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Amour spectral











Amour spectral



par
Frédéric Clément

































Chapitre 1 : tombe

L’obscurité se fait à présent totale et c’est avec un certain effroi que j’observe cette énorme pleine-lune bleutée qui semble dévorer le ciel. Oui, aucun doute, la peur s’empare peu à peu de mon esprit. Mais comment peut-il en être autrement ? Les derniers développements de ma misérable vie ont été si effrayants, si teintés d’inexplicable qu’aujourd’hui il est plus que normal de frissonner. Et lorsque je me penche sur mon passé, ne serait-ce que durant de courtes secondes, juste le temps d’apercevoir quelques images furtives qui inévitablement jettent en moi le pire des troubles, je ne parviens plus à comprendre si tout ceci a bien été réel. Cela parait si fou, si dénué de sens.
Retenant ma respiration, je m’accroupis et pose une main tremblante sur l’herbe humide et froide. Un grand émoi s’empare alors de mon être, me faisant chanceler sur mes jambes peu assurées tandis que je prends conscience de l’absurdité de la situation. Plus moyen de le nier, ma tendre et douce Yasmine se trouve bien sous mes pieds, enterrée dans cette terre meuble qui exhale une odeur douceâtre au contact de la chaleur suffocante qui règne dans ce satané cimetière. Un moment j’ai cru -ou j’ai voulu croire- que tout ceci n’est qu’une illusion, que cette pierre tombale n’est pas véridique, qu’elle n’est qu’un leurre. Mais à présent je ne peux plus me voiler la face. Et cette main glaciale qui caresse à l’instant mon dos est là pour me prouver à quel point il est stupide de douter. La mort a accompli son devoir, la Grande Dame à la Faux est belle et bien passée par-là et a emmené ma compagne.
La gorge nouée, le souffle court, le cœur cognant dans ma poitrine, je tente maladroitement de me relever, mais je perds instantanément l’équilibre. Je me retrouve alors stupidement assis dans l’herbe. Déconnecté de toute réalité. Tout simplement. Comme la plupart du temps. Comme cela m’arrive de plus en plus souvent. Tandis qu’au travers d’un éclair, je suis confronté, brièvement, aux images d’un bonheur suranné, puant la poussière.

Oh chéri... Quels doux baisers nous avons échangé autrefois. C’était si bon, si excitant. Je te revois  comme si tu étais encore à mes côtés. Si belle, si naturelle, si pure dans la lumière dorée de ces matins étouffants, alors qu’un été prodigieusement long avait emprisonné d’un étau merveilleusement torride les villes où notre tournée nous menait. Souviens-toi... Les oiseaux chantaient au lever du jour, le soleil dardait ses rayons au travers des volets de notre chambre d’hôtel. Et toi tu dormais tout contre moi, me rassurant par ta présence. Souvent je me demandais si tu étais bien réelle. Et inévitablement je repensais à ce fabuleux jour où nos regards se sont croisés dans la bibliothèque. Encore un jour à marquer d’une pierre blanche. Comme celui-ci où enfin nous nous retrouvons. Mais pourquoi en de telles circonstances ?

Au milieu de mille vertiges, je reviens peu à peu sur terre, prenant conscience que le paysage tournoie tout autour de moi. Lentement, très lentement, je relève la tête, marquant ainsi le fait que je reprenne le contrôle de mon être un instant abandonné aux puissances obscures et inexplicables régissant ce monde. C’est alors que je plonge mon regard vers le ciel, cherchant à percer l’épais feuillage des arbres qui me masque la vue des étoiles, mais force m’est faite de constater que le Grand Créateur n’en a pas fini avec moi : le carrousel reprend sa sarabande infernale et m’expédie à nouveau dans les limbes du souvenir, m’arrachant mes dernières larmes. Et brutalement je m’affale sur le sol, si près de la pierre tombale, le souffle saccadé, les yeux révulsés, le corps soumis à la plus intense des tortures, tremblant, écumant, cherchant peut-être à comprendre ce qui a bien pu m’amener jusqu'à cette horrible et puante ville de Slon. Là où cette fantasque histoire a probablement débuté et doit sans doute se terminer, au pied même d’une horrible vérité dont je n’ai pourtant jamais voulu admettre ne serait-ce que l’éventualité.

2 février 1976. Date fatidique, date importante puisque c’est à ce moment que tout est allé de travers. C’est aussi le jour de ma naissance. Sur l’acte annonçant l’heureux événement, on peut lire : Sam Lambert, trois kilos cinq-cents. Et c’est bien assez. Parce qu’il n’y a pas grand chose à rajouter. Mon enfance n’a pas été à proprement parler un modèle de glorieuses aventures desquelles sont forgés les héros. Non, il n’y a décidément rien de bien palpitant dans ces années-là. Rien que de minables souvenirs dont j’ai oublié l’existence. Rien que de fugaces impressions, des images brèves, quelques sentiments. Et surtout ces heures interminables passées dans le carré de sable au coin de ma rue, entre babillages et jeux ridicules. Le plus souvent seul, parfois sous le regard bienveillant de ma mère qui décelait déjà en moi les traits d’un génie. Je confectionnais des châteaux toujours minables que je retrouvais le lendemain détruits par les bons soins des autres enfants du quartier qui avaient cru intelligent de bâtir leur propre merveille sur les ruines encore fumantes de ma création. Car voilà à peu près à quoi pouvaient se résumer les rares relations que j’entretenais avec les compères de mon âge. Mais il y eut la superbe et la charmante Stéphanie. Une fillette au sourire envoûtant et à la chevelure noire comme la nuit que j’avais eu le bonheur de rencontrer un beau matin au détour du parc dans lequel ma mère me promenait à bord d’une poussette usée et grinçante.
Maman, prénommée Gladys, me surveillait ce jour-là d’un œil distrait alors que je dormais d’un paisible sommeil dans mon « carrosse », sous l’ombre bienfaitrice d’un vénérable chêne. Ma tendre mère avait pour habitude de s’abandonner durant ces courtes minutes de calme à de douces rêveries dont elle seule possédait le secret. Elle s’imaginait sans doute dans la peau de l’une de ces splendides femmes habillées avec goût et faste. Celles qu’on pouvait voir déambuler dans l’unique rue commerçante de notre bonne ville de Clède. Et généralement en ces instants, elle s’échappait entièrement de la réalité, s’enfermant dans un monde inaccessible teinté sans doute de regrets et d’impuissance. Parce que son époux n’était pas un riche milliardaire, parce qu’il n’était pas capable de lui donner tout ce dont elle rêvait. Parce que le magasin de souvenirs qu’il tenait sur le bord de la plage ne suffisait pas à apporter de la viande sur la table tous les jours.
Rêvant donc, elle ne vit pas son petit Sam, alors âgé d’une année et quelques poussières de mois), se glisser hors de sa poussette pour s’en aller gambader vers de mystérieuses contrées. Non loin du cimetière qui jouxtait le mur du parc, comme attiré déjà par la magie poétique de ce genre d’endroit morbide. Une demi-heure passa. Le soleil se faisait haut dans le ciel et le vent provenant de la mer toute proche charriait des odeurs plus ou moins agréables. Peu à peu, Maman est sortie de ses pensées et a enfin remarqué ma disparition, pour son plus grand désarroi évidemment. Soudainement paniqué à l’idée de m’avoir perdu et imaginant le pire des scénarios, elle s’est mise à errer dans le parc entre sanglots et cris, hurlant mon nom à chaque buisson comme si j’avais pu lui répondre. Elle ne faisait même plus attention aux épines qui déchiraient petit à petit sa robe fleurie. Et finalement après de longues minutes d’angoisse, en nage, elle m’a enfin retrouvé dans les bras d’une autre femme. Il s’agissait en fait de la mère de Stéphanie qui, ayant vu débouler ce bébé au détour du chemin, rampant sur le sol poussiéreux de ses petits avant-bras, s’était emparée du fugueur afin de l’empêcher de poursuivre plus avant son escapade. Reconnaissante, fondant en larmes, Gladys a alors longuement parlé avec cette femme qui venait de sauver son enfant. Toutes deux se trouvèrent plusieurs centres d’intérêt communs et devinrent en un instant les meilleures amies du monde. Pendant ce temps, je fraternisais à ma manière avec Stéphanie installée dans une poussette bien plus belle que la mienne, babillant gaiement. Dès lors, Maman a revu souvent Madame Werner et j’ai donc passé la plus grande partie de mon enfance en compagnie de Stéphanie. J’ai partagé ses jeux, préférant jouer à la poupée plutôt qu’avec les traditionnels camions et autres tracteurs de mes congénères. Rien que pour avoir la joie d’apercevoir ne serait-ce que de courtes secondes l’éclat de ses si jolis yeux bleus refléter tout le bonheur de ses jeunes années. A ma manière, j’étais déjà follement amoureux d’elle. Mais toute belle chose a une fin. Hélas. Alors que nous étions inséparables, le 13 juin 1995 la famille Werner prit la cruelle décision de déménager pour s’en aller à deux cents kilomètres de là, à Slon pour être plus précis. La raison de ce départ était simple. Sans travail après le terrifiant incendie de la zone industrielle numéro une, le père de Stéphanie avait eu la chance de dénicher un emploi dans cette autre ville. Tous ses collègues n’eurent pas cette chance. Cependant, le mot chômage n’évoquait rien à mes oreilles et je crus que ce départ visait à nous séparer. Pour une faute quelconque. Car nous n’avions pu que commettre un acte ignoble pour qu’on nous punisse de la sorte.
Effondré lorsque Stéphanie m’a adressé un dernier signe de la main en guise d’adieu, tandis que leur voiture quittait à jamais Clède, je n’ai eu désormais plus aucun goût à ce que je faisais. Je m’enfermai dans ma chambre pour y rester des heures durant derrière la fenêtre qui s’ouvrait sur la mer, rêvant d’un autre monde et de grands espaces en observant paresseusement les crêtes écumées des vagues qui s’échouaient avec force sur la plage de sable. Les vacances d’été se sont étirées ainsi en douce rêverie. Puis, mon père m’a fait le plus beau cadeau qui soit : il est revenu un jour avec une guitare dénichée Dieu seul savait où, mettant ainsi en pratique sa devise d’ancien Hippie qui disait à peu près « si ton cœur saigne rien ne vaut quelques notes de musiques pour te redonner joie et bonheur ». Tout d’abord peu intéressé par cet instrument à l’aspect neutre, je l’ai enfermé au fond d’une armoire, préférant encore me confiner dans ma solitude morbide, cachant mes larmes pour que personne n’ait la chance de me voir pleurer. Puis j’ai fini par céder et j’ai caressé lentement les cordes de cet étrange objet. A ce moment j’ai goûté agréablement à leur son envoûtant, me livrant peu à peu, puis totalement, sous le sourire de mon père qui m’observait par l’entrebâillement de la porte. Rapidement, j’ai acquis toutes les bases pour progresser davantage et j’ai été capable de reproduire les musiques entendues à la radio, sans n’avoir pris pour autant le moindre cours de musique. En fait tout paraissait si simple. Mon père m’affirma que j’avais un don rare pour la musique. Je me contentai de hausser les épaules, gêné. Mais aujourd’hui je sais qu’il avait raison. Oui, j’étais doué. Et j’ai assimilé en un temps record toutes les subtilités de cet art. Chaque soir, je jouais quelques morceaux devant mes parents. Mon premier public. Assis sur les chaises de notre petite salle à manger sans fenêtre, Papa et Maman m’écoutaient, fiers de leur progéniture, tandis que je jouais tant et plus, oubliant, pour un temps du moins, le visage angélique de Stéphanie. Puis vinrent mes premières compositions personnelles, toutes dédiées à celle qui faisait battre mon cœur. Rien que de douces mélopées tendres que je travaillais inlassablement sur le petit mur délimitant le cimetière. Cette habitude était morbide, j’en conviens, mais le silence qui régnait en ces lieux était si propice à la création que pour rien au monde je n’aurais désiré me réfugier ailleurs.
Les mois ont passé et, ma virtuosité musicale augmentant, mes chers parents se sont saignés aux quatre veines pour m’offrir une guitare électrique à l’occasion de mes 15 ans. Alors ont débuté les vrais concerts avec mes deux et uniques camarades de classe : Nicolas et Joël. Ils étaient deux répliques mentales de ma propre personne. Des intellectuels, plus intéressés par les mathématiques et les échecs que par les filles. A vrai dire, nous étions inévitablement rangés dans la catégorie « nuls et ploucs » par nos camarades de classe. Mais par chance personne ne nous maltraitait ou ne nous importunait. On nous ignorait voilà tout et c’était bien comme cela. Perpétuellement exclus de toutes les fêtes branchées, nous nous étions inventé notre propre monde, peuplé de nymphes imaginaires et de soirées délurées. Ainsi, nous consacrions notre temps à nos études, emmagasinant un savoir phénoménal, satisfaisant notre soif d’apprendre incommensurable, nous voyant à la bibliothèque la plupart du temps alors que nos congénères fréquentaient à cette heure des bars bruyants. Nous nous considérions comme étant plus intelligents que la moyenne et à vrai dire nos résultats scolaires nous confortaient dans cette pensée élitiste. Mais au fur et à mesure des années qui passaient, nous avons à notre tour éprouvé également le besoin de nous divertir davantage : il y eut tout d’abord les jeux de rôles, puis les longues discussions dans la cabane de jardin de Nicolas et enfin les fameux concerts. A vrai dire des prestations calmes et bien comme il faut, lors de mariages ou de bals de retraités, parfois dans un club enfumé situé dans les beaux quartiers. Et c’était bien là que je m’éclatais le plus, donnant libre cours à mon génie artistique. Mais tout ceci resta lettre morte. Un beau jour nous avons tout arrêté et chacun est partit de son côté. Nicolas est devenu médecin, Joël avocat.
Revenons donc plutôt à Stéphanie, puisque c’est bien d’elle dont ma mémoire semble vouloir se souvenir à l’instant présent. En août 1997, Papa, Maman et moi-même débarquions à Slon, répondant ainsi à l’invitation de la famille Werner qui allait nous héberger une semaine durant. Il s’agissait là de nos premières vacances puisque nous n’avions jamais quitté Clède et ses plages, il est vrai, tout à fait charmantes : le magasin ne rapportait pas suffisamment d’argent pour s’autoriser pareille fantaisie. Excité comme jamais à l’idée de revoir celle qui était devenue comme une sœur, en ayant rêvé tous les jours depuis son départ, je ne tenais déjà plus en place quand notre vieille gambarde a péniblement pris la route. J’ai exhorté mon père à accélérer, chose qu’il ne pouvait faire puisqu’il était déjà à fond. Et durant tout le trajet j’ai caressé nerveusement ma guitare : je n’avais pu résister à l’envie de faire entendre mes dernières créations à Stéphanie. Tournant et retournant la tête en tout sens sans observer pour autant le splendide paysage qui défilait devant nous, je ne me souviens même plus de la route empruntée. Et lorsque je l’ai refaite cette nuit, j’ai eu l’impression de découvrir un décor totalement nouveau.
Quand nous sommes arrivés, au milieu des pétarades et de la fumée que dégageait le pot d’échappement rouillé de notre voiture, j’ai été frappé par la beauté du pavillon dans lequel vivaient les Werner : rien à voir avec notre minuscule maison de Clède ou l’ancien bungalow où logeaient anciennement nos amis. Assurément le train de vie actuel des Werner avait subit une drastique amélioration.
Lorsque nous avons émergé de notre véhicule, M. Werner est apparu par l’entrebâillement de la porte, la mine réjouie, sa chevelure et ses imposantes moustaches rousses frémissant de joie, l’air fier comme un paon. Gratifiant Papa d’une de ses fameuses claques dans le dos, il était suivit par son épouse qui m’a amicalement caressé la tête en m’adressant un sourire bienveillant ponctué par un traditionnel « mais comme tu as grandi ». Stéphanie, quant à elle, se tenait discrètement derrière ses parents, comme si elle se gênait de notre venue. Et pourtant il n’y avait vraiment pas de quoi : ça aurait plutôt été à moi de me sentir ridicule avec mes habits rapiécés et trop courts, mes kilos en trop, ma mine de parfait abruti, mes lunettes passées de mode aux verres aussi épais que des culs de bouteille, mes cheveux gominés, mon visage constellé d’acné et ma guitare poussiéreuse qui traînait derrière moi tel un jouet inutile. Ebahi par la soudaine transformation qu’avait entamée le corps de mon amie d’enfance, subjugué par tant de beauté, je suis resté là, sur le pas de la porte, la bouche ouverte, rouge comme une pivoine à observer ses longs cheveux noirs qui ondulaient dans le vent. J’ai plongé dans ses yeux aussi bleus que les crêtes des vagues. Les vagues que je contemplais inlassablement assis sur le mur du cimetière alors que je composais une balade à son attention, tombant amoureux en quelques secondes. Il a donc fallu que ma mère me pousse discrètement du coude pour que je sorte de mon rêve et que je daigne enfin articuler une quelconque parole sensée, alors que Stéphanie m’embrassait délicatement la joue afin de me souhaiter la bienvenue. Dès lors je n’ai eu plus qu’un seul désir : vivre à jamais aux côtés de cette beauté qui peuplait mes nuits d’images sensuelles. Mais bientôt mes espoirs allaient être déçus. Et pourquoi avoir cru d’ailleurs être en mesure de m’approprier son amour alors que je repense à présent à la dégaine que j’avais à cette époque ? Prenez un bibendum, rajoutez-lui des vêtements de gamin trop courts, des lunettes ridicules à la mode années soixante et couvrez-lui le visage de boutons suppurants, vous obtiendrez ainsi Sam à 15 ans.
Donc, comme je le disais auparavant, une terrible vérité allait éclater au cours de ce bref séjour à Slon. Une vérité qui n’était après tout que bien prévisible, je le conçois aujourd’hui. Mais avant cette triste nuit, j’ai passé de merveilleuses vacances aux côtés de mon égérie, me perdant dans la contemplation de sa silhouette de femme naissante, l’écoutant parler et évoquer des souvenirs que pourtant j’avais oubliés, souriant à chacune de ses paroles. Elle m’emmenait dès la nuit tombée dans des bars emplis de jeunes gens bruyants et relativement vulgaires (mais peut-être était-ce là une attitude normale), me présentait à ses amis, tentait par tous les moyens de me divertir. Aucun doute, je nageais en plein bonheur. Plus inspiré que jamais, j’ai composé d’autres odes en son honneur, bien résolu à les jouer devant elle le dernier jour de nos vacances. Je m’imaginais déjà dans ses bras. Oui, ces quelques jours furent merveilleux et je me souviens de Stéphanie, si belle et si épanouie alors qu’elle me faisait danser. Ou tout du moins essayait-elle de me faire bouger. Et durant tous ces merveilleux moments je n’ouvris quasiment pas la bouche, de criante de dire une bêtise, gêné par la seule vision de son visage bien trop beau, préférant la regarder bêtement. Quel con tout de même.
Mais le passé est le passé et rien ne sert de vouloir corriger des erreurs que je n’aurai d’ailleurs jamais plus l’occasion de rectifier. Stéphanie m’a trahi. C’est du moins ce que j’ai cru à l’époque. Parce que dans mon esprit nous étions promis l’un à l’autre. Je l’avais choisie ce fameux jour dans le parc, là où je m’étais égaré. Dès lors nous avions tout partagé et nous devions vivre ensemble. Mais je m’attarde en vaines considérations. Reprenons le cours du film et revenons à cette non moins fameuse dernière nuit de mon séjour à Slon.
Ce soir-là, je n’avais pas accompagné Stéphanie dans son bar favori, préférant l’attendre dans le jardin en compagnie de ma chère guitare grâce à laquelle j’étais bien résolu à la séduire lors de sa rentrée. Un petit vent crû soufflait, mais malgré cela j’ai patienté de longues heures, rêvassant gaiement à de langoureuses et interminables étreintes. Puis le drame est survenu : elle s’est présentée au coin de la rue, un garçon à son bras. Et ce que je n’aurais jamais dû voir est arrivé : elle a embrassé son amoureux, inconsciente du fait que je l’observais derrière la haie. Le souffle m’a manqué, le sol s’est mis à tournoyer tout autour de moi, tous mes espoirs se sont effondrés en un instant et c’est dans un grand coup de tonnerre que j’ai réalisé toute l’ampleur de ma naïveté. Comment une fille aussi belle pouvait-elle être seule ? N’écoutant que ma rage, j’ai couru alors à en perdre haleine en direction de nul part, trébuchant à chaque enjambée, pleurant comme un fou, gémissant, frémissant de colère. Je suis parvenu finalement au cimetière de la ville, attiré une fois de plus par ce malsain endroit et, les dents serrées, je me suis perdu dans de furieuses compositions musicales tenant du génie, laissant s’envoler les notes de mon désespoir dans l’air surchargé d’humidité de cette nuit tempétueuse. Les sanglots m’arrachaient de terrifiants hoquets, mais rien n’aurait pu m’empêcher de hurler ma rage cette nuit-là. Pendant ce temps, dans mon dos, le ciel semblait s’ouvrir en un tunnel circulaire, si semblable à l’œil d’un cyclone. Je ne pouvais le voir et pourtant j’aurais dû être inquiété par le tintamarre que produisait cet orage terrifiant qui s’approchait à toute allure. Au bout d’un temps qui m’a paru interminable, je me suis retourné, suspendant mes doigts au-dessus de mes cordes, laissant mourir les derniers accords de ma haine et j’ai enfin vu. Oui, j’ai vu cette horreur qui n’avait rien de réel, cette chose qui ne pouvait pas être un phénomène naturel. Le vaste tourbillon qui déchirait le ciel et qui avançait sans cesse un peu plus à ma rencontre était traversé de part en part par une multitude d’éclairs mauves. On aurait dit l’entrée d’un autre monde, un gouffre vers nul part. Aujourd’hui encore, je m’interroge sur la signification de ce truc. Tout ce que je sais c’est qu’un vent violent s’est mis à souffler tout à coup. Je me suis levé de mon mur, effrayé et pourtant comme attiré par la beauté de ce trou béant. Les feuilles des arbres se sont arrachées une à une, voletant tels des papiers inutiles dans l’air surchargé d’électricité, me fouettant le visage avec force, me cachant parfois la vue. Je crois que de longues minutes se sont écoulées, puis ma guitare m'a été arrachée des mains par une rafale plus puissante que les autres. A moins que ce ne soit l’acte d’une force invisible. Je n’en sais toujours rien. J’ai été projeté ensuite au sol, le nez dans l’herbe, roulant misérablement contre le mur qui a fini par stopper ma progression. Et assis stupidement contre les pierres qui suintaient un liquide puant, j’ai assisté impuissant à la suite des événements, me frottant continuellement les yeux pour m’assurer que je ne rêvais pas, me demandant même quelle force démoniaque j’avais pu libérer par inadvertance. Une lumière violente, sans teint, ni blanche, ni jaune, tout simplement sans couleur définissable, est apparue juste devant moi et m'a frappé de plein fouet, comme si elle m’avait traversé. Je pense que le meilleur moyen de décrire cette chose serait de la comparer à une boule de foudre. Oui, ça y ressemblait assez. Et l’effet était le même. Parce que j’ai eu l’impression d’avoir été frappé à l’estomac par un boxeur professionnel. Le genre de coup qui manque de vous faire avaler votre Pomme d’Adam. Très agréable. Et soudain, tout s’est arrêté, comme ça avait commencé. Le ciel a repris sa teinte noire, le vent s’est calmé, le tonnerre s’est tut. Plus de lumière, pas plus de boule qui s’amuse à vous déchirer les entrailles. J’ai alors cru avoir rêvé et c’est bel et bien cette thèse que j’ai retenue par la suite. Tout simplement parce que je ne pouvais pas concevoir le contraire, au risque de devenir fou. Je n’ai jamais été un de ces fanatiques du paranormal. Le genre de type qui se gargarise en exposés fumeux contant des histoires invraisemblables. Les zombies, les vampires, les loups-garous, les extra-terrestres et tous ces genres de trucs, bidules et machins ce n’a jamais été ma tasse de thé. Aujourd’hui, c’est différent. Enfin disons que je ne sais plus trop où j’en suis.
Mais ne nous perdons pas en vaines pensées. Revenons à la suite des événements. Et bien, rien de bien spectaculaire ne s’est déroulé. Il n’y a pas eu d’apparition fantomatique ou de voix me susurrant de terrifiantes paroles à l’oreille. On a coutume de penser qu’après ce genre de tempête il y a un calme, puis les choses se corsent et l’horreur surgit. Ça n’a pas été mon cas. Rien n’a d’ailleurs été très normal dans toute cette histoire. Je me suis donc tout simplement contenté de retrouver un souffle à peu près normal, ignorant pour un temps le fait que j’aie mal au crâne et aux oreilles, comme si la foudre s’était abattue si près de moi que j’en ressentais encore les désagréables effets. Finalement, chancelant, je me suis relevé et j’ai couru jusqu’à la maison des Werner, regrettant bien mon incursion coupable dans ce maudit cimetière, évitant de me retourner. Juste au cas où.
Le lendemain, j’essayais le plus naturellement du monde d’oublier ce fantasque épisode et comme ma mémoire est parfaite pour créer des trous bien pratiques afin de dissimuler ce que je ne veux plus revoir, j’ai parfaitement occulté cette soirée. Jusqu'à aujourd’hui.
Je n’avais plus de guitare, ce qui tendait à corroborer la thèse selon laquelle je n’avais pas rêvé. Mais ça ne m’a pas plus gêné pour enterrer ces quelques secondes cauchemardesques sous des mètres de terre bien fraîche. Dans le genre de celle qu’on peut trouver dans les cimetières. Et le jour suivant, je quittais Slon pour regagner ma charmante ville de Clède, pas fâché de ne plus revoir Stéphanie qui s’était bien foutu de moi.

Serrant les poings à l’évocation de ce pénible souvenir qui m’a fait prendre conscience de l’intérêt que me témoignaient les autres, toujours au sol, mais pourtant redevenant très légèrement maître de mon corps si faible, oh pas grand chose, juste ce qu’il faut pour sentir mes doigts s’incruster dans mes paumes, je veux stopper ce flot d’images peu glorieuses, quitte à aller contre l’avis de « Celui » qui m’impose pareil supplice. Mais peine perdue, « Il » n’en a pas encore totalement fini avec moi. A vrai dire les choses ne font que commencer.


















Chapitre 2 : sépulcre

Après ces événements peu glorieux j’ai poursuivit ma vie tant bien que mal. Avec mes deux amis je suis parvenu à oublier définitivement le fait que j’sois solitaire et je suis rentré de plein pied dans la vie d’un adolescent normal. Nicolas, Joël et moi avons décidé d’un commun accord d’arrêter de nous jouer la comédie et nous avons à notre tour commencé à fréquenter nos semblables. Plus tard que la majorité des jeunes gens il est vrai. Mais nous nous sommes très vite rattrapés et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, nous écumions les bars et autres discothèques de Clède. Aujourd’hui je ne regrette rien de cette période. Si c’était à refaire, je reproduirais tout à l’identique. Les beuveries, les maux de crânes qui s’en suivaient inévitablement, les bêtises, mais les rires aussi. A vrai dire, il n’y a rien de bien exceptionnel dans tout cela. Et s’attarder davantage sur ce point ne m’avance guère. Non, de toute manière, je n’ai pas envie de me remémorer cette époque. La seule chose qui peut avoir un sens est d’être conscient que c’est à ce moment que les rêves ont commencé. Le début de tout. Du moins je le pense aujourd’hui.

J’avais 20 ans et je me trouvais à la veille de mes examens finaux. J’ai cru que tout ceci avait à voir avec le stress. Mes parents aussi. C’est pour cela que personne n’a agit. A quoi bon de toute manière, puisqu’un beau jour tout a cessé brusquement.
Mais venons-en aux faits. Cette nuit-là je m’étais endormi plus tôt que d’habitude, parce que j’étais très fatigué. Rien d’inhabituel jusque-là. Et très rapidement les images m’ont assaillis. Précises, terriblement réelles. Si réelles que je m’en souviens encore comme s’il s’agissait d’hier. Je me trouvais dans un cimetière, vaste étendue de gazon magnifiquement entretenu. Il pleuvait. Une pluie chaude, réconfortante, presque poétique. Et longtemps j’ai goûté à ce délice, tendant la langue pour attraper chaque goutte d’eau, tel un enfant. A vrai dire j’étais heureux. Très heureux. Euphorique même. Petit à petit j’ai tourné la tête sur ma gauche. Très lentement. Et j’ai vu cette famille qui pleurait leur enfant mort, réunis autour d’un trou qui devait contenir son corps. Les parapluies que les adultes tenaient dégoulinaient sur le pré et la petite fille qui se serrait contre ces derniers n’arrivait pas à s’abriter complètement. Elle était détrempée. C’est dans un sursaut que j’ai pris conscience que ces personnes n’étaient autres que mes parents. Mon père et ma mère. Plus jeunes assurément. Mais impossible de se tromper. La fille ne me disait rien. Je sais aujourd’hui que j’ai déjà vu son visage. Sur une photographie, un album de ses jeunes années. Il s’agit de ma femme, Valérie.
A présent tout ceci me fait frémir. Parce que je sais ce que ça veut dire. Du moins je le devine. Mais je ne parviens toutefois pas à en être complètement terrifié. Car je sais ce que je veux. Je sais ce que je souhaite plus que tout au monde. Et rien ne pourra me faire reculer. Même pas l’horreur.
Revenons à la suite de ce premier rêve. Alors que je sursautais en voyant mes parents penchés sur ce trou qui ne pouvait que contenir mon propre corps –c’est du moins ce qui m’apparût sur le moment comme étant le plus vraisemblable- une femme a surgi de derrière un tronc positionné devant moi. Elle était vraiment très belle avec ses longs cheveux noirs et ses yeux couleur d’automne à vous faire chavirer le cœur. Une réelle apparition divine. Elle est alors passée tout près de moi, souriante, son regard pénétrant me fixant avec une intensité peu commune. Puis elle m’a tendu la main. Je me suis approché, nullement intimidé. Et avant même que je ne réalise ce que je faisais, je l’ai prise dans mes bras. Et je l’ai serré comme jamais je n’avais serré quelqu’un. La pluie transperçait nos vêtements, tandis qu’au loin, un terrifiant orage résonnait, s’approchant et s’éloignant, sans pour autant m’effrayer. Et Dieu seul sait à quel point les orages peuvent me terrifier. Notre étreinte a duré de longues minutes. Je sentais le doux contact de sa peau parfumée contre la mienne. Et je la désirais. De tout mon corps. De toute mon âme. Elle aussi, j’en suis certain. C’est donc tout naturellement que je l’ai fait basculer sur l’une des tombes et que je l’ai embrassé fougueusement. A ce moment, mon réveil a eu la désagréable idée de me sortir de mes rêves. Mais mon sexe dur comme de la pierre se chargea de me remémorer la magnificence de ce que j’avais vécu cette nuit-là. Et je crois que dès le premier rêve je suis tombé amoureux de cette inconnue. Sans savoir si elle pouvait exister. Bêtement. Pourtant durant plus d’un mois j’allais la rejoindre à chaque fois que le soleil se couchait et notre étreinte allait se transformer en quelque chose de bien plus torride.
Quand tout ceci fut terminé, brutalement comme je l’ai déjà dit, j’ai mis tout ça sur le compte du stress des examens, de la peur d’entrer également dans la vie adulte. La symbolique de ma famille me pleurant près de ma tombe suffisait à apporter du crédit à cette thèse. Aujourd’hui je sais que cette interprétation ne vaut rien. Au contraire, il fallait comprendre les faits pour ce qu’ils étaient. C’est aussi simple que cela. Désormais, inutile de se voiler la face : je vais mourir. Et je n’ai même pas peur. Parce que je n’attends que ce doux moment. Je sais à présent qu’il est l’heure pour moi de me remémorer mes actes passés. Peut-être pour que je sois pur au moment de la mort, peut-être pour m’excuser, me faire pardonner. Mais comment pourrais-tu me pardonner Yasmine ? Je t’ai tuée… Et ce ne sont pas mes larmes qui y changeront quelque chose. Je me déteste tant, pire je me hais. Au point de vouloir me mutiler.
Tais-toi et regarde semble me murmurer celui qui m’impose ces souvenirs et je ne peux que lui obéir. Il a raison de toute manière. Je dois endurer cette catalepsie.

Deuxième rêve. Celui qui donna du sens au premier. Parce qu’il y en eut un deuxième tout simplement. Si le premier était resté lettre morte, alors jamais je ne m’en serais souvenu, ou pas dans tous ses détails. Ainsi, le lendemain, au cœur d’une nuit étouffante, je revis celle qui faisait chavirer mon cœur. Je me trouvais dans une église, froide, de style gothique. De nombreux pilastres soutenaient la voûte peinte de scènes saintes. Les stations du Christ, celles qui le menèrent à sa crucifixion. L’artiste avait été en l’occurrence particulièrement bien inspiré et les personnages qu’il avait représentés semblaient vivants. Tant le messie dans toute sa douleur, que les apôtres assistant impuissants à son martyr. Un confessionnal était positionné à la droite du portique d’entrée, sombre, poussiéreux. Visiblement, il n’était guère plus utilisé. A gauche une grande vasque contenait de l’eau bénite et à ses côtés une petite table supportait une quantité impressionnante de livres aux pages écornées. Des cantiques. L’ensemble baignait dans une lumière surnaturelle que projetaient de pâles rayons de soleil au travers de vitraux aux motifs superbes. Partout des reflets bleus, rouges, jaunes, verts. Mais ceci n’empêchait pas l’édifice de paraître glacial. Oui, on se serait cru dans un mausolée en plein hiver. Pour un peu il aurait pu geler. Et à chacune de mes expirations, un nuage de condensation s’en venait voltiger dans les airs. Les narines incommodées par une forte odeur d’encens, presque écœurante, je me sentais pourtant magnifiquement bien. Calme et apaisé, goûtant avec joie à ce silence pesant. Tout ici respirait la tranquillité. Il s’agissait d’un havre de paix au milieu d’un monde en furie, un no man’s land dans un océan de guerres. Fermant un instant les yeux pour m’imprégner davantage de cette atmosphère, je finis par m’avancer dans l’allée qui menait vers un autel richement paré de tapisseries et d’un crucifix absolument gigantesque. Tout autour de moi la multitude de bancs craquait à chacun de mes pas, comme si cette église n’avait plus vu de visiteur depuis bien longtemps. Mais à en voir le sol, rendue lisse et glissant par les chaussures de milliers de pèlerins, j’en doutais fort.
Tandis que je parvenais à la première rangée, je vis qu’il y avait quelqu’un qui priait. Une femme visiblement. Tout de noir vêtue, un voile lui dissimulait le visage. Je continuai à avancer, lentement pour ne pas déranger cette inconnue. Puis je la dépassai et me retournai, curieux. Je vis alors qu’elle était effectivement plongée dans sa prière, à genoux, la tête basse. Poursuivant, je vins me poster à côté d’elle, courbé comiquement pour éviter de faire du bruit. Mais bien évidemment le bois du banc craqua plus fortement encore et je grimaçai de dépit. A croire que c’est toujours lorsqu’on cherche à éviter d’attirer l’attention que les choses prennent une tournure contraire. Je me suis donc installé franchement sur le banc. La femme s’est retourné vers moi et a relevé son voile, révélant toute sa splendeur. Je la reconnut au premier regard : il s’agissait de l’égérie de mes nuits. Ses longs cheveux noir encadraient son visage de déesse, faisant ressortir davantage son extrême beauté. Ses yeux marron me scrutaient d’un air amusé, rassurant également. Et ses lèvres joliment dessinées me rappelèrent ce que nous avions vécu la veille. Jamais il ne m’avait été donné de voir une si belle créature. Une vraie déesse. Désirable, sensuelle. Une création divine tout simplement. Joyeux comme un enfant, le cœur serré par l’émotion, je ne pus que lui sourire. Elle me rendit ce sourire, si joliment, une lueur d’amour illuminant brièvement ses pupilles. Je compris à cet instant que j’étais amoureux de cette femme et que je me damnerais pour pouvoir revoir un jour son visage s’éclairer de la sorte. Elle ne semblait jamais pareille, prenant des allures si différentes qu’on aurait pu penser que vivaient dans ce fabuleux corps mille nymphes, toutes plus splendides les unes que les autres. Aujourd’hui je peux l’affirmer : elle était la perfection même.
Elle mis un doigt sur ma bouche, me signifiant que je devais me taire. L’un de ses doigts superbement dessinés, si fin. Puis, elle me tendit un petit objet qu’elle lâcha dans ma paume ouverte. Il s’agissait d’un bijou en forme de guitare électrique, magnifiquement ciselé. Je le retournai plusieurs fois pour mieux l’admirer à la lumière des vitraux, me demandant ce que tout ceci pouvait bien signifier. Et je finis par lui demander dans un murmure si cette chose m’était destinée. Lentement elle agita sa tête, souriant encore plus joliment, signifiant que c’était bien le cas. J’entrevis alors très fugacement son cou au moment où le voile qu’elle portait tombait au sol. Un cou envoûtant qui ne demandait qu’à être embrassé. Et franchement j’en avais très envie. Mais je n’eut pas le temps de poursuivre mon évocation sensuelle, me disant d’ailleurs que son corps devait être un régale pour les yeux, parce qu’elle tendit son index vers la voûte, cherchant à me signifier quelque chose. Je la regardai, interdit et bientôt une douce musique résonna dans l’église, se répercutant de colonne en colonne, emplissant toute la bâtisse. Il s’agissait d’un air très prenant, le style de chanson que j’aimais beaucoup. A la fois puissant et sentimental. Pas le genre de soupe qui passait perpétuellement sur les ondes de la radio locale. Non rien à voir. Ça sentait le vécu, la dépression, la rage aussi. Et le groupe qui jouait cet air semblait être particulièrement bien inspiré. Un vrai tube ma foi. Et sans que je ne sache pourquoi, je me sentis soudainement très fier et éminemment heureux. Comme si cette musique était mienne. Ce qui pouvait tout de même sembler ridicule : cela faisait si longtemps que je n’avais plus touché ma guitare et je ne pensais pas la sortir un jour de son étui poussiéreux. Non jamais. Pour rien au monde. Parce que je n’en avais plus envie tout simplement. Parce que cet instrument m’évoquait trop de pénibles souvenirs.
Néanmoins, je me demandais bien qui pouvait jouer ce morceau et voulu le demander à l’inconnue. Mais au moment où je me retournais vers elle, je vis qu’elle avait disparue. Me retournant en tous sens, la cherchant du regard, sans cesse plus effrayé, le souffle court, le voile de l’angoisse s’abattit en quelques secondes sur mon être. Oui, je frissonnais soudainement, tandis qu’un énorme poids étreignait ma poitrine. Soudainement cette église m’effrayait et devenait aussi lugubre qu’une tombe. Je me voyais déjà aux prises avec une nuée de fantômes oubliés de tous, hurlant pour que quelqu’un me vienne en aide, me disant que ce qui avait semblé de prime abord être un rêve tout à fait agréable devenait peu à peu le plus terrifiant des cauchemars. C’est à cet instant que j’entendis une porte grincer derrière moi, un grincement strident qui dura trop longtemps. Et qui eut pour effet de me faire davantage sursauter. Je compris immédiatement qu’il s’agissait du porche d’entrée et franchement je n’étais pas du tout rassuré quand j’osai me retourner pour voir de quoi il en retournait. Dans un rayon de soleil aveuglant, je pus percevoir une silhouette qui se dessinait sur le parvis de la chapelle. Impossible de savoir si cette silhouette était humaine ou non et si elle signifiait une menace. Mais au fond de mon cœur, tandis que la musique résonnait toujours à mes oreilles, je savais qu’il s’agissait tout simplement de mon égérie. Et quand je vis une main me faire signe d’approcher, je sus que j’avais raison. Du moins l’espérais-je.
Je courus donc de toute la puissance de mes jambes vers cette forme qui scintillait dans la clarté spectrale de ce soleil puissant, fou de joie tout à coup, les membres en feu. Je suis arrivé à ses côtés et en sentant le doux parfum de ses cheveux, je compris qu’effectivement il s’agissait d’elle. Et j’étais terriblement excité. Parce que je savais que maintenant il allait se passer des choses très agréables. Oui, nous allions faire l’amour.
Mais au moment où je glissais ma main transpirante dans la sienne, un énorme éclair déchira l’air et je me suis réveillé en sursaut. Mon pyjama était détrempé par ma sueur. Mais ce n’était pas le pire : une grande quantité de sperme maculait mes draps. Manifestement j’avais pris mon pied…

Après ce nouveau rêve, je me suis dit que tout ceci était bien étrange. Car faire deux rêves qui mettaient en scène la même femme, une femme que je ne connaissais même pas d’ailleurs, n’était pas franchement banal. Pourtant j’étais amoureux. Oui amoureux de cette inconnue et c’est l’esprit à mille kilomètres de là, sur un petit nuage que je passai la journée qui suivit. Ce n’est qu’avant de m’endormir pour une nouvelle nuit que je pris le temps de pousser mes réflexions plus avant. A mon avis, j’avais dû voir cette fille lors d’une de mes virées nocturnes, sans pour autant m’en rappeler. Elle m’avait marqué, voilà tout. A moins que ce ne soit un signe de mon destin. Peut-être allais-je être appelé à la rencontrer d’ici peu ? Ces rêves ne seraient donc que l’expression de mon futur. Pour tout avouer c’est cette thèse que je retins. Parce qu’elle était la plus plaisante. Et j’attendis le prochain week-end avec un bonheur tout enfantin. Je me suis préparé avec soin, me parfumant de la tête aux pieds, me peignant avec goût, bref je me suis fait beau. Mais pour rien. Parce que la soirée s’est déroulée de façon insipide. Sans qu’aucune créature divine ne vienne à ma rencontre, sans que je puisse avoir l’immense bonheur de voir celle que j’aimais tant. J’ai écouté mes amis se perdre en discussions stériles, sans vraiment prêter une oreille à leurs propos, surveillant touts ceux qui rentraient dans l’établissement, désespérant un peu plus à chaque minute. Petit à petit j’ai compris que je m’étais trompé, qu’elle ne viendrait pas. Horriblement triste, j’ai noyé mon malheur dans l’alcool. Et c’est en piteux état que j’ai regagné mon foyer. Le lendemain j’ai été malade. Et le pire c’est que je ne me souviens même plus des rêves de cette nuit-là. Tout ce que je sus à mon réveil, hormis le fait que j’avais envie de vomir, fut que j’étais une fois de plus en nage et toujours autant excité. Au point de devoir me masturber tel un pervers, en pensant à celle qui désormais faisait battre mon cœur.

Il y eut d’autres songes. Beaucoup d’autres. Un par nuit en vérité. Je me souviens de l’un d’entre eux, plus particulièrement que tout autre. Pourquoi celui-là ? Peut-être parce qu’il s’agit du plus chaud. Nous devions nous situer à ce moment aux alentours du vingtième jour du mois. A cette période je ressemblais à une vraie bête en rut, mais en manque d’amour. Et je me masturbais chaque jour. Par besoin, non plus par désir. Je n’écoutais plus ce que mes parents me disaient, guère davantage mes amis. Ça n’avait plus aucune importance de toute manière. Parce que je voguais à mille lieux de toute préoccupation matérielle, souriant bêtement, ne mangeant que très peu, perdu dans mes pensées, dans d’autres mondes, en d’autres temps. Lorsque mon regard croisait la silhouette excitante d’une femme dans la rue, je m’imaginais des histoires salaces mettant en scène cette dernière. Et moi dans le rôle de l’apollon, membré comme un acteur de film porno. Aujourd’hui je pense que toutes celles que je dévisageais dans ces instants ont dû se dire que j’étais un pervers. Oui, je devais faire peur à voir avec mes yeux exorbités et cernés, ma langue pendante et ma bosse entre les jambes. Un peu plus et je passais à l’acte. Mais fort heureusement je me suis retenu. Je ne sais toujours pas comment d’ailleurs. Bref, j’allais très mal et je ne parvenais plus à me concentrer pour répéter cette saleté de matière d’examens. Je courrais à l’échec scolaire. Droit dans le mur. Et l’égérie de mes nuits ne m’aidait pas vraiment à me reprendre. Bien au contraire.
Ainsi, dans ce rêve, je me trouvais dans une bibliothèque. Très semblable à celle dans laquelle j’allais travailler par la suite. Non, soyons honnête Sam. Exactement la même. Avec ces rayonnages en métal disposés en arc de cercle dans la vaste salle principale. Ces grandes fenêtres de style ancien, son guichet du prêt sur la gauche et ses ordinateurs au milieu. Une bibliothèque alliant modernité et tradition. Un endroit où je me suis sentit comme chez moi.
Je déambulais donc parmi les rayons, des rayons étrangement vides. Sans livres. Ce qui peut paraître tout de même bizarre vu la fonction du bâtiment. Mais passons. Il s’agissait tout de même d’un rêve et les rêves ne sont pas spécialement très logiques n’est-ce pas ? Donc je marchais tranquillement, jetant un regard par les fenêtres qui donnaient sur un cimetière jonché de feuilles mortes. La vue était tout bonnement splendide avec ces couleurs automnales. Tout ce rouge et ce marron donnaient à l’ensemble des airs de paradis. Pour un peu, si j’avais possédé un pinceau et surtout du talent, j’aurais volontiers peint ce paysage. Le cœur pourtant triste, chargé d’amertume, j’éprouvais un poids sur l’estomac et mes yeux se mirent à pleurer. Lentement, doucement, les larmes dévalant les pentes de mon visage torturé par la peine. Parce que j’attendais quelqu’un. Quelqu’un qui n’était pas là et qui assurément ne viendrait pas.
J’arrivai dans une travée, passant mes doigts sur ces tablards immaculés, quand ma main rencontra un objet froid et métallique. Un pistolet. Qu’est-ce qu’une telle chose pouvait bien faire dans une bibliothèque ? On ne s’attend pas vraiment à trouver une arme dans un tel lieu de savoir non ? Et pourtant ce pistolet était posé sur une étagère, comme s’il n’attendait que moi. Je le saisis, d’un geste lent, presque au ralenti, le cœur battant la chamade. Puis, fasciné, je le caressai en tremblant légèrement, de la sueur dégoulinant de sous mes aisselles. Jamais il ne m’avait été donné de tenir une arme et je me sentis extrêmement puissant. Comme si le monde m’appartenait, comme si tous mes semblables allaient s’incliner devant moi me faisant roi. Je l’ai pointé devant moi, fermant un œil, visant le mur, murmurant un « bang » enfantin tandis que j’appuyais sur la gâchette. Il n’était pas chargé. Heureusement ai-je envie de dire, parce que je crois bien que j’aurais sursauté en entendant une détonation dans ce bâtiment aussi silencieux qu’une tombe. C’est pourtant ce que je fis quand une douce main se posa subitement sur l’arme, m’obligeant à la baisser vers la moquette grisâtre. Oui, j’ai défaillis à ce contact. Pire, j’ai faillis m’évanouir. Mais quand j’ai senti le délicat parfum si connu de celle que je désirais tant, je suis parvenu à me reprendre. C’était bien elle : la fée que j’attendais. Elle vint se poster devant moi, la main toujours posée sur le pistolet, agitant la tête pour me dire de ne pas jouer avec cette horreur. Vêtue d’une robe noire très courte qui ne cachait pas grand choses de ses splendides formes, elle était encore plus belle et désirable qu’à l’accoutumée. Ses longs cheveux retombaient en cascade sur ses épaules dénudées et je devinais la rondeur de ses seins sous le tissu. Des seins de déesse que je rêvais d’embrasser. En plus du reste bien sûr.
Elle finit par s’emparer de l’arme et la laissa tomber au sol comme s’il s’agissait de quelque chose de sale. Le revolver produisit un son sec tout à fait désagréable, étouffé par la moquette et resta échoué entre nous. Je souris à ma tendre compagne, à nouveau heureux, au comble du bonheur même. Enfin je la retrouvais. J’avais attendu ce moment depuis le début de cette journée, espérant croiser sa douce silhouette. Et à présent mes espoirs étaient comblés. Rien ne pourrait décrire la joie que j’éprouvais à sa seule vue. C’était comme un feu d’artifices faits de couleurs chatoyantes et bigarrées, un frisson d’extase. Elle était devenue ma drogue, mon unique raison de vivre sur cette terre incompréhensible, mon oxygène. Sans elle, je n’étais qu’une ombre errant dans le vide.
Tandis qu’au-dehors le cimetière avait laissé la place à une série de gratte-ciel violemment éclairés de néons vantant les mérites de diverses grandes marques, je l’admirais, le sexe dur comme de la pierre. Le paysage changea plusieurs fois au travers des fenêtres, comme si quelqu’un s’amusait à zapper avec une télécommande, révélant d’autres cités, en des lieux que je ne connaissais pas. Rien que des mégapoles, toutes plus gigantesques les unes que les autres. Des tours, des bâtiments de verre, des stades, des routes, des artères où semblaient indéfiniment défiler une multitude de véhicules. Ma princesse vint placer ses fesses contre mon pénis en érection. Je pouvais sentir le contact brûlant de sa peau et le visage contracté par le plaisir j’ai faillis exploser dans mon pantalon. Comme ça, en une seconde. Tel le plus vile des adolescents. Elle s’est mise à se frotter contre moi, m’arrachant de petits gémissements ridicules, alors que je plongeais dans ses cheveux soyeux, me délectant de son odeur. Troublé, je n’ai écouté que mes pulsions les plus animales et j’ai placé mes mains sur ses seins qui me faisaient tant rêver. J’ai compris à ce geste qu’elle ne portait pas de soutien-gorge. Et guère plus de culotte. Au contact de mes doigts qui semblaient savoir très exactement comment s’y prendre, ses mamelons durcirent en un instant, dessinant ainsi de magnifiques formes sur le tissu de sa robe. Je les serrai, pas trop fort tout de même, me disant que décidément j’adorais cela. Je me suis amusé à les rendre plus durs encore. Ensuite je les ai caressés durant de longues minutes, en me régalant de sa peau si douce. Puis, je l’ai embrassé dans le cou, bavant, rugissant de plaisir, la mordillant, le corps en feu, la léchant même. Mon sexe s’immisçait entre ses fesses et je percevais la chaleur de son mont de Vénus. A présent je n’avais qu’une idée en tête : lui faire l’amour. Le caleçon détrempé, j’essayais désespérément de me retenir, serrant les dents. Mais peine perdue, dans quelques secondes j’allais exploser.
Cette fois-ci, le réveil me sauva. Puisqu’il m’évita le rouge de la honte. Au moins, je n’aurais pas à supporter la vision de mon échec : j’avais effectivement éjaculé dans mon pyjama. Et je crois même que j’ai dû gémir juste avant d’émerger de ce songe. Le cœur battant à cent à l’heure, j’ai écouté les bruits de la nuit, craignant avoir attiré l’attention de mes parents qui dormaient dans la chambre d’à-côté. Mais fort heureusement après plusieurs minutes d’angoisse, je compris que ce n’était pas le cas. Reprenant donc mes esprits, je me suis calmé. Puis j’ai essuyé ce qui pouvait encore l’être. Et finalement j’ai éclaté en pleurs. Parce que je me sentais subitement si seul sans ma fée. Dès lors un seul désir m’a habité : trouver cette femme, non plus en rêve mais bien dans la réalité. Car elle ne pouvait qu’exister n’est-ce pas ? Et lorsque enfin j’y serais parvenu, je pourrais l’aimer comme elle le méritait.

Hélas, au comble du désespoir, incapable d’avaler la nourriture que me mitonnait pourtant avec amour ma mère, tant les mets n’avaient plus aucune saveur pour moi, je dut une fois de plus déchanter. Déprimé comme jamais, j’ai assisté tel un automate à ma défaite. A chacune de mes sorties avec mes amis, je l’attendais. Et jamais elle ne vint. Toujours je rentrai seul. J’ai fini par boire plus que de raison, devenant ainsi incapable d’étudier tant mon cerveau n’apprenais plus rien. Aussi parce que l’image de mon égérie ne cessait de me hanter. Mes parents ont fini par se douter qu’il se passait quelque chose. Mais ils n’ont pas osé aborder le sujet, se contentant de paraître inquiets. Fort heureusement, les choses reprirent un cours normal quelques jours après mon dernier rêve.
Ce fut sans doute le plus angoissant de tous. Le plus énigmatique également. Une fois de plus je me retrouvais dans un cimetière. Le même que lors de mon premier songe. Probablement le même également que je vis au travers des fenêtres de la bibliothèque. A part que cette fois j’étais couché dans un cercueil. Ouvert sur un ciel chargé de nuages noirs qui couraient dans le ciel à une vitesse prodigieuse. Autour de moi les pans d’un trou creusé dans une terre humide suintaient un liquide dégoûtant. J’entendais la voix mélancolique d’un prêtre procédant à une oraison funèbre. La mienne. Il décrivait ma vie avec force détails, insistant sur certains passages émouvants, me donnant des allures de saint. Des pleurs et des reniflements ponctuaient chacune de ses phrases, s’envolant dans un vent tempétueux. J’eus l’impression d’émerger d’une grande torpeur, comme si je m’éveillais. Comme si la vie revenait habiter chaque parcelle de mon corps trop longtemps endormi. Mes muscles se mirent à manifester leur agacement, me faisant trembler, m’obligeant à remuer lentement l’extrémité de mes doigts engourdis par le froid. Et d’un coup j’ouvris les yeux. Des yeux exorbités, effrayés, étonnés aussi. Je vis tout d’abord ces nuages aussi sombres que la nuit, qui dessinaient de fantasques formes dans le ciel. Il allait pleuvoir. Très bientôt. Et je tressaillis quand une bourrasque plus forte et plus glaciale s’en vint effleurer ma peau. Des frissons naissant à la base de ma nuque, je me suis redressé avec force. C’est à ce moment précis que des applaudissements nourris saluèrent mon geste, suivis de sifflets et de hourras totalement déplacés vu le contexte. Je n’ai pas vraiment cherché à saisir la signification de ce remue-ménage parce que je compris à cette seconde que je me trouvais bel et bien dans un cercueil. La seule vision de cette boite en sapin m’arracha un cri d’horreur. Dès lors, je n’eus qu’une seule idée en tête : sortir au plus vite de ce trou. Mais des bras vinrent s’enrouler autour de mon torse, m’obligeant à replonger dans le cercueil. Je ne sais même plus si j’ai crié ou sursauté. Tout ce que je sais c’est que j’ai uriné dans mon beau costume, le seul que je possédais. Celui qui avait servit lors de l’enterrement de mon grand-père et qui trouvait une seconde utilité pour le mien. Une douce main a caressé mon visage, me calmant, me rassurant, me disant que tout ceci n’était pas si terrible après tout. Qu’une autre vie commençait. Plus merveilleuse encore. Et je me suis laissé faire, fermant les yeux, oubliant l’horreur, goûtant à une soudaine joie. Je savais à qui appartenait cette main. Inutile de me retourner, il ne pouvait que s’agir de ma bien-aimée. Je reconnaissais d’ailleurs son parfum. Je me suis donc laissé aller dans ses bras, tandis que les applaudissements redoublaient d’intensité. Elle m’a serré encore plus fort, puis des lèvres au goût sucré ses sont posées sur les miennes si froides. J’ai pu savourer sa passion, me perdre dans les limbes exquis de son amour. Lentement une de ses mains est descendue le long de ma poitrine pour s’arrêter sur mon sexe. J’ai alors perdu tout sens commun et je me suis laissé entraîner vers un autre monde. Un monde fait d’une obscurité qui n’avait rien d’effrayante. Un monde éternel, où seul le désir avait une raison d’être. Un monde où la souffrance n’existait plus. Je ne saurais dire combien de temps s’est écoulé, mais j’ai fini par me réveiller, un sourire sur le visage, au cœur de la nuit. Une nouvelle fois je m’étais masturbé inconsciemment, les deux mains sur mon pénis. Si violemment que je saignais. Mais peu importe la douleur, j’étais heureux. Tout simplement heureux.
Ce jour-là je suis sortit avec mes amis, sûr et certain que j’allais enfin voir celle qui possédait définitivement mon esprit. A chaque personne qui rentrait dans le bar, je relevais la tête, le regard empreint d’espoir, le cœur cessant de battre. Mais les heures ont déroulé leur morne défilement et je dus bien admettre que jamais elle ne viendrait. C’était fini, mes désirs venaient de périr sans même que je ne livre bataille. Ainsi je revins encore tout seul vers mon foyer. Et pour la première fois de ma vie j’ai pensé me suicider. Sanglotant, cherchant le meilleur moyen de mettre ce projet à exécution, l’esprit empli d’éclairs aveuglants, synonymes de mon désespoir, j’ai fini par m’endormir pesamment, les doigts recroquevillés sur le foulard dont je voulais me servir pour m’étouffer. Je n’ai pas rêvé. Les nuits suivantes pas davantage. A vrai dire, depuis ce dernier songe, je n’ai plus jamais rêvé. A moins que je ne sois plus capable de m’en souvenir. C’est possible. Mais la seule chose qui compte, c’est que je ne revis plus ma bien-aimée. Elle m’a terriblement manqué depuis ce jour. Au point de me rendre presque fou. Cependant, comme à chaque fois, comme après chaque épreuve, je me suis ressaisi et j’ai sorti la tête de l’eau. Par instinct de survie très certainement. Et petit à petit, heure après heure, je me suis reconcentré sur mes examens, chassant à jamais les images de cette femme si désirable, la reléguant au fond de ma mémoire. Pour que plus jamais elle n’existe. Pour que plus jamais elle ne vienne m’importuner. Et j’y suis parvenu à merveille. Parce que j’ai réussit à terminer mon pensum scolaire et à entrer dans la vie active. Plus tard, mes parents m’avouèrent qu’ils avaient eu très peur pour moi, qu’ils pensaient que j’étais victime d’un trop grand stress. Ils avaient même hésité à m’envoyer chez un psychiatre et à renoncer à ces sacro-saints examens finaux.
J’ai donc enterré une fois de plus mon égérie sous des monceaux de terre fraîche et j’ai poursuivit ma route. Pas après pas. Après quelques interrogations j’ai fini par trouver ma voie et je suis devenu bibliothécaire. Non pas que le fameux rêve de la bibliothèque m’y ait incité. Enfin peut-être que oui. Je ne sais plus pour tout avouer. Mais quand j’ai choisi ce métier j’ai pensé avant tout au fait que j’aimais le contact avec les livres. C’était même la seule chose qui me passionnait réellement. A part la musique. Mais je ne me voyais pas vraiment devenir musicien : cette existence précaire ne m’attirait guère. Donc j’ai entamé de nouvelles études et après trois ans j’ai été engagé à la Bibliothèque de Clède. Au bas de l’échelle pour commencer, puis à force d’abnégation j’ai gravit les échelons de l’entreprise pour finalement glaner quelques menues responsabilités. Mon métier me plaisait, je gagnais ce qu’il me fallait pour vivre décemment. Tout allait donc pour le mieux. Les années ont passé. Puis un beau jour j’ai rencontré celle qui allait devenir ma femme. Elle se prénomme Valérie. C’était lors d’une soirée entre amis, une de ces traditionnelles sorties dans les bars de la ville. C’est arrivé exactement comme je l’avais espéré au moment de mes rêves : elle a passé le pas de la porte et je suis tombé sous son charme. Mais ce n’était pas celle que j’attendais. Peu importe, j’ai trouvé cette créature tout simplement belle avec ses cheveux aux reflets roux, ondulés de fort belle manière et ses yeux en amande. Des yeux rieurs, apaisants. Et un visage d’une extrême douceur. Elle n’était pas très grande et on aurait dit une petite poupée. J’avais envie de la protéger, de la serrer très fort dans mes bras, de lui murmurer des « je t’aime » à longueur de journée. Bref, j’ai été fasciné par cette femme dès son entrée dans l’établissement, sûr qu’elle était ma moitié, qu’elle m’était destinée. La providence a accompli son œuvre ce soir-là : un de mes amis la connaissait. Il me l’a présenté, nous avons discuté durant une bonne partie de la nuit et nous nous sommes plût. Le lendemain nous nous revoyons, puis le surlendemain et les jours qui suivirent. Elle avait une voix très douce, reposante. Elle était ce que je recherchais. Ce dont j’avais besoin en ce moment. Nous avons donc vécu une liaison classique pour résumer. Classique, voilà bien le mot qui allait caractériser notre union. Nous nous sommes jurés de nous aimer pour l’éternité. Même si l’éternité ça fait long. Je m’en rends compte aujourd’hui. Puis, nous nous sommes mariés. Un jour finalement très anodin. Je n’ai pas tellement envie de me souvenir de cet événement, parce que ça ne veut plus rien dire maintenant. Ce n’est qu’un détail de ma vie. Un détail malencontreux même. Une erreur. J’ai aimé Valérie. A une période. Au début je crois. Oui, comme un fou. Je ne pouvais imaginer la perdre et quand elle disparaissait ne serait-ce qu’une seconde de ma vue, je ressentais un vide incroyable. J’avais simplement besoin de sa présence. Et je me perdais de longues heures dans la contemplation de sa silhouette. Pourtant, en ce jour, tandis que j’attends toujours près de cette tombe, à la lueur de ce réverbère autour duquel volettent des moustiques, je sais que je hais Valérie. Elle peut mourir, je ne serai pas triste. Elle m’a trahit de toute manière. Elle doit payer.
Bref, j’ai entamé ma vie dans la médiocrité après ce mariage. Je me suis lancé à corps perdu dans mon travail et j’ai rangé mes rêves dans une malle de la cave. Avec la guitare. Cet instrument qui m’apporta par la suite la gloire. Je suis donc devenu un monsieur bien comme il faut, se levant à 6h00, au travail à 7h00. Puis, je rentrais manger pour midi, lisant le journal pour ne pas avoir à discuter avec mon épouse qui devenait de moins en moins intéressante. En effet, Valérie était vendeuse dans un magasin de vêtements pour dames âgées. Cette profession ne cadrait pas vraiment avec la mienne. Ces ragots sur les vieilles pies de la ville ne m’apportaient aucune joie. A vrai dire, je m’en contrefichais. Elle ne s’intéressait guère plus à mes grandes thèses philosophiques sur le monde du savoir. Et connaître les secrets du catalogage des livres ne lui permettrait pas d’agrémenter son existence de bonheur. Ce qui comptait à ses yeux c’était en premier lieu d’avoir de quoi payer le loyer de notre appartement et le décorer de bibelots très kitsch. Nous mangions donc et n’ouvrions la bouche que pour engloutir la nourriture. Quand cette pénible tâche était achevée, nous repartions chacun de notre côté pour terminer notre journée. Et le soir tout recommençait. Je regardais la télévision, elle s’essayait plus ou moins près de moi sur le canapé du salon et inévitablement elle finissait par s’endormir. Parce que Valérie ne trouvait aucun intérêt aux films ou aux émissions que je regardais. Les séries niaises dont elle était grande consommatrice ne me captivaient guère davantage. Alors je la réveillais à la fin du film et nous nous couchions dans notre grand lit, chacun à une extrémité du matelas. Le week-end nous parvenions parfois à nous entendre sur une destination de promenade et là je retrouvais partiellement celle que j’avais aimée autrefois. Et quand nous invitions des amis ou que nous nous rendions chez eux, nous jouions la parfaite comédie du bonheur. En sachant pertinemment que nous nous mentions parce que nous n’avions que de rares moments de complicités et guère plus de relations sexuelles. Un vrai couple modèle. Je me suis alors rendu compte que mon épouse n’était finalement qu’une personne coincée, traditionaliste, fade. Elle avait beau sourire, son visage restait perpétuellement triste. Petit à petit, Valérie m’a agacé et je me suis mis à rêver d’une autre femme, plus folle celle-là. Qui ne passerait pas sa minable vie à respecter tous les préceptes de la loi, qui ne se vanterait pas à chaque seconde de n’avoir jamais eu d’amendes pour mauvais stationnement ou excès de vitesse. Je souhaitais avoir une compagne qui se permettrait de jurer et de critiquer ceux qu’elle côtoyait au quotidien quand bon lui semblait, qui n’aurait aucune origine bourgeoise qui me mettent dans l’embarras vu la situation de ma famille d’origine très modeste, qui saurait faire preuve d’imagination quand nous serions au lit. Bref, autre chose que cette sécurité que représentait Valérie. Certes je l’avais souhaité cette sécurité, sciemment, mais je n’en voulais plus. Qu’on me la reprenne, je paierais le prix fort si cela était nécessaire. Et c’est bien ce qui advint. Le prix fut effectivement astronomique.




























Chapitre 3 : revenant

Ma morne existence se poursuivait donc cahin-caha, contre vents et marées, alternant le travail, le sommeil et le travail, quand un événement soudain s’en vint jeter à bas les fondations d’une vie patiemment bâtie.
Nous étions un mercredi. Comme à l’accoutumé je travaillais d’arrache-pied à la bibliothèque, me croyant indispensable. Mais en la circonstance je regagnais la cafétéria du personnel pour y prendre une pause méritée. Je venais donc de m’engager dans le hall principal du bâtiment, de mon pas rapide car à cette période j’étais toujours pressé. Ou je me donnais des allures de stressé. Bref, je dépassais le buste en bronze du fondateur de l’établissement quand je croisai une femme qui attira immédiatement mon attention. D’ordinaire je ne m’attardais guère sur les gens qui déambulaient dans l’entrée, mais cette fois-ci quelque chose dans cette superbe créature m’obligea à changer mes habitudes. Je ne sais pas si c’est la délicate odeur de son parfum qui me fit la regarder, ou une intuition. Du moins, le résultat fut probant : en tournant les yeux vers cette dernière, j’ai alors pris la décision de modifier complètement mon existence.
Je fus victime d’un énorme choc en la voyant. Le genre de choc qui vous clous sur place, sans souffle, la tête bourdonnante et le cœur s’arrêtant de battre. Car il s’agissait tout simplement de l’égérie de mes nuits qui passait là devant moi. Cette douce femme que j’avais tant désirée par le passé. Et tout ce que j’avais pu oublier me revint en pleine face. Les images de mes rêves, le goût de ses lèvres, la fragrance délicate de sa peau. Je la revis dans le cimetière, joyeuse, alors qu’elle m’apparaissait pour la première fois. Puis dans l’église, si belle sous son voile, véritable apparition divine dans la lueur du soleil. Je me revis également dans ses bras, goûtant avec joie à la magnificence de son corps, gémissant de plaisir quand ses mains descendaient le long de mon torse pour venir caresser mon sexe. Dans mille éclairs je nous vis faire l’amour, toujours plus intensément, sauvagement, la bouche ouverte en un rictus de plaisir extrême, les traits déformés par la jouissance. Je me revis aussi lui lécher le bout des seins, mordillant ses mamelons, une lueur de rage dans le regard. Et ce paysage qui était le traditionnel témoin de nos étreintes bestiales. Le cimetière. Peu importe sa localisation exacte. Il s’agissait d’un cimetière comme un autre, avec ses tombes, ses mausolées, ses monuments, ses vastes jardins. Un lieu de repos qui invitait à déposer les armes. Un sanctuaire sacré que nous avions tous les deux violé. Un endroit qui pouvait en effrayer plus d’un, mais qui prenait désormais pour moi des allures de paradis. Ainsi, je revis tout cela et je replongeai plusieurs années en arrière, redevenant adolescent durant quelques secondes. Heureux parce qu’enfin je voyais mon égérie dans la réalité. Heureux parce que je prenais conscience qu’elle existait bel et bien et que je n’étais pas fou.
La bouche ouverte, l’air stupide, je l’ai regardée passer devant moi. Elle prenait la direction du guichet du prêt. Je me suis secoué et je n’ai écouté que mes instincts : je lui ai emboîté le pas, évitant de réfléchir. Car je savais que si je laissais mon esprit cartésien reprendre le dessus ne serait-ce qu’une seconde, j’allais à jamais regretter mon manque d’action. Je l’ai donc attrapée par le bras tandis qu’elle approchait de la banque de prêt. Un peu violemment il est vrai. Et quand elle s’est retournée vers moi, une grimace de surprise sur son beau visage, je pus voir à quel point elle était semblable à ma compagne de mes nuits enfiévrées. Si j’avais encore un doute jusque-là, il était désormais évanouit. Avec ses longes cheveux noirs, ses yeux couleur noisette, son petit nez coquin et sa bouche suave, elle était la copie exacte de ma fée. La même silhouette, les mêmes rondeurs provocantes, la même grâce et la même sensualité. Vêtue d’un tailleur rayé très chic, d’une blouse blanche, d’une jupe de même facture et de collants noirs qui ne cachaient rien de la splendeur des ses longues jambes, tout en elle inspirait le désir. Oui, le désir de la serrer très fort tout contre soit, de lui murmurer des « je t’aime » incessants, de l’embrasser, de lui ôter au plus vite ses vêtements pour se perdre dans la contemplation perverse d’un corps tout simplement sublime. Et de lui faire l’amour durant la totalité de la nuit.
Complètement hébété, je me suis tout d’abord excusé pour mon attitude, bafouillant, le rouge de la honte me montant aux joues. Elle répondit alors d’une voix suave, me précipitant davantage dans les affres d’un paradis ignoré, parce que je réalisais que pour la première fois il m’était donné la joie d’entendre sa voix :
« Ce n’est rien. Que puis-je pour vous ?
- Je…, parvint-je à articuler difficilement, la gorge sèche. Il… Enfin c’est bête. Mais… Il me semble que je vous connais.
- Désolé, reprit-elle après quelques secondes, scrutant mon visage de ses yeux envoûtant. Mais pour ma part je ne crois pas. Du moins, poursuivit-elle en souriant malicieusement, je pense que je m’en souviendrais si ça avait été le cas. Je n’oublie pas un visage. Surtout quand le visage en question appartient à un bel homme, finit-elle énigmatiquement. »
Je suis presque sûr qu’à ces paroles elle a cligné de l’œil. Parce que cette allusion m’était destinée. Elle me draguait. Et dire que c’était moi qui l’avais abordé. Quelle femme ! Je suis immédiatement tombé sous son charme. Bon O.K : mon petit Sam, tu étais déjà amoureux d’elle avant de la rencontrer, mais disons que dès cet instant tu es devenu dingue d’elle. Sans pour autant oser te l’avouer immédiatement.
Poursuivant sur ma lancée, je lui ai demandé si elle acceptait de boire un café en ma compagnie. Pour m’excuser de mon attitude. Ce qui était bien évidemment un mensonge. Elle a accepté avec empressement, avant même que je ne lui dise que c’était en tout bien tout honneur et que d’ordinaire je n’invitais pas chaque inconnue que je croisais à partager une boisson en ma compagnie. Bref que j’étais un être humain normal, conventionnel, bien comme il faut et pas du tout un pervers sexuel. Elle a rit à ce dernier mot, d’un petit rire absolument craquant qui restera à jamais un enchantement pour mes oreilles. Aujourd’hui encore je me damnerais pour avoir la chance d’entendre ne serait-ce qu’une seule seconde, une courte seconde, ce rire qui avait les vertus de me rendre invincible.

Nous nous sommes retrouvés dans le bistrot en face de la bibliothèque, un établissement à l’aspect tout ce qu’il y a de plus classique : une dizaine de tables en bois, un juke-box, des tableaux représentant des paysages de Clède et l’inévitable comptoir en zinc. Attablés près de l’entrée, nous sommes restés de longues minutes silencieux tandis que je me disais que j’étais en train de commettre un acte fautif à l’égard de ma femme. Ne trompais-je pas sa confiance ? Pire encore : est-ce que je n’allais pas fauter en regard des sentiments que j’éprouvais pour l’égérie de mes nuits ? Car il était inutile de se voiler la face, j’étais irrémédiablement amoureux de cette dernière. Jamais je ne l’avais complètement oubliée et me retrouver à l’instant en face d’elle provoquait en moi le plus vicieux des troubles. J’ai essayé de me concentrer, de chasser les images salaces qui n’avaient de cesse de hanter mon esprit. Mais rien n’y faisait. Je désirais jeter cette table au loin, me précipiter sur elle et l’embrasser fougueusement. Pendant la demi-heure que dura notre conversation, mon interlocutrice m’apparut nue. Comme je l’avais vue dans mes rêves. Tout simplement splendide dans sa virginité. Et il me fut impossible de cacher totalement l’érection foudroyante qui déformait mon pantalon. Mais je crois que ça l’a amusé.
Perdu dans un autre monde, je l’ai écoutée me parler de sa voix chaude et sensuelle, ne comprenant rien à ses paroles. Et je l’ai regardée porter la tasse à ses lèvres, détaillant chacun de ses gestes, m’imprégnant de sa beauté. A un moment j’ai très légèrement secoué la tête pour me sortir de cette torpeur embarrassante et je l’ai entendue deviser de musique :
« Ces petits gars sont plutôt doués, poursuivait-elle d’un air enflammé, se servant de ses magnifiques mains pour apporter plus de poids à ses mots. Je pense qu’ils iront très loin. Mais ils ont un gros problème actuellement. Leur guitariste a eut la brillante idée de quitter le navire pour s’en aller à mille kilomètres de là. Une lubie. Il dit qu’il veut retrouver ses racines d’être humain. Ou un truc dans le genre. Je n’ai pas tout compris. Je crois que la drogue l’a rendu un peu fou. Bref, il est partit pour l’Afrique, laissant ses compères dans les difficultés. Vous voyez, reprit-elle après avoir bu une gorgée de café, passant sa langue sur ses lèvres, je suis leur manager. Et il est de mon devoir de tout faire pour que leur carrière décolle. Et ce que cet imbécile vient de commettre est de nature à briser leur gloire naissante. Ils avaient prévu une tournée dans un mois et demi. Bien évidemment ça fiche tout en l’air.
- Moi aussi à une époque j’étais intéressé par la musique, osai-je intervenir, sans trop savoir si mes paroles avaient un sens dans le contexte de la discussion. »
Elle se tut à mes mots, but une nouvelle gorgée, puis reposa lentement la tasse sur la soucoupe. J’ai baissé les yeux, certain d’avoir gaffé. Décidément j’étais ridicule. Et j’étais prêt à m’excuser une fois de plus pour mon attitude, quand elle recommença en souriant aimablement, révélant un visage encore plus beau :
« La musique est toute ma vie. Sans elle je ne peux exister. J’ai toujours trouvé que les musiciens possédaient quelque chose de rare. Quelque chose d’excitant, finit-elle en me regardant, une lueur coquine dans ses yeux aux reflets automnaux.
- C’est à dire que…, bafouillai-je. Je ne prétends pas être vraiment doué. Ni un vrai musicien. Ca fait longtemps quand même. Je ne sais pas si je saurais encore jouer d’ailleurs.
- Puis-je vous demander de quel instrument vous jouez Monsieur ? Monsieur comment à propos ? On ne s’est même pas présenté, termina-t-elle en riant.
- Sam Lambert, répondis-je intimidé, passant une main dans mes cheveux, geste habituel qui était destiné à me redonner un peu d’assurance quand je perdais pied.
- Enchanté, reprit-elle en me serrant vigoureusement la main. Yasmine Dark.
- Moi de même. Pour répondre à votre question, je jouais de la guitare. Je dis bien : je jouais. Parce que je n’ai plus vraiment le temps.
- C’est amusant, intervint-elle en frappant dans ses mains, telle une petite enfant soudainement au comble du bonheur. La providence a frappé à ma porte on dirait. Vous pourriez me tirer une épine du pied.
- Comment ?, demandai-je inquiet.
- Le groupe.
- Ah oui le groupe !, déclarai-je embarrassé de révéler que je n’avais pas suivit grand chose à son monologue.
- Hé bien il nous manque un guitariste pour la tournée comme je vous le disais avant. Peut-être que vous pourriez faire l’affaire, non ?
- C’est-à-dire que…
- S’il vous plaît, me supplia-t-elle, en me prenant les mains, une lueur d’espoir dans le regard. Acceptez au moins de tenter le coup. Je suis sûr que vous êtes un très bon guitariste n’est-ce pas ?
- Je me défendais à l’époque, avouai-je, tremblant au seul contact de sa peau. J’ai fais quelques concerts, mais rien de mirobolant. Et mes amis et moi avons fini par tout arrêter. Ça fait longtemps tout de même. Très longtemps.
- Ecoutez Sam, je passe mes journées à auditionner des guitaristes depuis plus d’un mois. Je n’ai pas encore trouvé la perle rare. Mais mon instinct me dit que vous pourriez l’être. Et vous n’avez rien à perdre non ? Tentez votre chance.
- O.K., répondis-je en souriant, serrant mes mains dans les siennes si bouillantes. J’accepte. Comme vous dites je ne risque pas grand chose. Mais attendez-vous au pire.
- Je suis sûre que vous parviendrez à me satisfaire, répliqua-t-elle en me fixant étrangement, d’une telle manière que j’étais certain que cette parole avait une fois de plus un double sens. Présentez-vous à cette adresse samedi, continua-t-elle en retirant ses mains pour sortir un stylo de la poche de son tailleur. 21h00. Sans faute. Nous testerons vos capacités. »
Tout ceci me paraissait quelque peu énigmatique, mais je n’en laissai rien paraître parce que j’étais suffisamment occupé à détailler chaque parcelle de son fantastique corps, toujours troublé par sa seule présence. Elle m’a tendu une serviette en papier sur laquelle elle avait noté « Impasse des Chataigniers, no. 66, 21h00 ». Et avant même que je ne puisse rajouter quoi que ce soit, elle jeta un regard horrifié sur sa montre avant de s’éclipser en me déclarant qu’elle devait partir immédiatement. Nous nous sommes serré la main et je l’ai regardé s’en aller, ne parvenant toujours pas à croire que cet épisode était réel. L’adresse entre mes doigts moites, j’ai payé nos consommations puis j’ai repris la direction de la bibliothèque. Mes jambes peinaient à me porter et le trajet jusqu’au bâtiment se déroula dans un chaos relatif. Parce que mon cœur battait trop vite, que j’étais essoufflé tel un fumeur et que j’avais trop chaud. Sans oublier que je ne voyais la rue plus que dans un fantasque geyser de lumières aveuglantes. Pourtant j’étais ivre de bonheur.

Le reste de la journée s’étendit lentement. Assis devant mon ordinateur, la porte du bureau fermée, j’étais perdu dans mes pensées, bien incapable de travailler. Je n’ai pas été particulièrement productif. Me demandant si ce que je venais de vivre avait un sens, je caressais inlassablement la serviette, détaillant la fine écriture de Yasmine. Une écriture sensuelle, tout comme elle. Et j’ai fini par me convaincre que tout était bien vrai. C’est alors que j’ai poursuivit mon raisonnement, en m’engageant sur des chemins peu éclairés. Des chemins que je n’aurais peut-être jamais dû parcourir. Mais c’était plus fort que moi.
J’ai pensé que si j’avais attendu quelques années de plus, j’aurais réalisé mon rêve. J’aurais rencontré Yasmine au moment opportun et c’est avec elle que je me serais mariée. Seulement voilà, j’avais épousé Valérie. Et en ce jour je regrettai ce geste pour la première fois de mon existence. Je me mis à comparer ma femme avec l’égérie de mes nuits et le résultat fut affligeant. Valérie était certes jolie mais elle n’avait pas la classe de Yasmine. Valérie était finalement très commune. Rien à voir avec ma fée que j’imaginais tout bonnement parfaite. Un corps de rêve. Un esprit brillant. Que demander de plus ? J’ai fantasmé sur cette femme, revoyant la rondeur de ses seins, la courbure de ses hanches, la magnificence de son visage et je l’ai placé mentalement aux côtés de mon épouse. Cette seule image suffit à me faire prendre conscience de tout ce qui les opposait. Un fossé infranchissable. Je me dis ensuite qu’il n’était pas trop tard pour me lancer dans une relation avec Yasmine. Que je pouvais encore réparer ma cruelle erreur. Mais finalement mon esprit cartésien reprit le dessus et j’admis que mon attitude était purement ignoble. Je n’avais pas le droit de faire ça à Valérie. N’étais-je pas lié à elle par le contrat du mariage ? Cela ne signifiait-il pas que je lui devais le respect ? Et je l’aimais n’est-ce pas ? Oui, aucun doute possible. Je l’aimais bel et bien. Pour tout ce qu’elle représentait, pour tout ce qu’elle m’apportait.
Au moment de rentrer chez moi, je dus me faire violence pour passer le pas de la porte du bureau. Parce que je n’avais pas envie de regagner mon foyer. Et encore moins d’avouer mes pensées de cet après-midi à mon épouse. Mais étais-je obligé de lui en parler ? Non, effectivement. Un peu de mystère ne ferait que du bien à notre couple. Résolu donc à me taire, j’admis toutefois que je ne pouvais cacher le fait que j’avais décroché une audition pour samedi. Cela me rendait si euphorique que je devais le partager avec Valérie. Je voyais s’ouvrir soudainement devant moi l’un des plus grands espoirs de mon existence. La musique avait été à une époque ma seule compagne et j’aurais tout donné pour devenir célèbre. Et surtout vivre de cette passion. Aujourd’hui le rêve pouvait devenir réalité. Je devais saisir cette opportunité. Quoi qu’il m’en coûte. En refermant la porte du bureau, je jetai un regard las sur la pièce, détaillant les armoires emplies de livres en traitement et de dossiers divers. Je me dis alors que mon métier ne me motivait plus beaucoup et j’espérai ne plus avoir à supporter la vision de ce bureau méticuleusement rangé. Ne plus revenir ici ne me manquerait pas.

Je suis rentré dans notre petit foyer, au deuxième étage d’un immeuble tout neuf et j’ai accompli tous les gestes habituels. Pour ne pas changer. J’ai accroché ma veste au porte-manteau, j’ai déposé ma serviette près de la porte d’entrée, j’ai embrassé ma femme, puis je lui ai demandé comment s’était déroulée sa journée. Elle m’a raconté quelques anecdotes peu intéressantes, j’ai feint de l’écouter. Comme toujours. Elle m’a interrogé à son tour, je lui ai dit que les choses s’étaient passées comme d’habitude et nous nous sommes installés devant la télévision pour manger. Les minutes ont passé, chacun enfermé dans son petit monde bien égoïste. Finalement, j’ai osé ouvrir la discussion, le cœur battant la chamade, la voix éteinte :
« Un collègue de boulot m’a présentée quelqu’un d’intéressant aujourd’hui. Une femme. Mais pas de soucis ! Elle est manager d’un groupe de musique. Tu te souviens que j’étais moi-même passionné par la guitare ? Et justement il leur manque un guitariste. »
Grand silence. Valérie ne pipait mot. Elle s’était juste contenter d’arrêter de manger, mais ne daignait pas me regarder. J’en fus offensé. Cependant je poursuivis, encouragé par le fait qu’elle ne désapprouvait pas mes propos :
« La femme en question m’a proposé de tenter une audition. C’est samedi, à 21 h00. Si ça marche je partirai en tournée avec eux. Tu en penses quoi ?, finis-je par demander après quelques secondes. »
Elle pinça les lèvres, signe d’une contrariété certaine que j’avais appris à identifier sur son visage. Puis elle passa une main dans ses cheveux bouclés, presque sensuellement et commença d’un ton ennuyé, en ne détourna pas les yeux de la série niaise qui passait à l’instant sur la chaîne nationale :
« C’est très bien. Fais ce que tu veux. Si ça peut te faire plaisir. Tente ta chance. Mais bien sûr n’oublie pas quelles sont tes priorités. Ton travail par exemple. »
Ce fut tout. Mais c’était déjà bien suffisant pour que je la haïsse. Pour la première fois de notre vie de couple. Oui, je l’ai détesté. Et j’ai eu envie de la gifler. Ma rage fut telle que je me suis levé d’un coup et que j’ai dû prétexter un besoin d’uriner pour parvenir à me calmer. Seul. Dans les toilettes.













































Chapitre 4 : zombies

L’air était délicieusement humide et un petit vent frais se faisait sentir alors que le bruit des vagues s’intensifiait dans le lointain au fur et à mesure que j’approchais de la villa. Silencieux, j’avançais dans l’obscurité, écoutant les battements désordonnés de mon cœur s’accélérer. Puis les premiers échos d’une fête résonnèrent dans la ruelle. Paniqué, impressionné, j’ai éprouvé toutes les peines du monde à avancer et j’ai instinctivement freiné l’allure. Etais-ce vraiment la bonne adresse ? Yasmine ne m’avait pas parlé de cela. J’ai failli revenir en arrière, ma guitare sur l’épaule, cette guitare que j’avais bichonnée et astiqué durant toute la journée, la tirant de sa retraite poussiéreuse de la cave. Mais quelque chose m’a exhorté à poursuivre mon chemin, à ne pas faiblir face à l’adversité et à aller de l’avant. Pour accomplir mon destin. Et tandis que mes pas me rapprochaient de mon but, je me suis remémoré les événements de ce samedi.

Valérie était au travail depuis ce matin. J’ai attendu son retour, impatient, tel un enfant qui ne peut supporter plus longtemps que la surprise tant désirée lui soit enfin révélée. Nous nous sommes embrassés. A la dérobée, comme d’habitude. Une ou deux secondes tout au plus. J’avais besoin de réconfort, qu’elle m’encourage pour mon audition, qu’elle me rassure aussi. Mais elle n’a rien dit. Pas une parole, sauf qu’elle souhaitait prendre un bain et qu’elle était très fatiguée. Je n’ai rien rajouté, de peur de la contrarier. Et je suis allé sur le balcon pour fumer une cigarette, pensant que ça me détendrait. Rien n’y fit pourtant. L’angoisse montait par vagues sans cesse plus fortes à l’assaut de mon esprit et mon ventre commençait à produire des petits bruits peu rassurants. J’avais très peur, inutile de se mentir. Le corps surchargé d’une électricité malsaine, je tournais en rond sur ce balcon, jetant de furtifs regards autour de moi comme si ceci pouvait encore me calmer. N’y tenant plus, je me suis précipité vers la salle de bain. Je devais parler tout simplement, évacuer le stress accumulé depuis plusieurs heures dans tout mon être. Valérie était dans la baignoire, révélant une nudité qu’il ne m’avait plus été donné d’admirer depuis trop longtemps. A cette vue, je me suis pris à la désirer. Et à l’aimer. Presque comme au premier jour. Je me suis mis à genoux et j’ai commencé à lui masser les épaules. Langoureusement. Elle a fermé les yeux, gémissant de plaisir. Et j’ai poursuivit mon œuvre, descendant sans cesse plus bas. Jusqu’à ses seins. De petits seins qui avaient le don de me mettre dans tous mes états. Le contact avec sa peau mouillée et délicieusement parfumée par le shampoing parvinrent à m’apaiser. Car cet instant de communion, devenu hélas trop rare, me rendait tout bonnement joyeux. Mes doigts caressaient déjà la pointe de ses seins, très doucement, quand elle éloigna ma main d’un geste sec. Surpris, j’ai failli tomber en arrière et les yeux écarquillés j’ai écouté ses paroles qui me blessèrent profondément :
« Arrête. Je veux me détendre. Seul. »
Inutile de tenter une nouvelle approche ou de protester : le message était suffisamment clair. Bien trop même. Fâché, je suis ressortit de la pièce et j’ai compris alors qu’elle ne m’accompagnerait pas pour cette épreuve. Jusqu’au dernier instant j’avais eu la stupidité de croire qu’elle viendrait avec moi à l’audition, parce que je souhaitais partager ce moment en sa compagnie, avec celle qui était mon épouse et ma confidente. Mais elle me trahissait une fois de plus. Et ceci me rendit énormément triste. Presque déboussolé. Je me suis donc emparé de ma veste et j’ai pris l’ascenseur pour descendre au garage. Au volant de ma voiture, j’ai essuyé une larme qui dévalait les pentes abruptes de mon visage, d’un geste rageur. Et j’ai démarré en trombe, faisant hurler le moteur. Comme j’étais en avance, j’ai roulé dans Clède. Au hasard. Je suis passé tout d’abord sur l’artère qui longeait la mer, là où se promenaient plusieurs personnes. Comme d’habitude des stands avaient été montés aux abords de la plage. Partout des marchands essayaient de vendre des articles sans grande utilité. Avec plus ou moins de succès. Le tout était éclairé par de petites lumières bigarrées et donnaient à l’ensemble des allures de fête foraine. J’adorais cette ambiance et je me souviens que Valérie avait également beaucoup apprécié déambuler le long de cette avenue. Il y a quelques années. Je me suis ensuite engagé en direction des quartiers résidentiels plus huppés et j’ai admiré la beauté des immenses villas disposées en cercle autour d’une ruelle jonchée de palmiers. Là où je rêvais un jour d’habiter, même si je savais que ce n’était pas prêt d’arriver. Puis j’ai débouché aux abords des hôtels qui déversaient leur lot quotidien de touriste, un endroit très animé durant la majeure partie de la nuit. On y trouvait également un imbroglio de restaurants proposant une cuisine très diverse, allant de la gargote plus ou moins mal famée à l’établissement de luxe. Autant de bâtiments serrés les uns contre les autres qui arboraient des enseignes gigantesques pour attirer leur client. Et si cela ne suffisait pas, chaque patron avait engagé une personne chargée d’aguicher les vacanciers sur le trottoir. A l’aide d’animations pas toujours du meilleur goût. Certains étaient déguisés en poulet, d’autres en saucisse, les moins imaginatifs se contentaient de jouer le rôle de publiciste convaincant. Mais généralement ils énervaient leur hypothétique clientèle. On trouvait également au fond de cette artère de nombreuses discothèques et leur architecture audacieuse. A croire que chaque propriétaire de ce type de commerce participait à un concours visant à élire celui qui serait le plus dingue. Il y avait des pyramides, des sphères, des cubes qui se chevauchaient et même un authentique château du 15ème siècle déplacé pierre par pierre jusque dans notre bonne ville. Autour des discothèques une multitude de jeunes gens s’ébattaient, faisant la queue en attendant de pouvoir enfin rentrer dans le bâtiment. En grande majorité des adolescents, les plus âgés et les plus fortunés principalement se trouvaient déjà à l’intérieur de la discothèque. Au travers de la fenêtre de ma voiture, j’entendais résonner la musique qui se déversait par des enceintes géantes. De la musique que je n’appréciais guère. Rien que des basses et du bruit. Traverser cette rue en véhicule tenait du miracle. Je l’avais fait sciemment, pensant ainsi me retarder suffisamment pour arriver à 21 h00 à l’adresse indiquée par Yasmine. Et je ne fus pas déçu, puisque je faillis même arriver en retard. Il était déjà 20h58 quand enfin je me parquai dans l’Impasse des Châtaigniers. Et c’est encore plus stressé qu’à mon départ que j’émergeai de la voiture.

Je débouchais dans un petit chemin goudronné et bordé de palmiers illuminés par une rangée de spots, quand j’ai été fortement étonné de voir plusieurs personnes converger vers un seul et unique lieu. Comme si cette demeure était devenue le but de toute la jeunesse huppée de Clède. Pour tout avouer, jamais je n’avais vu autant de monde en une seule nuit. Un moment, j’ai voulu à nouveau rebrousser chemin, sûr et certain que je m’étais trompé d’adresse. Ou que Yasmine m’avait joué un tour. Car si c’était le cas, j’imaginais bien que je serais la principale victime de ce coup foireux. Et franchement, jouer les clowns ne me motivait guère. Pourtant j’ai continué à avancer, serrant les dents et les poings. Résolu à aller jusqu’au bout de la mascarade. Parce que le jeu en valait peut-être la chandelle.
J’ai pénétré au cœur du Saint Graal, passant immédiatement dans le jardin en fendant une foule exubérante et enjouée qui encombrait les escaliers menant à la terrasse. Plusieurs jeunes sautaient dans l’eau d’une grande piscine, d’autres embrassaient des filles presque nues aussi belles que celles qu’on pouvait voir dans les journaux cochons qui avaient eu le mérite d’embellir ma vie sexuelle depuis quelques mois. Sur la droite, une fontaine était emplie de bouteilles d’alcool dans laquelle chacun se servait. Des couples étaient vautrés sur le dallage, devisant joyeusement, échangeant des caresses. Des joints passaient de main en main, des bouteilles de whisky étaient lancées de l’autre côté de la haie. C’était de la folie. Un gars a vomi à côté de moi, puis il est repartit en direction du bar situé dans une annexe et a repris sa longue biture. Un autre grimpait à un réverbère, sous les éclats de rire de ses amis et a mimé un singe alors qu’une fille était portée par trois types pour être précipitée toute habillée dans la piscine.
Je suis parvenu au pied d’une scène qui avait été installée tout au fond de la vaste propriété. Un groupe jouait quelques morceaux de rock endiablés et j’ai immédiatement été conquit par leur style parfait. Les musiciens devaient avoir à peu de chose près mon âge, 25-30 ans donc. Le batteur s’escrimait tel un dément sur ses tambours, ses longs cheveux blonds bondissant en tout sens, au rythme de ses percussions. Le bassiste, un grand gars rasé à l’aspect effrayant, sautait dans toutes les directions, prenant littéralement son pied, un cigare d’une longueur impressionnante glissé à la commissure de ses lèvres. Le guitariste était presque couché et exécutait à l’instant même un solo d’une technicité à faire dresser les cheveux sur la tête d’un chauve. Une fille splendide a alors sauté sur scène et l’a embrassé avec avidité, ce qui ne sembla d’ailleurs pas le troubler le moins du monde. Le chanteur, pour sa part, un grand costaud à la longue crinière noire, torse nu, dévoilant des pectoraux impressionnants, se baladait dans la foule, son micro dans une main, une bière dans l’autre, deux femmes rampant à ses pieds. Quelques minutes ont passé. Je restai là à écouter ce groupe, me disant que celui qui était l’investigateur de cette fête et accessoirement le propriétaire de cette splendide maison devait vraiment être immensément riche pour pouvoir se permettre de telles fantaisies. Mais plus les minutes passèrent, plus je me demandai ce que je faisais dans un tel endroit. J’avais beau apprécier cette musique, je n’étais tout de même pas venu pour assister à un concert gratuit n’est-ce pas ? Alors où était Yasmine ? C’était elle qui m’avait dit de venir. Je me donnai cinq minutes, délai au-delà duquel je me promis de partir.

Mes espoirs furent très vite assouvis. A croire qu’elle attendait que je fasse mine de m’en aller pour apparaître. Car au moment précis où je reprenais le chemin de la sortie, elle se tenait devant moi, magnifique dans son pantalon en cuir, avec un t-shirt superbement moulant qui arborait une tête de mort et un décolleté non négligeable. Sans oublier des bottes militaires qui cadraient totalement avec son look de panthère et ses longs cheveux noirs qui lui retombaient en cascade sur une chute de reins vertigineuse. Sur son ventre je pus distinguer un tatouage vraiment charmant, un papillon. Et ceci m’excita encore davantage. Elle me salua chaleureusement en me serrant la main et m’invita à la suivre. Lorsqu’elle reprit la direction de la scène, je pus voir un autre tatouage, juste au-dessus de ses fesses fantastiquement soulignées par le cuir : un ange aux ailes déployées. Bon sang ! Qu’est-ce que j’adorais les femmes tatouées ! C’était un de mes fantasmes. J’avais bien essayé d’en parler à l’époque à Valérie. Nous avions même pris rendez-vous chez un tatoueur pour passer à l’acte. J’avais choisit une tête de loup, mon épouse un petit cœur. Mais au moment de passer la porte de l’établissement, elle m’avait supplié de revenir en arrière. Elle ne voulait pas. C’était trop dur. Elle n’avait accepté que pour me faire plaisir. J’avais donc renoncé, pour ne pas l’obliger à faire quelque chose qu’elle regretterait par la suite. Et mon fantasme était ainsi resté lettre-morte. J’en demeurai à jamais peiné.
J’ai donc emboîté le pas de Yasmine. Pendant ce temps, le groupe entamait un autre titre, virevoltant sur la scène, le public dansant devant eux telle une vague déferlante. Ma compagne progressait toujours dans la foule, comme si tous ces gens n’avaient jamais été là et elle obliqua à un moment en direction du bar positionné dans une bâtisse, non loin de la piscine. J’en fus forte aise car je mourrais littéralement de soif. Le groupe a pris une pause au moment où nous sommes enfin parvenus en vue de l’annexe. Yasmine s’est démenée pour nous trouver une table libre et j’en ai profité pour analyser ce nouvel univers qui m’échappait encore sur bien des aspects. Le petit bâtiment en briques apparentes dans lequel je me tenais était en fait un vestiaire doublé d’un sauna, mais il faisait parfaitement office de bar puisqu’une partie de sa façade s’ouvrait sur la piscine. Une trentaine de jeunes gens sirotaient là des boissons toutes plus diverses les unes que les autres, aux couleurs étranges qui s’étalaient du rouge sang au vert fluorescent. J’ai allumé une cigarette, non pas par envie mais bien pour me donner un peu de prestance, gêné par tous ces regards qui semblaient m’épier et c’est à ce moment précis que le guitariste du groupe a débarqué au milieu de cette cohue, suivi d’une dizaine d’admiratrices. Affichant un sourire des plus joyeux, il est passé juste à côté de moi, m’effleurant le bras et s’est alors écrié à l’adresse du barman :
« Allez Patron, tournée générale ! »
Je l’observais, admiratif, aussi ridicule qu’un enfant quand Yasmine est revenue vers moi, deux bières à la main, mais sans chaise.
« C’est lui l’un de vos poulains ?, lui ai-je immédiatement demandé en désignant le musicien et en m’emparant de la bouteille qu’elle me tendait.
- Lui ? Oui, c’est Chris O’Neil. Enfin c’est son nom de scène. Parce qu’en vérité il s’appelle Benoît Duval. Mais une consonance américaine fait toujours mieux pour le public. Tous les membres de « Zombies » portent des noms de style U.S. C’est une de mes idées.
- « Zombies » ? C’est le nom de leur groupe ?
- Oui. Pas mal hein ?, me déclara-t-elle en souriant superbement. Dis Sam, je crois que ça serait plus facile si on se tutoyait, tu ne crois pas ?, reprit-elle en se penchant vers mon oreille pour se faire mieux entendre dans le tintamarre qui régnait dans le bar.
- O.K., pas de problème répondis-je en portant la bière à mes lèvres. »
Quelques minutes ont passé. J’ai observé les gens autour de moi, me sentant un peu ridicule et pas tellement à mon aise parmi cette jeunesse branchée. J’avais l’air stupide avec mes jeans à la coupe imparfaite, ma chemise à carreaux, mes cheveux en bataille et mes lunettes quelque peu dépassées de mode. Je ne cadrais pas avec le paysage. Pire, on aurait dit un gars débarquant de son village de culs-terreux. Je mesurais alors toute la différence qui pouvait exister entre ce monde et le mien. Je voulus dire à mon interlocutrice que finalement je renonçais à notre projet, que tout ceci n’était pas fait pour moi, mais elle me devança en reprenant d’une voix chantante, toujours penchée près de mon oreille, si près que je pouvais percevoir la chaleur de son corps :
« Il est temps de passer aux choses sérieuses. Je t’ai fais venir ici pour un but précis. Et je crois que tu es prêt à entrer en action. Tu as pris ta guitare, c’est bien, poursuivit-elle en jetant un coup d’œil sur cette dernière. Allez viens que je te présente à O’Neil. »
Je n’étais pas très sûr de vouloir la suivre, mais mes jambes démarrèrent avant que je ne puisse les stopper. Et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, je me trouvais derrière Yasmine, à admirer sa chute de reins vertigineuse, approchant bien trop vite de l’homme aux cheveux blonds coupés courts, au visage d’ange et aux yeux bleus comme l’océan. Un vrai tombeur de filles. Ma compagne lui tapota sur l’épaule, l’obligeant à lâcher les deux femmes qu’il tenait par la taille et ils s’entretinrent quelques secondes, collés l’un à l’autre. Puis, il me fit signe d’approcher, d’un geste impérieux. Je lui obéis. Et il commença d’un ton affable :
« Alors, il paraît que toi aussi tu fais de la musique ?
- Euh oui... Un peu..., parvins-je à lâcher, la gorge très sèche.
- Allez viens, je t’offre une bière. On va discuter de tout ça dans un endroit plus calme. »
Interdit, j’ai lancé un regard inquisiteur à Yasmine qui m’a fait signe de le suivre et j’ai donc emboîté le pas de l’homme, seul. Nous avons pénétré dans la villa, passant par une cuisine richement agencée et avons débouché dans un salon luxueux de taille colossale. Partout il y avait du marbre blanc, ce qui conférait à cette splendide demeure des allures de palais romain. C’était vraiment le genre de maison où il faut un plan pour trouver les toilettes, croyez-moi.
O’Neil a parlé un instant à quelques personnes tandis que j’attendais dans un coin, les mains dans les poches. Il a éclaté de rire quatre ou cinq fois, a échangé des bourrades dans le dos avec ses camarades, s’amusant manifestement comme un petit fou. Un moment il partit dans un fou-rire mémorable et j’ai failli décamper, croyant qu’il se moquait de moi. Mais fort heureusement il m’a adressé un signe de la tête et m’a emmené vers un homme qui s’entretenait en discussions manifestement peu philosophiques avec une jeune femme splendide. A vrai dire il était littéralement perdu dans son décolleté. Lorsque ce dernier se tourna vers moi, après que Chris lui ait murmuré quelques mots à l’oreille, je le reconnut tout de suite : il s’agissait du chanteur du groupe. D’un geste autoritaire, il congédia sa compagne qui s’éclipsa dans la foule et commença de sa voix chaleureuse, un sourire franc sur le visage :
« Salut. Moi c’est James Barnes.
- Sam, me suis-je contenté de répondre, gêné et de plus en plus en sueur.
- T’es un ami de Yasmine à ce qu’on m’a dit. C’est une sacrée fille. Elle nous a aussi parlé de toi.
- Ah oui ?, ai-je demandé intrigué.
- Oui et il paraît que tu débrouilles comme un chef à la guitare.
- Disons que j’arrive à aligner des notes.
- Sois pas modeste. Elle m’a dit que t’étais vraiment bon et crois-moi elle se trompe rarement. Attends une minute, a-t-il fini en se retournant. Chris ! Amène des bières par ici ! »
Le guitariste s’est dirigé vers une pièce attenante qui devait être la salle à manger et y a disparu quelques instants alors que Barnes m’invitait à m’asseoir dans un fauteuil. J’étais perturbé par une seule pensée : comment Yasmine avait-elle put affirmer ceci aux membres du groupe alors qu’elle ne m’avait jamais entendu jouer ? C’était tout de même étrange non ? Mais je n’eus pas le temps de m’inquiéter davantage parce que le chanteur reprenait de sa voix terriblement chaude :
« Tu sais qu’on recherche un deuxième guitariste pour notre tournée dans le pays ?
- Oui, on m’a dit ça, ai-je bafouillé, angoissé.
- Notre deuxième guitariste s’est fait la malle il y a moins d’un mois. On se débrouille à quatre pour les petits concerts, mais il nous faut quand même un remplaçant pour cette putain de tournée. On a essayé pleins de gars et il n’y en a pas un qui soit vraiment assez bon pour entrer dans « Zombies ». Alors tu pourrais tenter le coup, m’a-t-il affirmé en souriant comiquement et en s’allumant un cigare. J’ai une bonne intuition te concernant, poursuivit-il en soufflant une bouffée de son barreau de chaise. Bon, il s’agirait de jouer les parties rythmiques. Mais si t’es aussi bon que semble le dire Yasmine, tu pourras aussi jouer des solos. Chris se ramollit depuis quelques temps. N’est-ce pas vieux ?, a-t-il lancé à O’Neil qui revenait avec ses trois bières.
- Enfoiré, s’est contenté de répondre ce dernier en riant.
- Quand est-ce que je commence ?, ai-je demandé, soudainement moins gêné, plongeant mes lèvres dans le liquide avec une avidité peu commune.
- Hé minute !, s’est écrié Barnes. Avant faut que tu passes un test. T’es pas encore accepté. Mais tu pourrais jouer ce soir. Comme ça on verra de quoi t’es capable.
- Super !, me suis-je extasié, finissant déjà ma bière, acceptant celle qu’on me tendait immédiatement (à vrai dire je ne sut jamais d’où elle venait, mais elle m’a permis assurément de réussir des prouesses ce soir-là).
- T’es capable de suivre si on te donne les partitions maintenant ?
- Aucun problème, affirmai-je de plus en plus sûr de mon fait. J’en ai même pas besoin, je joue à l’oreille.
- Bon, je crois que tout est réglé. T’as une guitare ? Sinon Chris t’en prête une. Et on va sur scène.
- J’ai la mienne, répondis-je un peu effrayé tout de même par l’imminence de la chose.
- Chouette !, s’est écrié Barnes. En avant ! Le rock n’roll n’attend pas et les fans non plus ! »

Au moment de fendre à nouveau la foule j’avais le terrible sentiment de m’être fait avoir. J’avais crû prendre part à une simple audition et je me retrouvais sur une scène, devant un public. Alors que je n’avais plus joué depuis des années. A vrai dire je ne savais même pas si j’étais capable d’aligner encore une note sur cette satanée guitare. On a coutume de dire que ce genre de chose ne s’oublie pas, mais quand je gravis les quelques marches menant sur le podium, j’étais terrorisé comme jamais. Et j’ai bien faillit m’évanouir. Pourtant je ne pouvais plus reculer. Non, je ne devais pas. Une chance superbe s’ouvrait dans ma vie, une chance de réaliser un rêve tant désiré. Je me suis donc retrouvé aux côtés des autres musiciens de « Zombies », une guitare à la main, me sentant totalement incapable de jouer tant j’avais peur, les jambes flageolantes, le teint livide. Du regard, j’ai cherché à voir Yasmine dans la foule qui s’agglutinait à mes pieds, mais les projecteurs m’aveuglaient tant qu’il était impossible de distinguer un quelconque visage. Ce n’était pas plus mal. Avant de commencer, le bassiste, Kyle Carre, et le batteur, Hike Horn, se sont présentés à leur tour et m’ont souhaité bonne chance. Puis Barnes a demandé le silence et s’est écrié dans le micro :
« Ce soir on a un nouveau petit gars avec nous. Je vous demande d’applaudir Sam. Encouragez-le, il en a bien besoin ! »
De puissants applaudissements et des sifflets ont résonné tout autour de moi. Je me suis cru au paradis. Voilà le succès auquel j’avais tant rêvé. Sûr de moi après ces acclamations, j’ai brièvement passé ma langue sur mes lèvres sèches, j’ai fermé les yeux et ensuite j’ai suivit les premiers accords d’un des succès de « Zombies », encore sous le coup de tous ces encouragements qui me rendaient important. Le premier morceau fut, d’après mes souvenirs, un slow bien tranquille, digne d’arracher des larmes à un motard fan de Steppenwolf. Rien de bien méchant au niveau technique. Je me suis contenté de jouer ce qu’on me demandait, m’appliquant sur chaque note, pas encore libéré et franchement coincé, restant pratiquement statique alors que mes congénères s’agitaient comme de beaux diables afin de donner vie à ce concert. Après ce morceau, je fut bel et bien lancé et j’avais retrouvé le plaisir de martyriser à nouveau une guitare : à vrai dire, j’avais oublié ces derniers temps tout le bien que cela pouvait procurer. M’imprégnant un peu plus chaque seconde de l’ambiance, j’exultais, profondément enchanté par le fait que mes notes produisaient un effet inattendu sur la foule qui dansait devant moi. Finies les compositions solitaires d’antan devant ma chaîne hi-fi, finit le doute et l’ennui de jouer avec des gars incapables de me suivre. Là je me retrouvais dans mon élément, apportant ma pierre à un édifice nettement plus ambitieux que les chansons ringardes que nous nous évertuions à répéter inlassablement avec Nicolas et Joël. Enfin j’existais.
Nous avons enchaîné après une nouvelle vague d’applaudissements frénétiques sur une reprise de « Better by you, Better than me » de Judas Priest dans laquelle je pus faire étalage de tout mon talent, Chris me laissant jouer quelques solos plutôt basiques, mais tout de même très gratifiants. La voix de Barnes me transportait aux confins d’un monde inexploré, là-haut, si près des étoiles. C’était magique. Sentant à la seule expression de leur regard béat que j’impressionnais les membres de « Zombies », je me suis libéré entièrement sur le titre suivant, suant à grosses gouttes, mais si heureux. Peu à peu, O’Neil s’est rapproché de moi et nous avons commencé une série de solos qui tournait à un jeu de questions-réponses, chacun essayant de surclasser l’autre alors que nos spectateurs tombaient dans une transe toute jouissive. L’éclat des spots a semblé un instant perdre de son intensité et entre les éclairs fulgurants de ma joie, j’ai distingué le visage réjouit et étrangement altéré par le bonheur des gens qui perdaient définitivement toute retenue. Force me fut faite dès lors de constater que c’était moi qui provoquais toute cette excitation. J’ai encore accéléré, touchant le nirvana, tombant à genoux, oubliant le rythme et ne remarquant pas plus que la musique s’était arrêtée. Il m’a fallu quelques secondes avant d’en prendre conscience et c’est en sursautant que j’ai vu la mine effarée de mes compagnons se pointer vers moi. M’excusant brièvement en rougissant, j’ai suspendu mes mains au-dessus de la guitare, j’ai stoppé les vibrations des cordes et me suis relevé, honteux, sûr qu’on allait me virer aussi sec de cette scène où j’avais connu le bonheur ultime. Mais au contraire, Barnes a éclaté d’un rire communicatif qui s’est transporté aux autres membres du groupe et tous sont venus me féliciter, m’adressant de vives bourrades dans le dos, accompagnées de mots tous inconnus de mon vocabulaire : « splendide », « époustouflant », « formidable », « génial », « incroyable » et j’en passe. Le public, pour sa part, applaudissait à tout rompre. D’autres criaient mon nom en une litanie obsédante qui m’a fait définitivement sombrer dans une exultation enivrante, la peau de mon corps se rétractant sous l’assaut de cette vague déferlante de joie. Et au beau milieu de cette sensation qui m’enlevait toute conscience, j’ai été littéralement porté jusqu’au bar. On m’a fait boire une autre bière. On m’a offert un cigare. J’ai toussé en le fumant. On m’a encore félicité. On m’a crié des paroles que je ne pouvais pas comprendre. Une multitude d’inconnus m’ont serré la main, la plupart en pleurs, d’autres affirmant que jamais ils n’avaient « vu un tel génie ». J’ai encore avalé des bières, ne sachant plus trop où j’étais, ni ce que je faisais là. Enivré puis complètement saoul.
Et enfin Yasmine a fendu la foule, après un temps qui m’a paru être une éternité. On m’a exhorté à remonter sur scène, des filles m’ont caressé, d’autres m’ont embrassé, mais je n’avais d’yeux que pour mon égérie qui tentait tant bien que mal de parvenir jusqu'à moi. Je me suis débattu, j’ai jeté mon cigare, fait quelques pas, bousculé mes admirateurs, rejeté toutes les offres, fondu en larmes et j’ai enfin pu toucher la main de Yasmine qui m’étreignait de toutes ses forces. J’ai senti le contact agréable de ses seins fermes contre ma poitrine et pris d’une excitation démentielle, j’ai failli l’embrasser. Mais la vision de Valérie m’attendant seule dans notre appartement m’a heureusement retenu. Et honteux, je me suis écarté de Yasmine. Puis, nous nous sommes regardé et elle m’a entraîné vers un endroit plus calme. Au bord de la piscine quasi-déserte pour être plus exact. L’air frais m’a fait le plus grand bien et lorsque nous nous sommes assis à même le sol, je me suis perdu un instant dans la contemplation de l’eau agitée par un faible vent sur laquelle se créaient de gracieuses auréoles. Enfin, j’ai osé prendre la parole, remarquant à quel point la tête me tournait :
« C’est toi qui a manigancé tout ça ? N’est-ce pas ?
- Oui, a-t-elle répondu en me lançant un regard coquin. Je savais que si tu jouais ce soir tu ne pourrais plus reculer. La musique est ta seule raison de vivre. Mais tu l’avais oublié.
- Mais comment sais-tu tout cela ?, lui demandai-je inquiet, la dévisageant.
- Je sais beaucoup de choses sur toi, Sam, répondit-elle énigmatiquement, le regard posé sur l’eau.
- Mais c’est dingue bon sang !, m’énervai-je. Tu me surveilles c’est cela ? Qui es-tu ?, poursuivis-je en la bousculant violemment, geste que je regrettai immédiatement en voyant ses yeux s’embuer de larmes.
- Ne me pose pas de questions je t’en prie, déclara-t-elle dans un murmure. Tu comprendras un jour. Je suis là pour toi, c’est tout ce que je peux te dire. Rien que pour toi. »
J’étais estomaqué et je l’ai observée longuement, ne sachant plus quoi penser. Mais la voix de Barnes qui parlait dans le lointain dans son micro me sortit de mes réflexions :
« Je dédicace cette chanson à un homme et à une femme. Je ne sais pas où ils sont, mais j’espère qu’ils nous entendent. Celle-ci est pour vous, Sam et Yasmine ! »
Les premières notes d’une balade romantique se sont envolées aux confins des étoiles. Je crois que ma compagne fut la première à éclater de rire et je l’ai suivit. Nous étions si gênés. Comme deux adolescents pris en faute. Cependant, la chose dont je suis certain aujourd’hui, au travers du brouillard qui semble voiler cette soirée, c’est que ce fut bien elle qui déclara :
« Quel imbécile ce Barnes ! Je vais aller lui dire d’arrêter ces bêtises immédiatement. »
J’ai saisi cette occasion pour lui dire que j’allais rentrer. Nous nous sommes quitté en nous embrassant. Sur la joue. Un baiser chaste. Troublés l’un et l’autre pourtant. J’ai alors pris la direction du jardin. Elle m’a rappelé d’un ton suppliant. Je me suis arrêté net. Interdit. En pensant que le grand moment était arrivé. Que nous allions passer aux choses sérieuses. Que j’allais accomplir ce que j’avais réalisé maintes fois dans mes rêves en sa compagnie. Mais elle s’est contentée de me dire :
« Sam, tu as été génial ce soir. »
Je lui ai sourit. De la plus belle manière qui soit. Et je suis parti. Définitivement.


Une demi-heure plus tard je rentrais chez moi, évitant de penser aux paroles énigmatiques de Yasmine, préférant ne garder que les faits et le bonheur qui habitait tout mon être. J’étais engagé dans un groupe de musique. Un groupe qui allait partir en tournée. J’allais connaître la gloire. Les filles. L’argent. La presse. Les interviews. Les séances d’autographes. L’adulation des fans. Je me voyais déjà faire les premières pages des plus grands journaux nationaux, rouler en limousine, assouvir tous mes fantasmes. Devenir une icône. C’était tellement beau que je peinais encore à y croire. Et pourtant : il ne s’agissait plus d’un rêve, il s’agissait de la réalité.
Je n’ai pas déposé la veste sur le porte-manteau, veste qui m’avait finalement été superflue et que j’avais laissé dans la voiture. Non, j’ai changé mon habitude et je l’ai jetée sur le canapé. Notre appartement était obscur et je n’ai pas voulu allumer la lumière, de peur de réveiller Valérie. Alors je me suis déshabillé dans le salon, silencieusement. Et je me suis glissé sans faire de bruit dans les draps de notre lit conjugal. En espérant toutefois que mon épouse allait se réveiller. Parce que j’avais tant envie de partager ma joie, parce que je voulais lui dire à quel point j’étais heureux. Mais elle ne bougea pas. Je pouvais distinguer sa forme allongée sur le matelas, là-bas tout au fond. Petite silhouette emmitouflée sous le duvet. N’y tenant plus, je me suis rapproché. Tout contre elle. Me frottant contre ses fesses, très excité, je lui ai murmuré un « bonne nuit » qui se voulait tendre. Puis je l’ai embrassé dans la nuque. Tout doucement. Amoureusement. Elle m’a repoussé en grognant. Je suis resté sans oser bouger, le souffle coupé. Et elle a alors lâché cette parole qui restera à jamais gravée dans mon esprit comme la pire des offenses :
« C’est à cette heure que tu rentres ? Je me suis inquiétée. Laisse-moi dormir maintenant. »
Horrifié, déçu, j’ai grimacé dans l’obscurité de notre chambre et je suis repartit de mon côté, le cœur saignant. Puis, alors que les minutes passaient, je me suis dit que Valérie était tout simplement jalouse de mon existence. Comme une sale gamine.
Ce n’est que le lendemain que j’ai pu lui annoncer la bonne nouvelle, lui dire que j’étais engagé dans les « Zombies ». Mais elle s’est contentée de sourire faiblement en déclarant :
« Bravo, c’est très bien ». Et elle est retournée à ses fourneaux, me laissant frappé de stupeur. Et déçu. Je pense que dès ce jour la cassure entre nous fut irrémédiable.























Chapitre 5 : nécropole

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