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A toi



C’est étrange de se trouver là, après tant d’années. Et maintenant que je suis là, debout devant toi, je ne sais plus que dire. Pourtant mon discours était prêt ; je l’avais même appris par cœur ! Mais les mots ne sortent pas. C’est tellement difficile de te dire tout ça ; et toi qui ne dis rien. Ton silence est oppressant mais tellement juste. Aujourd’hui, c’est à moi de parler, à moi de me livrer. Me livrer entièrement à toi !
Notre rencontre, je m’en souviens comme si c’était hier. Tu étais là, à l’autre bout de ce restaurant, si réservé, seul dans ton coin. Et pourtant, je n’ai vu que toi. Dès l’instant où j’ai franchi le seuil de la porte, il n’y avait plus que toi au monde. Et tu m’as vu aussi. Lorsque nos regards se sont croisés, je ne savais plus où me mettre ; tu m’intimidais malgré ton visage souriant et si doux. Mais tu étais accompagné, et moi également. En partant, tu as frôlé ma table et laissé un mot griffonné sur un morceau de papier froissé. Tu n’y avais pas écrit grand chose, mais ce geste m’a rempli de bonheur pour le reste de la journée. Tu m’avais remarqué, et cela suffisait à mon bonheur présent.
Je t’ai appelé le soir même. J’étais tellement impatiente et angoissée. J’ai dû penser toute la journée à ce que j’allais pouvoir te dire. Et pour être franche, la peur avait pris le dessus. Les sonneries retentissaient ; mais tu n’as pas répondu. Mon message fut bref ; je ne m’attendais pas à devoir parler à ton répondeur. Moins d’une heure plus tard, mon téléphone sonnait ! C’était toi. Luc ! Ta voix était telle que je l’avais pensée, douce et rassurante. A ton image, même si elle n’a été que furtive, un midi dans un restaurant bondé de monde. Nous avons parlé durant des heures. Tu m’as donné rendez-vous le week-end suivant, dans un café près du port. Puis tu m’as simplement souhaité une bonne nuit. Le tendre son de ta voix prononçant mon nom fut la dernière chose que j’entendis cette nuit là. Et tu fis partie de mes rêves ; cela paraît stupide aujourd’hui, vu les circonstances, mais j’étais déjà folle amoureuse de toi ! Et m’emporter ainsi n’est pas dans mes habitudes, mais les élans du cœur ne s’expliquent pas. C’était toi, celui que je cherchais si ardemment depuis tant de temps !
L’instant fatidique du rendez-vous était enfin arrivé. Maintenant, je peux te l’avouer ; ce jour là, j’ai failli ne pas venir. La peur et l’angoisse me submergeaient et j’avais une impression étrange. Mais une amie m’a pressée en me disant que je n’avais rien à perdre et peut être tout à gagner. J’ai fini  par l’écouter, mais un milliard de questions m’occupait l’esprit. Allions-nous nous plaire ? Qu’allais-tu penser de moi ? Mille fois sur le trajet me conduisant à toi, j’ai pensé à faire demi-tour, t’appeler en me confondant en excuses, et finir en te disant adieu. C’est vrai, où cette histoire allait-elle nous mener ?! Nous ne savions rien l’un de l’autre. Peut être n’aimais-je que ton image.
Par bonheur, tu n’étais pas encore là. Je m’installais à une table, dans un recoin de la salle ; ainsi je pourrais te voir arriver, et m’esquiver discrètement si le trac se faisait plus fort que mon envie de te connaître. Et puis tu es arrivé, et encore une fois, ta seule présence remplit la pièce et m’ôta toute frayeur de l’inconnu. Tu t’es approché de la table, t’es assis face à moi, et ta magie opéra. J’étais sous le charme de ton personnage, de tes yeux, de ta voix plus séduisante encore qu’au téléphone. Tu étais parfait ; je remerciais le destin de t’avoir mis sur mon chemin. Nous avons parlé durant des heures encore. Parlé de tout, de rien, de toi, de moi... de nous ! Il faisait un soleil étincelant et tu as proposé une ballade sur la promenade du port. Je me sentais si bien auprès de toi ; j’aurais voulu te garder là, à mes côtés, éternellement. Nous avons marché. Je me suis rapprochée doucement de toi. Tu as mis ton bras autour de ma taille... Et nous ne nous sommes plus quittés. Les choses furent parfaites, naturelles, sans mot de trop. Tout comme toi et ce baiser que tu m’as donné ce soir-là, au pied de mon immeuble. Nous étions l’un à l’autre, ensemble pour le temps que la vie nous accorderait. Tu m’as dit bonne nuit, puis tu es retourné à ta voiture. Et moi, je suis restée là, te regardant partir, et rêvant encore de tes bras autour de moi, tes yeux dans les miens, tes lèvres... La nuit fut belle ; je te sentais encore près de moi !
Les jours qui ont suivi, je ne pensais qu’à toi. Je n’avais qu’une hâte, être dans tes bras de nouveau. Je voulais t’entendre me dire ce je t’aime que tu as murmuré juste avant de me quitter, ce premier soir. Je vivais sur un nuage et pour rien au monde, je ne voulais le quitter. Tu devais venir chez moi, le lendemain soir. Je voulais que tout soit parfait pour toi. Je voulais te donner l’envie de rester auprès de moi éternellement. Tu es arrivé à l’heure ; et moi, je n’étais pas prête. Ma panique te fit rire sur le moment, puis tu m’as serrée contre toi, et tout s’est envolé. Rien ne comptait plus que cette sensation de sérénité. Là, dans tes bras, rien ne pouvait m’arriver. La soirée fut plus sublime que je n’aurais pu l’imaginer. Tu es resté toute cette longue nuit...
Les jours passèrent, idylliques. Nous étions amoureux et rien ne comptait plus que nous. Notre couple surprenait tout notre entourage ; les gens nous pensaient fous de nous aimer autant sans vraiment nous connaître. Mais personne ne pouvait comprendre ce que nous ressentions. Nous nous connaissions par cœur, mais cela ne t’empêchait en rien de me surprendre à chaque minute que nous passions ensemble. Chaque jour était différent avec toi ; tu avais toujours une idée pour nous occuper. Un jour sur ton bateau, un autre à faire de longues ballades dans la campagne environnante, un autre chez l’un ou l’autre... Mais j’aurais été jusqu’au bout du monde pour toi ! Jamais je n’avais ressenti quelque chose de si fort pour une personne. Nos soirées, nous les passions à parler. Je t’ai dit tant de choses à mon sujet, et toi également tu me disais tout de ta vie. De ton avant moi, comme tu te plaisais à appeler notre histoire. Puis, tu me prenais dans tes bras, tu m’embrassais et nous passions le reste de la nuit ainsi, enlacés, passionnés... Le matin, tu partais silencieusement, ne laissant derrière toi qu’un baiser furtif dans le creux de mon cou. Je rêvais de me réveiller tout contre toi, mais j’avais peur de te brusquer et de te perdre. Alors je ne disais rien, me satisfaisant juste de ce baiser volé aux premières lueurs du matin. Puis lorsque j’entendais la porte de mon appartement se refermer derrière toi, je te murmurais doucement un « à ce soir mon amour », en me glissant lentement dans ton côté du lit. Ensuite je patientais jusqu’au moment où la sonnette retentissait, et où je te trouvais sur le pas de ma porte, une rose à la main.
Cela ne dura que quelques semaines. Trop peu ! Nous étions heureux, si heureux. Peut être trop justement ! Je n’avais plus conscience de ce qui faisait ma vie auparavant. Je ne pensais qu’à toi, je ne parlais que de toi... Tu étais tout, mon univers, ma vie. J’en étais arrivée à ne vivre que pour toi ! Te souviens-tu de ce matin ? Le premier où je me suis réveillée dans ta chaleur. Il était tard lorsque nous nous sommes réveillés. La veille, nous avions fêté nos cinq mois de bonheur. Cinq mois d’amour. Tu m’avais offert deux places pour ce ballet que je rêvais de voir. Puis tu m’avais parlé de ta famille, en Auvergne ; tu voulais m’y emmener à la fin de l’été. Ensuite, c’est moi qui t’aurais présenté à mes parents. Ils t’auraient adoré. Tu aurais parlé peinture avec mon père, et ma mère m’aurait dit que tu étais le gendre idéal ! Tout aurait été parfait. Ce matin là, tu t’es levé pour aller chercher des croissants. Tu m’as dit que tu t’occupais de tout, et que je n’avais qu’à attendre mon petit déjeuner en restant blottie dans les draps. Tu es sorti, silencieusement comme à ton habitude. Les minutes s’écoulaient, et je me languissais de toi. La boulangerie n’était qu’à quelques minutes, mais tu étais étrangement long. Je me suis levée, et j’ai regardé par la fenêtre du salon. Et là je t’ai vu traverser la rue, un bouquet de roses dans les bras ! C’était ça, l’objet de ton retard ; mes fleurs quotidiennes. Je me suis dirigée vers la chambre, pour me remettre au lit, comme je t’avais promis de m’y trouver à ton retour. Je n’avais pas fait trois pas lorsque j’entendis ces crissements de pneus et ces hurlements. Je suis restée sur place, pétrifiée, incapable de bouger. Même respirer me faisait mal. J’ai prié de toutes mes forces pour que ce ne soit pas toi. Je suis allée vers la porte, espérant t’y trouver, mes roses à la main. Tu n’y étais pas. J’ai descendu les escaliers ; dans la rue, on entendait déjà les sirènes des pompiers retentir. J’ai passé la porte de l’immeuble, me suis avancée lentement vers la route. Malgré le soleil, il faisait un froid glacial ; je n’avais sur moi qu’un jean et une chemise que tu avais oubliée quelques jours auparavant. Je sentis une larme couler sur ma joue. Je l’essuyais d’un revers de main. Les passants s’étaient regroupés autour de l’accident, m’empêchant de voir. Je fis un pas en avant et sentis quelque chose sous mon pied. Une rose. Puis je me rendis compte qu’elles étaient toutes éparpillées sur la route. C’était toi, allongé sur le bitume. C’était toi que cette voiture avait fauché. C’était toi qui venait de me quitter pour toujours. Je me mis à hurler de douleur et de désespoir. Je ne pouvais pas te perdre ; je n’avais que toi. J’aurais voulu mourir ici, à cette seconde, pour me retrouver contre toi une dernière fois.
Dans les jours qui ont suivi, je ne vivais plus. Mes amis m’avaient empêché de me rendre à ton enterrement, me renvoyant dans ma famille. Ils disaient tous que j’avais besoin de repos. Ne m’en veux pas, mais je t’ai haïs du plus profond de mon cœur. Je t’ai haïs comme je t’ai aimé, avec passion. Je t’en ai voulu de me laisser seule. Le monde n’avait plus d’intérêt sans toi. Comment pouvais-je continuer à vivre après t’avoir connu, t’avoir aimé ? Mon amour, j’aurais voulu que le temps soit éternel pour nous ; j’aurais voulu tout ce que nous nous promettions. Encore aujourd’hui, il m’arrive d’y penser, d’entendre ta voix me dire doucement que tu me veux tienne pour toujours.
Aujourd’hui, c’est un autre qui me le dit. Et si je suis ici, devant cette pierre où est gravé ton nom que j’aimais tant, c’est pour te demander pardon. Pardon d’avoir aimé ces roses qui t’ont enlevées à moi, pardon de t’avoir détesté pour m’avoir abandonné. Pardon enfin d’aimer à nouveau. Il n’est pas toi, et personne ne le sera jamais. J’ai été ta femme qui t’a pleuré durant trois longues années. Mais je me souviens de ce que tu m’as dit, lors de notre première promenade sur le port. « Tu es faite pour aimer Flavie ». C’est ce que je fais. Mon âme est à jamais à toi ; mais laisse moi offrir mon cœur à un autre que toi. Je te promets d’être heureuse, comme tu aurais voulu que je le sois. Et jamais je ne t’oublierais ! De ma vie, je ne prends que l’après toi. Le reste est à toi. Je t’aime !





FIN






Marie (http://www.ecrivez.org)


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