mari était devenu complètement fou. Parce qu’elle ne pouvait se résoudre à le laisser sombrer dans des méandres obscurs. Parce qu’elle l’aimait encore suffisamment pour ne pas le laisser tomber au plus bas de l’échelle humaine.
Chapitre 11 : funérailles
A 16h00 et des poussières nous arrivions à Home Valley, cité industrielle qui baignait dans un brouillard permanent. Une vraie horreur. Seule une île disposée à une dizaine de kilomètres tout au plus de ces énormes quartiers poussiéreux paraissait offrir un semblant de paradis dans ce décor de fin du monde. Elle se prénommait Rose. Et le quartier pauvre « The Ring ». L’anneau. En rapport à sa forme ronde. Uniquement réservée aux patrons et aux employés modèles, Rose ne comportait que de superbes bâtisses construites dans un style méditerranéen. C’est ici que nous logerions ce soir. Dans une maison magnifique, faite de coins et de recoins, agrémentée d’une piscine. Exactement le genre dont j’avais toujours rêvé de devenir l’heureux propriétaire.
Nous sommes descendus du car aux abords de l’imposante villa que notre manager avait louée pour nous. Mes compères durent me porter, car je ne parvenais plus à me tenir debout sans leur aide. En effet, j’étais littéralement groggy après leurs horribles révélations. Pleurant toutes les larmes de mon corps amaigri, les jambes flageolantes, je faisais peine à voir. Mon cœur battait trop fortement dans ma poitrine contractée. Mes tempes me faisaient mal. J’avais l’impression de voguer dans un monde irréel, au-dessus du sol, comme si plus rien ne pouvait désormais m’atteindre. Je sentais mes paupières gonfler chaque seconde davantage et je tournais la tête en tout sens, ne comprenant plus ce qui se passait, ne distinguant qu’un magma confus d’images trop brillantes, déformées, grotesques. Une foule de pensées diverses et contradictoires se bousculait dans mon esprit, m’empêchant de réfléchir posément. Mais ce n’était pas le pire. Car sentir le contact de leurs mains posées sur moi me dégoûtait au plus haut point. Oui, j’avais envie de partir très loin d’eux. Parce qu’ils m’écœuraient. Pourtant je ne pouvais tenir debout sans eux. J’avais donc besoin de ce soutien. Cette impression fut sans doute la plus ignoble à endurer. Une impression faite de répulsion et de reconnaissance.
Je n’ai pas pu voir Yasmine durant les quelques heures qui précédèrent le concert. En effet, à peine sortions nous du car qu’une multitude de fans nous attendaient devant la villa. Ils s’étaient massés là, sachant que nous allions y venir, perçant l’ensemble de nos plans soi-disant secrets. Leur accueil fut triomphal. Démentiel aussi. Dès cet instant je me suis mis à voguer dans un monde irréel, faits de rêves, tous liés entre eux par une main invisible qui semblait tirer les ficelles depuis son piédestal.
Une grande clameur a résonné dans ce ciel surchargé de nuages noirs et puant le charbon. Des milliers de yeux se sont tournés vers nous, scrutant nos faits et gestes, inquiétants. Puis nous avons été absorbés par cette masse mouvante qui nous a emmenés avec elle, nous chahutant en tout sens. J’étais transporté tantôt à droite, tantôt à gauche, telle une poupée de chiffon, incapable de réagir. On m’a touché, on m’a embrassé, on m’a tiré avec force, on m’a repoussé avec autant de violence. Je me suis laissé faire, ayant l’impression de ne plus toucher le sol. En y repensant aujourd’hui je pense que c’était le cas. Nous étions littéralement portés par tous ces gens. Vers quel but ? Je l’ignore. Toujours est-il que nous sommes parvenus par miracle à nous engouffrer dans la bâtisse. Peut-être grâce à la police qui surgit tout à coup et parvint à grande peine à maîtriser durant de courtes secondes ces fans en délire. Quelqu’un a refermé la porte d’un coup sec et la clameur s’est fait plus sourde, plus lointaine. Sans trop savoir comment je me suis retrouvé sur un canapé de cuir très confortable et je me suis effondré dans une sorte de léthargie tout à fait délicieuse. Des voix me parvinrent, étouffés, déformées. Je compris qu’il s’agissait de mes amis. Ils demandaient où était Yasmine. Je m’en contrefichais à vrai dire. Oui, elle pouvait bien brûler en enfer, je ne désirais plus la revoir. Une personne répondit qu’elle était déjà dans la salle de spectacle, préparant notre venue. J’ai voulu hausser les épaules, mais au contraire ma tête a roulé sur le côté et je me suis endormi subitement, assommé par le choc subit il y avait peu. Je ne peux dire combien de temps il s’est écoulé avant que je ne refasse que très légèrement surface. J’ai ouvert une paupière, péniblement. Et je les ai vus penchés sur moi, silhouettes étranges, obscures, troubles. Aucune parcelle de mon corps ne répondait à mes sollicitations, comme si j’étais paralysé. J’avoue que j’ai éprouvé le plus grand des effrois à cette constatation, mais je n’en ai rien laissé paraître. Tout simplement parce que je ne le pouvais plus. J’ai compris au ton de leur voix qu’ils se faisaient du souci pour moi. L’un d’eux, O’Neil peut-être, a suggéré d’annuler le concert. Carre, du moins je crois que c’était lui, en tout cas le ton de la voix qui parlait lui ressemblait, a déclaré qu’il fallait appeler Yasmine afin qu’elle s’explique sur sa conduite. Mais les autres ont refusé, arguant le fait que ça allait me détruire davantage. O’Neil a soudainement trouvé la solution. Oui, une solution géniale destinée à m’aider à tenir le coup. J’ai assisté de très loin à leur palabre, ayant l’impression de ne plus habiter mon propre corps, de flotter au-dessus de tout ce petit monde. Le guitariste s’est approché de moi, très lentement. Son visage paraissait grotesque, complètement déformé et il m’a adressé la parole d’une voix lente et grave. Presque comique. Je n’ai rien compris à ses paroles, je n’ai vu que ses mains déposer un objet dans ma paume ouverte. Je l’ai lâché, incapable de m’en saisir. Il l’a ramassé, puis m’a glissé la chose dans la bouche. Au contact avec ma langue, j’ai saisi qu’il s’agissait d’une pilule. Il est revenu après un certain temps, portant un verre d’eau et m’a aidé à avaler ce que je crus être un médicament, renversant la moitié du liquide sur le sol. Puis je me suis endormi, d’un sommeil de plomb. Sans rêve.
La nuit était tombée quand O’Neil m’a réveillé. Il était déjà vêtu de son costume de scène, un pantalon de cuir noir qui lui moulait les jambes, une cotte de maille qui étincelait de mille feux dans la lumière du salon et d’impressionnantes pointes d’acier enserrant ses deux poignets. Il m’a murmuré au creux de l’oreille qu’il était l’heure de s’en aller, que les autres attendaient déjà dans le car. Ensuite, il m’a aidé à me lever. Je voyais tout d’une manière difforme, la pièce prenant des allures de prisme aux arrêtes vives, le mobilier apparaissant et disparaissant sans cesse, des ombres dansant devant mes yeux. C’était complètement dément. Mais pas inintéressant pour tout avouer. Même si la lueur du lampadaire qui éclairait cette scène m’arrachait de violentes douleurs dans les yeux. On se serait crû dans un monde fantastique, une autre dimension. Je ne savais absolument pas ce que je faisais là et encore moins ce que j’étais sensé accomplir. Tout ce qui me revint à l’esprit ce fut que je devais jouer ce soir. Je me suis levé, mais le paysage qui m’environnait se mit à tourner violemment autour de mon corps fatigué. Je suis retombé immédiatement sur le fauteuil, sans un cri, sans même une grimace de surprise. O’Neil a alors sortit un matériel étrange de ses poches et m’a fait sniffé une substance blanchâtre qui avait l’aspect de la farine. Ceci eut la vertu de me donner un coup de fouet bien nécessaire. Soudainement excité, les muscles en feu et pris d’une envie irrésistible de courir je me suis remis sur mes pieds et je l’ai suivit jusqu’au véhicule. Le car a démarré et durant le trajet je me souviens que nous avons tous reprit un peu de cette poudre magique pour nous donner du courage. En arrivant devant le stade illuminé comme en plein jour, nous étions complètement explosés. Oui, c’est bien le terme. Nous avons traversé des couloirs au pas de charge, l’un derrière l’autre, telle une troupe d’élite, martelant la cadence de nos bottes cloutées. Et plus nous approchions de notre but, plus une immense clameur se faisait entendre. Une clameur qui me donna la chaire de poule. Parce qu’elle paraissait tout simplement gigantesque, inconcevable. J’ai entendu tous ces gens scander nos noms, sifflant, hurlant, tapant des mains, attendant qu’enfin nous débouchions sur scène. Ce fut tout bonnement splendide. Le cœur cognant à tout rompre dans la poitrine, un frisson mourant au creux de mon estomac, j’ai eu le trac. Mais ce sentiment m’a galvanisé et c’est superbement fier que j’ai gravi les quelques marches qui menaient au paradis. A cet instant, alors que nous entrions dans la salle, la clameur est devenue plus intense encore, atteignant des sommets insoupçonnés, au point de faire trembler les solides fondations de l’édifice sur leur base. Le tout s’est répercuté dans mon corps tremblant et j’ai cru un moment que j’allais éclater sous la pression de ces coups de boutoir. Pourtant, je me suis repris, comprenant qu’ils étaient tous venus là pour nous. Rien que pour nous. Et dès cet instant un puissant sentiment de domination a dominé mon être. D’un seul geste je pouvais diriger leur existence. C’était un rêve que n’importe quel dictateur souhaitait assouvir. A présent, « Zombies » possédait ce pouvoir.
Chacun a gagné la place qui lui était assigné. Horn derrière sa batterie, Carre tout à gauche, moi tout à droite, Barnes au milieu derrière son micro avec O’Neil à sa droite. Les lumières se sont éteintes d’un coup, plongeant la gigantesque enceinte dans le noir le plus complet et toutes les voix se sont tus en une seconde. C’était impressionnant d’imaginer que des milliers de personnes attendaient là, en silence, invisible. J’ai encore frissonné, souhaitant que cet instant dure éternellement, communiant avec ces âmes recueillies. Mais hélas le show débuta. Deux colonnes de feu s’élevèrent dans les airs, chacune disposée à une extrémité de la scène, striant la nuit d’un éclat orangé et violent, illuminant pour un temps le visage ravi de nombreux fans, donnant à leur regard une lueur démoniaque. Horn a frappé alors sur sa batterie. Des coups secs et lents qui firent vibrer le sol. C’était le signal. La bataille pouvait commencer. Dans un geyser aveuglant, les stroboscopes se sont enclenchés et je vis mes camarades au ralenti, alors que le public attendait toujours que nous lancions réellement les hostilités. Ils ne furent pas déçus. Carre joua les premières notes de « Go to hell », les cordes de sa basse martelant le rythme de ce qui était devenu un tube. Les fans ont hurlé, reconnaissant la chanson et avant même que je n’entre dans le combat, ils entonnaient déjà le titre, d’une seule et même voix. Dégrisé par la pilule de O’Neil et la poudre que j’avais sniffée avec un grand bonheur, j’ai emboîté le pas à Carre, donnant à sa mélopée un peu plus d’aigus. Puis Chris à son tour est venu nous rejoindre, tandis que Horn accélérait petit à petit le rythme. Enfin, Barnes chanta les premières paroles, de sa voix délicieusement rocailleuse. Durant les cinq minutes que dura cette entrée en matière, le public ne relâcha à aucun moment la pression, nous accompagnant, sautant, se jetant en tout sens, au comble de l’extase. Et alors que l’ingénieur des lumières poursuivait son impressionnant show, il me sembla que l’ambiance devenait sans cesse plus démente. Au milieu de ce déferlement d’éclairs, nous avons joué tant et plus, multipliant les prouesses techniques, atteignant des sommets. O’Neil gratta sa guitare dans toutes les positions possibles, même parfois en grimpant l’échafaudage qui retenait le décor de notre spectacle et qui symbolisait un cimetière un soir de pleine-lune, avec ses tombes, ses croix et ses corbeaux. Je l’ai vu sauter tout en jouant, se coucher, ramper, passer sous les jambes de chacun de nous. Sans jamais faire une fausse note. Un génie, il n’y a pas d’autres mots pour le caractériser. Carre, quant à lui, se montrait plus discret, bien que ses accords précis sonnaient comme autant de martèlements tout simplement parfaits. Sans lui, notre musique n’avait aucun sens. Parce que sans que le public n’en ait conscience, nos créations reposaient uniquement sur son instrument. Oui, sa basse était l’ossature de nos œuvres. Il se positionna sur l’un des amplis et tête tournée vers le ciel, il joua tel un dieu, les spots l’éclairant de mille feux, lui conférant une allure d’apparition spectrale. Une grosse veine pulsait sur son crâne rasé, au rythme de ses notes. Il avait l’air tout simplement effrayant dans son grand manteau noir agité par un courant d’air invisible. Horn, pour sa part, était caché derrière sa batterie décorée pour l’occasion de têtes de mort tout à fait véridiques et s’escrimait tant et plus sur ses tambours, comme s’il allait les transpercer. Il alternait les coups lents et rapides, battant à contre-temps, si vite parfois que nous ne pouvions plus le suivre. Jamais il n’avait atteint une telle virtuosité. On aurait dit qu’il était possédé. Et son rythme prit peu à peu l’allure d’une pulsation cardiaque qui se transmit à la foule, la transportant dans un autre univers, rythmant leurs sauts. Quand on les regardait, on aurait dit une sorte de magma en fusion, rendu rougeoyant par les projecteurs, une langue de feu qui possédait sa propre vie. Barnes, de son côté, hurlait tant et plus dans son micro, suant comme jamais. Il ressemblait à un cadavre et le son de sa voix rajoutait encore plus de poids à cette comparaison. Eraillée, terriblement grave, proche d’un cri bestial, il débitait ses paroles comme un damné, voyageant partout sur la scène, venant souvent se positionner près de moi pour m’encourager à aller plus vite encore. Et à chaque fois je répondais à ses désirs. Il me souriait, satisfait, repartait plus loin, s’approchait sans cesse plus près du public pour serrer quelques mains. Puis, au dernier morceau de notre concert, il sauta dans cette foule, se lançant depuis le fond de la salle, atterrissant au milieu d’une mer de bras levés qui l’accueillirent en douceur. On ne le revit plus durant de longues minutes, ce qui ne nous empêcha pas de partir dans une improvisation complètement délurée, bestiale même. Je crois qu’à cet instant nous avons touché le nirvana, inventant une musique totalement folle, diabolique. Les gens sont entrés dans une sorte de transe jubilatoire. Et si nous avions poursuivis plus longtemps, je suis sûr que quelque chose de terrifiant serait survenu. Je n’ose y penser aujourd’hui. Mais je crois que nous étions sur le point d’ouvrir les portes de l’enfer. J’ai vu des regards devenir étincelants comme les flammes des abysses, des bouches s’ouvrir et révéler des dents énormes, des langues lécher des lèvres, des doigts se crisper en des figures étranges et inquiétantes. Tous prenaient des allures de démons. Déjà les hommes se jetaient sur les femmes, excités, avides de sexe. Ces dernières n’étaient pas en reste et écartaient les jambes pour accueillir ces mâles durs comme de la pierre. Je crois même que j’ai vu des fans se lacérer le corps de leurs ongles, traçant de longues griffes sur leur peau. D’autres se sont emparés d’un adolescent et l’ont précipité à terre, cherchant à l’étrangler. Pourtant je ne peux être affirmatif sur ce point.
Fort heureusement nous sommes arrivés à la fin de notre spectacle et nous avons quitté la salle précipitamment, épuisés mais ravis. Tandis que nous regagnions le couloir où nous attendaient divers rafraîchissements, alcoolisés bien sûr, nous les avons entendus scander le nom de notre groupe. Ils ne pouvaient se résoudre à nous laisser partir comme cela. Brusquement. Cela faisait partie du show. Nous avons attendu quelques minutes, puis nous sommes remontés sur scènes et nous avons rejoué « Go to hell », de manière encore plus frénétique. Puis nous leur avons souhaité bonne nuit avant de redisparaître. Pour mieux réapparaître dix minutes plus tard. Ceci se répéta cinq fois. Finalement nous avons définitivement regagné notre loge, trop heureux de nous reposer.
Une heure après, nous sortions de l’enceinte du stade, toujours dégoulinant de sueur, terrassés par la fatigue. Nous croyions pouvoir gagner le car en toute tranquillité. Nous nous trompions. Des milliers de fans nous attendaient au-dehors, encerclant le véhicule qui paraissait soudainement très petit dans cette masse mouvante. Nous avons voulu revenir en arrière, mais il était trop tard. Ils nous avaient vus. En définitive c’est sous une imposante escorte policière que nous avons pu enfin grimper dans le bus. Mais non sans avoir été bousculés en tout sens. Sans l’aide des gendarmes, je serais tombé et je pense que ces gens m’auraient tout simplement marché dessus parce qu’ils étaient dans un état de complète folie. Notre chauffeur a eu d’énorme difficulté pour se frayer un chemin jusqu’à la villa, le public ne voulant tout simplement pas s’écarter. Tous ces garçons et filles s’étaient massés le long de la route et scandaient notre nom, frappant sur les parois du car, se jetant même parfois sous ses roues, d’autres essayant de grimper à l’intérieur ou même de casser les vitres. Mais le véhicule tint bon, bien qu’il était très abîmé à notre arrivée dans notre repaire. Durant le trajet, nous n’avons plus fait attention à ces manifestations de joie et nous avons bu d’impressionnantes quantités de bière pour étancher une soif qui paraissait abyssale. Nous avons aussi beaucoup sniffé de drogue. Et c’est complètement défoncés, encore plus que lors du début du concert, que nous sommes redescendus du car pour pénétrer dans la villa. La foule avait été canalisée depuis notre passage sur le pont qui menait à l’île. De toute manière, même si la police leur en avait interdit l’accès, les gens savaient qu’ils ne pouvaient pénétrer dans ces quartiers. On racontait qu’ils avaient essayé jadis, mais la répression avait été si terrible que depuis plus aucun n’avait tenté de traverser l’ouvrage en métal. C’est pourquoi nous avons pu entrer dans la bâtisse en toute quiétude. J’ai passé le pas de la porte sans même savoir où je me trouvais, ni ce que je venais y faire. Ma vision ne me révélait plus que des images troubles et déformées. Une sorte de bouillie confuse qui n’avait plus aucune signification concrète. A peine étais-je dans le vestibule, me cognant à Carre qui marchait devant moi et qui s’était subitement arrêté, que je la vis. Si belle, envoûtante, sexy avec sa minijupe ultracourte et ses bas résilles qui dépassait des ses longues bottes noires. Yasmine. Celle qui était responsable de mon état. Celle qui m’avait trahit.
Je l’ai regardé, l’air probablement stupide, la bouche ouverte, les traits figé en une grimace burlesque, essayant de la distinguer fixement parce que tout bougeait autour de moi. Comme si j’étais sur un bateau en pleine tempête. Et quand j’ai réussi à retrouver un équilibre somme toute précaire, je n’ai plus cherché à réfléchir. A quoi bon de toute manière ? Je n’ai écouté que ma haine. Et je me suis précipité sur elle, les poings en avant, résolu à la frapper. Mais O’Neil m’a stoppé avant que je ne la touche. Je pense que je peux le remercier. Car que lui aurais-je fait ? Je suis sûr que je l’aurais tuée s’il ne m’avait pas retenu. Pourtant, elle a encore accentué ma rage en jouant les oies blanches, demandant de sa voix sensuelle, souriant si joliment :
« Mais qu’est-ce qui se passe ? Tu es fâché contre moi Sam ? Je ne comprends pas. On s’aime non ? »
C’en était trop. J’ai voulu lui sauter dessus, la frapper, la massacrer même. Mais une fois de plus O’Neil, aidé de Horn, m’en empêcha. Bien leur en prit, parce qu’à présent j’étais totalement hors de moi. Aussi effrayant qu’un animal en furie. Et Yasmine n’a pas osé rétorquer quoi que ce soit, alors que mes deux camarades m’éloignaient d’elle. Mon visage était contracté par la haine, un filet de bave sur le menton, la bouche crispée en un rictus de rage. Ils m’ont poussé jusque dans les escaliers qui menaient au premier étage, à savoir dans le salon. Et là, O’Neil a approché sa figure tout près de moi, me fixant dans les yeux, me serrant la tête de ses deux grandes mains, tout en murmurant :
« Il faut te calmer Sam. O.K. ? On est là pour faire la fête. Peu importe ce qu’elle t’a fait. Peu importe la peine qu’elle t’a donnée. Peu importe le mal qu’elle a pu causer en toi. Peu importe le chagrin. Elle ne mérite même pas que tu t’intéresses à elle. Tu dois faire comme si elle n’existait plus. Aujourd’hui est un grand jour. Nous venons de terminer notre tournée. Nous sommes des héros. Mieux même : des dieux. Nous avons réussi. Tu m’entends Sam ? Nous avons réussi ! Et nous devons fêter cela dignement. Tout casser ici. Pour que jamais nous n’oublions ce que nous avons gravi. Si demain tout devait s’arrêter, au moins il nous restera ce moment. Tu auras suffisamment le temps pour parler avec Yasmine. Mais demain. Et tu lui feras tout ce que tu voudras. Même la rouer de coups si c’est vraiment ce que tu souhaites. Mais je te connais. Tu n’es pas un violent Sam. C’est pour cette raison que tu es mon ami. Je vais même te donner une récompense si tu acceptes mon marché. Regarde cette pilule. Elle peut te transporter au nirvana. Tout deviendra alors paradisiaque. N’importe quel petit événement. Accepte d’oublier Yasmine pour ce soir et je t’ouvre les portes de ce monde. Qu’en dis-tu ?
- Je n’ai pas le choix je crois, répliquai-je en lui souriant d’un air narquois.
- Tu as toujours le choix Sam. Toujours. Et je ne peux pas te forcer.
- O.K., j’accepte. C’est la meilleure décision possible.
- A mon avis tu es dans le juste, termina-t-il en me glissant la pilule entre les mâchoires, riant pour de bon. »
J’entendis les autres lâcher un grand soupir et ils vinrent me féliciter en me donnant de grandes bourrades dans le dos. Manifestement ils avaient eu très peur que je gâche leur joie. Telle n’était pas mon intention. Mais en voyant Yasmine devant moi, si belle, si rayonnante, jouant celle qui ne savait pas de quoi je l’accusais, comme si elle n’avait jamais rien fait, tout ceci m’avait rendu ivre de fureur. Peut-être était-ce dû à la drogue que nous avions absorbée dans le car ou l’alcool, ou les deux. Peu importe. Je pense que ce qui allait suivre est une conséquence de ces excès. Mais ça n’explique pas tout. Il y a eut autre chose. Une chose bien plus étrange, maléfique même. Une sorte d’enchantement qui nous a poussé à agir tel que nous l’avons fait. Ma compagne en était la source, j’en suis certain aujourd’hui. Sur ce point, Barnes ne s’était pas trompé. Cependant je vais trop vite en besogne en évoquant ces réflexions. Reprenons plutôt le cours des événements.
La fête a battu son plein durant une bonne partie de la nuit. Une vingtaine de femmes avaient été conviées à entrer dans notre antre, uniquement dans le but de nous divertir. C’était une idée de O’Neil. Yasmine, pour sa part, avait disparu. Je ne sais pas où elle pouvait être, mais en réalité ça m’importait bien peu. Bref, chacun a finit par partir dans son coin avec une ou plusieurs de ces créatures. Barnes s’est retrouvé dans le salon, occupé à sniffé de la cocaïne sur le ventre d’une dénommée Jessica. Le nez du chanteur était recouvert de poudre blanche, au point de lui donner un air ridicule. Il s’est endormi sur elle. Elle n’a pas osé bouger, de peur de le mettre en colère. Il était tout de même le leader de « Zombies » et donc le possesseur des clés du paradis. Celui qu’il fallait séduire pour profiter des avantages du succès. Après une heure de ronflements, il s’est réveillé et l’a obligée à danser sur de nombreux titres de notre album, la serrant tant et plus contre son pénis rendu dur par la drogue. Il a même chanté. Faux. Très faux. Au point d’agacer toute la maisonnée.
O’Neil a gagné le jacuzzi sis au sous-sol. Avec trois femmes, une blonde, une brune et une noiraude. Toutes émerveillés par ce grand gaillard qui les avaient tant émues lors du concert, ce génie, ce dieu vivant. Il s’est baigné avec elles, profitant amplement de leurs charmes, une bouteille de whisky dans une main, un cigare à la bouche. Deux des fanes étaient blottis contre sa poitrine poilue, tandis que la troisième, sous l’eau, s’escrimait à lui donner un peu de plaisir. Mais c’était peine perdue parce qu’il résistait tant et plus, rendu increvable par les pilules qu’il ne cessait d’absorber. Et bientôt toute la pièce résonna de puissants gémissements alors qu’il s’occupait personnellement du cas de chacune de ses amantes.
Carre, pour sa part, était attablé à la cuisine, jouant au strip-poker avec cinq autres créatures délicieusement splendides. Il perdait. Et il s’était retrouvé très rapidement nu comme au premier jour de sa naissance. Mais ça ne semblait guère l’importuner. Bien au contraire. Le sexe dressé vers le plafond, il bavait littéralement en regardant les seins énormes de l’une de ses compagnes de jeu. Ses yeux n’étaient plus que deux billes fixes, rivés sur leur corps excitant. Il finit par ne plus pouvoir tenir et il a fait l’amour à celle qu’il préférait. Sur la table. Parmi les cartes et les verres d’alcool. Puis il a poursuivit sa tâche avec la deuxième, tandis que les trois autres l’encourageaient, attendant leur tour.
Horn se trouvait à l’étage, sur une kitchenette où avait été aménagée une batterie par l’ancien propriétaire. Improvisant un concert surprise, il s’escrimait tant et plus sur ses tambours, répétant ses prouesses d’il y avait quelques heures, nullement épuisé. Une dizaine d’invitées le regardaient jouer, applaudissant à chaque transition, un sourire de ravissement sur leur joli visage. Mais l’effort fourni fut tel qu’il finit par s’effondrer sur son instrument, la tête posée sur une cymbale. Et elles sont toutes redescendues au rez de chaussée, cherchant une nouvelle activité. Barnes et Carre furent tout heureux de les accueillir et rapidement ils les initièrent aux délices de la souffrance, armé d’un fouet pour le chanteur et d’une laisse pour le bassiste. Je ne sais pas ce qu’ils ont fait dans ce salon, mais à entendre les hurlements de bonheur de ces demoiselles, je pense qu’ils ont dû organiser une orgie totalement immorale.
En ce qui me concernait, j’étais couché dans un lit, au premier étage. Dormant d’un sommeil sans rêve, complètement vanné, j’avais fait l’amour à trois femmes sensuelles. Elles-aussi dormaient. A mes côtés. De nombreuses bouteilles vides étaient disposées en une sculpture compliquée sur le sol, témoins de notre beuverie. Le reste de la pièce ne valait guère mieux, puisqu’une table de nuit était renversée, une lampe de chevet gisait sur la moquette, son ampoule brisée. Et les draps du lit étaient complètement défaits. On aurait pu penser à la vue de cette scène qu’une bataille s’était déroulée en ces lieux. Ce n’était pas si loin de la vérité. Je ne me souviens plus vraiment de ce que j’ai pu faire avec ces trois créatures. Rien que des images fugaces. Je crois que je les ai prises dans des positions incroyables. Que ça a même duré des heures. Mais impossible d’en être certain. De toute manière ça ne m’intéresse aucunement de m’en rappeler. Et ça ne changera rien à la suite des événements. Ce n’est qu’une anecdote tendant à prouver qu’à un certain moment de cette fameuse nuit, nous avons déraillé et que notre fête s’est transformée en orgie géante. Une orgie teintée de maléfices. Comme si le Diable en personne était venue nous rendre une petite visite de courtoisie. Oui, nous avons dû sombrer dans la folie aux petites heures du matin.
C’est aux environs de 4h30 que Yasmine réapparut dans la villa. Elle nous a tous vu effondrés parmi les reliques de nos exploits. Elle nous a alors réveillés, l’un après l’autre. En commençant par Barnes et en terminant par moi, d’une caresse qui se voulait tendre. Je l’ai regardée, ne comprenant plus ce que je faisais ici. Je lui ai souri. Parce que j’avais complètement oublié les révélations des mes amis à son encontre. Pas pour longtemps. Ça m’est vite revenu, juste à l’instant précis où je pénétrais à mon tour dans le salon, accompagné de l’égérie de mes nuits. Mes compères l’ont observée entrer dans la pièce, le regard étrange, comme s’il s’agissait d’un morceau de viande particulièrement alléchant. Je les ai trouvés très bizarres. Mais à mon tour j’allais procéder de la même manière, sans être en mesure de me contrôler. Je sais : c’est dingue. Pourtant je l’ai déjà dit, je crois que nous avons été victime d’un maléfice. J’en suis même certain.
Telles des bêtes assoiffées de sang, Barnes, O’Neil, Carre et Horn se sont approchés de Yasmine. J’ai lu dans ses yeux tout l’effroi qu’elle pouvait éprouver à ce geste. Et j’ai eu envie d’y participer moi aussi. Pour qu’elle souffre. Nous l’avons acculée contre un mur, sans occasion de pouvoir s’échapper. Elle nous a tous jeté un regard suppliant, incapable de prononcer la moindre parole, si émouvante avec son doux visage rendu livide par la peur. Elle savait, j’en suis sûr. Oui, elle savait très exactement ce qui allait lui arriver. Mais n’est-ce pas après tout normal ? Puisque c’est elle qui a orchestré cette horreur.
Barnes a été le premier à ouvrir la bouche, comme à l’accoutumé. Il a murmuré sans desserrer les mâchoires qu’il s’agissait de la meilleure occasion de se venger. De se venger de quoi ? Je ne le su jamais. Car si moi j’avais une bonne raison d’agir de la sorte, eux n’en avaient pas vraiment. Peu importe. O’Neil l’a attrapé par le bras, avec une brutalité inouïe, la faisant instantanément grimacer de douleur. Puis Carre a apporté deux grosses cordes et Horn s’est chargé de lui lier les mains et les chevilles. Le chanteur l’a ensuite forcé à se tenir à genoux, n’hésitant pas à lui asséner un puissant coup dans le dos pour qu’elle obéisse. Je n’ai rien fait pour ma part, me contentant d’observer cette scène, incapable de bouger, pourtant mû par une rage farouche contre cette femme qui m’avait trompé à de multiples reprises. Après quelques minutes, O’Neil a sorti une seringue dégoulinante d’une substance transparente et l’a planté dans l’un des si mignon petit bras de notre manager, lui injectant tout le contenu. Très certainement trop. Ce qui expliquerait la suite des événements.
Pendant toute l’opération elle n’a même pas cherché à se débattre, comme si elle savait ce qui allait advenir d’elle. Résignée, la tête basse, les cheveux sur son visage, ce qui lui cachait les yeux, elle a attendu que Barnes rouvre à nouveau sa bouche, décidément toujours avide de prendre la parole et de commander :
« C’est à toi de commencer Sam. C’est pour toi. Tu dois te venger
- Quoi ?!, ai-je demandé, plus trop sûr de saisir où il voulait en venir.
- Viole-la, répondit-il d’un ton implacable en me regardant d’un air épouvantablement sérieux. C’est tout ce qu’elle mérite, a-t-il encore rajouté en la désignant d’un doigt accusateur, les traits congestionnés par la colère.
- Mais tu es dingue !, lui ai-je aboyé au visage, postillonnant plus que de raison. »
Il m’a observé d’un air étrange, puis s’est mis à passer une langue bien trop longue à mon goût sur ses lèvres et enfin il s’est approché de moi, posant une main qui se voulait amicale autour de mes épaules. Mais cette main serrait tant mon corps que je compris instantanément qu’il ne souhait pas me dire des choses très tendres, bien que le ton de sa voix se soit voulu aimable et que ses paroles soient prononcées sur le ton de la confidence :
« Ecoute Sam. Je vais t’expliquer la situation. Après ça sera à toi de prendre une décision. La plus logique qui soit. En ton âme et conscience. Je ne veux pas te forcer la main. Regarde cette salope. »
Il pointait un doigt en direction de Yasmine qui restait prostrée à genoux, les cheveux dissimulant ses traits. Puis il poursuivit :
« C’est une sorcière. Tu ne me crois pas ?, a-t-il demandé en remarquant mon air dubitatif. Souviens-toi de tous ces trucs bizarres qui se sont déroulés quand elle nous a forcés à lui faire l’amour. Forcé mon cher Sam ! Oui parce que jamais nous n’aurions osé te faire ça. Elle nous a ensorcelés ! Elle nous a jeté un sort ! Je ne sais pas comment elle s’y est prit mais c’est la vérité ! Sous ses airs de superbes femmes, en fait se cache un démon. Elle a cru nous posséder, mais c’est à notre tour de nous amuser. De lui faire comprendre qui est « Zombies ». Elle doit payer pour ses infamies ! Et quand elle aura compris la leçon elle repartira d’où elle est venue et nous laissera en paix pour toujours. C’est à toi qu’elle est le plus attachée. C’est donc à toi de nous venger pour commencer. »
Plus Barnes parlait, plus je me sentais bizarre. Et à chaque seconde qui passait, j’avais la terrifiante impression qu’il était dans le vrai. En effet, tout ce qui touchait de près ou de loin à Yasmine revêtait des allures fantasmagoriques. Les rêves étranges que j’avais fais durant mon adolescence et durant lesquels j’avais fait sa connaissance. Puis la rencontre à la bibliothèque qui après réflexion semblait être un coup arrangé. Comme si les rêves n’avaient servit qu’à préparer ce moment. Sans oublier ce que j’avais vécu dans le hangar alors que je m’étais trompé dans nos partitions. Puis la première fois où je lui avais fait l’amour, au cimetière. Ainsi que ce que mes camarades avaient vécu de leur côté. Oui, Barnes mettait le doigt sur un point tout à fait vraisemblable. Peut-être que Yasmine était une sorcière ou un démon, ou encore une autre chose dont je ne parvenais pas encore à saisir l’identité réelle, une chose très mauvaise en tout cas, maléfique même, qui ne souhaitait que notre malheur. Mais pourquoi ? Qu’est que nous lui avions fait pour mériter cela ? Et si j’étais la cible privilégiée de son action, pourquoi moi ? Je ne pensais pas être si odieux que cela pour attirer autant de haine. Du moins pas avant que je ne la rencontre. Parce que par la suite j’avais effectivement bien changé.
J’ai plongé dans le regard flamboyant de cette femme qui me fixait à présent, une mèche de ses fins cheveux noirs comme la nuit échouée devant son nez. On aurait dit une tueuse implacable. Au visage impassible, froid, glacial. Et quand mes yeux ont rencontré les siens, je n’ai vu que l’enfer. Il y eut tout d’abord ces flammes qui me consumèrent, embrasant mon subconscient, m’étouffant par leur aigreur. Des flammes rougeoyantes, puissantes qui crépitaient tout autour de moi, en moi. J’ai sincèrement crû prendre feu. Et au-delà je vis tous ces gens qui se débattaient dans de la lave, le corps emprisonné dans ce flot ininterrompu de liquide visqueux, le visage défiguré par la souffrance, m’implorant de les aider. Il y avait des femmes, des enfants, des hommes, les traits congestionnés, hurlant tant et plus, leurs cris me vrillant les tympans. Les membres déformés, les doigts recroquevillés, ils m’appelèrent, mon nom résonnant partout. Rien que des voix gutturales, rauques, des murmures aussi. Je devais les sortir de là. Je le devais. Mais j’en étais bien incapable. Je suis resté les bras ballants, une larme dévalant les pentes ravagées de mes traits. Et je les ai regardés s’engloutir dans cette immondice, coulant littéralement, leur silhouette fondant au contact de la lave. L’instant le plus insoutenable fut quand une petite fille aux cheveux blonds, noués en deux nattes tout à fait ravissantes, se vit entraîner vers le fond de cette rivière de feu. Sans être en mesure de faire quoi que ce soit pour stopper son agonie. Elle me fixa durant tout le temps que dura son calvaire, de ses yeux enfantins et innocents. Des yeux qui n’avaient jamais vu toute la méchanceté des hommes. Des yeux qui n’avaient pas eu le temps de commettre le moindre méfait. Des yeux qui pourtant m’accusèrent de ma passivité. Elle m’a regardé et elle a disparu dans une grande flamme, retombant en poussière, engloutie à jamais. Je me souviendrai toujours de cette vision. Aujourd’hui encore elle m’arrache bien des cauchemars. A chaque fois je cherche à lui attraper la main, à l’aider à s’en sortir et toujours elle meurt sans que je ne parvienne à saisir ses petits doigts boudinés. Avec le temps, j’ai imaginé qu’il s’agissait de ma propre fille. En tout cas j’aurais souhaité qu’il en soit ainsi. Oui, j’aurais aimé avoir une enfant telle qu’elle. Parce qu’elle était tout simplement jolie. Attachante même avec sa petite moue sur le visage, sa jolie frimousse, sa robe rose qui lui conférait des airs de princesse. Mais jamais ça ne sera possible. Car elle est morte. Aussi morte que j’espère l’être d’ici peu.
Mais ne nous égarons pas. Revenons à notre propos. J’étais donc aux prises avec des visions toutes plus horribles les unes que les autres, ce qui eut pour effet de me faire perdre l’équilibre. Barnes est parvenu à m’empêcher de tomber et, un air triomphale sur sa face de brute, il s’est écrié, tandis que je revenais peu à peu à la réalité :
« Tu vois ? Elle continue ses sortilèges ! Vas-y Sam ! Délivre-nous ! »
Je ne sais pas comment il a pu savoir que j’avais vu quelque chose dans les yeux de Yasmine. Peut-être a-t-il deviné tout simplement. Ou alors se pourrait-il que lui aussi ait participé à ses fantasmagories ? Toujours est-il que le chanteur s’est dirigé vers notre manager et lui a assené une puissante gifle. Elle a instantanément saigné du nez, maculant son chemiser blanc de traînées rouge sombre. Puis elle l’a regardé avec haine, comme si elle souhaitait l’assassiner de ses propres mains. Barnes n’a pas accepté cet air qu’il prit pour du défi ou de l’arrogance, c’est selon, et il a sortit un pistolet de son pantalon. Je ne savais pas qu’il se baladait avec une telle arme. Mais à présent il la pointait sur la tête de la femme, posant le canon froid sur sa tempe et il lui a hurlé qu’il allait la tuer. Les témoins de cette scène, moi y compris, furent complètement ébahis. Et pas un n’a osé bouger. Parce que nous ne comprenions plus ce qui se passait. Yasmine a fermé les yeux, très fortement, comme quand on cherche à oublier un mauvais rêve. Elle a semblé aussi attendre que vienne la détonation. Du moins c’est l’impression que j’ai eue. Oui, elle paraissait résignée à son sort, tel un animal effrayé mais saisissant que le piège va se refermer sur lui. Elle m’a fait pitié, je l’avoue. Et un court instant j’ai voulu courir vers elle, la détacher, la serrer très fort dans mes bras, frapper cet imbécile de Barnes et murmurer à l’oreille de ma bien-aimée que tout était terminé. Mais quand elle a subitement rouvert les yeux, des yeux à nouveau menaçants, démoniaques même, je n’ai plus pu agir dans ce sens. D’autant moins quand elle a beuglé d’une voix rocailleuse, une voix qui n’était plus la sienne mais plutôt celle d’un autre être, un être malveillant :
« Vous allez tous mourir. Tous. Et vous paierez. Pour l’éternité. »
Je n’ai écouté que mes instincts. Je me suis avancé vers elle, je lui ai hurlé de se taire parce que j’étais terrorisé et je l’ai frappée à mon tour. Sa tête est venue heurter le sol avec un son dur et mate. Je crois qu’elle a dû s’évanouir. En tout cas, elle n’a pas réagi quand je me suis couché sur elle. Guère plus quand j’ai glissé mon pénis en elle. Je ne sais pas ce qui s’est passé. Ça n’était plus moi qui agissais. Ce n’est pas une excuse, j’en conviens bien. Mais c’est la seule explication que je puisse fournir aujourd’hui.
Je ne peux dire si j’ai éprouvé un quelconque plaisir à ce viol. Mon esprit était déconnecté de toute réalité. Tout ce dont je me souvienne c’est qu’à un moment je l’ai entendue murmurer un prénom à mon oreille, alors que mon corps transpirant s’escrimait tant et plus sur le sien devenu amorphe. D’un ton si faible qu’il s’apparentait presque à un souffle. Mike. Voilà ce qu’elle a dit. Mike. Je ne sais toujours pas de qui il pouvait s’agir. J’ai sursauté, j’ai repris légèrement contact avec le monde réel, je l’ai regardée. Puis j’ai compris ce que j’étais en train de faire, mes compagnons étrangement passifs autour de moi. Je me suis relevé immédiatement, m’éloignant de cette silhouette que j’avais autrefois aimée. Et quand j’ai vu son doux visage se tourner doucement vers la moquette de la salle à manger, comme si elle s’endormait, j’ai saisi que quelque chose ne tournait pas rond. Oui, impossible de se voiler la face. Elle se mourrait.
Je suis revenu vers elle, je l’ai prise dans mes bras, je lui ai murmuré stupidement que je me nommais Sam et non Mike et je l’ai secoué tant et plus. Mais elle n’eut aucune réaction. Je n’ai rien trouvé de mieux alors que de m’excuser. Avant d’éclater en sanglots. De puissants sanglots qui me tordirent en deux. Des sanglots qui s’apparentèrent à des gémissements de bête blessée. Il n’y avait hélas plus rien à faire. Yasmine venait de rendre son dernier soupir. Dans mes bras. Comme j’en avais toujours rêvé. Mais ça devait être à un âge bien plus avancé. Et dans des conditions différentes.
Elle était si belle dans la mort. Un ange. Encore plus belle que de son vivant. C’est dingue. Avec le recul, je revois son visage devant moi. Et son corps splendide. Elle avait la tête tournée vers le tapis, je l’ai déjà dit. Ses yeux étaient mi-clos, ne voyant plus rien, des yeux révulsés, froids, sans émotion. Sans que je ne puisse lire le moindre sentiment dans ces derniers. Ses cheveux étaient emmêlés, recouvrant son front, s’enchevêtrant autour de son joli nez, s’échouant partiellement entre ses lèvres légèrement ouvertes. Et sa bouche était toujours aussi sensuelle. Une bouche de déesse que je rêve encore d’embrasser. Sa blouse déchirée révélait un de ses seins, laissant également voir la splendeur de sa douce peau. Une peau parfumée, délicieuse au toucher. Sa minijupe révélait des jambes incroyablement longues, gainées de collants noirs qui les rendaient davantage sexy. Entre ses jambes, son pubis restait visible à la vue de tous. Pour l’éternité. Repenser à cette scène me rend fou. Parce que c’est moi qui l’ai tuée. En tout cas c’est ma version. Pas une seconde après ces terribles événements nous n’avons évoqué les causes de son décès. Pour mes compères, je l’ai appris plus tard, il était clair que la substance injectée par Horn avait été trop puissante. Je ne veux même pas savoir de quoi il s’agissait. Car moi je pense au contraire que c’est mon comportement qui l’a terrassée. Ça ne sert pourtant à rien de pleurer mon petit Sam. Tes larmes ne te la rendront pas. Ce qui est fait est fait. Et inscrit pour jamais dans le roc. Au fer rouge. Rien ne sert de te voiler la face. Rien ne sert de te mettre dans ces états. Tu peux bien pleurer toutes les larmes de ton corps, et tu ne t’en prives pas d’ailleurs, au point de ne plus parvenir à retrouver ton souffle, au point de ne plus rien distinguer, au point de pousser une plainte lancinante dans cette nuit orageuse. Elle ne reviendra plus. Parce que tu l’as assassiné. Tu n’es qu’un violeur. Un meurtrier. Peu importe de savoir que-ce qui l’a tué. La drogue ou toi. Le résultat reste le même. Les doigts plantés dans la terre meuble du cimetière, arrachant quelques mottes, je ne peux arrêter de me répéter cette accablante question : mais qu’ai-je fais ? Et surtout pourquoi ? J’aimerais mourir. Oui j’aimerais tant mourir. Parce que je me hais. Parce que ma seule vue me répugne.
O’Neil, Barnes, Carre et Horn, restés immobiles durant le viol, sont sortis de leur torpeur à mes sanglots. Comme s’ils émergeaient d’un rêve, les yeux écarquillés, l’air stupide. Il ne leur a pourtant pas fallu beaucoup de temps pour comprendre que la situation était grave. O’Neil s’est approché de moi, posant une de ses grandes mains sur mon épaule, cherchant à me réconforter. Il a rajouté que tout était finit. Comme si je ne le savais pas. Je ne lui en veux pas. Il était sincèrement attristé pour moi. Mais à cette époque les choses en allèrent autrement. Je l’ai violemment repoussé. Et j’ai beuglé qu’ils étaient tous des salauds, les désignant comme responsable de ce carnage. Puis, je n’ai plus réfléchi du tout et j’ai empoigné Barnes. Il n’a pas réagi, se laissant faire, docilement. Je lui ai assené un puissant coup de poing à la mâchoire. Ceci a produit un grand brui sec, comme quand on casse une branche de bois. Il est tombé. Les autres m’ont immédiatement arrêté, parce que déjà je me ruais sur le malheureux pour parachever mon œuvre.
Quand je fus calmé, nous nous sommes tous retrouvés au salon. Le corps sans vie de Yasmine gisait toujours à quelques mètres de là, non loin de la grande table où nous avions mangé plus tôt dans la nuit. Les mains attachées dans le dos, les chevilles également liées. Et encore partiellement dévêtue. Personne n’a osé le regarder après cela. Le seul souvenir qui me reste de tout ceci est avant tout le sentiment de dégoût pour moi-même. Un sentiment à l’odeur âcre que je n’ai toujours pas chassé de mon esprit. L’autre souvenir restera peut-être ce verre d’alcool entamé par Dieu seul sait qui, posé sur la cheminée, témoin de notre décadence. Un verre que je n’ai cessé d’observer pendant la conversation qui suivit, ne prenant jamais la parole parce que j’avais tout simplement honte :
« Qu’est-ce qu’on va faire, a commencé Barnes en massant sa mâchoire douloureuse et en me lançant un regard chargé d’animosité.
- On doit appeler la police, répondit Carre en levant la tête vers son compère, l’air épuisé.
- Ca va pas ?!, a beuglé le chanteur. Tu veux qu’on finisse nos jours en prison ? Moi je n’y tiens pas !
- Je ne sais pas, est intervenu O’Neil. Il a peut-être raison. Si on leur explique qu’on a pété les plombs, ils comprendront.
- Tu rêves !, a poursuivit Barnes de sa voix puissante. Ils vont examiner le corps et ils verront qu’on la violé. Et comment tu expliqueras le fait qu’elle soit attachée ?
- On peut maquiller tout ça, a surenchérit Horn en souriant. On est pas obligé de tout leur dire. On fait passer ça pour un accident.
- N’importe quoi ! Ils vont l’examiner je te dis ! On est foutu !
- Alors quelle est ta proposition ?, questionna O’Neil.
- On fait disparaître le corps, a murmuré Barnes, comme s’il avait peur que Yasmine puisse encore nous entendre.
- T’es dingue !, s’est énervé le guitariste en agitant ses mains devant lui, le teint livide. De toute manière ça va se savoir.
- Ah oui et comment ?
- Mais elle a bien de la famille. Quelqu’un va se demander où elle a disparu. Et tu crois que c’est qui qu’on va interroger en premier ? Nous bien sûr !
- Pas si sûr. A ce que je sais elle vient de très loin. Et ses parents sont morts, rappelle-toi.
- On est connu maintenant !, a surenchérit O’Neil. Et elle aussi ! Tu crois que ça va passer comme une lettre à la poste ?! Ton plan est complètement débile !
- Ecoute, reprit le chanteur d’une voix plus calme. On se débarrasse du corps. Discrètement. Et si quelqu’un nous demande où elle a disparu, on répond qu’elle est partie en voyage très loin. Ca m’étonnerait qu’on mette notre parole en doute.
- Mais forcément il y aura quelqu’un de sa famille qui va s’inquiéter !, a explosé Carre. Moi je ne marche pas. Je préfère assumer mes conneries. Le rêve est finit, voilà tout.
- Et tu veux finir en taule ?, lui a demandé Barnes. Avec des p.d. qui vont se régaler de ton petit cul ?
- Non bien sûr…
- Alors tu sais ce qu’il te reste à faire. Ecoutez les gars, si on veut sauver notre peau il n’y a pas trente-six solutions. Ou alors on se désolidarise et on met tout sur le dos de ce cher Sam.
- C’est exclu que je fasse ça, a répliqué O’Neil en me lançant un regard qui se voulait rassurant.
- Moi non plus, a déclaré Carre, suivit de Horn.
- Idem pour moi, leur rétorqua Barnes. Alors vous voyez bien qu’il n’y a qu’un truc à faire. Le calcul est simple : soit on avoue tout à la police et on finit nos jours derrière des barreaux. Ou on se tait, on fait disparaître ce corps et on oublie. Ça ne s’est jamais passé. Voilà tout.
- C’est bien joli, l’a interrompu O’Neil. Mais avec ton plan on ne fait que gagner du temps. Un jour ou l’autre quelqu’un va se demander où Yasmine se trouve. Et là on est fichu.
- Je peux t’assurer que ça n’arrivera pas, a dit le chanteur en affichant un sourire fier.
- Tu sais quelque chose que j’ignore pour paraître si sûr de toi ?
- Oui. Elle m’a avoué un jour qu’elle n’avait plus de famille. Plus personne.
- Je ne sais pas si je peux te croire, intervint Carre.
- Comme tu veux. Moi en tout cas mon choix est fait. A vous de vous décider. »
Quelques minutes plus tard, nous avons tous suivis Barnes. Moi y compris. Et nous avons enveloppé le corps pantelant de Yasmine dans une couverture. Ainsi elle ressemblait à une momie. Le fait de la toucher fut une expérience très douloureuse, mais fort heureusement j’étais dans un tel état second que je parvins à me dominer. Puis nous l’avons portée à l’extérieur. Et lestée de pierre nous avons balancé ma bien-aimée au fond de la mer. Enfin, j’ai pu m’effondrer sur le sol, les genoux dans la terre, les poings serrés, pleurant toutes les larmes que j’avais eues tant de peine à retenir. O’Neil est venu me réconforter et finalement je l’ai suivi, me soutenant à son épaule pour avancer. Pas après pas. Depuis ce jour, nous fument liés par un terrible secret. Par un pacte que nous avons signé dans le sang, toujours réunis dans le salon, nous tailladant le pouce pour jurer de ne jamais rien révéler de cette terrifiante nuit. Personne n’a faillit. La trahison vint d’ailleurs.
Le trajet vers Clède a été abominablement long. Et triste. Quelque chose semblait s’être cassé en nous. Irrémédiablement. Fini la camaraderie d’antan. Finis les rires. Finis les blagues. La présence de Yasmine nous manquait, il faut l’avouer. Sans elle, « Zombies » ne pouvait exister. Personne n’a ouvert la bouche durant ces heures. Et le chauffeur, comprenant que l’ambiance était à la douleur, prit la décision de ne faire aucune halte. Je crois qu’il avait compris ce qui s’était passé, bien que nous lui ayons dit que notre manager s’était absenté durant quelques mois pour affaires. Ou tout du moins en avait-il une vague idée. N’était-il pas affilié par le passé à « Dead Town » qui avait été accusé d’un méfait ma foi fort semblable au nôtre ? Parce qu’à présent je savais dans quel type d’affaire le groupe avait été incriminé. O’Neil me l’avait dit alors qu’il m’aidait à regagner cette satanée villa. C’est donc lors de ce trajet de retour que la comparaison me sauta aux yeux. Je sais aujourd’hui qu’il ne s’agissait pas uniquement d’une simple coïncidence. Tout était lié. Inextricablement lié. Mais ça ne me fait plus du tout peur. Parce que j’ai compris.
Chapitre 12 : enterrement
Valérie se tient devant la baie vitrée de la cuisine. Elle regarde au-dehors l’orage qui se déchaîne et la piscine dont les eaux sont chahutées par les vents violents qui transforment irrémédiablement la topographie de Clède. Une puissante pluie, une pluie rageuse, inonde le sol, rendant la terre du jardin boueuse, faisant ployer les sacro-saintes fleurs de la jeune femme sous le poids de sa fureur, laissant derrière elle de gigantesques flaques. La terrasse n’est plus qu’un torrent d’eau qui ne cesse de s’accroître minute après minute. Et tandis qu’elle boit son café bien trop chaud à petites gorgées, elle est prise d’une angoisse soudaine et difficilement maîtrisable. Car qui peut lui garantir qu’elle ne va pas périr noyée d’ici peu ? Oui, si cet orage poursuit son œuvre destructrice, toute la région va finir sous les eaux. Déjà elle entend dans le lointain, mais un lointain qui se fait sans cesse plus proche, les vagues s’écraser bien au-delà de la jetée. Et elles continuent d’avancer. Leur maison n’est séparée de la mer que par 300 à 400 mètres. Une distance bien trop courte à son goût. Encore une fois elle se dit qu’elle pourrait fuir. Maintenant. Mais elle ne veut pas. Elle sait qu’elle doit rester ici. Et affronter son destin. Quelle qu’en soit l’issue.
Frissonnant à cause des courants d’air qui s’immiscent sous les joints de la fenêtre, elle regarde maintenant au-delà de ce paysage de désolation, se disant que de toute manière elle sera fixée sur ses peurs à un moment ou l’autre. Et elle tombe sur la lueur puissante du phare qui tournoie là-bas, sur le haut bâtiment. A moins d’un kilomètre, un bateau semble en difficulté. Un gros chalutier. Certainement un de ces transports de poissons. Inévitablement, elle pense qu’il faut être complètement dingue pour prendre la mer par un temps pareil. Pas un seul moment elle n’imagine que les marins de cette embarcation n’ont pas vraiment eu le choix : soit ils tentaient le coup, soit ils pouvaient aller timbrer au chômage le lendemain. Ainsi était fait leur métier. De sa tour d’ivoire, elle ne peut saisir ce point de vue. Parce qu’en acceptant les avantages d’une existence dorée, elle a renié sa vie simple. Mais ce n’est pas la seule raison : elle n’a jamais su ce que pouvait être la misère. Ne manquant de rien, choyée, éduquée au sein d’un milieu aisé, elle ne peut comprendre les termes de récession ou encore de crise. Encore moins aujourd’hui qu’elle vit dans une bâtisse de vingt pièces, dotée d’une piscine et de tout le confort moderne.
Puis, Valérie replonge ses lèvres dans le délicat breuvage qui a sur elle de fantastiques vertus et pousse plus avants ses réflexions, se lançant inévitablement dans de cruels souvenirs.
Après avoir vu le reportage télévisé qui parlait de « Zombies », reportage qui l’avait inquiété par son contenu, elle s’était donc mise en route pour Home Valley, dernier lieu de la tournée du groupe. Son idée était de retrouver Sam et de s’assurer que les dires des reporters n’étaient que des blagues ou des ragots. A condition que ça en soit bien évidemment. Ce dont elle était peu convaincue en définitive. Mais arrivée dans cette cité triste aux allures de haut lieu du capitalisme triomphant, elle ne trouva jamais son mari. En effet, Valérie ne put entrer dans le stade où le groupe donnait son concert : elle n’avait pas de billet et à ce titre on lui refusa le droit de pénétrer ne serait-ce que de courtes secondes dans l’enceinte du mastodonte bétonné. Elle eut beau déclarer au grand gars baraqué qui se tenait devant la lourde porte de métal qu’elle était l’épouse de Sam, rien n’y fit. Il est vrai que la moitié des femmes présentes ce soir dans la salle avaient dû lui sortir la même rengaine pour tenter d’économiser quelque argent. Ici ou ailleurs. Il était donc habitué à ce type de bobards. Valérie s’était donc résolue à attendre la fin du spectacle, dans sa voiture, à une centaine de mètres du stade. Mais encore une fois il lui fut impossible d’intercepter son mari. La foule était en effet si compacte qu’elle ne vit jamais les membres de « Zombies » se faufiler jusqu’à leur car. Elle se maudit d’ailleurs de ne pas avoir pensé en premier lieu à se parquer près de l’imposant véhicule. Mais ce qui était fait était fait. Elle a essayé de les suivre jusqu’à la villa, se fendant une route précaire entre les gens, jouant tant et plus du klaxon. Finalement, une dizaine de gendarmes la stoppèrent et elle perdit définitivement tout trace de celui qu’elle aimait. Jamais elle ne sut ce qui se passa cette fameuse nuit. Parce qu’elle était alors occupée à pleurer, la tête contre le volant de sa voiture. En désespoir de cause, elle décida de rentrer et de gagner au plus vite Clède pour que Sam ne sache jamais ce qu’elle avait tenté aujourd’hui. Ainsi, lorsqu’à son tour il reviendrait dans leur bonne ville, il ne soupçonnerait pas un instant que sa femme était encore il y avait quelques heures à Home Valley.
C’est bien ce qui se passa. Quand « Zombies » revint dans leur cité, acclamé par de nombreux fans rassemblés sur la place centrale, Valérie se trouvait dans l’appartement qu’occupait son petit couple, essayant de remettre un peu d’ordre dans ses pensées et de se composer un visage souriant et apaisé. Ce ne fut pas facile, mais elle commençait à y parvenir quand Sam passa le pas de la porte, chargé de quelques bagages. Immédiatement, elle vit qu’il n’était pas dans son état normal. Du moins était-il différent de celui qu’elle avait connu au moment de son départ. Ça n’avait rien à voir avec son nouveau look (elle avait eu le temps de s’y habituer par les photographies découpées dans la presse), ça semblait plus profond. Plus intime même. Comme quelque chose qu’il cherchait à cacher maladroitement et qui ne demandait qu’à surgir à la face du monde. Ce qu’il ne parvenait pas à cacher par contre c’était son visage fatigué et les horribles cernes noires qui s’étalaient sous ses yeux vidés de toute expression. Valérie se précipita à sa rencontre, n’attendait qu’une seule chose : qu’il la serre dans ses bras. Puissamment. Parce que ceci lui avait tant manqué. Mais au contraire, il la repoussa doucement, esquissant un sourire bien faible et forcé, pour finir par murmurer d’une voix pâteuse :
« Je suis fatigué. J’ai besoin de me reposer. De dormir des heures. »
Interloquée, la jeune femme prit cette parole comme une offense et, une moue sur le visage, elle l’observa longuement. Elle convint alors qu’il avait l’air bizarre. Distant, froid, comme naviguant dans un autre univers et ne cherchant plus à saisir celui-ci bien réel, son époux paraissait n’être qu’une parodie de celui qu’elle avait vu passer le même pas de porte deux mois plus tôt. Ne pouvant se résoudre à accepter ce fait, elle essaya encore de captiver son attention pour se battre une dernière fois. Elle lui parla de ce qu’elle avait fait ici durant son absence. De Madame Hart qui, une fois de plus, était venue se plaindre au magasin que le vêtement acheté la veille la boudinait. Ce qui était tout à fait normal vu la taille imposante de cette dernière. Mais à chacune de ses visites, Valérie déployait des trésors de gentillesse pour ne jamais parler de ce détail. Cependant, comme à l’accoutumé, cette chère Madame Hart remarquait en rentrant chez elle que tous les vêtements lui conféraient des allures de sac à patates. Elle revenait le lendemain dans le magasin, se plaignait qu’on lui avait vendu une robe trop petite, Valérie acceptait de la rembourser ou parvenait, à de rares occasions, à lui faire croire que cet habit était parfait pour sa silhouette « gracieuse ». Elle lui conta aussi tous les petits tracas de son métier, toutes ces vieilles mégères qui venaient à la boutique pour parler de leur vie, de leurs soucis, mais qui ne repartaient jamais avec quelque chose. Ou de ces grandes parties de rire qu’elle partageait avec ses deux vendeuses qui, avec le temps, étaient devenus ses plus grandes amies. L’une se prénommait Lili et était divorcée depuis deux ans. Elle se débattait face aux problèmes financiers avec un enfant en bas âge, ne vivant que du minimum vital, parce que son époux, un mufle, avait réussi à faire croire au juge qu’il ne possédait aucun revenu. Alors que son entreprise de meubles était on ne peut plus saine et même florissante. Elle prenait toutefois l’existence du bon côté et ne perdait jamais une occasion de faire des blagues à ses deux collègues. Une vraie boute-en-train. Très jolie qui plus est. Pourtant, elle restait perpétuellement solitaire. Pas un rendez-vous galant, pas un homme qui n’ose l’approcher. Valérie avait essayé à de multiples reprises d’arranger des rencontres avec des amis de Sam ou des connaissances lointaines de son propre giron. Mais rien de concret ne ressortit de ces expériences. Lili s’était à chaque fois montrée plutôt froide et distante, tout le contraire de son caractère, arguant à sa patronne qu’elle n’avait pas du tout envie de recommencer une liaison après ce qu’elle avait vécu.
L’autre collègue de Valérie était une dame plus âgée, mais qui avait su garder un esprit jeune. Elle se nommait Déborah et était l’heureuse grand-mère de plus d’une dizaine de petits enfants. Elle aussi ne perdait jamais une occasion de s’amuser et elle adorait par-dessus tout accompagner ses deux amies dans de longues virées nocturnes, jouant les mères poules. C’était une bonne vivante qui ne reniait jamais un verre de vin et un plat de nourriture extra-fine. Faisant particulièrement attention à sa ligne, elle pouvait se targuer de posséder une silhouette en tout point comparable à celle de ses jeunes années et bien des hommes se retournaient sur son passage malgré ses 60 ans.
Ainsi, Valérie lui conta toutes ses aventures depuis le départ en tournée de son mari. Elle lui demanda également des précisions sur ce qu’il avait vécu durant ces deux mois. Il ne lui livra que de vagues bribes, rien de très concret. A vrai dire il ne fit que lui révéler que cette expérience avait été épuisante. Comme s’il n’avait que ce mot à la bouche. Elle poursuivit son monologue en lui parlant des derniers potins du quartier, de Madame Alvez, la concierge, qui avait eu la brillante idée d’espionner à la jumelle l’étrange Monsieur Grenier du dernier étage, celui que toutes les commères de l’immeuble rêvaient de voir dans leur lit. Car il s’agissait d’un homme magnifique, un vrai top model, étrangement seul, qui partait tôt le matin pour une destination inconnue et qui ne revenait à son logis que tard le soir. Selon cette chère Madame Alvez, il devait être agent secret. Elle appuyait ses révélations en arguant qu’il ne portait que de beaux costumes, toujours sombres, des lunettes de soleil perpétuellement vissées sur son visage d’ange même lorsqu’il pleuvait et elle affirmait qu’elle l’avait vu au travers des rideaux de son salon nettoyer un pistolet. Les commérages avaient été bon train durant ces quelques semaines suite à ces révélations. Et Monsieur Grenier avait été soudainement entouré d’un tel halo de mystère, au point que les femmes du quartier ne rêvaient plus que de pouvoir étreindre son corps au milieu de draps froissés. Valérie, elle-même, manquait de défaillir lorsqu’elle le croisait dans l’ascenseur. Il la saluait de sa voix superbement grave, s’inclinant très légèrement. Un vrai gentleman. Et alors que l’engin descendait les étages, elle imaginait qu’il la déshabillait du regard derrière ses lunettes. Ce qui la mettait dans tous ses états. Elle avait même espéré que l’ascenseur tombe en panne. Mais hélas cette boite de malheur semblait tenir bon, malgré les sons stridents et inquiétants qu’elle ne cessait d’émettre à chacun de ses allers et retours.
Elle lui révéla également sa fierté de voir son mari devenir célèbre, de toutes ces jeunes filles qui ne juraient plus que par « Zombies », de ces groupies boutonneuses qui arboraient toutes un t-shirt du groupe et qui déambulaient dans les rues de Clède, espérant voir leurs idoles. Elle lui relata aussi l’attitude de ceux qui la connaissaient, des gens bien comme il faut, et qui étaient devenus d’ardents fans de Sam et de ses compères. Tous ces gens ne perdirent jamais une occasion de lui demander des nouvelles de son époux et allèrent même jusqu’à la supplier de leur vendre un objet qui lui appartenait. Elle avait refusé, à chaque fois, ne pouvant se résoudre à abandonner quelque chose qui n’était pas à elle. Valérie lui parla enfin de son album qui contenait tous les articles écrits sur le groupe, révélant ainsi sa propre ferveur. Elle voulut aller le chercher, le lui montrer. Mais il se contenta de hausser les épaules, baillant une fois de plus. Elle revint vers lui, en colère, mais parvint à se contrôler et lui murmura qu’il lui avait manqué et qu’elle l’aimait. Sam ne sembla pas écouter cette déclaration et, d’un ton pâteux, il lui dit qu’il allait dormir. Ce qu’il fit. Durant toute la journée. La jeune femme resta au milieu de ce salon qu’elle se mit à détester puisque à chaque fois c’est ici que leur différence paraissait s’exprimer. Et elle pleura. Doucement. Pour ne pas le réveiller.
Quelques jours plus tard, la vie reprit ses droits. Sam redevint souriant, plus proche de son épouse, presque comme au début. Il ne travaillait plus, car la tournée les avait mis définitivement à l’abri du besoin. Valérie, pour sa part, refusa d’abandonner le magasin. Elle en avait tout simplement besoin pour son équilibre mental. Mais si cette existence était effectivement comparable à leur quotidien de jeunes mariés, une nouvelle donne bouleversait leur vie désormais. Sam était devenu célèbre. Et si cette situation comportait de multiples avantages, elle possédait aussi de nombreux inconvénients. A commencer par les journalistes qui n’avaient de cesse de venir les importuner pour réclamer une interview. Des fans s’étaient également groupés devant leur appartement, campant sur la pelouse du complexe d’immeubles, attendant Dieu seul savait quoi. Peut-être un geste de leur idole. Madame Alvez, la concierge, tenta à plusieurs reprises de les chasser, mais rien n’y fit. Ils revenaient toujours et en nombre sans cesse plus important. La police ne réussit guère plus à les déloger de ce pré qu’ils massacrèrent allégrement en allumant plusieurs feux destinés à les réchauffer ou à faire griller leur pitance. N’y tenant plus, c’est Sam lui-même qui prit la décision de déménager. Ils achetèrent une vaste propriété dans les quartiers riches de Clède, réalisant ainsi l’un des plus grands rêves du jeune homme. Les mois passèrent dans une relative oisiveté, Sam composant tant et plus de nouvelles chansons, Valérie profitant de cette vie de riche. Et peu à peu la folie qui entourait les rares apparitions de « Zombies » retomba et le couple fut plus tranquille. Plus unis que jamais également.
Le premier fait marquant de cette période fut assurément la visite de la maison qui allait devenir l’antre de leur amour retrouvé. L’agent immobilier avait décrit la bâtisse comme étant un nid douillet pour un couple désireux de s’offrir ce qu’il y avait de mieux sur le marché. Il ne s’était pas trompé. Comportant plus d’une trentaine de pièces, la demeure était magnifique. Enserrée dans un vaste parc grillagé, la propriété était agrémentée d’une dépendance pour le personnel, d’une guérite pour le service de sécurité, d’une piscine extérieure, d’un vestiaire, d’un sauna, d’un jacuzzi et d’une forêt privée. La dépendance du personnel était une villa simple permettant d’héberger quatre personnes. Le garage était gigantesque et pouvait contenir quatre véhicules. La maison à proprement parler était constituée de plusieurs cubes de bois en forme de H, entièrement vitrés, ce qui laissait entrer un soleil radieux dans chacune des pièces. Deux larges balcons en faisant le tour. On pénétrait à l’intérieur par un long couloir qui donnait accès à un escalier majestueux. Au rez, on trouvait tout d’abord une salle à manger meublée de manière moderne, une cuisine aux dimensions gigantesques, équipée de tout le raffinement possible, des toilettes somptueux, une salle de bain qui n’avait rien à envier au plus majestueux des palaces, ainsi qu’une bibliothèque garnie de livres précieux. Les jambes du H contenaient le salon, plus de 500 mètres carrés de surface qui dominaient la mer, la pièce étant séparée en deux par un mur de briques en verre, curiosité architecturale qui se retrouvait un peu partout dans la bâtisse. L’autre côté s’ouvrait sur une salle de billard privée et un salon de jeu qui comportait trois flippers, ainsi que cinq machines à sous et trois bornes interactives. Le sous-sol était aménagé en studio d’enregistrement. En effet, l’ancien propriétaire était une rock-star célèbre. Le reste de cet étage se perdait en caves diverses, en locaux techniques, en débarras et il y avait même une cave à vin spécialement aménagée pour accueillir les plus grands crus de la planète. Le premier niveau était encore plus dément. Il y avait quatre chambres, toutes dotées d’une salle de bain au décor différent. La première de ces pièces avait été aménagée avec un style ancien. La seconde ressemblait à une suite royale. La troisième, celle qui devint leur chambre personnelle, ressemblait à une scène de mille et une nuits. Enfin la dernière était peut-être la plus lugubre, puisque la rock-star en avait fait une sorte de chapelle. Valérie ne mit que rarement les pieds dans cette pièce, car elle y éprouvait à chaque fois une angoisse étrange. Comme si elle était habitée. On trouvait encore à cet étage un bureau équipé d’un mur de télévision permettant de communiquer avec le reste du monde. Un second pallier avait été construit et comprenait quatre autres chambres plus classiques, sans salle de bain personnel, cette fois-ci. Il s’agissait de l’étage des invités. Un petit salon, une cuisine, une salle à manger et un débarras agrémentait cet étage. Bien évidemment l’ensemble de la propriété était déjà meublé.
Valérie fut emballée dès les premières secondes de la visite, redevenant durant l’heure qu’elle dura la petite enfant qu’elle n’avait jamais cessé d’être finalement. Sam parut aussi enchanté qu’elle, se fendant de plusieurs sourires tout à fait charmants. Ils avaient trouvé leur paradis. Seule ombre au tableau : la jeune femme ne pensait pas qu’ils aient suffisamment d’argent pour se payer une telle magnificence. Elle voulut le dire à son mari, alors que l’agent leur laissait un peu de tranquillité pour réfléchir. Mais il balaya ses doutes en un instant, déclarant que si la maison lui plaisait il ne voyait aucun obstacle à son achat. Se pouvait-il qu’ils soient si riches ? Visiblement c’était le cas. En trente seconde, le marché fut conclut. Et quand l’homme les quitta, non sans avoir rajouté qu’ils venaient d’acquérir un très bel objet, ils refirent une nouvelle fois le tour de la propriété, heureux comme jamais, déconnectés de la réalité, vivant en plein rêve. Puis, très excités, ils firent l’amour dans le salon, inaugurant une pratique qui allait devenir quotidienne durant les mois à venir. Tandis que Valérie explosait dans un grand cri, au septième ciel, elle remarqua cependant qu’une barre semblait marquer le front de son mari. Comme s’il avait l’air soucieux. Mais elle décida de chasser au plus vite cette image et de se consacrer immédiatement au bonheur qui l’attendait désormais.
Ainsi commença une existence tout bonnement merveilleuse. Sam engagea deux femmes de chambre, un majordome, un cuisinier et quatre agents de sécurité. A croire qu’il croulait sous l’argent et que la dépense n’était plus qu’un détail. De son côté, Valérie reprit le chemin de son magasin de vêtements, au volant d’une imposante Jeep que son mari lui avait offert pour son vingt-huitième anniversaire. Lui-même s’était acheté par la suite une voiture de sport au look particulièrement agressif et dont le moteur vrombissait telle une horloge à chaque coup de gaz. Un vrai monstre de puissance.
Tandis qu’elle partait travailler, il restait dans la bâtisse, composant de nouvelles chansons pour un album à venir d’ici peu. Parfois les autres membres du groupe, qui vivaient eux-aussi dans des propriétés gigantesques, venaient voir Sam et ils répétaient tous les cinq durant des heures dans le studio d’enregistrement. A d’autres moments, c’était Sam qui allait chez l’un d’entre eux. Les projets semblaient fourmiller dans leur tête et la presse spécialisée attendait avec impatience le nouvel opus de « Zombies » qu’on annonçait déjà comme un futur hit. Tout comme les fans qui se mourraient d’ennui à force d’écouter toujours les mêmes chansons connues à présent par-cœur. Et même si Barnes avait eu la brillante idée de faire patienter tout ce petit monde en diffusant les meilleurs moments de leur tournée, les gens en voulaient plus.
Yasmine brillait par son absence. Valérie s’en était inquiétée auprès de son époux, non pas qu’elle soit véritablement angoissée à l’idée que sa rivale ait disparu, mais bien parce qu’il lui semblait important de savoir où elle pouvait se trouver. La localiser lui permettrait de parer à toute menace. Ce dernier lui avait répondu de façon évasive que leur manager avait eu l’idée de partir pour un long voyage. Valérie en fut comblée d’aise et ne put cacher sa joie. Ainsi, ses angoisses se turent. Pour un temps du moins.
Le reste de leurs occupations se déroulait en farniente avec au programme : piscine, siestes et amour. Valérie ne comptait plus le nombre de fois où ils s’étaient retrouvés nus dans la maison, inaugurant chaque pièce, se perdant en jeux sexuels compliqués mais totalement excitants. A croire que depuis son retour, Sam était devenu carrément insatiable. Ou qu’il ne pensait plus qu’au sexe. Valérie ne s’en plaint pas. Cela lui convenait entièrement. Elle craignait juste que les nombreux paparazzis présent autour de leur propriété ne parviennent à saisir l’un de ces instants sur leur pellicule. Et se retrouver en première page d’un de leurs magasine à scandale, les fesses à l’air, révélant son intimité n’était pas forcément pour la rassurer. Fort heureusement, le service de sécurité engagé par son mari était particulièrement efficace.
Quand le couple prenait le risque de sortir de leur antre, ils se faisaient conduire en limousine dans les plus luxueux des restaurants loués pour l’occasion rien que pour eux. Valérie avait de ces instants de merveilleux souvenirs romantiques. Inutile de mentir, elle était au paradis et souhaitait que tout ceci continue à jamais. Lorsqu’elle avait besoin ou envie de quelque chose, Sam l’emmenait dans un magasin et elle pouvait dévaliser les échoppes à sa guise. Ça en devenait même presque indécent. Mais pourquoi refuser les avantages que la célébrité leur apportait ? D’autres ne s’en privaient pas. Et à tout moment, le rêve pouvait s’écrouler. Un mauvais album et « Zombies » retombait dans les oubliettes. Finies alors les limousines, les vêtements luxueux, la maison aux allures de château, les photographies dans la presse. Valérie ne voulait y penser et elle se promit de profiter au maximum de sa vie d’alors. Sans se poser la moindre question.
Ce bonheur dura en tout et pour tout trois mois. Après cela, les difficultés commencèrent à poindre le bout de leur nez dans leur quotidien, comme si elles s’étaient momentanément dissimulés sous un amas de terre, le temps de leur donner l’impression du bonheur. Ce fut d’autant plus dur à admettre qu’ils avaient goûté aux joies du jardin d’eden. Tout débuta par le changement d’attitude de Sam, un changement soudain et irrévocable. Auparavant souriant, amoureux, délicieusement inventif, il se mit à boire. De plus en plus. Chaque soir un verre de whisky, puis deux, puis une demi-bouteille et enfin toute la bouteille. Comme si l’alcool allait l’aider à trouver l’inspiration ou à découvrir des réponses à des questions existentielles. Il paraissait de plus en plus soucieux, inquiet même. Il ne touchait plus sa femme, l’ignorant, préférant s’enfermer dans son studio d’enregistrement. Oui, il paraissait obsédé par une chose. Ou une personne. Valérie crût un instant qu’il la trompait, qu’il ne l’aimait plus. A le voir errer la nuit dans le salon ou rouler en ville dans sa voiture de sport, elle se dit qu’il ne savait pas comment lui révéler l’existence de cette nouvelle égérie. Quand elle l’entendit pleurer et gémir derrière la porte de la pièce du sous-sol, elle ne put se retenir et frappa contre l’huis, lui demandant de lui ouvrir. Il le fit. Et ce qu’elle vit à ce moment lui arracha la pire des tristesses. Sam était amaigri, mal rasé, fatigué même. On aurait dit un mort-vivant en sursit. Ses yeux étaient rougis par les larmes et sa silhouette avachie par le poids d’un terrible secret. On aurait dit un enfant aux prises avec la plus incommensurable des dépressions. Il se jeta dans ses bras, elle le serra très fort et il épancha sa peine durant de longues minutes, tandis qu’elle lui caressait d’une main douce et aimante le crâne sur lequel repoussait une fine couche de cheveux devenant gris. Ce fut la dernière fois qu’ils étaient aussi unis. Il releva ensuite la tête vers sa femme, le regard apitoyant, les traits déformés par les sanglots. Et Valérie lui demanda :
« Que se passe-t-il Sam ? Tu veux m’en parler ?
- Rien…, se contenta-t-il de répondre en se blottissant contre ses petits seins.
- Allons, je vois que ça ne va pas. Je t’ai observé tu sais. J’ai vu que quelque chose te cause du souci. Beaucoup de souci. Tu peux tout m’avouer. Je serai forte.
- Non, ce n’est rien, poursuivit-il d’une voix plaintive.
- C’est l’argent ? Ou … une autre femme ?
- Non je te le jure, affirma-t-il en relevant ses yeux hagards vers elle, une lueur d’intense tristesse brillant dans ses prunelles. C’est… Je … Je suis juste un peu déprimé.
- Mais pourquoi ?, lui demanda-t-elle d’un ton chargé de compréhension, passant une main sur sa nuque, le massant lentement.
- Je crois que je ne supporte plus cette vie faite d’oisiveté, rétorqua-t-il, se laissant faire, arborant un sourire encore bien faible, les paupières closes. Tu vois, je ne voyais pas la gloire comme ça. Je croyais que j’allais être très occupé. Et au contraire je m’ennuie.
- Ce n’est que ça ?, poursuivit-elle en accroissant son geste. Tu me le jures ?
- Oui.
- On va trouver une solution je te le promets. En attendant, embrasse-moi pour me montrer que tu tiens encore à moi. J’ai eu si peur, termina-t-elle en le serrant encore plus fort. »
Et il s’accomplit, glissant sa langue dans sa bouche en un baiser passionné. Ils restèrent de longues minutes dans ce couloir éclairé par la seule lueur d’un néon qui conférait à l’ensemble une allure inquiétante avec toutes ces ombres qui paraissaient les guetter dans la nuit. Puis ils montèrent à l’étage et pour la première fois depuis de nombreux jours, Sam dormit à poings fermés jusqu’au lendemain, se réveillant quand les rayons du soleil s’en vinrent caresser son visage creusé de rides profondes. Valérie se tenait à ses côtés, l’observant, un sourire sur ses délicieuses lèvres, amoureuse comme jamais. Durant cette nuit elle avait trouvé une solution à l’ennui de son époux. Du moins le croyait-elle. Elle ne savait alors pas qu’il lui avait menti. La source de sa tristesse était bien différente de ce qu’il lui avait révélé : les souvenirs d’une autre nuit étaient tout simplement revenus le hanter.
Cette solution que la jeune femme avait trouvée était simple. Pensant que Sam avait besoin de compagnie lorsqu’il se trouvait seul dans cette grande bâtisse, elle avait décidé de lui acheter un chien. Un labrador. Dès le début, elle avait eu en horreur cet animal. Parce qu’elle n’aimait pas les chiens pour tout avouer. Mais pour le bien de son mari, elle avait mis de côté toutes ses répulsions et s’était jurée de ne rien en laisser paraître. Ce fut à l’occasion d’un souper aux chandelles très romantique qu’elle lui avait offert ce cadeau. Ils s’étaient retrouvés seuls dans la grande salle à manger, sans majordome, rien que les deux.
La pièce était plongée dans l’obscurité, éclairée seulement d’une bonne cinquantaine de bougies, ce qui conférait à l’ensemble des allures intimes. Avec son architecture audacieuse, la salle à manger était un coin où il faisait bon vivre et la chaleur des chandelles lui donnait davantage de cachet. Les quelques tableaux de maîtres qui ornaient les murs semblaient mus d’une vie propre. Le parquet boisé scintillait de mille feus et la grande table décorée d’une nappe aux motifs automnaux, de verres de cristal dans lesquels les flammes dansaient et d’une vaisselle chamarrée décoraient l’endroit de fort belle manière. On se serait crû dans l’antre d’un châtelain fortuné, au milieu du 18ème siècle. En n’y regardant bien évidemment pas trop à la modernité du mobilier. Bref, l’ambiance était tout bonnement accueillante et romantique à souhait. Valérie s’était donnée suffisamment de peine pour parvenir à ce résultat. Et ma foi elle était satisfaite de son œuvre. Assis l’un en face de l’autre, le couple avait revêtu pour l’occasion les plus beaux vêtements qu’ils possédaient. Sam était paré d’un smoking de fort belle coupe, ce qui lui donnait des airs de nabab. Une montre en or brillait à son poignet. La jeune femme, pour sa part, avait laissé ses cheveux mi-longs retomber en cascade sur ses épaules dénudées. Elle les avait également imprégnés de milliers de paillettes pour qu’ils scintillent aux lueurs des bougies. Ainsi, elle ressemblait à une princesse de conte de fées. Ses yeux étaient rehaussés de maquillage, ses lèvres également et elle était en tout point magnifique. La robe qu’elle portait valait une petite fortune et laissait entrevoir tous ses charmes. Elle avait également le mérite de lui donner, pour un soir, une poitrine plus imposante que d’ordinaire puisque le bustier était confectionné de telle manière que ses seins remontaient vers un décolleté vertigineux. L’arrière du vêtement méritait aussi le détour, car le couturier avait eu l’idée de créer une ouverture dans le tissu, juste au niveau des reins pour qu’on puisse observer le début de la rondeur parfaite de ses fesses. Un vrai régal pour les yeux. Et assurément une robe destinée à exciter tous les hommes qui auraient la chance de la voir ce soir-là. Seulement, elle n’avait accepté de porter cette dernière qu’à la seule condition que ce soit Sam qui en soit l’unique bénéficiaire. Il était exclu qu’elle s’affuble de cette toilette hors de la maison. Valérie avait poussé le vice encore plus loin en s’habillant de porte-jarretelles qui soutenaient des collants noirs brodés d’or. La culotte de dentelles transparente qu’elle portait et le soutien-gorge de même facture n’avaient qu’un seul et unique but : mettre Sam dans tous ses états. Du moins c’était son objectif, mais il allait échouer. Lamentablement.
Ils mangèrent, burent, échangèrent quelques paroles anodines pendant tout le repas. Elle se perdit souvent dans la contemplation de son mari, amoureuse comme au premier jour, se disant qu’il était beau comme un dieu. Même s’il avait trop fréquemment l’air soucieux. Car Sam paraissait se perdre dans ses pensées, le regard égaré dans la contemplation du mur qui lui faisait face et non dans celle de son épouse pourtant magnifique. Inquiète, Valérie s’efforça pourtant de ne rien laisser transparaître de son trouble, parce qu’elle ne voulait pas gâcher la soirée. Pas aujourd’hui. Alors, elle fit comme si rien de tout ceci ne se passait, comme si son mari la couvait du regard, comme s’il était amusant, causant, rieur, blagueur. Pourtant son silence devenait terriblement pesant. Le nez dans son assiette, les yeux brillant à la clarté des chandelles, il faisait plus vieux que son âge. En effet, depuis plusieurs jours ses rares cheveux étaient devenus gris. Ceci lui conférait un charme certain, mais à 28 ans ça paraissait tout de même un peu tôt. Sans oublier que son regard autrefois pénétrant, envoûtant même, était devenu subitement aussi froid que la glace, sans expression, trop souvent rêveur. Et il paraissait ne plus prendre soin de sa personne, ne se rasant que tous les trois ou quatre jours. Le reste du temps, il arborait un début de moustache et de barbe mal taillées. Encore une fois ceci avait son charme puisqu’il ressemblait à un voyou, mais c’était également le signe qu’il se laissait aller. Comme si son corps ne l’intéressait plus. Sans omettre sa maigreur, ses côtes apparaissant sous ses vêtements. Par le passé, Sam pouvait être qualifié de personne bien en chair. Il n’était pas obèse non plus, mais possédait quelques kilos superflus qui avaient toujours le mérite de faire rire sa femme qui adorait ses poignées d’amour et son visage de nounours sympathique. Aujourd’hui on aurait plutôt dit un cancéreux en attente du verdict final. Rajoutez à ceci la pâleur de ses traits, les cernes qui apparaissaient sous ses yeux fatigués, une toux tenace et franchement Sam avait de quoi inquiéter n’importe qui. Valérie se surpris d’ailleurs à imaginer qu’il lui cachait une maladie quelconque. Peut-être était-il en phase terminale et il n’avait plus que quelques mois à vivre ? Peut-être était-ce cela la raison de sa tristesse ? Mais une fois encore, elle chassa au plus vite cette idée et s’efforça de sourire, artificiellement.
Quand le repas fut achevé, elle se leva gracieusement, laissant entrevoir la chute de ses reins et une partie de ses seins à son époux, dans l’espoir qu’il ne désire plus qu’une seule chose : lui faire l’amour. Puis, elle lui déclara d’une voix étudiée et franchement sexy qu’elle allait revenir avec une surprise. Il la regarda de son air apathique, tourna légèrement la tête sur le côté, surpris et lui adressa un petit rire crispé. La jeune femme quitta la pièce dans un froufrou de tissu aguicheur, laissant derrière elle un parfum suave. Quelques minutes plus tard elle revenait avec un petit chiot en laisse, le traînant derrière elle comme s’il s’agissait d’un fardeau.
Cette petite bête était une chienne. Un labrador que Valérie avait prénommé Shina. Une merveilleuse boule de poile aux allures de peluche qui aurait fait fondre le cœur de n’importe quel être humain. Pas celui de la jeune femme malheureusement. Shina était franchement jolie. Une vraie frimousse d’ange avec ses petites moustaches qui frémissaient sans arrêt en même temps que sa truffe. Ses grosses pattes avaient de quoi faire rire quiconque la regardait. Parce qu’elles avaient l’air disproportionnées par rapport au reste de son corps. Mais ce qui faisait le plus fondre tout être humain normalement constitué étaient assurément ses yeux : de vraies perles emplies de sentiments.
A la vue de la chienne, Sam redevint l’enfant qu’il avait oublié et, ravi, il se mit à sourire tant et plus, battant des mains, poussant des gloussements comiques. Immédiatement, il joua avec elle, la portant dans ses bras, l’élevant au-dessus de lui, la tournant et la retournant en tout sens. Il l’embrassa aussi longuement. Et elle parut ravie de ce traitement. Pour tout avouer, ils se plurent immédiatement et Shina tomba sous le charme de son nouveau maître. Dès cet instant, Valérie éprouva un ravissement incommensurable à cette scène. Son plan avait fonctionné à la perfection. Au-delà de toute espérance même. Emue par ce débordement de bonheur, elle dut retenir ses larmes, le cœur étreint par la joie. Cependant derrière tout cela se cachait un autre sentiment. Un sentiment inavouable. La jalousie. Une jalousie qui n’eut de cesse de monter en intensité à chaque caresse que Sam prodiguait à son nouvel amour. Valérie sut alors que Shina venait de prendre la place qui lui était ordinairement dévolue dans le cœur de l’homme. Et elle compris qu’elle venait de se créer une autre rivale. Cette nuit-là ils ne firent pas l’amour. Parce qu’il préféra rester aux côtés de sa chérie, une main posée sur son pelage soyeux, l’autre sous sa propre tête. A même le sol. Valérie l’attendit vainement, pensant qu’il finirait bien par la rejoindre. Mais quand elle descendit le chercher, ne pouvant patienter davantage, elle le vit endormi sur le tapis du salon, la chienne tout contre lui.
Les jours suivants, Sam passa tout son temps avec l’animal, rendant son épouse de plus en plus cupide. Très curieuse et s’amusant pour un rien, la petite boule de poils semblait ravir son homme. Il l’observait durant des heures chasser une mouche en ouvrant sans cesse sa petite gueule hérissée de crocs très pointus, un sourire niais sur sa face ébahie. Il la trimballait partout où il allait, énervant sa femme. Alors qu’ils mangeaient, Shina était là, réclamant de la nourriture, gémissant, geignant comme une pauvre petite chose affamée. Ce qu’elle n’était bien évidemment pas. Sam lui permettait aussi d’entrer dans son studio, ce qu’il avait toujours refusé à son épouse. Quand il nageait dans la piscine, il le faisait avec sa chienne. Et pire que tout, même dans les toilettes Shina avait sa place. De quoi horripiler largement Valérie en définitive. Surtout que son mari ne la touchait plus, préférant transmettre son affection à sa nouvelle concubine. Si durant les premières semaines de ce traitement, la jeune femme décida d’ignorer sa rivale, faisant comme si elle n’existait pas, la situation devint finalement si pesante qu’elle ne rêva plus que de la voir mourir. Quitte à le faire elle-même. Mais avant d’en arriver à de telles extrémités, elle décida d’aller trouver son cher époux dans son sacro-saint studio, afin d’entamer une discussion nécessaire. Quand il daigna lui ouvrir la porte, elle lui déclara que les choses devaient changer, que ça ne pouvait continuer ainsi. Il feignit de ne pas comprendre. Elle poursuivit en lui disant qu’elle avait acheté la chienne pour qu’il se sente moins seul et qu’il retrouve le sourire, non pas pour que son épouse plonge dans la dépression. Elle termina son laïus en affirmant qu’ils ne sortaient même plus ensemble le soir et ne faisaient plus l’amour. Il la regarda de son air de souffre-douleur qu’il affectait depuis quelques temps et ceci l’énerva. Mais ce n’était encore qu’une goutte d’eau dans l’océan par rapport à la rage qui allait l’envahir quand elle jeta un coup d’œil dans la pièce. Sam avait fait de son studio la chambre de sa nouvelle « maîtresse ». Et quand cette dernière s’en vint sauter dans les bras de l’homme et que, la soulevant une fois de plus, il la couvrit de baisers, Valérie, excédée, laissa éclater sa fureur. Ils échangèrent alors des paroles peu sympathiques. Finalement, la jeune femme pleura et Sam s’énerva davantage. Il ne chercha pas une seule seconde à réconforter son épouse et il la laissa là, sanglotant, arguant le fait qu’il allait se balader avec sa chienne adorée. Valérie le regarda grimper les escaliers qui menaient à l’étage et ne trouva rien à lui lancer. Parce qu’elle était tout simplement dégoûtée. Et estomaquée. Elle ne reconnaissait plus celui qu’elle avait aimé. Un jour. Il y avait longtemps.
Hélas, la situation allait empirer quand Shina eut la brillante idée de mordre sa maîtresse. Ceci se passa quelques jours plus tard, dans la bibliothèque. La chienne était couchée sur un petit canapé positionné entre deux rayonnages garnis de magnifiques livres datant du 18ème siècle, de superbes encyclopédies reliées avec art. Elle avait eu la brillante idée de se mettre là, juste à l’endroit où Valérie avait posé un de ses pulls préférés quelques heures plus tôt. A croire qu’elle l’avait fait sciemment. La jeune femme était sur le point de sortir, répondant à l’invitation de ses deux amies de travail, se disant qu’il s’agissait désormais de son unique chance de s’amuser vu que son mari refusait de mettre le nez au-dehors de leur propriété. Comme s’il était devenu agoraphobe. Lorsqu’elle vit que Shina était couchée sur son vêtement qu’elle escomptait revêtir avant de passer le pas de la porte, elle n’écouta que sa rancœur et hurla à l’animal, agitant les mains :
« Ah non ! Tu ne vas pas encore t’accaparer ce qui n’est pas à toi ! Déjà que tu m’as volé mon mari ! »
Puis, elle tira sur le pull pour le reprendre à sa rivale. Mais c’est à cet instant que la chienne la mordit. Pas bien fort pour tout avouer. Suffisamment pourtant pour qu’elle entre dans une fureur démente. Les deux ennemies se toisaient du regard, Shina lui montrant les dents et grognant, Valérie la fusillant de ses yeux rendus sauvages par la colère, quand Sam pénétra dans la pièce. Il ne put empêcher sa femme d’envoyer valser le labrador de l’autre côté de la pièce, d’un bon coup de pied. La pauvre petite bête a hurlé, elle s’est roulée en boule, et Sam perdit les pédales. Il ne pouvait admettre que quelqu’un martyrise un chien, alors il gifla son épouse. Ce qui la fit bien évidemment encore plus crier et à son tour elle assena une claque à son mari. Finalement, ils se battirent entre les étagères, tels deux enfants, sous les yeux ébahis de la chienne qui ne captait plus rien à cette scène. Enfin, Sam reçu un puissant coup de pied dans une partie que la décence oblige à ne pas nommer et, courbé en deux, il regarda celle qu’il avait autrefois aimé quitter la pièce, folle de rage. Elle lui hurla encore qu’elle ne voulait plus voir cette bête à son retour. Et la porte claqua. Violemment.
Il attendit qu’elle revienne durant toute la nuit et fut récompensée aux environs de 3h00 quand elle daigna rentrer. Aussi froide qu’un glaçon, elle ne le salua même pas. Et quand elle vit Shina qui dormait comme un bébé dans son panier, juste aux pieds de l’homme, elle demanda ce qu’elle faisait encore là. Il ne sut que lui répondre. Alors elle prit le panier dans ses mains, avant qu’il ne puisse esquisser le moindre geste. Shina se réveilla en sursaut, mais elle ne put sauter à temps de son piège et elle fut propulsée avec violence contre le mur. Immédiatement Sam bondit pour voir si cette dernière était indemne, affolé comme jamais. Heureusement, la chienne s’en sortait à son avantage. Après l’avoir brièvement caressée, il se redressa, lança un regard chargé d’animosité à Valérie et lui envoya une nouvelle claque. Sa joue devint toute rouge, on pouvait même y distinguer la marque des ses doigts. Ainsi, la bagarre repris de plus belle. Encore plus violente que la précédente. Les mains arrachant par touffes les cheveux de la femme, il la frappa durement, rugissant comme un damné. Par chance, la fatigue finit par l’emporter et tous deux se calmèrent. Et ils allèrent se coucher, Valérie dans la chambre, Sam sur le canapé du salon, Shina entre ses jambes.
Le lendemain, le couple faisait peine à voir. La jeune femme arborait un œil poché tandis que lui affichait des griffes sur le visage. Le majordome les regarda d’ailleurs avec surprise, devinant très certainement ce qui avait pu se dérouler la veille. Mais en gentleman qu’il était, il fit comme s’il n’avait rien vu. Les deux tourtereaux ne s’adressèrent pas la parole durant tout le déjeuner. Et encore moins le reste de la journée. Valérie partit travailler, Sam passa les heures qui suivirent à jouer à la balle avec sa chienne. Dans la maison. Cassant quelques vases et des bibelots auxquels tenait son épouse. Sciemment, parce qu’il souhaitait lui causer de la peine. Les choses empirèrent encore par la suite, prenant des allures de guerre ouverte. Faisant définitivement chambre à part, les deux adultes ne se parlèrent plus, se croisant tels des fantômes dans la villa, s’ignorant vertement. Valérie travaillait plus que de raison, prolongeant à dessein ses journées à la boutique pour ne pas avoir à rentrer. Sam, de son côté, partait dès le soleil levé, au guidon de son nouvel achat, une moto, Shina avec lui, positionnée dans un sac à dos spécialement adapté pour elle. Le reste du temps, il buvait et écoutait de la musique à un volume sacrément fort, ne composant plus rien du tout. Comme s’il avait subitement perdu toute inspiration. Ne se lavant plus, puant, il prenait des allures de loque humaine. Et Valérie pensait très sérieusement à quitter cet homme qu’elle n’aimait plus. Même si pour cela il fallait se séparer de tout ce luxe qu’elle adorait tant. De toute manière, à ce rythme, Sam courrait à la catastrophe. S’il ne se mettait pas rapidement à recomposer une ou deux chansons, il ne pourrait plus rien payer. Et ça serait alors la faillite. Peu importe, pensa-t-elle, car jamais elle n’avait désiré cette vie. En devenant une rock-star, Sam avait changé. Il était devenu violent, désordré, tout le contraire de ce qu’elle avait connu le jour de leur rencontre. Vivre au jour le jour sans se soucier des lendemains ne pouvait lui convenir : elle préférait encore se retrouver dans leur petit appartement d’avant, plutôt que de se perdre dans cette immense bâtisse impersonnelle. Sans oublier qu’elle ne parvenait pas à saisir comment des gens pouvaient acheter l’album de « Zombies » et aimer cette musique de dépravés. Valérie ne concevait guère plus qu’on puisse s’enrichir en faisant ce qu’elle ne considérait pas comme étant un métier honnête. Oh certes elle avait bien profité des avantages que tout ceci lui avait apporté, mais à présent elle prenait conscience de la futilité de la chose. De toute façon, son mari allait précipiter leur chute en se comportant de cette manière. C’est peut-être ce qu’il finit par comprendre un beau jour puisque subitement il s’éclipsa une semaine, déclarant avant de disparaître qu’il allait voir ses amis de « Zombies » pour peaufiner leurs derniers titres. Par quel miracle se ressaisit-il ? Encore à l’heure actuelle, Valérie était bien incapable de répondre à cette question. Elle ne pouvait que constater le fait. Une autre interrogation la taraudait aujourd’hui. Pourquoi n’avait-il pas pris sa chère Shina avec lui ? Pourtant il ne pouvait se passer de sa présence. Se pouvait-il que son mari ait agit contraint et forcé par une puissance supérieure ? En regard de ce qu’elle savait maintenant, la jeune femme avait tendance à croire cette supposition comme étant avérée. Parce que jamais il n’aurait délibérément abandonné sa chienne derrière lui, d’autant plus en compagnie d’une personne qui la détestait. Cela aurait été aussi dingue que de la tuer de ses propres mains. Oui, en disparaissant de la sorte, en laissant Shina aux « bons soins » de son épouse, il avait obéit à un ordre inconscient. Et il avait accepté ce qui suivit.
Chapitre 13 : disparu
C’est sans doute par cette belle matinée de septembre que les événements ont commencé à prendre une tournure inquiétante. Valérie en était aujourd’hui convaincue. Tout avait dérapé ce jour-là. C’était le début du cauchemar.
Sam était partit depuis quelques heures, au guidon de sa moto qu’il conduisait de plus en plus vite, passant sur le chemin de leur propriété la roue avant levée, poignée des gaz à fond. Elle l’avait regardé disparaître derrière les pins de leur forêt privée, subitement angoissée, comme si déjà elle avait le pressentiment que quelque chose de terrible allait arriver. Frissonnant à un courant d’air soudain, elle avait finit par s’écarter de la grande fenêtre de la chambre meublée à la façon d’un château du 18ème siècle et avait décidé de se changer les idées en allant jardiner. Déjà son mari lui manquait, malgré les disputes des derniers jours. Parce que même si elle ne le voyait plus beaucoup, même s’ils s’ignoraient, sa présence comptait. Elle avait donc gagné l’arrière de la maison, là où l’attendaient ses roses adorées. Les heures avaient passé, le soleil brillait haut dans le ciel et elle sifflotait gaiement, oubliant petit à petit sa solitude. Puis, Shina était apparue sur le pas de la véranda menant à la piscine, humant l’air de sa truffe en perpétuel mouvement. Elle s’était approchée de la femme, avec méfiance, ventre à terre, longeant les murs, marquant plusieurs arrêts. Elle ne l’aimait pas, c’était très clair. Mais la femme était la seule personne présente pour l’instant. Et l’animal avait besoin d’un peu d’affection. Finalement elle était arrivée à quelques pas de Valérie et avait poussé un petit jappement joyeux, espérant attendrir cette femme si méchante. Cette dernière l’avait regardée, du coin de l’œil et avait esquissé un sourire quand la chienne avait sorti sa minuscule langue rose de sa bouche. Elle était tout simplement à croquer avec sa petite tête de couleur brune, ses oreilles tombantes, son museau et sa truffe trépidante, ainsi que ses grands yeux expressifs. On aurait dit une peluche sympathique qui ne demandait qu’une seule chose : un peu d’amour et beaucoup de caresses. Avec ses grandes pattes, elle était amusante, car un peu maladroite. C’était là tout le charme de son jeune âge. A cet instant, elles devinrent amies. Valérie avait fini par s’approcher de l’animal et l’avait caressé, du bout des doigts pour commencer, puis franchement. Shina s’était laissée flatter, se couchant et révélant son poitrail, les pattes écartées pour prouver sa soumission. Elle remuait tant et plus sa queue, heureuse qu’enfin la femme lui montre de la gentillesse. Elles étaient restées toutes deux longuement dans la chaleur du soleil. Puis elles avaient joué autour de la piscine, se courant après, zigzaguant dans le jardin. Parfois Shina se laissait rattraper et en profitait pour lécher le visage de sa maîtresse, à d’autres moments Valérie feignait de tomber et attrapait la petite bête dans ses mains pour mieux la caresser quand elle revenait vers elle. L’air résonna de grands cris de joie et d’aboiements heureux. Les pires ennemies avaient donc conclu une trêve dans leur lutte. Mieux, elles avaient fait la paix.
A un moment donné, la chienne disparut brièvement dans la villa, s’engouffrant à une vitesse folle dans le salon. Valérie se demanda ce qui lui prenait, mais elle finit par comprendre quand elle revint, une balle dans sa petite gueule. Elle voulait prolonger le jeu avec son jouet favori. La jeune femme sourit joliment, un rayon de soleil éclairant son visage radieux. Elle fit signe à Shina de la rejoindre, ce qu’elle accomplit immédiatement. Et un nouveau divertissement put commencer. Faisant d’incessants allers et retours, l’animal courrait tant et plus derrière sa balle, jappant, suant, sautant pour la rattraper. Parfois elle manquait de tomber, glissant dans l’herbe, mais avec une dextérité incroyable elle se reprenait à chaque fois et parvenait à son but. Au début, sa maîtresse ne lança pas l’objet trop loin, craignant de fatiguer la bête encore bien jeune. Mais face à ses aboiements pressants, elle augmenta peu à peu les distances, ravie de la voir bondir à chaque jet. Visiblement elle adorait cela. Valérie imaginait déjà que ce soir Shina dormirait comme un enfant dans sa corbeille, épuisée par ses efforts, la tête peuplée de rêves fantastiques et heureuse de s’être trouvée une nouvelle amie. Ce dut être à peu près à cet instant qu’elle lança le jouet un peu plus fort que d’accoutumé. Il rebondit contre le mur de la maison. La chienne bondit une fois de plus, ses petites pattes décollant du sol, révélant ses coussinets tout roses. Quand l’objet changea carrément de direction pour s’en aller en direction de la route qui menait au perron d’entrée, elle dérapa sur le gravier, mais se redressa en un éclair et reprit sa chevauchée effrénée, disparaissant au coin de la maison. La jeune femme la suivit du regard, lentement, son sourire toujours fixé sur ses lèvres. Il ne dut se passer guère plus de trois à quatre secondes. Puis il y eut ce crissement de pneus qui patinaient sur le gravier. Et le choc.
Il ne lui fallut pas plus de temps pour comprendre ce qui s’était passé. Elle ferma les yeux. Toujours au ralenti. La gorge nouée. Les membres rendus raide par l’angoisse. Le cœur presque à l’arrêt. Les jambes sans force. Enfin, elle parvint à faire un pas. Puis deux. Et elle se mit à courir. Lourdement. En direction de l’entrée. Tandis qu’elle approchait elle vit une voiture arrêtée en travers de la route, en une vaine tentative d’évitement. La fourgonnette du postier. Ce dernier se tenait devant son capot, les yeux hagards, la casquette bleue caractéristique de sa profession dans sa main. Et par terre une petite forme poilue qui ne bougeait plus. Si ce n’étaient ses poils soulevés par le vent venu de la mer.
Valérie vécut cette atrocité comme si ce n’était plus elle qui agissait, dans un déferlement de lumière scintillante, trop crûe, de sons graves, de sensations lointaines. L’air marin hérissait son épiderme, mais elle ne le sentait pas. Elle avait froid voilà tout. Et très mal au crâne. Elle s’est avancée vers l’automobile, a marché dans la large flaque de sang qui s’agrandissait depuis la petite tête défoncée de Shina, laissant derrière elle des empreintes rouges. Puis elle a ramassé la balle qui s’était arrêtée à deux mètres de là. Elle l’a serrée très fort dans sa main, ses doigts devenant blancs à ce contact, tandis que le postier criait qu’il n’y était pour rien, qu’elle avait surgi subitement devant ses roues, qu’il avait essayé de freiner. Valérie s’en contrefichait. A vrai dire elle se foutait de tout. Et enfin elle éclata en sanglots. De puissants sanglots qui l’obligèrent à s’asseoir. L’homme vint la rejoindre, lui demandant si ça allait. Question stupide. Comme pouvait-elle aller après ça ? Mal forcément. Elle jeta alors un bref regard vers le corps désespérément immobile de la chienne, la trouvant si belle, si majestueuse. Une princesse canine avec sa jolie frimousse de bébé, ses moustaches agitées par le vent, sa truffe toute rose, ses oreilles amusantes et ses poils de chiot comparable à ceux d’une peluche. Jamais elle ne deviendrait l’adulte qu’elle aurait dû être. Jamais plus elle ne verrait le soleil se lever au-dessus de la mer. Jamais plus elle n’attendrait ses maîtres derrière la fenêtre du salon, secouant sa longue queue quand enfin ils passeraient le pas de la porte. Parce qu’elle était morte. Fauchée bien trop vite. En pleine enfance. Son passage sur cette terre de malheur n’aurait duré que quelques mois.
Après une quinzaine de minutes, la jeune femme se releva, le postier toujours planté à côté d’elle, n’osant plus parler, ridicule et livide. Elle manqua perdre l’équilibre. L’homme la retint de justesse. Elle ne le remercia pas. Puis, elle disparut dans la maison et revint peu après un sac-poubelle à la main. Aidée de son compère, elle glissa avec précaution le corps sans vie de Shina dans la mince feuille de plastique et traînant le tout sur le gravier elle la porta jusqu’au garage. C’était à son avis la meilleure chose à faire pour l’instant. Elle cacha son fardeau derrière les pneus d’hiver de la voiture de sport et ressortit de sa démarche chancelante. Pour mieux pleurer.
Quand le postier daigna enfin s’en aller, la tête basse et murmurant encore des excuses inutiles, elle s’assit dans l’un des fauteuils du salon. C’est là qu’elle prit conscience de la gravité de la situation. Se sentant coupable de la mort de la chienne, elle se dégoûtait. Comment avait-elle pu commettre pareille atrocité ? Son époux était dingue de Shina. Lui annoncer la nouvelle allait forcément le terrasser. Surtout dans son état actuel. Non, elle ne pouvait lui révéler la vérité. Pas tout de suite. Elle devait y mettre les formes, prendre le temps. C’est en se servant un verre de whisky, liquide qu’elle avait pourtant en horreur, que la révélation lui vint. Lorsque Sam rentrerait, elle lui dirait qu’elle ne savait pas où pouvait se trouver le labrador, qu’elle l’avait vu pister une taupe et qu’elle devait forcément se balader dans les environs. Ça lui laisserait au moins le temps de préparer son mari au pire.
Il revint vers 20h00 et c’est bien ce scénario qu’elle adopta quand il lui posa l’inévitable question. Il ne se douta pas une seule seconde de son mensonge et se contenta de répondre par un bref O.K. Il allait s’éclipser, Dieu seul savait où, très certainement loin de sa femme qu’il pensait être toujours en colère contre lui, quand elle vint se serrer contre sa poitrine. Il répondit à son geste et la serra à son tour, marquant ainsi leur réconciliation. Une réconciliation bien fragile et temporaire. Mais Valérie s’en contenta, à défaut de mieux.
Le lendemain Sam repartait. Au studio d’enregistrement de Clède cette fois-ci. Parce que leur nouvel album était prêt à être enregistré. Aujourd’hui, selon ses dires, ils allaient procéder aux premiers réglages. Il paraissait euphorique, déclarant à qui voulait bien l’entendre que leurs chansons étaient encore meilleures que les précédentes. Il prédisait un grand succès. Un succès planétaire même. Valérie ne l’écoutât que peu, parce qu’elle avait d’autres préoccupations en tête. Comme celle d’enterrer définitivement Shina. En toute discrétion. Dans le jardin. Là où elle aurait très certainement souhaité finir ses jours. La jeune femme avait réfléchit toute la nuit, tandis que son époux se tournait et se retournait sans cesse dans leur lit, grognant tant et plus. La solution lui était apparue aux environs de 4h00 du matin. Elle escomptait ensuite affirmer à Sam que Shina avait disparu, qu’elle n’avait osé le lui avouer, qu’elle ne savait pas où elle était. Tout ceci passerait comme une lettre à la poste, si elle pouvait s’autoriser un jeu de mot aussi cruel vu la cause du décès de la chienne.
Elle se rendit au garage lorsque son mari quitta la propriété, toujours au guidon de sa moto et toujours aussi vite. Mais quand elle fouilla derrière les pneus quelle ne fut pas sa surprise de retrouver le sac-poubelle déchiré et vide. Dans un éclair aveuglant, tremblante et paralysée par la terreur, elle ne put croire en un tel dénouement. Assurément quelqu’un avait dérobé le cadavre de la chienne. Mais qui ? Et pourquoi ? Se pouvait-il qu’ils aient des ennemis ? Oui, c’était tout à fait envisageable. Ils étaient fortunés, étaient célèbres, vivaient dans un château. Tout le monde pouvait être susceptible de leur nuire. Affolée, elle courut jusqu’à la guérite sise à l’entrée de leur terrain et sans même révéler la source de son angoisse, elle pria le gardien d’ouvrir l’œil. Il eut beau lui demander pourquoi, elle ne lui révéla jamais la raison de cet ordre. Elle le pria juste d’obéir. Il était grassement payé, tout comme ses trois autres collègues qui patrouillaient de temps à autres le long des grilles. Il n’avait donc aucune raison de ne pas s’accomplir.
Sam regagna son foyer dans la soirée, un sourire sur le visage, visiblement enchanté de sa journée. Il alla même jusqu’à donner un doux baiser à sa femme, signifiant que leur querelle était terminée. Puis il s’enquérit de son quotidien, écoutant toutes ses paroles, comme si ça l’intéressait. Surprise de ce changement bénéfique, Valérie était aux anges. Cependant elle ne put se résoudre à se taire. Et elle se lança dans le mensonge conçu plus tôt dans la matinée. La jeune femme déclara donc que Shina s’était échappée et qu’elle n’avait rien pu faire pour l’en empêcher. Bien qu’elle avait hurlé son nom durant de longues minutes. Elle ne savait pas où elle pouvait se trouver à présent. Sam parut catastrophé, la bouche ouverte, des larmes aux coins des yeux, le teint livide, incapable d’esquisser le moindre geste si ce n’était de serrer ses poings. Puis enfin il se mit à pleurer. Doucement pour débuter. Puis de longs sanglots déchirèrent son corps. Elle voulut le consoler, lui dire que ce n’était rien, qu’ils rachèteraient un autre chien, bien qu’elle sache que cette dernière idée soit totalement stupide, mais il l’envoya d’un grand coup rejoindre l’un des canapés du salon, la repoussant loin de lui. Valérie resta assise, bêtement, ne comprenant pas ce qui venait de lui arriver, assistant au départ de son mari qui s’enferma à nouveau dans son studio. Il y était encore quand elle prit la décision d’aller se coucher. Finalement, elle s’endormit sur le livre qu’elle tentait vainement de feuilleter, seule et désespérée. C’est dans cet état de demi-sommeil qu’elle revit défiler devant ses yeux des souvenirs qu’elle avait crû oubliés. Bien avant « Zombies », bien avant le succès et les malheurs qui en découlèrent.
Les images délicieuses de leurs sorties en ville, bras-dessus, bras-dessous l’assaillirent. Ils avaient été si heureux dans ces instants, si proches l’un de l’autre également. Deux âmes sœurs. Tout du moins le croyait-elle. Il était tout ce qu’elle avait recherché chez un homme et se retrouver à ses côtés signifiait pour elle l’accomplissement d’un rêve de petite fille. Il était son prince charmant, son tout. A chaque coin de rue, il l’embrassait, passionnément, prouvant à quel point il l’aimait. Et elle avait adoré cela, fondant littéralement de plaisir au contact de ses lèvres et de ses mains puissantes qui la pelotaient discrètement. Ils avaient marché le long de l’artère qui longeait la plage, s’arrêtant de temps à autres pour manger une glace bienvenue par la chaleur suffocante qui régnait à cette époque à Clède. Puis, ils avaient regardé un chien s’ébattre dans l’eau, courant après un bâton que lui lançait son maître. Les vagues l’empêchaient d’aller bien loin et il aboyait tant et plus quand son trophée lui échappait. Mais inévitablement le courant le rejetait sur le sable et il s’en saisissait délicatement pour le rapporter à l’homme qui, un grand sourire sur le visage, le félicitait en le caressant et lançait le bout de bois encore plus loin. Ils observèrent aussi ces bambins qui bâtissaient de fantastiques châteaux de sable aux formes toutes plus invraisemblables les unes que les autres. De futurs grands architectes assurément. Un de ces enfants semblait particulièrement doué et consolidait son chef-d’œuvre avec de l’eau de mer, poussant ensuite la perfection jusqu’à dessiner des créneaux tout autour de ses murs, puis des escaliers qui menaient à une tour plus haute que toute autre. Il paracheva sa création en plantant un petit drapeau à son sommet, drapeau qui flotta immédiatement dans le vent marin. Le lendemain la marée aurait tout recouvert. C’était triste. Sam profita de cette scène pour évoquer ses propres châteaux d’antan qui ne payaient pas de mine et que ses camarades détruisaient avec joie. Valérie eut pitié de lui et le serra très fort dans ses petits bras pour lui montrer que désormais elle serait la première à le défendre si quelqu’un osait encore lui faire du mal. Il appréciait énormément ce geste et le prouva en déposant un chaste baiser sur son front, les yeux emplis de larmes. Ils avaient par la suite gagné un petit restaurant sis à quelques encablures de la plage et avaient commandé une boisson rafraîchissante pour goûter avec bonheur au soleil radieux qui inondait la cité. Longtemps ils étaient restés sans parler, assis tout près l’un de l’autre, incapables de se quitter ne serait-ce qu’une seconde. Parce qu’ils avaient besoin de se toucher perpétuellement. Sentir que l’autre n’était plus là équivalait à un cauchemar qu’ils souhaitaient tous deux éviter. Enfin, Valérie avait ouvert la bouche. La première comme à son habitude. Et elle lui avait raconté une partie de son enfance. Les longues balades en voiture avec ses parents et ses sœurs, les piques-niques qui s’en suivaient, les rires et les jeux, la déception de devoir rentrer. Elle n’avait jamais particulièrement apprécié la mer. Pour tout avouer elle ne s’y était jamais baignée. Par peur de ce qu’on pouvait y trouver dans l’eau : des poissons énormes aux dents crochues, visqueux et fatalement carnassiers. Elle préférait les vertes contrées de la campagne ou la montagne. Sam en rit beaucoup, mais il lui caressa les cheveux pour montrer qu’il la comprenait. Il n’avait pas envie de l’offenser. Quand ils eurent vidé leurs verres, ils se remirent en marche, entrant dans une ruelle bordée de boutiques diverses. Le rêve de tout touriste. Et si ordinairement ils évitaient ce genre d’endroit, tout simplement parce qu’ils n’avaient rien à y faire en tant que résidents de Clède, ils s’arrêtèrent néanmoins à chaque devanture, trouvant même un charme certain aux articles proposés par les échoppes. Ils étaient restés là durant de longues heures, avançant très lentement, simplement heureux de se retrouver ensemble. Puis la nuit était tombée et ils avaient dû se séparer, l’âme en peine.
Fort heureusement, ce genre de balade allait devenir quotidienne et ils n’eurent bientôt plus à se quitter quand ils prirent la décision d’habiter dans le petit appartement qui allait devenir le symbole de leur amour. Leur vie était simple, mais belle. Valérie ne pouvait se rappeler d’un seul moment triste. Les premiers temps de cette union avaient revêtu des allures enchanteresses. Si la semaine ils travaillaient tous deux et avaient l’impression de se croiser, les week-ends il en allait autrement fort heureusement. Sam était toujours le premier à se réveiller. Généralement quand les premiers rayons de soleil pénétraient par les stores mal joints de leur chambre. Ils s’étaient promis d’appeler un réparateur pour remédier à ce problème, mais à chaque fois ils oubliaient. Peut-être intentionnellement. Parce que sentir le doux contact du soleil contre sa peau alors qu’ils dormaient d’un sommeil peuplé de rêves agréables équivalait à un bonheur tout bonnement paradisiaque. Ainsi, Sam se levait, se tournait vers celle qui était devenue sa femme, puis il déposait un doux baiser sur ses lèvres. Non pas pour qu’elle se réveille, mais simplement pour lui dire qu’il l’aimait. Il sortait ensuite de la pièce, le plus silencieusement possible, bien qu’il fasse finalement pas mal de bruit vu sa maladresse. Elle l’entendait ensuite s’escrimer dans la cuisine, occupé à lui concocter un petit déjeuner sans cesse différent. Il revenait les bras chargés d’un grand plateau sur lequel il posait toujours une rose. Valérie faisait semblant de dormir. C’était son jeu. Il l’embrassait encore et elle s’étirait, lui souriant, tandis qu’il lui murmurait qu’il l’aimait, perdu dans la contemplation de son visage. Ils mangeaient au lit et inévitablement quand ils avaient terminé, il la chatouillait. La chambre résonnait de rires joyeux et ils finissaient par faire l’amour entre les assiettes et les miettes de pain. Quand ils retrouvaient un peu de sérénité, ils restaient allongés. Généralement il aimait poser sa tête sur son ventre, alors qu’elle lui caressait le torse et ils parlaient. De leur enfance, de leurs rêves, de leur futur aussi. Le soleil brillait déjà haut dans le ciel quand ils se décidaient enfin à se lever et ils allaient se balader, si amoureux l’un de l’autre. Le soir, ils revenaient dans l’appartement et préparaient le repas ensemble, échangeant des sourires qui en disaient long. Il ne perdait jamais une seconde pour la toucher, pour la serrer dans ses bras, pour laisser ses mains gambader sur son corps. Elle adorait cela et elle ne se privait pas de le lui faire savoir. Enfin quand la fatigue les terrassaient il regagnaient le lit et s’endormaient en se tenant l’un contre l’autre, comme pour exorciser tout cauchemar. Elle aimait le sentir si près d’elle, la chaleur rassurante de son corps contre sa peau. Avec lui rien ne pouvait lui arriver. Il la défendrait contre toute atteinte.
Alors qu’elle se retournait dans son grand lit froid et vide, au beau milieu d’une chambre gigantesque devenue impersonnelle, elle revit ensuite les scènes d’une visite du musée de la faune marine. Sam avait eu cette idée dans l’espoir d’exorciser les peurs de sa femme concernant la mer. Mais ceci s’était rapidement transformé en jeu de cache-cache et elle n’avait pas vraiment pris la peine de regarder toutes ces choses qui l’effrayaient. Ils étaient passés devant l’aquarium des requins, horribles créatures qui la terrorisaient. Il la prit dans ses bras pour la rassurer. Elle ne put cependant s’empêcher de trembler encore plus. Parce que voir ces énormes poissons nager dans l’eau, s’approchant bien trop près d’elle, guettant le moindre de ses mouvements était au-dessus de ses forces. Autant ne pas évoquer les méduses et autres crabes qui la dégoûtaient. Seuls les dauphins l’amusèrent et elle tapa des mains en admirant leurs prouesses. Comprenant que finalement cette démarche n’était pas la meilleure inspiration qu’il ait eut au cours de son existence, son mari avait décidé de changer la donne en lui tapant sur l’épaule et en lui criant tandis qu’il disparaissait au coin d’un couloir qu’elle était le chat et qu’elle devait le rattraper. Ils entamèrent donc une course effrénée sous le regard désapprobateur des gens présents. Il ralentit exprès le rythme pour l’aider à gagner et quand elle parvint à le coincer dans un coin, il se laissa avoir sans résister. Puis ce fut lui qui commença la chasse, faisant le guignol, glissant sur d’imaginaire flaque d’eau, se rattrapant in-extremis à des cadres de porte, prenant une grosse voix comique ou courant d’une démarche ralentie à grandes enjambées grotesques. Ce qui eut pour mérite de détendre l’atmosphère pesante des lieux. Elle ne vit plus cet endroit comme l’antre de monstres horribles, mais bien comme un terrain de jeu aux allures féeriques. Ce fut là tout le mérite de Sam. Et lorsqu’ils débouchèrent dans la salle qui abritait des phoques, ils s’arrêtèrent, ravis par l’agilité de ces animaux. Ils mirent un instant un terme à leur jeu et restèrent longuement à les observer, serrés l’un contre l’autre, riant tant et plus. Valérie commençait à apprécier certaines de ces bêtes et leur trouva même une élégance certaine. Puis, ils reprirent leur amusement, son époux disparaissant d’un coup derrière un gros rocher. Elle devait le retrouver. Ce qui ne fut pas très difficile. C’est ainsi que débuta la fameuse partie de cache-cache. Les endroits ne manquaient pas pour se perdre dans cet énorme musée. Ils en profitèrent allégrement et durant toute l’après-midi ils se cherchèrent. Au point de ne plus se retrouver quand sonna la grosse horloge destinée à indiquer aux visiteurs que l’heure de fermeture approchait. Valérie courut de salle en salle, affolé, le souffle court, presque paniquée. Le jeu prenait des allures nettement moins joyeuses. Elle arrêta quelques personnes, leur demanda anxieusement s’ils n’avaient pas vu Sam. Tous la regardèrent comme s’il s’agissait d’une folle. Elle les maudit pour leur attitude, mais ne prit pas le temps de le leur dire, repartant de son pas pressé. Au moment où le gardien effectuait sa dernière ronde, passant devant elle et lui jetant un regard chargé d’animosité parce qu’il souhaitait qu’elle déguerpisse au plus vite, Sam eut la brillante idée de surgir derrière son dos et de la faire sursauter. Elle cria comme jamais, le son de son hurlement se répercutant sur les parois de la bâtisse. Même les poissons arrêtèrent un instant de nager. L’homme en uniforme bondit et s’en vint les sermonner tandis que Sam, qui venait de comprendre son erreur, prenait sa femme dans ses bras pour la rassurer et se faire pardonner. Ils déguerpirent sous les paroles peu sympathiques du gardien, retrouvant le sourire parce qu’ils étaient ravis d’avoir été pris en faute comme deux adolescents insouciants. Et cette anecdote resta à jamais gravée en eux comme l’un des meilleurs moments de leur vie de couple. A chaque fois ils se la remémoraient et partaient dans de grands éclats de rire.
Le son de quelque chose de lourd tombant dans l’eau la réveilla en sursaut. Elle ne prit même pas la peine de réfléchir : il était évident qu’il s’agissait là de la piscine. Se demandant qui pouvait sauter dans cette dernière à des heures pareilles, elle se leva d’un bond et regarda par la fenêtre. Mais l’obscurité ne lui révéla rien. Il fallait descendre et aller se rendre compte dehors de quoi il en retournait. Cette idée ne l’enchantait guère, parce que soudainement elle était terrorisée. Prenant toutefois son courage à bras le corps, elle revêtit une robe de chambre et sortit de la pièce. Tandis qu’elle descendait d’un pas bien incertain les marches d’escaliers menant au rez, elle se dit que le service de sécurité engagé à grands frais par son mari était bien inefficace. Si ces hommes accomplissaient leur travail de manière consciencieuse, ils auraient dû arrêter celui qui avait subtilisé le corps de Shina. Et maintenant la piscine. A croire qu’ils dormaient tous.
La villa était entièrement plongée dans une obscurité inquiétante, ce qui ne manqua bien sûr pas de l’effrayer comme aux pires moments de son enfance. Tous ses cauchemars d’alors lui revinrent en mémoires, ceux qui la mettaient à chaque fois aux prises avec un terrible monstre échappé des limbes de l’enfer et qui n’avait que pour seul but de l’emmener avec lui dans ce territoire fait d’horreurs sans nom. Ainsi tout prenait des allures menaçantes : le mobilier, la disposition des pièces, les tableaux et surtout les miroirs. Ces miroirs dont Valérie avait recouvert plusieurs murs, tout simplement parce qu’elle aimait ces objets. Mais à présent ils lui renvoyaient une image grotesque, fantomatique, celle d’une femme drapée de blanc qui se dirigeait à petits pas pressés vers l’extérieur de sa maison. Cette image ne semblait plus être la sienne et elle sursauta à chaque fois qu’elle passait devant l’une de ses horreurs, croyant voir apparaître un spectre. Haletante, elle finit par émerger sur la terrasse et vit immédiatement ce corps humain qui flottait à la surface de la piscine. Il ne lui fallut pas longtemps pour reconnaître Sam. Impossible de s’y tromper : même vêtements, même silhouette, même cheveux rasés. N’écoutant que ses instincts les plus primaires, elle se jeta à l’eau et l’agrippa par la taille afin de l’aider à regagner le bord, espérant qu’il ne soit pas trop tard. Tout se déroula en quelques secondes. Et encore à l’heure actuelle elle ne parvenait pas à se souvenir des événements dans toute leur clarté. Tout ce qu’elle savait c’est qu’elle n’était pas parvenue à le faire sortir de cette position fâcheuse, parce qu’inconscient, son mari pesait trop lourd. Elle avait appelé à l’aide, hurlant de toute la force de ses poumons, serrant tant et plus celui qu’elle aimait, de peur de le lâcher, une main sur la pierre humide qui bordait la piscine, essayant encore de s’extirper de cette situation pour le moins fâcheuse. Elle dut attendre longtemps avant qu’enfin le préposé à la surveillance de la propriété ne daigne arriver sur les lieux. Quand il la vit, il se précipita vers elle et, d’une poigne de fer, il parvint à la remonter sur le sol, Sam toujours accroché par son épouse. Puis, toujours sans prononcer la moindre parole, l’agent de sécurité tata le pouls du malheureux et après de nouvelles secondes gâchées, il entreprit la respiration artificielle sur le pauvre Sam. Il devait être particulièrement doué dans ce domaine, puisqu’il parvint à le ranimer et cette nuit le guitariste des « Zombies » fut sauvé par la providence. Tandis que ce dernier recrachait l’eau ingurgitée, à quatre pattes, l’air peu glorieux, l’homme qui l’avait sortit de cette mauvaise passe s’adressait d’une voix étonnamment calme à Valérie restée pour sa part assise sur la pierre de la terrasse, les yeux exorbités par la surprise et le choc :
« Que s’est-il passé ?
- Je ne sais pas, murmura-t-elle, sentant les larmes monter enfin à l’assaut de ses paupières.
- Il est tombé ?, reprit l’agent en désignant Sam de la tête.
- Il faudrait le lui demander, se contenta de répondre la femme en haussant les épaules. Moi je dormais, se dépêcha-t-elle de rajouter, comme si elle se sentait coupable.
- Oui, je suis tombé par mégarde, intervint Sam entre deux toussotements, rampant misérablement vers la véranda du salon, incapable pour l’instant de se relever.
- Il faut faire attention Monsieur, lui déclara l’homme en le regardant pensivement. Je connais plusieurs cas où des gens sont morts de cette manière.
- O.K., c’est noté, lui répondit-il en repartant dans une nouvelle quinte de toux. »
Puis comprenant que sa mission était terminée, l’employé s’en alla comme il était arrivé, saluant vaguement ses patrons. Valérie vit encore la lueur de sa lampe-torche qu’il avait rallumé briller en direction des pins puis elle le perdit de vue. Elle revint vers son mari qui se relevait péniblement en s’aidant à un tronc, le teint blême, les vêtements détrempés et l’air pitoyable. Elle prenait petit à petit conscience qu’il avait mentit. Parce que c’était bien le cas n’est-ce pas ? Il n’était pas tombé par mégarde. Il s’était sciemment jeté dans la piscine. Pour se suicider. Elle le savait. C’est pourquoi elle commença dans un murmure, les traits crispés et le cœur battant encore la chamade :
« Dis-mois la vérité Sam.
- Quoi ?, répondit-il en se retournant lentement vers elle, comme s’il sortait d’un mauvais rêve.
- Tu as voulu mourir. Je le sais.
- N’importe quoi, rit-il d’une façon tout à fait simulée.
- Ne mens pas. Pas maintenant.
- Je n’en ai pas l’intention, reprit-il en s’approchant d’elle. Je vais très bien je te l’assure, finit-il en s’accroupissant pour venir à sa hauteur.
- Alors que s’est-il passé ?
- Je l’ai déjà dit, déclara-t-il d’un ton plus ferme en passant une main sur le visage transpirant de son épouse. J’étais un peu saoul. Et j’ai perdu l’équilibre.
- Je ne peux pas te croire, poursuivit Valérie en s’écartant de ces doigts qui la terrifiaient. Tu vas mal Sam. Très mal. Il n’y a qu’à t’observer pour s’en rendre compte. Tu dois aller voir un médecin. Tu en as besoin.
- Je vais très bien. Je te le jure. Un peu fatigué moralement. C’est tout, termina-t-il en la serrant dans des bras pourtant tremblants. »
Elle sentit alors son haleine qui empestait l’alcool. Et elle voulut le croire. Son explication était plausible. Même si elle avait le terrible sentiment qu’il lui cachait un horrible secret. Un secret qu’elle finirait certainement par connaître.
Il l’aida à se relever et elle alla se recoucher, épuisée. Quelques minutes plus tard il la rejoignait dans le grand lit. Il se retourna encore longtemps, puis il lui murmura qu’il l’aimait. Elle sourit dans la nuit de leur chambre, presque rassurée. Puis ils s’endormirent tous deux. Jusqu’à ce que Valérie soit réveillée par les gémissements de son mari. Des gémissements plaintifs, comparables à ceux d’un enfant. L’angoisse revint alors la tenailler et elle se mit à penser que l’aide d’un psychiatre ne serait effectivement pas de trop pour sortir Sam de la dépression dans laquelle il s’était jeté depuis plusieurs jours. Ayant donc mis un mot sur le mal dont il souffrait, elle se demanda ensuite ce qui avait pu provoquer ceci. Aux environs de 5h00 du matin elle parvint à la conclusion qu’il avait changé depuis son retour de la tournée. C’était donc durant cette dernière que quelque chose avait dû se passer. Etait-ce lié à l’absence subite de Yasmine ? Valérie préférait écarter cette possibilité. Du moins pour l’instant. Même si cette pseudo-disparition semblait tout de même étrange. Car les quatre autres membres de « Zombies » agissaient comme si leur manager n’existait plus. Se pouvait-il qu’ils se soient disputés ? Oui cette éventualité paraissait être la plus vraisemblable. Mais cela n’expliquait pas pour autant que Sam en soit affecté à ce point. A moins que… A moins qu’il ait eu une liaison avec Yasmine et que son absence le rende désespéré. Horrifiée par cette conclusion, Valérie peina à ne pas crier au beau milieu de cette nuit angoissante. Et elle dut se mordre le poing jusqu’au sang pour parvenir à se calmer. Finalement, terrassée par l’épuisement, elle trouva le sommeil tandis que le soleil se levait au-dessus de la mer.
Chapitre 14 : mort
Par cette belle matinée d’octobre, Sam repartit. Toujours pour le studio d’enregistrement. En effet, « Zombies » avait composé tous les titres destinés à figurer sur leur nouvel album. Ils étaient maintenant prêts à passer à la phase ultime de leur création. Durant deux à trois semaines ils allaient se donner corps et âmes pour mettre à jour leur œuvre, dormant dans le studio qui serait leur nouvelle maison, à une trentaine de kilomètres de Clède. Barnes avait choisit personnellement cet endroit pour son calme et son relatif isolement qui leur permettrait d’éviter la presse. Les cinq amis étaient avides de jouer et tout allait donc pour le mieux.
Sauf que Valérie se sentait à nouveau horriblement seule et qu’elle n’avait aucunement envie de se retrouver pendant tout ce temps isolée dans la grande bâtisse. Mais que pouvait-elle faire pour éviter cela ? Sam devait bien gagner sa vie. La musique était désormais son métier. L’empêcher de composer et surtout de créer était une attitude égoïste. En conséquence, Valérie ne pouvait l’obliger à se terrer en sa compagnie dans les murs protecteurs de leur maison. C’est donc la mort dans l’âme qu’elle le regarda s’en aller une fois de plus, se disant que son amour était resté intact depuis leur première rencontre. Même si quelques coups de canifs avaient pu être donnés dans leur contrat de mariage. Bien qu’elle n’ait aucune preuve pour donner du crédit à ce qu’elle avançait.
Elle quitta à son tour la propriété quelques minutes plus tard, rejoignant son magasin. Car la vie se devait de continuer. Malgré l’absence de Sam. La journée fut tranquille et se déroula selon le rythme habituel. Toujours les mêmes clientes, toujours les mêmes potins et ragots et les mêmes rires avec ses deux collègues. Elle rentra aux environs de 19h00, alors que le soleil dardait ses derniers rayons sur la ville. A peine passait-elle le pas de la porte que l’absence de son mari lui pesa. Même si ces derniers temps il n’avait pas été très présent et que lorsqu’il était là il ne s’était pas montré plus intéressant. Mais le simple fait de savoir qu’il était dans la maison suffisait à la contenter. A présent, ces murs lui paraissaient bien trop impersonnels, froids et l’immensité de la bâtisse lui apparaissait soudainement. Elle avait peur de s’y perdre et regrettait amèrement l’exiguïté de leur appartement. Car qu’allait-elle faire ce soir ? Errer dans les trente et quelques pièces de leur propriété ? Oui, c’est bien ce qui risquait d’arriver. Toutefois, fatiguée par sa journée de travail, elle n’eut pas à endurer cette torture. Elle mangea tout d’abord, servie par le majordome qui s’éclipsa avant la fin du repas, comme il en avait l’habitude. L’homme était un modèle de discrétion. Puis, elle s’était affalé sur le canapé du salon, regardant une émission à la télévision qui pour ne pas déroger à la tradition était particulièrement inintéressante. Elle s’endormit donc après une trentaine de minutes. Encore une fois comme d’habitude. Mais cette fois-ci elle ne se réveilla pas au beau milieu de la nuit, hagard, se demandant ce qu’elle faisait là, puis gagnant péniblement son lit pour y reprendre ses rêves. Non, les choses furent différentes. Ce fut même le début de l’horreur. Car, si aujourd’hui elle devait préciser le moment exact du cauchemar qu’elle allait vivre, elle le situerait cette nuit-là précisément.
Tout commença donc par ce son lointain de grésillement. Un son qu’elle crut tout d’abord faire partie de son rêve. Puis, bougeant très légèrement, ouvrant brièvement les yeux pour mieux les refermer la seconde suivante, elle émergea peu à peu de son assoupissement, s’étirant. Quelque chose la dérangea soudainement. Elle était sûre d’avoir laissé le plafonnier allumé. Oui, elle l’avait fait exprès, pour justement éviter de s’endormir. Ça n’avait pas fonctionné. Comme toujours. Mais à présent, la pièce était plongée dans l’obscurité. Hormis la lueur du poste de télévision qui conférait au salon des allures bien inquiétantes avec toutes ses ombres étranges et angoissantes. Et justement, la télévision n’émettait plus qu’un flot discontinu d’image enneigée. A croire qu’il était particulièrement tard et que la chaîne en question avait cessé d’émettre. A part que si cela était le cas il y avait une vingtaine d’année, elle savait bien qu’en 2005 plus personne ne prenait le risque de couper ses émissions. Même aux heures les plus creuses. Car il y avait toujours un quidam devant son poste. Et donc un client potentiel. Peut-être était-ce une panne ? Elle jeta néanmoins un coup d’œil bref sur sa montre aux aiguilles lumineuses, remarquant qu’il n’était que 23h03. Elle se dit alors qu’un orage quelconque sévissait sur la région et avait endommagé l’émetteur. Mais elle vit au travers de la large baie vitrée qui donnait sur l’extérieur qu’une lune presque pleine brillait dans un ciel étoilé. Sa thèse s’effondrait donc. Pourtant, haussant les épaules, elle se leva et se dirigea vers la T.V. dans le but de l’éteindre. A quoi bon se torturer les méninges ? Il n’y avait plus rien à la télévision. En quoi cela était-il si dramatique ? Voir étrange ? Au contraire n’était-ce pas un bienfait ? Ainsi, elle n’aurait pas à supporter plus longuement la vision d’images sidérantes de bêtises. La nuit prochaine elle lirait. Ça serait plus instructif et intéressant. Sans compter qu’elle allait ainsi acquérir un semblant de culture. Avançant donc sa main vers l’interrupteur de l’appareil, elle était sur le point d’appuyer sur le bouton quand l'épouvante survint. Elle en resterait à jamais marquée. Et même aujourd’hui, alors qu’elle saisissait parfaitement le pourquoi de ce qu’elle vit, elle en frissonnait encore.
L’image changea soudainement, la neige laissant la place à un visage. Un visage de femme visiblement, mais dur d’en être assurée vu l’état de décomposition avancé de ce dernier. Ses traits étaient rongés par la vermine, suppurant un liquide peu appétissant plus ou moins orangé. Par endroits, on pouvait nettement distinguer la blancheur de ses os qui apparaissaient sous ce faciès grotesque. L’ensemble de sa figure était squelettique, proche de ce qu’elle allait devenir d’ici peu, quand les cafards auraient définitivement rongé ce qui restait de sa peau. Ses cheveux étaient tombés par touffes entières et son crâne sanguinolent apparaissait ça et là. Les rares touffes qui subsistaient formaient une coupe relativement soignée de longs cheveux noirs qui avaient dû autrefois être particulièrement magnifiques. Mais plus aujourd’hui. Ses lèvres n’étaient plus que deux traits sans expressions, fendues et dégoulinantes de pus, révélant également une rangée de dents noircies et branlantes. L’inconnue affichait un sourire narquois, une pantomime de sympathie, comme si elle s’amusait à l’instant de la scène qu’elle pouvait distinguer au travers du cadre de la télévision. A savoir l’allure épouvantée de Valérie qui restait bras ballants au milieu du salon, incapable d’esquisser le moindre geste, bouche grande ouverte et regard figé d’effroi sur cette vision d’horreur. Les yeux de la chose la fixèrent, transperçant son âme, s’immisçant dans les tréfonds les plus secrets de son cerveau, la glaçant de peur. Elle put lire dans ces derniers toute la haine qu’ils pouvaient renfermer, une haine épouvantablement machiavélique. A croire que ces yeux étaient ceux du Diable en personne. Des yeux capables de vous consumer sur place. De vous emmener en une seconde en enfer. Des yeux rieurs, moqueurs, mais tout autant colériques, mauvais, effroyablement scrutateurs. Détournant au plus vite la tête, encore sous l’effet du choc cependant, Valérie éteignit très vite le poste de télévision, comme si l’appareil pouvait lui brûler la surface des doigts. Et n’écoutant que sa peur, elle courut ensuite jusque dans sa chambre, haletante, ne se retournant que lorsqu’elle eut fermé la porte de la pièce derrière elle. Alors le doigt gelé de la terreur put parcourir chaque parcelle de son corps et s’attarder en des endroits plus désagréables que tout autre. Elle trembla longtemps encore, les mâchoires crispées, l’épiderme parcouru de frissons qui n’avaient de cesse d’augmenter en intensité, le cœur cognant trop fort dans sa poitrine. Puis comme à chaque fois, l’effroi diminua et elle put réfléchir plus posément. Observant la porte qui donnait accès au couloir, encore certaine que la chose qu’elle avait vue dans la T.V. se tenait derrière cette dernière et que d’ici quelques secondes la poignée allait lentement s’abaisser pour finalement révéler une horreur sans nom venue l’emmener avec elle dans les limbes de l’enfer, la jeune femme essaya de se convaincre de la bêtise de cette thèse. Il ne pouvait s’agir que d’une image parasite issue d’un film d’épouvante quelconque qui passait à ce moment précis sur une chaîne tout autant quelconque. Voilà tout. Ce n’était pas plus compliqué que cela. Il lui suffirait de s’en assurer en regardant le programme télévisuel. En parcourant ses colonnes elle verrait très certainement qu’il y avait effectivement un film de ce type prévu cette nuit. Seulement, le programme en question était au salon et elle n’avait pour l’heure aucunement envie de redescendre là-bas. Vraiment pas du tout envie. Elle finit par rire doucement dans le silence de la pièce, son rire sonnant encore un peu faux, puis elle se traita de petite enfant peureuse avant de se résoudre à oublier du mieux qu’elle pouvait cette histoire ridicule. Finalement, elle se coucha, tremblant encore un peu tandis que l’image revenait la hanter. Elle la chassa en secouant la tête, mais ne parvint pas à stopper les mots qui se formaient dans son cerveau. Parce qu’une ébauche de réflexion y prenait forme. Et c’est juste avant de sombrer dans un sommeil pesant qu’elle se dit qu’elle avait l’impression d’avoir reconnu celle qui se cachait derrière ce visage effrayant. Oui, car il s’agissait bien d’une femme. Mais elle ne parvint pas à mettre un nom sur cette dernière. Bien qu’une voix étrangement familière, peut-être la sienne, murmura avant qu’elle ne s’endorme réellement un prénom dans l’obscurité de sa chambre.
La nuit était bien avancée quand elle fut réveillée en sursaut, le souffle court, le cœur battant la chamade, comme étouffant. Elle s’assit dans le lit, suant et pourtant frissonnant comme si l’atmosphère de la pièce était devenue polaire. A croire que la température s’était abaissée de plusieurs degrés. Et elle fut soudainement convaincue qu’il y avait quelqu’un à côté d’elle, là où se tenait ordinairement son mari. Une présence. N’osant se retourner pour s’en assurer, elle resta longuement immobile, incapable de bouger. Puis elle n’y tint plus et lentement elle tourna la tête, comme si sa nuque était montée sur un ressort rouillé. Et elle vit. Oui, elle vit une silhouette sous les draps, une forme qui dessinait une grande bosse sous le duvet. Il y avait effectivement quelqu’un. Ou quelque chose. Quelque chose d’obscur, de mauvais et d’horriblement froid. Un éclair sembla passer devant ses yeux écarquillés, son rythme cardiaque s’affola et son corps fut une fois de plus déchiré par la terreur. Parce qu’elle savait que ça ne pouvait être Sam. Elle l’aurait entendu rentrer. Il n’avait d’ailleurs aucunement prévu de le faire. Si ceci ne suffisait pas à l’assurer que cette chose qui dormait à côté d’elle n’était pas son époux, elle le fut quand elle perçut la colère qui semblait emplir la chambre. Parce que la chose suintait littéralement la haine, la rancœur, le maléfice même. L’impression était si nette qu’elle se sentit en danger et c’est en tâtonnant fébrilement qu’elle parvint à allumer sa lampe de chevet, comme si l’objet représentait sa dernière bouée de secours. La lumière inonda la chambre, l’éblouissant et la faisant une fois de plus sursauter. Mais elle la rassura cependant. Et lorsqu’elle eut le courage de se retourner vers la droite, sûre et certaine qu’elle allait se retrouver nez à nez avec un spectre effrayant qui la regarderait en riant d’un air dément, quelle ne fut pas sa surprise de remarquer que le lit était vide. Tout ce qu’il y avait de plus vide. Ce qui ne l’empêcha pas de rester immobile durant dix bonnes minutes, goûtant avec horreur à l’épouvante qui déchirait encore son corps mis à rude épreuve. Puis, comprenant que les relents nauséabonds de cet effroi la quittaient petit à petit pour laisser la place à un sentiment de béatitude tout à fait rassurant, elle remarqua enfin que la température de la pièce était redevenue plus clémente. Quand ses jambes répondirent à ses sollicitations, elle sortit de la chambre, s’éloignant de ce lit qui la terrifiait pour gagner la cuisine. Non sans allumer au passage toutes les lumières qui jalonnaient son parcours. Puis quand elle parvint à son but, elle se prépara un café et resta attablée jusqu’à ce que le soleil se lève et baigne la maison dans un consolant déferlement de lueurs. Elle parcourut le même journal à de multiples reprises, se concentrant sur les articles qu’ils contenaient, simplement pour ne pas avoir à réfléchir à l’effroi qu’elle avait subit cette nuit. Parce qu’elle ne voulait tout simplement pas y penser.
Très fatiguée, elle se força à aller travailler, afin de ne pas rester dans cette maison qui avait revêtu depuis cette nuit des allures de château hanté. Et au moment de passer la grille qui menait à la route principale, elle craignit déjà l’instant où elle allait devoir revenir ici. Cette nuit. A la boutique elle ne parla pas à ses collègues des peurs qu’elle avait vécues, de crainte qu’on la prenne pour une folle. Et elle finit par se convaincre que de toute manière cette villa n’avait jamais été la proie d’événements surnaturels. Du moins pas depuis qu’elle et Sam s’y étaient installés. Alors pourquoi maintenant ? Ça ne tenait pas la route. Tout ceci ne pouvait qu’être un effet de son imagination, lié au stress et au sentiment de solitude consécutif à l’absence de son mari. Oui, c’était la seule explication possible. Et nullement bancale.
C’est donc pleinement rassurée, presque joyeuse même, qu’elle se gara à nouveau devant leur bâtisse tandis que le soleil se couchait. Mais au moment de passer le pas de la porte, elle fut tenaillée par une peur inextricable : elle n’avait pas envie de pénétrer dans cet antre cauchemardesque. Cependant, elle chassa bien vite les images qui n’avaient de cesse de venir peupler son esprit et, se traitant de sotte, elle entra en se promettant d’être forte désormais. Elle mangea à nouveau seule, le majordome la quittant quand les plats furent déposés sur la table. Il reviendrait, très discrètement, quand elle aurait achevé son repas, puis après avoir tout nettoyé, il repartirait vers sa maison sise dans le parc. Valérie eut envie de lui demander de rester un peu plus longtemps, voire même une partie de la soirée, mais encore une fois elle se dit que l’homme ne la comprendrait pas et pourrait même la prendre pour une cinglée. Ou alors considérerait-il cette offre comme une avance de type sexuel. Ce qu’elle ne souhaitait bien évidemment pas. Alors elle se tût et se contenta d’entretenir une discussion anodine avec lui, question de prolonger un peu sa présence. Tous deux parlèrent du temps qui régnait actuellement sur Clède, c’est-à-dire magnifiquement beau, puis il lui confia brièvement, en termes choisis, quelques souvenirs de son enfance. Nommé Alex Wright, il était anglais et était issu d’une longue lignée de serviteurs royaux. Elle n’en sut pas davantage. Finalement, il s’éclipsa comme à l’accoutumé et elle se retrouva solitaire. Valérie refusa de regarder la télévision ce soir-là, parce qu’elle en avait peur. Elle se rabattit au contraire sur la salle de jeu, pièce qu’elle ne visitait que très rarement et toujours ordinairement en compagnie de Sam. Elle s’amusa follement, contrairement à ces appréhensions, tâtant du billard, puis des bornes interactives pour terminer par un jeu de voitures sur une des nombreuses consoles achetées par l’ancien propriétaire. Mais comme toujours dans ces cas-là, l’heure d’aller se coucher arriva trop tôt et voyant qu’il était effectivement bien tard, elle se résolut à monter à l’étage pour regagner un lit qu’elle n’aimait plus guère. Elle traîna les pieds dans le couloir, puis se dit un moment qu’elle ne grimperait pas ces marches d’escaliers qui semblaient mener à l’antre d’un démon particulièrement machiavélique. Mais elle tint sa promesse et se montra forte. Non sans toutefois laisser un maximum de lumières allumées derrière elle, y compris dans la chambre. Au moment de s’endormir, elle pensa encore à Sam, se demandant ce qu’il pouvait faire à l’instant même, se disant aussi que s’il avait été là aujourd’hui, les choses seraient nettement plus faciles. Parce que sa présence était rassurante. Terriblement rassurante. Elle dut lutter encore quelques minutes avec une vague de tristesse proche de la dépression, des larmes montant à l’assaut de ses yeux, quand elle perdit toute notion avec la réalité, s’endormant d’un coup.
Sa respiration se faisait entendre dans la pièce, régulière, apaisante, quand un grincement discret perturba ce calme. Comme une porte qui s’ouvre. Puis en une seconde l’enfer se déchaîna, la sortant de ses rêves, la faisant sursauter. Il y eut tout d’abord ces coups puissants dans les murs, comme si quelqu’un s’amusait à frapper le ciment d’une grosse masse, en un rythme obsédant et cadencé. Toute la bâtisse tremblait sur ses fondations, résonnant à chaque coup. Ce furent ensuite des pas au-dessus de Valérie, comme si quelqu’un marchait à l’étage supérieur ou au grenier. A part que la villa ne possédait pas de grenier. Et qu’en théorie la maison était vide, hormis Valérie bien sûr. Et pourtant quelqu’un marchait là au-dessus. Aucun doute. Quelqu’un de lourd, au pas chancelant et traînant. Puis il sembla que des meubles étaient déplacés en-bas. Elle pouvait entendre des grincements, des choses que l’on traîne sur le sol. Elle reconnut même le bruit du vaisselier qu’on tirait sur le parquet. Oui, elle connaissait bien trop ce son pour s’y tromper parce qu’au moment d’emménager elle avait été effrayée par ce dernier quand les déménageurs avaient tiré le meuble pour le positionner à son emplacement actuel. Elle avait craint qu’ils rayent le parquet et elle les avait sermonnés. Mais en ce moment précis il ne s’agissait pas de déménageurs. Alors qui s’amusait à déplacer ces meubles ? Qui, bon sang ? Elle n’eut guère le temps de réfléchir plus longuement puisque le tintamarre cessa soudainement pour laisser la place à des gémissements qui semblaient cette fois-ci provenir de plus bas encore. Peut-être de la cave. Ou du studio de Sam. Des gémissements plaintifs, presque des pleurs. On aurait dit un enfant. Mais pourquoi un enfant viendrait-il pleurer en pleine nuit dans leur maison ? Ses plaintes étaient si tristes, si sombres que Valérie se sentit à son tour emportée par le chagrin et elle dut lutter contre une vague puissante de sanglots, tandis que les pleurs s’amplifiaient encore, devenant obsédants. N’y tenant plus, elle finit par se terrer sous son duvet, n’osant plus bouger, tremblant tant et plus au point que ses dents s’entrechoquaient comiquement. Elle pria pendant des heures, demandant à Dieu de l’aider, de faire disparaître tous ces sons produits par des entités assurément maléfiques. Mais au contraire, les bruits redoublèrent d’intensité quand les sons d’une fête lui parvinrent. Ça semblait provenir à présent du salon. Il y avait bien quatre personnes qui parlaient là en-bas. Et le son de leur conversation résonna dans tous les murs, ponctués de rires, de notes d’une musique particulièrement violente et satanique. Comme si Valérie participait elle-même aux réjouissances. Et plusieurs de ces voix lui rappelaient des gens connus, sans pour autant qu’elle ne parvienne à mettre un visage sur l’un d’entre eux. Des voix entendues à une autre époque, en d’autres lieux. A commencer par celle de l’homme qui paraissait être le meneur, au ton dur et à l’accent vulgaire. Puis celle tout autant grossière d’un autre intervenant qui avait la particularité de s’exprimer de manière très grave, presque inquiétante. Le troisième semblait plus doux, plus posé aussi, un érudit peut-être. Enfin le dernier paraissait être en colère, effrayé également et sa voix était celle qui portait le plus. La jeune femme numérota chacune de ses voix, telle une scientifique, non pas pour saisir le pourquoi de cette discussion, mais bien pour lutter contre sa terreur. Toujours cachée sous son duvet, elle écouta, transpirant abondamment à cause du manque d’air, relevant les paroles de chaque intervenant :
« Hé mon pote ! Viens prendre ton pied ! (voix de l’érudit)
- Mais… Vous êtes fous ?! Qu’est-ce que vous faites ?! (voix en colère)
- Ca ne se voit pas abruti ? (voix du meneur)
- Toi, laisse-là. Ordure ! (voix en colère)
- Comment ? (voix du meneur)
- Tu as entendu ! Cassez-vous ! Laissez-là tranquille ! (voix en colère) »
Il y eut un silence, comme si tout s’arrêtait, mais au moment où Valérie pensait ressortir la tête de sa cachette providentielle, la dispute reprit de plus belle :
« Que lui avez-vous fait ?! (voix en colère)
- T’inquiète pas vieux, ce n’est qu’un peu d’héroïne. Elle est défoncée, c’est tout. (voix de l’érudit)
- Et vous avez besoin de ça pour avoir l’impression d’exister ?! (voix en colère)
- Oh toi la ferme. Balaie devant ta porte avant de te mêler des affaires des autres. (voix du meneur) »
Un autre silence, ponctué à présent par une salve de coups dans le mur, comme si la bâtisse allait s’effondrer ou se désintégrer. Valérie perçut l’onde de choc jusque dans son propre corps et elle ferma instinctivement les yeux, attendant que survienne l’inévitable. Mais rien n’arriva. Au contraire, la scène reprit de l’intensité :
« Bon, c’est à toi d’officier maintenant. Tu verras le bien fou que ça procure. (voix du meneur)
- Et surtout ne dis pas que t’en as pas envie. (voix. traînante)
- Fais-le… Tu n’as pas le choix, montre-nous que tu es des nôtres. (voix du meneur)
- Pourquoi ? (voix en colère)
- Le pouvoir Mike, le pouvoir. N’oublie pas ce qu’ils nous ont fait, tous ces riches. Il est temps de leur faire payer. Dead Town ! (voix du meneur)
- Dead Town ! Dead Town ! Dead Town ! (toutes les voix ensemble) »
Cette litanie résonna encore longuement dans le salon, emplissant chaque parcelle de la bâtisse, faisant vibrer le sol et les fenêtres, martyrisant les tympans de Valérie, lui arrachant également la pire des terreurs. Puis, terrassée par la fatigue, les mains sur les oreilles, recroquevillée sur elle-même en une position fœtale, elle finit par s’endormir d’un sommeil lourd et sans rêve. Les bruits cessèrent petit à petit, devenant lointain, pour disparaître définitivement aux environs de 5h00 du matin. Il y eut encore quelques pas au-dessus de sa tête, puis le silence régna enfin. Quand le réveil sonna, elle sursauta et émergea de sa cachette, sans savoir où elle pouvait se trouver. Et en un éclair les événements vécus durant cette terrible nuit lui revinrent en mémoire, la laissant groggy et effrayée. Tremblante, en sueur, pleurant, elle dut alors se résoudre à admettre l’inévitable : sa villa était bel et bien habitée par quelqu’un d’autre. Un ou des fantômes. Une perspective peu réjouissante ma foi qui ne lui laissait plus d’espoir et d’autre solution que de ne jamais plus dormir seule en ces murs.
C’est pour cette raison qu’elle se confia à ses collègues de travail, Lili et Déborah, le matin même. Elle ne pouvait cacher ce secret plus longtemps. Elles l’écoutèrent, les yeux écarquillés et sans même lui poser la moindre question, ni mettre en doute sa parole, elles acceptèrent de l’accompagner le soir jusqu’à la maison maudite. Il est vrai que toutes deux rêvaient de dormir dans ce qui revêtait des allures de palace. Quelle joie de se retrouver dans une telle propriété ! Hantée qui plus est ! Parce que Déborah était une férue de paranormale. Ne dévorait-elle pas la littérature spécialisée en ce domaine ? Elle pensait d’ailleurs tout connaître du sujet. Mais jusqu’alors jamais elle n’avait été confrontée à un événement dont une explication rationnelle n’était pas la source. Ainsi, elle allait pouvoir mettre en pratique ses acquis sur le terrain. Lili, pour sa part, n’était pas forcément passionnée par les fantômes, mais elle avait une âme d’enfant et dormir dans une maison aussi gigantesque, en compagnie des deux personnes qu’elle aimait plus que tout au monde, prenait pour elle des airs de conte de fée. Même si son fils allait probablement devoir rester un moment sans sa chère maman. Mais sa sœur n’avait-elle pas offert ses services à de multiples reprises, la suppliant même de lui laisser une fois garder le bambin ? C’était l’occasion rêvée. D’autant plus qu’une amie était dans le besoin. Lili ne pouvait ignorer sa détresse.
Ainsi, elles revinrent toutes trois chez Valérie après le travail. A peine avaient-elles passé la grille de la propriété et traversé le parc qui menait à la villa à proprement parler, qu’elles crânèrent, déclarant à qui voulait l’entendre que rien ni personne ne pouvait les effrayer. Même Valérie s’y mit et joua les héroïnes. Elles entrèrent. Les couloirs semblaient silencieux. Tout était normal. Elles firent le tour de la bâtisse et rien d’anormal ne se manifesta. Les deux compères de Valérie s’extasièrent sur l’immensité de la maison et la félicitèrent pour la décoration. Elles paraissaient même un peu jalouses. Puis, toutes trois s’installèrent à la salle à manger pour préparer un repas gargantuesque, ordonnant au majordome de prendre sa soirée. Elles partirent dans de grands éclats de rire tandis qu’elles se lançaient de la nourriture en plein visage, jouant comme des gamines. Finalement, elles dégustèrent les plats et après avoir débarrassé la table, elles gagnèrent la salle de billard, avide d’essayer ce jeu qu’elles ne connaissaient pas. Valérie leur en expliqua les règles, du moins ce qu’elle avait retenu de Sam et elles se lancèrent dans une partie débridée, repartant dans des fous-rires, se poursuivant autour de la table, jouant à se faire peur aussi. La maîtresse de maison ouvrit une bouteille de vin, puis deux. Elles pouvaient se permettre cette petite frasque, dans la mesure où le magasin était fermé le lendemain. Déborah ne tenait plus debout et dut se résoudre à se coucher sur un canapé. Lili joua encore quelques instants avec Valérie, mais elles aussi conclurent qu’il serait peut-être temps d’envisager de monter à l’étage pour dormir. La bâtisse paraissait calme, rien d’étrange n’était survenu jusque-là. Peut-être qu’après tout elles auraient une nuit tranquille. Peut-être aussi que leur patronne avait eu des hallucinations. Elles grimpèrent les marches d’escaliers, pouffant toujours de rire, plus trop alertes, s’appuyant l’une à l’autre pour avancer. Et après de longues minutes elles arrivèrent à destination. Valérie s’effondra sur son lit, ne trouvant pas le courage de revêtir son pyjama. Lili se coucha sur un large fauteuil et Déborah rejoint la maîtresse des lieux. En quelques secondes leurs yeux se fermèrent, le vin faisant son effet. Et la pièce fut emplie de ronflements disgracieux.
C’est au milieu de la nuit que la terreur reprit ses droits. Brutalement. Violemment. Rompant définitivement le semblant de calme qui avait pu régner jusqu’alors. La fenêtre vola soudainement en éclats, le verre se répandant sur la moquette aux motifs chamarrés. Et une chose ensanglantée s’échoua sur le lit, entre Valérie et Déborah qui s’éveillèrent en sursaut. Lili alluma immédiatement la lumière. Ce qu’elle vit tout d’abord fut la grimace de terreur sur le visage de sa patronne, une grimace qui lui défigurait littéralement les traits. Elle était aussi extrêmement pâle. Et ses yeux étaient si exorbités qu’ils en paraissaient comiques. La vieille dame paraissait autant affolée avec ses cheveux en bataille, sa bouche ouverte et ses mains crispées en un geste de défense naturelle. Toutes deux fixaient la chose qui s’était échoué sur le duvet. Une chose méconnaissable, vivante, du moins pour l’instant. Parce qu’elle agonisait dans un geyser de sang. Quelques plumes jonchaient le sol, laissant penser qu’il s’agissait là d’un oiseau. Et Lili en fut certaine quand elle vit des serres se rétracter sur elle-même, en un dernier geste pour s’accrocher à quelque chose de solide. Elle allait se remémorer pour le restant de ses jours le geste de ces pattes qui s’agitaient faiblement. Tout comme le bec qui s’ouvrait pour lâcher un petit cri plaintif et qui fut coupé par un caillot de sang. Il s’agissait d’un hibou. Comme ceux qui avaient pour habitude de hululer toute la nuit dans la forêt de pin qui entourait la propriété. Mais comment avait-il fait pour se mettre dans un tel état ? Et surtout qui l’avait mutilé de la sorte ? Parce qu’on aurait dit qu’il était passé au travers d’un broyeur. La peau déchiquetée, plusieurs organes internes apparaissant ici ou là, il ne ressemblait à plus rien. Que s’était-il donc passé bon sang ? Les oiseaux n’avaient pas pour habitude de traverser les fenêtres en pleine nuit, lacérés qui plus est. Parce que Lili en était convaincue, ce volatile ne s’était pas mis dans cet état en passant au travers du verre. Et s’il était autant blessé que le laissait deviner tout le sang qui maculait à présent le duvet, jamais il n’aurait pu voler. Ça dépassait l’entendement.
Valérie n’eut pas le temps de hurler, bien que ce fût son seul désir. Car Déborah s’agrippa à son bras, le visage contracté par la terreur, une main posée sur sa poitrine et le souffle rauque. Elle comprit immédiatement qu’elle se trouvait mal. Et quand la vieille dame lui murmura dans un râle qu’elle avait très mal au cœur, Lili et elle se ruèrent à sa rencontre pour lui porter secours, ignorant le hibou qui reposait maintenant dans son sang, mort. Valérie s’empara du téléphone, composant déjà le numéro de l’hôpital, mais Déborah, le teint cireux, l’exhorta à reposer le combiné. Elle ne voulait pas qu’on l’emmène loin de ses amies. De plus jamais elle n’avait fait confiance aux médecins. Ne disait-elle pas que généralement on ressortait les pieds devant de chez ces croque-morts en blouse blanche ? Elle leur assura que tout allait bien, que ce n’était pas bien grave, que son état n’était dû qu’à la peur. Puis joignant le geste à la parole, elle se releva, bien péniblement, et fit quelques pas dans la chambre. Nullement rassurées, Lili et Valérie tentèrent encore de la convaincre de sa bêtise, mais impossible de lui faire entendre raison. Finalement elles s’inclinèrent. Et elles décidèrent de gagner la cuisine pour préparer un remontant à la pauvre Déborah. Cette dernière voulut les accompagner : il était hors de question qu’elle reste plus longtemps dans cette chambre où le volatile mutilé l’observait. Elles la comprirent parfaitement et, soutenue par ses amies, elle descendit au niveau inférieur. Tout semblait calme à nouveau. Aucun bruit étrange, aucune ombre menaçante. Rien que le décor habituel. Elles parvinrent sans encombre à leur but et après s’être préparée un thermos de café bien fort, elles s’attablèrent et le silence s’installa durant quelques minutes. Seul le tic-tac de l’horloge murale qui représentait un coq dans sa basse-cour rompait ce dernier. Enfin ce fut Lili qui osa parler la première :
« Je crois que tu avais raison Valérie. Il y a effectivement quelque chose d’étrange qui se passe ici, termina-t-elle en souriant d’un air gêné.
- Je ne te le fais pas dire, lui répondit-elle en riant à son tour, nerveusement. Là je pense qu’on a atteint un nouveau pallier dans l’horreur. Qui sait ce qui arrivera encore ces prochains jours ? Ou même tout de suite, finit-elle en tremblant. Je ne me sens pas en sécurité ici.
- On devrait demander l’aide d’un exorciste, intervint une Déborah toujours très pâle et transpirante, vautrée sur une chaise de la cuisine.
- C’est exclu !, s’énerva Valérie. Je ne veux même pas entendre parler de cela. Depuis cette nuit je suis convaincu d’une chose, poursuivit-elle en avalant une gorgée de café et laissant un temps pour ménager son effet. Si hier je croyais encore qu’il pouvait s’agir de paranormal, aujourd’hui je sais qu’au contraire il s’agit de plaisantins. Jamais un oiseau aussi mutilé n’aurait pu traverser cette fenêtre. C’est impossible. On a dû le lancer depuis un endroit bien précis. Rien que pour nous effrayer, déclara-t-elle en fixant ses deux camarades ébahies qui la dévisageaient avec intensité.
- Mais voyons Valérie, reprit Déborah en se redressant, grimaçant à ce geste. Ta thèse tient debout. Certes. Tu omets un détail cependant. Il est également possible d’expliquer ce qui s’est passé tout à l’heure comme étant un phénomène étrange.
- Ecoute, l’interrompit sa patronne, je ne veux plus entendre parler de ça. Les coups dans les murs, les gémissements, les pas, les sons de la dispute sont peut-être étranges. Mais le coup de l’oiseau peut recevoir une explication rationnelle. Le reste aussi d’ailleurs, continua-t-elle après avoir réfléchi quelques secondes, un doigt sur ses lèvres. Oui, tout est explicable. Sam est célèbre, quelqu’un nous en veut et joue un scénario morbide pour m’inquiéter et m’obliger à quitter ces lieux. Je ne sais pas pourquoi, mais encore une fois il doit y avoir une explication tout à fait plausible.
- Tu n’en démordras pas hein ?, l’interrogea Lili en passant une main tremblante sur le bras de Valérie.
- Non, inutile de me faire peur. Je sais de quoi il en retourne maintenant et je suis au contraire rassurée. Savoir que tout ce qui s’est passé a une origine bien humaine me comble d’aise.
- Et la forme dans le lit à côté de toi ?, questionna Lili.
- Chut, intervint à nouveau Valérie. Je ne veux plus entendre parler de ça. Je vais même vous prouver que j’ai raison. Je vais appeler Sam et je vous assure qu’il m’avouera qu’il a déjà été aux prises avec des événements bizarres depuis son retour. Nous devons avoir des ennemis, mais il ne m’en a pas parlé pour ne pas m’inquiéter. C’est aussi simple que ça. »
Puis joignant le geste à la parole, elle se leva prestement de sa chaise, la repoussant derrière elle dans un grincement strident qui fit sursauter ses deux compères dont le cœur avait déjà passablement été soumis à rude épreuve. Elle se dirigea ensuite vers le téléphone portable posé près de la cuisinière et composa le numéro du studio d’enregistrement où « Zombies » s’était établi. Elle se rendit alors compte à son plus grand effroi qu’elle n’avait même pas cherché à contacter son époux depuis son départ. Lui non plus d’ailleurs. A croire qu’ils s’étaient oubliés. Le son de la communication résonna dans le lointain, puis une voix répondit après quelques minutes d’attente. Une voix pâteuse et légèrement irritée. Aucun doute c’était Sam. Elle lui demanda comment il allait, mais il semblait ne pas l’entendre. Elle beugla dans le combiné, lui demanda et lui répéta de manière sans cesse plus angoissée s’il la percevait. Aucune réponse. Il se contentait de hurler de son côté des « Allos » énervés. Et des grésillements de plus en plus forts vrillèrent ses oreilles. Finalement elle raccrocha, comprenant que ça ne servait à rien, tandis que ses deux amies la regardaient d’un air terrifié. Elle leur lança alors :
« La ligne doit avoir un dérangement. C’est tout. Encore une preuve de ce que j’avançais tout à l’heure. On veut me faire peur. »
Lili et Déborah se contentèrent de la fixer de cet air mystérieux qui en disait long. Agacée, Valérie les emmena au-dehors et prit la direction de la maison où logeait le majordome et les femmes de ménage. La vieille dame semblait aller mieux. Même si son souffle était sifflant. Mais comme elle l’affirma à ses camarades, l’angoisse était passée. Valérie sonna. Alex Wright ouvrit la porte après quelques minutes et, déjà impeccablement vêtu de sa livrée de servant, il lui demanda ce qu’elle souhaitait, imperturbable. Pourtant, la vision de ces trois femmes en chemise de nuit, exposées à tous les regards, aurait pu paraître étrange, mais il fit comme si tout était le plus normal du monde. Valérie lui demanda de vérifier la ligne de téléphone, arguant qu’il devait y avoir une panne. Il promit d’y jeter un coup d’œil le plus rapidement possible. Puis, alors que déjà les trois compères reprenaient la direction de la villa, la maîtresse des lieux rajouta encore à Wright qu’il devait venir ôter un objet encombrant dans la chambre, sans exposer de quoi il pouvait s’agir. Il déclara qu’il allait le faire immédiatement.
Valérie, Déborah et Lili remontèrent à l’étage et se vêtirent, non sans avoir auparavant jeté une couverture sur le volatile ensanglanté, pour ne plus avoir à supporter sa vision dérangeante. Elles décidèrent par la suite de se promener dans les environs. Ainsi, elles gambadèrent le long de la plage privée qui bordait la propriété, se giclant, courant dans le sable, oubliant pour un temps l’horreur de cette nuit. Puis, elles finirent par s’asseoir sur un petit monticule herbeux, essoufflées mais ravies. Déborah avait retrouvé sa forme physique d’antan. Il semblait effectivement que la crise de tout à l’heure n’était pas bien grave. Cependant, elle leur affirma après un temps qu’elle ne pouvait rester dans la bâtisse de Valérie. Elle leur avait caché que son cœur était affaibli par les années. Rien de préoccupant, mais son médecin lui avait conseillé d’éviter les émotions fortes. Elle avait cru pouvoir affronter les événements de cette nuit, mais elle se rendait à présent compte que c’était bien au-dessus de ses forces. Elle ne pourrait supporter une telle émotion un deuxième jour. Attristée, même très affligée par cette décision, elle s’excusa longuement. Lili et Valérie la comprenaient et la réconfortèrent en arguant qu’effectivement il était plus sage qu’elle revienne dans son foyer. Bien que son absence les chagrine. Parce que la vieille dame était tout simplement une compagne irremplaçable. Son caractère enjoué, ses gros rires joyeux, ses manières amicales, sa voix chaleureuse étaient autant d’éléments qui déjà leur manquaient. Tandis que la nuit retombait sur Clède, elles lui dirent adieu, une larme au coin de l’œil. Déborah leur fit encore promettre de ne pas tenter de folie et de s’enfuire si d’aventure les événements prenaient une tournure trop dangereuse. Elles le firent, une pointe d’angoisse dans la voix, parce que l’approche de l’obscurité les rendait à nouveau nerveuses. Valérie avait beau déclarer à qui voulait l’entendre que tout ceci était dû à un être bien humain, elle n’en menait pas large. Car elle n’était plus si sûre de son explication. Lili, pour sa part, tremblait déjà de la tête aux pieds à la seule idée de revenir dans cette maison qu’elle détestait. Elle souhaitait retourner elle aussi dans son foyer, retrouver son fiston adoré et son appartement rassurant. Mais elle ne pouvait se résoudre à laisser sa patronne dans une telle détresse.
Elle pénétrèrent donc toutes deux dans l’antre de l’horreur, serrées inconsciemment l’une à l’autre, un frisson parcourant leur échine. Fort heureusement la lumière était allumée dans le vestibule. Elles en soupirèrent d’aise. Tandis qu’elles riaient faussement dans l’entrée, le majordome vint à leur rencontre, leur demandant si leur journée s’était bien passée. Elles répondirent par l’affirmative et Valérie le questionna à son tour pour savoir si la ligne téléphonique était réparée. L’homme, qui déjà prenait la direction de la salle à manger, se retourna brièvement en affirmant que tout était en ordre. En réalité, il n’y avait jamais eu de panne. Sursautant à ces mots, Valérie ne put s’empêcher de regarder son amie qui déjà ouvrait la bouche en une grimace de stupeur. Elle la rassura immédiatement, comme elle essayait de se rassurer elle-même en déclarant que les ennuis avaient dû être passagers. Et quand Wright eut disparut au coin du couloir, elle murmura encore à Lili que celui qui avait saboté la ligne avait très certainement retiré son matériel durant la journée. C’était aussi simple que cela. Inutile d’y voir la manifestation d’un esprit quelconque. Lili ne la crut pas. Mais elle s’efforça de ne rien laisser paraître de son trouble durant tout le repas. Parce qu’elle ne voulait pas alarmer sa patronne.
Le reste de la soirée se déroula dans une ambiance bonne-enfant, les deux compères jouant au baby-foot, échangeant des rires sonores et tout à fait charmant. Valérie gagnait par un score honteusement élevé, mais ceci ne gâcha en rien l’ambiance de la partie. L’importait était qu’elles s’amusaient comme deux gamines, retrouvant le sourire et la gaieté. La maison devenait même très accueillante. Lili venait de déposer la balle au centre. Elle s’apprêtait à faire un engagement digne de ce nom, de passer ensuite à son ailier droit qui d’un tir surpuissant devait marquer le but salvateur qui redonnerait le moral à son équipe de joueurs en plastiques. Mais la chose n’arriva jamais. Parce que soudainement une odeur nauséabonde envahit toute la pièce. Une odeur qui s’en vint emplir leurs narines d’effluves dégoûtantes. Une odeur de chair putréfiée, de peau en décomposition, de cadavre, de corps pourrissant depuis de nombreux jours. Une odeur qui leur serra la gorge au point de faire monter la bile à l’assaut de leur bouche. Une main sur les lèvres, l’autre sur le nez, elles se regardèrent horrifiées, ne cherchant même pas à comprendre ce qui pouvait provoquer de tels relents. Elles se ruèrent ensuite sans même se concerter vers les fenêtres, pour respirer un air plus sain. Mais elles eurent beau toutes les ouvrir, laissant pénétrer un vent revigorant dans la salle de jeu, l’odeur ne disparut pas pour autant. Bien au contraire elle s’intensifia encore, laissant penser qu’une dépouille se baladait non loin de là. Ne pouvant en supporter davantage, affolées, elles prirent la direction de la porte d’entrée, toujours sans un mot. Inutile de se parler, elles avaient compris qu’il valait mieux fuir. Car qu’allait-il survenir maintenant ? C’est donc en galopant à grandes enjambées qu’elles quittèrent la bâtisse, laissant les lumières allumées et s’engouffrant dans la Jeep de Valérie qui démarra en trombe, patinant sur le gravier, chassant de l’arrière, manquant emboutir la fontaine de pierre disposée au milieu d’un parterre de fleurs qu’elles saccagèrent de leurs roues arrières. Elles passèrent en trombe la grille d’entrée, sous le regard inquisiteur du garde et ne s’arrêtèrent que lorsqu’elles parvinrent à un motel sis cinq kilomètres plus loin. Quand elles prirent possession de leur chambre pour la nuit, elles ouvrirent enfin la bouche, incapables de se regarder parce que chacune savait ce qu’elle lirait dans le regard de l’autre. De l’effroi.
« Qu’est-ce que c’était ?, questionna d’abord Lili.
- Je n’en sais rien, s’énerva Valérie, au bord de la crise de nerfs.
- On aurait dit un cadavre en décomposition.
- Je sais, soupira la jeune femme en serrant les poings.
- Tu ne peux plus nier cette fois, surenchérit son employée.
- Ca ne prouve rien, répondit-elle en frappant durement le lit sur lequel elle venait de s’asseoir. Ca pouvait bien être une bombe puante !
- Valérie, intervint Lili en la prenant dans ses bras. Inutile de s’énerver. Dormons d’accord ? Demain nous pourrons réfléchir plus posément à ce qu’il convient de faire.
- Tu as raison. Je suis vannée en plus. Et en tout cas nous sommes sûres de passer une bonne nuit. Enfin si personne ne nous a suivit. »
Lili faillit lui dire que sa théorie ne tenait plus debout, que ce qu’elles avaient sentit n’avait rien à voir avec une boule puante, que la maison était bel et bien habitée par un esprit, une chose maléfique, mais elle parvint à se taire. Pour ne pas faire exploser son amie. Et effectivement la nuit fut calme. Bénéfiquement calme. Elles ne se réveillèrent qu’aux environs de midi, un sourire sur le visage, heureuses d’avoir enfin pu goûter aux joies d’un sommeil réparateur.
Mais elles ne pouvaient rester indéfiniment dans ce motel. Elles devaient revenir vers la propriété. Car céder face à l’horreur revenait à lui accorder du crédit. Ce que Valérie ne voulait absolument pas. C’est pourquoi elle entraîna son ami par cette belle après-midi jusque vers la piscine de la villa, arguant que rien d’étrange ou d’inexplicable ne se passait en ces murs. D’ailleurs elle escomptait bien le lui prouver. Pourtant, aucune des deux n’osa pénétrer dans la bâtisse. Et elles se contentèrent de rester au bord de l’eau, assises sur le rebord de la piscine, n’échangeant pas une parole, inquiètes parce qu’elles avaient l’impression que la maison les regardait d’un air mauvais. Ce qui pouvait tout de même paraître bien ridicule. A un moment donné, Valérie se leva, la mâchoire serrée, les traits figés en un rictus de rage et elle se mit à crier en direction des baies vitrées dans lequel un chaud soleil se réfléchissait :
« C’est trop bête ! Je me suis toujours sentie bien ici ! Et ça ne va pas changer ! Il n’y a rien là-dedans ! Rien du tout ! Vous m’entendez, lança-t-elle à l’encontre d’un interlocuteur invisible. Je vais rentrer et reprendre possession de ce qui est à moi ! »
Elle se dirigeait déjà vers la porte qui menait au couloir d’entrée quand Lili l’arrêta, l’agrippant par un bras, stoppant net son geste :
« Non, Valérie. C’est trop dangereux. Ouvre les yeux. Admet la vérité. Cette maison est mauvaise. Tu dois partir à jamais. Quitter ces lieux. Il y a là-dedans quelque chose de méchant, poursuivit-elle en désignant le cube de bois d’un signe vague de la tête. Quelque chose qui te veut du mal.
- C’est n’importe quoi, explosa la jeune femme en cherchant à se délier de la prise.
- Tu le sais, j’en suis sûre. Mais tu cherches à te le cacher. Ne mens pas. Tu as vu tout ce qui est arrivé. Comme moi. Ce n’est pas naturel.
- C’est le fait d’un plaisantin, argua-t-elle en fixant sa vendeuse d’un regard chargé pourtant de perplexité.
- Non. C’est autre chose.
- Et tu veux que je croie à ces bobards !, s’énerva-t-elle.
- Je ne veux pas qu’il t’arrive quelque chose, répondit Lili d’une petite voix plaintive. Tu es ma meilleure amie. Je ne peux pas te laisser mourir.
- Alors qu’est-ce que je dois faire ? Partir ? Mais je ne veux pas !, geignit-elle.
- Appelons un exorciste. Il saura quoi faire. »
Un long silence succéda à ce mot. Puis, tandis que le vent soufflait à leurs oreilles, un vent marin tout à fait rafraîchissant par la chaleur qui régnait, Valérie finit par murmurer un « d’accord » presque inaudible. Sa camarade crut ne pas avoir compris, elle lui demanda de répéter. Elle le fit. Au comble du bonheur, l’employée composa fébrilement le numéro que lui avait donné Déborah avant de s’en aller, espérant que l’appel n’allait pas subir les mêmes interférences que lors du coup de téléphone à Sam. Ce ne fut pas le cas.
Trente minutes plus tard, un prêtre à l’aspect bedonnant et à la mine réjouie, rougeaud et dégarni, arrivait devant la propriété. Il se gara, puis sonna. Les deux femmes accoururent de l’arrière de la maison et l’accueillirent avec une joie à peine dissimulée. En quelques mots elles expliquèrent ce qu’elles avaient vécu depuis le début des événements. Il écouta posément, agitant la tête de temps à autres en signe d’acquiescement, puis quand elles eurent terminées il leur demanda de sa voix apaisante de l’attendre sur le perron, le temps qu’il officie.
Elles restèrent là, serrées l’une contre l’autre, pensant qu’il n’allait jamais revenir. Ou qu’il allait rencontrer le Diable en personne au sein de ces murs maudits. Il dut s’écouler environ quarante-cinq minutes avant qu’il ne ressorte de la villa, encore plus transpirant et la peau virant au violet. Mais il arborait un sourire satisfait sur sa face de bébé. Partant dans une quinte de toux qui s’éternisa, il finit par leur dire que tout était rentré dans l’ordre. Déjà il reprenait la direction de son véhicule, sortant un grand mouchoir en tissu de sa poche pour s’éponger le front, quand Valérie l’interpella :
« Mais qu’avez-vous vu là-dedans ?
- Oh vous vouliez savoir ?, demanda-t-il en se retournant, toujours souriant, une lueur de bonté dans ses yeux très bleus. Généralement les gens préfèrent ne rien savoir. C’est mieux. Bref, je veux bien vous en parler. Mais ne me tenez pas pour responsable si vous faites des cauchemars, hein ?, termina-t-il en riant gaiement.
- Je suis sûre que tout ira bien, renchérit Lili, pressée elle-aussi de connaître la vérité.
- Bien, votre bâtisse…, commença-t-il en laissant en suspens sa phrase. Qui d’ailleurs est absolument splendide, poursuivit-il. J’aimerais bien posséder un tel joyau. Mais voyez-vous mon salaire ne me permet pas de telles fantaisies. C’est dommage. Enfin je m’égare. Revenons à nos moutons. Je disais donc que votre maison était envahie par une âme en peine. Rien de très inhabituel. On voit souvent ce genre de phénomènes un peu partout. Seulement voilà, seules certaines personnes sont réceptives à leur présence. Elles peuvent passer des années à côtoyer des esprits sans même remarquer qu’ils sont là.
- Mais de qui s’agissait-il ?, interrogea Valérie, un peu irrité par les élucubrations du prêtre.
- Une femme, répondit-il en toussant à nouveau. Oui c’était une femme. Elle était attachée à ce lieu pour une raison que j’ignore. Toujours est-il qu’elle ne pouvait rejoindre notre Seigneur, parce qu’elle avait le sentiment d’avoir une mission à accomplir ici. C’est une fois de plus souvent le cas. Les âmes qui restent dans notre monde ne peuvent le quitter parce qu’elles croient avoir un but à remplir. Parfois un dernier adieu, à d’autres moments un signe d’amour. D’autres ne conçoivent pas leur mort. C’est fascinant n’est-ce pas ? Je m’étendrais bien sur le sujet, mais voyez-vous je dois regagner le séminaire. D’autres gens ont besoin de mes services, termina-t-il en ouvrant la portière de sa voiture.
- Attendez !, l’interpella Valérie. J’aimerais en savoir davantage !
- Allons !, finit-il en s’engouffrant dans son véhicule. Il vaut mieux parfois ne pas chercher à assouvir sa curiosité. Surtout dans ce domaine. Vous dormirez désormais sur vos deux oreilles. »
Et il démarra sans même leur laisser le temps d’intervenir. Elles se regardèrent un moment, toujours l’une contre l’autre. Puis Valérie haussa les épaules et osa franchir le pas de la porte, tremblante. Effectivement, les nuits suivantes furent calmes. Très calmes. Comme au premier jour de son arrivé dans cette magnifique propriété. Lili resta tout de même durant les quatre jours qui suivirent. Mais elle dut quitter précipitamment son amie le quatrième jour, car son fils était tombé soudainement malade. Elle ne pouvait se résoudre à le laisser seul dans cet état, même s’il ne s’agissait que d’une grippe passagère. Il avait besoin de sa maman. Ainsi, Valérie se retrouva abandonnée. Et terrorisée à cette idée. Pourtant, elle se rassura tandis que Lili disparaissait au détour de la forêt de pin. Le prêtre n’avait-il pas assuré que désormais tout était rentré dans l’ordre ?
Les événements reprirent une tournure inquiétante deux jours plus tard. Elle s’était couchée relativement tôt dans la mesure où elle aussi était grippée. Assurément un effet du froid qui petit à petit s’installait sur la région. On annonçait d’ailleurs de violents orages pour la semaine. Elle était toujours sans nouvelle de Sam, mais ce dernier l’avait avertie que ceci serait inévitable. Il ne souhaitait d’ailleurs pas être dérangé en pleine création. Et comme le disait le vieil adage, pas de nouvelle bonne nouvelle. Il n’y avait donc pas de quoi s’inquiéter. Elle s’était ainsi endormie, groggy sous l’effet des quelques médicaments pris plus tôt dans la soirée. Au-dehors, un vent violent soufflait depuis la mer, faisant trembler les stores et s’immisçant sous les fenêtres pour produire un son angoissant. On aurait dit que l’ensemble de la maison gémissait sous ces assauts répétés. Mais cela ne la réveilla aucunement. Non, ce qui la fit sortir de la pesante torpeur dans laquelle elle s’était plongée furent des aboiements tout près de là. Des aboiements d’un petit chiot, vu leur tonalité aiguë et stridente. Des aboiements obsédants par leur régularité, comme si l’animal cherchait à l’appeler et à la faire se lever. Encore assommée par les pilules, Valérie se tint sur un coude, les yeux bouffis de fatigue et le nez coulant légèrement. Il lui semblait que ce chien ressemblait très fortement à Shina. Pour l’avoir entendue aboyer, elle finit par s’en convaincre. D’ailleurs le doute ne pouvait être possible. Mais justement, comment Shina pouvait-elle se trouver là sous sa fenêtre ? Parce qu’elle était morte n’est-ce pas ? Valérie l’avait vue sur le sol, le crâne fracassé, raide, le corps sans vie. Elle ne bougeait plus. Et quand elle avait soulevé la petite boule de poils pour la glisser dans le sac poubelle, elle n’avait guère davantage esquissé le moindre mouvement. Même si par la suite, elle avait disparu de son linceul de plastique, il ne faisait aucun doute qu’elle était morte. Et bien morte. C’était assurément un plaisantin qui l’avait sortie du sac. C’était tout. Oui, mais alors pourquoi Valérie avait-elle la certitude à présent que la chienne aboyait là-dehors ? C’était dément. Totalement réveillée, elle était sur le point de se lever pour ouvrir le store et se rendre définitivement compte de la chose, quand les aboiements cessèrent. Pour mieux reprendre dix secondes plus tard. Dans le salon cette fois. A cet instant, son cœur fit un bond dans sa poitrine et elle faillit tomber sous l’effet de la surprise. Tandis qu’elle reprenait l’équilibre, les sons se déplacèrent pour résonner au-dessus d’elle, dans l’une des pièces de l’étage supérieur. Relevant la tête avec force et rapidité, elle se recourba sur elle-même, serrant les poings, ne respirant plus. Puis ce fut à son niveau que les aboiements reprirent. Très certainement dans la chambre meublée en chapelle gothique, celle qui lui avait toujours inspiré tant de craintes. Incapable de bouger, terrorisée et paralysée par l’effroi, elle écouta l’animal bondir dans cette pièce, griffant le parquet de ses pattes, dérapant, tentant visiblement d’ouvrir la porte. Fort heureusement ses tentatives semblaient échouer. Finalement, Valérie n’y tint plus et parvint à s’arracher de sa léthargie, levant les pieds pour parvenir pas après pas jusque dans le couloir. Elle alluma la lumière et à sa plus grande surprise, elle vit effectivement que la poignée de la porte de la fameuse chambre subissait les assauts de quelque chose. Elle chercha alors un objet susceptible de bloquer cette dernière, mais n’eut pas le temps de le trouver puisque les aboiements, mêlés cette fois à des grognements rageurs, retentirent tout autour d’elle. Comme s’il y avait plusieurs chiens. Pleins de Shina qui paraissaient lui en vouloir de l’avoir tuée. Mais elle n’y était pour rien, n’est-ce pas ? La voiture du postier avait surgit soudainement. Elle ne pouvait pas savoir qu’elle allait arriver. Et elle n’avait pas sciemment lancé cette balle dans sa direction. C’est justement ce qu’elle jura à voix haute, pleurnichant, geignant, des larmes inondant ses beaux yeux. Mais les bruits se poursuivirent, provenant à présent de la salle de bain de sa chambre. Elle s’y précipita, désireuse de s’expliquer une bonne fois pour toute, n’écoutant plus que ses instincts. Et quand elle déboucha dans la pièce, allumant une fois de plus la lumière, elle n’y vit rien d’autre que son propre reflet dans le miroir. Le reflet d’une femme fatiguée, vieillie, amaigrie, les traits creusés par l’angoisse et le regard éteint. Une vision de cauchemar. Ce ne fut rien à côté de ce qui allait survenir. Tout à coup la glace se recouvrit de buée, comme si les robinets d’eau chaude s’étaient ouverts. Et au travers de cette buée, une main invisible traça les lettres d’un mot. Lentement. Presque maladroitement. D’une écriture hachée. Un grand A pour commencer, avec deux jambes qui se terminaient en crochet. Puis deux S, assimilables à des serpents enroulés sur eux-mêmes. A nouveau un A comparable au premier. Suivi de deux S. Et d’un I sans point, rien qu’un trait distordu. Et enfin un N qui se finissait en une courbe disgracieuse. Assassin…
C’en fut trop pour Valérie qui prit ses jambes à son cou et dévala les marches d’escaliers menant au rez-de-chaussée, plus vite qu’elle ne l’avait jamais fait, toujours en chemise de nuit, manquant chuter. Mais alors qu’elle atteignait la porte d’entrée, symbole de liberté, elle vit encore les murs du couloir suppurer un liquide rougeoyant semblable à du sang, laissant de larges traînés. Et une nouvelle fois le mot assassin s’afficha un peu partout, sur sa droite, sur sa gauche, au plafond, sur la porte. La gorge nouée, incapable de crier, elle ouvrit cette dernière et se précipita dans la nuit, affolée comme jamais elle ne l’avait été. Elle s’échoua lamentablement sur le gravier, s’écorchant les genoux et les mains, sans que la douleur éprouvée à ce contact ne la fasse souffrir. Tandis qu’elle tentait de se relever, elle vit alors deux jambes devant elle. Cet instant fut le summum de sa terreur. Elle resta bouche bée, interdite, paralysée, ne pouvant relever la tête vers la personne qui lui faisait place. De toute manière ça ne pouvait qu’être quelqu’un de mal intentionné. Un fantôme. Un esprit quelconque. Peut-être bien le Diable en personne. Mais la voix qui résonna à ses oreilles l’emplit de joie. Il s’agissait du majordome. Ce dernier lui demandait ce qui se passait. Il rajouta de sa voix à l’accent anglais qu’il avait entendu des cris. Puis, il l’aida à se relever, lui tendant une main bienvenue. Et avec une force exceptionnelle, il la remit sur pieds, scrutant les traits décomposés de son visage larmoyant. Valérie n’osa pas lui avouer la cause de son effroi. Non, elle ne pouvait pas lui dire que la maison était hantée. Il ne l’aurait pas crût. Alors elle se contenta de murmurer dans un son rauque qu’elle avait fait un mauvais rêve. Ne la questionnant pas davantage, Alex Wright se pencha ensuite sur ses blessures, sans la toucher. Il affirma que ce n’était pas bien grave mais qu’il désinfecterait cela à l’intérieur si elle le voulait bien. La jeune femme l’exhorta à ne pas rentrer, déclarant qu’elle ne voulait pas revenir dans la villa. Il la regarda avec encore plus de perplexité dans ses beaux yeux marron. A cet instant, elle sentit que quelque chose passait entre eux. Un vague sentiment d’affection. Ou d’amour. Ce fut si intense que pour un temps elle en oublia l’horreur vécue il y a peu. Parce qu’éprouver cela lui faisait tout simplement du bien. Elle eut même envie qu’il la serre dans ses bras et la console. Mais il resta à bonne distance, ne se départant pas de son étiquette. Il ne pouvait envisager une quelconque relation avec celle qui le payait. Cela allait à l’encontre de tous ses principes. Le silence perdura donc durant de longues minutes, troublé seulement par le vent qui soufflait dans les pins et qui ébouriffait leurs cheveux. Puis Valérie lui demanda s’il pouvait la conduire à l’hôtel. Il accepta, toujours sans sourciller. Car c’était son rôle. Pourtant, lorsqu’il s’arrêta devant le motel où elle avait déjà passé la nuit en compagnie de Lili, il ne put se contenir plus longtemps et la retint brièvement par l’épaule tandis que déjà elle sortait du véhicule, vêtue de sa chemise de nuit blanche comme la neige :
« Vous êtes sûre que tout va bien ?
- Oui, se contenta-t-elle de répondre en lui adressant un sourire bienveillant. »
Elle allait regretter cette parole durant le reste de la nuit, alors qu’elle se couchait dans le lit. Car elle se dit qu’elle aurait mieux dût parler plutôt que de se taire. Ceci l’aurait aidé à supporter sa peur et le majordome l’aurait rassurée. Elle se jura donc que le lendemain, elle lui révélerait tout. Et déjà moins inquiète, elle sombra pour la deuxième fois dans un sommeil apaisant.
Dans l’après-midi, Valérie téléphona depuis la chambre du motel à Lili. Elle lui conta les événements de la nuit passée. Simplement parce qu’elle avait besoin d’en parler. Cette dernière lui déclara qu’elle allait revenir à la maison, mais Valérie lui affirma que ce n’était pas la peine. Son plan était désormais de résider dans l’hôtel, le temps que Sam revienne du studio d’enregistrement. Ainsi, elle se tiendrait éloignée de la propriété jusqu’à son retour. Il pourrait lui affirmer qu’elle était folle, peureuse, stupide. Peu importe. Lui aussi comprendrait en dormant dans cette bâtisse hantée qu’il y avait bel et bien un ou plusieurs esprits qui jouaient en ces lieux. Sans oublier Shina.
Cependant, elle devait faire une brève incursion dans cet endroit maudit, juste le temps de récupérer quelques affaires et vêtements. Mais elle n’avait rien à craindre n’est-ce pas ? Les événements ne se déroulaient-ils pas à chaque fois durant la nuit ? La journée, tout était calme. C’est pourquoi elle se présenta aux environs de 15h30 devant son foyer, le cœur cognant dans la poitrine, mais certaine que tout se passerait bien. Elle passa la porte d’entrée. Plus aucune lumière n’était allumée. Visiblement le majordome avait éteint durant la nuit. A moins que ça ne soit la main de quelqu’un d’autre…
Les murs étaient propres, blancs comme à l’accoutumé. A croire que ce qui s’était passé il y avait quelques heures n’étaient qu’hallucinations et mirages. La bâtisse paraissait on ne peut plus normale. Accueillante même. Pareille à ce que Valérie avait aimé durant sa première visite. Elle monta à l’étage. Rien de bizarre ne survint. Elle pénétra dans sa chambre, ouvrit les stores, laissant pénétrer un réconfortant soleil dans la pièce. Puis elle alluma dans la salle de bain. Encore une fois rien d’étrange à signaler. Le miroir ne lui renvoyait que le reflet de son visage effrayé. Elle s’empara de plusieurs sacs de voyage et y glissa précipitamment plusieurs habits. Moins cette incursion durerait, moins elle ne s’exposerait au cauchemar. Ayant l’impression d’évoluer en terrain miné, un peu comme si elle se trouvait en plein territoire ennemi, elle jetait fréquemment des coups d’œils autour d’elle, certaine qu’à un moment ou l’autre les choses déraperaient vers le fantasmagorique. Et elle tremblait tant et plus, se répétant qu’elle devait se dépêcher. Ses mains couraient ça et là pour s’emparer de ce dont elle avait besoin pour vivre décemment durant une semaine, son cerveau répertoriant méticuleusement les choses utiles. Mais peut-être prit-elle effectivement trop de temps. Peut-être gâcha-t-elle une ou deux minutes. Toujours est-il qu’elle se retrouva piégée en pleine épouvante.
Tout débuta par ces sons d’une dispute plus bas dans la villa. Probablement au sous-sol. Trois ou quatre personnes semblaient converser avec hargne, criant. Comme une bagarre. Plongeant dans un état second, mue par une envie d’aller voir ce qui se passait là-bas, alors que tout son corps essayait de l’en dissuader, Valérie descendit tout de même les marches d’escaliers qui menaient aux caves et au studio d’enregistrement. Les bruits de ces voix qu’elle connaissait parfaitement bien puisqu’il s’agissait de celles des membres de « Zombies », lui parvinrent clairement, sans pour autant qu’elle ne cherche à en saisir le sens. Elle crut qu’ils étaient revenus et s’étaient terrés à présent dans le studio. Les lumières allumées au sous-sol tendaient à corroborer cette thèse. Elle pénétra donc dans la pièce. Mais si là aussi la lumière était allumée, il n’y avait pas âme qui vive. Rien que le mobilier traditionnel, la guitare de Sam, un large canapé, un tabouret et plusieurs posters du groupe. Elle referma la porte derrière elle, d’une main tremblante, mais ne maîtrisant toujours plus ses gestes, comme si elle était dirigée par quelqu’un d’autre. Elle avança à pas comptés dans le studio, traînant les pieds, le souffle court, la tête droite, les yeux pourtant affolés et tournant en tous sens. La guitare de son époux chuta lourdement sur la moquette de couleur grise. Elle l’a ramassa et la remis en place. Elle retomba. Elle la redéposa sur son piédestal. Ceci recommença une bonne dizaine de fois. Comme si une main invisible s’amusait avec elle. Puis, une corde cassa, vrillant l’air, manquant de la blesser cruellement au visage quand elle passa à quelques centimètres de sa joue droite. Valérie se repoussa lourdement en arrière, regardant cet instrument qui avait faillit l’éborgner. D’un air horrifié. Presque scandalisé. A cet instant, la chaîne hi-fi disposée sur une petite table basse s’alluma sans que quiconque n’ait appuyé sur le bouton de marche, déversant un flot de décibels puissant. Une musique teintée de rage, lente, terriblement oppressante. « Zombies », murmura la jeune femme d’une voix éteinte. Il s’agissait de leur tube « Go to hell », celui qui avait assis leur gloire. Un morceau maléfique. Une ode à Satan. Une horreur qu’elle avait toujours détestée. Elle reprit le contrôle de soit et se précipita sur le bouton commandant le volume, dans l’espoir d’interrompre le morceau, ne pensant même pas qu’il y avait un moyen plus radical pour y parvenir : l’interrupteur ON/OFF. Mais elle eut beau tourner ce damné bouton vers la gauche, quelque chose le bloquait. Elle y parvint cependant après de longues minutes d’une lutte acharnée. Hélas, le son remonta presque immédiatement, sans qu’elle n’y soit pour quelque chose. On entendait la voix de Barnes, cette voix envoûtante, sortie d’un être démoniaque qui avait le don d’ouvrir des mondes inconnus, des mondes faits de flammes éternelles. Elle se boucha les oreilles, essayant de fuir cette musique qui l’effrayait, cette musique jouée pourtant par celui qu’elle aimait, mais elle ne put échapper aux riffs ravageurs du groupe. Et soudainement, l’appareil s’éteignit dans un clac violent, plongeant la pièce dans un silence pesant. La tête résonnant encore des dernières notes, Valérie sentit ses jambes devenir faibles et elle dut s’asseoir dans le canapé. Elle n’en pouvait plus. Elle était épuisée. Et au bord de l’attaque d’apoplexie. Pourtant, elle n’était pas au bout de ses épreuves.
Après un instant de calme, tandis qu’une étrange torpeur assaillait son être, comme si elle sombrait dans un état second proche du sommeil, les lumières brillèrent plus intensément, conférant au studio des allures de salle de spectacle, éblouissant la pauvre femme qui dut se voiler les yeux pour ne pas être aveuglée. Puis, les lampes s’éteignirent d’un coup. Devant ses yeux révulsés, elle vit danser encore quelques secondes de disgracieux points blancs, puis ce fut l’obscurité totale. Elle était à la merci de ce qui hantait ce lieu. Faible et incapable de bouger. Déjà elle imaginait une ombre s’approcher d’elle et se jeter sur son corps inutile pour la déchiqueter à l’aide de dents aussi affûtées que des sabres. Mais au contraire, les lumières se rallumèrent, violemment. Elle gémit, ne pouvant plus respirer, le visage déjà congestionné par le manque d’air, la bouche crispée en un rictus effrayant. Et dans un grand geyser d’étincelles, le réseau électrique de la maison sauta, provoquant une explosion qui la fit sursauter et manqua de provoquer en elle une crise cardiaque fatale. Mais son cœur tint bon et repartit en une sarabande infernale et inquiétante, ses battements s’en venant cogner dans ses tempes, déchirant son crâne, lui arrachant un nouveau gémissement alors qu’elle retrouvait une respiration un peu plus normale, bien que sifflante. S’agrippant aux accoudoirs du fauteuil, les ongles plantés dans le tissu, elle tenta de se relever pour fuir cet endroit. Et elle y parvint après de multiples efforts. Mais la pièce était plongée dans le noir et elle se cogna aux murs et au mobilier avant de trouver enfin la porte qui menait au couloir. A cet endroit, la lueur du jour perçait juste au niveau des escaliers. Elle courut dans cette direction, sans se retourner, volant littéralement au-dessus du sol. Elle déboucha au rez-de-chaussée et par la grande bais vitrée du salon elle vit alors qu’un violent orage s’était abattue sur Clède. Des éclairs déchiraient le ciel, un vent tempétueux courbait les pins et une pluie torrentielle s’en venait échouer contre les vitres, provoquant un bruit terrifiant. Comme si une main géante aspergeait la maison de seaux d’eau. Mais elle ne s’attarda guère sur cet événement climatique qui d’ailleurs avait été annoncé par les météorologues (lui au moins avait quelque explication plausible et bien rationnelle) puisqu’elle se précipita en direction de la porte d’entrée. Son seul but était à présent de s’en aller à jamais de cette bâtisse hantée. Peu importe ses vêtements oubliés au premier. Elle pourrait toujours charger le majordome de les lui porter. Cependant, tandis qu’elle longeait le couloir et passait devant la bibliothèque, elle vit une silhouette tout de blanc vêtue passer devant une des fenêtres. Elle n’eut pas le temps de voir de qui il pouvait s’agir. Rien qu’une forme. Fugitive.
A ce moment précis, les partitions de Sam qui se trouvaient posées sur la table basse, dans le studio d’enregistrement, prirent feu. Et toute la pièce subit les assauts d’un être invisible qui détruisit tout sur son passage. A commencer par sa guitare qui se brisa en plusieurs morceaux, broyée par une force surpuissante, s’en venant s’échouer sur la moquette qui roussissait sous l’effet d’un foyer invisible. Puis, les posters furent déchirés un à un. La table basse explosa. Le canapé fut lacéré de coups de griffes, révélant ses entrailles, de la mousse se répandant partout. La chaîne hi-fi explosa dans une boule de feu magnifique, de teinte orangée. Ce fut également le cas de la grande console d’enregistrement située derrière la vitre insonorisée, les multiples boutons brisant le verre comme autant de projectiles meurtriers. La corbeille de Shina restée là fut projetée dans les airs et retomba en mille morceaux. Les disques furent lancés comme des freesbies et s’écrasèrent sur les murs, tandis que le bois des parois se couvraient de graffitis au sens étrange, presque des runes, mêlés à des mots plus évocateurs tels que « assassin », « meurtrier », « violeur », « porc » ou encore « crève ».
Valérie ne vit rien de tout cela. Elle avait suffisamment à faire au rez-de-chaussée, interdite dans le couloir, se demandant qui rôdait autour de sa maison. Elle en perçut néanmoins les sons et comprit que quelque chose ou quelqu’un se déchaînait en bas. Elle remercia le Seigneur de lui avoir donné la force d’échapper à ce cataclysme. Car si elle était restée dans le studio, elle serait assurément morte à l’heure qu’il était. N’écoutant que cette voix qui lui commandait de s’en aller immédiatement, elle se dirigeait vers la porte d’entrée, comptant les pas qui la séparait de la liberté quand l’huis s’ouvrit d’un coup, révélant une silhouette dégoulinante de pluie, dissimulée sous une parka noire comme la nuit. La jeune femme hurla du plus fort qu’elle put, ne pouvant se retenir davantage. Parce que cette fois-ci les choses allaient trop loin. Elle ne pouvait plus supporter ces horreurs. Elle allait devenir irrémédiablement folle.
L’individu se précipita sur elle. Elle voulut l’éviter, mais elle faillit chuter. Il la rattrapa de justesse. Et elle vit qu’il s’agissait du majordome. Il la serra dans ses bras, lui cria de se calmer, puis lui caressa le visage pour la rassurer. Valérie le dévisageait d’un air terrifié, le visage décomposé par la peur, les yeux fixes, le maquillage dégoulinant sur ses joues, tremblante comme une feuille livrée aux vents tempétueux qui agitaient toujours les arbres au-dehors. Elle n’en pouvait plus. Elle voulait dormir. Oublier. Se retrouver au plus vite à des milliers de kilomètres de là. Mais au contraire, Alex Wright l’empêchait de fuir, ne comprenant pas ce qui pouvait la terrifier. Elle se débattait, incapable de parler. Sa gorge ne parvenait qu’à prononcer des sons graves et inaudibles. Parce qu’elle avait perdu toute faculté de s’exprimer. Et affolée, elle essaya de lui faire saisir qu’il fallait s’en aller au plus vite. Qu’ils étaient en danger. Qu’à chaque seconde qui passait, ils devenaient des cibles faciles pour celui ou celle qui hantait ces lieux. Le majordome ne capta aucun de ses gestes. Hélas. Tout ce qui advint par la suite fut conditionné par cette attitude. S’ils étaient partis à temps, Sam n’aurait pas eu à subir ce qui allait arriver.
Donnant des coups à l’homme, en désespoir de cause, parce qu’elle ne pouvait lui faire comprendre qu’il était plus que temps de fuir, Valérie se battait avec la dernière énergie. Pour sa vie tout simplement. Mais il était trop fort, trop grand, trop puissant. Il esquiva aussi maintes des ces bourrades. Et c’est à cet instant qu’elle la vit dans le miroir situé à la gauche de la porte d’entrée. Yasmine…
Elle la regardait de ses magnifiques yeux couleur d’automne, d’un air narquois, presque rieur, une lueur de malice dans les prunelles. Derrière elle un épais brouillard semblait tournoyer en cercles mystérieux, dessinant d’étranges figures agressives. Et elle était nue comme au temps de sa naissance. Nue et tout simplement belle. Aussi belle qu’une apparition divine. Mais si son visage paraissait normal, toujours aussi magnifique, sa peau lisse comme celle d’un bébé, ses longs cheveux noirs retombant sur des épaules dénudées, ses délicates lèvres entrouvertes en un sourire moqueur, Valérie sut qu’elle était la source de tous ses malheurs. Peut-être aussi parce que si sa silhouette apparaissait dans le grand miroir, elle n’était pas présente en ce moment dans le couloir. Pas matériellement du moins. Pourtant, elle sentait sa présence tout autour d’eux, une présence haineuse, maléfique, nauséabonde. Comme si elle était très en colère. Et non pas peinée comme l’avait affirmé le prêtre. Parce qu’à présent Valérie en était certaine, l’homme d’Eglise l’avait déjà vue. Seulement il s’était laissé abusé par ses airs angéliques. Valérie ne se laisserait pas faire, elle savait que derrière sa fantastique beauté se cachait un cœur mauvais, une âme damnée, un pouvoir diabolique. Mais que faire ? Comment échapper à son emprise ? Elle hantait la bâtisse du couple, elle jouait avec ses peurs, elle maîtrisait sa vie. Inutile de vouloir lui échapper. Il était trop tard. La confrontation finale pouvait débuter.
Toujours horrifiée, Valérie pointa un index tremblant vers le miroir, cherchant à faire comprendre à Alex Wright qu’il devait lui-aussi regarder dans cette direction. Ce qu’il fit, retournant la tête avec une lenteur toute comique, les paupières mi-closes, dégoulinant encore d’eau de pluie. Et l’homme assista à ce qui allait suivre, tout comme sa patronne. Dès lors plus rien ne fut jamais pareil. Car à cet instant ils surent ce qui s’était passé. Là-bas. Très loin. A Home Valley.
Elle ne sut jamais ce que Alex Wright vit réellement. Ils n’en parlèrent pas une seule fois. Peut-être vécu-t-il cette expérience dans la peau d’un autre, peut-être prit-il part à l’ensemble de cette horreur, peut-être ne fut-il que spectateur. Valérie, pour sa part, se sentit pénétrer dans le corps de Yasmine, projetée dans son esprit, prenant possession de ses sens. Et elle vécut tout par ses yeux. Elle se vit chevauchée par son mari, en des positions plus honteuses les unes que les autres, dans des chambres d’hôtels sans cesse différents, au milieu de draps froissés qui n’étaient pas sans évoquer de superbes paysages vallonnés. Elle se sentit transportée sur les monts vertigineux de l’extase, mouillant sa culotte, gémissant à chaque coup de butoir de son bien-aimé. Sauf qu’elle était bel et bien dans le corps d’une autre. Et cette seule pensée suffit à la rendre folle de rage. Ainsi il l’avait vraiment trompée. A plusieurs reprises. Mais elle n’eut pas le temps de souffrir, puisqu’elle se retrouva dans la grande villa de Home Valley, à genoux, les mains enserrés par une corde qui lui coupait la circulation sanguine et lui mordait la chair. Carre, Horn et O’Neil la regardaient d’un air effrayant, comme s’ils avaient envie de lui faire quelque chose d’inavouable. Et il y avait cette impression de voguer dans un monde irréel, un monde vacillant fait de lumières vives et de sons grotesques. Elle regarda un instant la seringue que tenait Horn dans sa main droite. Elle comprit immédiatement ce qu’elle pouvait contenir. Parce qu’elle le savait. Parce que c’était ainsi que devaient se passer les choses. Barnes discutait avec Sam, l’exhortant à commettre un acte ignoble. Elle voulut lui crier de ne pas l’écouter, mais elle lut dans ses yeux l’envie irraisonnée d’obéir à ses injonctions, le désir d’assouvir ses sentiments les plus bestiaux. Et il passa à l’acte. Non sans la frapper violemment au visage avant cela. La douleur fut vive, mais ce ne fut rien en comparaison de ce qui allait advenir. Il la culbuta avec force, s’insinuant en elle, sans aucune retenue, déchirant ses parties intimes. Elle ne put l’arrêter, elle ne hurla pas davantage. Parce qu’elle en était incapable. Parce que la drogue l’avait complètement assommée. Sans réaction, pantelante, elle supporta ses assauts, serrant les dents, fermant les yeux en suppliant Dieu de la sortir de là, se disant que bientôt il allait jouir et que tout s’arrêterait. Seulement voilà, après Sam, il y aurait les autres. Et la fête se poursuivrait toute la nuit. Jusqu’à ce qu’ils soient tous rassasiés. Jusqu’à ce qu’ils soient tous calmés. Elle geignit misérablement. Il crut qu’elle l’encourageait. Stupide homme. Alors, elle se résigna à mourir, baissant les bras, s’engouffrant dans le minuscule trou qui s’ouvrait vers une source lumineuse qui ne l’aveuglait pas. Et, un sourire sur le visage, elle se laissa aller à cette paix bénéfique, dérivant comme au milieu d’une mer en furie. Sans que la souffrance ne puisse l’atteindre. Car désormais elle n’aurait plus mal. Un instant l’image devint aussi obscure que la nuit. Puis ses yeux se rouvrirent brusquement. Elle vit un voile légèrement transparent déformer tout ce qui l’entourait. Un sac plastique. En tout cas ça en avait l’odeur et la substance. Elle voulut se relever, leur dire que tout était terminé, qu’elle était vivante, qu’elle était revenue du royaume des morts, mais des poids l’empêchèrent de bouger, l’immobilisant dans son linceul. Et elle assista impuissante à la suite des événements. Quatre visages absurdes se penchèrent sur elle. Barnes et ses longs cheveux châtains qui recouvraient sa face de brute. Un vrai psychopathe. O’Neil et ses airs angéliques sous lesquels se dissimulait pourtant une âme noire comme l’enfer. Horn et sa silhouette encore enfantine dans laquelle se dissimulait en réalité un monstre. Carre et son crâne rasé qui lui conférait des allures de bourreau sanguinaire. Et Sam. Ce bon Sam qu’elle avait aimé. Sam qu’elle avait crut être différent. Sam qui était le pire de tous. Sam qui n’était finalement qu’un porc. Des mains la soulevèrent du sol boueux et froid. Puis, elles la transportèrent jusqu’au bord d’un précipice au-delà duquel l’attendait une mort certaine. Le bruit des vagues s’écrasant sur les rochers lui parvint. Trop près. Bien trop près. Elle sut alors ce qu’il allait advenir d’elle. Et elle n’esquissa pas le moindre mouvement pour résister. De toute manière elle en était bien incapable. Ils la jetèrent dans les flots déchaînés et elle vit leurs contours disparaître tandis qu’elle tombait de plus en plus vite vers ce qui deviendrait sa tombe. Sans un cri. Sans un mot. Les yeux tout simplement fermés.
Chapitre 15 : caveau
La pluie s’abat toujours sur le cimetière, le plongeant dans une atmosphère inquiétante, le sol exhalant une vapeur étrange au contact de l’eau. Comme si une multitude d’esprits sortaient de terre, s’en venant s’enrouler autour de moi, dansant de manière érotique avec mon corps brisé et épuisé. Je suis détrempé. Mes vêtements ne sont plus que des tissus inutiles qui me font frissonner. Pourtant j’aime ce contact humide. Oui, la pluie me fait du bien. Assis contre le réverbère, la tête tournée vers ce ciel qui gronde sa rage, zébré d’éclairs aveuglants et déchiré de coups de tonnerre incroyablement assourdissant, je savoure la fraîcheur de ce déluge. J’aime sentir les gouttes glisser sur mon visage, me chatouillant agréablement. Je me sens à présent pur. Tout simplement absout de mes péchés.
Mais soudainement une grimace de haine défigure mes traits. J’ouvre lentement les yeux, laissant apparaître une lueur dure. Maléfique. Malfaisante. Ma mâchoire est crispée, mes dents serrées, au point de me faire mal. Peu importe. Car je repense maintenant à mon arrestation. A la source de ma colère. A ce qui me rend fou de fureur. Au point de comprimer mes doigts en un point vengeur qui blanchit mes articulations tant il est puissant. Je te déteste Valérie. Je te hais. Je te maudis. Et je veux que tu le saches.
« Zombies » prenait une pause dans le studio d’enregistrement investit depuis deux semaines environ. Cet endroit était tout simplement fabuleux à mes yeux. Barnes avait fait fort. Il avait déniché cet endroit Dieu seul savait comment et il me convenait parfaitement. Tout comme aux autres membres du groupe visiblement. Nous étions installés dans un grand bâtiment à l’aspect misérable vu de l’extérieur, puisqu’il tenait davantage du hangar abandonné que de l’immeuble spacieux qu’il était en réalité, on trouvait au premier étage quatre chambres meublées simplement mais qui nous enchantaient parfaitement. De vraies cellules de moines destinées à nous ressourcer. Exactement ce qu’il fallait pour déstresser après une longue journée de travail. Le niveau comportait encore une salle de bain, des W.C., une salle à manger aux allures de caserne et une petite cuisine équipée avec le strict minimum. Le rez-de-chaussée était l’endroit où tout se passait. En entrant dans le bâtiment, on débouchait dans un vaste salon agencé d’un comptoir et d’un bar généreusement achalandé de bouteilles d’alcool plus diverses les unes que les autres. Un distributeur de boisson et de friandises, du genre dont raffolait tant Barnes, était positionné contre le mur nord. Un flipper trônait près de la porte d’entrée, ainsi qu’une table de billard au centre de la pièce. Le tout était entouré de grands fauteuils et canapés confortables, au tissu un peu élimé vu le nombre de personnes ayant profité de leur présence. Une salle de répétition, le local d’enregistrement et le studio à proprement parler complétaient l’ensemble. Le tout appartenait à Pierre Devraud, un ingénieur du son réputé qui avait produit les albums de grands noms de la scène « black-metal ». Pierre était un gars costaud aux rares cheveux blonds et au petit nez en trompette qui poussait de grands cris quand nos prestations ne lui convenaient pas. Il savait se faire comprendre et nous finissions toujours par dépasser nos limites, des limites que nous croyions innocemment fixées à un niveau bien inférieur à leur réel potentiel. Entre ses mains, « Zombies » composa les meilleures chansons de sa courte carrière.
Nous étions justement en train d’écouter l’une de nos créations, fumant chacun un joint quand ils sont entrés dans la pièce. Mais je m’avance. Revenons plutôt à ce morceau. Nous avions décidé depuis notre tournée d’améliorer notre style, changeant même radicalement de direction. Chacun avait composé une partie du futur opus, donnant libre court à son imagination. Quand nous avions réuni notre travail, le résultat fut surprenant. Barnes avait créé des chansons calmes, comme il en avait d’ailleurs trop souvent l’habitude. Mais nous ne voulions pas l’offenser en lui déclarant qu’il était celui qui avait le moins travaillé. Alors nous avons inclus ses œuvres dans l’ensemble de l’album. O’Neil était partit dans des directions complètement folles, mêlant des styles de musiques très différentes. Ses partitions furent la colonne vertébrale de notre composition. Horn, pour sa part, avait eut l’idée géniale de mélanger des chœurs d’église à des sons plus violents. Enfin, Carre avait écrit des morceaux empreints d’une grande noirceur. En ce qui me concernait, je souhaitais que notre groupe devienne une nouvelle référence. J’avais eu envie de concevoir un opéra moderne. « Glory to the Open Stone » était né. C’était le titre de notre chef-d’œuvre composé de douze chansons. Et une histoire avait pris forme, amalgamant des éléments d’héroïc-fantaisy et de fantastiques. Le morceau que nous écoutions à l’instant était la pierre angulaire de l’ensemble. Intitulé simplement « The Stone », la pierre, il était une ode à la mort. Un orchestre symphonique enregistré à part nous accompagnait dans des riffs rageurs, conférant à notre musique une dimension nouvelle que nous ne lui connaissions pas. Des voix cristallines accompagnaient les sons rauques de Barnes, tandis que les violons apportaient à l’ensemble une grandeur presque inquiétante. Exactement ce que nous cherchions à faire passer. Les fans allaient adorer.
Mais pour tout avouer, ils n’eurent guère le temps d’apprécier l’album, puisqu’il ne sortira sans doute jamais. Du moins pas de notre vivant. La justice a interdit sa publication. Tant que durera l’enquête. Comme une punition. Elle n’est pas la seule, hélas.
Ainsi, nous fumions tranquillement nos joints, à moitié défoncés, riant bêtement, nous gavant de nos notes, fiers comme des paons. Quand soudainement une dizaine d’hommes vêtus de gilets pare-balles, de tenues de combats noires comme la nuit et de casquettes frappées du logo de la police de Clède firent irruption dans le studio. Non sans avoir enfoncé la porte d’entrée qui était pourtant ouverte. Tout ce qui se déroula alors m’apparut comme dans un rêve. Certainement l’effet de la drogue. A moins que ça ne soit la surprise. C’est tout autant plausible. J’ai crû qu’ils étaient là à cause des joints que nous fumions et j’ai vite éteint le mien en l’écrasant au sol, effrayé comme un enfant qu’on prend en faute. Honteux également. Puis les hommes se sont positionnés en rang, pistolets braqués dans notre direction, nous barrant l’accès à la sortie. Trois autres représentants de l’ordre empêchèrent totalement tout accès aux autres portes. L’un d’eux, un grand musclé au teint bronzé et aux yeux superbement bleus nous intima l’ordre de ne plus bouger. Ce que nous fîmes, déposant leur joint dans le cendrier pour certains, le gardant aux lèvres pour d’autres. De toute manière nous n’avions pas le choix : oser esquisser le moindre mouvement reviendrait à se suicider. Enfin, celui qui paraissait être le chef poursuivit de sa belle voix aux accents chantants et s’écria que nous devions mettre nos mains sur la tête et nous lever sans opposer de résistance. Une fois de plus nous avons obéi. A quoi bon résister ? Nous ne comprenions pas ce qu’on pouvait nous reprocher. S’opposer aurait été inutile, puisque nous étions de toute manière innocents. Quel que soit notre crime.
Les policiers ont entrepris ensuite de nous menotter. Un par un. Barnes s’est débattu comme un beau diable, donnant bien du fil à retordre à l’agent chargé de le neutraliser. Finalement il fut plaqué au sol par deux autres inspecteurs et il se calma. Momentanément. Bien que son visage aux traits tordus témoigne de sa rage. Carre, pour sa part, se laissa faire passivement, sans témoigner la moindre émotion. Comme s’il était ailleurs. Horn, quant à lui, riait bêtement. A croire qu’il était convaincu de se trouver entre les mains de quelques fans avides d’autographes. Il adressait d’ailleurs de bienveillants sourires à chaque gendarme. Un peu plus et il allait leur serrer la main. De son côté, O’Neil continuait à fumer son joint comme si de rien n’était, recrachant sa fumée sur les pandores, insensible à ce débordement de violence. Moi, par contre, je ne comprenais plus ce qui se passait. Je me suis laissé faire, mais j’avais plongé profondément dans un cauchemar effroyable. J’ai vu les lumières de la pièce devenir plus étincelantes, les murs se réfléchir de lueurs aveuglantes. Bref j’étais en plein rêve. Et j’ai longtemps cru que ceci n’était pas réel, que je me trouvais dans mon lit, aux côtés de Valérie. J’ai attendu que le réveil sonne et que je sorte de ce monde inconcevable, mais le policier qui refermait les bracelets d’acier sur mes poignets ne disparut pas. Au contraire, il était on ne peut plus réel. Comme vous et moi. J’ai soudainement paniqué et mon cœur s’est mis à battre de plus en plus fort dans ma poitrine, au point de faire naître au creux de mon estomac la plus horrible des angoisses.
Ils nous ont emmenés au dehors, là où attendaient quatre fourgons blindés de couleur bleue. L’air était agréablement frais et un vent léger soufflait. Une belle journée ma foi. Chaque membre du groupe est monté dans un véhicule. Le but de la manœuvre était clair : il s’agissait de nous séparer. Pourquoi ? Je n’en avais alors pas la moindre idée. A ce moment j’étais encore convaincu que nous avions été appréhendés pour possession de drogue. Et vu la quantité minime j’espérais bien que les charges retenues contre nous ne soient pas très importantes. Le convoi s’est ébranlé, dans un tintamarre de sirènes hurlantes. J’avoue que ce bruit m’a fortement énervé. Parce que je ne pensais pas que ceci soit nécessaire vu nos fautes. Fallait-il vraiment attirer l’attention sur nous ? Au travers du grillage du véhicule je ne voyais pas grand chose de Clède et de ses environs. J’ai donc renoncé à me plonger dans cette observation ma foi fort inutile. J’ai alors reporté mon regard sur les deux agents chargés de m’escorter ou de me surveiller. Ils n’avaient pas vraiment l’air sympathique avec leur figure de militaires. Pire, ils avaient même l’air carrément mauvais, parce que je leur ai trouvé des regards chargés d’animosité. J’ai essayé de leur sourire, histoire de détendre l’atmosphère pesante qui régnait dans cette boite de métal, mais ils ne m’ont pas répondu. A croire qu’ils n’étaient que des machines dénuées de toute expression. Quand j’y repense aujourd’hui, je me dis que ça devait être le cas. On ne peut pas afficher un visage si neutre. Des poupées de cire, voilà ce qu’ils étaient.
Le convoi est arrivé devant le commissariat de la ville et quand il se fut arrêté en un rang parfait, les portes des véhicules ont été ouvertes brusquement. Deux inspecteurs à nos côtés, nous avons été poussés sans ménagement vers le bâtiment. Barnes, encore lui, fit une esclandre, refusant d’avancer, arguant qu’il allait se plaindre à qui de droit pour le traitement enduré. Je ne sais pas si ses gardiens l’ont brutalisé dans le fourgon. C’est possible. Mais vu l’agacement qu’il provoquait en moi, j’imaginais bien ce que les agents devaient éprouver à son égard. Il aurait bien mérité une ou deux claques. Ainsi, il essaya de freiner son avancée vers le commissariat, hurlant à tous ceux qu’il croisait qu’ils allaient passer un sale quart d’heure. Puis il se mit en tête de relever le nom de chaque policier, l’appelant ensuite par son prénom pour lui hurler qu’il finirait à la circulation. Les hommes en ont eu marre de son manège et ils l’ont poussé violemment au sol. Ce n’est pas moi qui les en blâmerai. Barnes s’est alors mis à beugler encore plus fort. A ce moment, le chef de l’expédition l’a frappé sur la tête de la crosse de son revolver. Et enfin le silence régna. Chacun de nous avons remercié ce sauveur providentiel et, tandis qu’on nous emmenait vers la bâtisse, Barnes fut porté par ses gardiens, groggy, l’air bien misérable.
Je crois que c’est à cet instant que la peur est venue m’enserrer de son étau glacial, étendant sa poigne jusqu’à la base de ma nuque. Je me suis demandé ce que nous avions commis comme crime pour mériter un pareil traitement et j’ai imaginé que nous serions conduits au sous-sol du commissariat. Dans une cellule à l’abri des regards. Pour qu’on nous exécute en toute discrétion.
Mais ce ne fut pas ce qui se passa. Au contraire, mes pandores m’escortèrent jusque dans un bureau au premier étage où m’attendait un inspecteur. La pièce était classique, tout à fait typique d’un poste de police. Sans aucune fioriture ni fanfreluche : un grand secrétaire en bois et métal, une chaise à roulettes de couleur bleu foncé, une armoire grise, une moquette de la même couleur, des murs blanc, un poster vantant les mérites du métier et une bibliothèque supportant une multitude de classeurs noirs. Sans oublier une large baie vitrée qui donnait sur la mer. Et un ordinateur sur le bureau, des stylos à foison, des trombones, un dossier grand ouvert, probablement le mien, ainsi qu’un cartable. L’homme ne revêtait guère plus de fantaisie. Il était peigné simplement, des cheveux châtains gominés et coupés parfaitement, un début de calvitie qu’il cherchait à dissimuler artificiellement à l’aide de quelques mèches, une moustache bien entretenue. Son visage était neutre, juste un peu plus bronzé que le commun des mortels. Seuls ses yeux marron, des yeux scrutateurs sortaient de l’ordinaire. J’avoue qu’il m’effrayait, parce qu’il ressemblait à une machine implacable. Une sorte de super-calculateur capable de percevoir tous vos méfaits, même les plus anciens, même les plus minimes. Et de les transformer en affaire d’Etat. Oui, il avait l’air redoutable. Et il le fut.
Il m’a invité à m’asseoir sur une chaise en bois sise en face de lui et a congédié mes gardiens. Puis, il a passé une main sur sa figure. Lentement. Comme s’il cherchait à se réveiller. J’ai immédiatement compris sa tactique : il essayait de se faire passer pour plus sot qu’il n’était. Il s’agissait là d’une astuce traditionnelle qu’utilisent les gens chargés des interrogatoires. Se faire passer pour quelque de relativement stupide était le moyen idéal d’amener le suspect à avouer des crimes. L’autre consistait à se faire apprécier par l’interrogé, en partageant par exemple des soi-disant expériences communes. Bref à faire croire qu’il me comprenait. Et il employa ces deux méthodes à la perfection. Je suis même tombé dans le panneau. Sans même m’en apercevoir.
Il m’a donc adressé la parole, d’un air amorphe, souriant même et révélant ainsi des dents d’une blancheur parfaite. Mais son sourire paraissait totalement faux. Et ses yeux toujours aussi scrutateurs. Il y a des choses qui ne peuvent disparaître ainsi.
« Salut Sam. Tu permets que je te tutoie. Je suis un grand fan de « Zombies »
- Si ça peut vous faire plaisir, rétorquai-je en évitant de le regarder, observant plutôt la rue qui donnait sur la plage, là où de nombreuses personnes déambulaient, des couples pour la plupart.
- Je te demanderais bien un autographe. Mais vu les circonstances, je crois que c’est un peu déplacé, poursuivit-il en s’asseyant plus profondément dans sa chaise. »
Puis, il vit que je m’agitais, cherchant à faire circuler un peu de sang dans mes poignets enserrés par les menottes. Il reprit alors de son ton affable :
« Je t’enlèverais bien cela, mais tu connais le règlement. Remarque, je n’aime pas vraiment ce qui y est écrit. »
Je ne répondis rien, restant prostré dans mes pensées. Face à ce silence, il prit une voix encore plus sympathique :
« Comment avance votre album ? Nous sommes nombreux à l’attendre.
- Ca n’allait pas trop mal jusqu’à aujourd’hui, intervins-je, énervé.
- Oui, j’imagine. Pardon pour ce débordement de brutalité. Ce n’est pas moi qui ai ordonné cette intervention. Je voulais que tu le saches.
- Pas de problème.
- Bon, je pense que tu as hâte que tout ceci se termine. Moi aussi. Nous serons contents de rentrer chacun chez soit, n’est-ce pas ? Venons-en aux faits. »
Malgré ses paroles, il se replongea dans un silence pesant, cherchant une feuille dans son dossier. Il le lâcha sur la moquette, s’excusa, le relâcha, puis chiffonna quelques pages en le déposant sur son bureau. Un vrai maladroit. Puis rouge de honte, il commença :
« Vous étiez à Home Valley il y a de cela trois mois et demi. Le 21 juillet pour être exact. C’est juste ?
- Possible, rétorquai-je en haussant les épaules, frémissant soudainement parce que je comprenais où il voulait en venir. Je ne me rappelle plus de la date exacte. Il y a eu tellement de concerts.
- C’était le 21 juillet, Sam. J’ai ici le programme de votre tournée. Peu importe. Ce n’est pas très important non ?, demanda-t-il comme s’il n’en était pas certain. Un beau moment à ce que je me souviens.
- Vous y étiez ?
- Euh… non, bafouilla-t-il, postillonnant. Mais un collègue m’a raconté. Bref, c’était un magnifique concert. Comment ça s’est passé après ?
- Comme d’habitude, mentis-je. On est rentré à la villa et on a fêté tout ça. Avant de nous endormir. Parce que le lendemain il y avait de la route à faire pour rentrer à Clède.
- Ah oui, la villa, répondit-il dans un murmure, pensif, une main posée sous son menton. C’est votre manager qui l’avait louée, n’est-ce pas ? Comment elle s’appelle déjà ?
- Yasmine.
- C’est juste. Mademoiselle Yasmine Dark, reprit-il en lisant une autre feuille, le doigt posé sur une ligne comme s’il peinait à le déchiffrer. Une bien belle femme. Non ?
- Possible, répliquai-je à nouveau, les mâchoires serrées.
- En tout cas moi je trouve qu’elle est magnifique. On rêverait tous d’avoir une épouse comme elle hein ?, me lança-t-il en clignant de l’œil, tel le plus vil des porcs. Généralement quand elles sont belles, elles sont stupides. Mais pas Yasmine Dark. Enfin c’est ce qu’il m’a semblé.
- Oui, elle est plutôt intelligente.
- Petit veinard !, s’exclama-t-il en me souriant.
- Pourquoi ?
- Tu te l’es faites non ?, questionna-t-il soudainement en élargissant encore son sourire.
- Je ne vois pas de quoi vous parlez. Nous n’avons eu que des rapports strictement professionnels.
- Tu parles d’elle au passé, intervint-il à nouveau sérieux. Elle n’est plus là ?
- Non. Elle nous a quittés après la tournée. Elle est partie bien loin. Je ne sais pas pourquoi. Ni où.
- C’est dommage, reprit-il, rêveur. Elle était là quand vous avez fait la fête dans la villa ?
- Non.
- Il y un petit truc qui m’embête dans ce que tu as dit Sam, m’interrompit-il soudainement, l’œil inquisiteur. Oh rien qu’une broutille. Mais toi et les autres membres de « Zombies » vous affirmez à qui veut l’entendre que votre manager est partit dans un pays lointain pour se ressourcer. Pourtant tu viens d’affirmer que tu ne sais pas où elle est, ni pourquoi elle y est. »
Il m’avait coincé. J’ai réfléchi très vite, les yeux toujours posés sur la plage baignée de soleil, puis j’ai repris, d’un ton chargé d’assurance :
« On a raconté ça parce qu’on ne voulait pas lui faire du tort. Sinon jamais elle ne retrouvera un job de manager.
- C’est tout à fait louable, affirma-t-il en acquiesçant. Sauf que je sais tout, finit-il en me fixant de son regard dur, révélant aussi son vrai faciès : celui d’un redoutable professionnel de l’interrogatoire. »
Puis, m’adressant un sourire moqueur, il poursuivit :
« Je voulais juste que tu m’en apportes la preuve irréfutable. En déclarant que votre manager est partit en voyage et surtout en parlant d’elle au passée, je sais à présent que toi et tes camarades êtes bien coupables. Parce que je sais que tu mens. Tu ne l’aurais pas fait, j’aurais pu encore en douter. »
J’étais abasourdi. Comment pouvait-il être au courant ? Qui avait parlé ? Seul les membres du groupe étaient au courant de ce qui était arrivé à Yasmine. A moins qu’il n’y ait eu un témoin extérieur. Mais j’en doutais fortement. Alors était-il possible que l’un d’entre nous ait trahi ? L’inspecteur m’apporta bien vite la réponse :
« Tu m’as l’air bien surpris, Sam. Cette surprise équivaut à de la culpabilité, continua-t-il d’un ton chargé d’animosité et prenant un air plus sûr de lui. Tu te demandes comment nous sommes au courant de vos frasques de cette nuit ? C’est très simple. Mais je ne crois pas que ça va te plaire. Peu importe, déclara-t-il après un temps, un sourire de triomphe soulevant sa moustache. Je ne peux résister au plaisir de te dire qui t’a vendu. C’est ta femme. Hé oui, ta chère femme. »
Le coup fut rude. Horriblement rude. Estomaqué, je restai cloué sur cette chaise, la bouche ouverte, les yeux exorbités, le corps traversé de mille décharges électriques. Comment se pouvait-il que mon épouse sache ce que nous avions fait ce soir-là ? Qui le lui avait dit ? Et pourquoi avait-elle cru bon de courir à la police pour nous dénoncer ? Dès cet instant je n’ai eu qu’un seul désir : punir Valérie. Parce que je l’ai haït comme jamais je n’avais haït quelqu’un.
Chapitre 16 : stèle
Valérie a appuyé sa tête contre la vitre de la véranda. Doucement, elle pleure, mouillant son doux visage, les larmes venant s’échouer le long de son cou. Des larmes amères. De ses petites mains aux ongles vernis de mauve, elle s’accroche désespérément au verre, glissant sur sa surface lisse, laissant des marques de doigts. De la buée se forme au contact de son souffle chaud, dessinant de fantasques formes. Autant de chef-d’œuvres qui resteront à jamais ignorés. Elle se demande comment son couple autrefois heureux a pu en arriver là. Qu’est-ce qui les as amenés à se détester, au point de souhaiter qu’il arrive malheur à l’autre ? Et pourquoi ? Pourtant, malgré tout cela, elle ne peut s’empêcher aujourd’hui d’aimer encore son époux. Même s’il l’a trompée à de multiples reprises, même s’il l’a salie, même s’il a commis un acte ignoble. Parce qu’il a quelques excuses à faire valoir. A présent qu’elle connaît la vérité, il peut être absout de certains de ses péchés. C’est au contraire elle qui se sent coupable. Coupable premièrement de l’avoir vendu à la police. Coupable ensuite de l’avoir abandonné à son sort. Coupable enfin de l’avoir momentanément oublié. Et elle souhaiterait maintenant qu’il lui pardonne. Mais le peut-il vraiment ? Sa faute n’est-elle pas irréparable ? Elle aimerait tant qu’il franchisse maintenant le pas de la porte, qu’il lui sourie et qu’il dise qu’il l’aime. Et surtout qu’il lui déclare de sa voix envoûtante que tout est oublié.
C’est hélas impossible. Du moins tout porte à y croire, puisque la maison reste vide malgré ses espérances. Seule l’horloge continue à égrener les secondes. Les secondes qui lui restent à vivre. Mais ça elle ne le sait pas. Parce que le compte à rebours vient de débuter. Depuis peu de temps. Il est sorti de l’immeuble où il loge. Ses chaussures impeccablement lustrées, des chaussures dans lesquelles on pourrait se mirer, avancent sur la chaussée. Elles claquent sur le béton. Tapant en cadence les pas qui le reprochent de sa victime. Il s’arrête un instant, s’allume une cigarette. La lueur rougeoyante de son briquet illumine un court moment son visage, révélant des traits magnifiques. Puis il reprend sa marche pour finir par monter dans une puissante voiture noire comme la nuit. Une Camaro. Le véhicule de tout mauvais garçon qui se respecte.
Valérie vécut la période qui suivit l’apparition de Yasmine dans le miroir comme un cauchemar éveillé. Au comble du désespoir, elle ne s’arrêtait plus de pleurer, vidant toutes les boîtes de mouchoirs d’une maison redevenue calme et accueillante. Même si Alex Wright était à ses côtés pour la soutenir, elle ne parvenait pas à reprendre le dessus. Car elle avait honte. Honte d’avoir osé dénoncer son mari. A ses yeux, il s’agissait là de la pire des trahisons et elle se dégoûtait. Certes, elle n’avait fait qu’écouter les conseils du majordome. Mais n’avait-elle pas accepté de vendre son âme ? N’aurait-elle pas dû se taire et garder les horribles révélations pour elle ? Oui, elle en était convaincue. Pourtant il était bien trop tard pour faire machine arrière. Le mal était fait.
Ainsi, Wright l’épaulait, la consolant du mieux qu’il pouvait, la serrant dans ses bras à chaque fois que cela s’avérait nécessaire, essayant de la faire sourire. Ce qui était impossible vu son chagrin. Chaque jour il posait une rose sur le plateau contenant son repas. Cette attention était charmante, mais cela ne suffit pas davantage à lui faire retrouver la joie d’antan. Leur attirance mutuelle n’était que platonique. Jamais ils ne s’embrassèrent. Il n’y eut que des gestes tendres, des caresses, des regards chargés de sentiments, des accolades. Et énormément de silences évocateurs. Il lui plaisait, elle le trouvait beau, intéressant, drôle, sensible, mais il ne pouvait remplacer Sam. Même si ce dernier aurait mérité qu’elle le trompe à son tour. Pourtant comment penser à cela en pareil moment ? Elle n’avait aucunement envie de lier une nouvelle relation sentimentale, elle ne pouvait davantage donner de l’amour à quelqu’un. Non, tout ce qu’elle souhaitait c’est qu’on la laisse enfin seule et qu’elle puisse s’apitoyer sur son sort. Comme cela devait être. Comme d’habitude.
Au fur et à mesure que les jours passèrent, elle apprit que son mari était en prison, dans l’attente des résultats de l’enquête. La caution fixée pour sa libération, ainsi que celle des autres membres du groupe, était si exorbitante qu’il était vain de vouloir la payer. Cette somme avait été décidée de telle manière qu’aucun d’eux ne sorte de ces murs. Car en vérité, le chef de la police de Clède avait les musiciens de « Zombies » en horreur. Il souhaitait faire un exemple avec leur tête. Tout simplement parce qu’il les considérait comme des intrus, de dangereux semeurs de troubles, des séditieux. Des rumeurs laissaient même entendre que ce dernier considérait Barnes, O’Neil, Carre, Horn et Sam comme des membres d’une secte satanique. D’autres affirmaient qu’il désirait les voir derrière les barreaux d’une cellule, parce que son fils était un fan du groupe et que le père n’appréciait pas cette musique de sauvage. Bref, les racontars allaient bon train et chacun rajoutait un peu d’huile sur le feu en laissant vagabonder des propos la plupart du temps non vérifiés. Il fallait avouer que le sujet avait le mérite d’intéresser toute la ville. La notoriété des cinq garçons y était pour beaucoup. Si de nombreux admirateurs campaient maintenant devant la prison, les détracteurs de « Zombies » faisaient de même, agitant des pancartes aux propos peu courtois devant les caméras de télévision. Chaque soir le journal de la chaîne nationale dressait un portrait de la situation et la presse analysait avec moult termes scientifiques le pourquoi et le comment de l’arrestation du groupe. A vrai dire, personne ne savait vraiment ce qu’on leur reprochait. Donc tout le monde brassait du vent. Certains pensaient que les musiciens étaient accusés de trafic de drogue, d’autres d’incitation à l’émeute, tandis que les plus fervents adversaires des jeunes hommes affirmaient qu’ils avaient sacrifié plusieurs vierges sur l’autel de leur démence.
La réalité était toute autre comme le savait désormais Valérie. Et ça ne la rassurait guère. Car pour l’instant, la police n’avait trouvé aucun corps. Il est vrai que Yasmine avait été jetée à la mer, lestée de pierre qui plus est et qu’en conséquence son cadavre avait bien pu être emporté au large. Face à ce manque de preuve qui risquait de mettre en péril son accusation, le procureur en charge de l’affaire ordonna des perquisitions dans la villa de Home Valley. Puis au domicile de chaque membre du groupe. La jeune femme ne savait pas s’il avait trouvé des pistes intéressantes. L’homme gardait un mutisme énervant. Tout ce qu’elle apprit de la bouche d’un inspecteur un peu trop bavard, au moment d’une fouille dans la propriété, c’est que Yasmine n’avait jamais été déclarée disparue pour la simple raison qu’elle n’avait plus de famille. Ce qui la rendit encore plus sympathique aux yeux de Valérie. Car désormais, elle se sentait investit d’une mission à l’égard de cette dernière. Elle se devait de la venger.
Voilà où elle en était de ses pensées quand les choses se compliquèrent encore. Tandis qu’elle végétait dans sa chambre, pleurant tant et plus et couchée en boule sur son lit, elle se mit à réfléchir plus posément. Une semaine avait passé depuis l’arrestation de Sam. Ses pensées étaient donc plus claires. Ne pouvant retourner travailler vu que la presse n’avait de cesse de la harceler pour obtenir des réponses, elle devait se murer dans sa maison, le service de sécurité payé par son mari se chargeant du respect de son intimité. Wright faisait le reste. Elle n’avait donc qu’une seule chose à faire, à part pleurer bien évidemment : penser, réfléchir, se poser des questions pour tenter d’y apporter des réponses.
Elle pensait avoir agit de manière sensée en dénonçant les méfaits de son mari et de ses camarades. N’importe qui aurait agit ainsi. Face à une telle horreur, il est impossible de rester muet. Elle devait parler. D’autant plus que Sam la dégoûtait. Il l’avait trompée, il lui avait menti, il s’était fichu de leur amour et surtout de leur mariage. Il méritait donc ce qui allait lui arriver. Sauf qu’après quelques jours elle avait envie de lui pardonner ses erreurs. Parce qu’elle l’aimait encore. Malgré l’affront subit. Bref un sentiment fait de dualité l’habitait : la haine et l’amour. Comment concilier cela ? Un moment elle le détestait et ne souhaitait qu’une seule chose : qu’il croupisse derrière des barreaux pour le restant de ses jours, qu’il paie pour l’éternité, qu’il soit à jamais damné. Puis la seconde d’après, elle voulait qu’il revienne à ses côtés, qu’il la serre dans ses bras, qu’il lui dise que tout était terminé. Mais voilà, il y avait sa faute. Pas le fait qu’il ait couché avec une autre femme. Non, cela pouvait s’oublier, difficilement certes, mais ça serait possible. Par contre le viol et l’assassinat de Yasmine étaient bien trop ignobles pour être effacé aussi simplement. Alors que faire ? Attendre que la justice tranche ? Refaire sa vie, bien loin d’ici, avec un autre homme, Wright par exemple ? Non, c’était impossible. Elle n’en pouvait plus. Elle ne pouvait en supporter davantage. Attendre était une épreuve insurmontable. Car s’il était acquitté, n’aurait-il pas envie de la tuer après sa trahison ? Et s’il était condamné ? Comment agirait-elle ? Irait-elle le voir tous les jours ? Ou feindrait-elle de l’ignorer ? Ce qui la ramenait à la dernière éventualité. Elle ne pouvait rester plus longuement à Clède. Elle devait penser à bâtir quelque chose de nouveau, ailleurs. Mais son existence n’était-elle pas justement dans cette ville ? N’était-ce pas son territoire à elle aussi ? Ce n’était pas elle qui avait commis un crime, alors pourquoi se punir en partant ? Elle avait tout autant le droit de vivre à Clède que Sam. Décidément la situation était inextricable.
Epuisée, Valérie décida de monter dans sa Jeep, contre l’avis de Wright qui voulait qu’elle se repose et contre celui des gardes qui craignaient que la presse ne la suive. Mais elle envoya balader tout ce petit monde et démarra rageusement, heureuse de leur échapper pour un temps. Elle roula longuement, sans vrai but, longeant la mer. Puis, elle fut accablée de milliers d’images d’un bonheur aujourd’hui détruit. Un bonheur au goût acre de vieux souvenir poussiéreux. Son désespoir fut tel qu’elle en éprouva un haut le cœur. Et la réponse à toutes ces questions lui apparut soudainement au travers de puissantes larmes. Il restait une quatrième possibilité. Le suicide. Ainsi finis les problèmes.
Elle possédait justement l’arme pour y parvenir tout de suite. Sa voiture. A sa droite la falaise surplombait la mer. C’était très simple. Un coup de volant et ses cauchemars trouvaient instantanément leur terme. Sans réfléchir plus longtemps, elle appuya sur la pédale des gaz. Le compte tour atteignit le chiffre de 6000 tous par minutes, alors que le moteur grondait sauvagement dans l’air frais de cette après-midi ensoleillée. Puis, elle appliqua son plan et dériva doucement vers le bas-côté. Les pneus dérapèrent dans la caillasse, geignant, perdant leur adhérence. La Jeep fit une première embardée qui l’envoya taper de la tête dans le plafond. Elle sanglota davantage à ce contact violent, le corps déchiré par la peine. Et à une vitesse folle elle vit s’approcher le vide, de gros cailloux roulant sous la carrosserie, provoquant un tintamarre effrayant. Mais dans un dernier sursaut de conservation, elle planta sur les freins, ne comprenant pas ce qu’elle faisait. Peut-être fut-ce à cause de cette image qui s’inscrivit dans son esprit. Celle d’un Sam rayonnant, lui souriant, si beau, si aimant, celui qui avait ravit son cœur. Celui qui lui avait donné tant de bonheur. Et tant de tendresse. La voiture glissa désespérément, ne parvenant pas à retrouver un peu de prise sur ce terrain meuble. Comprenant que l’inévitable allait se produire, serrant les dents, hurlant de toute la force de ses poumons, elle braqua les roues vers la gauche, espérant revenir vers la route si sécurisante. La Jeep sauta par-dessus un gros rocher, manquant se renverser. Puis quand elle retomba sur le sol, elle finit par s’arrêter dans un grand nuage de poussière. Quelques cailloux roulèrent en contre-bas, s’échouant dans la mer, dans un petit bruit caractéristique qui lui fit comprendre à quel point elle était passée près de la mort. Effondrée sur son volant, le front affichant une large estafilade d’où coulait un peu de sang, elle se mit alors à pleurer encore plus fort. Tout son être était secoué par de violents sanglots, au point de l’empêcher de respirer. Ses cheveux châtains retombaient en boucles disgracieuses sur ses traits congestionnés par le chagrin et son maquillage coulait sur ses joues empourprées. Elle s’était cassé deux ongles dans la périlleuse manœuvre, mais elle n’en ressentit pas la douleur. Parce qu’elle était à mille lieux de telles préoccupations matérielles. Elle gémit durant de longues minutes, les yeux embués de larmes, le visage empreint de tristesse, faisant peine à voir. Si misérable, elle ressemblait à une enfant malheureuse, une petite chose qui ne comprenait pas pourquoi le monde pouvait être si mauvais et injuste. Puis, reprenant peu à peu ses esprits, elle murmura d’une voix geignarde, repartant dans des pleurs plus forts encore :
« Qu’ai je fais ? Mais qu’ai-je fais ? Je n’avais pas le droit de te trahir de la sorte. Non je n’avais pas le droit. J’aurais dû te parler avant. Te demander des explications. Te laisser te défendre. Je devais t’accorder cette chance. A présent, je dois t’aider à t’en sortir. »
Chapitre 17 : fantôme
Après l’interrogatoire, nous avons été immédiatement écroués et placés en prison dans l’attente de notre jugement. Nous étions donc accusés de viol et de meurtre sur la personne de notre manager, Yasmine Dark. Durant tout le temps que dura ma détention, je ne fus jamais au courant de l’avancement de l’enquête. A vrai dire, je m’en fichais éperdument. Tout ce que je sus, ce fut que jamais plus je ne revis les autres membres du groupe. Nous avions en effet été séparés dès notre arrivée à l’établissement pénitentiaire. Ils furent sans doute par la suite placés chacun dans une aile du bâtiment. Pourquoi un tel comportement à notre égard ? Je n’en sais guère plus. Peut-être les policiers voulaient-ils éviter qu’on se parle pour préparer une défense solide.
Ca ne m’intéresse pas. Tout ce qui comptait alors à mes yeux fut assurément le nouveau logis dans lequel j’ai dû passer plus de vingt jours de ma minable existence. Un rectangle de deux mètres sur cinq. Bref, c’était bien trop petit pour moi après avoir vécu dans une maison de plus de trente pièces. On y pénétrait par une inévitable porte en métal d’un orange de très mauvais goût. Le sol et les murs étaient également de cette couleur, le plafond virant davantage vers le jaune pâle. Un judas permettait aux gardiens de jeter à tout moment un coup d’œil indiscret dans la pièce. Sur la gauche étaient placés un lavabo et un miroir, de style tout à fait militaires. En un mot : spartiates. Puis on trouvait des toilettes dans une sorte de cage en bois, juste ce qu’il fallait pour avoir un minimum d’intimité. Et enfin un lit composé d’une planche, d’un matelas de mousse et de draps sentant le désinfectant. Sans oublier la fenêtre. Une fenêtre haut perchée, grillagée, sale, qui empêchait de distinguer quoi que ce soit et qui ne laissait guère plus pénétrer de lumière dans la cellule. Désormais, je compris que je n’aurais plus la joie de voir le paysage de ma chère ville. Du moins pas autrement que derrière des murs. Et cette seule pensée suffit à me déprimer. Au point de verser peu à peu dans un semblant de folie.
Mes journées se déroulaient à un rythme horriblement lent. En effet, les heures semblaient ne jamais passer. A croire que toutes les horloges de cette satanée prison restaient coincés sur le même chiffre. Chaque matin j’étais réveillé à 6h00 par le gardien, comme tous mes congénères. J’avais 30 minutes pour me préparer, puis il fallait se présenter au réfectoire pour déjeuner. Je croisais alors mes compères de peine, les autres prisonniers. Mais je ne les connaissais pas. De toute manière ils ne m’intéressaient pas. Parce que je ne leur parlais pas, eux non plus d’ailleurs et cette situation me convenait parfaitement. Même si trop souvent j’avais l’impression qu’ils m’observaient lorsque j’avais le dos tourné et qu’ils nourrissaient de sombres desseins à mon sujet. Mais je le répète, je m’en contrefichais, car plus rien n’avait vraiment d’importance désormais. J’étais anéanti. Tout simplement. Arrivé au bout du chemin, celui qui se terminait en cul-de-sac au-dessus d’une haute falaise. Je n’avais plus que deux choix envisageables : sauter ou rester là, les bras ballants, jusqu’à ce que la mort m’emporte. Pour l’heure, j’hésitais encore quant à la décision à prendre. D’ici peu quelqu’un allait me proposer une troisième solution, une solution que je n’aurais jamais crue possible. Et pourtant ce fut la meilleure de toute ma minable vie. J’ai rebroussé chemin, je suis revenu sur mes pas et j’ai emprunté une autre voie. Celle qui était caché derrière d’épais buissons. Celle qui pouvait paraître effrayante mais qui n’en avait finalement que l’apparence. Car au-delà de cela, il y avait une lumière magnifiquement attirante.
Mais je m’éloigne encore de mon sujet. Nous devions donc déjeuner dans le vaste réfectoire. Des groupes se créaient, selon les affinités et des règles qui m’échappaient totalement. Moi, je me retrouvais toujours seul en bout de table. Ce qui me contentait parfaitement. Puis, un gardien me ramenait à ma cellule. Il laissait toujours la porte ouverte car j’avais le droit d’errer durant toute la journée entre les murs de la prison. A ma guise. Je ne travaillais pas, contrairement aux autres détenus employés aux divers services de l’institution, parce que je n’étais pas encore intégré au système pénitentiaire vu que mon jugement n’était même pas prononcé. Et si j’avais le droit de sortir, je préférais me vautrer sur mon lit et lire durant la majeure partie de la journée. Quand j’avais besoin tout de même de m’aérer l’esprit, je marchais dans la cour, un carré d’une centaine de mètres, la tête toujours haute, le regard perdu dans la contemplation des mouettes qui passaient dans le ciel, juste au-dessus des miradors. Je goûtais avec joie à l’air frais qui caressait mon visage barbu, manquant parfois de pleurer. Parce que je savais que désormais j’allais passer toute mon existence ici. Tel un animal. Un animal pris au piège qui jamais plus ne ressortirait de ce cube de béton. Qui jamais plus ne se produirait sur scène, au milieu de milliers de fans déchaînés. Qui jamais plus ne connaîtrait la joie de dormir aux côtés d’une femme. Désormais mon quotidien allait se résumer à compter les jours et à cocher les cases d’un calendrier imaginaire. Jusqu’à ce qu’enfin je meure. Dans l’anonymat le plus complet.
Quand la nuit tombait sur la cité, enveloppant la prison de son voile angoissant et que des bruits inquiétants agitaient les couloirs déserts, je pleurais, osant exprimer mon désespoir et longtemps mes sanglots résonnaient dans la cellule. C’est durant ces moments-là que je réfléchissais. Des réflexions qui toutes aboutissaient à la même conclusion. Je haïssais ma femme pour ce qu’elle avait fait. Me dénoncer avait été sa pire erreur. Car elle m’avait trahi. Oui trahi, c’est bien le mot. Et ce comportement ne pouvait être pardonné. Même si moi aussi je n’avais pas agi de manière particulièrement chevaleresque envers elle. Mais le résultat était bien pire qu’un simple adultère. Parce qu’elle m’avait enlevé tous mes rêves et mes espoirs. En quoi croire aujourd’hui ? Mon avenir ne s’annonçait pas sous des jours ensoleillés. J’étais en prison bon sang ! Tandis que Valérie vivait libre. Et ceci valait tout à mes yeux. C’est pour cette raison que je décidai qu’elle n’existait plus. Je l’ai oubliée dès cet instant. Comme on oublie un mauvais souvenir. Et je l’ai enterrée sous des monceaux de terre.
Certes, je méritais mon sort. J’avais violé et tué Yasmine. Je devais payer. Ce fait ne me dérangeait aucunement. Mais avoir été dénoncé par ma propre épouse dépassait l’entendement. Ne nous étions-nous pas juré fidélité ? La fidélité ne signifiait-elle pas que malgré les actes, on ne devait jamais, je dis bien jamais, vendre l’âme de l’autre pour apaiser sa bonne conscience ? Valérie aurait dû me parler. Non pas pour me comprendre ou pour excuser mes crimes. Mais pour au moins m’avertir de ses desseins. Je ne l’aurais pas tuée pour éviter la prison. Je ne l’aurais pas menacée non plus. Seulement m’avertir de ce qu’elle escomptait faire, à savoir me donner à la police, m’aurait peut-être permis de me préparer à l’inévitable. Et était-il bien nécessaire d’emmener avec moi dans ma chute les autres membres de « Zombies » ? Ils étaient tout autant coupables que moi, c’est vrai, mais ils n’avaient pas violé Yasmine. Ils n’étaient donc pas autant immoraux que moi. Oh d’accord, Barnes m’avait poussé à le faire. Mais il ne m’avait pas menacé non plus. Regardons la vérité en face, j’avais agi selon ma propre conscience. Sauf que ce soir-là, quelque chose d’étrange était survenu. Je ne comprends toujours pas ce qui a pu se passer. A Home Valley nous avons plongé dans la folie. Oui, nous avons été rendus dingue par la cause d’un phénomène étrange. Je ne cherche aucune excuse à mes actes, mais force m’est faite d’avouer que les événements de cette nuit sont irrémédiablement marqués du sceau de l’étrange. Jamais nous n’aurions agis ainsi. Jamais. Car nous n’étions plus nous-même. J’en suis encore certain aujourd’hui.
Je me souviens à présent de cette soirée où je demandai à Yasmine de me pardonner, de me laisser une unique chance de lui dire à quel point j’étais désolé, pleurant toutes les larmes de mon corps sur le cousin de paille de ce lit trop dur. Dégoûté par ma propre personne, je me frappais tant et plus, ignorant la douleur, suppliant Dieu d’accomplir un miracle et de faire que Yasmine revive. Quand mes prières furent exaucées.
J’ai d’abord vu une forme vague se dessiner devant mes yeux écarquillés, juste près du mur qui me faisait face. Une sorte de plasma mouvant, de couleur claire, une sorte de halo lumineux. Puis cette chose est devenue une silhouette humaine. J’étais stupéfait et assurément ridicule, probablement la bouche ouverte, quand elle est apparue juste là, devant moi. Yasmine. Ma fée. L’égérie de mes nuits. Celle qui avait peuplé mes rêves d’adolescents et m’avait rendu heureux comme jamais. Celle que je vénérais plus que tout. Oui, elle était tout près du lit, toujours aussi belle avec ses longs cheveux noirs flottant au gré d’un vent imaginaire, le regard angélique, envoûtante, tout bonnement parfaite. Et même si cette vision ne paraissait être qu’un rêve, mais un rêve au goût suave et délicieusement sucré, j’ai cru qu’elle était bien vivante. Je sais aujourd’hui que je ne me trompais pas totalement. Elle était bien là devant moi. Etincelante dans une lumière qui n’éblouissait pas, entourée d’une aura bénéfique. Un ange. Oui, voilà ce qu’elle était. Un ange. Un ange revenu du paradis pour me dire qu’elle m’aimait, que tout était oublié, qu’elle resterait à jamais à mes côtés, que je connaîtrais moi aussi un jour les délices de ce monde tant espéré.
Je me suis mis à pleurer encore plus fort, mouillant ma tenue de prisonnier, les mains tendues vers elle, comme pour chercher à la toucher. J’ai aussi gémi de surprise. De tristesse également. Parce qu’à ce moment je me suis rendu compte à quel point elle avait pu me manquer. Elle représentait tant pour moi. Malgré l’épisode des aventures avec mes camarades d’infortune. De toute manière n’avait-elle pas payé le prix fort pour cette erreur ? C’est donc la voix étranglée par les sanglots, tremblant, incapable de me lever que j’ai commencé :
« Mais… Tu es morte…, lâchai-je d’un air qui voulait dire le contraire, cherchant sur son visage magnifiquement beau la confirmation de ma méprise. C’est impossible…
- C’est un rêve, me répondit-elle de sa voix au charme ravageur, cette voix délicieusement sensuelle aux intonations chantantes.
- Mais ça a l’air si réel, arguai-je. On dirait que tu es là devant moi. Pour de vrai. Et je ne dors pas.
- Si Sam, reprit-elle en souriant d’une façon amusée qui m’arracha d’autres larmes. Tu es en train de dormir, je te l’assure. Quand tu t’éveilleras tu auras tout oublié.
- Mais je ne veux pas !, criai-je dans un murmure, le corps déchiré par une plainte plus violente que tout autre.
- Les choses sont ainsi faites, m’interrompit-elle. Je vais cependant rester longtemps avec toi. Et si tu le veux, je serai là toutes les nuits.
- Bien sûr que je le veux ! Ne m’abandonne plus, je t’en supplie !, hurlai-je, désespéré. J’ai tant besoin de toi. Tellement besoin. Pourtant je ne peux pas te retenir. Tu dois me haïr, finis-je en baissant la tête, n’osant plus la regarder.
- Pourquoi ?
- Pour ce que je t’ai fais, ai-je répondu dans un souffle, attendant le coup de grâce, comme si elle n’était là que pour me punir et m’emmener là d’où elle venait.
- Ce n’est plus important Sam, répliqua-t-elle en riant de ce rire qui m’avait tant apporté de joie, un rire capable d’illuminer une pièce à lui-seul. Il y autre chose que je veux te montrer.
- Quoi donc ?, demandai-je en levant mon regard vers sa silhouette qui faisait naître dans mon corps des sentiments d’amour incommensurable.
- Tu dois saisir comment tu es arrivé ici. Regarde, finit-elle en tendant une main vers la porte. »
Le bois orangé s’effaça pour laisser la place à une sorte de brouillard mouvant dans lequel apparut Valérie. Une Valérie odieusement maquillée, vêtue d’une robe noire trop courte que je ne l’avais jamais vue porter. Elle se tenait sur un tabouret, les jambes croisées, des jambes habillées de collants noirs, comparables à une traînée attendant son prochain client. Un décolleté vertigineux laissait entrevoir ses seins et la douceur de sa peau. Ainsi, elle paraissait terriblement attirante. N’importe qui aurait succombé à son charme. Et c’est ce qui advint. Un homme s’avança vers elle, une cigarette à la main, noir comme la nuit. Je ne vis pas tout de suite son visage, mais il finit par apparaître à la lueur d’un spot éclairant le comptoir du bar. A ce moment précis, je compris que ma femme se trouvait dans une boîte de nuit, en compagnie de Lili et Déborah, ses deux collègues de travail, assises à ses côtés. Et je vis également le visage d’Alex Wright, notre majordome. Je sursautai à cette vision. Yasmine reprit alors d’un ton plus dur :
« Voilà ce que ton épouse faisait alors que tu étais en tournée. Elle sortait chaque soir et t’oubliait. Tu n’existais plus à ses yeux. Elle ne rêvait que d’une seule et unique chose : trouver celui qui te remplacerait. Et c’est bien ce qui arriva. »
Je vis alors Wright embrasser fougueusement ma femme, leurs corps jouant à des jeux interdit au milieu de draps froissés. Notre lit. Impossible de s’y tromper. Ainsi, elle avait osé faire l’amour avec un autre homme dans notre lit. C’était pire que tout. Bien pire que ce que je lui avais fais. Oui, il s’agissait là d’une faute impardonnable. Une faute que j’espérai lui faire payer au centuple. Cependant, je n’eus pas le temps de pousser plus avant mes réflexions teintées de rage, puisque Yasmine continuait :
« Il est devenu son amant. Chaque nuit ils se retrouvaient et forniquaient tels des animaux. Ta femme s’est montrée câline, entreprenante même, nullement réservée. Elle a accepté des choses que jamais elle ne t’a fait. Puis, Wright a accepté de l’aider à t’abattre. Elle voulait une preuve que tu l’as trompais. Avec moi. Ainsi, elle pourrait demander le divorce et mettre tous les torts sur toi. Il s’est mis à suivre le groupe à chaque concert, espérant nous prendre sur le fait accompli. Mais jamais il ne parvint à approcher suffisamment près de notre chambre. Jusqu’à Home Valley. Valérie était aussi là. »
Effectivement, j’aperçus ma femme à ses côtés, cachés derrière une fenêtre donnant sur le salon de la maison. Et ils regardaient, se repaissant de l’horreur qui avait été commise en ces murs, jubilant quand Yasmine mourut. Ainsi, ils avaient leur preuve. Et même mieux qu’une preuve, ils allaient pouvoir m’écarter à jamais. Mais leur plan était infiniment plus diabolique :
« Quand tu es rentré à Clède, Valérie a joué les femmes aimantes, s’efforçant de redevenir celle que tu croyais avoir laissée éplorée. Elle a magnifiquement interprété son rôle. Puis, elle a réussi à te faire accepter l’engagement de Wright en tant que majordome, endormant ainsi ta vigilance. Comment le soupçonner ? Il paraissait tout à fait imperturbable et froid. Un modèle du genre. »
C’était exact. Valérie avait choisi Wright pour ce poste, ceci parmi une bonne vingtaine de candidats. Je lui avais laissé accomplir cette tâche, parce que je pensais à tort qu’il s’agissait davantage de son domaine. En réalité, j’avais enfoncé moi-même le clou qui allait servir à me crucifier.
« Ils ont attendu patiemment que « Zombies » parte pour le studio d’enregistrement, continua-t-elle en me révélant la suite des événements au travers de ce brouillard merveilleux. Ils voulaient te dénoncer à la police au moment où cela ferait le plus mal. Parce qu’ils te détestaient. Surtout ta femme. Tu en veux une preuve ? »
Je n’eus pas à répondre, les images parlèrent d’elles-mêmes. Je vis soudainement Shina, la gentille et douce Shina, notre petite chienne si amusante qui courait dans le jardin, sautant sur Valérie qui tenait une balle à la main. On aurait dit deux amies. L’animal remuait la queue, aboyant, jappant, implorant qu’elle lui donne son jouet favori. Et dans les yeux de Valérie brillait une lueur mauvaise, machiavélique, diaboliquement malsaine. Je sus qu’elle allait faire un sale coup. Et c’est bien ce qui se passa. Elle sourit d’un air mauvais et jeta la balle loin, très loin. En direction du perron de notre maison. Juste à l’instant précis où la fourgonnette du postier débouchait de la route menant à notre entrée. Il y eut un coup de frein brutal, puis un choc épouvantable. Le corps pantelant de Shina fut projeté quelques mètres en avant. Je pus lire toute la détresse éprouvée dans ses yeux. L’incompréhension également. Comment une femme pouvait-elle être si méchante, semblait se dire ma chienne. Comment avait-elle pu oser commettre un tel crime ? Mais il était trop tard, parce que Shina retomba lourdement sur le gravier, le crâne défoncé, la langue pendante. Elle gémit encore une dernière fois, essayant de se relever, comme appelant au secours, agitant un instant l’une de ses pattes. Puis, elle mourut. Sans que quiconque ne vienne l’aider. Et j’ai alors vu mon épouse éclater d’un rire puissant, un rire à glacer le sang.
« Je m’excuse, murmura alors Yasmine en laissant retomber son bras le long de ses hanches superbement dessinées. Je n’aurais pas dû te montrer tout ça, poursuivit-elle en voyant ma mine atterrée, l’air vraiment attristé pour moi.
- Non, répondis-je d’un ton faible et éteint. C’est très bien. Je devais savoir. Mais comment, finis-je dans un souffle.
- Comment je l’ai su ?, m’interrompit-elle en me jetant un regard empreint d’amour. Là où je suis désormais, le monde est différent. Tellement beau, continua-t-elle d’un ton plus exalté. Il s’agit d’une nouvelle vie. Une vie dans la mort. Tu ne peux imaginer combien le bonheur est beau là-bas. C’est encore mieux que tout ce que tu as pu entendre dire à ce sujet. Et j’ai désormais des pouvoirs dont tu ne peux même pas deviner l’étendue. Je suis capable de tout saisir. De tout comprendre.
- Que vais-je faire maintenant ?, lui demandai-je en pleurant à nouveau, la tête tournée vers la fenêtre grillagée de ma cellule, comme si j’allais soudainement saisir quel était mon but. J’aimerais tant être à tes côtés.
- C’est possible Sam, chuchota-t-elle à mon oreille, passant une main sur ma joue. »
Ce contact fut électrisant. Comme une étincelle de joie. Je crois que j’ai dû sursauter. Parce que je ne m’y attendais pas du tout. Peut-être également parce que ça semblait si réel, malgré le fait que je rêvais. Du moins je crois que je rêvais. Je n’en suis plus trop sûr maintenant. J’ai réellement senti ses doigts effleurer ma peau. Des doigts froids, sans vie. Et pourtant agréables au toucher.
Je l’ai regardée approcher ses lèvres des miennes. Ces lèvres que je désirais tant embrasser. Ces lèvres qui m’attiraient et desquelles je ne pouvais plus éloigner mes yeux. Et j’ai écouté ses propos, les traits figés, si fatigué cependant :
« Nous pouvons être réunis pour l’éternité Sam. Mais pour cela, tu dois te débarrasser de celle qui prétend encore être ton épouse. J’ai la solution. Dans la cellule à côté de la tienne, il y a un homme condamné pour meurtres. Il faisait partie d’une organisation mafieuse qui est toujours active. Il connaît des gens possédant une expérience inégalable. Et notamment un tueur à gages particulièrement compétent. Contacte cet homme. Et contre de l’argent, il acceptera de lancer son ami aux trousses de celle qui t’a trompé et trahi. Quand ceci sera fait, je t’appellerai. De toutes mes forces. Et nous serons à jamais réunis. Acceptes-tu, Sam ?, questionna-t-elle enfin en plongeant ses yeux envoûtants dans les miens. »
Je sentis tout mon être décoller vers le plafond, comme si je quittais mon enveloppe charnelle. Et c’était particulièrement agréable. Sensuel même. Je crois même que j’ai eu une érection incroyable et que mon seul désir fut dès lors de retrouver celle qui avait su m’emmener vers des chemins autrefois inexplorés. C’est pour cette raison que j’ai bredouillé un oui bien faible, mais irrévocable.
Chapitre 18 : cadavre
Valérie se tient debout au centre de la cuisine, comme si elle est incapable d’esquisser le moindre geste. L’anxiété probablement. Elle regarde de manière lasse le téléphone posé sur le plan de travail, non loin du réfrigérateur. L’un des nombreux combinés de la vaste maison. Il s’agit du modèle le moins compliqué, celui qui ne comporte que les touches de numérotation et d’appel. Il est vrai qu’il n’est pas nécessaire d’équiper la cuisine d’un prototype luxueux. Il ne sert qu’à dépanner, voilà tout.
Elle attend qu’il sonne enfin. Que Sam se décide à la contacter. Que résonne la petite musique caractéristique, celle d’un thème célèbre de cinéma. C’était une idée de son époux. Elle ne la trouve plus si bonne aujourd’hui. Parce qu’elle en a plus qu’assez de patienter. Parce qu’elle souhaiterait que cette satanée chanson résonne dans la pièce. Mais rien ne vient. Seul le vent s’engouffre dans la bâtisse. Un vent violent, furieux même. Elle espère que son mari va l’appeler, mais elle sait d’avance qu’il y a très peu de chance que cela arrive. Elle a compris depuis quelques minutes qu’il ne reviendra pas ici. Ne l’aurait-il pas déjà fait si telle était son intention ? Trop d’heures se sont écoulées depuis son évasion. Donc il est inutile de se mentir. Soupirant avec force, elle regarde toujours et encore ce satané téléphone et elle le voit vibrer, la petite lumière rouge qui symbolise un appel s’éteignant et s’allumant au rythme de la musique. Mais c’était à un moment différent de la journée. Ce matin.
Pendant ce temps, l’homme aux chaussures impeccablement vernies arrive à proximité de la vaste propriété. Depuis sa voiture noire, il voit défiler la ruelle bordée de maisons cossues, rien que de superbes villas aux allures bigarrées. Des châteaux pour certaines, des bâtisses de style méditerranéen, des maisons de bois pour d’autres. Et tout autour de verdoyants parcs où poussent des arbres gigantesques. Des pins pour la majorité, quelques feuillus et des palmiers également. Les pelouses sont parfaitement coupées. Les personnes chargées de les bichonner sont suffisamment payées pour y veiller. De hauts murs délimitent les terrains, conférant à la rue un aspect étriqué. Comme s’il s’agissait d’un boyau étroit. La lumière des lampadaires se reflète dans le pare-brise, faisant naître des formes étranges au charme certain. Il avance lentement vers l’entrée d’une des villas, presque au ralenti, évitant de faire trop de bruit. Ce qui n’est pas aisé vu la puissance de son moteur. Puis, il se gare à une cinquantaine de mètres de sa cible. Il émerge de sa voiture, goûtant avec joie à la tempête qui s’abat à l’heure actuelle sur Clède. Parce qu’il aime les orages. Ils lui servent et l’apaisent. Grâce à ce déferlement de pluie et de vent, il n’y a personne dans les parages. Ce qui va lui permettre d’agir en toute discrétion. Souriant, il se dirige à pas comptés vers l’entrée de la propriété, mains dans les poches, faisant mine de se balader. Mais il serre pourtant tout contre lui le pistolet muni d’un silencieux qu’il a pris garde d’emmener. Il s’agit de son ami de toujours, son outil de travail. Celui qu’il chérit plus que tout au monde et qui lui permet d’assouvir sa fièvre acheteuse. Car sans lui, il ne peut gagner les billets verts qui lui servent à se payer les beaux costumes dont il raffole. Et les belles chaussures dont il fait collection.
Il arrive à proximité de la barrière censée l’empêcher de progresser plus avant, mais qui ne représente finalement qu’une protection illusoire face à son professionnalisme. Il sait déjà comment il va s’y prendre. Rien qu’une détonation et plus un garde ne pourra se mettre au travers de son chemin. Mais quand il parvient devant la guérite, quelle n’est pas sa surprise de remarquer qu’il n’y a personne. Aucun service de sécurité. Quelle folle, pense-t-il. Elle ne sait même pas à quoi elle s’expose. Ça sera un travail facile. Bien payé et facile. Et un instant il éprouve un peu de honte à accepter tant d’argent pour un job pareil. Mais bien vite il balaie ses scrupules et se murmure intérieurement qu’après tout ses services méritent un tel salaire. N’est-il pas le meilleur dans son domaine ? Oui assurément.
Ce qu’il ne sait pas encore, c’est qu’à part les gardes, sa cible a également donné congé au restant de son personnel. A savoir les femmes de chambre et son majordome. Bien que ce dernier ait refusé de quitter l’enceinte de la propriété. Il est resté dans la maison accueillant les employés, plongé dans la lecture d’un livre de poésie anglaise. Son préféré. Si elle a agit aussi stupidement, ce qu’elle pensait que son mari allait revenir cette nuit. Et elle ne voulait absolument pas que quelqu’un puisse le voir. Car inévitablement, il aurait été dénoncé à la police. N’était-il pas censé être emprisonné ? Ce qu’elle ne pouvait percevoir en revanche, c’est qu’en agissant de la sorte, elle laissait la voie libre à son assassin qui, justement, pénètre à l’instant sur le petit chemin caillouteux menant à la maison.
Après la promesse faite dans la voiture de venir à tout prix en aide à Sam, Valérie s’était activée à respecter cet engagement coûte que coûte. Son objectif fut clair : il fallait qu’il sorte de prison. Mais comment s’y prendre ? Elle ne savait pas très bien par où commencer. Et elle ne pouvait compter que sur elle-même. Car il était important que Wright, son allié, ne fut pas dans la confidence : jamais il n’aurait accepté pareille situation. Ne l’avait-il pas exhortée à dénoncer son mari ? Oui, c’était lui qui avait été le plus véhément à la convaincre d’appeler la police. Pleins de principes, le majordome anglais ne pouvait concevoir qu’un violeur, doublé d’un assassin s’en sorte sans aucun blâme. La justice était sa valeur première.
Ainsi, assise devant le bureau du premier étage, celui de Sam, Valérie touchait tous les objets présent sur sa surface, pleurant à chaque geste, parce que tout ceci lui rappelait des images d’un passé devenu douloureux. Le bloc-notes lui laissait un goût amer dans la bouche à l’image de cette papeterie que tous deux aimaient visiter à chaque fin de mois, juste au moment où les nouveaux arrivages garnissaient les rayons. Elle était plus férue que lui de ce type d’articles, mais il n’en laissait jamais rien paraître et restait durant de longues heures en sa compagnie à contempler tous les objets finalement anodins que son épouse touchait en poussant de grands cris émerveillés. La boîte contenant une multitude de stylos lui évoquait l’Espagne où ils avaient passé leurs premières vacances, avant d’être mariés et l’échoppe où elle lui avait offert ce cadeau. Une boîte en bois clair, peinte d’une vue splendide qui représentait le soleil se couchant sur la mer. Tout ceci grâce à des couleurs chatoyantes. L’objet n’avait pas vieilli. Le cartable lui permettait de se souvenir de ce jour où ils avaient déambulé deux heures durant dans le très moderne centre commercial qui venait d’ouvrir ses portes à l’entrée de la ville. A une époque si lointaine où ils passaient leur temps à s’embrasser et à se toucher.
Mais ces objets n’étaient rien, comparés au vide que représentait cette pièce sans son occupant traditionnel. Parce que le bureau était l’endroit privilégié de Sam, celui où il aimait se réfugier quand l’agitation extérieure devenait trop accaparante. Il y restait parfois longtemps, mais en ressortait toujours avec le sourire. Se retrouver à présent ici, sans lui, prenait des allures de vide impossible à combler. Elle le voyait assis là même où elle se trouvait en ce moment, assidu à tapoter sur le clavier de son ordinateur, réglant les affaires courantes de son ménage. Parce que c’était toujours lui qui s’occupait de la comptabilité de la maison. Elle n’y connaissait rien et n’avait aucunement envie de s’y intéresser. Le magasin et ses problèmes lui suffisaient amplement. De toute manière il n’avait jamais rechigné à cette tâche.
S’emparant du fameux bloc-note, elle s’efforça de réfléchir posément et d’oublier pour un temps son désespoir, séchant d’un geste rageur les larmes qui dévalaient les pentes de son visage. Puis, mordillant le bout d’un crayon, geste familier, elle se décida à établir les faits dont elle était certaine. Car elle devait agir au plus vite. Ainsi, après quelques minutes elle griffonna les premiers mots de sa pensée, d’une écriture élégante et serrée. Les membres de « Zombies » avaient violé Yasmine lors de la nuit de leur dernier concert à Home Valley. Suite à cet acte, la femme était décédée. La première question qui se posait était de savoir de quoi elle était morte. Valérie revit fugitivement la seringue tenue par Horn, scène entrevue dans le miroir. Il devait s’agir de drogue. Donc, Yasmine avait été victime d’une overdose. C’était du moins l’explication la plus plausible. Ce qui faisait du batteur le responsable direct de l’assassinat. Mais les autres étaient tout autant coupables que lui, dans la mesure où ils avaient participé au forfait. Elle ne pouvait donc disculper son époux grâce à ce point : aucun tribunal n’aurait accepté ceci comme preuve de son innocence. Bien au contraire. Poursuivant sur cette voie, elle se posa une deuxième question : pourquoi avaient-ils fait ça ? Elle se replongea dans ses souvenirs et revit à nouveau les images de la vision. Les cinq hommes avaient l’air bizarre, comme s’ils étaient possédés par une force maléfique. Ce ne pouvait qu’être l’effet de la drogue consommée ce soir-là. C’est du moins ce que conclurait le juge. Encore une fois, il était impossible de jouer sur ce tableau pour innocenter Sam. Cependant un point retint son attention : si son époux avait eu une liaison avec Yasmine, ce dont elle était aujourd’hui certaine, pourquoi l’avait-il violée ? Cela semblait tout de même un peu ridicule non ? Il n’avait aucun désir non assouvi à faire valoir. Il avait eu l’occasion de coucher avec elle maintes fois. A moins que le fait de la violer ne satisfasse un de ses fantasmes non avoués. Sauf que Valérie ne pensait pas que Sam soit aussi pervers que cela. Elle le connaissait suffisamment. Du moins l’espérait-elle. Car s’il s’avérait qu’il était bel et bien malade à ce point, elle renoncerait immédiatement à l’aider à sortir de prison. Elle ne souhaitait aucunement libérer un monstre. Ne trouvant donc aucune réponse satisfaisante à cette question, elle décida de l’écarter pour le moment et de se concentrer sur autre chose. A savoir la manière dont elle avait pris connaissance du forfait de « Zombies ». Il y avait tout d’abord eu tous ces événements étranges dans la maison. Des événements si effrayants qu’elle avait omis d’en parler à la police quand un inspecteur l’avait interrogé au moment de la dénonciation du crime. Parce que jamais il n’aurait accepté d’incarcérer les violeurs sur la base de telles preuves. Au contraire, elle lui avait affirmé qu’elle avait trouvé des écrits appartenant à Sam et qui révélaient ce qui s’était passé cette fameuse nuit. Alex Wright les avait fabriqués de toute pièce, en quelques heures.
Revenant en détail sur ce qu’elle nommait pudiquement aujourd’hui « l’époque de la maison hantée », elle reprit chaque manifestation une à une, essayant de les comprendre. Il y a avait eu tout d’abord le visage apparaissant sur l’écran de la télévision. Etait-ce Yasmine ? Impossible de l’affirmer, mais c’était fort probable. La ressemblance était tout du moins frappante. Mais pourquoi une telle image ? Car Valérie avait été passablement effrayée. Cherchait-elle à lui faire peur ? C’est la conclusion à laquelle elle parvint, mais elle ne put saisir le but avoué de cette manœuvre. Finalement, la jeune femme se dit qu’elle avait dû lui apparaître sous la forme qu’elle possédait dorénavant. Une forme cauchemardesque de cadavre pourrissant. C’était pourtant bien ce qu’elle avait dû devenir. Malheureusement.
Puis, il y avait eu la silhouette dans le lit, à côté d’elle. C’était Yasmine, Valérie en était convaincue. Elle avait perçu toute sa rage et sa rancœur. Par cette manifestation, elle avait très certainement cherché à lui faire comprendre qu’elle était là. Après cet effroi vinrent les bruits dans les murs. Et les gémissements, tout comme les pas au-dessus d’elle. Encore un signe de sa présence. Ceci était un classique des romans d’horreur et de toute bonne histoire de fantômes. Mais quand on le vit soi-même ça ne prête vraiment pas à sourire. Bien au contraire. La suite était plus énigmatique : il y avait eu cette conversation qui semblait provenir du salon. Une dispute entre quatre personnes. Et des voix qui évoquaient à Valérie des timbres déjà entendus. Ce n’étaient pas les membres de « Zombies ». Mais quelqu’un d’autre. Sauf qu’elle ne parvenait pas à se rappeler où elle avait pu entendre ces gens. Un nom lui revint à l’esprit : « Mike ». Pour l’instant ça n’était guère plus évocateur. Par contre le terme de « Dead Town » prononcé à la fin de l’événement prenait des consonances soudainement plus familières. Oui, il s’agissait d’une bonne piste qu’il fallait explorer immédiatement. D’autant plus que les propos tenus par les protagonistes décrivaient à première vue une altercation à propos d’un viol. Troublant n’est-ce pas ? Tout comme « Zombies »…
Valérie stoppa net ses réflexions, parce qu’elle avait tout à coup le sentiment de tenir la clé de l’énigme. Elle sentait monter en elle l’excitation de la découverte. Une excitation qui s’exprima par un long frisson à la base de sa nuque et qui se perpétua jusqu’au creux de son estomac. Fébrile, elle alluma l’ordinateur de Sam et quand il devint actif, elle se brancha sur Internet. Puis, elle tapa l’adresse d’un moteur de recherche réputé et y nota les lettres de sa question. Fiévreuse, elle attendit qu’apparaisse la réponse. Elle ne fut pas déçue : il y avait une multitude de lignes qui s’affichèrent petit à petit. Autant de pistes possibles. Transpirant abondamment, les mains glissant sur la souris, elle positionna le curseur sur le premier site. Une barre de défilement s’incrusta au bas de l’écran et elle fut dirigée vers la page souhaitée. Il s’agissait d’un « blog » d’une personne nommée Anders Wingman, fan inconditionnel d’un groupe de musiciens nommé « Dead Town ». Noire, juste décorée de flammes et d’une grande étoile satanique à cinq branches, cette page était entièrement dédiée au souvenir de ses idoles. Une écriture blanche tranchait dans cette obscurité, ainsi que plusieurs photographies accompagnant le texte. Le créateur du site paraissait particulièrement doué : il avait constitué un dossier complet et parfaitement structuré. Une mine d’or pour toute personne intéressée par la carrière de « Dead Town ». La première image représentait les quatre hommes. Posant dans une forêt en pleine nuit, ils se tenaient debout, les bras croisés, le regard franc et sûrs d’eux. Sous chacun figurait un nom et sa fonction au sein du groupe. Tout d’abord le plus éloigné en terme de perspective, Terry Fell, le batteur. Il arborait une crête bleue, à la manière des punks et était assurément celui qui détonnait le plus parmi l’équipe. Ses yeux paraissaient également être les plus vicieux et Valérie n’aimât pas du tout ce personnage. Elle l’imaginait violent, dénué de tout scrupule et même fou. Il n’en était pas moins un génie dans son domaine et beaucoup de batteurs s’inspirèrent de sa technique dans les générations à venir. Celui qui se tenait à sa droite était Brian McGuire, le guitariste, un grand gars costaud aux longs cheveux blonds et à l’allure de routier pervers. Ses larges mains laissaient penser qu’il devait manier son instrument tel un virtuose. Ce qui était le cas. Encore en génie. Il arborait un t-shirt au design satanique : un diable riant et arrogant. Sans oublier de nombreux tatouages du même acabit. Tout à fait en accord avec sa personne. Juste entre les deux, mais plus en avant, Randy Samuel, le bassiste, semblait être rêveur. Il détonnait un peu dans le paysage, comme s’il s’était trompé de style de musique. Mais son aspect cadrait néanmoins avec l’ensemble : ses cheveux blonds également, en bataille, son bras gauche tatoué, son pull aux armes d’un autre groupe connu. Il paraissait toutefois plus doux que les autres. Enfin, le quatrième larron était Mike Hawthorn, le chanteur et guitariste. Il portait des lunettes de soleil qui cachaient ses yeux et une tenue de cuir plutôt inquiétante qui lui conférait un air de sado-masochiste. Sans oublier une coupe de cheveux très en avance sur son époque, puisqu’il était entièrement rasé sur les côtés, tout en affichant une longue queue de cheval d’un noir de jais. Son corps était presque entièrement recouvert de tatouages évoquant les légendes scandinaves. A ce nom, Valérie sursauta. Mike. Oui, elle avait bel et bien entendu ce nom lors de la conversation qui avait retentit dans sa maison, un soir, au beau milieu d’autres manifestations effrayantes. Aucun doute : elle était bien sur la bonne piste. Mais elle ne percevait pas encore le pourquoi de l’apparition de « Dead Town » dans toute cette histoire. La suite allait lui ouvrir en partie les portes de la compréhension.
Saisissant donc que « Dead Town » était l’appellation d’un groupe de musique plutôt violent, elle y vit une analogie avec « Zombies ». Des musiciens dans chaque camp. Poussant plus avant son exploration du site, elle lut l’historique de ces derniers. Les membres de « Dead Town » étaient nés à Home Valley, en tout cas en ce qui concernait Mike et Randy. Brian et Terry venaient de plus loin. Ils avaient débuté leur carrière dans cette ville industrielle frappée alors par un chômage effroyable. Petit à petit ils avaient connu le succès, devenant les leaders d’un mouvement social désireux de se libérer des chaînes des patrons. Au son de leurs riffs, les ouvriers des usines de la ville avaient failli provoquer une révolte, révolte finalement étouffée dans l’œuf par la police. Mais ceci n’avait aucunement stoppé la gloire du groupe qui avait ainsi trouvé une tribune plus large pour s’exprimer. Rapidement ils étaient devenus les porte-drapeaux de toute une jeunesse en mal d’action et ils avaient joué des concerts dans des stades pleins à craquer. C’était au début des années 80. On ne parlait alors plus que d’eux. Tout à coup, ces souvenirs revinrent hanter la mémoire de Valérie. Oui, elle s’en rappelait. Bien qu’à cette époque elle ne soit pas très âgée, puisqu’elle n’avait que 5 ans. C’était en 1982, date à laquelle « Dead Town » était à son apogée. Mais aussi à l’orée de sa chute. En effet, vers la fin de l’année, ils avaient défrayé la chronique. Elle s’en souvenait parce que les images que la chaîne de télévision nationale avait diffusées durant de longues semaines étaient particulièrement violentes et que ceci l’avait profondément marquée. En une seconde, elle revit les concerts du groupe, des concerts déments où une foule gigantesque se pressait, rien que des gens qui l’effrayaient par leur allure et leur comportement. Les voyous d’alors, qui n’avaient d’ailleurs pas grand chose à envier à ceux d’aujourd’hui. La télévision avait ensuite montré une vue de Home Valley, cette cité perpétuellement enveloppée d’un linceul de brouillard sale et puant, transpercé seulement par quelques cheminées noircies par le temps et le charbon. Le royaume d’un capitalisme autrefois triomphant qui n’était alors plus que l’expression d’un enfer en décrépitude. Là-bas, la mer n’était pas la même qu’à Clède. Même ses eaux semblaient contaminées, obscures, inquiétantes. Puis, la caméra avait plongé vers une villa cossue, plantée dans un paysage nettement plus paradisiaque, mais qui n’était situé qu’à quelques kilomètres à vol d’oiseau de Home Valley. Il s’agissait de la maison de Terry Fell, sise sur l’île de Rose, là où logeait la fine fleur de l’industrie triomphante de la région. Exactement la même que celle dans laquelle avaient logé les membres de « Zombies ». A présent elle en prenait conscience. Et ceci ne la rassurât guère. Comme si l’histoire semblait se répéter. Comme si un morbide scénario se rejouait une seconde fois. Bien que ce sentiment soit encore indicible dans son esprit. Bien que tenace. Au point de faire naître à la surface de sa peau quelques frissons tout à fait désagréables. Elle continua pourtant dans l’évocation de ses souvenirs et se remémora les scènes où l’on voyait les quatre hommes être emmené par des policiers. Ils étaient accusés de meurtre. Elle se rappela plus particulièrement leur arrivée devant la prison du district. Un long bâtiment grisâtre, très vieux et poussiéreux, une sorte de long hangar qui ressemblait à l’entrée de l’enfer. Longtemps elle avait rêvé qu’elle aussi pénétrait dans les entrailles de ce monstre et se retrouvait prise au piège dans une sorte de labyrinthe échappé d’une apocalypse toute moderne. Partout il y avait des tuyaux crachant de la vapeur, des chaînes, des machines infernales qui grinçaient à tout rompre. Et surtout un feu qui semblait ne jamais devoir s’éteindre. Un feu gigantesque. Horriblement chaud. Si chaud qu’il faisait naître sur sa peau une multitude de gouttes de sueur. A chaque coin de la bâtisse, elle croisait un prisonnier qui transportait de lourdes barres de fer, sous les coups de fouets de ses geôliers, d’énormes brutes au visage sans expression, vêtus de tenues de policiers. Mais des tenues élimées, emplies de poussière, ayant perdu leur couleur d’origine. Ils menaient leur troupeau à la baquette, vers un but connu d’eux seuls, inlassablement, sans aucune pause, sans que les malheureux ne puissent dormir. Certes, tous étaient coupables des pires forfaits et devaient payer leur dette à cette société implacable. Mais Valérie n’avait jamais imaginé que le prix soit aussi onéreux. A chaque fois elle se réveillait en sursaut et appelait sa maman, la suppliant de se dépêcher. Et quand cette dernière parvenait enfin dans la chambre, elle trouvait sa fille en nage, pleurant, les yeux fixés sur le mur. Comme s’ils ne pouvaient se détacher de cette vision qui pourtant n’avait rien de fondé.
Se rappeler de ces événements n’était pas très agréable, c’est pour cette raison qu’elle chassa finalement toutes ces images au tréfonds de sa mémoire. Un instant, elle souhaita arrêter sa lecture. Mais elle était certaine de tenir une piste intéressante pour innocenter son mari. Elle ne devait pas faiblir. Non, elle devait aller de l’avant, même si pour cela elle devait souffrir. Qu’importe, Sam méritait la douleur que pouvaient lui occasionner ces vieux démons. Elle revint donc à la biographie du groupe et lut les dernières phrases, à voix haute, comme hypnotisée, d’un ton impersonnel. Pourtant elle avait le regard exorbité. Parce qu’encore une fois, l’analogie avec « Zombies » était plus que frappante :
« Les membres de « Dead Town » ont été incarcérés suite à la découverte d’un message de Mike Hawthorn. Ce dernier se serait suicidé à son logis et aurait écrit avec son sang, juste avant de mourir, les énigmatiques mots : « Dead Town l’a tuée ». Une fille vue en leur compagnie le soir de leur dernier concert ayant effectivement disparue, les enquêteurs conclurent que le groupe était responsable de cette disparition. Mais aucune preuve concrète ne put être apportée pour étayer cette thèse. »
Quelques photos ponctuaient le texte. Valérie les regarda une à une. Il y avait tout d’abord la vue d’un mur blanc, visiblement le fameux mur sur lequel Mike aurait écrit son message. Sous chaque lettre dégoulinait du sang. C’était tout simplement horrible, insoutenable à regarder. La seconde photographie montrait encore du sang, une flaque de sang même, probablement celui du chanteur. La moquette sur laquelle s’affichait cette immondice était souillée à jamais. Visiblement, il avait du agoniser durant de nombreuses heures avant d’expirer. Mais ce qui marqua davantage la jeune femme fut le fait que jamais elle n’avait crut qu’un corps humain puisse contenir autant de sang. C’était dément. Enfin le dernier cliché représentait le visage souriant et épanouit de la soi-disant victime. La fille que le groupe aurait tuée. Et lorsque Valérie porta ses yeux vers elle, quelle ne fut pas sa surprise de reconnaître Yasmine…
Manquant de souffle, à deux doigts de l’évanouissement, elle ne put détacher son regard de cette silhouette magnifiquement belle avec ses longs cheveux noirs qui retombaient sur des épaules dénudées à la peau douce et lisse, aux traits fins et aux formes superbement proportionnées. Plongeant dans ses yeux, elle se sentit soudainement devenir mal, au bord de l’écœurement fatal. Comme si elle n’allait pas tarder à vomir. En effet, la bile lui remontait dans la gorge. Et c’est en serrant la souris de toutes ses forces, transpirant de tous les pores de sa peau, qu’elle se murmura alors, d’une voix rendue éraillée par la terreur :
« Mais comment avons-nous pu oublier jusqu’à son existence ? Tant de gens doivent pourtant se souvenir d’elle ! Ils l’ont tous vu à la télévision à l’époque de sa disparition. Et davantage lors des concerts de « Zombies » ! Et personne n’a fait le rapprochement ! Comme si on l’avait tous oublié ! Comme si jamais elle n’avait existé ! »
Chapitre 19 : sépulture
Elle fut tirée de sa stupeur par la sonnerie du téléphone qui inévitablement la fit sursauter, au point de manquer de la faire tomber de la chaise et de lui arracher un petit cri effrayant. Durant quelques secondes elle regarda l’appareil, bêtement, ne comprenant pas ce que ça voulait dire, incapable de décrocher. Pire, elle n’osait pas répondre. Parce qu’elle était sûre qu’à l’instant précis où elle porterait le combiné à son oreille, elle entendrait une voix sortie de nulle part, une voix d’outre-tombe, celle de Yasmine, lui murmurer qu’elle la tuerait. Cette seule idée suffit à la faire trembler davantage, au point que ses dents s’entrechoquèrent et que son corps fut traversé de mille électrochocs plutôt désagréables. Pourtant, elle finit par avancer une main peu assurée vers le téléphone et décrocha lentement. La gorge nouée, elle produisit un petit son comique qui tenait plus du murmure que d’une parole censée. Et une voix éraillée lui répondit. Un homme à première vue. Quelqu’un qu’elle ne connaissait pas.
« Madame Lambert ?, articula-t-il avec un accent anglais prononcé.
- Oui…, parvint-elle à répondre dans un souffle. C’est moi.
- Je dois absolument vous parler, continua-t-il pressé. J’ai d’importantes révélations à vous faire. Nous devons nous voir. Très vite. C’est une question de vie ou de mort, finit-il en appuyant bien sur le dernier mot.
- Mais…, essaya de placer Valérie, ne parvenant pas à saisir ce que déclarait son interlocuteur.
- 14h00 ça vous convient ?, demanda-t-il en l’interrompant.
- C’est…, reprit-elle en retrouvant un peu de voix. Mais attendez… Je ne sais même pas qui vous êtes.
- Mon nom n’a pas d’importance, répliqua-t-il avec un ton sec. Pas pour le moment en tout cas.
- Je ne crois pas que je souhaite vous voir, affirma-t-elle alors en reprenant petit à petit conscience de ce qui l’entourait. Pas tant que vous ne m’en aurez pas dit davantage.
- Ecoutez, le temps presse. Je vous en supplie, continua-t-il en chuchotant comme si quelqu’un l’écoutait. Ouvrez-moi quand je viendrai. Ce n’est pas un piège. Je ne peux vous donner aucune garantie. Si ce n’est ma bonne foi. »
Et avant qu’elle ne puisse répondre il raccrocha sèchement, laissant Valérie pantoise au bout du fil, le combiné toujours à l’oreille. Incapable de parler, elle écouta encore longuement le bip de l’appareil avant de réaliser qu’il n’y avait plus personne de l’autre côté. Finalement, elle raccrocha à son tour, d’une main fébrile, ne parvenant pas à replacer le combiné correctement sur l’appareil. Puis, elle demeura une dizaine de minutes assise, la bouche ouverte, ne parvenant toujours pas à bouger, ni à réfléchir. Parce que depuis le début de ses recherches, les événements s’étaient accélérés et avaient pris une tournure incroyable. Et tant de surprises en si peu de temps étaient vraiment très dur à encaisser pour son esprit déjà passablement mis à mal depuis les derniers jours. Il y avait décemment de quoi devenir folle et elle pensa même de courtes secondes que ceci était le cas. Peut-être dormait-elle ? Oui, peut-être bien que tout ce qui s’était passé depuis des mois n’était en réalité qu’un cauchemar. Peut-être qu’elle avait sombré dans une soudaine folie et qu’elle était dans le coma, occupée à vivre ses peurs dans un monde artificiel comme si elles avaient un semblant de tangibilité. Peut-être que Sam était à ses côtés, veillant sur elle, espérant qu’elle parvienne à chasser ses démons, priant pour qu’elle redevienne celle qu’elle était auparavant. Peut-être aussi qu’il n’avait jamais été membre de « Zombies », que jamais il ne l’avait trompée avec Yasmine, que jamais il n’avait été accusé de meurtre, que jamais il n’avait ouvert les portes d’un univers fantasmagorique. Peut-être aussi qu’il était encore bibliothécaire et que tous deux vivaient dans leur appartement. Peut-être que le soleil allait se remettre à briller comme il le faisait par le passé. Peut-être que le tunnel obscur dans lequel Valérie avait plongé n’était qu’un mirage. Peut-être qu’elle allait ouvrir les yeux, le regarder en souriant et lui dire qu’elle l’aimait. Peut-être également qu’ils s’embrasseraient et que tous ses cauchemars s’envoleraient. Comme par magie. Sauf que tout avait l’air malheureusement bien trop réel…
Durant le reste de la journée, elle attendit donc patiemment que l’inconnu se présente à sa porte. Au point qu’elle fut dans l’incapacité d’avaler quoi que ce soit. Elle n’avait pas faim tout simplement. Elle resta donc prostrée derrière la fenêtre, le nez collé à la vitre, dessinant des formes aux allures enfantines au travers de la buée formée par son souffle. Ainsi, elle esquissa des chats, des chiens, des voitures, des fleurs. Ce qu’elle réussissait le mieux à représenter était assurément les palmiers. De grands palmiers majestueux invitant au repos.
Quand elle n’y tint plus et qu’elle désira agir, rien que pour ne pas devenir folle, elle se mit à arpenter le salon de long en large, les mains derrière le dos, passant toujours sur le même trajet. Elle partait du fauteuil placé le plus près de l’entrée, pour rejoindre celui qui se situait à côté de la cheminée, longeant la table basse. Puis, elle faisait un coude pour s’engouffrer sous la kitchenette et revenait en un slalom compliqué par le mur ouest. Durant tout ce temps, elle réfléchit abondamment à ce qu’elle venait d’apprendre au cours de cette matinée. Elle fit tout d’abord une analogie entre la situation actuelle vécue par les membres de « Zombies » et de « Dead Town ». Le constat était affligeant. Presque une copie conforme. Les deux groupes avaient connu un succès soudain et foudroyant. Ils avaient donné leur dernier concert à Home Valley. Il s’agissait certes bel et bien du dernier pour « Dead Town », mais « Zombies » n’y avait-il pas également livré sa dernière représentation ? Car à l’heure actuelle il était difficile d’imaginer qu’ils rejouent un jour. Le pire dans cette histoire était peut-être que la villa dans laquelle s’étaient déroulés les faits se trouvait être exactement la même. Etait-ce une coïncidence ? Valérie ne le savait pas vraiment à l’heure actuelle. Enfin il y avait la fille disparue qui était Yasmine, la manager de « Zombies ». Ou plutôt la pseudo manager. Qui était-elle en vérité ? Se pouvait-il que ce soit la même et unique personne ? Plus de vingt ans étaient passés entre les deux événements. Les gens vieillissent en tant d’années. Yasmine ne paraissait pas avoir pris une seule ride. Alors était-ce une sœur plus jeune ? Ou un sosie ? Ou bien…
Non, c’était trop fou. Valérie ne pouvait se permettre d’évoquer cette éventualité. Parce qu’elle éprouvait à cette idée la plus incommensurable des peurs. Il y a peu sa maison prenait des allures de château hanté. Elle était redevenue depuis lors un foyer accueillant et chaleureux. Et la jeune femme n’avait vraiment pas envie que la villa se transforme à nouveau en chose menaçante. Alors il valait mieux pour l’heure éviter d’évoquer certains points effrayants pour ne se concentrer que sur les faits. Rien que les faits. Oh bien sûr elle pouvait toujours partir loin d’ici, fuir ce qui l’angoissait, mais sa soif de révélations la retenait ici. Et elle souhaitait rencontrer celui qui lui avait parlé au téléphone. Pour comprendre. Enfin.
Justement, une voiture cabossée de couleur beige, une vraie épave pour tout avouer, avançait péniblement sur le chemin caillouteux de la propriété. Valérie sut tout de suite qu’il ne pouvait s’agir que de son invité. Il était 14h00 précise. Elle avait donc donné l’ordre aux gardes chargés de la surveillance de l’entrée de laisser passer toute personne qui se présenterait à la porte à cette heure. Certes, il pouvait s’agir d’un journaliste et elle se mordrait alors les doigts d’avoir autorisé un tel être à lui parler. Mais elle se souvenait à présent du ton de sa voix pressée, de sa détresse et elle se dit qu’il n’avait pas pu lui mentir. Il était sincère et n’avait pu jouer la comédie.
C’est pour cette raison qu’elle se précipita dans le couloir, avide de lui ouvrir la porte avant qu’il ne puisse sonner. Parce qu’elle ne pouvait attendre plus longtemps de savoir quelles étaient les importantes révélations qu’il voulait lui faire. Et quand elle se trouva face à lui, elle vit qu’il s’agissait d’un homme de grande stature, si grand qu’elle devait relever la tête pour voir le sommet de son crâne. Son crâne qui, justement, était dissimulé sous une casquette noire, tout comme ses yeux derrière des lunettes fumées. A croire qu’il cherchait à ne pas se faire remarquer. Ou à ne pas se faire reconnaître. Tout ce que Valérie vit, c’est qu’il avait les cheveux grisonnants. Effrayée, elle ne put dissimuler le sursaut qui agita son corps en le voyant se retourner vers elle et elle resta longtemps sur le pas de la porte à le dévisager bêtement. Sans même penser qu’elle faisait une proie facile. Bien trop facile.
Comprenant que son interlocutrice était incapable d’articuler la moindre parole cohérente et que manifestement elle était apeurée par son accoutrement, l’individu se présenta, en retirant ses lunettes. Mais quand elle reconnut ses yeux clairs et ce regard de poète perdu dans des mondes imaginaires, elle n’eut pas besoin d’entendre son nom pour savoir qu’il s’agissait de Randy Samuel, le bassiste de « Dead Town ». Un Randy vieilli, fatigué, mais souriant. Et toujours aussi charmant que sur la photographie qu’elle avait observée sur le site ce matin. Immédiatement elle se demanda ce qu’il faisait là. Mais à cette pensée succéda la terreur de se retrouver en présence d’un meurtrier. Car n’avait-il pas été accusé du meurtre d’une femme ? Et savoir un tel personnage dans sa maison, vide de surcroît, n’était pas pour la rassurer. Ne sachant plus comment agir, elle voulut tout d’abord lui refermer la porte au nez et courir au téléphone le plus proche afin d’avertir la police de sa présence. Mais l’envie d’entendre ce qu’il avait à lui dire triompha et elle l’invita finalement à entrer, non sans bafouiller. Il sembla comprendre qu’elle soit effrayée et tenta de la rassurer en lui déclarant qu’elle n’avait rien à craindre, tandis qu’il pliait sa grande silhouette pour s’engouffrer dans le vestibule. Il poursuivit de sa voix à l’accent anglais et apaisante, une voix grave très sensuelle qui rappela à Valérie celle qu’elle avait perçue lors de la dispute à quelques pièces de là, un soir :
« Je ne suis là que pour vous parler. Rien que pour vous parler. »
Nettement moins paniquée, parce que l’homme ne semblait pas être mauvais, elle l’escorta jusqu’au salon, non sans jeter de fréquents coups d’œils derrière elle afin de s’assurer qu’il ne nourrissait aucune mauvaise intention. Quand ils parvinrent à destination, elle lui pria de s’asseoir, ce qu’il fit en soupirant. Il n’enleva pas sa casquette, comme si ce couvre-chef était indispensable. Puis, elle lui demanda ce qu’il souhaitait boire. Il répondit qu’il ne voulait rien, que tout était parfait. Valérie reconnut bien là toute la politesse anglo-saxonne et ceci acheva de lui faire retrouver un rythme cardiaque plus décent. Elle s’assit donc à son tour, en face de lui, croisa les jambes et les bras, frissonnant encore un peu et demeurant très inquiète parce qu’elle n’en pouvait plus d’attendre ces soi-disant révélations cruciales. Après quelques secondes d’un silence pesant, il ouvrit à nouveau la bouche, esquissant un sourire séduisant :
« Je comprends votre surprise quand vous m’avez reconnus. Je suis censé être mort.
- Je ne le savais pas, répliqua la jeune femme en sursautant à nouveau, n’aimant pas le tour que prenait la discussion parce qu’elle évoquait une fois de trop un monde dont elle souhaitait se tenir le plus éloigné possible.
- Ce n’est pas grave, reprit-il en riant gaiement. Mais je vais quand même vous éclairer sur ce point. Un dealer m’a tiré dessus il y a quelques années et laissé pour mort au coin d’une ruelle. Je m’en suis sortit contrairement à ce que croient les gens. Depuis je me suis caché, car j’ai peur pour mon existence. Même ma famille ne sait pas que je suis en vie. Si vous ne me croyez pas regardez ceci. »
A ses mots, il retira sa casquette et une horrible plaie s’afficha sur son crâne. Un cratère de plusieurs centimètres de long, rougeoyant, lisse, déformant sa tête au point de lui conférer une allure de monstre. Sur la blessure, plus aucun cheveu ne poussait. Frémissant à la vue de cette immondice, Valérie détourna le regard, les traits crispée et il comprit qu’il était plus que temps de se recouvrir. Quand ce fut fait, il reprit d’un ton plus faible, presque gêné :
« Je crois que c’est le moment de vous raconter tout ce qui a pu se passer pour que j’en arrive là. »
Il se tût à nouveau quelques secondes, fermant brièvement les yeux pour trouver le courage de parler. Puis lorsque son interlocutrice le fixa avec une intensité peu commune, impatiente d’entendre ses propos, il débuta son histoire en s’arrêtant sur certains mots. Il décrivait si bien ce qu’il avait vécu qu’à de nombreuses reprises Valérie crut voir les scènes se dérouler devant elle. Comme si elle en était devenue la spectatrice involontaire.
« Pour que vous saisissiez l’ensemble, il faut que je vous décrive ma ville. Home Valley. Je ne sais pas si vous y êtes déjà allé. »
Valérie acquiesça lentement, les lèvres entrouvertes. A ce geste il reprit :
« D’accord, je pense que vous avez vu à quel point c’est un endroit horrible. Lors de mon enfance, l’industrie métallurgique qui était le principal poumon de la cité était en complète décrépitude. Le chômage y régnait en maître et on ne comptait plus les usines à l’abandon. Bref, c’était une ville morte. D’où le nom de notre groupe. Home Valley a une architecture plutôt spéciale. Sur le continent on trouve ce qu’on appelle « The Ring », l’anneau, un vaste quartier fait d’industries et de maisons crasseuses pour les ouvriers. C’était une sorte de ghetto moderne. Une cité dans la cité dans laquelle les gangs faisaient la loi. Avec d’un côté les « Accusers » et de l’autre « Les Guerriers du Serpent ». Aucun des deux n’était plus enviable : il ne s’agissait que de groupuscules malsains dans lesquels circulait la drogue et les armes et ils se battaient chaque jour pour le contrôle du Ring. Et tous les habitants de cette partie de Home Valley, à savoir les quatre-vingts dix pour cents de la population, devaient se plier à leur joug. Face au Ring on trouvait une île aux allures paradisiaques : Rose. C’était là que logeaient les patrons des industries et leurs contremaîtres. Un monde préservé par la police qui nous interdisait tout accès. Bref, une société nageant dans l’opulence. Voilà ce que c’était. L’endroit où nous rêvions tous d’habiter. Mais c’était impossible. Quand on naît au Ring, on meurt au Ring.
Les chanceux qui avaient encore du travail s’accrochaient à ce dernier comme à un bout de pain pour éviter de devoir rejoindre les rangs des gangs. Même si le salaire gagné était misérable et le boulot harassant. Mais travailler signifiait qu’on vivait. Et c’était déjà beaucoup. Moi-même et Mike Hawthorn travaillions chez « Simpson’s Métallurgie ». Le vieux Simpson tenait bon malgré la récession, ceci depuis plus de cinquante ans. Il s’agissait d’un industriel féroce, éduqué selon des méthodes barbares et qui pensait que notre planète était constituée d’être fort et d’autres faibles. Les faibles devaient servir les forts. Voilà comment cela marchait avec lui. Et il ne se privait jamais de nous le rappeler, abusant de son autorité. Un beau jour, Mike fut renvoyé. Il avait refusé de revenir travailler après l’enterrement d’un ami d’enfance. Trop choqué par sa mort brutale, –il avait été tué lors d’un échange de coup de feu entre membres des deux gangs rivaux-, Mike paya cher son erreur. Le vieux Simpson l’a congédié sur-le-champ, non sans charger ses contremaîtres de le corriger avant qu’il ne soit jeté dans la ruelle de derrière. La fameuse ruelle sombre où finissaient tous ceux qui avaient fautés. Celle que je nommais le « couloir des ombres ». Un endroit morbide, éclairé par un lampadaire crasseux et entouré de hauts murs de brique rouge, sale, puant, où le brouillard ne semblait jamais devoir crever. Bref, après cela, Mike est devenu « Accuser ». Parce qu’il n’avait pas le choix : soit il mourrait, soit il entrait dans un gang pour tenter de survivre quelques années de plus. Surtout que sa mère était atteinte d’un cancer et qu’il fallait lui payer des médicaments. Mais je ne pouvais me résoudre à le laisser dans une telle détresse. Certes j’aurais pu me voiler la face et bénir le ciel d’avoir pour ma part encore du travail. Ce n’était pas ma philosophie. Mike était mon ami d’enfance, mon frère. Nous avons tout partagé. Absolument tout. Alors j’ai démissionné de chez « Simpson’s Métallurgie ». Je crois bien que c’était la première fois qu’un ouvrier accomplissait un tel geste. Le vieux Simpson a failli en avaler son cigare, rit-il de bon cœur en échangeant un regard amusé avec Valérie. Et j’ai eu ensuite la plus grande idée qui soit. Quand nous étions enfants, Mike et moi avions trouvé une guitare dans un terrain vague. Une vieille guitare à laquelle il manquait deux cordes et qui n’était plus accordée, mais elle nous avait largement suffit pour nous amuser. Ça nous changeait des traditionnels bouts de ferrailles avec lesquels nous mimions des combats à l’épée. Je peux dire que nous étions plutôt doués avec cet instrument. Et j’ai toujours pensé qu’un jour nous sortirions de ce damné Ring grâce à notre talent. J’ai donc eu l’idée de fonder un groupe de musique.
Mais nous n’avions pas d’argent pour nous acheter des instruments. Il en fallait absolument. J’ai fort heureusement fait la connaissance de Brian McGuire et de Terry Fell qui eux en possédaient passablement. Ils n’étaient pourtant guère mieux lotis que Mike et moi quant à leur existence. Pourtant ils croulaient sous le fric. Je ne me suis jamais demandé d’où pouvait provenir tout cet argent. Je le sut bien plus tard. Il n’était bien sûr pas légal. Mais peu importe puisqu’il contribua à créer « Dead Town ». Il faut noter que nos deux compères n’étaient pas originaires de Home Valley, mais d’une cité sise à une centaine de kilomètres de là, un endroit spécialisé dans les mines. Bref, une ville guère plus enchanteresse. Nos premières répétitions se déroulèrent dans un hangar désaffecté auquel il manquait toutes les fenêtres. Mais c’était le paradis à nos yeux. Notre repaire. Nous nous sommes donc lancés dans un genre musical qui coïncidait parfaitement avec notre état d’esprit d’alors : le « death metal ». C’était à la mode.
Grâce à Brian et Terry qui avaient déjà joué dans un groupe nous avons progressé à pas de géants et bientôt nous nous produisions lors de notre premier concert. C’était au port, au milieu des containers éventrés et parmi une foule plutôt clairsemée. Mais ce concert assit notre réputation et notre futur succès. Ce fut un instant magique, une communion avec notre public. Il y eut un deuxième concert, dans notre hangar, avec une plus grande quantité de fans. Les gangs nous laissèrent en paix et vinrent même assister à notre représentation parce que nous servions leurs intérêts. En effet, ils profitèrent allégrement de l’événement pour écouler leur stock de drogue. C’était un peu comme un accord tacite. Ils nous permettaient de nous produire en public et en contre-partie on leur ramenait des clients. Je sais que c’est immoral, mais nous n’avons rien inventé. C’est ainsi que marche le monde. C’est triste, termina-t-il en s’étirant et en jetant un coup d’œil honteux vers Valérie qui l’écoutait avec grand intérêt, sans comprendre encore où il voulait en venir. »
Il croisa et décroisa ses longues jambes, bailla, puis s’excusa. Il était fatigué après la longue route parcourue en fin de matinée pour parvenir jusqu’à Clède. Puis, il reprit son histoire, à nouveau passionné :
« C’est lors de ce deuxième concert que nous sommes devenus les porte-parole des pauvres ères de Home Valley. Les récitals se sont poursuivis inlassablement, presque chaque jour. Au point de ne même plus nous rendre compte du rythme infernal que nous nous imposions. Le Ring devint notre arène et ses habitants nos partisans. A chacune de nos apparitions, une folie singulière s’emparait de la populace et le monde semblait changer. Comme si le temps disparaissait. Et les cris de nos fans nous poussaient à jouer mieux, encore et plus vite. Transcendés par un tel débordement de joie nous donnions tout ce que nous possédions dans nos tripes. Derrière nos textes aux paroles évocatrices d’un malaise social, il y avait des gens et une masse. Le Ring ne vivait plus au rythme des tueries, parce que les rues se vidaient pour venir nous écouter. Tard dans la nuit la fête se poursuivait au-dehors : des cantines improvisées étaient montées, des beuveries gigantesques se déroulaient. Le Ring résonnait de rires, de cris de joie contrastant avec la froideur de Rose. De cette communion avec les habitants de notre enfer naquirent nos plus beaux succès : « Born in the Ring », « Power to the poor », « Kill many boss » ou le non moins fameux « Army of Anger » qui était un véritable appel à l’émeute. Je me souviens encore des paroles écrites par Mike. C’était assez évocateur. Ecoutez plutôt :
« Né pauvre
Né sans privilège
7h00, temps de travailler
Pourquoi ?
Regarde ton patron dans sa grosse caisse dorée
Pas pour toi
Dans la rue, des morts
Des enfants
Troués de balles
Tués
Chaque jour
Sur les parkings, des potes
Les yeux hagards
Défoncés
Réalité
Armée de colère
Révolte, carnage
N’accepte plus d’être esclave
Tue, libère-toi de tes chaînes
Brise-les
Suis-moi dans ces plaines verdoyantes
Pour l’éternité
Fuyons cette ville grise, angoissante
Pas de retour
Donnons à nos morts une sépulture décente
Cri de haine
Reconstruisons un monde meilleur
Pour que chacun chante
Rêve »
A ces paroles, Valérie comprit l’état d’esprit dans lequel les membres du groupe se trouvaient alors. Tout comme leurs fans. Ils avaient besoin d’espérer à un futur meilleur et « Dead Town » leur avait apporté, pour un temps du moins, cet espoir. Le groupe avait été leur moyen de se battre contre ce qui semblait immuable. En un mot, Randy, Mike, Brian et Terry avaient donné aux habitants du Ring la force de dire non. Non à l’oppression, non à l’esclavage, non au capitalisme triomphant. Ils allaient malheureusement repayer très cher ce qui apparut comme une erreur aux yeux des nantis. Tant du côté des gens du Ring que de celui des quatre garçons. C’est justement ce que raconta Randy en demandant à la jeune femme de lui servir le verre qu’elle lui avait proposé plus tôt. Il prit un whisky. Parce que ce qui allait suivre était si horrible à évoquer qu’il avait besoin d’alcool pour le faire. Et au fur et à mesure qu’il progressait dans son récit, Valérie se servit également de cette boisson. Pour avoir le courage d’entendre ses mots :
« Le mouvement a prit rapidement de l’ampleur. « Dead Town » est devenu leur dieu. La colère montait chaque jour davantage. Et finalement, les ouvriers se mirent en grève. Ils finirent par envahir Rose, se révoltant définitivement. Mais la police, un instant complètement dépassée par les événements, les repoussa aux limites du pont qui enjambait la mer. Ce n’était pourtant pas terminé parce que les habitants du Ring firent régner une ambiance d’émeute durant de longues semaines. Aucun patron n’osa venir travailler, de peur de se voir lynché et la crise perdura, leur faisant perdre des sommes gigantesques. Nous attisions encore la flamme de ce mécontentement en jouant chaque soir à même la rue. Et la peur tomba bientôt sur les nantis. Leur monde s’écroulait.
Hélas, ils eurent vite fait de trouver la parade. Leur réflexion fut simple. Et terriblement efficace. Je ne comprends toujours pas aujourd’hui que nous n’ayons pas saisi leur manège. Une erreur de jeunesse assurément, répliqua-t-il en riant à nouveau et en avalant une gorgée de son whisky. »
Il dégusta le breuvage durant de longues secondes, comme s’il n’en avait plus bu depuis bien longtemps. Puis, rouvrant les yeux, il reprit d’une voix étranglée, encore très ému malgré les années :
« Les patrons se posèrent des questions pertinentes. Qu’est-ce qui attire la basse populace ? L’argent n’est-ce pas ? Qui tire les ficelles de cette révolte, qui attise le feu et qui a redonné une âme au Ring ? « Dead Town » bien sûr. Ils se demandèrent alors comment écraser l’émeute sans effusion de sang et sans créer de martyrs susceptibles de relancer le mouvement. Il suffisait de distribuer quelques cadeaux, des compensations en un mot. Tout en coupant la tête des quatre imbéciles que nous étions. Ils ont fait semblant de nous écouter, de nous donner de l’importance et d’aimer notre musique. De l’autre côté ils amadouaient les ouvriers en leur promettant des améliorations dans leur quotidien. En ce qui nous concernait, ils nous offrirent une fausse gloire. Tout débuta en automne 1981. La radio de Home Valley, plus connue pour ses sympathies conservatrices que pour ses élans de générosités sociales, passa sur ses ondes « Revenge », un de nos nouveaux titres. Ce fut le début de la fin. Nous avons cru bêtement que nos efforts étaient enfin récompensés, que nos souffrances trouvaient leur raison d’être. Immédiatement quelques jeunes fils de bonne famille vinrent à nos concerts. Ils n’étaient pas les bienvenus, mais nous ne pouvions tout de même pas les chasser non ? Même s’ils venaient nous voir dans le seul but d’embêter leurs parents. Leur révolte à eux n’était assurément pas identique à celle des habitants du Ring. Il s’agissait davantage d’une révolte d’adolescents boutonneux. Puis jour après jour, d’autres arrivèrent, toujours plus nombreux. De tout le pays. Tous voulaient voir ce groupe qui jouait dans un petit hangar sale, qui refusait les honneurs des grands stades, qui défiait le show-biz et son système, ceux qui avaient en définitive conquit une ville entière dévolue à leur seule déification. Bientôt « Dead Town » hanta la majeure partie des ondes des plus grandes villes. Ceci avant même que nous n’enregistrions notre premier album. C’était peu courant pour l’époque. Et je crois qu’aujourd’hui ça demeure encore une exception. Notre public traditionnel a été désorienté. Ils attendirent que cette folie se calme. Mais il était trop tard. Certains de ces gosses de riches avaient enregistré nos chansons lors des concerts et avaient diffusé ces bandes un peu partout. Désormais on ne parlait plus que de nous dans maints endroits. Le Ring fut rapidement infesté de journalistes. Les révoltés retournèrent chez eux et se terrèrent dans leurs maisons pour échapper à cette déferlante.
De partout les offres ont afflués. Tout le monde nous voulait pour un festival, un concert en plein-air, une soirée, une télévision. Mais nous refusions parce que nous n’étions pas prêts. Pas encore du moins. C’est justement au moment où nous faisions une pause, prenant le temps de réfléchir à ce qui arrivait, que les patrons contre-attaquèrent vicieusement : ils promirent une hausse de salaire pour tous les ouvriers qui accepteraient de reprendre immédiatement le travail. C’était lâche. Et comme nous n’étions plus là pour leur donner un semblant d’espoir, les gens du Ring acceptèrent. Pour parachever le tout et convaincre les récalcitrants, les industriels distribuèrent des rations de pain, de beurre, du chocolat également. Sans oublier des médicaments pour les malades. Ceci acheva de relancer les usines. Pourtant après quelques semaines, les ouvriers comprirent qu’ils s’étaient fait avoir : les salaires restaient médiocres, la nourriture était immangeable, les médicaments passés de date. Ainsi, les gangs demeurèrent indispensables. Et le quotidien reprit ses droits dans le Ring.
« Dead Town » s’engagea pendant ce temps sur le chemin de l’argent facile, sous l’impulsion de Brian et Terry qui semblaient avoir de véritables automates à billets à la place du cerveau. Mais Mike et moi-même n’avons pas rechigné sur ce succès facile. N’était-ce pas notre objectif initial ? « Dead Town » n’avait-il pas été créé pour ce but ? C’est ainsi que nous avons accepté les concerts, les émissions de radio et de télévision. Nous avons cru avoir trouvé une tribune pour parler de la pauvreté, de ce qu’un gamin du Ring pouvait endurer jour après jour. Mais aussi de notre haine et de nos espoirs. Ils ont tous fait semblant de nous écouter, de compatir à nos malheurs, de nous comprendre et de souhaiter changer la société dans laquelle nous vivions. Ce n’étaient que de belles paroles, rugit-il une grimace effrayante sur le visage, frappant de son poing sur le fauteuil, ce qui fit sursauter Valérie. Nous sommes tombés dans le panneau, reprit-il en se resservant un verre de whisky. Gouvernés, dirigés, conseillés, nous sommes devenus de simples pantins dans les mains de producteurs odieux. L’argent avait beau s’empiler sur nos comptes en banque, nos chants de guerre d’autrefois perdirent leur âme et devinrent de minables chansonnettes pour adolescents acnéiques avides de voler une sucette au supermarché du coin. Et tandis que le Ring sombrait dans la torpeur, les usines retournant à plein régime, « Dead Town » s’endormit également. Nous avons tous déménagé pour gagner de somptueuses villas, comme celle-ci, déclara-t-il en désignant les murs qui l’entouraient. Oui, nous avons trahi nos racines en nous établissant à Rose. Pour ne pas perdre le contact avec le Ring.
Mais c’était inutile, nous avions perdu la flamme sacrée qui nous animait par le passé. Embourgeoisés, les battements de Terry se transformèrent en des coups mous et sans vigueur. Le rythme effroyable de ma basse devint si lent que j’en baillais moi-même. Les solos de Brian ressemblèrent de plus en plus à de vagues aigus sans sens. Et les hurlements de Mike ne furent plus que des cris de fillette enrouée. Pire, les synthétiseurs, pianos et autres violons vinrent s’immiscer dans nos chansons. Sans omettre les slows que nous avons écris, des slows si poignants qu’ils pouvaient déclencher des crises de larmes chez le plus vulgaire des camionneurs. Quand j’y repense, j’ai honte. Tout simplement. C’était la mort de « Dead Town ». La bête avait péri.
Ce ne fut pourtant que le début. La chute a pris des allures plus vertigineuses encore quand nous avons appris que Brian et Terry s’étaient servis du groupe pour vendre de la drogue. Ils lâchèrent cette triste révélation lors d’une fête en compagnie de notre producteur d’alors. Autant dire qu’il nous a quitta à son tour, comme les cinq précédents. Et cette vérité activa encore notre séparation. Mike et moi-même ne pouvions accepter d’avoir été joués de la sorte. Même si nous avions profité allègrement de leur argent pour nous lancer. Parce que c’est bien de là qu’il provenait. Donc, nous avons décidé de nous produire une dernière fois avant de nous séparer définitivement. La date choisie fut le 21 juillet 1982 et le lieu était bien évidemment Home Valley. Au cœur du Ring. Comme pour retrouver nos fans de nos débuts.
A cette époque, Mike allait de plus en plus mal. Il se droguait déjà depuis son entrée dans les « Accusers », mais là ça prenait des proportions incroyables. Tout y passait : la cocaïne, les amphétamines, la marijuana, l’héroïne. La veille du concert, il perdit son chien, écrasé par un chauffard non loin de sa maison. Il en était totalement déprimé. Et nous avons bien cru qu’il fallait annuler le spectacle. Mais il a tenu le coup. Formidablement bien même. Et jamais nous n’avons été aussi géniaux. Comme si nous retrouvions notre hargne d’antan. Ce fut un moment magique. Une vraie communion avec nos fans. Ce fut aussi la dernière fois que les habitants du Ring nous entendaient. Et ils acceptèrent de se mêler aux fans plus nantis. Oui, ce fut une grande fête. Une fête qui se poursuivit par la suite dans la rue, dans les bas quartiers de Rose. Hélas, seuls les admirateurs étrangers y furent admis. La police stoppa tout citoyen du Ring à l’entrée du pont. Ils avaient peur d’une nouvelle révolte. Ça ne nous a pas empêchés de nous amuser. Parce que Terry, Brian, Mike et moi avons éclusé plus d’alcool que ne contenait toute la ville. Et nous avons aussi pas mal abusé de la drogue. Bref, nous étions complètement défoncés. A un moment, nous nous sommes perdus et chacun est partit de son côté. C’est là que Mike a fait la rencontre de Yasmine. »
Il marqua un temps d’arrêt, se désaltérant avec un peu de whisky. Puis il demanda à Valérie s’il pouvait fumer. Elle accepta, tremblant déjà à la seule idée de ce qui allait suivre. Parce que le récit entrait dans une phase inquiétante. Finalement, au comble de l’angoisse, elle prit une cigarette dans le paquet de Randy et l’alluma. Jamais elle n’avait fait cela et la fumée lui piqua la gorge au point de la faire tousser puissamment. Mais ça avait au moins le don de la calmer. Et c’est les yeux embués de larmes, le visage bien rouge, qu’elle écouta la suite, toussant à chaque bouffée, mais parvenait à chaque fois à se reprendre pour ne pas interrompre son interlocuteur :
« Je ne sais pas grand chose de cette rencontre. Mike m’a juste dit un peu plus tard dans la nuit qu’il avait vu cette fille au milieu de la foule et que c’était elle qui l’avait accosté alors qu’il passait près d’elle. Yasmine était fan de lui et sa chambre était emplie de posters de son idole. Elle habitait à Runway, une ville sise à plusieurs milliers de kilomètres de Home Valley. Mais elle avait fait tout ce chemin rien que pour nous voir. »
A ces mots, Valérie se sentit pénétrer dans l’esprit de celle qui avait été sa rivale. Et elle comprit tout ce qu’elle avait éprouvé pour Mike Hawthorn, son idole. Elle suivait « Dead Town » depuis leurs débuts, après la révolte. Elle avait passé des journées entières à écouter leurs albums, la rage au ventre, alors que ses parents cognaient contre sa porte close. C’est dans ces instants qu’elle trouvait le courage de vaincre ses déprimes d’adolescente, de croire encore en une vie qu’elle ne désirait plus. Elle souhaitait passer son existence avec ce garçon qui hurlait sa haine, le toucher, comprendre pourquoi il tenait tant à fuir sa ville natale, sentir l’odeur de sa rancœur. Tous les jours elle l’observait des heures durant sur les magnifiques posters que vendaient les magasins de disques, rêvant de se jeter dans ses bras, de sentir sa peau dure comme l’écorce contre la sienne si douce. Mais il restait absent et, excédée de le voir sur une surface plane, elle décida de tout tenter afin de rencontrer ce chevalier à la voix rauque, ce rebelle qui jamais ne se soumettrait à ceux qui dirigeaient ce monde. Ainsi, elle vint assister à un de leurs concerts. Hélas la déception fut grande, car jamais elle ne put approcher suffisamment près pour pouvoir distinguer Mike clairement. Il n’était qu’une petite silhouette dans un vaste stade, gesticulante, pleine d’énergie. Elle se demanda alors s’il était réellement comme sur les photographies. Ou n’était-ce pas un mythe, une légende ? Quand enfin elle le rencontra, à Home Valley, ses craintes furent dissipées en un éclair. Et elle fut certaine qu’il l’attendait. Elle était sa chose, son élue. Désormais elle accepterait de vivre les pires tortures s’il le lui demandait. Parce que son amour était si grand.
Randy poursuivit d’une voix qui tenait maintenant davantage de la plainte, la fumée de sa cigarette voilant par moments son visage fatigué :
« Je sais qu’ils ont discuté dans un endroit tranquille et qu’ils se sont embrassés. En tout cas quand Mike est revenu vers nous, Yasmine se tenait accrochée à lui, comme s’ils étaient très liés. J’ai été assez jaloux d’ailleurs, parce qu’elle était vraiment jolie avec ses longs cheveux noirs et ses yeux si expressifs. Un ange. Elle m’excitait, je l’avoue. Mike l’a présentée aux autres, si fier et souriant. Jamais je ne l’avais vu si heureux. Je crois qu’avec elle, il aurait vaincu ses démons. Oui, j’en suis même certain. Il n’est hélas plus là pour corroborer cette thèse. Il me manque… »
Le musicien s’arrêta un instant, le regard vague, une larme perlant au coin de son œil droit. Puis il l’essuya rageusement et, après avoir reniflé bruyamment, ce qui tranchait avec son allure polie, il reprit :
« Ca a été sa pire erreur que de nous présenter Yasmine. Tout ce qui est arrivé par la suite ne se serait jamais déroulé. Pourquoi a-t-il cru bon de nous faire partager son bonheur ? Je ne le sais pas. Il aurait mieux fait de s’enfuire avec elle et de l’aimer, seul. Mais ce n’est pas du tout ce qui s’est passé. Parce que nous nous sommes tous dirigés vers la villa de Terry, pour poursuivre la fête, entre amis. Il y avait donc moi, Mike et Yasmine, Brian, Terry et trois autres femmes dont je ne me souviens même plus le nom. Par contre je me rappelle avec exactitude tout ce qui s’est passé par la suite. Ça restera à jamais inscrit dans ma mémoire. Comme une marque au fer rouge.
Quand Terry a réussi à ouvrir la porte de sa maison il était déjà 3 heures du matin. Chacun s’est installé dans le salon et notre batteur a remonté des caisses de bière de sa cave. Brian a branché la chaîne hi-fi et a mis trois disques sur le plateau. « Dead Town » bien évidemment. Moi je me suis affalé dans un canapé, une des filles à mes côtés. Mike et Yasmine se sont couchés sur le fauteuil. On a bu, on a sniffé de la cocaïne. Et petit à petit des couples se sont formés. Brian dansait sur la table, renversant les cadavres de bouteilles vides. A ses pieds, une des femmes, une blonde sculpturale, l’exhortait à continuer. Moi je me suis engouffré dans une des chambres, avec la fille rencontrée plus tôt, nos habits jonchant le sol comme des morceaux de pain. Terry s’était emparé de son fouet et châtiait la troisième femme. Je crois que Mike et Yasmine sont restés un moment au salon, puis eux-aussi ont gagné une chambre. Je pense qu’ils ont fait l’amour.
En tout cas, une heure plus tard, elle est réapparue à l’entrée de la pièce, tandis que Brian, Terry et moi finissions une bouteille de vodka. Les autres femmes dormaient, assommées par l’alcool et la drogue. Et quand nous l’avons vu vêtue d’un t-shirt du groupe et de sa seule culotte, on a eu envie d’elle. Je ne sais pas ce qui s’est passé en nous. Je crois que c’était à cause de tout ce qu’on s’est envoyé ce soir-là. On a disjoncté. Et on l’a attachée sur une grande planche en contre-plaqué, encore un accessoire de ce cher Terry. Un vrai sado-masochiste. Cette planche comportait des menottes à chaque extrémité. Deux pour les mains et deux pour les pieds. Ainsi, elle ne pouvait plus bouger. Mais pour être bien sûr qu’elle ne se débattrait pas, on lui a injecté une dose massive d’héroïne. Et c’est Brian qui a commencé. Puis ce fut mon tour. Enfin Terry a officié. Il s’est montré très violent. C’est à ce moment que Mike a débarqué dans le salon, horrifié. Il nous a demandé ce qu’on faisait. Puis il nous a insulté. C’est là que Brian l’a menacé avec un pistolet qu’il sortait de nul part. Il voulait que Mike viole aussi Yasmine. Mais comme il refusait toujours, Terry a essayé de le convaincre. Mike l’a frappé et a tenté de s’échapper. On ne pouvait pas le laisser fuir. Il aurait tout révélé à la police. Heureusement Brian l’a intercepté et lui mit le revolver sur la tempe en le forçant à commettre ce qu’il ne voulait pas. Terry m’a alors ordonné d’injecter une nouvelle dose d’héroïne à Yasmine. J’ai obéi. Et j’en ai aussi donné une à Mike, comme le souhaitait le batteur. Puis, ce dernier l’a poussé contre celle qu’il aimait et a murmuré des paroles à son oreille. Finalement Mike a violé Yasmine. Mais quelque chose a foiré. La drogue je pense. La quantité était trop importante. Et elle est morte durant l’acte. Ce fut horrible. »
Ecoeurée, Valérie manqua vomir et dut respirer plusieurs fois à pleins poumons pour reprendre ses esprits, non sans se dire que la scène racontée par Randy était presque identique à celle vue dans le miroir. Mais il était encore trop tôt pour qu’elle parvienne à réfléchir posément à cette analogie. Elle devait écouter ce qui allait suivre :
« Nous étions perdus. La police allait tout savoir et nous serions condamnés pour ça. Mais Terry et Brian, encore eux, ont eu une idée géniale. Il s’agissait d’enterrer son corps dans un endroit où jamais quelqu’un ne viendrait la chercher. Un cimetière. J’avoue que ça nous a sauvé de la prison. Et pourtant Dieu sait qu’on la méritait. Enfin peu importe. Nous avons transporté le corps jusqu’à Slon, à une vingtaine de kilomètres de Home Valley. On ne pouvait guère aller plus loin : c’était trop risqué. A tout moment quelqu’un aurait pu nous remarquer avec ce cadavre dans la voiture. Quand nous sommes parvenus à notre but, nous avons trouvé une tombe fraîchement creusée. Et nous avons mis le corps de Yasmine là-dedans, en retournant à peine la terre. Personne n’aurait pu voir qu’on y avait touché. Et désormais il y avait deux dépouilles dans cette tombe. Je le répète : cette idée était tout bonnement subtile. Parce que jamais personne ne viendrait chercher la preuve de notre méfait ici.
Après cela, nous sommes rentrés vers Home Valley, bien silencieux. Et quand nous sommes arrivés à la villa, nous avons discuté après avoir effacé les dernières traces de notre forfait. Pendant ce temps, les trois femmes que nous avions invitées à cette funeste fête dormaient toujours, assommées par le mélange alcool-drogue. Nous nous sommes promis de garder à jamais le secret de ce qui avait pu se passer ce soir-là. Tous ont juré. Même Mike. Et nous avons tailladé nos pouces et mêlé notre sang pour appuyer encore ce pacte. Tout semblait donc être pour le mieux. »
Il s’arrêta à nouveau un instant, se racla la gorge et demanda à Valérie si elle avait encore une bouteille de whisky. Celle qui trônait sur la table basse était vide. La jeune femme se leva et revint avec le breuvage. Puis, elle servit son invité et en fit de même pour elle. Après quelques secondes, Randy reprit d’une voix éraillée :
« Il y avait dans notre groupe une personne qui était plus faible que les autres. Un traître éventuel. Il s’agissait de Mike. Parce que suite au meurtre de Yasmine -parce qu’il s’agissait bien d’un meurtre n’est-ce pas ?, nommons les faits par leur nom- notre chanteur ne pouvait accepter ce qui était arrivé. Il avait été le dernier à se rallier à notre plan visant à dissimuler le crime et à tout moment il était susceptible de craquer. Car ce cher Mike allait très mal. Oui, il se droguait davantage après cette nuit et déraillait complètement. Nous étions tous affolés à la seule idée qu’il pète les plombs. Alors nous l’avons surveillé jour après jour. Pendant ce temps, nous nous sommes tous remis à vivre plus ou moins normalement. Brian s’est lancé dans une carrière solo qui fonctionnait bien. Son premier album était sur le point de sortir et les spécialistes lui prédisaient déjà un grand succès. Terry avait trouvé de l’embauche dans un autre groupe, également avec réussite. Quant à moi je souhaitais fonder une nouvelle formation musicale, dans le genre de « Dead Town ». Seul Mike n’avait aucun projet. Il végétait chez lui, entre cauchemars et moments de lucidité.
La police est venue nous interroger suite à la disparition de Yasmine. En effet, elle avait été aperçue pour la dernière fois en notre compagnie. Il n’y avait donc rien d’anormal à ce qu’ils viennent nous questionner. Il ne fallait pas paniquer. Nous avons tous déclaré qu’elle nous avait quitté à 5h00 du matin, comme le plan que nous avions établi le disait. L’affaire fut classée et les gendarmes conclurent qu’elle avait fugué. Mais la menace que Mike exerçait sur ce fameux plan pesait toujours. Il était le maillon faible de notre liberté. Brian et Terry voulaient tout simplement le faire disparaître. Je m’y suis opposé et je suis parvenu à leur extorquer un peu de temps : juste ce qu’il fallait pour que je m’assure que mon ami ne parlerait pas. Je suis donc allé le voir. Et là quelle ne fut pas ma surprise. Au moment où j’entrais dans son jardin, j’ai entendu un grand plouf. Comme si une pierre était tombée dans sa piscine. J’ai couru pour voir ce dont il s’agissait, craignant le pire. Et c’était bien le cas. Mike était déjà en train de se noyer. Je l’ai sortit miraculeusement de l’eau et je l’ai ranimé. Il faisait peine à voir. On aurait dit un mort-vivant avec ses yeux cernés. Il a beau eu m’affirmer qu’il était tombé par maladresse, je ne l’ai pas cru. »
Valérie l’écoutait, la bouche ouverte et le regard exorbité. Parce que ce que Randy racontait à l’instant était en tout point identique à ce qu’elle avait vécu quelques mois plus tôt. Avec Sam cette fois-ci. Mais elle n’eut pas le temps de lui faire part de cet événement, puisqu’il poursuivait de sa voix monocorde :
« Il a fini par m’avouer qu’il rêvait chaque nuit de Yasmine, qu’il ne pouvait l’oublier et qu’il se sentait devenir fou. J’ai compris qu’il était devenu un danger pour nous. Et dès cet instant j’ai commis le pire geste qui soit. Je me dégoûte. Parce que j’ai condamné mon meilleur ami à la mort…
Ne me regardez pas comme ça, lança-t-il en levant des yeux embués de larmes vers son hôte. Je sais quel est le poids de mes fautes. Et jamais je ne serai capable d’expier mes péchés. Mais comprenez-moi. Je ne voulais pas finir ma vie en prison. Je voulais vivre. Et c’est pour cette raison que j’ai accepté que Brian et Terry lancent un tueur à gages aux trousses de Mike. L’homme n’a pas bien fait son travail. Et il était illettré. Ce détail a faillit nous perdre. Je m’explique. Quand l’assassin est arrivé au domicile de Mike, ce dernier avait compris qu’il était en sursit. Il s’était donc ouvert le ventre avec un grand couteau de cuisine pour ne pas donner la chance à quiconque de le tuer. Avec son sang il avait écrit la fameuse phrase « Dead Town l’a tuée » sur le mur de son salon. Il pensait ainsi sauver son âme. Je ne sais pas. C’est pourtant ce que je crois encore aujourd’hui. Voyant ce carnage, le tueur s’est dit qu’il avait touché le jackpot : il n’avait pas besoin de trucider sa cible et il toucherait quand même ses dividendes. Il est donc repartit comme il était venu, ignorant le message, parce que de toute manière il n’y comprenait pas un mot. Il a pensé que Mike était tout simplement dingue. Et on ne l’a plus jamais revu.
Quand la police a trouvé la phrase ensanglantée, elle a bien évidemment conclu qu’il s’agissait de Yasmine. N’avait-elle pas disparue ? L’enquête a été rouverte et nous emprisonnés dans l’entente des résultats. Finalement, les inspecteurs ne trouvèrent aucune preuve de ce dont Mike nous accusait. En effet, jamais ils ne mirent la main sur le corps. Et sans corps, pas de meurtre. Nous avons été relâchés. Mais ce fut la fin de notre carrière. Plus personne ne voulait acheter un album d’un des membres de « Dead Town ». Parce que nous avions été accusés d’un délit pourtant inconnu. En effet, je mets au défit quiconque de me dire aujourd’hui quelle fut la cause de notre détention. Jamais la police ne rendit public une once de l’enquête. Mais nous avions été emprisonnés et c’était déjà trop.
Ainsi, après tout cela, chacun est repartit de son côté et a entamé une nouvelle vie. Une vie simple, sans gloire, sans fans. Dans l’oubli général. Et par le plus grand des hasards, nous avons tous abouti ici, à Clède. Ou peut-être n’était-ce pas un hasard. Je ne sais plus trop. Terry est mort il y a cinq ans environ, tombant d’un échafaudage. Chris l’a suivi quelques jours plus tard, dans un accident de voiture. Et moi j’ai reçu cette balle en pleine tête. Que de coïncidences, n’est-ce pas ?, releva-t-il en souriant faiblement. Comme si quelqu’un voulait nous faire repayer nos erreurs. Le gars qui m’a agressé a affirmé au tribunal qu’il avait entendu une femme lui murmurer au creux de l’oreille qu’il devait m’abattre. Et il n’a pas pu empêcher sa main de saisir ce pistolet. Je sais aujourd’hui que cette femme, c’était Yasmine, finit-il dans un souffle, tournant et retournant la tête en tout sens comme s’il avait soudainement peur que quelqu’un l’ait entendu. »
Interloquée, Valérie ne pouvait plus bouger. Totalement paniquée, elle comprenait désormais l’horreur dans laquelle son couple avait plongé depuis la rencontre de cette diablesse. Et elle n’avait désormais plus qu’une idée qui obnubilait son esprit : fuir, le plus loin possible. Mais Randy reprit en la fixant, le regard étrangement calme :
« Vous devez vous demander pourquoi j’ai décidé de vous raconter tout cela. Vous devez vous dire que je suis fou. Ou pire, que je mens. Mais ce n’est malheureusement pas le cas. Je le souhaiterais pourtant. Ça m’éviterait de me retourner à chaque fois que j’entends un bruit dans mon dos. J’ai peur, Madame Lambert. Oui, Randy Samuel a peur. Peur de mourir comme tous les membres de ce groupe maudit qu’était « Dead Town ». Peur d’un fantôme qui ne veut qu’une chose : se venger. Un seul truc m’oblige à lutter et à sortir de l’anonymat. Mes enfants. Je pense que vous ne le saviez pas, mais deux des membres de « Zombies » sont mes fils. Les autres sont également liés à « Dead Town ». Barnes est le fils de Terry Fell. Chris O’Neil celui de Brian McGuire. Et Horn et Carre sont les miens. Vous comprenez à présent pourquoi Yasmine s’en est pris à eux ? Elle continue à assouvir sa vengeance. Sur notre descendance. Sa haine n’a plus de limite. Et si elle sait que je suis en vie, elle va immédiatement me le faire repayer. Je le mérite. Je ne chercherai pas à fuir, mais si je peux encore sauver mes enfants, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour y parvenir. Parce qu’ils ne lui ont rien fait. Ils ne méritent pas d’assumer les erreurs de leur père. Tout comme les autres membres de « Zombies ». Dont votre mari. Je ne comprends d’ailleurs pas ce qu’il vient faire dans cette histoire. Il n’a aucun lien avec « Dead Town », n’est-ce pas ? Il est encore plus innocent qu’eux. Malheureusement, moi je ne peux rien faire. Si j’apparais au grand jour, je suis déjà mort. Yasmine ne me laissera pas une minute de plus en vie. C’est à vous de parler, Madame Lambert. Elle ne vous fera rien. Parce qu’elle ne se méfie pas de vous. Je vous en supplie, sortez-les de prison. Dites-leur ce que nous avons fait, dites-leur que cette satanée Yasmine n’existe plus. Je ne sais pas s’ils vous croiront, mais il faut essayer. C’est notre seule chance. L’unique. Rassemblez les preuves matérielles au plus vite. Je vous aiderai dans la mesure du possible en vous disant où trouver les choses. Et pendant ce temps, je vous promets de ne pas rester les bras ballants. Je vais tenter de la neutraliser pour qu’elle ne nous mette pas de bâtons dans les roues. Je vais retourner à Slon, au cimetière et réparer ce qui peut encore l’être. »
Randy Samuel la regardait d’un air si implorant qu’elle ne put refuser. Malgré son envie sans cesse plus pressante de fuir très loin de Clède.
Chapitre 20 : mausolée
Randy roule en direction du cimetière de Slon, l’esprit perdu dans des pensées bien sombres, indécis, ne sachant guère ce qu’il vient y faire. Il a certes affirmé cet après-midi qu’il allait agir, mais il n’a établi aucun plan précis. La seule idée qui lui est venue en tête est de s’assurer que le corps de Yasmine repose toujours dans la tombe où lui et ses amis l’ont mis. Après cela, il avisera. Peut-être lui plantera-il un pieu dans le cœur, comme au cinéma. En tout cas, il essaiera de la tuer. Pour la seconde fois.
Mais en réalité, il est totalement paniqué. Inutile de se mentir et de se voiler la face, il sut à grosses gouttes malgré l’air frais qui rentre par la vitre de sa voiture restée ouverte. Et tout son corps est parcouru d’électricité. Parce qu’il a peur. Peur de revoir cette femme qui ne souhaite que sa mort. Peur de ce qui va arriver. Peur de sa vengeance. Il sait bien que jamais elle ne le laissera la terrasser. De toute manière elle n’aura de repos que lorsqu’il l’aura rejoint dans l’autre monde. Et forcément, ça sera douloureux. Mais il ne peut se résoudre à baisser les bras. Il doit lutter. Pour ses fils. Il le doit, car ils ne sont pas responsables de son crime.
Son véhicule cabossé arrive devant le mur qui délimite le cimetière, sous un orage fantastique. Noyée sous ce déluge, la voiture semble chahuté par les éléments et les phares peinent à illuminer la route. Il s’arrête et éteint le moteur. Puis, il reste quelques minutes sur son siège, tandis que la pluie martèle le toit, désagréablement. Randy réfléchit, les yeux fermés, les mains serrant le volant. Puis respirant calmement, il revoit fugitivement les images du viol. Il y a longtemps. Si longtemps. Dans un endroit finalement proche d’ici. A Home Valley, sa ville, là où son cœur est resté. Comment ont-ils pu agir de la sorte ? Comment ont-ils osé faire si mal à cette fille qu’ils ne connaissaient même pas ? Se chercher des excuses ne sert à rien. Certes, il pourrait arguer que la drogue et l’alcool les avaient rendus fous. Mais ce n’était pas tout. Parce que derrière le voile se dissimulait quelque chose de plus ignoble. En ce qui le concernait, il avait désiré Yasmine. Dès qu’il l’avait vue. Oui, il avait jalousé Mike et avait rêvé de se retrouver dans le même lit que cette superbe créature. Alors quand elle avait débarqué dans le salon, vêtue de ce simple t-shirt et d’une culotte qui ne cachait rien de la magnificence de ses jambes et de ses fesses, il n’avait écouté que ses instincts les plus vils. Comme Brian et Terry. Finalement, il était un porc. Voilà la conclusion à laquelle il était parvenu depuis de nombreuses années. Rien qu’un porc. Revoir aujourd’hui devant ses yeux les images de ce qui resterait à jamais gravé dans sa mémoire comme étant le pire moment de sa minable existence ne pouvait donc que lui arracher un écœurement justifié. Parce qu’il avait pris du plaisir à la violer. Il avait été excité comme un fou à la seule vue de son corps nue tout simplement parfait. Et se retrouver en elle, tandis qu’elle essayait de se débattre, malgré la léthargie provoquée par la drogue qu’ils lui avaient administrée, fut encore plus jouissif. Il s’était sentit puissant, viril, dominateur. Et vivant. Oui vivant. Parce qu’avant tout cela, il n’avait jamais eu l’impression d’exister réellement. Comme s’il se mouvait dans un monde cotonneux, fait de scènes absurdes dans lesquelles il n’interagissait que de manière involontaire. A présent, il se réveillait et prenait le contrôle de sa destinée. Et de la plus belle des manières qui soit : en se vengeant de tous les affronts subis. En violant celle qui représentait le symbole de sa haine : la fille de tous ces riches. Car le temps que dura l’acte, Yasmine n’avait plus seulement été une femme diablement aguichante, elle était devenue l’icône de sa rancœur. En la violant, il prenait l’identité d’une idole sacrée. « Ils » allaient tous s’agenouiller désormais devant lui et lui demander pardon. Il serait leur dieu, un dieu fait de violence, un dieu qui ne pardonne pas, un dieu qui punit. Oui, Randy deviendrait le maître, en lieu et place de Mike. Car voici bien le deuxième sentiment qui l’avait animé au moment du viol. Il souhaitait devenir plus adulé que son ami d’enfance. Parce que ce dernier avait toujours été le préféré des fans. Peut-être parce qu’il était le chanteur et lui n’était que le bassiste, le gars qui joue dans l’ombre. Le public n’avait de yeux que pour Mike, toujours Mike, rien que Mike. Randy souffrait de cette situation. Violer sa copine représentait donc un moyen de le punir pour cette gloire. De lui montrer qu’il n’acceptait plus cet état de fait. Que désormais il était le maître. Ce n’était certes pas très glorieux comme attitude, mais il n’avait trouvé aucun autre moyen de signifier cette prise de pouvoir. Certes, Randy n’avait pas compris tout ceci à la seconde même où il violait Yasmine, il n’avait pensé alors qu’à l’extrême jouissance que lui inspirait cet acte barbare. Non, ces conclusions lui étaient apparues petit à petit, au fil des années, tandis qu’il vivait péniblement avec le poids de ce secret sur les épaules.
Souvent il avait pensé se suicider. Quand les choses devenaient trop dures. Car en plus du viol, il y avait l’exécution de Mike, son ami d’enfance. Celui avec qui il avait partagé tant de jeux, de rires, de larmes, d’espoirs. Ce cher Mike et son visage d’ange, avec ses grands yeux marrons qui avaient le don de faire fondre n’importe qui, ces fameux yeux qui pouvaient vous regarder avec une telle intensité que vous n’aviez plus d’autre envie que de lui demander pardon pour une faute jamais commise. Ce cher Mike avec lequel il avait passé tant d’heures à s’amuser sur le terrain vague sis à quelques mètres du parking où les « Accusers » tenaient leur quartier général. Ce terrain vague où ils avaient trouvé la fameuse guitare qui allait devenir leur carte d’embarquement pour le succès. Mike avec qui il avait traversé les épreuves, plus ou moins vaillamment, main dans la main. Mike, son frère. Mike qu’il avait condamné le soir où ce dernier avait tenté de se donner la mort, en dénonçant ses intentions à Brian et Terry. Il représentait une menace pour eux, il ne pouvait donc plus vivre. Peut-être aurait-il du le laisser se noyer. Ça lui aurait évité bien des tourments. Mais voilà, il l’avait sauvé. Bêtement. Pour mieux le terrasser par la suite. Certes, le tueur ne l’avait même pas touché puisque son ami s’était suicidé avant, mais s’il ne s’était pas planté ce couteau dans le ventre les choses auraient été bien différentes n’est-ce pas ? Il n’était probablement pas responsable de sa mort, mais l’intention y était. Et tout ça pour quelle raison ? Afin d’échapper à la prison. C’était ignoble comme attitude. Inutile de se voiler la face. Il avait agi égoïstement, ne pensant qu’à son avenir. Par la cause de toutes ces horreurs, il avait découvert que l’instinct de conservation était plus fort que tout. Pour quelques jours de vie en plus, il était capable de tuer n’importe qui. Tous ceux qu’il chérissait. Comment se regarder dans un miroir après cela ? Il les avait d’ailleurs tous brisés dans sa bâtisse pour ne plus avoir à supporter la vision de son visage et de ses yeux coupables. Jamais plus il ne s’était miré dans une glace, ne sachant guère à quoi il ressemblait. Parce qu’il avait honte. Honte de ce qu’il était devenu. Aujourd’hui il allait réparer une partie de ses erreurs. Ça ne suffirait pas à laver ses péchés, mais sa conscience irait bien mieux. Après, il pourrait mourir. Et rejoindre Mike.
Il secoue lentement la tête, pour chasser toutes ces idées noires comme la nuit. Puis il s’empare de la pelle posée sur le siège arrière et sort de la voiture. Immédiatement, il est accueillit par un vent glacial et, frigorifié, il pense un court instant à repartir, très loin de ce lieu maudit. Mais il sait qu’il ne peut reculer. Pas maintenant. Il doit accomplir son destin. Pour tous ceux qu’il a fait souffrir. Parce qu’il est temps de payer. Trop de gens attendent qu’il daigne enfin agir. Ces gens qui se sont acquittés de ses propres dettes.
Il rentre donc dans le cimetière, poussant la lourde grille de fer forgé décorée de figures grimaçantes. Bien sûr elle grince, comme cela se doit d’être. Et comme il souhaite ne pas faire de bruit, pour ne pas attirer l’attention de celle qu’il vient combattre, il jure mentalement à ce son. Pour la discrétion c’est complètement raté. Tandis qu’il pénètre dans l’enceinte, une voix moqueuse le fait sursauter. Une voix qu’il ne connaît que trop bien :
« Tu voulais me voir Randy ? »
C’est Yasmine. Celle qu’il a aimée secrètement durant une nuit. Son cœur exécute un bond prodigieux dans sa poitrine, se figeant un instant. Mais il tente de garder son calme, de ne pas lui montrer à quel point il est terrorisé. Par fierté. Alors il se retourne, d’un geste étudié, presque théâtrale et la voit, positionnée à une dizaine de mètres, tout près d’une tombe affublée d’une pierre qui représente un livre et ornée d’une épitaphe poétique. La femme n’a pas changé. Elle est toujours aussi belle, désirable. Un ange âgé d’une vingtaine d’années. Comme lors du dernier concert à Home Valley. Pourtant plus de vingt ans sont passés. Un sourire amusé sur son visage, elle lui sourit d’un air apaisant, de ce sourire qui l’avait rendu amoureux. Et elle commence de ce ton si envoûtant, un ton chantant, cristallin, pur :
« J’ai attendu ta visite. Depuis si longtemps.
- Je suis là maintenant, rétorque-t-il dans un murmure, implacablement sûr de lui, la pelle toujours serrée dans sa main droite. »
Durant quelques secondes, ils se toisent du regard, s’observant. Il sait ce qui va se passer. La mort lui ouvre les bras. Parce qu’il a commis l’erreur de revenir ici, dans l’antre de cette créature. Mais il n’a plus peur. Il est prêt à affronter ses actes. Pourtant avant de périr, il se jure qu’il va lui faire mal. Pour sauver ses fils qui ont été jeté malencontreusement dans cette horrible histoire. Yasmine le dévisage encore un instant, puis elle reprend, un air dur sur ses traits :
« Il est temps de payer Randy.
- Je m’excuse pour ce que je t’ai fait subir, se croit-il bon d’affirmer car cela fait tant d’années qu’il a envie de le lui dire, pour retrouver un semblant de moral. Je sais que ces mots ne seront jamais suffisant, poursuit-il, mais je ne voulais pas que ça se termine de cette manière. Ta mort était accidentelle. Ma descendance n’a pas à repayer les erreurs de leur père. Pas plus que les enfants de Brian et Terry.
- Ils sont tous coupables, s’écrie-t-elle soudainement.
- Non Yasmine. Pas tous. Il y a un innocent parmi eux. Du moins si tu penses que les autres ne le sont pas. Sam Lambert n’a rien à voir là-dedans. »
Elle le regarde d’un air étonné, soulevant ses sourcils, pinçant ses lèvres sensuelles. Il a marqué un point et gagné quelques secondes de répit. Peut-être pourrait-il fuir. Mais il ne veut pas, car il a promis de sauver la mise des membres de « Zombies ». Il est temps de penser aux autres. Et non plus uniquement à sa propre personne. Yasmine intervient alors, serrant les poings :
« Tu te trompes Randy. Il est plus coupable encore que les quatre autres.
- Je t’assure qu’il est innocent, la coupe-t-il. Il n’est pas de notre descendance. Aucun des membres de « Dead Town » n’est son père. »
Elle éclate de son petit rire enjoué et mélodieux. Ce rire qui a le don d’être si communicatif et d’illuminer tout ce qui l’entoure d’une vie joyeuse. D’ailleurs, un instant, le décor semble s’éclairer d’un halo brillant. Randy voit même un rayon de soleil naître sur l’herbe, entre eux. Puis, de jolies pâquerettes poussent à une vitesse record, donnant à l’ensemble des airs printanier tout à fait ravissant. Des chants d’oiseaux se font également entendre, des chants qui annoncent le retour du beau temps. Mais il fait pourtant nuit et la pluie tombe toujours, même si elle semble s’atténuer. Il comprend alors que ce rire est capable de redonner la vie. Peut-être Yasmine n’est-elle pas si mauvaise que cela ? Peut-être est-elle réellement devenue un ange ? Un ange en colère, certes. Mais un ange tout de même. Et un ange ne peut être fondamentalement mauvais n’est-ce pas ? Il peut la raisonner, lui faire saisir qu’elle a dépassé les limites de sa vengeance. Les membres de « Dead Town » sont tous morts. Sauf lui bien sûr. S’il lui offre sa vie, peut-être acceptera-t-elle d’en rester là et de laisser leurs fils en paix ? Mais il n’a pas le temps de lui proposer ce marché, puisqu’elle reprend, toujours en riant, le cimetière s’animant sans cesse davantage d’une vie joyeuse :
« Tu te fourres le doigt dans l’œil mon petit Randy. Sam n’est autre que Mike. Je le sais. »
Interloqué, ce dernier reste interdit, un frisson parcourant tout son corps. Il ne comprend pas le sens de cette parole. Que veut-elle dire réellement ? Est-ce possible ? Non, c’est trop fou. Inconcevable même. Alors, il reprend la parole, dans un son rauque :
« C’est faux…
- J’en ai la preuve, continue-t-elle en souriant. Je l’ai reconnu lorsqu’il est venu jouer sur le mur de ce cimetière. Il y a longtemps.
- Mike est mort. Tu le sais. J’ai vu son corps déverser son sang sur le tapis de son salon. »
A ces paroles, Yasmine s’approche d’un pas rapide de sa silhouette interdite. Sans qu’il n’ait le temps d’esquisser le moindre geste, si ce n’est celui de lâcher la pelle qui retombe lourdement sur l’herbe mouillée. Et elle le saisit brutalement par le cou.
Il sent le contact froid de ses doigts contre sa peau. Un contact presque répugnant. Comme quelque chose de liquide et d’horriblement glacial. Au point qu’il croit qu’un blizzard vient de s’abattre sur le cimetière. Etouffant face à cette poigne implacable qui l’a surpris, il l’entend hurler d’une voix caverneuse et effrayante qu’il va payer pour ses crimes et ses mensonges. Et immédiatement, une abominable douleur s’empare de son crâne. Si forte qu’il sent son cerveau se contracter et sa blessure se rouvrir. Déjà du sang dégouline devant ses yeux révulsés. Etouffant, il perd toute notion avec la réalité. C’est à ce moment qu’elle approche ses lèvres des siennes, des lèvres attirantes, désirables. Si séduisantes. Et elle l’embrasse. Passionnément, enfonçant sa langue dans sa bouche. Mais ça n’a rien d’agréable. Au contraire. Parce qu’à ce contact il éprouve l’épouvantable sensation d’avoir une lame acérée qui s’infiltre en lui. Comme une pointe piquante et brûlante qui fouille ses entrailles. Oui, un corps étranger s’immisce en lui et déchire ses organes internes un à un, faisant naître dans son corps martyrisé la plus incommensurable des douleurs. Il se voit tomber lentement vers sa ville natale. Il n’y a aucun doute possible, il reconnaît bien Home Valley. Mais sa cité, celle qu’il a tant chérie semble différente, déformée, transfigurée. Une sorte de ville fantôme où seul le vent et le froid habitent. Le ciel est chargé de nuages noirs où jamais le soleil ne peut percer. Ces nuages dessinent des formes fantasques qui évoquent des faces grimaçantes, menaçantes, presque terrifiantes. Les silos des usines se découpent dans ce décor de cauchemar, grandes constructions humaines faites de métal sale. Autant de gratte-ciel qui défient les lois de la gravité. Pourtant aucune cheminée ne fume. A croire que Home Valley a été déserté depuis longtemps. Ou qu’une catastrophe s’est abattue sur la région, tuant instantanément toute âme humaine. Les murs de la métropole ne sont plus que des murs vides. Peuplés seulement par des ombres qui ne font que passer. Autant de fantômes hurlant leur désespoir. Impossible de mettre un visage sur ces derniers. Ils sont impersonnels. Et il sait que bientôt il en fera partie. Lui aussi rôdera dans les rues, à la recherche de son identité, sans but. Il marchera éternellement, sans même prendre conscience qu’il est mort, criant sa peine. Personne ne l’entendra. Seul le murmure du vent lui répondra. Et il n’aura plus qu’à pleurer toutes les larmes de son corps immatériel.
Puis, il ne voit plus rien, le sang qui coule de sa plaie voilant son visage. La souffrance devient telle qu’il serre les dents, arrachant la langue de Yasmine d’un coup, cette dernière tressautant dans sa bouche tel un morceau de chewing-gum puant. Et soudainement son cerveau éclate comme une pastèque pourrie. Dans un son caractéristique d’eau qui jaillit de ses tempes. Il agonise instantanément, sans même comprendre ce qui lui arrive. La femme explose alors d’un rire mauvais tandis qu’il retombe sur le pré fleuri, lourdement. Un rire qui résonne dans l’orage qui vient de reprendre de plus bel et qui parvient même à couvrir le son du tonnerre. Dressée la tête vers le ciel, les yeux rougeoyants, les paumes tournées vers la lune, Yasmine rit encore longtemps. Jusqu’à ce que ses doigts se recroquevillent sur eux-même en un poing menaçant et que les veines pulsent à la base de son cou. Elle n’a alors plus rien à voir avec un ange. Non, on dirait davantage un démon. Un démon prêt à se venger. Un démon qui sent approcher l’heure de sa victoire.
Chapitre 21 : catacombe
Valérie tourne toujours en rond dans sa grande bâtisse, incapable de prendre une décision alors que l’orage semble perdre de sa puissance, pour son plus grand bonheur. Parce que les éléments déchaînés ont eu le don de mettre ses nerfs à rude épreuve. Mais ce n’est rien comparé au reste. Elle ne sait que faire. Elle devrait décrocher ce satané téléphone et atteindre la police de Clède pour leur révéler l’endroit où Sam peut se trouver en ce moment. Oui, c’est le meilleur moyen de le sauver. C’est même la plus sage des solutions. Car elle doit agir avant qu’il ne soit trop tard. Sinon elle le perdra à tout jamais. Il lui reste un infime espoir de le récupérer. Rien qu’un espoir qui s’amenuise au fil des minutes qui passent. Mais elle finit par se raviser. Parce que dénoncer Sam équivaudrait à le trahir une deuxième fois. Elle ne veut pas en arriver là. Pas encore. Alors, elle se donne un ultimatum. Une heure, juste une heure pour qu’il franchisse le pas de cette porte et saute dans ses bras. Passé ce délai, elle s’emparera du téléphone. En attendant, elle va essayer de dormir sur le canapé du salon. Car il se fait tard et les derniers jours ont été particulièrement éprouvant. D’ailleurs, ses yeux commencent à se fermer. Elle ne peut plus lutter. Se couchant, elle frisonne dans le froid de la pièce, effrayée par le vent qui semble soudainement reprendre de la vigueur. Mais terrassé par l’épuisement, elle finit par dériver vers des rivages étranges, peuplés d’images bizarres.
Elle se trouve dans une cathédrale magnifique de style gothique. Ce qu’elle ne sait pas c’est que son époux s’est trouvé également dans cet endroit, bien des années plus tôt. Dans un rêve tout comme elle. La bâtisse est gigantesque, majestueuse avec ses grands pilastres disposés à distance égale, de telle manière à soutenir la voûte de l’édifice. Partout des statues de saints l’observent, tandis qu’elle avance d’un pas lent vers le fond de la construction. Sur le sol de pierre poli par le passage de milliers de chaussures ayant défilé en ces murs au cours des siècles, le soleil se reflète au travers de superbes vitraux qui représentent des scènes de la Bible. Un silence majestueux règne dans la cathédrale, un silence qui lui apporte la béatitude et l’apaisement dont elle a besoin en ce moment. Un silence qui prête au recueillement. Passant une main rêveuse sur le bois des bancs qui sentent bon la résine, elle approche de l’autel. Sans se presser, d’une démarche presque dansante.
L’homme parvient devant la maison du personnel. Dégoulinant d’eau de pluie, il fait peine à voir. Mais ce détail lui importe peu, car seul compte désormais sa mission. Toutes ses idées ne sont tournées que vers un seul et unique but : l’accomplissement de son contrat. Il s’arrête un instant, écoute et quand il est assuré de ne pas avoir été repéré, il s’élance silencieusement en direction de la porte d’entrée. A ce qu’on lui a dit, il trouvera dans cette villa l’une de ses cibles. Il a décidé en entrant dans la propriété qu’il allait jouer le coup au culot. Parfois c’est la meilleure solution à envisager. Et aujourd’hui il est assuré que le risque sera payant. N’a-t-il pas eu énormément de chance jusqu’à maintenant ? Tout d’abord le service de sécurité absent à la grille, puis la relative tranquillité des lieux. Que demander de plus ?
D’un doigt assuré, il appuie sur la sonnette, comme s’il venait visiter un vieil ami. Mais bien évidemment ses intentions sont bien différentes. Il entend des pas dans le couloir. Des pas pressés. Puis la porte s’ouvre brutalement, inondant la nuit d’une clarté chaude, l’éblouissant momentanément. Un homme se tient devant lui. Un homme à l’aspect soigné, rasé de près, coiffé avec goût, au visage angélique et vêtu d’un complet de bonne coupe. Son nœud de cravate est parfait et son port est noble. Ses yeux paraissent interrogatifs et quand il lui demande ce qu’il veut, le tueur ne peut s’empêcher de sourire. C’est le moment qu’il préfère. Cet instant où sa victime croit encore avoir à faire avec quelqu’un d’aimable. Mais nous ne sommes pas entre gens de bonne compagnie. Non, la raison de sa visite n’a rien à voir avec la vente d’un aspirateur ou d’une encyclopédie. Il n’est là que pour une seule chose : tuer. C’est pour cette raison qu’il sort son pistolet de sous sa veste et avant d’appuyer sur la gâchette, il goûte encore à l’autre moment tant attendu : celui de la révélation. Car lire la surprise dans le regard de ces gens qu’il abat provoque en lui un plaisir certain. Il se sent puissant. Aussi puissant qu’un démurge contrôlant l’existence de ses semblables sur cette planète pourrissante. Il ne laisse pas le majordome terminer sa phrase qui à l’origine voulait demander de quoi il en retournait, puisqu’il tire de son arme munie d’un silencieux. Il l’atteint en pleine tête, comme il l’a apprit au cours de toutes ces années passées à exécuter son art. Un travail propre et sans bavure. Tout ce qu’il aime. Puis, un sourire de satisfaction sur le visage, fier comme un paon, il se retourne, n’accordant même pas un coup d’œil à sa victime – elle ne représente d’ailleurs plus rien pour lui, si ce n’est un tas de viande froid – et il prend la direction de l’autre bâtisse. Celle où l’attend sa deuxième cible. Et tandis qu’il s’éloigne de la villa, le vent encore bien fort fait bouger la porte sur ses gonds, une porte qui s’en vient taper en cadence contre la jambe d’Alex Wright étendu sur le paillasson, une balle entre les deux yeux.
Valérie parvient au pied de l’autel. Elle gravit une à une les marches qui mènent au sanctuaire et observe un instant la magnificence de l’endroit. De style baroque, donc construit à une date postérieure à la cathédrale, le maîtreautel resplendit dans le soleil levant car il est paré de feuilles d’or. De chaque côté, on trouve la statue d’un saint, l’un tenant une Bible, l’autre ayant les paumes tournées vers le ciel. Composé de deux parties, cette superbe œuvre comporte également d’autres figures, à son sommet. Le tout est constitué de colonnes délicatement rehaussées de couleurs chatoyantes. Et en son centre se tient l’inévitable crucifix. L’artiste a particulièrement bien su saisir cet instant tragique en représentant un Christ souffrant le martyr, sanguinolent, tout bonnement réaliste. A ses pieds, la Vierge et Marie-Madeleine prient pour qu’enfin cesse sa douleur. En dessous de Jésus s’ouvre un petit coffre paré de portes étincelantes : l’endroit où l’on dépose le calice et les hosties. Ce chef-d’œuvre est vraiment remarquable et Valérie sent qu’elle pourrait rester des heures durant devant cette splendeur. Mais elle sait qu’elle a autre chose à faire. Oui, un grand livre semble l’attendre sur l’autel à proprement parler. Elle s’avance donc vers ce dernier, caressant au passage le tissu du drap qui le recouvre, un drap brodé finement. Et elle s’arrête devant l’ouvrage. Il s’agit d’un psautier relié de cuir brun clair et comportant deux fermoirs richement décorés. L’ornement a été pratiqué à froid, à l’aide de roulettes et de fleurons, le tout étant compris dans une succession de cadres qui représentent des lys, des fougères et autres plantes du même acabit. L’encadrement central contient des portraits de saints que la jeune femme ne peut nommer. La religion n’a jamais été sa branche favorite à l’école, il faut l’avouer.
Ne pouvant s’empêcher de feuilleter délicatement ses pages, elle l’ouvre avec précaution, sachant que le livre est très ancien et qu’une manipulation brutale pourrait l’endommager à jamais. Le cuir craque agréablement et elle sent le contact râpeux du papier de l’époque, un papier grossier fait de chiffons et autres tissus. Malgré la grandeur de cette cathédrale, le maître des lieux ne paraît pas être suffisamment fortuné pour s’offrir une Bible en parchemin. La page de titre est de style gothique elle-aussi. En latin, le titre est long comme le voulait la tradition et plusieurs illustrations ornent la surface du livre. Rien que des scènes pieuses à l’aspect un peu naïf. Ecrit à l’encre noir et rouge, les lettres sont tracées avec un art tout monacal et inspirent le respect. Bien évidemment, aucune date ne figure sur cette page. Valérie ne le sait pas, elle la trouverait dans l’incipit, tout à la fin : 1387. Elle parcourt les feuillets et son attention est soudainement attirée par un texte écrit dans une langue qu’elle comprend. Sa langue. Intriguée, elle se met à lire plus en détail :
« Elle fut une femme pleine de bonté, souriante à la vie, amoureuse des grands espaces montagneux. Mariée à Sam Lambert, un musicien talentueux, elle l’aima plus que de raison. Mais trompée, elle le livra aux forces de l’ordre. Malgré tout, elle s’efforça de réparer ce qu’elle considérait comme une erreur. Ce fut peine perdue malheureusement. Nous célébrons aujourd’hui son passage dans un autre monde. Notre Seigneur l’accepte en ce jour funeste parmi son peuple. Jamais plus elle ne connaîtra la tristesse. »
Comprenant qu’il s’agit d’une partie de son homélie funèbre, elle sursaute, son cœur accomplissant un bon prodigieux dans sa poitrine contractée. Et à l’instant précis où elle allait lâcher un gémissement plaintif, elle se réveille, en sueur. Sentant mourir en elle les relents de ce cauchemar, elle n’a pas le temps de s’inquiéter davantage et de réfléchir sur le sens de ce dernier, puisqu’elle entend la porte d’entrée s’ouvrir doucement, laissant le vent s’engouffrer dans le couloir. Elle frissonne à ce contact glacial et tourne instantanément la tête vers la source de ce bruit. Puis, bondissant sur ses pieds, joyeuse car elle est certaine de savoir qui vient de pénétrer dans la villa, elle se dirige précipitamment vers l’entrée. Non sans déclarer d’un ton enjoué qu’elle est si heureuse qu’il revienne enfin. Mais lorsqu’elle parvient dans le hall, elle voit qu’il ne s’agit pas de Sam. Non, l’homme qui se tient devant elle est quelqu’un d’autre. Quelqu’un qu’elle connaît également. Un être vêtu impeccablement d’un beau costume à la coupe parfaite et à la silhouette musclée. Son visage est celui d’un top-model aux traits fins et élégants. Une personne qu’elle a croisée à maintes reprises dans l’ascenseur de l’immeuble où elle logeait avant de venir emménager dans cette somptueuse propriété. Celui qui faisait tourner les têtes des femmes du quartier. Monsieur Grenier, l’énigmatique homme du dernier étage.
Murmurant un « vous » interrogatif quand elle le surprend pénétrant dans sa maison, elle porte ensuite son regard vers l’objet qu’il tient dans sa main droite parfaitement manucurée. Un pistolet muni d’un silencieux. Il ne lui faut pas plus d’une seconde pour comprendre quel est son but et elle se met à hurler tandis que déjà elle court en direction de l’escalier, seule issue restée libre. Le tueur referme la porte derrière lui, excédé par ce débordement de panique, agacé par les cris de sa cible. Il déteste quand elles réagissent de la sorte. Puis il se dirige à son tour vers le premier étage, lentement, un sourire sur son beau visage. Après tout, les choses prennent une tournure sympathique. Parce qu’il aime bien s’amuser. Et il sent que ça va être le cas ce soir. Traquer son gibier est toujours particulièrement jouissif. En tout cas bien plus que d’abattre une femme résignée à son sort.
C’est donc pour cette raison qu’il parcourt tranquillement chaque pièce de la bâtisse, comme s’il prenait le temps de la visiter, appréciant son gigantisme et la décoration. Il aimerait vivre dans une telle maison, mais vu sa profession il est essentiel de ne pas attirer l’attention sur son existence. Peut-être lorsqu’il aura pris sa retraite. Ainsi, il jette un coup d’œil furtif dans le salon, tout en sachant que Valérie ne peut s’y trouver. Mais n’a-t-il pas droit à un peu de curiosité ? La pièce est splendide. Du moins selon ses critères. Il apprécie tout particulièrement sa vaste surface et son aspect accueillant. Le sol de marbre dans lequel il pourrait se mirer l’intéresse aussi beaucoup. Il a toujours adoré ce type de pierre. Il trouve cela luxueux. Et les fauteuils de couleur brun clair ressortent tout à fait bien sur ce sol. A l’étage, il pénètre dans le couloir sur sa droite. Parce que c’est une habitude. Il commence toujours ses explorations par la droite. La droite c’est mieux que la gauche qui désigne le Diable. Il s’engage ensuite dans la chambre du couple, meublée avec goût. Il lui trouve un aspect tout à fait ravissant, un vrai petit nid d’amour. Un instant, il se couche sur le lit, comme pour mieux communier avec sa future victime, se roulant dans les draps, humant son parfum excitant, s’imprégnant d’elle. Au point qu’une formidable érection durcit son sexe. Mais il ne peut s’attarder, car sinon il va donner l’opportunité à sa cible de s’enfuir. Il doit progresser plus avant. Alors, il jette un regard dans la salle de bain. Mais la pièce est vide. Il revient donc sur ses pas et entre dans une autre chambre à l’aspect ancien. On dirait une reproduction d’une salle d’un château avec son lit à baldaquin, ses vieilles commodes et ses tapisseries qui représentent des scènes de chasses. Il trouve à cette pièce un air plutôt désuet et franchement froid. Il n’a jamais aimé les vieilles pierres et se trouver là ne lui procure aucun plaisir. Il se contente donc de regarder autour de lui, puis d’aller voir ce qui peut se cacher derrière la porte sur sa gauche. Encore une salle de bain. Moderne cette fois-ci. Mais à nouveau le miroir ne lui renvoie que son reflet. Elle n’est pas là. Il se dépêche de rejoindre le couloir principal et se dirige vers la porte placée à sa droite. Il s’agit d’un bureau cette fois. Un bureau qui comporte outre le mobilier traditionnel, une large baie vitrée qui donne sur le parc. Un endroit qui invite au repos plutôt qu’au travail. En allumant le plafonnier, il se rend compte que là-aussi personne ne se cache. Ça ne l’étonne guère. Il savait avant même de pénétrer ici qu’elle ne pouvait être dissimulée dans cette pièce. Son sixième sens le lui avait déjà affirmé. Mais deux vérifications valent mieux qu’une, n’est-ce pas ? Avec patience, minutie et sans s’affoler une seule seconde il avance. Jamais son cœur ne semble s’emballer, son rythme cardiaque reste en toute circonstance calme. Car l’angoisse est la pire ennemie de sa profession. S’il perd les pédales, tout peut arriver. Même sa propre mort. C’est pour cette raison qu’il progresse méthodiquement, sans jamais s’énerver.
De son pas silencieux, il poursuit son exploration et s’engouffre dans un hall identique au précédent. Il se trouve également devant deux portes. Probablement des chambres comme auparavant. Il prend celle de droite et bien lui en prend. Parce que Valérie se terre juste là. Dans une chambre au style moderne, exactement ce que Grenier apprécie comme décor. Parce que ceci représente le futur et son credo est de toujours regarder vers l’avant. Le passé n’a aucune valeur à ses yeux. Il sent un courant d’air rafraîchir ses chevilles et il comprend alors qu’elle a ouvert une fenêtre. Mais que croit-elle faire ? Veut-elle sauter ? C’est stupide, elle se romprait le cou. Et il souhaite la tuer de ses propres mains. Pense-t-elle pouvoir appeler au secours ? C’est encore plus bête. Il n’y a plus personne en vie dans cette propriété. Hormis lui et elle. Il sourit, d’un sourire charmeur et abaisse la poignée de l’huis, doucement, sans produire le moindre bruit. S’il n’avait pas été tueur à gages, il se serait convertit dans la profession de cambrioleur. Dans ce domaine il n’aurait pas été mauvais non plus. Et quand il ouvre la porte, il la voit, les mains crispées sur le rebord de la fenêtre, le corps à moitié au-dehors, scrutant la nuit. Seul son dos lui apparaît, mais il sait que son visage doit être tétanisé par l’effroi. Il aime bien cela pour tout avouer. Savoir qu’il est la source de cette peur lui procure une jouissance infinie. Et le membre toujours raide, il s’approche sans un son, admirant ses fesses superbes qui se dessinent sous son jeans, éprouvant une attirance toute animale à l’encontre de cette femme. Elle hurle tout à coup un « au secours » bien pathétique, son cri s’en venant mourir dans le vent qui souffle toujours. Et ceci amuse Grenier. Parce qu’il comprend très bien qui elle croit appeler. Son majordome. Pourtant, il gît sur le tapis de sa maison, une balle entre les deux yeux. Il aura bien de la peine à venir l’aider.
Valérie se retourne soudainement, comme mue par un réflexe et voit le tueur positionné à quelques pas. Elle hurle à nouveau, puis dans un saut que ne renierait pas un athlète, elle passe par-dessus le lit et réussit à sortir de la pièce. L’homme n’a pas esquissé le moindre geste pour l’arrêter dans son entreprise. Pourtant, il y serait parvenu avec une grande facilité. Il aurait même pu appuyer sur la détente de son arme tandis qu’elle disparaît dans le couloir. Vu sa dextérité légendaire, il l’aurait abattue en un coup. Mais il veut encore jouer. Parce qu’il est bien trop tôt pour stopper ce divertissement.
La femme dévale les escaliers et il lui emboîte le pas, courant à son tour. Mais pas trop vite. Juste de quoi lui laisser un peu d’espoir. Quand elle parvient au bas des marches, il l’attrape violemment par les cheveux, lui en arrachant une bonne touffe. Pourtant elle parvient à lui échapper, non sans tomber lourdement sur le sol dallé. Elle a l’air si misérable ainsi, comme une bête prise au piège, écarquillant les yeux parce qu’elle comprend que son existence ne tient plus qu’à un fil. Il l’attrape par la cheville, broyant ses os de sa poigne ferme, remarquant alors que sa peau est douce. Très douce même. Et cela l’excite encore davantage. Mais d’un coup de pied, elle parvient à nouveau à se libérer, ne lui laissant que sa chaussure. Elle rampe alors jusqu’à la cuisine, incapable de se relever parce que la peur l’empêche d’agir raisonnablement. Grenier n’a aucun problème à se jeter sur elle, de tout son poids. Et elle lâche un petit cri étouffé à ce dur contact, le souffle coupé, se cognant le crâne contre les catelles. Ses intentions ont changé désormais : il va la tuer, c’est un fait, mais avant cela il escompte bien se payer un petit bonus. Il s’est donné suffisamment de mal pour cela non ? Et depuis son entrée dans la maison, les événements ont pris une telle tournure qu’il mérite plus que l’argent offert pour cette mission. Il a envie d’elle. Ça a d’ailleurs toujours été le cas à chaque fois qu’il la croisait dans l’ascenseur de l’immeuble où tous deux habitaient. Il est donc sensé qu’il la viole. Et tandis que Valérie se débat comme une diablesse pour échapper à la prise de l’homme, finissant par lâcher prise tant il est lourd, ce dernier parvient à arracher l’ouverture de son pantalon. Puis d’une main impérieuse, il en fait de même avec sa culotte qu’il jette au loin, tel un morceau de chiffon inutile. Comprenant ce qu’il s’apprête à commettre, elle reprend la lutte avec toute l’énergie du désespoir et réussit à agripper le grand couteau qui lui sert à découper la viande. Celui qu’elle dépose traditionnellement sur le rebord de l’évier. Et sans réfléchir, elle le plante de toutes ses forces dans le bas-ventre de Grenier, étonnée de remarquer à quel point ce geste est simple et avec quelle facilité la lame s’enfonce dans ses entrailles. Elle s’entendait à rencontrer une surface extrêmement dure, au contraire c’est comme si elle découpait une tranche de beurre.
Hurlant tel un damné, au point que son cri se répercute sur les murs de la cuisine, revenant en pleine face de Valérie, elle le sent se redresser et se dégager de la lame. Il roule sur le côté, les mains cherchant à apaiser sa douleur et ne prenant pas le temps de comprendre s’il est réellement touché, elle se relève d’un bond et sort au plus vite de la pièce, non sans lâcher le couteau derrière elle. En quelques enjambées, elle parvient au-dehors, se jetant littéralement sur le gravier, manquant chuter à nouveau. Mais cette fois-ci, elle réussit à rétablir un équilibre au demeurant bien compromis et prend la direction de la forêt de pins. Parce qu’il lui semble qu’il s’agit là du meilleur endroit où elle pourra se cacher. Juste le temps de réfléchir posément à ce qu’il convient de faire. Tandis qu’elle arrive vers le premier tronc, elle entend des pas derrière elle. Des pas lourds et peu assurée, mais des pas tout de même. Des pas qui signifient que l’homme n’a pas abandonné la chasse et qu’il n’est peut-être pas si gravement atteint que cela. Le cœur battant la chamade, tous les membres en feu, elle accélère encore sa course, zigzaguant entre la masse sombre des arbres, ne voyant parfois que leur forme au dernier moment. A plusieurs reprises elle manque de se cogner à l’un d’entre eux, à d’autres elle s’érafle profondément le front en entrant en contact avec des branches basses. Mais elle avance et c’est le principal. Dans son dos, un souffle rauque semble se faire de plus en plus lointain. Elle sent qu’elle est en train de lui échapper, que bientôt elle sera sauvée. Mais pour cela, elle ne doit pas faiblir et courir. Toujours courir. Pourtant, alors qu’elle entrevoit les premières lueurs rassurantes de la bâtisse où loge le personnel, elle ne perçoit plus aucun bruit derrière elle. Alors plutôt que de continuer sa fuite, elle s’arrête d’un coup et décide de progresser plus lentement. Juste parce qu’elle ne peut soutenir un tel rythme plus longtemps, au risque de s’effondrer. Elle espère également secrètement que le tueur est en train d’agoniser. Que le coup de couteau lui a été fatal. Passant d’arbre en arbre, se cachant derrière chaque tronc, elle cherche à voir si l’individu la suit, scrutant l’obscurité, ne respirant que faiblement pour ne pas attirer l’attention sur elle. Un petit picotement désagréable court sur sa peau alors que seul le bruit du vent dans les aiguilles de pin et de la pluie qui tombe des branches lui provient de manière assourdie. Tout semble calme. Alors elle prend plus d’assurance et se reproche de la maison de Wright, se disant qu’il va l’aider, que bientôt le cauchemar sera terminé. Il saura quoi faire et il pourra la protéger. Elle s’arrête quelques secondes derrière un pin, posant ses mains sur l’écorce centenaire, sursautant à ce simple contact parce qu’elle le trouve froid et désagréablement mouillé. Puis, elle se retourne, scrutant la nuit pour percevoir un signe de son poursuivant. Mais il n’y a rien. Absolument rien. Alors reprenant un peu de confiance elle regarde à nouveau en direction de la villa éclairée. Ce n’est qu’un simple cube de brique avec de larges baie vitrée s’ouvrant sur une terrasse au charme certain. De couleur jaune, elle comporte six pièces : un hall d’entrée joliment décoré mène au séjour et à la cuisine. Des toilettes et une chambre complètent le rez-de-chaussée. C’est ici que loge le majordome. Les femmes de ménage occupent l’étage où se trouvent trois chambres et une salle de bain fonctionnelle. Une allée bordée de haies coupées de manière à représenter des animaux mène à la porte d’entrée. Et Valérie remarque justement que cette porte est actuellement ouverte, laissant entrevoir partiellement l’intérieur. Une forme est disposée sur le sol. Se peut-il que Wright ait entendu du bruit et qu’il soit actuellement en train de rôder dans le parc ? Dans ce cas, elle devrait peut-être l’appeler dans l’espoir qu’il vienne la secourir ? Non, finit-elle par se murmurer. C’est trop dangereux. Le tueur risque de l’entendre et elle ferait ainsi une cible trop facile. Mieux vaut se diriger vers la maison et prendre son destin en main, toute seule. Se résolvant à suivre ce plan, elle avance donc à pas comptées vers la masse illuminée de l’édifice, priant pour qu’elle passe inaperçue le temps que va durer ce court trajet. Rien que cent mètres. Oui, voilà ce que mesure cette distance. Mais cent mètres c’est extrêmement long dans certaines circonstances. Et en l’occurrence les circonstances sont terrifiantes. Les poings serrés, tremblant comme jamais, les cheveux mouillés par la pluie accumulée depuis des heures sur les branches des pins, elle fait peine à voir. Son maquillage a coulé le long de ses joues et son teint est livide. On dirait qu’elle a vu un fantôme. Ce n’est pas si éloigné de la vérité. Et que dire de ses jambes qui peinent de plus en plus à la porter ? Elle sent que d’ici peu elle va tomber, parce que la terreur éprouvée cette nuit a été bien trop forte à supporter. A chaque pas, elle chancelle, voyant le paysage tourner autour de sa silhouette ramassée sur elle-même. Malgré tout, elle progresse. Et peu à peu elle parvient en vu de la porte, emportée par une joie agréable. Elle sent que son calvaire va prendre fin et cette seule idée lui donne la force d’avancer encore. Pourtant, alors qu’elle dépasse les premiers animaux végétaux, Valérie observe la forme entrevue plus tôt. Aucun doute, il s’agit d’un être humain. Quelqu’un qui gît sur le sol et qui ne semble plus bouger. Inquiète, se refusant à accorder un quelconque crédit à son esprit qui n’a de cesse de lui murmurer que cette forme représente une nouvelle menace, elle marche toujours, de son pas devenu traînant, saccadé. Et arrivé à moins de dix mètres de celui qui paraît dormir sur la moquette, elle reconnaît Alex Wright. Un petit rond ensanglanté apparaît juste entre ses deux yeux qui, pour leur part, sont écarquillés. Ils ne verront plus rien d’autre que le vide désormais. On peut y lire un effroi sans limite, une terreur inconcevable, de la surprise également. Il n’a visiblement pas eu le temps d’esquisser le moindre geste avant de mourir. Probablement un cadeau de Grenier, pense-t-elle, haïssant ce dernier comme jamais elle n’a détesté quelqu’un. Elle espère d’ailleurs qu’il est en train d’agoniser au milieu des bois. Pire, qu’il se vide de son sang, lentement, en prenant conscience du fait qu’il va trépasser. Oui, elle souhaite qu’il souffre pour ce qu’il vient de commettre. Et elle se maudit de ne pas avoir planté ce couteau à plusieurs reprises dans son corps de bellâtre. Horrifiée par la vision du majordome qui repose sur le sol du hall d’entrée, elle doit se mordre le poing pour ne pas devenir folle. Elle ne peut de toute manière pas se le permettre. Car il y a plus urgent et elle n’est pas encore sortie d’affaire. Enjambant donc précautionneusement son cadavre, en évitant de le regarder, elle se précipite ensuite dans le salon, retrouvant l’usage de ses jambes redevenues puissantes. Elle sait qu’il y a un téléphone dans cette pièce. Et ce téléphone représente sa seule issue, vu que Wright n’est plus qu’un corps froid et sans vie. Elle se saisit du combiné et tente de composer le numéro de la police. Mais trop fébrile, elle n’y parvient pas, se trompe, recommence, se trompe à nouveau. Finalement, énervée, elle porte ses mains à son visage pour essayer de se calmer. C’est alors qu’elle constate qu’elles sont salies par le sang de Grenier. Elle ne l’avait pas remarqué jusqu’à maintenant et cette vision lui arrache une petite plainte. C’en est trop. La situation devient insurmontable. Et carrément insupportable. Tremblant, elle cherche à retrouver ses esprits, mais son cerveau lui refuse tout service. Il est définitivement en panne. Hors service. Incapable de lui redonner un semblant de paix. Elle sait qu’elle va craquer. Là dans ce salon. Et elle ne pourra plus s’empêcher de pleurer, alors que la situation requiert au contraire qu’elle agisse au plus vite. Elle n’est pas encore en sécurité. Si elle veut avoir une chance de sauver sa peau, elle doit absolument se dominer. Et c’est très exactement ce qu’elle s’efforce de se dire, les yeux fermés, quand un violent bruit de verre qui se brise la fait tressaillir. Dans un ralentit théâtrale, elle se retourne vers la source de ce son. Le mobilier de la pièce défile lentement devant ses yeux exorbités, alors que les battements affolés de son cœur résonne en cadence dans son crâne, tout comme sa respiration devenue haletante. Puis, elle voit Grenier sur le sol, à genoux au milieu du verre, plusieurs plaies sur le corps à cause de sa cascade, véritable apparition cauchemardesque. Il redresse la tête, la fixe de son regard devenu dément, des veines ayant explosé dans ses orbites, le visage ensanglanté. On dirait qu’il porte un masque affreux, fait de rouge, mais il s’agit seulement de son hémoglobine qui coule par cascade de son cuir chevelu. Il se redresse, toujours au ralenti, puis il se jette sur elle en hurlant quelque chose qu’elle ne peut saisir, les doigts crispés telles des serres. Elle parvient miraculeusement à l’éviter, en un geste gracieux que ne renierait pas une ballerine, mais hélas elle glisse dans le sang du tueur qui tombe par paquet sur le tapis du salon et s’affale de tout son long. Son cœur semble alors s’arrêter, car elle prend conscience de l’inévitable. Elle va mourir. Et en effet, une ignoble douleur agite immédiatement son corps, tandis que retentit dans le lointain le bruit d’une détonation. Il ne lui a laissé aucune chance. D’une balle en pleine tête, il l’envoie rejoindre un autre monde. Un monde fait de solitude.
Mais il est à bout de souffle. Bien qu’encore debout, respirant avec grande difficulté, Grenier est très mal en point. Il retombe sur ses genoux, incapable de lutter. Il a perdu trop de sang. La peau déchirée, coupé de partout, il n’est plus qu’une plaie, ressemblant à une bête diabolique. Victime d’une hémorragie qui va le terrasser pour de bon, il s’effondre sur sa victime, la rejoignant dans la mort. Et il pousse son dernier soupir, la tête contre la sienne, leurs lèvres séparés de quelques centimètres, comme s’ils avaient été amants. C’est du moins ce que pourrait croire une personne extérieure. Ainsi s’achève le dernier contrat du tueur à gages le plus performant de la région. Dans le sang de sa cible.
Chapitre 22 : enfer
Je suis toujours assis contre le réverbère devenu glacial, m’allumant une énième cigarette. En espérant à chaque fois que ce soit la dernière. Mon attente n’a que trop duré. Je veux te rejoindre Yasmine. Je n’attends plus qu’un signe de ta part. L’orage s’est arrêté et à présent seules des gouttes d’eau dégoulinent des arbres placés tout autour de moi. Je goûte avec bonheur à cette douce fraîcheur et mes doigts effleurent la surface de l’herbe mouillée. Ce n’est pas désagréable, bien au contraire. C’est même très excitant. Malgré le fait que je sois détrempé par la faute des éléments et que mes vêtements collent à ma peau, me faisant frissonner au contact de l’air. Peu importe, je me sens bien. Parce que je sais que le moment arrive, qu’enfin nous serons réunis pour l’éternité. Comme tu me l’as promis cette fameuse nuit, dans ma cellule. Nous allons pouvoir vivre ensemble, nous aimer pour toujours. J’imagine déjà le monde de toutes mes espérances, une sorte de paradis aux allures tout à fait terrestres. Un univers verdoyant, perpétuellement ensoleillé où seules la joie a droit de cité. Jamais de guerres, jamais de disputes, pas de pauvreté. Tout y sera parfait. Jamais nous ne nous éveillerons tristes, avec l’envie de ne pas se lever, de souhaiter rester au lit. Jamais nous ne baisserons les bras face aux difficultés. Jamais nous ne fuirons, parce qu’il n’y aura plus de problèmes, ni de tracas. Nos semblables seront toujours heureux, arborant un sourire sincère. Jamais nous ne nous jalouserons, jamais nous ne mentirons, jamais nous ne nourrirons de mauvais sentiments. Pas de classes sociales, pas de différences, pas de nantis. Nous logerons dans un petit cottage sis dans une clairière magnifique, entourés de moutons. Une vie simple, comme j’en ai toujours rêvé. Une image d’Epinal, certes, mais n’est-ce pas à quelque part l’espérance de tout être humain ? Plus de stress, plus de fatigue, plus d’énervement inutile. Et surtout la chose qui m’apparaît comme étant la plus essentielle aujourd’hui : je pourrai te faire l’amour durant des journées entières, sans avoir à me sentir honteux ou à regarder derrière moi de crainte de voir Valérie nous surprendre. Oui, je veux moi aussi gagner ce monde au plus vite. C’est pour cette unique raison que je me suis évadé de la prison. Juste après que tu me sois apparut brièvement alors que je dormais, dans mon rêve visiblement. Tu m’as appelé par mon nom. Je me suis redressé sur mon coude, l’air hagard, encore ensommeillé. Et tu m’as doucement caressé le visage, une lueur d’amour dans le regard. Puis cette seule parole que j’attendais depuis bien trop longtemps : « viens… ». J’ai su que l’heure était venue d’accomplir ma destinée. Avant cela tu m’as exposé toute la vérité sur ta véritable identité. Je sais tout : « Dead Town » t’a sali à jamais et ils doivent payer pour cela. Je sais aussi qui sont en réalité mes compères de « Zombies » et j’espère qu’ils croupiront à jamais dans cette prison. Je sais que tu es morte une deuxième fois, parce que tu as ressuscité par amour pour moi. Les notes que j’ai jouées il y a longtemps sur le mur du cimetière de Slon, là où tes meurtriers t’ont enterré, ont éveillé ton esprit. Et je t’ai sorti de la terre cette nuit-là, alors qu’un orage éclatait au-dessus de la ville. Tout comme aujourd’hui. Je sais que tu m’attends et je n’ai plus peur. Parce que je t’aime à la folie. C’est pour cela que j’avais tout préparé avec minutie entre les murs de ma cellule, depuis deux jours déjà : je m’étais procuré une lime à l’atelier, grâce à mon voisin de cellule qui n’a jamais craché sur quelques billets de plus. Et durant toute la nuit, je me suis escrimé sur les barreaux qui voilaient mes rêves en me cachant le paysage pourtant si beau de Clède.
Fort heureusement, ils étaient oxydés. Et à 1h00 du matin, ils ont fini par céder. Enfin, ai-je envie de murmurer. Mes mains étaient en sang, mais ça n’allait pas m’arrêter. J’ai sauté par la fenêtre, m’arrêtant un instant pour savourer l’air frais qui symbolisait ma liberté encore hypothétique, si joyeux. Ce n’était pas bien haut, mais je me suis tout de même foulé la cheville. Ensuite, boitant, je me suis dirigé vers l’enceinte qui protégeait la prison du monde extérieur. Puis j’ai attendu que les projecteurs se détournent de ma silhouette ramassée sur elle-même et je suis passé de l’autre côté du mur, là où le vent venu de la mer a fouetté agréablement mon visage. Un air au goût salé. C’était si facile. A croire qu’on m’avait laissé sciemment sortir. Ensuite, j’ai couru, malgré ma cheville enflée et douloureuse. J’ai pris la direction du studio d’enregistrement où m’attendais encore ma moto. Les gendarmes n’avaient même pas pris la peine de l’embarquer. Décidément les choses paraissaient si simples. Peut-être avais-je un ange gardien à mes côtés. Sans doute toi Yasmine. Je le crois du moins. J’ai enfourché ma machine, me disant que j’avais le temps d’atteindre mon but vu que la prochaine ronde n’aurait pas lieu avant 8h00 du matin. Et j’ai donc pris la direction de Slon, la tête emplie d’images de l’égérie de mes nuits, pressé de parvenir à mon but. J’ai foncé et à 3h00 je débouchais dans l’artère principale de la ville. Après cela je n’ai eu aucune peine à retrouver le chemin du cimetière. Mon cœur cognait à tout rompre dans ma poitrine. J’avais peur. Mais j’étais également impatient. A l’instant précis où je pénétrais dans le cimetière, la cloche de la petite église située au haut de la butte sonnait 3h15. Il faisait noir comme à l’intérieur d’un tunnel. De plus, la brume n’arrangeait rien. Je suis descendu de mon engin et je me suis mis à courir, manquant de tomber à chaque pas. Je suis passé tout près du mur sur lequel j’avais joué un morceau de guitare, bien des années auparavant. Probablement le jour où nous avons lié connaissance. Un instant j’ai revu cette scène. Et je n’en ai plus été effrayé. Parce que ce qui avait pu se passer à cet instant prenait des allures de bienfait. Toujours courant, j’avais de plus en plus chaud, je suffoquais, mais ce n’était dû qu’à mon empressement. Puis, finalement j’ai trouvé ta tombe, sachant que j’avais atteint la fin de ma cavale. Alors j’ai pu éclater en sanglots. Peu après, je me replongeais dans mes souvenirs. Comme si cela devait t’aider à revenir auprès de moi.
Lâchant un timide sourire dans la lueur du réverbère, je range mon paquet de cigarettes dans la poche arrière de mon pantalon. Il fait froid. Terriblement froid. Comme si la température vient de s’abaisser de quelques degrés en un instant. Resserrant le col de ma chemise, un frisson parcourt lentement mon échine. Je tousse. J’ai si peur à présent. Peur qu’elle ne vienne pas, peur de devoir attendre là sans que rien ne se passe, peur d’entendre résonner dans le lointain le son lugubre des sirènes de police. C’est un peu comparable à un rendez-vous : quand vous attendez que la fille surgisse enfin au détour du chemin et que vous vous demandez sans cesse si elle va vous faire faux-bond, le cœur cognant dans la poitrine, les mains moites et resserrées sur un bouquet de fleurs qui se défraîchit au fur et à mesure que les minutes passent. Sauf que cette fois-ci, j’ai rendez-vous avec la mort. Et cette dernière finit toujours par survenir. Tôt ou tard.
Je racle ma chaussure dans l’herbe humide, cherchant à extraire un petit caillou de ma semelle, quand le premier bruit de grattement se produit. Sursautant, oubliant de respirer, je me tourne vers la source de ce son, me demandant ce qui peut bien le provoquer. C’est si faible, à la limite du perceptible. Mais aucun doute, j’ai bien entendu. Prenant donc la direction de la pierre tombale de ma compagne, je ressens la plus puissante des craintes étreindre mon être. Même si tout au fond de moi je me sermonne en me disant qu’il est ridicule de paraître effrayé. N’est-ce pas ce que j’ai toujours souhaité ? Oui, aucun doute, dès que tu es rentré dans ma vie, par l’entremise de ces formidables rêves qui ont égayé ma vie d’adolescent, je n’ai eu plus qu’un unique but : partager mes jours en ta douce compagnie. Je te donnerai ma vie, je me tuerai pour toi. Parce que tu es mon double, ma raison d’être, ma drogue. Pourtant je ne peux m’empêcher de trembler, car renoncer à son existence d’humain n’est pas chose aisée. C’est un simple réflexe de survie. C’est normal après tout. Qui n’agirait pas de la sorte en pareille circonstance ? Personne ne peut prétendre qu’il ne va pas tenter de lutter pour une dernière parcelle de vie. C’est comme un quelque chose d’inné. Nous sommes programmés à vivre. Non pas à mourir. C’est pourquoi, un douloureux étau enserrant ma gorge, je murmure dans l’air glacial, une grimace triste sur le visage qu’il est désormais impossible de reculer. Presque à regret. Cependant, j’ai franchi toutes les limites qui pouvaient encore me retenir sur cette satanée planète. J’ai pénétré trop profondément dans les terres d’un monde nouveau. Et j’ai promis à celle que j’aime que je viendrai la rejoindre. Je ne peux plus le décevoir. Non, cette attitude équivaudrait à une trahison.
Et lorsque je m’arrête devant ta tombe, j’assiste au plus fantastique des spectacles, sans que je ne parvienne pourtant à bouger. A vrai dire, je suis fasciné, comme hypnotisé. Parce que plusieurs mottes de terres se soulèvent légèrement à l’endroit où les quatre membres de « Dead Town » t’ont enterré. Le sol se fendille pour être plus exact, semblable à la croûte d’un succulent gâteau, lentement, mais inexorablement alors que le bruit perçu auparavant s’intensifie, faisant penser au son que produisent les pattes d’un chien qui gratte la terre à la recherche d’une taupe ou de son os. Immédiatement une image traverse mon esprit à cette évocation, inondant mon cœur d’une tristesse insupportable. Shina... Ma petite chienne adorée, trop tôt arrachée aux délices de la vie. Plus jamais ses yeux enchanteurs ne reverront la lumière du jour. Il n’y aura désormais plus que la nuit, éternelle, sombre, silencieuse, froide et étoilée. Tu n’as même pas eu la chance de voir ce monde plus longuement. Enfant, tu le resteras. A jamais.
Une cloche résonne soudainement dans le lointain, déchirant cette paix bénéfique, me faisant invariablement sursauter. J’éclate alors d’un rire crispé, me moquant de ma terreur pour mieux la combattre et me donner la force de rester là, à observer cette tombe qui semble s’affaisser, comme soumise à mille ondes telluriques. C’est totalement dément.
Le vent forcit à présent, devient tempétueux. Au loin l’orage éclate à nouveau, résonnant de façon lugubre, faisant trembler la terre, comme par hasard. Parce que lors d’un événement aussi terrifiant, il se doit d’être tout simplement. Parce que le grand scénariste de la vie trouve justifié de déchaîner toutes les puissances de la planète sur ce cimetière alors que je regarde, interdit, un cadavre tenter de s’extraire de son linceul. Et quel spectacle ! Un son et lumière sacrément bien composé. J’ai envie de décamper, je ne vais pas mentir : j’ai peur. Mais une force implacable m’oblige à rester là jusqu'à la fin. J’ai demandé la mort, me voilà servi. Plus moyen de reculer. C’est le prix à payer. Même si tu n’avais jamais demandé à verser dans ce monde de cauchemar lorsque tu as crié ta haine sur ce mur, un soir d’été. Seulement voilà, le hasard joue parfois des tours de cochon et cette fois-ci tu en as été la victime. Ça n’arrive pas qu’aux autres.
Je sais à présent qui contrôle mon corps. Je sais que c’est toi Yasmine. Je t'attends. Viens. Je suis là et je ne vais pas fuir. Aimons-nous. A jamais. Pour toujours. Je te jouerai les plus belles balades sur ma guitare, jusqu'à ce que la nuit glaciale nous enveloppe de son voile inextricable. Jusqu'à ce que tu poses à nouveau tes lèvres sur les miennes. Jusqu’à ce que je puisse enfin te prouver à quel point je t’aime. Viens Yasmine. Viens. Je suis là.
La tombe continue à s’affaisser, révélant des bords abrupts et quelques brins d’herbe emprisonnés bien malgré eux dans la terre. Maintenant, je peux distinguer un peu de ta peau. Une peau aussi blanche que la virginité de ton âme. Encore un éboulement et une main osseuse à laquelle il manque deux ongles apparaît. J’arrive même à distinguer sur ton poignet le petit bracelet en or que tu portais. Un cadeau des tiens probablement. Bientôt tu sortiras de ce linceul. Belle, magnifiquement belle, comme tu n’as jamais cessé de l’être. Pourtant je ne peux être catégorique sur ce point. N’as-tu pas passé de longues années sous la terre ? Vais-je vraiment te retrouver telle que je t’ai connue ? Oh Mon Dieu, vais-je encore t’aimer lorsque je te verrai dans ta terrifiante réalité ? Non ! Je ne dois pas penser à cela. Je dois me rappeler de celle que j’ai adorée plus que tout au monde. Celle qui a fait chavirer mon cœur.
Viens Yasmine. Guide-moi. Je suis là. Montre-moi le chemin du monde merveilleux dont tu me parlais. Emmène-moi avec toi dans ces prairies verdoyantes. Je suis prêt.
Oh non ! Quelle horreur ! Que te t’ont-ils fait ? Ce n’est pas toi ! C’est impossible ! Je ne reconnais pas tes fins cheveux dans ce lacis inextricable de fils raides dans lequel s’agitent une multitude de petites bêtes répugnantes ! Ses deux trous noirs ne sont pas tes beaux yeux couleur d’automne ! Ce tas informe dans lequel perce ci et là un morceau d’os n’est pas ton nez ! Ses deux traits sans vie ne sont pas tes lèvres ! Cette peau puante et rongée n’est pas la tienne ! Tu n’es qu’un cadavre ! Une morte ! Une chose putride et rampante ! Va-t-en ! Ne t’approche pas ! Laisse-moi ! Je ne veux pas te regarder ! Parce que je sais que quand tu vas ouvrir la bouche, un long mille-pattes va dégringoler sur ta poitrine desséchée. Eloigne-toi ! Tu n’es pas Yasmine !
NON ! ! ! Ne pose pas tes doigts putrides sur moi ! Je ne te reconnais pas ! Bon Dieu ! C’est froid ! Sans vie... Tu me répugnes ! Je vais vomir ! Cette étreinte, je n’en veux pas ! J’ai commis une erreur ! Laisse-moi m’en aller... Je t’en conjure... Jamais je n’ai voulu ça ! Jamais ! Laisse-moi rentrer chez moi. Laisse-moi retrouver ma femme. Ne prend pas ma vie. Je n’ai commis qu’une seule erreur : celle d’avoir joué de la guitare sur ce mur. Il y a longtemps. Si longtemps. Est-ce que ça mérite un tel châtiment ? Le reste n’est arrivé que parce que tu l’as voulu. Je t’en supplie, lâche-moi. Lâche-moi…
« Mon chéri... Ne te débat pas... Nous voilà réunis... Je t’aime. Donne-moi la chance de te le prouver. Je te veux pour moi. Rejoins-moi. Faisons l’amour. »
Oh cette cloche... Elle résonne dans ma tête, j’en ai le vertige. J’ai mal. Je ne veux pas. Regarde, je tremble. J’ai peur. Ne t’approche pas plus. Eloigne tes lèvres, tu me dégoûtes. Bon sang, sa main me caresse à présent la joue. C’est si bon, mais si glacial à la fois. Je... C’est impossible. Je te vois maintenant comme tu m’es apparue dans mes rêves. Si belle, si ensorcelante. Si... vivante. Oui, vivante. Je t’aime... Je veux mourir pour toi... Quel troublant sentiment. Ne me quitte plus, apparais-moi encore. Ne redeviens pas un cadavre.
« Suis-moi dans les limbes, Sam. Suis-moi. Ne te retourne plus. Ne te laisse pas abuser par ce que tu vois. Je suis comme tu m’as connue. Humaine... Les ravages du temps ne sont qu’illusion. Fais confiance à tes sentiments. »
Sont-ce des larmes qui dévalent mes joues ? Je t’aime tant. Murmure-moi encore de douces paroles au creux de l’oreille. Dis-moi encore que tu me veux, car c’est pour toi que je suis venu. Montre-moi le chemin, guide-moi dans ton monde, serre-moi dans tes bras. Oui, comme ça. Laisse-moi t’embrasser, laisse-moi t’aimer. Je m’excuse de t’avoir repoussée, j’ai été abusé par les apparences. Parce que maintenant je sais. Je sais que nous allons nous unir pour l’éternité. Oh, caresse-moi encore, fait naître en moi le plus brûlant des incendies.
Je descends dans le trou obscur. Il fait si froid. C’est à la limite du supportable, mais plus rien ne peut à présent me retenir. J’ai beau essayer, mollement, de planter mes ongles dans la terre humide pour tenter de me raccrocher encore un peu à la vie, je glisse de plus en plus, le corps enveloppé par la douce étreinte de Yasmine. Tout n’est que boue. Et...
MAIS QU’EST-CE QUI ME FAIT SI MAL ? EST-CE UNE MAIN QUI SE POSE SUR MA POITRINE ?
Oui. Sa main. Elle fouille à présent ma chair alors que plus haut la tombe se consolide peu à peu, de petits cailloux s’échouant dans mes cheveux poussiéreux. La souffrance est abominable, comparable à celle que peut produire un fer incandescent. Et ce bruit. Comme si de l’eau coulait quelque part. Pourtant je sais qu’il s’agit de mon sang.
Je me retourne, je l’embrasse encore. Elle est si belle, aussi belle que la rosée du matin qui se dépose sur les prés. Elle me sourit. Je grimace de douleur. Et soudain, elle exhibe fièrement mon cœur ruisselant d’un liquide poisseux dans sa main victorieuse, s’avançant à nouveau pour m’aimer éternellement. En haut, dans le monde des vivants, le trou s’est refermé, ne laissant présager d’aucune trace. Tout ce qui vient de se dérouler restera à jamais secret.
Lentement, je bascule vers un autre univers, ne me sentant même plus chuter. Mon corps n’a plus aucune consistance. Et plus j’avance, plus je prends conscience que le paradis tant souhaité n’est qu’un leurre. J’ai été abusé. Une fois de plus. Une larme dévale les pentes ensanglantées de mes joues, sans que je ne puisse l’essuyer. Parce que plus rien ne me touche désormais. Je suis devenu un fantôme, faible. Si faible. Au milieu d’un monde froid, obscur, parcouru par des vents perpétuels et glaciaux. Un monde fait de ruines, d’ombres, de loups courant sur la lande. Un monde en tout point comparable à celui que j’ai visité un soir, au moment où l’égérie des mes nuits me sermonnait pour une faute d’accord sur ma guitare, lors d’une répétition. Un monde de cauchemars peuplé d’esprits abandonnés, de gens incapables d’accepter leur sort. Ils croient qu’ils vivent encore. Mais il n’en est rien. Ils errent à la recherche des leurs, tentant de retrouver leur identité, leur maison, leur famille. Pourtant tout est différent ici. A commencer par la forme que nous avons tous : celle de monstres. Parce que nous sommes à jamais damnés. Ensuite, la ville que nous habitons désormais ressemble à un double de Clède, mais un double infernal. Partout les murs se sont affaissés, ne laissant que d’étranges sculptures au milieu d’un orage de cendres. Jamais le soleil ne perce ces nuages. Ils sont bien trop épais et seul la nuit règne ici. Rien que la nuit où les ombres peuvent rôder en toute quiétude. Un brouillard épais déforme le décor. Un brouillard froid et pénétrant. La cité est atrocement mutilée, comme un mélange de plusieurs univers. On trouve des bâtiments tout à faits normaux, bien que partiellement détruits, mais à quelques mètres des grilles rouillées et tordues empêchent le passage. L’artère principale commence comme une route classique, bien que le macadam soit fendillé et craquelé, mais cent mètres plus loin, une vaste étendue grillagée lui succède. Je n’ose imaginer ce qu’il y a sous ces grilles. Parce que j’entends du bruit, un bruit peu rassurant. Comme si quelque chose courrait. Comme si quelque chose n’attendait qu’un geste de ma part pour m’attraper lorsque j’aurai posé un pied sur le métal. Je suis mort. Pourtant je ne veux pas mourir une deuxième fois. Parce que la perspective de souffrir à nouveau m’arrache le pire des tourments. Alors je reste dans les limites de la rue dite « normale », à tourner et retourner autours du pâté de maison, ignorant les flaques de sang qui maculent les grillages plus loin, observant mes congénères qui ont tous des faces grotesques et effrayantes. Comme moi. Et je cherche désespérément Yasmine. Est-ce cette chose bossue, vaguement humaine qui passe à l’instant à ma portée ? Ou celle-ci, poilue, avec d’incroyables crocs dans une bouche démesurée ? Je t’en prie, dis-moi où tu es. Dis-le-moi. Je veux vivre ce rêve avec toi. Je veux sortir d’ici. Je crois encore à cet univers verdoyant que tu m’as promis. Et j’y croirai toujours. Guide-moi Yasmine. Ne me laisse pas tout seul ici parmi les prédateurs, à tourner en rond à la recherche de mon identité. Je t’en supplie, entend ma plainte.
Chapitre 23 : abysse
La pluie détrempe le sol. Une pluie rageuse, puissante. Près d’une tombe, un paquet de cigarettes est soulevé par les bourrasques de vent, tournant et retournant sur lui-même. Livré aux éléments, il perd sa couleur et peu à peu devient une boule de carton non identifiable.
A des centaines de kilomètres de là, à Clède, un bâtiment s’embrase. Il s’agit de la prison municipale de la ville. L’incendie a débuté depuis plusieurs minutes. Violemment et brusquement. Les prisonniers hurlent et la nuit résonne de leurs cris. Ils supplient les gardiens de les libérer, de leur permettre de fuir le brasier. Mais ces derniers sont totalement dépassés par les événements et ne peuvent sauver tout le monde. Courant à en perdre haleine de cellule en cellule, ils ouvrent un maximum de portes jusqu’à ce que les flammes leur interdisent l’accès à certains couloirs. La mort dans l’âme ils doivent reculer et sortir à leur tour de l’établissement devenu un piège suffocant. Les quatre membres du fameux groupe « Zombies » font partie des malheureux. Avalés par des flammes semblant vivantes, ils vont agoniser dans les pires des souffrances, beuglant tels des damnés. Demain ils seront élevés au rang de martyrs par leurs fans restés fidèles jusqu’à la fin. Leur dernier album, non achevé, se vendra à des milliers d’exemplaires, leur faisant connaître une gloire posthume à laquelle ils n’avaient jamais vraiment cru.
Cette nuit-là, ils entamèrent leur dernier concert. Jamais Barnes ne fut plus prompt à crier. Jamais sa voix ne fut aussi cristalline et proche d’un être aux portes de la mort. Il fut digne de porter le nom de « Zombies ». Pour l’éternité. Aucun expert ne parvint à déterminer les causes réelles de cet incendie. Certains parlèrent d’une défectuosité du système électrique qui, il est vrai, n’était plus tout jeune. D’autres exposèrent plutôt la thèse d’un feu volontaire partit d’une cellule en particulier : la geôle numéro 4556. Celle du prisonnier Barnes justement. Selon la version officielle, ce dernier aurait bouté intentionnellement l’incendie dans le but de se suicider. Vu la vétusté de la prison, les flammes auraient rapidement gagné du terrain, transformant l’édifice en bûcher. Mais cette version n’expliqua jamais pourquoi ni comment un deuxième foyer s’est déclenché dans l’aile ouest, attisant l’incendie de manière spectaculaire. Ni pourquoi O’Neil et Carre qui étaient incarcérés relativement loin de la source du feu n’ont pas pu sortir de leur cellule. Peut-être que le fait de savoir que ces deux-là étaient déjà morts au moment de la catastrophe aurait alerté les enquêteurs sur l’étrangeté de la chose. Surtout en sachant que leur cœur avait été arraché de leur poitrine, comme s’il s’était agit d’un simple noyau qu’on extirpe d’un fruit trop mûr.
Chapitre 24 : gouffre
Il se prénommait Vincent Dubois et était bibliothécaire, tout comme Sam. Nous étions au plein cœur de l’hiver dans une petite ville répondant au doux nom de Haute-Brume, à mille lieux de Slon et de Clède. Et ce pauvre Vincent n’était pas à proprement parler un homme comme tous les autres. Ultra timide, petit, plutôt laid, il passait pour le simplet de la région. Personne ne lui accordait d’intérêt parce qu’il n’existait tout simplement pas aux yeux des autres, ces autres qui étaient si normaux et conventionnels. La plupart du temps donc, le pauvre errait seul sur les chemins enneigés, la tête vide, perdu dans d’inaccessibles rêves, se demandant bien quel pouvait être son rôle sur cette terre.
Mais s’il n’était qu’un piètre travailleur et un minable amant, il excellait toutefois en tant que guitariste. Ce don remarquable lui avait été donné par son père, mort lors d’un tragique accident de la route il y avait de cela plus de vingt ans. Il ne se rappelait que furtivement de son visage. Une ombre de plus dans son univers, voilà ce qu’il était. Mais peu importe puisqu’il y avait Maman. Cette dernière le couvrait de cadeaux, l’exhortait sans cesse à aller de l’avant, l’étouffait d’amour. C’était parfois si bon de se laisser aller dans ses bras et de pleurer toutes les larmes de son corps. Car il savait qu’elle serait toujours là pour le consoler. Quoi qu’il fasse, quelle que soit la faute commise.
Et justement il y avait de cela une semaine aujourd’hui, il avait perpétré une grosse faute. Malgré l’interdiction de sa chère mère, il était sorti dans le froid, sa guitare fixée solidement dans son dos, bien résolu à rejoindre son repaire secret après une journée plus dure que toute autre. Maman n’aimait pas le voir traîner du côté du cimetière, mais cet endroit était le seul où il pouvait jouer en toute tranquillité, sans qu’un quelconque gamin ne vienne se moquer de lui alors qu’il se prenait pour une rock-star, mimant les gestes que ces idoles pouvaient faire sur scène, s’imaginant au milieu d’un groupe célèbre. Mais ce jour-là, ça avait été une bêtise que de se trouver en cet endroit, puisque la nuit même il avait fait un rêve obscène mettant en scène une jolie fille aux cheveux délicieusement bouclés, des cheveux aux reflets roux. Une femme qu’il ne connaissait pas. Assurément quelque chose s’était passé dans ce cimetière. Il en était convaincu, sans pour autant savoir pourquoi. Mais il changeait déjà. Aucun doute sur ce point.
Jamais d’aussi vilaines pensées n’avaient traversé son esprit. Jamais ses rêves n’avaient été aussi sales. Oh bien sûr, il lui était arrivé, comme tout homme de son âge, de se voir en compagnie de charmantes sirènes dénudées et de se réveiller en sueur, le sexe dur comme de la pierre. Mais il ne les touchait jamais. Parce qu’à présent c’était différent...
Oh ! Il voulait tant que ce rêve n’en soit pas un, que lui aussi puisse étreindre le corps d’une femme, comme tous ces avortons qui se moquaient de lui à la bibliothèque. Et à présent il sentait que d’ici peu ses espoirs seraient assouvis. Car il lui suffisait de fermer les yeux pour se retrouver en compagnie de son égérie. Oui, elle reviendrait peupler ses nuits. Ce soir, demain, après-demain. Jusqu'à ce qu’elle lui apparaisse de manière réelle. Il avait peut-être fauté en allant se balader du côté du cimetière alors que sa mère le lui avait formellement interdit, mais à présent il s’en contrefichait. Parce qu’au moins il n’allait plus être seul. Et qu’importe le fait qu’il ait ouvert les portes d’un maléfice plus terrible encore. Les croyances de ce genre étaient certes dures et tenaces dans le village, mais il n’était tout de même pas obligé d’y accorder un quelconque crédit. N’est-ce pas ?
Nous étions donc le 20 décembre. Une nouvelle tempête de neige s’annonçait sur Haute-Brume. L’une de ces tempêtes qui empêche quiconque de sortir de chez soi tant elles sont réputées puissantes. Et malgré tout, une fille nommée Valérie Lambert, enterrée il y avait de cela trois mois dans le petit cimetière du village où elle adorait passer ses vacances étant enfant, marchait résolument vers un chalet. Celui de Vincent. Une idée trottait dans sa tête, alors que les bourrasques soulevaient ses splendides cheveux châtains : la vengeance. Rien que la vengeance. Aussi puissante que pouvait être sa haine. Il avait beau se cacher sous une autre identité, dire qu’il se nommait Vincent, elle savait qui il était en réalité. Sa façon de jouer de la guitare l’avait trahi. Il était désormais démasqué. Et dès cet instant, il allait payer sa dette, en souffrant comme il l’avait faite souffrir. Il allait connaître la douleur de l’adultère. Son assassinat serait aussi condamné. Parce qu’elle allait l’amener à rejouer la scène devant des témoins, de telle sorte qu’il ne puisse s’en sortir. Et quand il aurait suffisamment pleuré toutes les larmes de son corps, elle lui pardonnerait. Car elle l’aimait. Elle n’aimait que lui finalement. Rien que lui. Et elle le voulait pour l’éternité. Dans sa tombe.
Un sourire mauvais sur son visage d’ange, elle parvint près de la porte du chalet et d’une main rendue tremblante par le froid, elle appuya sur la sonnette, si heureuse de réaliser enfin sa vengeance. Désormais le cercle vicieux pouvait recommencer.
FIN (2.03.2005)
Go to hell (va en enfer) par « Zombies »
1. Toujours je n’ai été qu’un minable
Toujours je n’ai été qu’un faible
Toujours je n’ai fait que me morfondre
Toujours je n’ai rêvé que de gloire
Toujours j’ai été déçu
2. Alors j’ai passé un pacte avec le Diable
De toutes mes forces je l’ai appelé
De tout mon pouvoir je l’ai prié
De tout mon cœur je l’ai invoqué
Il m’a enfin entendu
3. Ensemble nous avons rédigé l’acte
J’ai dû lui donner mon âme
Il m’a apporté le succès et les femmes
De mon sang j’ai signé et paraphé
Il a sourit et est repartit sans tarder
4. Les années ont passé
Trop vite, j’étais pressé
Une nuit, il est venu
J’ai écouté et me suis tut
Il voulait ma vie
REFRAIN
Va en enfer mon fils
Ne te retourne pas
Oublie ton passé
Oublie ton humanité
Tu m’appartiens
Tu es miens
5. Comme je ne voulais pas mourir
Comme je ne voulais pas pourrir
Comme je ne voulais pas périr
Je n’ai fait que lui mentir
Pour mieux réfléchir
6. Le Diable voulait une âme
Mais jamais il n’a précisé quelle âme
Alors tandis qu’il m’attendait
A quelques pas de la haie
Je lui ai donné mon chien
7. Depuis ce funeste jour
Je l’entends qui court
Autour de ma maison
En aboyant de tous ses poumons
Il m’appelle, il hurle, il crie
Pour que mes péchés expient
8. Aujourd’hui je ne cesse de rire
Parce que je ne crains plus le pire
J’ai possédé le Diable
Et je ne suis plus misérable
Je suis toujours riche et heureux
REFRAIN
9. (parlé)
Pourtant toutes les nuits
Alors que dehors il gèle
Je l’entends qui murmure
Je l’entends qui hurle
Il n’abandonnera jamais
10. (tout le groupe ensemble, parlé)
Viens rejoins-moi
Passe les portes de l’enfer
Donne-moi ton âme
Désigne-moi comme dieu
Prosterne-toi
Incline-toi
Ne vénère que moi
Aime-moi
Tu m’appartiens
A jamais
Satan est mon nom
SOLO GUITARE
REFRAIN
slayer1973 (http://slayer1973.skyblog.com/)